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Communication politique et séduction à travers la Déclaration de politique générale du Premier ministre Idrissa Seck à l'Assemblée nationale le 03 février 2003


par Mamadou THIAM
Université Cheikh Anta Diop de Dakar - Dea Science du langage
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

UNIVERSITÉ CHEIKH ANTA DIOP DE DAKAR

Faculté des lettres et sciences humaines

Département de lettres modernes

Option Sciences du Langage

Mémoire de DEA

Communication politique et séduction à travers la Déclaration de politique générale du Premier ministre Idrissa Seck à l'Assemblée nationale le 03 février 2003

Présenté par : Sous la direction de : Modou Ndiaye

Mamadou THIAM Maître de Conférence en Science du Langage

Année académique 2004-2005

REMERCIEMENTS

Mes remerciements les plus sincères à :

- mon épouse, Aïcha, pour son soutien et ses encouragements sans cesse renouvelés ;

- mon Directeur de mémoire, le professeur Modou Ndiaye. Sans votre sens de la vision et votre compréhension, nul doute que ce travail n'aurait pu être conçu, a fortiori, finalisé;

- Monsieur le professeur Pape Alioune Ndao, votre appui et vos conseils ont été cruciaux ;

- Monsieur le professeur Alioune Diané à qui je suis si redevable ;

- l'ensemble de mes professeurs, du Sénégal et de la France, qui ont participé à ma formation ;

- l'ensemble du personnel de Senagrosol-Consult, notamment ceux qui ont participé à l'édition de ce mémoire ;

- Madame la Directrice du Cesti, pour ses conseils et orientations ;

- Monsieur le Directeur de Senagrosol-Consult, Mamadou Daffé, qui, après m'avoir permis de consacrer une partie de mon temps de travail à mes travaux de recherches et de séminaires, a bien voulu accepter de prendre en charge l'impression de ce mémoire.

- mes amis et collaborateurs du journal Le Devoir, avec à leur tête, mon ami Alioune Fall;

- mon jeune frère, Idy Demba Thiam ;

- mon beau-frère et ami Ballé Preira ;

- ma soeur Hourèye Thiam ;

- ma « petite maman », Bineta Diédhiou ;

- Moustapha Thiam, archiviste à la RTS, pour avoir sacrifié plusieurs week-ends, afin de m'assister dans le visionnage des archives de la Télévision nationale.

- Monsieur le Directeur de Radio Télévision Sénégalaise, Daouda Ndiaye, pour m'avoir permis d'accéder aux archives ;

- messieurs les journalistes, Antoine Diouf de la Radio Futurs Médias, Mamadou Thior de la RTS ;

- au CODESRIA, pour m'avoir accepté dans leur séminaire « médias et bonne Gouvernance en Afrique ».

- DEDICACES

A feu, mon père, El Hadji Mickayilou THIAM dit Demba,

Ne craignez pas pour ceux que vous laissez.

Votre mort, en les blessant, va les mettre au monde.

A mon fils, Ali Mamadou THIAM, « y a que toi qui me fais ça » !

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION GÉNÉRALE 2

MOTIVATIONS 3

OBJECTIF 4

HYPOTHÈSES 4

PROBLÉMATIQUE 5

MÉTHODOLOGIE 6

PREMIÈRE PARTIE : DÉFINITIONS, CONTEXTUALISATION ET CADRAGE 8

INTRODUCTION : 9

CHAPITRE 1 : DÉFINITIONS 10

1. La Déclaration de Politique Générale 10

1.1 Approche générique 10

1.2 Raison d'être 11

1.3 Enjeux 11

1.3.1 Enjeux de communication : 12

1.3.2 Enjeux de représentation 12

1.3.3 Enjeux de pouvoir 13

1.4 Organisation et déroulement 14

1.4.1 Mode de déroulement 14

1.4.2 Lieu de déroulement 14

2. Communication politique 15

2.1 L'espace public 16

2.1.1 Le principe de publicité 16

2.1.2 L'opinion publique 17

2.1.2.1 Les acteurs de l'opinion publique 18

2.1.2.2 Les enjeux liés à l'opinion publique 23

2.2 Communication : 24

2.3 Politique : 27

2.4 Synthèse 28

3. Séduction 29

CHAPITRE 2 : CONTEXTUALISATION ET CADRAGE 32

1. Cadre Institutionnel 32

2. Contexte Politique 33

CONCLUSION : 36

DEUXIÈME PARTIE : LES RESSOURCES DE LA SÉDUCTION : L'ETHOS 37

INTRODUCTION : 38

CHAPITRE 3 : L'ETHOS PREDISCURSIF 41

1. L'image d'Idrissa Seck avant sa nomination à la primature 41

2. Le pré formatage de l'image de soi 43

2.1 Une démarche participative 43

2.1.1 Mode opératoire 44

2.1.2 Les cibles 45

2.2 Un déblayage médiatique 45

2.2.1 Dispositif de mise en scène télévisuelle 47

2.2.2 Processus de légitimation 48

2.2.2.1 Mécanismes de polissage 48

2.2.2.2 Mécanismes de conditionnement 49

CHAPITRE 4 : L'ETHOS DISCURSIF OU IMAGE DE SOI 53

1. La « phoronesis » 55

2. L' « areté » ou l'image de l'homme vertueux 57

2.1 L'homme de foi 58

2.2 Le juste 60

2.3 L'homme humble 63

2.4 L'homme sincère 67

3. L' « eunoia » ou la bienveillance 70

3.1 Le serviteur du peuple 71

3.2 La politesse 76

3.2.1 La politesse positive : 77

3.2.1.1 Les marques de courtoisie 77

3.2.2 La politesse négative 81

CONCLUSION : 86

CONCLUSION GÉNÉRALE 87

BIBLIOGRAPHIE 91

COMMUNICATION POLITIQUE ET SÉDUCTION

À TRAVERS LA DÉCLARATION DE POLITIQUE GÉNÉRALE DU PREMIER MINISTRE IDRISSA SECK À L'ASSEMBLÉE NATIONALE LE 03 FEVRIER 2003.

1

INTRODUCTION GÉNÉRALE

MOTIVATIONS

L'engouement prononcé des sénégalais pour la chose politique n'est plus à démontrer. Il découle d'une longue pratique datant de l'époque coloniale et s'est accentué à la faveur de l'approfondissement de la démocratie. En tant qu'activité ayant un impact sur la vie sociale, économique et culturelle, la politique ne saurait échapper aux champs d'investigations de plusieurs disciplines, de la sociologie aux sciences politiques, en passant par l'économie et la psychologie.

Toutefois, dans cette tentative d'analyse et de compréhension du champ politique, les disciplines relevant des sciences de l'information en générale, des sciences du langage en particulier, semblent en être les parents pauvres. Ce qui est paradoxal à bien des égards. En effet, l'activité politique, en démocratie, est indissociable de son mode de conquête, d'exercice et de conservation, à savoir l'adhésion des citoyens autour d'un parti, d'un programme et d'un homme. Or, cette adhésion se fait essentiellement au moyen de pratiques langagières par lesquelles les acteurs politiques tentent de rallier le maximum de citoyens à leur cause. Pourtant, rares sont les travaux universitaires consacrés à l'analyse du discours politique sénégalais.

De même, à la faveur des avancées démocratiques, nous assistons à la consolidation et à l'élargissement du concept d'espace public au nom duquel le politique est interpellé, au quotidien, et ne peut plus se permettre d`attendre la veille des échéances électorales pour communiquer sur ses projets et/ou réalisations.

En outre, avec l'avènement des moyens de communication de masse, un tournant nouveau s'offre aux praticiens de la politique. En effet, la multiplication des moyens d'information et le développement des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication modifient foncièrement les rapports aux discours et pratiques symboliques liés à la politique.

Toutes choses qui rendent nécessaire un travail poussé dans les domaines de l'élaboration de stratégies politiques, à la fois discursives et non discursives, dont la fonction est de favoriser l'adhésion des citoyens. Dans cette perspective, il serait intéressant d'étudier, dans le cadre plus approprié d'une thèse, les grandes tendances du discours politique sénégalais, de leur conception à leur réception en passant par les processus de médiation et de transformation.

OBJECTIF

Dans cette présente étude, notre objectif, légitimement plus modeste, se borne à l'analyse des rapports entre la communication politique et la séduction, à travers un corpus de base constitué essentiellement par la Déclaration de politique générale du Premier ministre Idrissa Seck, à l'hémicycle de l'Assemblée nationale, le 03 février 2003 et retranscrit par l'Assemblée nationale (Seck 2003).1(*)

Il s'agit particulièrement de voir comment les acteurs du champ politique - champ par essence d'action, de persuasion et de domination, redéfinissent leurs pratiques langagières et symboliques, en fonction des mutations induites par le développement des médias et des NTICs. Autrement dit, comment le développement des moyens d'information et de communication, qui accroît la place du spectacle, de l'image, de la mise en scène, et de l'apparence, au détriment de la réalité, de la logique rationnelle et de l'information, impacte sur les stratégies discursives et communicationnelles du politique.

HYPOTHÈSES

L'approfondissement de la démocratie renforce la croyance en l'existence d'une opinion publique de plus en plus exigeante au sein d'un espace public consolidé. Le développement des moyens d'information et de communication rend nécessaire un changement des rapports entre politiques et citoyens. Ces moyens d'information et de communication, de plus en plus, se positionnent en espaces de médiation, entre une opinion publique « éclairée », et une classe politique plurielle. Ces nouveaux espaces de médiations court-circuitent les schémas classiques régissant les rapports entre politiques et citoyens.

