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UNIVERSITÉ CHEIKH ANTA DIOP DE DAKAR

Faculté des lettres et sciences
humaines
Département de lettres modernes
Option Sciences du Langage
Mémoire de DEA
Communication politique et séduction à
travers la Déclaration de politique générale du Premier
ministre Idrissa Seck à l'Assemblée nationale le 03
février 2003
Présenté par :
Sous la direction de : Modou Ndiaye
Mamadou THIAM Maître de Conférence en Science
du Langage
Année académique 2004-2005
REMERCIEMENTS
Mes remerciements les plus sincères à :
- mon épouse, Aïcha, pour son soutien et ses
encouragements sans cesse renouvelés ;
- mon Directeur de mémoire, le professeur Modou Ndiaye.
Sans votre sens de la vision et votre compréhension, nul doute que ce
travail n'aurait pu être conçu, a fortiori,
finalisé;
- Monsieur le professeur Pape Alioune Ndao, votre appui et vos
conseils ont été cruciaux ;
- Monsieur le professeur Alioune Diané à qui je
suis si redevable ;
- l'ensemble de mes professeurs, du Sénégal et
de la France, qui ont participé à ma formation ;
- l'ensemble du personnel de Senagrosol-Consult, notamment
ceux qui ont participé à l'édition de ce
mémoire ;
- Madame la Directrice du Cesti, pour ses conseils et
orientations ;
- Monsieur le Directeur de Senagrosol-Consult, Mamadou
Daffé, qui, après m'avoir permis de consacrer une partie de mon
temps de travail à mes travaux de recherches et de séminaires, a
bien voulu accepter de prendre en charge l'impression de ce mémoire.
- mes amis et collaborateurs du journal Le Devoir,
avec à leur tête, mon ami Alioune Fall;
- mon jeune frère, Idy Demba Thiam ;
- mon beau-frère et ami Ballé Preira ;
- ma soeur Hourèye Thiam ;
- ma « petite maman », Bineta
Diédhiou ;
- Moustapha Thiam, archiviste à la RTS, pour avoir
sacrifié plusieurs week-ends, afin de m'assister dans le visionnage des
archives de la Télévision nationale.
- Monsieur le Directeur de Radio Télévision
Sénégalaise, Daouda Ndiaye, pour m'avoir permis d'accéder
aux archives ;
- messieurs les journalistes, Antoine Diouf de la Radio Futurs
Médias, Mamadou Thior de la RTS ;
- au CODESRIA, pour m'avoir accepté dans leur
séminaire « médias et bonne Gouvernance en
Afrique ».
- DEDICACES
A feu, mon père, El Hadji Mickayilou THIAM dit
Demba,
Ne craignez pas pour ceux que vous
laissez.
Votre mort, en les blessant, va les mettre au
monde.
A mon fils, Ali Mamadou THIAM, « y a que toi
qui me fais ça » !
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION GÉNÉRALE
2
MOTIVATIONS
3
OBJECTIF
4
HYPOTHÈSES
4
PROBLÉMATIQUE
5
MÉTHODOLOGIE
6
PREMIÈRE PARTIE :
DÉFINITIONS, CONTEXTUALISATION ET CADRAGE
8
INTRODUCTION :
9
CHAPITRE 1 : DÉFINITIONS
10
1. La Déclaration de Politique
Générale
10
1.1 Approche générique
10
1.2 Raison d'être
11
1.3 Enjeux
11
1.3.1 Enjeux de communication :
12
1.3.2 Enjeux de représentation
12
1.3.3 Enjeux de pouvoir
13
1.4 Organisation et déroulement
14
1.4.1 Mode de déroulement
14
1.4.2 Lieu de déroulement
14
2. Communication politique
15
2.1 L'espace public
16
2.1.1 Le principe de publicité
16
2.1.2 L'opinion publique
17
2.1.2.1 Les acteurs de l'opinion publique
18
2.1.2.2 Les enjeux liés à
l'opinion publique
23
2.2 Communication :
24
2.3 Politique :
27
2.4 Synthèse
28
3. Séduction
29
CHAPITRE 2 : CONTEXTUALISATION ET
CADRAGE
32
1. Cadre Institutionnel
32
2. Contexte Politique
33
CONCLUSION :
36
DEUXIÈME PARTIE : LES
RESSOURCES DE LA SÉDUCTION : L'ETHOS
37
INTRODUCTION :
38
CHAPITRE 3 : L'ETHOS PREDISCURSIF
41
1. L'image d'Idrissa Seck avant sa
nomination à la primature
41
2. Le pré formatage de l'image de
soi
43
2.1 Une démarche participative
43
2.1.1 Mode opératoire
44
2.1.2 Les cibles
45
2.2 Un déblayage médiatique
45
2.2.1 Dispositif de mise en scène
télévisuelle
47
2.2.2 Processus de légitimation
48
2.2.2.1 Mécanismes de polissage
48
2.2.2.2 Mécanismes de
conditionnement
49
CHAPITRE 4 : L'ETHOS DISCURSIF OU
IMAGE DE SOI
53
1. La
« phoronesis »
55
2.
L' « areté » ou l'image de l'homme vertueux
57
2.1 L'homme de foi
58
2.2 Le juste
60
2.3 L'homme humble
63
2.4 L'homme sincère
67
3. L' « eunoia »
ou la bienveillance
70
3.1 Le serviteur du peuple
71
3.2 La politesse
76
3.2.1 La politesse positive :
77
3.2.1.1 Les marques de courtoisie
77
3.2.2 La politesse négative
81
CONCLUSION :
86
CONCLUSION GÉNÉRALE
87
BIBLIOGRAPHIE
91
COMMUNICATION POLITIQUE ET SÉDUCTION
À TRAVERS LA DÉCLARATION DE POLITIQUE
GÉNÉRALE DU PREMIER MINISTRE IDRISSA SECK À
L'ASSEMBLÉE NATIONALE LE 03 FEVRIER 2003.
1
INTRODUCTION
GÉNÉRALE
MOTIVATIONS
L'engouement prononcé des sénégalais pour
la chose politique n'est plus à démontrer. Il découle
d'une longue pratique datant de l'époque coloniale et s'est
accentué à la faveur de l'approfondissement de la
démocratie. En tant qu'activité ayant un impact sur la vie
sociale, économique et culturelle, la politique ne saurait
échapper aux champs d'investigations de plusieurs disciplines, de la
sociologie aux sciences politiques, en passant par l'économie et la
psychologie.
Toutefois, dans cette tentative d'analyse et de
compréhension du champ politique, les disciplines relevant des sciences
de l'information en générale, des sciences du langage en
particulier, semblent en être les parents pauvres. Ce qui est paradoxal
à bien des égards. En effet, l'activité politique, en
démocratie, est indissociable de son mode de conquête, d'exercice
et de conservation, à savoir l'adhésion des citoyens autour d'un
parti, d'un programme et d'un homme. Or, cette adhésion se fait
essentiellement au moyen de pratiques langagières par lesquelles les
acteurs politiques tentent de rallier le maximum de citoyens à leur
cause. Pourtant, rares sont les travaux universitaires consacrés
à l'analyse du discours politique sénégalais.
De même, à la faveur des avancées
démocratiques, nous assistons à la consolidation et à
l'élargissement du concept d'espace public au nom duquel le politique
est interpellé, au quotidien, et ne peut plus se permettre d`attendre la
veille des échéances électorales pour communiquer sur ses
projets et/ou réalisations.
En outre, avec l'avènement des moyens de communication
de masse, un tournant nouveau s'offre aux praticiens de la politique. En effet,
la multiplication des moyens d'information et le développement des
Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication modifient
foncièrement les rapports aux discours et pratiques symboliques
liés à la politique.
Toutes choses qui rendent nécessaire un travail
poussé dans les domaines de l'élaboration de stratégies
politiques, à la fois discursives et non discursives, dont la fonction
est de favoriser l'adhésion des citoyens. Dans cette perspective, il
serait intéressant d'étudier, dans le cadre plus approprié
d'une thèse, les grandes tendances du discours politique
sénégalais, de leur conception à leur réception en
passant par les processus de médiation et de transformation.
OBJECTIF
Dans cette présente étude, notre objectif,
légitimement plus modeste, se borne à l'analyse des rapports
entre la communication politique et la séduction, à travers un
corpus de base constitué essentiellement par la Déclaration de
politique générale du Premier ministre Idrissa Seck, à
l'hémicycle de l'Assemblée nationale, le 03 février 2003
et retranscrit par l'Assemblée nationale (Seck 2003).1(*)
Il s'agit particulièrement de voir comment les acteurs
du champ politique - champ par essence d'action, de persuasion et de
domination, redéfinissent leurs pratiques langagières et
symboliques, en fonction des mutations induites par le développement des
médias et des NTICs. Autrement dit, comment le développement des
moyens d'information et de communication, qui accroît la place du
spectacle, de l'image, de la mise en scène, et de l'apparence, au
détriment de la réalité, de la logique rationnelle et de
l'information, impacte sur les stratégies discursives et
communicationnelles du politique.
HYPOTHÈSES
L'approfondissement de la démocratie renforce la
croyance en l'existence d'une opinion publique de plus en plus exigeante au
sein d'un espace public consolidé. Le développement des moyens
d'information et de communication rend nécessaire un changement des
rapports entre politiques et citoyens. Ces moyens d'information et de
communication, de plus en plus, se positionnent en espaces de médiation,
entre une opinion publique « éclairée », et
une classe politique plurielle. Ces nouveaux espaces de médiations
court-circuitent les schémas classiques régissant les rapports
entre politiques et citoyens.
Car les mutations induites par les NTICs font qu'aujourd'hui,
nous évoluons dans un monde où « la vision acquiert un
statut supérieur à la parole et l'image s'impose au
mot » (Sartori 1998, trad. Pereyra 2005) ; un monde au sein
duquel la position prédominante de la vision fait passer l'individu du
statut de « créature symbolisante », à celle
de « créature spectatrice ». Dès lors,
l'homo sapiens se transforme, pour reprendre la formule de Sartori
(op.cit.), en homo videns qui
se lasse de lire, préfère le flash
abrégé de l'image synthétique, qui le fascine et le
séduit (...) renonce aux relations logiques, aux séquences et aux
réflexions raisonnées (...) [et] succombe aux impulsions
immédiates, emportées et soumises aux émotions. (Sartori
1998, trad. Pereyra 2005)
Ainsi, face à cet attrait de l'image et du
sensationnel, l'homme politique est appelé, de plus en plus, à
verser dans l'émotionnel et dans la mise en scène. De ce fait, il
a tendance à basculer dans la « société du
spectacle » (Debord 1992), et apparaît, de moins en moins,
comme un individu dont il faut partager les idées, mais plutôt
comme un leader qu'il faut aimer. Il ne se contente plus, dès lors, de
convaincre, mais doit s'attacher à plaire et à séduire.
Plaire et séduire par son discours, certes, mais aussi par sa
physionomie, sa mine, sa mise et sa démarche, en somme par l'image
idéale de soi qu'il projette.
PROBLÉMATIQUE
Sans pour autant nier l'importance de l'argumentation
rationnelle, nous pensons que la différence, de plus en plus, se fait au
niveau de l'émotionnel. La conviction cédant le terrain à
la séduction, la compréhension à l'émerveillement,
l'analyse à la contemplation, la critique à l'adoration. Une
rhétorique émotionnelle qui emprunte, entre autres, les chemins
d'une image de soi à la fois présentée et
représentée.
Cette tendance à la séduction serait plus
manifeste si elle se confirmait avec la Déclaration de politique
générale dont le caractère institutionnel, la
portée économique et sociale, et la solennité des deux
institutions qu'elle implique (le Législatif et l'Exécutif),
pourraient préjuger le bannissement du moi, de la passion et du
spectacle, pierres angulaires de toute visée séductrice. Or,
parler d'image de soi, de passion et de spectacle, conduit forcément
à aller au-delà du champ du langage et des pratiques discursives,
pour explorer les domaines de la communication para verbale et non verbale, de
la mise en scène et autres pratiques symboliques.
MÉTHODOLOGIE
Cette présente étude emprunte son orientation et
sa démarche aux théories des sciences de l'information et de la
communication. Celles-ci étant un carrefour où se retrouvent et
s'entremêlent plusieurs disciplines et champs d'analyse que sont la
linguistique, la sociologie, la rhétorique, la science politique, la
pragmatique etc., avec tout de même une option davantage tournée
vers l'analyse du discours.
Dans cette perspective, nous serons tenu de nous
éloigner des vues issues de la tradition saussurienne considérant
le langage comme un « système linguistique
abstrait ». Déjà, Bakhtine avait fini de
s'élever contre ce qu'il appelle le « saussurisme ».
Car le langage est à chercher
dans la communication verbale concrète, non dans le
système linguistique abstrait des formes de la langue, non plus dans le
psychisme individuel des locuteurs. (Bakhtine 1977 : 137)
Ensuite, nous sommes de ceux qui pensent, avec Courtine, que
le discours politique, tel qu'il est transmis au plus grand nombre, est
une représentation extrêmement complexe où
les discours sont imbriqués dans des pratiques non verbales, où
le verbe ne saurait être dissocié du corps et du geste, où
l'expression par le langage se conjugue à celle du visage, où le
texte est indéchiffrable en dehors de son contexte, où l`on ne
peut plus séparer parole et image. (Courtine 1991 : 2)
De ce fait, une importance capitale sera accordée, dans
cette étude, non seulement au contexte global (politique,
institutionnel, social) de la période concernée, mais aussi aux
ressources autres que discursives, qui participent de la visée
séductrice, via la projection de l'image de soi.
Ainsi, dans cette étude, qui compte deux parties, nous
consacrerons la première à un exercice de définition des
termes clés, suivi d'une contextualisation politique et d'un cadrage
institutionnel et social, afin de mieux cerner les conditions et enjeux
liées à la Déclaration de politique
générale.
La deuxième partie sera consacrée à la
description et à l'analyse des ressources de la séduction par le
biais de l'image de soi. Ce faisant, nous reviendrons d'abord sur l'image
préalable du Premier ministre Idrissa Seck, avant de voir comment
celle-ci aurait subi un pré formatage et un lissage valorisant.
PREMIÈRE
PARTIE : DÉFINITIONS, CONTEXTUALISATION ET CADRAGE
INTRODUCTION :
L'étude des rapports entre la communication politique
et la séduction à travers la Déclaration de politique
générale du Premier ministre Idrissa Seck nous paraît
soumise à l'accomplissement de deux actes préalables.
D'abord, il est important de procéder à un
éclairage, à la fois conceptuel et fonctionnel, des termes
clés du triptyque séduction, communication politique, et
Déclaration de politique générale. Cet éclairage
conceptuel nous permettra de mieux cerner les principaux termes autour desquels
tourne notre étude.
Ensuite, nous accorderons, dans cette partie, une attention
particulière au contexte politique, au cadre institutionnel et à
la dynamique d'interaction sociale.
Le contexte politique est inséparable de la
Déclaration de politique générale, dont il conditionne, en
partie, la tonalité, l'orientation et la réception. Le cadre
institutionnel, quant à lui, légitime, structure et organise les
modalités de déroulement de la Déclaration de politique
générale.
CHAPITRE 1 : DÉFINITIONS
1. LA DÉCLARATION DE
POLITIQUE GÉNÉRALE
Nous définirons la Déclaration de politique
générale sous l'angle de son genre, de sa raison d'être, de
ses enjeux et de son mode opératoire. L'étude du genre nous
amènera à préciser son champ d'appartenance discursive. Sa
raison d'être nous permettra de revenir sur ses fonctions
institutionnelle et politique. L'étude de son mode opératoire
nous amènera à analyser son mode d'organisation et de
déroulement. Enfin l'analyse des enjeux portera sur ses enjeux de
pouvoir, de représentation et de communication.
1.1 Approche
générique
En tant que texte liminaire donnant lieu à un
échange entre le Chef du Gouvernement et l'Assemblée nationale,
la Déclaration de politique générale s'inscrit dans le
cadre d'un débat. De manière générale, le
débat est un échange organisé entre au moins deux
locuteurs, pour le compte d'un public plus où moins passif. Il est
régi par des règles (règles de prise de parole, de temps
d'intervention, de disposition etc.), définies d'avance, avec un
modérateur chargé d'en assurer le respect. Une autre marque du
débat est son caractère public.
En tant que pratique sociale, l'exercice du débat est
soumis à des conditions de légitimation qui s'imposent à
ses pratiquants. Ces derniers doivent détenir des titres ou avoir un
statut qui les en rend dignes. C'est l'un des genres qui a le plus
résisté au temps et aux moeurs.2(*)
A travers les âges, les contextes et les motivations, le
débat remplit des fonctions variées. Mais la plupart du temps, il
obéit à une vocation délibérative. En ce
sens, il est intimement lié à la démocratie. Par
ailleurs, le caractère indirect du débat par lequel le
véritable destinataire n'est pas l'interlocuteur, mais plutôt le
public - qui n'intervient pas directement, et la grande part
accordée à la mise en scène, renforcent la charge
spectaculaire dont il est porteur.
1.2 Raison d'être
La Déclaration de politique générale est
l'occasion de mettre en relation deux parmi les trois catégories
d'institutions au Sénégal : l'Exécutif (plus
précisément le Gouvernement) et le Législatif à
travers l'Assemblée Nationale.3(*). C'est une obligation constitutionnelle régie
par l'article 55 de la Constitution qui stipule :
Après sa nomination, le Premier ministre fait sa
Déclaration de politique générale devant
l'Assemblée Nationale. Cette Déclaration est suivie d'un
débat qui peut donner lieu à un vote de confiance à la
demande du Premier ministre».
Elle consiste, pour le Premier ministre, Chef du Gouvernement,
à venir décliner son programme devant l'Assemblée
Nationale composée des députés, élus du peuple. De
la sorte, la Déclaration de politique générale entre dans
le cadre de la mission de contrôle de l'Exécutif dévolue au
pouvoir législatif. Elle permet au Premier ministre nouvellement
désigné de renforcer sa légitimité en
bénéficiant de l'onction des représentants du peuple, tout
en mettant en évidence l'importance du Pouvoir Législatif dans le
dispositif Institutionnel.
1.3 Enjeux
La Déclaration de politique générale est
porteuse d'enjeux de pouvoir, de représentation et de communication.
1.3.1 Enjeux de
communication :
La Déclaration de politique générale est
porteuse d'enjeux de communication dans la mesure où elle est l'occasion
d'échanges entre l'Exécutif et le Législatif. En
permettant un débat entre ces deux Institutions, elle est l'occasion
d'une mise en oeuvre, à la fois de la communication Gouvernementale, et
de la communication Parlementaire. Chacune de ces deux Institutions profite de
l'occasion pour véhiculer son identité, montrer sa
vitalité, et affirmer son importance. Elle permet, en outre, au
Gouvernement, de décliner, à l'intention des citoyens, sa vision
politique et son programme économique et social.
Par ailleurs, la Déclaration de politique
générale est l'occasion, pour le Premier ministre, en tant que
leader politique, de gagner en visibilité et en notoriété.
De même, elle participe à légitimer l'Assemblée
nationale en montrant à tous les citoyens son importance
stratégique, en ce qu'elle est l'instance de validation et de
confirmation du pouvoir présidentiel. Elle donne aussi l'occasion,
à chaque parti politique et à chaque député, de
faire montre de son savoir et de son savoir-faire au service du Peuple.
1.3.2 Enjeux de
représentation
La notion de représentation est porteuse de trois
sens : institutionnel, esthétique et diplomatique.
Le sens diplomatique de la représentation
réfère à l'échange de diplomates, de
représentants entre les Etats. Le sens esthétique de la
représentation renvoie aux rituels mis en scène par la
Cité, et par lesquels elle donne à voir sa propre
identité : fête, spectacle ou cérémonials,
à travers lesquels les valeurs fondamentales d'une société
sont mises en scène et représentées de manière
ludique et décalée.
Le sens institutionnel évoque la dimension politique en
ce sens que l'Assemblée nationale fonctionne comme un condensé de
la Nation, qu'elle incarne, et dont elle est à la fois
l'émanation et l'image. Dès lors, se comprend sa fonction
socialisante, par l'institution de rites et de cérémonials, qui
participent au processus de socialisation et de construction de
l'identité citoyenne dans toute Démocratie. C'est ainsi qu'elle
se veut la vitrine et la matérialisation d'une société
plurielle mais policée et organisée. Les débats qui y ont
cours, entre ses membres ou entre elle et les autres pouvoirs, participent de
la matérialisation et de la célébration de l'idéal
démocratique par le biais du pouvoir appartenant au peuple qui en
délègue les prérogatives à ceux qu'il estime dignes
de le représenter, ainsi que l'illustre le principe républicain
consigné à l'article premier de la Constitution :
« Gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ».
D'ailleurs, le Premier ministre Idrissa Seck, à l'entame de son adresse,
corrobore cet état de fait :
Monsieur le Président de l'Assemblée Nationale,
Honorables Députés, le Peuple, souverain dans ses
décisions, vous a assigné la mission d'être le
médium honoré par lequel je lui présente humblement,
aujourd'hui, ma feuille de route devant conduire à la prise en charge
efficace de ses attentes...(Seck 2003 : 5)
Dès lors, la Déclaration de politique
générale intègre le registre des rites solennels qui
permettent de vivifier la notion de Démocratie représentative. Et
ce, d'autant plus que les conditions de sa survenue (nomination d'un nouveau
Premier ministre), en font un indicateur de rupture en ce qu'elle prouve la fin
d'une séquence politique et l'avènement d'une autre.