Car les mutations induites par les NTICs font qu'aujourd'hui, nous évoluons dans un monde où « la vision acquiert un statut supérieur à la parole et l'image s'impose au mot » (Sartori 1998, trad. Pereyra 2005) ; un monde au sein duquel la position prédominante de la vision fait passer l'individu du statut de « créature symbolisante », à celle de « créature spectatrice ». Dès lors, l'homo sapiens se transforme, pour reprendre la formule de Sartori (op.cit.), en homo videns qui

se lasse de lire, préfère le flash abrégé de l'image synthétique, qui le fascine et le séduit (...) renonce aux relations logiques, aux séquences et aux réflexions raisonnées (...) [et] succombe aux impulsions immédiates, emportées et soumises aux émotions. (Sartori 1998, trad. Pereyra 2005)

Ainsi, face à cet attrait de l'image et du sensationnel, l'homme politique est appelé, de plus en plus, à verser dans l'émotionnel et dans la mise en scène. De ce fait, il a tendance à basculer dans la  « société du spectacle » (Debord 1992), et apparaît, de moins en moins, comme un individu dont il faut partager les idées, mais plutôt comme un leader qu'il faut aimer. Il ne se contente plus, dès lors, de convaincre, mais doit s'attacher à plaire et à séduire. Plaire et séduire par son discours, certes, mais aussi par sa physionomie, sa mine, sa mise et sa démarche, en somme par l'image idéale de soi qu'il projette.

PROBLÉMATIQUE

Sans pour autant nier l'importance de l'argumentation rationnelle, nous pensons que la différence, de plus en plus, se fait au niveau de l'émotionnel. La conviction cédant le terrain à la séduction, la compréhension à l'émerveillement, l'analyse à la contemplation, la critique à l'adoration. Une rhétorique émotionnelle qui emprunte, entre autres, les chemins d'une image de soi à la fois présentée et représentée.

Cette tendance à la séduction serait plus manifeste si elle se confirmait avec la Déclaration de politique générale dont le caractère institutionnel, la portée économique et sociale, et la solennité des deux institutions qu'elle implique (le Législatif et l'Exécutif), pourraient préjuger le bannissement du moi, de la passion et du spectacle, pierres angulaires de toute visée séductrice. Or, parler d'image de soi, de passion et de spectacle, conduit forcément à aller au-delà du champ du langage et des pratiques discursives, pour explorer les domaines de la communication para verbale et non verbale, de la mise en scène et autres pratiques symboliques.

MÉTHODOLOGIE

Cette présente étude emprunte son orientation et sa démarche aux théories des sciences de l'information et de la communication. Celles-ci étant un carrefour où se retrouvent et s'entremêlent plusieurs disciplines et champs d'analyse que sont la linguistique, la sociologie, la rhétorique, la science politique, la pragmatique etc., avec tout de même une option davantage tournée vers l'analyse du discours.

Dans cette perspective, nous serons tenu de nous éloigner des vues issues de la tradition saussurienne considérant le langage comme un « système linguistique abstrait ». Déjà, Bakhtine avait fini de s'élever contre ce qu'il appelle le « saussurisme ». Car le langage est à chercher

dans la communication verbale concrète, non dans le système linguistique abstrait des formes de la langue, non plus dans le psychisme individuel des locuteurs. (Bakhtine 1977 : 137)

Ensuite, nous sommes de ceux qui pensent, avec Courtine, que le discours politique, tel qu'il est transmis au plus grand nombre, est

une représentation extrêmement complexe où les discours sont imbriqués dans des pratiques non verbales, où le verbe ne saurait être dissocié du corps et du geste, où l'expression par le langage se conjugue à celle du visage, où le texte est indéchiffrable en dehors de son contexte, où l`on ne peut plus séparer parole et image. (Courtine 1991 : 2)

De ce fait, une importance capitale sera accordée, dans cette étude, non seulement au contexte global (politique, institutionnel, social) de la période concernée, mais aussi aux ressources autres que discursives, qui participent de la visée séductrice, via la projection de l'image de soi.

Ainsi, dans cette étude, qui compte deux parties, nous consacrerons la première à un exercice de définition des termes clés, suivi d'une contextualisation politique et d'un cadrage institutionnel et social, afin de mieux cerner les conditions et enjeux liées à la Déclaration de politique générale.

La deuxième partie sera consacrée à la description et à l'analyse des ressources de la séduction par le biais de l'image de soi. Ce faisant, nous reviendrons d'abord sur l'image préalable du Premier ministre Idrissa Seck, avant de voir comment celle-ci aurait subi un pré formatage et un lissage valorisant.

PREMIÈRE PARTIE :
DÉFINITIONS, CONTEXTUALISATION ET CADRAGE

INTRODUCTION :

L'étude des rapports entre la communication politique et la séduction à travers la Déclaration de politique générale du Premier ministre Idrissa Seck nous paraît soumise à l'accomplissement de deux actes préalables.

D'abord, il est important de procéder à un éclairage, à la fois conceptuel et fonctionnel, des termes clés du triptyque séduction, communication politique, et Déclaration de politique générale. Cet éclairage conceptuel nous permettra de mieux cerner les principaux termes autour desquels tourne notre étude.

Ensuite, nous accorderons, dans cette partie, une attention particulière au contexte politique, au cadre institutionnel et à la dynamique d'interaction sociale.

Le contexte politique est inséparable de la Déclaration de politique générale, dont il conditionne, en partie, la tonalité, l'orientation et la réception. Le cadre institutionnel, quant à lui, légitime, structure et organise les modalités de déroulement de la Déclaration de politique générale.

CHAPITRE 1 : DÉFINITIONS

1. LA DÉCLARATION DE POLITIQUE GÉNÉRALE

Nous définirons la Déclaration de politique générale sous l'angle de son genre, de sa raison d'être, de ses enjeux et de son mode opératoire. L'étude du genre nous amènera à préciser son champ d'appartenance discursive. Sa raison d'être nous permettra de revenir sur ses fonctions institutionnelle et politique. L'étude de son mode opératoire nous amènera à analyser son mode d'organisation et de déroulement. Enfin l'analyse des enjeux portera sur ses enjeux de pouvoir, de représentation et de communication.

1.1 Approche générique

En tant que texte liminaire donnant lieu à un échange entre le Chef du Gouvernement et l'Assemblée nationale, la Déclaration de politique générale s'inscrit dans le cadre d'un débat. De manière générale, le débat est un échange organisé entre au moins deux locuteurs, pour le compte d'un public plus où moins passif. Il est régi par des règles (règles de prise de parole, de temps d'intervention, de disposition etc.), définies d'avance, avec un modérateur chargé d'en assurer le respect. Une autre marque du débat est son caractère public.

En tant que pratique sociale, l'exercice du débat est soumis à des conditions de légitimation qui s'imposent à ses pratiquants. Ces derniers doivent détenir des titres ou avoir un statut qui les en rend dignes. C'est l'un des genres qui a le plus résisté au temps et aux moeurs.2(*)

A travers les âges, les contextes et les motivations, le débat remplit des fonctions variées. Mais la plupart du temps, il obéit à une vocation délibérative.  En ce sens, il est intimement lié à la démocratie. Par ailleurs, le caractère indirect du débat par lequel le véritable destinataire n'est pas l'interlocuteur, mais plutôt le public - qui n'intervient pas directement, et la grande part accordée à la mise en scène, renforcent la charge spectaculaire dont il est porteur.

1.2 Raison d'être

La Déclaration de politique générale est l'occasion de mettre en relation deux parmi les trois catégories d'institutions au Sénégal : l'Exécutif (plus précisément le Gouvernement) et le Législatif à travers l'Assemblée Nationale.3(*). C'est une obligation constitutionnelle régie par l'article 55 de la Constitution qui stipule :

Après sa nomination, le Premier ministre fait sa Déclaration de politique générale devant l'Assemblée Nationale. Cette Déclaration est suivie d'un débat qui peut donner lieu à un vote de confiance à la demande du Premier ministre».

Elle consiste, pour le Premier ministre, Chef du Gouvernement, à venir décliner son programme devant l'Assemblée Nationale composée des députés, élus du peuple. De la sorte, la Déclaration de politique générale entre dans le cadre de la mission de contrôle de l'Exécutif dévolue au pouvoir législatif. Elle permet au Premier ministre nouvellement désigné de renforcer sa légitimité en bénéficiant de l'onction des représentants du peuple, tout en mettant en évidence l'importance du Pouvoir Législatif dans le dispositif Institutionnel.

1.3 Enjeux

La Déclaration de politique générale est porteuse d'enjeux de pouvoir, de représentation et de communication.

1.3.1 Enjeux de communication :

La Déclaration de politique générale est porteuse d'enjeux de communication dans la mesure où elle est l'occasion d'échanges entre l'Exécutif et le Législatif. En permettant un débat entre ces deux Institutions, elle est l'occasion d'une mise en oeuvre, à la fois de la communication Gouvernementale, et de la communication Parlementaire. Chacune de ces deux Institutions profite de l'occasion pour véhiculer son identité, montrer sa vitalité, et affirmer son importance. Elle permet, en outre, au Gouvernement, de décliner, à l'intention des citoyens, sa vision politique et son programme économique et social.

Par ailleurs, la Déclaration de politique générale est l'occasion, pour le Premier ministre, en tant que leader politique, de gagner en visibilité et en notoriété. De même, elle participe à légitimer l'Assemblée nationale en montrant à tous les citoyens son importance stratégique, en ce qu'elle est l'instance de validation et de confirmation du pouvoir présidentiel. Elle donne aussi l'occasion, à chaque parti politique et à chaque député, de faire montre de son savoir et de son savoir-faire au service du Peuple.

1.3.2 Enjeux de représentation

La notion de représentation est porteuse de trois sens : institutionnel, esthétique et diplomatique.

Le sens diplomatique de la représentation réfère à l'échange de diplomates, de représentants entre les Etats. Le sens esthétique de la représentation renvoie aux rituels mis en scène par la Cité, et par lesquels elle donne à voir sa propre identité : fête, spectacle ou cérémonials, à travers lesquels les valeurs fondamentales d'une société sont mises en scène et représentées de manière ludique et décalée.