1.3.3 Enjeux de pouvoir
La Déclaration de politique générale
charrie des enjeux de pouvoir en ce qu'elle consacre la rencontre, voire la
confrontation, entre deux Institutions différentes : le
Gouvernement, dont les membres sont nommés, et qui a pourtant la charge
de conduire la politique de la nation, et l'Assemblée nationale,
constituée d'élus du peuple ayant une prise moindre dans le
vécu quotidien des citoyens qu'ils représentent. Ces enjeux de
pouvoir varient en fonction de la nature du régime politique et du
rapport de force au Parlement4(*).
1.4 Organisation et
déroulement
Comme précisé plus haut, la Déclaration
de politique générale s'inscrit dans le cadre d'un débat
organisé et structuré. En effet, le débat est régi
par des règles bien précises qui en garantissent le bon
déroulement.
1.4.1 Mode de
déroulement
Les acteurs directs du débat de politique
générale sont : le Premier ministre, les
députés, le Président de l'Assemblée nationale.
Le débat de politique générale comporte
quatre phases : l'ouverture de la séance, la déclaration du
Premier ministre, la discussion générale et la clôture de
la séance. Le Président de l'Assemblée Nationale ouvre,
clôt la séance, et assure la modération des débats.
Le Premier ministre, une fois la séance ouverte, procède à
sa déclaration de politique générale qui lui permet de
décliner son programme.
La discussion générale, quant à elle, se
déroule en quatre étapes :
- Première séance de questions des
députés5(*)
réponse du Premier ministre ;
- Deuxième séance de questions des
députés
- Réponse du Premier ministre.
1.4.2 Lieu de
déroulement
La Déclaration de politique de générale
et les débats qui l'on suivie se sont déroulés dans
l'hémicycle de l'Assemblée nationale. Cet hémicycle, de
forme circulaire, favorise les échanges. Les différentes
composantes de l`Assemblée, disposées en demi-cercle, font face
au Président de l'Institution dont le siège est haut
perché.
Le Premier ministre et les membres du Gouvernement sont
placés sur un des coins de l'hémicycle, à la droite du
Président. Juste en dessous du Président, se situe la tribune
à partir de laquelle les orateurs peuvent venir pour s`exprimer.

Illustration 1 vue d'ensemble de l'hémicycle de
l'Assemblée Nationale
2. COMMUNICATION POLITIQUE
Une première conception réduisait la
communication politique à la propagande ou à la communication
électorale des partis politiques. Dans cette perspective, la
communication politique se perçoit plus en terme de messages et
d'attitudes que les politiques déploient en direction des citoyens.
Toutefois, avec le dépassement de la théorie de
la « seringue hypodermique », le développement des
moyens de communication de masse, de techniques de mesures de l'opinion, une
plus grande part est accordée, non pas seulement aux messages
délivrés, mais aussi et surtout à leur réception,
en terme d'appropriation, d'indifférence ou de rejet. Dès lors,
à côté de l'acteur politique, s'affirment de plus en plus,
d'autres acteurs, comme les médias et le citoyen, à travers le
concept d'opinion publique, mais aussi les spécialistes de disciplines
diverses dont le rôle est, soit de mesurer l'opinion, à travers
des sondages, soit d'orienter l'opinion publique dans un sens bien
défini (spécialistes de la communication et du marketing
politique).
Nous tenterons, sur la base d`une analyse sommaire du concept
d`espace public auquel la communication politique est redevable,
d'éléments d`explication des termes
« communication » et « politique », de
définir la communication politique.
2.1 L'espace public
La notion d`espace public a été
formalisée dans les années 60 par Jurgen Habermas (1978).
L'espace public serait le cadre au sein duquel co-existent et interagissent les
concepts d'Etat-social , de principe de publicité, d'opinion
publique etc. Nous nous appuierons essentiellement sur les deux derniers,
à savoir le principe de publicité et l'opinion publique.
2.1.1 Le principe de
publicité
S'appuyant sur les travaux de Habermas, Alain Girod
définit le principe de publicité comme le
devoir qu'a l'Etat de rendre public, de faire connaître
au public, ses actes, ses décisions, ses projets, ses
délibérations, etc., soit directement, soit par
l'intermédiaire de la presse, de façon à ce que les
citoyens, dûment informés, puissent organiser un débat
public dans lequel ils puissent faire publiquement usage de leur Raison, afin
que puisse se constituer une « opinion publique »
éclairée, la Loi et l'action de l'Etat étant
« censées refléter » ladite opinion
publique. (Girod 2000 : 305)
Au Sénégal, comme dans toute démocratie,
le droit, pour les citoyens, d`accéder à l'information est une
réalité. Elle est garantie par la Constitution.6(*) D'ailleurs, toutes les
assemblées élues (Assemblée nationale, Conseil municipal,
Conseil rural, Conseil régional) garantissent le caractère public
de la plupart de leurs séances. En outre, les actes
réglementaires sont publiés au journal officiel. Dès lors,
les conditions d'une appropriation des décisions publiques par les
citoyens sont réunies. Le caractère public des décisions
et actes pris par les autorités étatiques renforce la
volonté de celles-ci de conférer à leurs actions le
maximum d'attractivité et de pertinence auprès de l'opinion
publique.
2.1.2 L'opinion
publique
La notion d'opinion publique est très complexe.
Certains considèrent qu'elle n'est qu'un
« artefact » et qu'elle « n'existe
pas » (Bourdieu 1980 : 222-223). D'autres, comme Habermas, pour
l'avoir théorisée, ne sauraient la nier. Ce dernier, de l'opinion
publique nous dit qu'elle
revêt un sens différent selon qu'on la revendique
en tant qu'instance critique face à la
« publicité » imposée, corrélative de
l'exercice du pouvoir politique et social, ou selon qu'on s'en sert pour
désigner l'instance « réceptrice » de la
« publicité » de démonstration et de
manipulation, vantant des biens de consommation, des programmes politiques, des
institutions ou des personnalités (Habermas 1978 : 246),
et qu'elle est « l' unique fondement reconnu qui
permette de légitimer la domination politique »
(op.cit. : 248). Plus pratique, Patrick Champagne s'intéressera peu
à l'existence ou non de l'opinion publique, pour insister sur la
croyance en son existence chez la plupart des individus. A ce propos, il
constate :
L'opinion publique des instituts de sondage existe parce que
ces derniers ont, depuis, réussi à faire croire en la valeur
scientifique de leurs enquêtes et à transformer ainsi ce qui
était à l'origine, en grande partie, un simple artefact
technique, en réalité sociale. (Champagne 1990 : 122)
2.1.2.1 Les acteurs de
l'opinion publique
Les principales composantes de l'opinion publique sont :
la société civile, comprenant les leaders d'opinion et les
simples citoyens, les hommes politiques, les hommes des médias, les
professionnels des sondages et les spécialistes en marketing et
communication politique. Chacune de ces composantes a ses modes de pression,
et d'expression.
ü Les hommes politique :
Les hommes politiques et leurs appareils structurés
(les partis politiques) constituent l'une des composantes les plus importantes
de l`opinion publique. A la faveur de la démocratisation, le
Sénégal est passé du régime de parti unique, au
pluralisme intégral, en passant par le multipartisme
limité.7(*)
C'est ainsi qu'en 2003, date de la Déclaration de
politique générale faisant l'objet de cette présente
étude, il y avait pas moins de 75 partis politiques. Toutefois, il faut
distinguer trois grandes catégories : les parties que nous
qualifierons d' « inactifs », les partis
« souteneurs » et les partis
« leaders ».
Les partis « inactifs »8(*) sont ceux qui ne participent
presque jamais aux élections et ne mènent pas d'activités
régulières. Ils constituent la majorité des structures
politiques reconnues.
Les partis « souteneurs »9(*) sont ceux qui, bien que menant
des activités plus ou moins régulières, ne participent aux
élections qu'en qualité de souteneurs, c'est à dire qu'ils
s'alignent rarement aux élections sous leur propre bannière.
Enfin, nous avons les partis dits
« leaders » qui sont, en générale, ceux
régulièrement représentés à
l'Assemblée nationale. Ils ne dépassent pas la dizaine.10(*) Les partis politiques
sénégalais sont caractérisés par leur tendance trop
marquée à la personnalisation. Ils ont à leur tête
des leaders inamovibles autour de qui s'articule et se déroule la vie
des structures politiques.
Les partis politiques s'expriment à travers diverses
manifestations : meetings, réunions, conférences de presse,
congrès, fora, allocutions, colloques, communiqués de presse,
interviews, affichage, relations presses etc. Certains partis politiques, ou
hommes politiques, parmi les mieux nantis, aussi bien au sein de l'opposition
qu'au sein du pouvoir, mettent même en place des organes de presse et
médias pour servir de relais à leur messages et vision du monde.
Avant l'Alternance, au sein de l'opposition de
l'époque, le cas le plus notoires était constitué par la
création, en 1998, du journal Sopi11(*), de la part du PDS. Après l'Alternance,
le même journal servira de relais au PDS nouvellement arrivé au
pouvoir mais sera appuyé par d'autres journaux proches des
libéraux comme le quotidien Le Messager. Lorsque le Parti
socialiste était au pouvoir, il s'appuyait sur le journal Le
Débat.
En dehors des organes de presse, les partis et hommes
politiques investissent, de plus en plus, dans les Nouvelles Technologies de
l'Information et de la Communication, par la création de sites Internet.
C'est le cas de l'AFP, du PDS, du PS, de AJPADS, de la LDMPT.
En outre, l'importance de la communication est attestée
par l'existence de chargés de la communication et de portes-parole.
Toutefois, une différence de taille existe, s'agissant
des ressources et supports de communication, entre les partis politiques. Cette
différence est fonction des moyens financiers dont ils disposent, mais
aussi et surtout de leur position par rapport au pouvoir.
Ainsi, les partis au pouvoir s'appuient, en particulier, sur
les médias dits d'Etats, notamment la Radio Télévision
Nationale (RTS). Celle-ci fait la part belle aux activités du
Gouvernement et des partis membres de la mouvance présidentielle et
n'hésite pas à faire un black-out sur les activités des
partis d'opposition.12(*)
ü La société civile
La société civile regroupe l'ensemble des
acteurs non engagés activement dans les logiques de conquête ou de
conservation du pouvoir. Elle regroupe des organisations intervenant dans
plusieurs domaines (développement, défense des droits de l'homme,
défense des consommateurs), les citoyens apolitiques, les leaders
d'opinion (dans les domaines associatifs, intellectuels, religieux etc.).
Les modes de communication de ces acteurs de la
société civile sont divers et variés. Les organisations
structurées (ONG, associations) développent une approche
communicationnelle proche, en termes de supports de communication, de celle des
partis politiques. En effet, elles utilisent les médias, les
réunions, des campagnes d'information et de sensibilisation, des marches
etc.
Le fait notable est la possibilité offerte au simple
citoyen de s'exprimer et de faire partager son opinion au plus grand nombre,
par le biais de nouveaux espaces d'expression. Au niveau de la presse
écrite, c'est l'existence de pages réservées à la
contribution des sénégalais sur des questions
stratégiques ou d'actualité. 13(*) Il en est de même pour les radios14(*), ainsi que d'Internet15(*) qui, nonobstant son faible
taux d`accès, permet tout de même un échange entre citoyens
autour de diverses questions politiques, sociale et économiques.
ü Les instituts de sondage
Au Sénégal, il existe des instituts de sondage
dont le rôle est, entre autres, de mesurer l'opinion dans les domaines
économiques et politique.
Les instituts de sondage ont plusieurs domaines
d'activités dont les enquêtes d'audience des médias et les
sondages politiques retiendront particulièrement notre attention dans
cette étude.
En ce qui concerne les enquêtes tendant à
déterminer le taux d'audience des médias, deux principales
démarches existent.
La première, ce sont les enquêtes
régulièrement menées par des Instituts de sondage,
notamment le plus connu, l'institut BDA, tous les 6 mois. Ces enquêtes
déterminent la part de marché occupée par deux
catégories de médias : la presse écrite et la radio
qui constituent les types de médias majoritaires au
Sénégal.
La deuxième démarche est la résultante
d'une commande de la part d'une entreprise de presse sur sa
notoriété, son lectorat ou des questions d'actualité.
Les sondages politiques sont, quant à eux, plus
complexes. En effet, de leur pratique à leur usage, se dressent des
contraintes juridique, technique et administrative
quasi-insurmontables.16(*)
En dehors des sondages classiques, il existe aussi d'autres
« sondages » qui se font essentiellement à travers
les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication, notamment
Internet.
ü Les leaders d`opinion
Les leaders d`opinion sont constitués par les
intellectuels, les responsables d'organisations associatives, les religieux
etc.
ü Les médias
Les médias constituent un maillon stratégique
dans le processus de constitution de l'opinion publique. Nous nous
intéresserons ici principalement aux médias dits de
« masse » avec une ouverture vers les Nouvelles
Technologies de l'Information et de la Communication. Au moment de la
Déclaration de politique générale, on notait l'existence
d'une floraison d'organes d'information répartis entre la presse
écrite, la radio, la télévision et les ressources du
Net.
La presse écrite est caractérisée
par son instabilité liée à des difficultés
financière, juridique, éthique, et technique. Toutes choses qui
justifient cette « misère » (Kassé 2002)
qu'elle vivrait. Cependant, en dépit de ces difficultés, nous
pouvions recenser, en 2003, pas moins d'une vingtaine d'organes de presse
écrite, tant privés que publics, paraissant
régulièrement, dont les trois quart sont constitués par
des quotidiens « nationaux » et le reste par des
hebdomadaires.
Comme pour la presse écrite, la radio est
caractérisée par sa diversité, avec une co-existence entre
chaînes privées et publiques. Globalement, en dehors de cette
distinction privé/public, l'univers de la radio est traversé par
trois grandes catégories : les radios d'information
générale à vocation plus ou moins nationale, les radios
thématiques, et les radios de proximité ou radios communautaires.
La télévision, quant à elle, était
caractérisée, au niveau national, par une situation de monopole
exercée par la RTS. Toutefois, cette situation est minorée par
un accès à des chaînes de télévision
étrangères.
ü Les citoyens
Les citoyens sont au centre du concept et des enjeux
liés à l'opinion publique. Paradoxalement, ils sont ceux qui
accèdent le moins aux moyens d'expression et d'influence dans le domaine
de l'espace public. En dehors des élections, qui sont des modes
d'expression indirecte, les citoyens s'exprimaient principalement dans l'espace
public sénégalais à travers divers mode de manifestation,
de protestation ou de soutien liés, le plus souvent, à des
événements comme celui qui fait l'objet de cette présente
étude, à savoir la Déclaration de politique
générale.
Mais avec les mutations démocratiques et
médiatiques intervenues, de nouveaux canaux d'expression et de
participation à l'espace public voient le jour.
Sur le plan législatif, la nouvelle Constitution
garantit le droit d'expression élargi à la liberté de
marche et de manifestation.17(*)
Sur le plan médiatique, trois éléments
nouveaux accroissent les possibilités d'expression des citoyens :
le développement et la diversification des moyens d`information,
l'aménagement, dans les médias existant, d'émissions, de
programmes ou de rubriques réservés aux citoyens, et le
développement des applications liées aux NTIC, notamment les
sites d'information sur Internet.
2.1.2.2 Les enjeux
liés à l'opinion publique
Comme dans une arène, le champ de l'opinion publique
regroupe des acteurs divers porteurs d'intérêts
spécifiques, voire antagonistes.
Les hommes politiques, dont la vocation est la conquête
et l'exercice démocratique du pouvoir, cherchent à obtenir
l'adhésion des citoyens autour de leur programme, sinon de leur
personne. Dans ce cadre, ils s'appuient sur la plupart des autres composantes
de l'espace public, sous l'angle de la communication politique. En effet,
les sondages sont utilisés pour une meilleure connaissance de la
réalité des rapports de force que les spécialistes et
agences de communication doivent rendre favorables à leurs clients. Pour
ce faire, les leaders d'opinion et les médias sont
démarchés. Ces derniers apparaissent comme des
élément et des espaces d'intermédiation, de
façonnage, voire de « fabrique de l'opinion »
(Blondiaux 1998).
De même, les professionnels de l'espace politique
(agences de sondages ou de communication), en tant qu'entreprises de prestation
de services, insistent sur l'importance, pour l'homme politique, d'une
connaissance de la tendance dominante de l'opinion publique afin d'oeuvrer pour
l'avoir de son côté.
Les médias, quant à eux, profitent des
activités politiques, des événements, crises et enjeux
dont elles sont porteurs, afin d'engranger le maximum d'audience qui fait leur
notoriété et conditionne la confiance des annonceurs, sources de
leur principaux revenus.
La diversité des acteurs aux intérêts
spécifiques mais solidaires fait de l'espace public un lieu ambivalent
où co-existent manipulation et argumentation, conditionnement et
confrontation, logique économique et enjeu de pouvoir.
Entre les intervalles de chacun de ces couples, la
séduction occupe une place prépondérante.
2.2 Communication :
Communication vient du latin communicare et signifie
mettre en commun, partager. Mais cette conception première va
évoluer pour prendre en compte la notion de diffusion de l'information,
notamment avec l'apparition de supports de diffusion à large spectre.
C'est ainsi que nous distinguons deux formes principales de communication.
D'une part, nous avons la communication directe ou interpersonnelle, qui
renvoie au sens premier de partage, et concerne l'échange direct
d'informations entre au moins deux individus. D'autre part, nous avons la
communication « médiatée » qui s'appuie sur
des supports afin de véhiculer l'information. Dominique Wolton utilise
les expressions « communication normative » et
« communication fonctionnelle » (Wolton 1997) pour
désigner ces deux formes de communication. L'une des premières
tentatives de description assez complète de la communication nous est
fournie, à travers la formulation d'un « schéma de la
communication » (Jakobson 1963 : 214). Ce schéma
intervient, certes, après celui de Shannon et Wiever, mais a le
mérite de tenter d'organiser les différents pools de la
communication que seraient le destinataire, le destinateur, le contexte, le
message, le contact et le code, autour de 6 fonctions à savoir la
fonction émotive, la fonction référentielle, la fonction
conative, la fonction poétique, la fonction phatique et la fonction
métalinguistique.
CONTEXTE
DESTINATEUR MESSAGE DESTINATAIRE
CONTACT
CODE
Figure 2 Schéma de Jakobson
Ce schéma de Jakobson, en dépit de sa
clarté et de sa simplicité, n'en demeure pas moins - parce
qu'elle est peut être trop simple, sujet à contestation de la part
de plusieurs linguistes.18(*) Nous ne reviendrons donc pas sur ce débat
largement évoqué par plus indiqués que nous. Nous nous
contenterons de proposer la reformulation du schéma de Jakobson par
Orecchioni (Orecchioni 1999 : 22)19(*).
Compétences
Linguistique et
para-linguistique
Compétences
Idéologique
et culturelle
Déterminations
« psy- »
Compétences
linguistique et
para-linguistique
Compétences
Idéologiques
et culturelles
Déterminations
« psy- »
Contraintes
de l'univers
de discours
Modèle de
production
Modèle
d'interprétation
Contraintes
de l'univers
de discours
EMETEUR
RECEPTEUR
REFERENT
Encodage - MESSAGE - décodage
Canal

Figure 3 Schéma de la communication de
Orecchioni
Ce schéma de la communication, élaboré
par Orecchioni, convient doublement au corpus faisant l'objet de notre
étude. D'abord, sur le plan générique, en ce qu'il
s'adapte fort bien au discours politique, champ auquel relève la
Déclaration de politique générale. Ensuite, au plan
méthodologique, en ce qu'il confère une place importante aux
compétences idéologique et culturelle ainsi qu'aux
déterminations psychologiques. Toutes choses capitales dans le mode de
projection et de réception de l'ethos qui constitue l'axe principal
à partir duquel nous étudierons la séduction.
2.3 Politique :
La racine grecque, « polis », qui signifie
cité, confère au mot « politique » son sens
commun de « art de gérer la Cité ».
Toutefois, la forme adjectivale du mot « politique »
réfère à deux substantifs de genre différents comme
l'a si bien distingué Philippe Braud : le politique et la politique
(Braud 1992). Le politique étant le domaine de l'action et des rapports
de pouvoir ; la politique, la pratique de la parole et de la
représentation symbolique.
Toutefois, cette distinction entre le politique et la
politique devient poreuse si on intègre la dimension de la parole. En
effet, l'exercice de la parole, que Braud associe à la politique est, en
même temps, indissociable du politique qui serait, selon lui, champ
d'actions et espace de pouvoir. En effet, la parole ne constitue-t-elle pas
l'un des instruments les plus importants de conquête et de conservation
du pouvoir ? En outre, depuis Austin, nous savons que « dire,
c'est faire » (Austin 1970) ; la parole, le langage,
n'étant plus un simple moyen de communication réduit à sa
simple dimension locutoire, mais un instrument d`action fortement
marqué par ses fonctions illocutoires voire perlocutoire20(*).