Le sens institutionnel évoque la dimension politique en ce sens que l'Assemblée nationale fonctionne comme un condensé de la Nation, qu'elle incarne, et dont elle est à la fois l'émanation et l'image. Dès lors, se comprend sa fonction socialisante, par l'institution de rites et de cérémonials, qui participent au processus de socialisation et de construction de l'identité citoyenne dans toute Démocratie. C'est ainsi qu'elle se veut la vitrine et la matérialisation d'une société plurielle mais policée et organisée. Les débats qui y ont cours, entre ses membres ou entre elle et les autres pouvoirs, participent de la matérialisation et de la célébration de l'idéal démocratique par le biais du pouvoir appartenant au peuple qui en délègue les prérogatives à ceux qu'il estime dignes de le représenter, ainsi que l'illustre le principe républicain consigné à l'article premier de la Constitution : « Gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ». D'ailleurs, le Premier ministre Idrissa Seck, à l'entame de son adresse, corrobore cet état de fait :

Monsieur le Président de l'Assemblée Nationale, Honorables Députés, le Peuple, souverain dans ses décisions, vous a assigné la mission d'être le médium honoré par lequel je lui présente humblement, aujourd'hui, ma feuille de route devant conduire à la prise en charge efficace de ses attentes...(Seck 2003 : 5)

Dès lors, la Déclaration de politique générale intègre le registre des rites solennels qui permettent de vivifier la notion de Démocratie représentative. Et ce, d'autant plus que les conditions de sa survenue (nomination d'un nouveau Premier ministre), en font un indicateur de rupture en ce qu'elle prouve la fin d'une séquence politique et l'avènement d'une autre.

1.3.3 Enjeux de pouvoir

La Déclaration de politique générale charrie des enjeux de pouvoir en ce qu'elle consacre la rencontre, voire la confrontation, entre deux Institutions différentes : le Gouvernement, dont les membres sont nommés, et qui a pourtant la charge de conduire la politique de la nation, et l'Assemblée nationale, constituée d'élus du peuple ayant une prise moindre dans le vécu quotidien des citoyens qu'ils représentent. Ces enjeux de pouvoir varient en fonction de la nature du régime politique et du rapport de force au Parlement4(*).

1.4 Organisation et déroulement

Comme précisé plus haut, la Déclaration de politique générale s'inscrit dans le cadre d'un débat organisé et structuré. En effet, le débat est régi par des règles bien précises qui en garantissent le bon déroulement.

1.4.1 Mode de déroulement

Les acteurs directs du débat de politique générale sont : le Premier ministre, les députés, le Président de l'Assemblée nationale.

Le débat de politique générale comporte quatre phases : l'ouverture de la séance, la déclaration du Premier ministre, la discussion générale et la clôture de la séance. Le Président de l'Assemblée Nationale ouvre, clôt la séance, et assure la modération des débats. Le Premier ministre, une fois la séance ouverte, procède à sa déclaration de politique générale qui lui permet de décliner son programme.

La discussion générale, quant à elle, se déroule en quatre étapes :

- Première séance de questions des députés5(*) réponse du Premier ministre ;

- Deuxième séance de questions des députés

- Réponse du Premier ministre.

1.4.2 Lieu de déroulement

La Déclaration de politique de générale et les débats qui l'on suivie se sont déroulés dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale. Cet hémicycle, de forme circulaire, favorise les échanges. Les différentes composantes de l`Assemblée, disposées en demi-cercle, font face au Président de l'Institution dont le siège est haut perché.

Le Premier ministre et les membres du Gouvernement sont placés sur un des coins de l'hémicycle, à la droite du Président. Juste en dessous du Président, se situe la tribune à partir de laquelle les orateurs peuvent venir pour s`exprimer.

Illustration 1 vue d'ensemble de l'hémicycle de l'Assemblée Nationale

2. COMMUNICATION POLITIQUE

Une première conception réduisait la communication politique à la propagande ou à la communication électorale des partis politiques. Dans cette perspective, la communication politique se perçoit plus en terme de messages et d'attitudes que les politiques déploient en direction des citoyens.

Toutefois, avec le dépassement de la théorie de la « seringue hypodermique », le développement des moyens de communication de masse, de techniques de mesures de l'opinion, une plus grande part est accordée, non pas seulement aux messages délivrés, mais aussi et surtout à leur réception, en terme d'appropriation, d'indifférence ou de rejet. Dès lors, à côté de l'acteur politique, s'affirment de plus en plus, d'autres acteurs, comme les médias et le citoyen, à travers le concept d'opinion publique, mais aussi les spécialistes de disciplines diverses dont le rôle est, soit de mesurer l'opinion, à travers des sondages, soit d'orienter l'opinion publique dans un sens bien défini (spécialistes de la communication et du marketing politique).

Nous tenterons, sur la base d`une analyse sommaire du concept d`espace public auquel la communication politique est redevable, d'éléments d`explication des termes « communication » et « politique », de définir la communication politique.

2.1 L'espace public

La notion d`espace public a été formalisée dans les années 60 par Jurgen Habermas (1978). L'espace public serait le cadre au sein duquel co-existent et interagissent les concepts d'Etat-social , de principe de publicité, d'opinion publique  etc. Nous nous appuierons essentiellement sur les deux derniers, à savoir le principe de publicité et l'opinion publique.

2.1.1 Le principe de publicité

S'appuyant sur les travaux de Habermas, Alain Girod définit le principe de publicité comme le

devoir qu'a l'Etat de rendre public, de faire connaître au public, ses actes, ses décisions, ses projets, ses délibérations, etc., soit directement, soit par l'intermédiaire de la presse, de façon à ce que les citoyens, dûment informés, puissent organiser un débat public dans lequel ils puissent faire publiquement usage de leur Raison, afin que puisse se constituer une « opinion publique » éclairée, la Loi et l'action de l'Etat étant « censées refléter » ladite opinion publique. (Girod 2000 : 305)

Au Sénégal, comme dans toute démocratie, le droit, pour les citoyens, d`accéder à l'information est une réalité. Elle est garantie par la Constitution.6(*) D'ailleurs, toutes les assemblées élues (Assemblée nationale, Conseil municipal, Conseil rural, Conseil régional) garantissent le caractère public de la plupart de leurs séances. En outre, les actes réglementaires sont publiés au journal officiel. Dès lors, les conditions d'une appropriation des décisions publiques par les citoyens sont réunies. Le caractère public des décisions et actes pris par les autorités étatiques renforce la volonté de celles-ci de conférer à leurs actions le maximum d'attractivité et de pertinence auprès de l'opinion publique.

2.1.2 L'opinion publique

La notion d'opinion publique est très complexe. Certains considèrent qu'elle n'est qu'un « artefact » et qu'elle « n'existe pas » (Bourdieu 1980 : 222-223). D'autres, comme Habermas, pour l'avoir théorisée, ne sauraient la nier. Ce dernier, de l'opinion publique nous dit qu'elle

revêt un sens différent selon qu'on la revendique en tant qu'instance critique face à la « publicité » imposée, corrélative de l'exercice du pouvoir politique et social, ou selon qu'on s'en sert pour désigner l'instance « réceptrice » de la « publicité » de démonstration et de manipulation, vantant des biens de consommation, des programmes politiques, des institutions ou des personnalités (Habermas 1978 : 246),

et qu'elle est « l' unique fondement reconnu qui permette de légitimer la domination politique » (op.cit. : 248). Plus pratique, Patrick Champagne s'intéressera peu à l'existence ou non de l'opinion publique, pour insister sur la croyance en son existence chez la plupart des individus. A ce propos, il constate :

L'opinion publique des instituts de sondage existe parce que ces derniers ont, depuis, réussi à faire croire en la valeur scientifique de leurs enquêtes et à transformer ainsi ce qui était à l'origine, en grande partie, un simple artefact technique, en réalité sociale. (Champagne 1990 : 122)

2.1.2.1 Les acteurs de l'opinion publique

Les principales composantes de l'opinion publique sont : la société civile, comprenant les leaders d'opinion et les simples citoyens, les hommes politiques, les hommes des médias, les professionnels des sondages et les spécialistes en marketing et communication politique. Chacune de ces composantes a ses modes de pression, et d'expression.

ü Les hommes politique :

Les hommes politiques et leurs appareils structurés (les partis politiques) constituent l'une des composantes les plus importantes de l`opinion publique. A la faveur de la démocratisation, le Sénégal est passé du régime de parti unique, au pluralisme intégral, en passant par le multipartisme limité.7(*)

C'est ainsi qu'en 2003, date de la Déclaration de politique générale faisant l'objet de cette présente étude, il y avait pas moins de 75 partis politiques. Toutefois, il faut distinguer trois grandes catégories : les parties que nous qualifierons d' « inactifs », les partis « souteneurs » et les partis « leaders ».

Les partis « inactifs »8(*) sont ceux qui ne participent presque jamais aux élections et ne mènent pas d'activités régulières. Ils constituent la majorité des structures politiques reconnues.

Les partis « souteneurs »9(*) sont ceux qui, bien que menant des activités plus ou moins régulières, ne participent aux élections qu'en qualité de souteneurs, c'est à dire qu'ils s'alignent rarement aux élections sous leur propre bannière.

Enfin, nous avons les partis dits « leaders » qui sont, en générale, ceux régulièrement représentés à l'Assemblée nationale. Ils ne dépassent pas la dizaine.10(*) Les partis politiques sénégalais sont caractérisés par leur tendance trop marquée à la personnalisation. Ils ont à leur tête des leaders inamovibles autour de qui s'articule et se déroule la vie des structures politiques.

Les partis politiques s'expriment à travers diverses manifestations : meetings, réunions, conférences de presse, congrès, fora, allocutions, colloques, communiqués de presse, interviews, affichage, relations presses etc. Certains partis politiques, ou hommes politiques, parmi les mieux nantis, aussi bien au sein de l'opposition qu'au sein du pouvoir, mettent même en place des organes de presse et médias pour servir de relais à leur messages et vision du monde.