Cela est d'autant plus avéré pour le champ
politique qui est quasiment indissociable de l'exercice de la parole.
D'ailleurs, du discours politique, Bourdieu nous dit qu'il est :
une pré-diction qui vise à faire advenir ce
qu'elle énonce; elle contribue pratiquement à la
réalité de ce qu'elle annonce par le fait de l'énoncer, de
le pré-voir et de le faire pré-voir, de le rendre concevable et
surtout croyable et de créer ainsi la représentation et la
volonté collectives qui peuvent contribuer à la produire .
(Bourdieu 1992 : p.150)
D'où la difficulté de cerner, avec
précision, le concept « politique », comme le
concède J.P. Gourévitch, qui nous en fournit une
définition que l'on qualifierait de « structurelle »
:
La politique est un cercle dont le centre est partout et la
circonférence nulle part. La politique est une recherche de contrat
entre des professionnels qui réclament un accord de l'opinion sur le cap
à suivre quitte à en fixer le meilleur mode de navigation, et
cette opinion qui leur en délègue bon gré mal gré
la détermination des modalités et du tempo tout en suivant ou en
contrôlant les péripéties du parcours. (Gourévitch
1998 : p.14)
Cependant qu'un autre, comme pour réconcilier les deux
pôles du concept politique, le définit comme « une lutte
pour l'appropriation de signes-pouvoir. » (Bonnafous 1995 :
68)
Dès lors, le politique n'est pas simplement circonscrit
aux acteurs directs que sont les responsables des partis, mais inclut aussi
leurs cibles, à savoir, le citoyen-électeur et les
intermédiaires constitués par les acteurs médiatiques.
2.4 Synthèse
La communication politique, comme nous venons de le constater,
embrasse le vaste champ de la production des messages, de ses modes, à
la fois de conception, de diffusion et d'interprétation, mais aussi des
techniques de sondage et d'enquête d'opinion. Elle est indissociable du
concept d'espace public.
Dès lors, nous pouvons définir la communication
politique par l'ensemble des pratiques et techniques,
représentationnelles et discursives, par lesquelles s'instaurent un
échange et une interaction dans et entre les principales
catégories de la société, à savoir les acteurs
politique, les citoyens et les intermédiaires issus de l'univers
médiatique, des sondages d'opinion et des firmes chargées de
gérer l'image des hommes politiques.
3. SÉDUCTION
Le Dictionnaire de l'Académie Française
définit la séduction de la manière suivante :
Action de suborner, de corrompre des témoins.
Séduction se dit absolument de l'action de séduire une jeune
fille ou une femme, de corrompre son innocence, sa vertu. Il se dit aussi de
l'attrait, de l'agrément qui rend certaines choses propres à
séduire.
C'est dire toute l'ambiguïté du mot qui
réfère à la fois à des pratiques illégales,
illicites, en même temps qu'il connote un attrait que l'on exerce ou qui
s'exerce sur nous, malgré nous et sans que nous sachions pourquoi. Ce
qui amène le psychanalyste Sirois à écrire :
Dans la séduction la personne détournée
de son but et de sa course est menée ailleurs que là où
elle se trouve ou que là où elle veut aller. Ce
détournement implique une force, et s'exerce sous la motion d'un charme
ou la puissance d'un attrait. (Sirois 2005)
Le côté négatif trouve son explication
dans l'origine du mot qui vient du latin se-duceré signifiant
« mener à part ». Toutefois, comme le précise
le Dictionnaire de l'Académie, Il s'emploie absolument, surtout
dans la dernière acception renvoyant à l'attrait et au charme.
Par là, la séduction emprunte à la dimension ludique qui
amène Baudrillard (1979 : 18), à l'interpréter
« en termes de jeu, de défi, de relations duelles et de
stratégies des apparences (...) ». Une dimension ludique qui exige
d'elle un travail d'adaptation et d'innovation. Toutes choses qui lui
confèrent, pour reprendre Baudrillard, le statut de
« cérémonial souple » (1979, op.cit. :
174) par lequel toute norme préétablie peut être
contournée, violée. Car c'est un univers au sein duquel
« le choix de la règle vous y délivre de la
loi » (1979, op. cit. : 182)
Appliquée à la politique, nous avons du mal
à partager la conviction de Baudrillard (op.cit. : 75), comme quoi
« la séduction est ce qui ôte au discours son sens et le
détourne de sa vérité ». Pour Baudrillard,
« la stratégie de la séduction est celle du
leurre ». Certes, mais nous pensons que la séduction est
d'abord, et avant tout, un processus interactif entre deux actants, le
séducteur et sa cible que le premier voudrait transformer en être
séduit. Dès lors, dans le jeu politique comme dans la
séduction, la vérité n'existe pas en soi. La
vérité, dans ces deux champs, est davantage à chercher
dans l'impact, avéré ou pas, sur la cible que dans le bien
fondé de sa démarche.
Selon Rossignol (2002 : 238), « la
séduction, si peu morale soit-elle, est une dimension fondatrice des
rapports de pouvoir». Aussi, la question de la séduction est-elle
prépondérante en politique. En effet, en tant que
« lutte pour l'appropriation de signes-pouvoir »
(Bonnafous, op.cit. : 68), la politique vise le ralliement d'un plus grand
nombre afin de bénéficier de leur confiance pour exercer le
pouvoir. C'est un champ marqué, par essence, par sa dimension
performative.
Aussi, refusons-nous de procéder, comme Baudrillard,
à cette distanciation, quasi-épistémologique, entre
séduction et politique21(*). Nous pensons, au contraire, que le rapport entre
politique et séduction est un rapport de connivence et de
complémentarité, plutôt que d'hégémonie. En
effet, autant la séduction exercée sur les électeurs peut
permettre à l'homme politique d'accéder au pouvoir, autant la
détention du pouvoir et l'exercice de celui-ci par la prise de
décisions pertinentes et utiles, peuvent être source de
séduction. Nous avons donc là une dimension spéculaire des
rapports entre séduction et politique. La séduction étant
source de pouvoir, le pouvoir aussi fonctionnant comme vecteur de
séduction.
Si, comme l'écrit Sirois (2005), « toute
séduction s'établit sur le déploiement d'un réseau
de signes sensibles », séduire en politique, ne consiste pas
tout simplement à convaincre par des arguments relevant du logos
(logiques et rationnels). Car nous sommes à l'ère de l'homo
videns. Et ce dernier, selon Pereyra (2005) :
habite le monde du spectaculaire, dominé par les
célébrités (...) aussi différentes que puissent
être les situations ou les cultures locales, la popularité domine
le marché, l'audimat règne. Nous approchons de la fin du
siècle et chaque pays du « village global » a
transformé sa société en audience et sa population en
téléspectateurs passifs hypnotisés par la magie du
spectaculaire.
Et comme l'ont rappelé Perelman et Olbrechts-Tyteca
(2002 : 23), « pour qu'une argumentation se développe, il
faut, en effet, que ceux auxquels elle est destinée y prêtent
quelque attention ». Ainsi, l'homme politique, sans doute tenu par la
loi de l'adaptation, tente de satisfaire son public davantage porté vers
l'image et le sensationnel.
Désormais, séduire, c'est aussi et surtout
plaire. Plaire par une image de soi (ethos), attrayante, qui ne répugne
ni au vernissage, ni au lissage par des moyens non plus discursifs uniquement,
mais aussi, par un paraître, une gestuelle, voire une mise en
scène à grande échelle permettant d'intégrer la
nouvelle « société du spectacle » (Debord
1999).
CHAPITRE
2 : CONTEXTUALISATION ET CADRAGE
Nous ne saurions aborder les rapports entre la communication
politique et la séduction, via la Déclaration de politique
générale du Premier ministre Idrissa Seck, sans pour autant
éclairer le contexte dans lequel celle-ci a été faite.
Contexte dont l'interaction avec les signes garantit la
« valeur » de la « signification »
(Klinkenberg 1996 : 311). Ainsi, nous accorderons, dans cette
étude, une attention particulière au cadre institutionnel et au
contexte politique.
1. CADRE INSTITUTIONNEL
En démocratie, nous avons deux grandes
catégories de régimes politiques : le régime
parlementaire, qui donne plus de pouvoir aux chambres des représentants
du peuple, et le régime présidentiel, qui donne le primat au Chef
de l'Etat et à son Gouvernement. Mais, quelque soit la nature du
régime, les jeux de pouvoir varient en fonction des rapports de force
entre les différentes composantes du Parlement. S'il y a
coïncidence entre la majorité au Parlement et les détenteurs
du pouvoir Exécutif, les problèmes sont moindres. Par contre, si
les tenants de l'Exécutif sont minoritaires, ou relativement
majoritaires, cette situation accroît les enjeux de pouvoir et renforce
la dimension conflictuelle de la Déclaration de politique
générale.
Au Sénégal, nous avons un régime
présidentiel. Dans ce cadre, et contrairement au régime
parlementaire intégral où le Premier ministre est
l'émanation du Parlement, c'est le Chef de l'Etat qui détermine
la politique de la Nation et nomme le Chef du Gouvernement chargé de la
conduire22(*).
Dès lors, l'aspect confrontation de la
Déclaration de Politique Générale semble, sans être
absent, faible en apparence, dans la mesure où nous avons un
régime présidentiel disposant d'une majorité forte
à l'Assemblée. Ce qui accroît la dimension
représentative et communicationnelle de la Déclaration de
Politique Générale.
Aussi, ne peut-on analyser la Déclaration de politique
générale sans étudier le contexte politique qui l'a
induite et auquel elle doit sa raison d'être.
2. CONTEXTE POLITIQUE
La Déclaration de Politique Générale, qui
est étudiée ici sous l'angle des rapports entre la communication
politique et la séduction, est celle de Monsieur Idrissa Seck, militant
du Parti Démocratique Sénégalais au pouvoir.
Il a été nommé Premier ministre en
novembre 2002, à la suite d'événements politiques et
sociaux cruciaux qui accroissent, de manière considérable, les
enjeux liés à son face à face avec les
députés.
Le Parti Démocratique Sénégalais est
arrivé au pouvoir lors des élections présidentielles de
février et mars 2000, à la faveur de la première
Alternance démocratique au Sénégal, sur la base d'une
large coalition politique. Dès lors, son exercice du pouvoir est d'abord
caractérisé par le partage de celui-ci avec ses alliés.
C'est ainsi que le poste de Premier ministre a d'abord été
confié à un allié, Moustapha Niasse, de l'Alliance des
forces de progrès (AFP), d'avril 2000 à mars 2001.