Avant l'Alternance, au sein de l'opposition de l'époque, le cas le plus notoires était constitué par la création, en 1998, du journal Sopi11(*), de la part du PDS. Après l'Alternance, le même journal servira de relais au PDS nouvellement arrivé au pouvoir mais sera appuyé par d'autres journaux proches des libéraux comme le quotidien Le Messager. Lorsque le Parti socialiste était au pouvoir, il s'appuyait sur le journal Le Débat.

En dehors des organes de presse, les partis et hommes politiques investissent, de plus en plus, dans les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication, par la création de sites Internet. C'est le cas de l'AFP, du PDS, du PS, de AJPADS, de la LDMPT.

En outre, l'importance de la communication est attestée par l'existence de chargés de la communication et de portes-parole.

Toutefois, une différence de taille existe, s'agissant des ressources et supports de communication, entre les partis politiques. Cette différence est fonction des moyens financiers dont ils disposent, mais aussi et surtout de leur position par rapport au pouvoir.

Ainsi, les partis au pouvoir s'appuient, en particulier, sur les médias dits d'Etats, notamment la Radio Télévision Nationale (RTS). Celle-ci fait la part belle aux activités du Gouvernement et des partis membres de la mouvance présidentielle et n'hésite pas à faire un black-out sur les activités des partis d'opposition.12(*)

ü La société civile

La société civile regroupe l'ensemble des acteurs non engagés activement dans les logiques de conquête ou de conservation du pouvoir. Elle regroupe des organisations intervenant dans plusieurs domaines (développement, défense des droits de l'homme, défense des consommateurs), les citoyens apolitiques, les leaders d'opinion (dans les domaines associatifs, intellectuels, religieux etc.).

Les modes de communication de ces acteurs de la société civile sont divers et variés. Les organisations structurées (ONG, associations) développent une approche communicationnelle proche, en termes de supports de communication, de celle des partis politiques. En effet, elles utilisent les médias, les réunions, des campagnes d'information et de sensibilisation, des marches etc.

Le fait notable est la possibilité offerte au simple citoyen de s'exprimer et de faire partager son opinion au plus grand nombre, par le biais de nouveaux espaces d'expression. Au niveau de la presse écrite, c'est l'existence de pages réservées à la contribution des sénégalais sur des questions stratégiques ou d'actualité. 13(*) Il en est de même pour les radios14(*), ainsi que d'Internet15(*) qui, nonobstant son faible taux d`accès, permet tout de même un échange entre citoyens autour de diverses questions politiques, sociale et économiques.

ü Les instituts de sondage

Au Sénégal, il existe des instituts de sondage dont le rôle est, entre autres, de mesurer l'opinion dans les domaines économiques et politique. 

Les instituts de sondage ont plusieurs domaines d'activités dont les enquêtes d'audience des médias et les sondages politiques retiendront particulièrement notre attention dans cette étude.

En ce qui concerne les enquêtes tendant à déterminer le taux d'audience des médias, deux principales démarches existent.

La première, ce sont les enquêtes régulièrement menées par des Instituts de sondage, notamment le plus connu, l'institut BDA, tous les 6 mois. Ces enquêtes déterminent la part de marché occupée par deux catégories de médias : la presse écrite et la radio qui constituent les types de médias majoritaires au Sénégal.

La deuxième démarche est la résultante d'une commande de la part d'une entreprise de presse sur sa notoriété, son lectorat ou des questions d'actualité.

Les sondages politiques sont, quant à eux, plus complexes. En effet, de leur pratique à leur usage, se dressent des contraintes juridique, technique et administrative quasi-insurmontables.16(*)

En dehors des sondages classiques, il existe aussi d'autres « sondages » qui se font essentiellement à travers les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication, notamment Internet.

ü Les leaders d`opinion

Les leaders d`opinion sont constitués par les intellectuels, les responsables d'organisations associatives, les religieux etc.

ü Les médias

Les médias constituent un maillon stratégique dans le processus de constitution de l'opinion publique. Nous nous intéresserons ici principalement aux médias dits de « masse » avec une ouverture vers les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication. Au moment de la Déclaration de politique générale, on notait l'existence d'une floraison d'organes d'information répartis entre la presse écrite, la radio, la télévision et les ressources du Net.

La presse écrite est caractérisée par son instabilité liée à des difficultés financière, juridique, éthique, et technique. Toutes choses qui justifient cette « misère » (Kassé 2002) qu'elle vivrait. Cependant, en dépit de ces difficultés, nous pouvions recenser, en 2003, pas moins d'une vingtaine d'organes de presse écrite, tant privés que publics, paraissant régulièrement, dont les trois quart sont constitués par des quotidiens « nationaux » et le reste par des hebdomadaires.

Comme pour la presse écrite, la radio est caractérisée par sa diversité, avec une co-existence entre chaînes privées et publiques. Globalement, en dehors de cette distinction privé/public, l'univers de la radio est traversé par trois grandes catégories : les radios d'information générale à vocation plus ou moins nationale, les radios thématiques, et les radios de proximité ou radios communautaires.

La télévision, quant à elle, était caractérisée, au niveau national, par une situation de monopole exercée par la RTS. Toutefois, cette situation est minorée par un accès à des chaînes de télévision étrangères.

ü Les citoyens

Les citoyens sont au centre du concept et des enjeux liés à l'opinion publique. Paradoxalement, ils sont ceux qui accèdent le moins aux moyens d'expression et d'influence dans le domaine de l'espace public. En dehors des élections, qui sont des modes d'expression indirecte, les citoyens s'exprimaient principalement dans l'espace public sénégalais à travers divers mode de manifestation, de protestation ou de soutien liés, le plus souvent, à des événements comme celui qui fait l'objet de cette présente étude, à savoir la Déclaration de politique générale.

Mais avec les mutations démocratiques et médiatiques intervenues, de nouveaux canaux d'expression et de participation à l'espace public voient le jour.

Sur le plan législatif, la nouvelle Constitution garantit le droit d'expression élargi à la liberté de marche et de manifestation.17(*)

Sur le plan médiatique, trois éléments nouveaux accroissent les possibilités d'expression des citoyens : le développement et la diversification des moyens d`information, l'aménagement, dans les médias existant, d'émissions, de programmes ou de rubriques réservés aux citoyens, et le développement des applications liées aux NTIC, notamment les sites d'information sur Internet.

2.1.2.2 Les enjeux liés à l'opinion publique

Comme dans une arène, le champ de l'opinion publique regroupe des acteurs divers porteurs d'intérêts spécifiques, voire antagonistes.

Les hommes politiques, dont la vocation est la conquête et l'exercice démocratique du pouvoir, cherchent à obtenir l'adhésion des citoyens autour de leur programme, sinon de leur personne. Dans ce cadre, ils s'appuient sur la plupart des autres composantes de l'espace public, sous l'angle de la communication politique.  En effet, les sondages sont utilisés pour une meilleure connaissance de la réalité des rapports de force que les spécialistes et agences de communication doivent rendre favorables à leurs clients. Pour ce faire, les leaders d'opinion et les médias sont démarchés. Ces derniers apparaissent comme des élément et des espaces d'intermédiation, de façonnage, voire de « fabrique de l'opinion » (Blondiaux 1998).

De même, les professionnels de l'espace politique (agences de sondages ou de communication), en tant qu'entreprises de prestation de services, insistent sur l'importance, pour l'homme politique, d'une connaissance de la tendance dominante de l'opinion publique afin d'oeuvrer pour l'avoir de son côté.

Les médias, quant à eux, profitent des activités politiques, des événements, crises et enjeux dont elles sont porteurs, afin d'engranger le maximum d'audience qui fait leur notoriété et conditionne la confiance des annonceurs, sources de leur principaux revenus.

La diversité des acteurs aux intérêts spécifiques mais solidaires fait de l'espace public un lieu ambivalent où co-existent manipulation et argumentation, conditionnement et confrontation, logique économique et enjeu de pouvoir.

Entre les intervalles de chacun de ces couples, la séduction occupe une place prépondérante.

2.2 Communication :

Communication vient du latin communicare et signifie mettre en commun, partager. Mais cette conception première va évoluer pour prendre en compte la notion de diffusion de l'information, notamment avec l'apparition de supports de diffusion à large spectre. C'est ainsi que nous distinguons deux formes principales de communication. D'une part, nous avons la communication directe ou interpersonnelle, qui renvoie au sens premier de partage, et concerne l'échange direct d'informations entre au moins deux individus. D'autre part, nous avons la communication « médiatée » qui s'appuie sur des supports afin de véhiculer l'information. Dominique Wolton utilise les expressions « communication normative » et « communication fonctionnelle » (Wolton 1997) pour désigner ces deux formes de communication. L'une des premières tentatives de description assez complète de la communication nous est fournie, à travers la formulation d'un « schéma de la communication » (Jakobson 1963 : 214). Ce schéma intervient, certes, après celui de Shannon et Wiever, mais a le mérite de tenter d'organiser les différents pools de la communication que seraient le destinataire, le destinateur, le contexte, le message, le contact et le code, autour de 6 fonctions à savoir la fonction émotive, la fonction référentielle, la fonction conative, la fonction poétique, la fonction phatique et la fonction métalinguistique.

CONTEXTE

DESTINATEUR MESSAGE DESTINATAIRE

CONTACT

CODE

Figure 2 Schéma de Jakobson

Ce schéma de Jakobson, en dépit de sa clarté et de sa simplicité, n'en demeure pas moins - parce qu'elle est peut être trop simple, sujet à contestation de la part de plusieurs linguistes.18(*) Nous ne reviendrons donc pas sur ce débat largement évoqué par plus indiqués que nous. Nous nous contenterons de proposer la reformulation du schéma de Jakobson par Orecchioni (Orecchioni 1999 : 22)19(*).