En mars 2001, à la veille des élections
législatives, une rupture fracassante s'opère entre les deux
principaux alliés de la coalition au pouvoir. Cette rupture
entraîne la démission du Premier ministre Moustapha Niasse, ainsi
que celle des ministres de son parti et ceux d'autres partis appartenant
à sa mouvance politique. Pour gérer le Gouvernement, à
moins de deux mois des élections législatives, un Premier
ministre (de transition ?) est nommé. Ce Premier ministre avait
deux caractéristiques principales : d'abord, c'était la
première fois, dans l'histoire politique sénégalaise,
qu'une femme occupait cette fonction. Ensuite, dans le contexte d'un pouvoir
dans la conquête duquel les politiques ont joué un rôle
décisif, avec une large coalition regroupant plus d'une dizaine de
partis, le fait marquant dans cette nomination, est que le titulaire du poste
est un technocrate sans aucune appartenance politique.
Le Parti Démocratique Sénégalais, chef de
file de la coalition Sopi au pouvoir, remporte largement les
élections législatives d'avril 2001, mais garde toujours à
la tête du Gouvernement le technocrate Mame Madior Boye. Sa large
victoire aux élections locales de mai 2002 achève la dynamique de
conquête de toutes les instances décisionnelles. Dès lors,
le moment était venu pour un exercice plus marqué du pouvoir,
avec la nomination, à la tête du Gouvernement, d'un membre du
parti dominant. Mais la survenue d'événements sociaux vont
ralentir ce processus : il s'agit principalement du naufrage du bateau
le Joola.
Le naufrage du Bateau le Joola va mettre le pouvoir
dans une posture délicate qui va difficilement de pair avec un affichage
démesuré de son hégémonie politique. Dès
lors, le pouvoir s'efforcera d'adopter un ton et une démarche
conciliateurs en appelant les sénégalais à se
réunir autour de l'essentiel. Mais ce souci de consensus sera
accompagné par une volonté de mieux faire face au
mécontentement populaire et aux assauts d'une opposition de plus en plus
confiante, en disposant d'un Premier ministre plus bagarreur, donc politique,
par essence.
C'est dans ce contexte que l'on assiste à la
« migration » de Monsieur Idrissa Seck,
précédemment Ministre d'Etat, Directeur de Cabinet du Chef de
l'Etat, à la « station » primatoriale, en novembre
2002. Sa nomination consacre la mainmise définitive des libéraux
sur toutes les instances de décision du pays.
Le contexte politique surchauffé, avec d'une part,
l'effritement de la Coalition au pouvoir et le renforcement de
l'opposition ; d'autre part, la volonté des libéraux
d'assumer, enfin, sans complexe, leur statut de leader politique
incontesté, dans lequel Idrissa Seck sera appelé à la
tête du Gouvernement, va conférer à sa Déclaration
de Politique Générale une dimension toute nouvelle, qu'aucune de
celles de ses prédécesseurs n'avait connue. D'autant que, pour la
première fois depuis l'Alternance, une coïncidence parfaite a lieu
entre le Chef du Gouvernement et la majorité à l'Assemblée
Nationale.
Toutes choses qui vont donner à la Déclaration
de Politique Générale du nouveau Premier ministre une tournure
événementielle très forte. Cette tournure
événementielle sera en outre favorisée par le goût
prononcé du Premier ministre pour le marketing politique, d'une part, et
d'autre part, par le contexte médiatique sénégalais
marqué par une diversité des supports.
CONCLUSION :
La Déclaration de politique générale est
un impératif constitutionnel. Son exercice est tributaire de
considérations politique et sociale. De son orientation, se
dégagent les grands axes devant rythmer la vie économique et
sociale de la nation. Dès lors, elle interpelle, au-delà de la
classe politique, toutes les composantes de la Nation. Ce faisant, elle
constitue un moment phare dans un espace public qui, à la faveur de la
démocratie, se veut le lieu et l'espace d'un échange entre les
différentes entités qui la composent.
Avec le développement de la croyance en l'opinion
publique, l'avènement, la pluralité et la
généralisation des moyens d'information, la Déclaration de
politique générale cesse d'être un simple face à
face entre l'Exécutif et le Législatif. Elle ne sert plus
seulement à décliner, discuter et retenir les grandes orientions
de l'Etat. Elle devient, en même temps, le moment et le lieu d'un
« grand oral » voire un « talk show »
généralisé entre les acteurs politiques, avec comme
arbitre, les médias et comme juge suprême le peuple.
Il s'agira alors, de plus en plus, de séduire. Une
séduction qui prend essentiellement les contours de la projection
stratégique d'une image de soi en phase avec les valeurs, attentes et
aspirations de l'auditoire.
DEUXIÈME PARTIE :
LES RESSOURCES DE LA SÉDUCTION : L'ETHOS
INTRODUCTION :
L'univers de la séduction est des plus complexes.
Souvent il nous arrive de trouver quelqu'un séduisant sans pour autant
être capable de comprendre le pourquoi de cet attrait exercé sur
nous. De même, le mannequin qui reçoit des hourras, l'acteur ou le
chanteur dont la prestation suscite transes et émerveillements ne saisit
pas toujours ce qui, dans sa démarche ou prestation, a ravi son
auditoire. C'est dire que la séduction, en tant qu'action sur autrui,
est un tout. Un tout composite, mélange savant, dont l'entrelacement
équilibré de diverses composantes peut, seul, permettre la
réalisation.
Pour Aristote, tout discours s'organise autour d'un triptyque
constitué par l'ethos, le logos et le pathos. Et la séduction,
qui participe de la volonté du locuteur de conquérir son
auditoire, relèverait d'une rhétorique psychologique. Celle qui
s'appuient sur l'ethos et le pathos.
Sans pour autant évacuer la force de l'argumentation
rationnelle, renvoyant au logos, encore moins la charge émotionnelle
véhiculée par le pathos, nous analyserons principalement les
visées séductrices du Premier ministre Idrissa Seck, à
travers le concept d'ethos. L'ethos, selon Barthes, est constitué par
(...) les traits de caractère que l'orateur doit
montrer à l'auditoire (peu importe sa sincérité) pour
faire bonne impression (...) L'orateur énonce une information et en
même temps il dit : je suis ceci, je ne suis pas cela. (Barthes 1966 :
212)
Ainsi, l'ethos se révèle comme une construction
de l'identité d'un acteur par lui-même et par des
« adjuvants ». Une construction identitaire qui s'appuie,
sur la doxa, c'est-à-dire le vraisemblable, qui n'est
rien d'autre que l'idée que se font les autres sur nous-mêmes.
Dès lors, l'ethos s'avère des plus complexes. Il intègre,
d'une part, des éléments discursifs et non discursifs. Les
éléments discursifs de l'ethos renvoient au fait que le locuteur
construit une image de soi à travers son discours. Il s'agit là
d'une image discursive projetée, qui n'est pas forcement conforme
à son moi réel. D'autre part, l'image représentée
de soi peut relever de pratiques autres que discursives.
En effet, elle intègre tout ce qui
(...) contribue à émettre une image de l'orateur
à destination de l'auditoire. Ton de voix, débit de la parole,
choix des mots et arguments, gestes, mimiques, regard, posture, parure, etc.,
sont autant de signes, élocutoires et oratoires, vestimentaires et
symboliques, par lesquels l'orateur donne de lui-même une image
psychologique et sociologique ». (Declercq 1992 : 48)
Par ailleurs, les modalités de représentation de
l'image d'un acteur peuvent être directes ou indirectes. Elles sont
directes lorsqu'elles proviennent du personnage concerné, et indirectes
lorsqu'elles sont portées par un autre actant que nous nommerons ici
adjuvant.
Enfin, dans la sphère publique, tout individu qui prend
la parole, ou qui intervient, est, bien avant même sa prise de parole, ou
son intervention, investi d'un certain nombre de qualités et de
défauts, d'attributs spécifiques, réels ou imaginaires.
Nous sommes là en face de représentations que
l'opinion se fait de chaque acteur de la sphère publique. Cette image
que l'opinion retient de l'acteur social, bien avant sa prise de parole, est ce
qu'on nomme ethos préalable ou ethos prédiscursif. Dès
lors, étudier l'ethos discursif d'un locuteur, revient d'abord à
décrire son ethos prédiscursif qui renvoie à la
doxa, c'est-à-dire la connaissance préalable que le
public a du locuteur.
Ce faisant, dans cette deuxième partie consacrée
aux ressources de la séduction, nous étudierons, dans le premier
chapitre, l'ethos préalable de Monsieur Idrissa Seck afin de mieux voir
comment cet ethos préalable subit une tentative de reconstruction, avant
même la Déclaration de politique générale. D'abord,
par le Premier ministre lui-même, à travers sa
« démarche participative », et par
l'intermédiaire de la Télévision nationale.
Dans le deuxième chapitre, nous verrons comment
l'entreprise de séduction s'élabore à travers un ethos
discursif, ou représentation discursive d'une image de soi attrayante,
voire idéale. Une représentation de soi qui emprunte au triptyque
aristotélicien repris et actualisé par la Pragmatique et les
spécialistes de l'énonciation : la
« pronésis » ou le bon sens,
l' « areté » ou la vertu et
l' « eounoïa » ou la bienveillance.
CHAPITRE 3 : L'ETHOS
PREDISCURSIF
1. L'IMAGE D'IDRISSA SECK AVANT
SA NOMINATION À LA PRIMATURE
Contrairement à l'ethos discursif qui renvoie à
l'image que le locuteur construit dans son discours, l'ethos préalable
réfère à l'image préexistante de l'acteur de la
sphère publique, en l'occurrence, ici, le Premier ministre Idrissa Seck.
Ce dernier, né en 1959, est un militant de longue date du Parti
démocratique sénégalais dont il est le numéro deux
depuis 1998. C'est en 1988 qu'il effectue une entrée dans la
sphère publique, en devenant, à l'âge de 28 ans, le
Directeur de campagne du candidat Abdoulaye Wade à l'élection
présidentielle de février 1988. C'est ainsi, qu'après la
défaite du Parti démocratique sénégalais à
l'élection présidentielle de 1988, il retourne en France
poursuivre des études à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris.
Par la suite, il séjournera aux Etats-Unis où il travaillera
comme consultant. Revenu au Sénégal, il fera partie des hommes
choisis par le Secrétaire général du Parti
démocratique sénégalais, Abdoulaye Wade, pour
siéger dans un Gouvernement d'union nationale entre 1995 et 1998. Durant
toute cette période, il n'a jamais eu de base électoral, ni de
mandat électoral d'envergure nationale. Par contre, il n'a cessé
d'incarner l'image du stratège surdoué, qui préfère
la réflexion stratégique au sommet au militantisme à la
base. C'est d'ailleurs en 1998 seulement qu'il entre véritablement dans
la bataille politique à la base, en dirigeant la liste
départementale de son parti lors des élections
législatives dans sa ville d'origine, Thiès. Quelques mois
auparavant, il bénéficie de la défection du numéro
deux, de fait, de son parti, Monsieur Ousmane Ngom. Ce dernier crée sa
propre formation politique en 1998, le Parti libéral
sénégalais (PLS), et accusera Idrissa Seck de profiter de sa
proximité avec le Secrétaire général du PDS afin de
placer ses hommes à toutes les instances de pouvoir. Bien que battu par
le Parti socialiste, dans sa ville natale de Thiès, Idrissa Seck n'en
sera pas moins intronisé Secrétaire Général Adjoint
du PDS. Aux élections présidentielles de 2000, nommé
Directeur de campagne, il mettra en oeuvre une stratégie de
communication novatrice inspirée du marketing politique américain
bâtie autour de la « Marche bleue »23(*).
Cette élection consacre la victoire de son candidat,
Abdoulaye Wade, et marque l'avènement de l'Alternance, après un
règne sans partage de quarante ans du Parti socialiste. Nommé
Ministre d'Etat, Directeur de cabinet du Président Abdoulaye Wade, poste
qu'il commentera en disant : « j'y suis en silence et à l'abri
des regards », (Sall, 2001), il assoira son pouvoir en mettant
en place un réseau constitué, pour la plupart, de ses amis et
fidèles partisans qui se verront nommés à des positions de
pouvoir24(*). En
même temps, il s'efforcera de combattre ses adversaires, aussi bien
à l'intérieur du PDS25(*), qu'au sein des partis alliés26(*). Ses assauts
répétés seront à l'origine de la démission
du Premier ministre Moustapha Niasse27(*). Après la démission de Moustapha
Niasse, Idrissa Seck demeure à son poste de Ministre d'Etat, Directeur
de cabinet du Président et en profite pour consolider son pouvoir. Et
ce, d'autant plus que le nouveau Premier ministre, Mame Madior Boye28(*), est un technocrate, sans
appartenance, ni base politique. Après sa démission, Idrissa Seck
sera nommé Premier ministre, consacrant ainsi un homme qui a toujours eu
l'ambition « en bandoulière » et qui,
déjà, avait inscrit sur son site Internet « I was born
to be President »29(*). D'où l'image d' « homme
pressé »30(*), profondément influencé par la culture
américaine qui lui est accolée moins d'un mois après
l'arrivée au pouvoir du Pds.
En résumé, Monsieur Idrissa Seck avait,
jusqu'à sa nomination comme Premier ministre en novembre 2003, un ethos
qui renvoyait à deux axes principaux. L'un, positif, faisait de lui le
fidèle poulain du Chef de l'Etat, qu'il n'a jamais trahi et qui a mis
son savoir-faire et son génie politique et intellectuel à la
disposition du Pds pour son accession au pouvoir. L'autre, renvoie à
l'homme pressé, imbu de sa personne, à la limite de la suffisance
et de l'arrogance, qui n'hésite pas à exclure ou à
marginaliser ses détracteurs et qui affiche un goût
immodéré du pouvoir. Toutes choses qui amèneront le
Premier ministre à relooker son image avant son passage devant les
députés de l'Assemblée nationale. Une tentative que nous
désignerons par la notion de pré-formatage de l'image de soi
2. LE PRÉ FORMATAGE DE
L'IMAGE DE SOI
Le Premier ministre nouvellement élu, sans doute
conscient de la perception pas des meilleures d'une partie de son ethos par
l'opinion publique sénégalaise, s'attellera, avant son passage
à l'hémicycle, à atténuer les aspects
négatifs de son image auprès de l'opinion publique31(*). Pour ce faire, deux actes
fondamentaux vont être posés. D'abord, il adopte une
démarche participative afin d'être « à
l'écoute des sénégalais ». Ensuite les
médias d'Etat, la Télévision notamment, seront mis
à contribution afin de lisser davantage l'image du Premier ministre
2.1 Une démarche participative
Dès après sa nomination, le Premier ministre
Idrissa Seck a voulu faire de sa Déclaration de politique
générale le condensé des préoccupations
légitimes de toutes les composantes de la Nation
sénégalaise. C'est ainsi qu'il a rencontré l'essentiel des
organisations socioprofessionnelles afin de les écouter dans la
perspective de l'élaboration de son discours programme.
Le fait de faire précéder sa rencontre avec les
élus du peuple, par l'écoute des différents segments
significatifs de la Nation, peut être constitutif d'une volonté
certaine de séduire. Une séduction dont le mode opératoire
et les cibles sont multiples.
2.1.1 Mode opératoire
Cette visite-écoute des différents segments de
la Nation relève de la démarche participative. Or, de plus en
plus, la démarche participative constitue un élément
méthodologique phare pour toutes actions de développement. Elle
demeure même indispensable pour la plupart des projets de
développement financés par les institutions internationales. Par
là, le Premier ministre fait montre d'un souci de méthode et
d'organisation, comme pour rappeler qu'il est consultant de profession. En
outre, cette démarche participative est pour accréditer l'image
d'un homme moderne, en phase avec les approches les plus novatrices de son
temps.
Par ailleurs, l'esprit de la démarche participative est
intimement lié au concept de démocratie. Car la
démocratie, qui postule la participation de tous, à la vie de
l'Etat, ne saurait être uniquement politique. Elle doit être
déclinée et mise en oeuvre dans tous les domaines, y compris
l'économie, la santé, l'éducation etc. Ce faisant, avant
de tracer les grands axes devant régir la politique du Gouvernement, le
fait d'écouter les différentes composantes de la Nation revient
à donner à ces dernières et à leurs
représentants, l`impression que le programme décliné
devant l'Assemblée Nationale est l'émanation de tous. Ce qui
permet d'en faciliter la réception, voire l'appropriation.
En inscrivant sa démarche au coeur d'une
préoccupation démocratique, le Premier ministre renvoie l'image
rassurante d'un homme ouvert, non suffisant, et soucieux de prendre en compte
les besoins de tous, laissant ainsi son image se refléter à
travers le miroir démocratique.
Ce qui n'est pas sans mettre les cibles de la séduction
dans une posture d'écoute favorable.
2.1.2 Les cibles
La démarche participative vise trois cibles
principales : le peuple, les députés de la majorité,
les députés de l'opposition et les partenaires de l'Etat. En
effet, bien que le Premier ministre s'adresse aux députés, il
faut préciser que son passage à l'Assemblée nationale, qui
fait des députés la composante principale de son auditoire, doit
être considéré comme un trope communicationnel. En effet,
il y a trope communicationnel:
(...) chaque fois que s'opère, sous la pression du
contexte, un renversement de la hiérarchie normal des
destinataires ; c'est-à-dire, chaque fois que le destinataire qui,
en vertu des indices d'allocution fait en principe figure de destinataire
direct, ne constitue en fait qu'un destinataire secondaire, cependant que le
véritable allocutaire, c'est en réalité celui qui a en
apparence statut de destinataire indirect. (Dragomirescu
1999 :88)
C'est ainsi qu'au-delà des députés, la
Déclaration de politique générale constitue une vitrine
pour le Premier ministre afin de présenter indirectement au Peuple mais
aussi aux partenaires, sa vision politique. Car c'est aux électeurs, qui
constituent, en définitive l'unique instance de validation des projets
politiques et éventuellement, aux partenaires institutionnels, que le
message est destiné, d'autant que le caractère partisan de
l'Assemblée nationale dominée par la coalition au pouvoir, ne
laissait présager aucune résistance fondamentale.
2.2 Un déblayage médiatique
La Déclaration de politique générale de
février 2003 survient dans un contexte marqué par un attrait
considérable pour les Nouvelles Technologies de l'Information et de la
Communication, une floraison de supports médiatiques, et un penchant
élevé du Premier ministre pour tout ce qui concerne les
médias et la communication.
C'est ainsi que la Déclaration de politique
générale sera élevée au rang de véritable
événement32(*). Car, à côté de la
Télévision Nationale, trois radios33(*) à forte audience ont
couvert l'événement avec des directs de plus de cinq heures de
temps précédés et suivis de reportages, d'analyses et de
débats.
C'est dire la dimension éminemment
événementielle conférée à la
Déclaration de politique générale. Et si
le propre de l'événement moderne est de se
dérouler sur une scène immédiatement publique, de
n'être jamais sans reporter-spectateur, ni spectateur-reporter,
d'être vu se faisant (...) d'où cette impression de fête que
la société se donne à elle-même à travers le
grand événement (Nora 1986 : 295),
il n'en demeure pas moins, qu'à cause de sa dimension
spectaculaire même, l'événement est d'abord une entreprise
de construction, de façonnage34(*) de l'actualité de la part des principaux
acteurs. Dans le cas de la Déclaration de politique
générale, ces acteurs sont essentiellement constitués par
le Premier Ministre, ses collaborateurs et la presse. Or, qui dit
construction, dit formatage et assignation d'un sens à
l'actualité, présentée et représentée.
C'est ainsi que la construction médiatique de la
Déclaration de politique générale du Premier ministre
Idrissa Seck en fera un véritable événement. Nous nous
intéresserons ici à la manière particulière dont
cet événement est construit, en amont, par les médias,
notamment la télévision.
2.2.1 Dispositif de mise en
scène télévisuelle
La Télévision Nationale a mis en place un
dispositif spécial pour couvrir la Déclaration de politique
générale. Ce dispositif repose essentiellement, avant le
démarrage réel de la Déclaration de politique
générale, sur la combinaison d'un système articulé
autour d'une dimension spatio-temporelle. En effet, la base de ce dispositif
est un studio, situé à la RTS, au sein duquel sont
installés des journalistes- présentateurs. Ces derniers ont la
charge d'organiser la mise en scène globale liée à l'avant
événement.
A partir de cet espace fixe qu'est le studio, nous assistons
à des déplacements spatio-temporels de l'information. Le studio
joue ici la fonction d'embrayeur spatio-temporel dans la mesure où c'est
à partir de là que s'opèrent les choix. C'est ainsi que la
couverture en directe est ponctuée par des incises spatiales et
temporelles.
Les incises spatiales sont principalement constituées
par les reportages, toujours en direct, de l'équipe présente
à l'Assemblée nationale. Celle-ci est chargée de la
présentation du lieu devant abriter le débat, de nous faire
découvrir l'ambiance qui y règne, et de nous montrer les
différentes évolutions (arrivée de personnalités,
animation etc.).
Cette séquence, qui s'inscrit dans l'ordre du direct,
se clôt temporairement, avec une reprise en main de la part du studio
qui procède alors à des commentaires, analyses, et diffusions
d'informations nouvelles.
Les incises temporelles sont constituées par une
série de reportages centrés sur l'événement, avec
un focus sur la personne du Premier ministre intitulée
« Pleins feux sur ».