Compétences

Linguistique et

para-linguistique

Compétences

Idéologique

et culturelle

Déterminations

« psy- »

Compétences

linguistique et

para-linguistique

Compétences

Idéologiques

et culturelles

Déterminations

« psy- »

Contraintes

de l'univers

de discours

Modèle de

production

Modèle

d'interprétation

Contraintes

de l'univers

de discours

EMETEUR

RECEPTEUR

REFERENT

Encodage - MESSAGE - décodage

Canal

Figure 3 Schéma de la communication de Orecchioni

Ce schéma de la communication, élaboré par Orecchioni, convient doublement au corpus faisant l'objet de notre étude. D'abord, sur le plan générique, en ce qu'il s'adapte fort bien au discours politique, champ auquel relève la Déclaration de politique générale. Ensuite, au plan méthodologique, en ce qu'il confère une place importante aux compétences idéologique et culturelle ainsi qu'aux déterminations psychologiques. Toutes choses capitales dans le mode de projection et de réception de l'ethos qui constitue l'axe principal à partir duquel nous étudierons la séduction.

2.3 Politique :

La racine grecque, « polis », qui signifie cité, confère au mot « politique » son sens commun de « art de gérer la Cité ». Toutefois, la forme adjectivale du mot « politique » réfère à deux substantifs de genre différents comme l'a si bien distingué Philippe Braud : le politique et la politique (Braud 1992). Le politique étant le domaine de l'action et des rapports de pouvoir ; la politique, la pratique de la parole et de la représentation symbolique.

Toutefois, cette distinction entre le politique et la politique devient poreuse si on intègre la dimension de la parole. En effet, l'exercice de la parole, que Braud associe à la politique est, en même temps, indissociable du politique qui serait, selon lui, champ d'actions et espace de pouvoir. En effet, la parole ne constitue-t-elle pas l'un des instruments les plus importants de conquête et de conservation du pouvoir ? En outre, depuis Austin, nous savons que « dire, c'est faire » (Austin 1970) ; la parole, le langage, n'étant plus un simple moyen de communication réduit à sa simple dimension locutoire, mais un instrument  d`action fortement marqué par ses fonctions illocutoires voire perlocutoire20(*).

Cela est d'autant plus avéré pour le champ politique qui est quasiment indissociable de l'exercice de la parole. D'ailleurs, du discours politique, Bourdieu nous dit qu'il est :

une pré-diction qui vise à faire advenir ce qu'elle énonce; elle contribue pratiquement à la réalité de ce qu'elle annonce par le fait de l'énoncer, de le pré-voir et de le faire pré-voir, de le rendre concevable et surtout croyable et de créer ainsi la représentation et la volonté collectives qui peuvent contribuer à la produire . (Bourdieu 1992 : p.150)

D'où la difficulté de cerner, avec précision, le concept « politique », comme le concède J.P. Gourévitch,  qui nous en fournit une définition que l'on qualifierait de « structurelle » :

La politique est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part. La politique est une recherche de contrat entre des professionnels qui réclament un accord de l'opinion sur le cap à suivre quitte à en fixer le meilleur mode de navigation, et cette opinion qui leur en délègue bon gré mal gré la détermination des modalités et du tempo tout en suivant ou en contrôlant les péripéties du parcours. (Gourévitch 1998 : p.14)

Cependant qu'un autre, comme pour réconcilier les deux pôles du concept politique, le définit comme « une lutte pour l'appropriation de signes-pouvoir. » (Bonnafous 1995 : 68)

Dès lors, le politique n'est pas simplement circonscrit aux acteurs directs que sont les responsables des partis, mais inclut aussi leurs cibles, à savoir, le citoyen-électeur et les intermédiaires constitués par les acteurs médiatiques.

2.4 Synthèse

La communication politique, comme nous venons de le constater, embrasse le vaste champ de la production des messages, de ses modes, à la fois de conception, de diffusion et d'interprétation, mais aussi des techniques de sondage et d'enquête d'opinion. Elle est indissociable du concept d'espace public.

Dès lors, nous pouvons définir la communication politique par l'ensemble des pratiques et techniques, représentationnelles et discursives, par lesquelles s'instaurent un échange et une interaction dans et entre les principales catégories de la société, à savoir les acteurs politique, les citoyens et les intermédiaires issus de l'univers médiatique, des sondages d'opinion et des firmes chargées de gérer l'image des hommes politiques.

3. SÉDUCTION

Le Dictionnaire de l'Académie Française définit la séduction de la manière suivante :

Action de suborner, de corrompre des témoins. Séduction se dit absolument de l'action de séduire une jeune fille ou une femme, de corrompre son innocence, sa vertu. Il se dit aussi de l'attrait, de l'agrément qui rend certaines choses propres à séduire.

C'est dire toute l'ambiguïté du mot qui réfère à la fois à des pratiques illégales, illicites, en même temps qu'il connote un attrait que l'on exerce ou qui s'exerce sur nous, malgré nous et sans que nous sachions pourquoi. Ce qui amène le psychanalyste Sirois à écrire :

Dans la séduction la personne détournée de son but et de sa course est menée ailleurs que là où elle se trouve ou que là où elle veut aller. Ce détournement implique une force, et s'exerce sous la motion d'un charme ou la puissance d'un attrait. (Sirois 2005)

Le côté négatif trouve son explication dans l'origine du mot qui vient du latin se-duceré signifiant « mener à part ». Toutefois, comme le précise le Dictionnaire de l'Académie, Il s'emploie absolument, surtout dans la dernière acception renvoyant à l'attrait et au charme. Par là, la séduction emprunte à la dimension ludique qui amène Baudrillard (1979 : 18), à l'interpréter « en termes de jeu, de défi, de relations duelles et de stratégies des apparences (...) ». Une dimension ludique qui exige d'elle un travail d'adaptation et d'innovation. Toutes choses qui lui confèrent, pour reprendre Baudrillard, le statut de « cérémonial souple » (1979, op.cit. : 174) par lequel toute norme préétablie peut être contournée, violée. Car c'est un univers au sein duquel « le choix de la règle vous y délivre de la loi » (1979, op. cit.  : 182)

Appliquée à la politique, nous avons du mal à partager la conviction de Baudrillard (op.cit. : 75), comme quoi « la séduction est ce qui ôte au discours son sens et le détourne de sa vérité ». Pour Baudrillard, « la stratégie de la séduction est celle du leurre ». Certes, mais nous pensons que la séduction est d'abord, et avant tout, un processus interactif entre deux actants, le séducteur et sa cible que le premier voudrait transformer en être séduit. Dès lors, dans le jeu politique comme dans la séduction, la vérité n'existe pas en soi. La vérité, dans ces deux champs, est davantage à chercher dans l'impact, avéré ou pas, sur la cible que dans le bien fondé de sa démarche.

Selon Rossignol (2002 : 238), « la séduction, si peu morale soit-elle, est une dimension fondatrice des rapports de pouvoir». Aussi, la question de la séduction est-elle prépondérante en politique. En effet, en tant que « lutte pour l'appropriation de signes-pouvoir » (Bonnafous, op.cit. : 68), la politique vise le ralliement d'un plus grand nombre afin de bénéficier de leur confiance pour exercer le pouvoir. C'est un champ marqué, par essence, par sa dimension performative.

Aussi, refusons-nous de procéder, comme Baudrillard, à cette distanciation, quasi-épistémologique, entre séduction et politique21(*). Nous pensons, au contraire, que le rapport entre politique et séduction est un rapport de connivence et de complémentarité, plutôt que d'hégémonie. En effet, autant la séduction exercée sur les électeurs peut permettre à l'homme politique d'accéder au pouvoir, autant la détention du pouvoir et l'exercice de celui-ci par la prise de décisions pertinentes et utiles, peuvent être source de séduction. Nous avons donc là une dimension spéculaire des rapports entre séduction et politique. La séduction étant source de pouvoir, le pouvoir aussi fonctionnant comme vecteur de séduction.

Si, comme l'écrit Sirois (2005), « toute séduction s'établit sur le déploiement d'un réseau de signes sensibles », séduire en politique, ne consiste pas tout simplement à convaincre par des arguments relevant du logos (logiques et rationnels). Car nous sommes à l'ère de l'homo videns. Et ce dernier, selon Pereyra (2005) :

habite le monde du spectaculaire, dominé par les célébrités (...) aussi différentes que puissent être les situations ou les cultures locales, la popularité domine le marché, l'audimat règne. Nous approchons de la fin du siècle et chaque pays du « village global » a transformé sa société en audience et sa population en téléspectateurs passifs hypnotisés par la magie du spectaculaire.

Et comme l'ont rappelé Perelman et Olbrechts-Tyteca (2002 : 23), « pour qu'une argumentation se développe, il faut, en effet, que ceux auxquels elle est destinée y prêtent quelque attention ». Ainsi, l'homme politique, sans doute tenu par la loi de l'adaptation, tente de satisfaire son public davantage porté vers l'image et le sensationnel.

Désormais, séduire, c'est aussi et surtout plaire. Plaire par une image de soi (ethos), attrayante, qui ne répugne ni au vernissage, ni au lissage par des moyens non plus discursifs uniquement, mais aussi, par un paraître, une gestuelle, voire une mise en scène à grande échelle permettant d'intégrer la nouvelle « société du spectacle » (Debord 1999).

CHAPITRE 2 : CONTEXTUALISATION ET CADRAGE

Nous ne saurions aborder les rapports entre la communication politique et la séduction, via la Déclaration de politique générale du Premier ministre Idrissa Seck, sans pour autant éclairer le contexte dans lequel celle-ci a été faite. Contexte dont l'interaction avec les signes garantit la « valeur » de la « signification » (Klinkenberg 1996 : 311). Ainsi, nous accorderons, dans cette étude, une attention particulière au cadre institutionnel et au contexte politique.

1. CADRE INSTITUTIONNEL

En démocratie, nous avons deux grandes catégories de régimes politiques : le régime parlementaire, qui donne plus de pouvoir aux chambres des représentants du peuple, et le régime présidentiel, qui donne le primat au Chef de l'Etat et à son Gouvernement. Mais, quelque soit la nature du régime, les jeux de pouvoir varient en fonction des rapports de force entre les différentes composantes du Parlement. S'il y a coïncidence entre la majorité au Parlement et les détenteurs du pouvoir Exécutif, les problèmes sont moindres. Par contre, si les tenants de l'Exécutif sont minoritaires, ou relativement majoritaires, cette situation accroît les enjeux de pouvoir et renforce la dimension conflictuelle de la Déclaration de politique générale.

Au Sénégal, nous avons un régime présidentiel. Dans ce cadre, et contrairement au régime parlementaire intégral où le Premier ministre est l'émanation du Parlement, c'est le Chef de l'Etat qui détermine la politique de la Nation et nomme le Chef du Gouvernement chargé de la conduire22(*).

Dès lors, l'aspect confrontation de la Déclaration de Politique Générale semble, sans être absent, faible en apparence, dans la mesure où nous avons un régime présidentiel disposant d'une majorité forte à l'Assemblée. Ce qui accroît la dimension représentative et communicationnelle de la Déclaration de Politique Générale.

Aussi, ne peut-on analyser la Déclaration de politique générale sans étudier le contexte politique qui l'a induite et auquel elle doit sa raison d'être.

2. CONTEXTE POLITIQUE

La Déclaration de Politique Générale, qui est étudiée ici sous l'angle des rapports entre la communication politique et la séduction, est celle de Monsieur Idrissa Seck, militant du Parti Démocratique Sénégalais au pouvoir.

Il a été nommé Premier ministre en novembre 2002, à la suite d'événements politiques et sociaux cruciaux qui accroissent, de manière considérable, les enjeux liés à son face à face avec les députés.

Le Parti Démocratique Sénégalais est arrivé au pouvoir lors des élections présidentielles de février et mars 2000, à la faveur de la première Alternance démocratique au Sénégal, sur la base d'une large coalition politique. Dès lors, son exercice du pouvoir est d'abord caractérisé par le partage de celui-ci avec ses alliés. C'est ainsi que le poste de Premier ministre a d'abord été confié à un allié, Moustapha Niasse, de l'Alliance des forces de progrès (AFP), d'avril 2000 à mars 2001.

En mars 2001, à la veille des élections législatives, une rupture fracassante s'opère entre les deux principaux alliés de la coalition au pouvoir. Cette rupture entraîne la démission du Premier ministre Moustapha Niasse, ainsi que celle des ministres de son parti et ceux d'autres partis appartenant à sa mouvance politique. Pour gérer le Gouvernement, à moins de deux mois des élections législatives, un Premier ministre (de transition ?) est nommé. Ce Premier ministre avait deux caractéristiques principales : d'abord, c'était la première fois, dans l'histoire politique sénégalaise, qu'une femme occupait cette fonction. Ensuite, dans le contexte d'un pouvoir dans la conquête duquel les politiques ont joué un rôle décisif, avec une large coalition regroupant plus d'une dizaine de partis, le fait marquant dans cette nomination, est que le titulaire du poste est un technocrate sans aucune appartenance politique.

Le Parti Démocratique Sénégalais, chef de file de la coalition Sopi au pouvoir, remporte largement les élections législatives d'avril 2001, mais garde toujours à la tête du Gouvernement le technocrate Mame Madior Boye. Sa large victoire aux élections locales de mai 2002 achève la dynamique de conquête de toutes les instances décisionnelles. Dès lors, le moment était venu pour un exercice plus marqué du pouvoir, avec la nomination, à la tête du Gouvernement, d'un membre du parti dominant. Mais la survenue d'événements sociaux vont ralentir ce processus : il s'agit principalement du naufrage du bateau le Joola.

Le naufrage du Bateau le Joola va mettre le pouvoir dans une posture délicate qui va difficilement de pair avec un affichage démesuré de son hégémonie politique. Dès lors, le pouvoir s'efforcera d'adopter un ton et une démarche conciliateurs en appelant les sénégalais à se réunir autour de l'essentiel. Mais ce souci de consensus sera accompagné par une volonté de mieux faire face au mécontentement populaire et aux assauts d'une opposition de plus en plus confiante, en disposant d'un Premier ministre plus bagarreur, donc politique, par essence.

C'est dans ce contexte que l'on assiste à la « migration » de Monsieur Idrissa Seck, précédemment Ministre d'Etat, Directeur de Cabinet du Chef de l'Etat, à la « station » primatoriale, en novembre 2002. Sa nomination consacre la mainmise définitive des libéraux sur toutes les instances de décision du pays.

Le contexte politique surchauffé, avec d'une part, l'effritement de la Coalition au pouvoir et le renforcement de l'opposition ; d'autre part, la volonté des libéraux d'assumer, enfin, sans complexe, leur statut de leader politique incontesté, dans lequel Idrissa Seck sera appelé à la tête du Gouvernement, va conférer à sa Déclaration de Politique Générale une dimension toute nouvelle, qu'aucune de celles de ses prédécesseurs n'avait connue. D'autant que, pour la première fois depuis l'Alternance, une coïncidence parfaite a lieu entre le Chef du Gouvernement et la majorité à l'Assemblée Nationale.

Toutes choses qui vont donner à la Déclaration de Politique Générale du nouveau Premier ministre une tournure événementielle très forte. Cette tournure événementielle sera en outre favorisée par le goût prononcé du Premier ministre pour le marketing politique, d'une part, et d'autre part, par le contexte médiatique sénégalais marqué par une diversité des supports.

CONCLUSION :

La Déclaration de politique générale est un impératif constitutionnel. Son exercice est tributaire de considérations politique et sociale. De son orientation, se dégagent les grands axes devant rythmer la vie économique et sociale de la nation. Dès lors, elle interpelle, au-delà de la classe politique, toutes les composantes de la Nation. Ce faisant, elle constitue un moment phare dans un espace public qui, à la faveur de la démocratie, se veut le lieu et l'espace d'un échange entre les différentes entités qui la composent.

Avec le développement de la croyance en l'opinion publique, l'avènement, la pluralité et la généralisation des moyens d'information, la Déclaration de politique générale cesse d'être un simple face à face entre l'Exécutif et le Législatif. Elle ne sert plus seulement à décliner, discuter et retenir les grandes orientions de l'Etat. Elle devient, en même temps, le moment et le lieu d'un « grand oral » voire un « talk show » généralisé entre les acteurs politiques, avec comme arbitre, les médias et comme juge suprême le peuple.

Il s'agira alors, de plus en plus, de séduire. Une séduction qui prend essentiellement les contours de la projection stratégique d'une image de soi en phase avec les valeurs, attentes et aspirations de l'auditoire.

DEUXIÈME PARTIE :
LES RESSOURCES DE LA SÉDUCTION : L'ETHOS

INTRODUCTION :

L'univers de la séduction est des plus complexes. Souvent il nous arrive de trouver quelqu'un séduisant sans pour autant être capable de comprendre le pourquoi de cet attrait exercé sur nous. De même, le mannequin qui reçoit des hourras, l'acteur ou le chanteur dont la prestation suscite transes et émerveillements ne saisit pas toujours ce qui, dans sa démarche ou prestation, a ravi son auditoire. C'est dire que la séduction, en tant qu'action sur autrui, est un tout. Un tout composite, mélange savant, dont l'entrelacement équilibré de diverses composantes peut, seul, permettre la réalisation.

Pour Aristote, tout discours s'organise autour d'un triptyque constitué par l'ethos, le logos et le pathos. Et la séduction, qui participe de la volonté du locuteur de conquérir son auditoire, relèverait d'une rhétorique psychologique. Celle qui s'appuient sur l'ethos et le pathos.

Sans pour autant évacuer la force de l'argumentation rationnelle, renvoyant au logos, encore moins la charge émotionnelle véhiculée par le pathos, nous analyserons principalement les visées séductrices du Premier ministre Idrissa Seck, à travers le concept d'ethos. L'ethos, selon Barthes, est constitué par  

(...) les traits de caractère que l'orateur doit montrer à l'auditoire (peu importe sa sincérité) pour faire bonne impression (...) L'orateur énonce une information et en même temps il dit : je suis ceci, je ne suis pas cela. (Barthes 1966 : 212)

Ainsi, l'ethos se révèle comme une construction de l'identité d'un acteur par lui-même et par des « adjuvants ». Une construction identitaire qui s'appuie, sur la doxa, c'est-à-dire le vraisemblable, qui n'est rien d'autre que l'idée que se font les autres sur nous-mêmes. Dès lors, l'ethos s'avère des plus complexes. Il intègre, d'une part, des éléments discursifs et non discursifs. Les éléments discursifs de l'ethos renvoient au fait que le locuteur construit une image de soi à travers son discours. Il s'agit là d'une image discursive projetée, qui n'est pas forcement conforme à son moi réel. D'autre part, l'image représentée de soi peut relever de pratiques autres que discursives.

En effet, elle intègre tout ce qui

(...) contribue à émettre une image de l'orateur à destination de l'auditoire. Ton de voix, débit de la parole, choix des mots et arguments, gestes, mimiques, regard, posture, parure, etc., sont autant de signes, élocutoires et oratoires, vestimentaires et symboliques, par lesquels l'orateur donne de lui-même une image psychologique et sociologique ». (Declercq 1992 : 48)

Par ailleurs, les modalités de représentation de l'image d'un acteur peuvent être directes ou indirectes. Elles sont directes lorsqu'elles proviennent du personnage concerné, et indirectes lorsqu'elles sont portées par un autre actant que nous nommerons ici adjuvant.

Enfin, dans la sphère publique, tout individu qui prend la parole, ou qui intervient, est, bien avant même sa prise de parole, ou son intervention, investi d'un certain nombre de qualités et de défauts, d'attributs spécifiques, réels ou imaginaires.