Dès lors, le téléspectateur est tenu en
haleine jusqu'au moment ultime qu'est l'entame de la Déclaration de
politique générale. Une occupation du spectateur qui servira de
support à une entreprise de légitimation du Premier ministre.
2.2.2 Processus de
légitimation
Cette médiatisation exceptionnelle permet, non
seulement de tenir en haleine les téléspectateurs, mais va
au-delà, en ce qu'elle met en évidence, dans son format, autant
que dans son fond, un processus de légitimation du futur locuteur. Ce
processus de légitimation s'appuie sur des mécanismes de
polissage de l'image de marque du Premier ministre, et des mécanismes
de conditionnement de l'auditoire.
2.2.2.1 Mécanismes
de polissage
Le polissage de l'image du Premier ministre, par
l'intermédiaire de la télévision, peut s'analyser au moyen
du concept d'effet de cadrage. L'effet de cadrage présente, selon
Gerstlé, deux aspects :
D'une part, la construction médiatique de l'information
contribue à sa configuration publique (...) D'autre part, la
construction médiatique oriente l'imputation publique, l'attribution
causale du problème. (Gerstlé 1999 : 24)
Ainsi, le matraquage médiatique dont la
Déclaration de politique a fait l'objet, l'érige, non seulement
au rang d'événement, mais l'intensité dont elle a
bénéficié, des semaines avant son début, cache mal
le souci, pour les médias en général, ceux du service
public en particulier, d'en faire une source d'enjeux qui s'explique
difficilement. En effet, les conditions de sa banalisation ne manquaient
guère. C'était d`abord la troisième Déclaration de
politique générale d'un Premier ministre en moins de trois
ans.35(*) Ensuite, la
configuration de l'Assemblée nationale, fortement dominée par la
coalition d'origine du Premier ministre, ne laissait aucun doute sur
l'approbation de sa « feuille de route ».
La seule nouveauté, c'était celui qui allait
faire la déclaration, à savoir Idrissa Seck lui-même. En
témoigne le fait qu'aucune Déclaration de politique
générale avant, et même après la sienne, n'a
reçu un tel traitement de la part des médias.
En outre, il est à souligner que les reportages
à propos de l'événement sont davantage centrés sur
la personne du Premier ministre que sur les deux institutions
(l'Exécutif et le Législatif) auxquelles
l'événement est redevable. En effet, la page spéciale
d'avant événement est en majorité consacrée
à Monsieur Idrissa Seck intui personæ. Il en est ainsi
de la séquence portant sur son enfance, son parcours scolaire des plus
« brillants », des témoignages de ceux qui l'ont
connu avant etc.
En résumé, nous pouvons retenir,
premièrement, que l'effet de cadrage confère à la
Déclaration de politique générale un enjeu objectivement
peu justifié, et qu'il essaie de justifier, en la présentant
comme tel aux yeux de l'opinion publique. Deuxièmement, l'effet de
cadrage oriente « l'imputation publique »,
l' « attribution causale » de cet enjeu sur la
personne de Idrissa Seck. L'impression générale qui se
dégage, c'est le primat de l'acteur sur l'action ; la
prééminence de l'agent du rituel sur le rituel lui-même.
Toutes choses qui se confirment au vu du processus de légitimation dont
a bénéficié le Premier ministre tout au long de
l'émission spéciale.
2.2.2.2 Mécanismes
de conditionnement
Nous assistons, par le biais du discours
télévisuel, à une tentative de conditionnement du public
au profit du Premier ministre Idrissa Seck. Plusieurs séquences en
attestent.
D`abord, le passage consacré à l'enfance du
Premier ministre avec, notamment, les témoignages à son endroit
lors desquels on insiste sur son apprentissage coranique couronnée de
succès. Le choix des mots met l'accent sur la performance ainsi
accomplie. Car en lieu et place d'une « maîtrise du
coran », le journaliste parle de « sa parfaite
maîtrise des 6666 versets coraniques sans faillir ». Le
syntagme nominal « parfaite maîtrise »
s'avère une construction pléonastique. En outre,
l'antéposition de l'adjectif qualificatif
« parfaite » véhicule l'idée d'une
intelligence hors pair. Cette idée est renforcée par le souci de
la précision, avec le choix remarqué et remarquable de l'adjectif
numéral cardinal « 6666 ».
Dans une société laïque et pourtant
fortement encrée dans le religieux, cette séquence est un clin
d'oeil lancé aux sénégalais qui sont majoritairement
musulmans. Elle pose les jalons d'un contrat moral entre un Premier ministre au
fait de la morale religieuse et un peuple majoritairement croyant.
Une deuxième séquence viendra compléter
ce tableau. Elle tente de mettre l'accent sur l'équilibre de l'homme
qui, certes, peut compter sur ses connaissances religieuses pour s'astreindre
à une gestion orthodoxe juste et équitable des affaires de la
Cité, mais saura surtout s'appuyer sur son savoir et son savoir-faire
d`éternel premier de la classe. Pour ce faire, rien de tel que
d'interviewer ses anciens professeurs, à l'image d'un responsable du
Collège Saint Gabriel, où le Premier ministre à fait une
partie de son cursus scolaire, qui dira : « il tenait toujours
à être le 1er de sa classe ». Cette phrase
est en elle-même remplie de sens. Elle renseigne sur l'intelligence du
concerné, mais met surtout l'accent sur sa volonté, pour ne pas
dire sa soif, de leadership. Et comme si le discours à lui seul ne
suffisait pas, on fait appel à la preuve, en exhibant le registre
scolaire dans lequel sont consignées les notes de
l'élève.
Ainsi se profile, déjà, quelques uns des
éléments structurants sur lesquels va jouer le Premier
ministre : le savoir et la vertu. Or ces deux composantes ne sont-elles
pas les attributs principaux du philosophe-roi ?
Un troisième axe sera exploré, celui des hauts
faits d'armes du premier ministre que le commentateur rappellera en partant de
son statut de « jeune directeur de campagne » en 1988
à celle d' « éminence grise du
PDS ».
Mais le travail de légitimation ne se résume
pas uniquement à la mise en valeur des côtés
« positifs » du concerné. Il est aussi
déconstruction et réfutation des représentations
négatives dont souffrirait l'image du Premier ministre et dont la plus
récurrente est celle d'un homme suffisant, trop imbu de sa personne.
Pour détruire cette image, un des reporters rappellera la
démarche participative du Premier ministre qui a pris le soin de
rencontrer l'ensemble des composantes de la société. Une
façon de démontrer son ouverture d`esprit, son sens de
l'écoute et sa disponibilité.
Cette nécessité d'être à
l'écoute du peuple est légitimée par le reportage, sous
forme de micro-trottoir, par lequel la parole est donnée aux citoyens
par la télévision, afin qu'ils expriment leurs besoins.
Une quatrième séquence, plus intime, se
déroule au domicile même du Premier ministre. Le
téléspectateur peut ainsi avoir une idée de la maison, de
son goût etc. Le reporter décide d'interviewer un jeune
garçon, fils du Premier ministre. Au journaliste lui demandant s'il
savait ce à quoi va se livrer son père, il répond :
« oui, il va prononcer son discours à l'Assemblée
Nationale ; je l'ai félicité et
encouragé ».
Cette immixtion dans le cercle intime du Premier ministre met
à nu l'effacement des frontières entre sphère publique et
sphère privée. Elle participe d'une volonté manifeste
d`actionner la fibre familiale, donc sentimentale, par l'intermédiaire
d'un fils proche et complice de son père.
Un autre axe de légitimation est celui tendant
à justifier la place de choix occupée par le Premier ministre
auprès du Chef de l'Etat. Les commentaires des journalistes à
ce propos sont fort évocateurs : « un Premier ministre en
phase avec le Chef de l'Etat » ; « un chef d'orchestre
d'une musique dirigée par le Chef de l'Etat » etc.
Le processus de légitimation de la part de la
télévision va s'accompagner d'une mise en scène de
l'événement à travers le choix dans le cadrage, la
sélection de certaines séquences particulières au
détriment d'autres. L'entrée du Premier ministre offre un
aperçu pertinent de cette mise en scène
télévisuelle. Ainsi, peu avant le début de la
déclaration, la télévision nous a fait vivre
l'entrée en scène du Chef du Gouvernement. Les images de la
télévision insistent particulièrement sur l'animation
folklorique, les chants et cris à la gloire du Premier ministre de la
part de militants présents, pour certains, depuis la veille. L'accent
est mis sur les pancartes portant des slogans favorables au parti au pouvoir et
au Premier ministre. De même, les images s'attardent sur le port
vestimentaire des militants présents. Certains d'entre eux portent des
tee-shirts à l'effigie du Premier ministre Idrissa Seck et aux couleurs
du PDS (le bleu et le jaune), couleurs que l'on retrouve, en partie, dans le
port vestimentaire du Premier ministre. En effet, il est habillé d'un
costume sombre à cheval entre le noir et le bleu de nuit, qui n'est pas
sans faire penser à la couleur principale du Pds, le bleu. Ainsi,
l'impression d'une fusion totale entre les trois entités que sont le
Premier ministre, le parti et les militants est donnée. Cette impression
de fusion est renforcée par l'image, en gros plan, du Premier ministre
sacrifiant au rituel consistant à saluer les militants en levant de
temps à autres les bras et en leur gratifiant d'un sourire en signe de
satisfaction et de sérénité. A cela, répond
simultanément l'image d'une foule aux anges. La restitution de cette
entrée « fracassante » de Idrissa Seck est en phase
avec l'événement qui consacre, d'une part, le triomphe du Parti
démocratique sénégalais, par la présence de ses
responsables à toutes les stations de pouvoir, et d'autre part
l'ascension d'un homme présenté comme providentiel.
L'entrée en scène est capitale dans une
entreprise de séduction. Elle permet à l'acteur politique de
donner la première impression à son auditoire. C'est pourquoi
tout est mis à contribution : sourires, bras levés,
remerciements, démarche etc. En outre, c'est tout le sens de la
mobilisation des militants dont le rôle est de « chauffer la
salle », d'encourager leur leader, d`intimider éventuellement
ses détracteurs et d'influencer l'opinion publique.
Toutes choses qui confirment l'affirmation selon
laquelle :
La matière première d'une information
......n'est jamais, malgré une idée reçue, une
réalité quelconque, mais des mots, toujours, une matière
langagière, des représentations que les acteurs sociaux ont
préalablement élaborées, ce qui permet de voir dans
l'information le miroir, la scène ou l'écran (selon les variables
des chercheurs) où s'élabore le sens, négocié sans
cesse par lesdits agents sociaux. (Tétu 1993 : 715)
CHAPITRE 4 : L'ETHOS
DISCURSIF OU IMAGE DE SOI
Dans le chapitre précédent, nous avons
analysé quelques éléments de l'ethos prédiscursif.
Dans le pr& |