Nous sommes là en face de représentations que l'opinion se fait de chaque acteur de la sphère publique. Cette image que l'opinion retient de l'acteur social, bien avant sa prise de parole, est ce qu'on nomme ethos préalable ou ethos prédiscursif. Dès lors, étudier l'ethos discursif d'un locuteur, revient d'abord à décrire son ethos prédiscursif qui renvoie à la doxa, c'est-à-dire la connaissance préalable que le public a du locuteur.

Ce faisant, dans cette deuxième partie consacrée aux ressources de la séduction, nous étudierons, dans le premier chapitre, l'ethos préalable de Monsieur Idrissa Seck afin de mieux voir comment cet ethos préalable subit une tentative de reconstruction, avant même la Déclaration de politique générale. D'abord, par le Premier ministre lui-même, à travers sa « démarche participative », et par l'intermédiaire de la Télévision nationale.

Dans le deuxième chapitre, nous verrons comment l'entreprise de séduction s'élabore à travers un ethos discursif, ou représentation discursive d'une image de soi attrayante, voire idéale. Une représentation de soi qui emprunte au triptyque aristotélicien repris et actualisé par la Pragmatique et les spécialistes de l'énonciation : la « pronésis » ou le bon sens, l' « areté » ou la vertu et l' « eounoïa » ou la bienveillance.

CHAPITRE 3 : L'ETHOS PREDISCURSIF

1. L'IMAGE D'IDRISSA SECK AVANT SA NOMINATION À LA PRIMATURE

Contrairement à l'ethos discursif qui renvoie à l'image que le locuteur construit dans son discours, l'ethos préalable réfère à l'image préexistante de l'acteur de la sphère publique, en l'occurrence, ici, le Premier ministre Idrissa Seck. Ce dernier, né en 1959, est un militant de longue date du Parti démocratique sénégalais dont il est le numéro deux depuis 1998. C'est en 1988 qu'il effectue une entrée dans la sphère publique, en devenant, à l'âge de 28 ans, le Directeur de campagne du candidat Abdoulaye Wade à l'élection présidentielle de février 1988. C'est ainsi, qu'après la défaite du Parti démocratique sénégalais à l'élection présidentielle de 1988, il retourne en France poursuivre des études à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Par la suite, il séjournera aux Etats-Unis où il travaillera comme consultant. Revenu au Sénégal, il fera partie des hommes choisis par le Secrétaire général du Parti démocratique sénégalais, Abdoulaye Wade, pour siéger dans un Gouvernement d'union nationale entre 1995 et 1998. Durant toute cette période, il n'a jamais eu de base électoral, ni de mandat électoral d'envergure nationale. Par contre, il n'a cessé d'incarner l'image du stratège surdoué, qui préfère la réflexion stratégique au sommet au militantisme à la base. C'est d'ailleurs en 1998 seulement qu'il entre véritablement dans la bataille politique à la base, en dirigeant la liste départementale de son parti lors des élections législatives dans sa ville d'origine, Thiès. Quelques mois auparavant, il bénéficie de la défection du numéro deux, de fait, de son parti, Monsieur Ousmane Ngom. Ce dernier crée sa propre formation politique en 1998, le Parti libéral sénégalais (PLS), et accusera Idrissa Seck de profiter de sa proximité avec le Secrétaire général du PDS afin de placer ses hommes à toutes les instances de pouvoir. Bien que battu par le Parti socialiste, dans sa ville natale de Thiès, Idrissa Seck n'en sera pas moins intronisé Secrétaire Général Adjoint du PDS. Aux élections présidentielles de 2000, nommé Directeur de campagne, il mettra en oeuvre une stratégie de communication novatrice inspirée du marketing politique américain bâtie autour de la « Marche bleue »23(*).

Cette élection consacre la victoire de son candidat, Abdoulaye Wade, et marque l'avènement de l'Alternance, après un règne sans partage de quarante ans du Parti socialiste. Nommé Ministre d'Etat, Directeur de cabinet du Président Abdoulaye Wade, poste qu'il commentera en disant : « j'y suis en silence et à l'abri des regards », (Sall, 2001), il assoira son pouvoir en mettant en place un réseau constitué, pour la plupart, de ses amis et fidèles partisans qui se verront nommés à des positions de pouvoir24(*). En même temps, il s'efforcera de combattre ses adversaires, aussi bien à l'intérieur du PDS25(*), qu'au sein des partis alliés26(*). Ses assauts répétés seront à l'origine de la démission du Premier ministre Moustapha Niasse27(*). Après la démission de Moustapha Niasse, Idrissa Seck demeure à son poste de Ministre d'Etat, Directeur de cabinet du Président et en profite pour consolider son pouvoir. Et ce, d'autant plus que le nouveau Premier ministre, Mame Madior Boye28(*), est un technocrate, sans appartenance, ni base politique. Après sa démission, Idrissa Seck sera nommé Premier ministre, consacrant ainsi un homme qui a toujours eu l'ambition « en bandoulière » et qui, déjà, avait inscrit sur son site Internet « I was born to be President »29(*). D'où l'image d' « homme pressé »30(*), profondément influencé par la culture américaine qui lui est accolée moins d'un mois après l'arrivée au pouvoir du Pds.

En résumé, Monsieur Idrissa Seck avait, jusqu'à sa nomination comme Premier ministre en novembre 2003, un ethos qui renvoyait à deux axes principaux. L'un, positif, faisait de lui le fidèle poulain du Chef de l'Etat, qu'il n'a jamais trahi et qui a mis son savoir-faire et son génie politique et intellectuel à la disposition du Pds pour son accession au pouvoir. L'autre, renvoie à l'homme pressé, imbu de sa personne, à la limite de la suffisance et de l'arrogance, qui n'hésite pas à exclure ou à marginaliser ses détracteurs et qui affiche un goût immodéré du pouvoir. Toutes choses qui amèneront le Premier ministre à relooker son image avant son passage devant les députés de l'Assemblée nationale. Une tentative que nous désignerons par la notion de pré-formatage de l'image de soi

2. LE PRÉ FORMATAGE DE L'IMAGE DE SOI

Le Premier ministre nouvellement élu, sans doute conscient de la perception pas des meilleures d'une partie de son ethos par l'opinion publique sénégalaise, s'attellera, avant son passage à l'hémicycle, à atténuer les aspects négatifs de son image auprès de l'opinion publique31(*). Pour ce faire, deux actes fondamentaux vont être posés. D'abord, il adopte une démarche participative afin d'être «  à l'écoute des sénégalais ». Ensuite les médias d'Etat, la Télévision notamment, seront mis à contribution afin de lisser davantage l'image du Premier ministre

2.1 Une démarche participative

Dès après sa nomination, le Premier ministre Idrissa Seck a voulu faire de sa Déclaration de politique générale le condensé des préoccupations légitimes de toutes les composantes de la Nation sénégalaise. C'est ainsi qu'il a rencontré l'essentiel des organisations socioprofessionnelles afin de les écouter dans la perspective de l'élaboration de son discours programme.

Le fait de faire précéder sa rencontre avec les élus du peuple, par l'écoute des différents segments significatifs de la Nation, peut être constitutif d'une volonté certaine de séduire. Une séduction dont le mode opératoire et les cibles sont multiples.

2.1.1 Mode opératoire

Cette visite-écoute des différents segments de la Nation relève de la démarche participative. Or, de plus en plus, la démarche participative constitue un élément méthodologique phare pour toutes actions de développement. Elle demeure même indispensable pour la plupart des projets de développement financés par les institutions internationales. Par là, le Premier ministre fait montre d'un souci de méthode et d'organisation, comme pour rappeler qu'il est consultant de profession. En outre, cette démarche participative est pour accréditer l'image d'un homme moderne, en phase avec les approches les plus novatrices de son temps.

Par ailleurs, l'esprit de la démarche participative est intimement lié au concept de démocratie. Car la démocratie, qui postule la participation de tous, à la vie de l'Etat, ne saurait être uniquement politique. Elle doit être déclinée et mise en oeuvre dans tous les domaines, y compris l'économie, la santé, l'éducation etc. Ce faisant, avant de tracer les grands axes devant régir la politique du Gouvernement, le fait d'écouter les différentes composantes de la Nation revient à donner à ces dernières et à leurs représentants, l`impression que le programme décliné devant l'Assemblée Nationale est l'émanation de tous. Ce qui permet d'en faciliter la réception, voire l'appropriation.

En inscrivant sa démarche au coeur d'une préoccupation démocratique, le Premier ministre renvoie l'image rassurante d'un homme ouvert, non suffisant, et soucieux de prendre en compte les besoins de tous, laissant ainsi son image se refléter à travers le miroir démocratique.

Ce qui n'est pas sans mettre les cibles de la séduction dans une posture d'écoute favorable.

2.1.2 Les cibles

La démarche participative vise trois cibles principales : le peuple, les députés de la majorité, les députés de l'opposition et les partenaires de l'Etat. En effet, bien que le Premier ministre s'adresse aux députés, il faut préciser que son passage à l'Assemblée nationale, qui fait des députés la composante principale de son auditoire, doit être considéré comme un trope communicationnel. En effet, il y a trope communicationnel:

(...) chaque fois que s'opère, sous la pression du contexte, un renversement de la hiérarchie normal des destinataires ; c'est-à-dire, chaque fois que le destinataire qui, en vertu des indices d'allocution fait en principe figure de destinataire direct, ne constitue en fait qu'un destinataire secondaire, cependant que le véritable allocutaire, c'est en réalité celui qui a en apparence statut de destinataire indirect. (Dragomirescu 1999 :88) 

C'est ainsi qu'au-delà des députés, la Déclaration de politique générale constitue une vitrine pour le Premier ministre afin de présenter indirectement au Peuple mais aussi aux partenaires, sa vision politique. Car c'est aux électeurs, qui constituent, en définitive l'unique instance de validation des projets politiques et éventuellement, aux partenaires institutionnels, que le message est destiné, d'autant que le caractère partisan de l'Assemblée nationale dominée par la coalition au pouvoir, ne laissait présager aucune résistance fondamentale.

2.2 Un déblayage médiatique

La Déclaration de politique générale de février 2003 survient dans un contexte marqué par un attrait considérable pour les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication, une floraison de supports médiatiques, et un penchant élevé du Premier ministre pour tout ce qui concerne les médias et la communication.

C'est ainsi que la Déclaration de politique générale sera élevée au rang de véritable

événement32(*). Car, à côté de la Télévision Nationale, trois radios33(*) à forte audience ont couvert l'événement avec des directs de plus de cinq heures de temps précédés et suivis de reportages, d'analyses et de débats.

C'est dire la dimension éminemment événementielle conférée à la Déclaration de politique générale. Et si

le propre de l'événement moderne est de se dérouler sur une scène immédiatement publique, de n'être jamais sans reporter-spectateur, ni spectateur-reporter, d'être vu se faisant (...) d'où cette impression de fête que la société se donne à elle-même à travers le grand événement  (Nora 1986 : 295),

il n'en demeure pas moins, qu'à cause de sa dimension spectaculaire même, l'événement est d'abord une entreprise de construction, de façonnage34(*) de l'actualité de la part des principaux acteurs. Dans le cas de la Déclaration de politique générale, ces acteurs sont essentiellement constitués par le Premier Ministre, ses collaborateurs et la presse. Or, qui dit construction, dit formatage et assignation d'un sens à l'actualité, présentée et représentée.

C'est ainsi que la construction médiatique de la Déclaration de politique générale du Premier ministre Idrissa Seck en fera un véritable événement. Nous nous intéresserons ici à la manière particulière dont cet événement est construit, en amont, par les médias, notamment la télévision.

2.2.1 Dispositif de mise en scène télévisuelle

La Télévision Nationale a mis en place un dispositif spécial pour couvrir la Déclaration de politique générale. Ce dispositif repose essentiellement, avant le démarrage réel de la Déclaration de politique générale, sur la combinaison d'un système articulé autour d'une dimension spatio-temporelle. En effet, la base de ce dispositif est un studio, situé à la RTS, au sein duquel sont installés des journalistes- présentateurs. Ces derniers ont la charge d'organiser la mise en scène globale liée à l'avant événement.

A partir de cet espace fixe qu'est le studio, nous assistons à des déplacements spatio-temporels de l'information. Le studio joue ici la fonction d'embrayeur spatio-temporel dans la mesure où c'est à partir de là que s'opèrent les choix. C'est ainsi que la couverture en directe est ponctuée par des incises spatiales et temporelles.

Les incises spatiales sont principalement constituées par les reportages, toujours en direct, de l'équipe présente à l'Assemblée nationale. Celle-ci est chargée de la présentation du lieu devant abriter le débat, de nous faire découvrir l'ambiance qui y règne, et de nous montrer les différentes évolutions (arrivée de personnalités, animation etc.).

Cette séquence, qui s'inscrit dans l'ordre du direct, se clôt temporairement, avec une reprise en main de la part du studio qui procède alors à des commentaires, analyses, et diffusions d'informations nouvelles.

Les incises temporelles sont constituées par une série de reportages centrés sur l'événement, avec un focus sur la personne du Premier ministre intitulée « Pleins feux sur ».

Dès lors, le téléspectateur est tenu en haleine jusqu'au moment ultime qu'est l'entame de la Déclaration de politique générale. Une occupation du spectateur qui servira de support à une entreprise de légitimation du Premier ministre.

2.2.2 Processus de légitimation

Cette médiatisation exceptionnelle permet, non seulement de tenir en haleine les téléspectateurs, mais va au-delà, en ce qu'elle met en évidence, dans son format, autant que dans son fond, un processus de légitimation du futur locuteur. Ce processus de légitimation s'appuie sur des mécanismes de polissage de l'image de marque du Premier ministre, et des mécanismes de conditionnement de l'auditoire.

2.2.2.1 Mécanismes de polissage

Le polissage de l'image du Premier ministre, par l'intermédiaire de la télévision, peut s'analyser au moyen du concept d'effet de cadrage. L'effet de cadrage présente, selon Gerstlé,  deux aspects :

D'une part, la construction médiatique de l'information contribue à sa configuration publique (...) D'autre part, la construction médiatique oriente l'imputation publique, l'attribution causale du problème. (Gerstlé 1999 : 24)

Ainsi, le matraquage médiatique dont la Déclaration de politique a fait l'objet, l'érige, non seulement au rang d'événement, mais l'intensité dont elle a bénéficié, des semaines avant son début, cache mal le souci, pour les médias en général, ceux du service public en particulier, d'en faire une source d'enjeux qui s'explique difficilement. En effet, les conditions de sa banalisation ne manquaient guère. C'était d`abord la troisième Déclaration de politique générale d'un Premier ministre en moins de trois ans.35(*) Ensuite, la configuration de l'Assemblée nationale, fortement dominée par la coalition d'origine du Premier ministre, ne laissait aucun doute sur l'approbation de sa « feuille de route ».

La seule nouveauté, c'était celui qui allait faire la déclaration, à savoir Idrissa Seck lui-même. En témoigne le fait qu'aucune Déclaration de politique générale avant, et même après la sienne, n'a reçu un tel traitement de la part des médias.

En outre, il est à souligner que les reportages à propos de l'événement sont davantage centrés sur la personne du Premier ministre que sur les deux institutions (l'Exécutif et le Législatif) auxquelles l'événement est redevable. En effet, la page spéciale d'avant événement est en majorité consacrée à Monsieur Idrissa Seck intui personæ. Il en est ainsi de la séquence portant sur son enfance, son parcours scolaire des plus « brillants », des témoignages de ceux qui l'ont connu avant etc.

En résumé, nous pouvons retenir, premièrement, que l'effet de cadrage confère à la Déclaration de politique générale un enjeu objectivement peu justifié, et qu'il essaie de justifier, en la présentant comme tel aux yeux de l'opinion publique. Deuxièmement, l'effet de cadrage oriente « l'imputation publique », l' « attribution causale » de cet enjeu sur la personne de Idrissa Seck. L'impression générale qui se dégage, c'est le primat de l'acteur sur l'action ; la prééminence de l'agent du rituel sur le rituel lui-même. Toutes choses qui se confirment au vu du processus de légitimation dont a bénéficié le Premier ministre tout au long de l'émission spéciale.

2.2.2.2 Mécanismes de conditionnement

Nous assistons, par le biais du discours télévisuel, à une tentative de conditionnement du public au profit du Premier ministre Idrissa Seck. Plusieurs séquences en attestent.

D`abord, le passage consacré à l'enfance du Premier ministre avec, notamment, les témoignages à son endroit lors desquels on insiste sur son apprentissage coranique couronnée de succès. Le choix des mots met l'accent sur la performance ainsi accomplie. Car en lieu et place d'une « maîtrise du coran », le journaliste parle de « sa parfaite maîtrise des 6666 versets coraniques sans faillir ». Le syntagme nominal « parfaite  maîtrise » s'avère une construction pléonastique. En outre, l'antéposition de l'adjectif qualificatif « parfaite » véhicule l'idée d'une intelligence hors pair. Cette idée est renforcée par le souci de la précision, avec le choix remarqué et remarquable de l'adjectif numéral cardinal « 6666 ».

Dans une société laïque et pourtant fortement encrée dans le religieux, cette séquence est un clin d'oeil lancé aux sénégalais qui sont majoritairement musulmans. Elle pose les jalons d'un contrat moral entre un Premier ministre au fait de la morale religieuse et un peuple majoritairement croyant.

Une deuxième séquence viendra compléter ce tableau. Elle tente de mettre l'accent sur l'équilibre de l'homme qui, certes, peut compter sur ses connaissances religieuses pour s'astreindre à une gestion orthodoxe juste et équitable des affaires de la Cité, mais saura surtout s'appuyer sur son savoir et son savoir-faire d`éternel premier de la classe. Pour ce faire, rien de tel que d'interviewer ses anciens professeurs, à l'image d'un responsable du Collège Saint Gabriel, où le Premier ministre à fait une partie de son cursus scolaire, qui dira : « il tenait toujours à être le 1er de sa classe ». Cette phrase est en elle-même remplie de sens. Elle renseigne sur l'intelligence du concerné, mais met surtout l'accent sur sa volonté, pour ne pas dire sa soif, de leadership. Et comme si le discours à lui seul ne suffisait pas, on fait appel à la preuve, en exhibant le registre scolaire dans lequel sont consignées les notes de l'élève.

Ainsi se profile, déjà, quelques uns des éléments structurants sur lesquels va jouer le Premier ministre : le savoir et la vertu. Or ces deux composantes ne sont-elles pas les attributs principaux du philosophe-roi ?

Un troisième axe sera exploré, celui des hauts faits d'armes du premier ministre que le commentateur rappellera en partant de son statut de « jeune directeur de campagne » en 1988 à celle d' « éminence grise du PDS ». 

Mais le travail de légitimation ne se résume pas uniquement à la mise en valeur des côtés « positifs » du concerné. Il est aussi déconstruction et réfutation des représentations négatives dont souffrirait l'image du Premier ministre et dont la plus récurrente est celle d'un homme suffisant, trop imbu de sa personne. Pour détruire cette image, un des reporters rappellera la démarche participative du Premier ministre qui a pris le soin de rencontrer l'ensemble des composantes de la société. Une façon de démontrer son ouverture d`esprit, son sens de l'écoute et sa disponibilité.

Cette nécessité d'être à l'écoute du peuple est légitimée par le reportage, sous forme de micro-trottoir, par lequel la parole est donnée aux citoyens par la télévision, afin qu'ils expriment leurs besoins.

Une quatrième séquence, plus intime, se déroule au domicile même du Premier ministre. Le téléspectateur peut ainsi avoir une idée de la maison, de son goût etc. Le reporter décide d'interviewer un jeune garçon, fils du Premier ministre. Au journaliste lui demandant s'il savait ce à quoi va se livrer son père, il répond : « oui, il va prononcer son discours à l'Assemblée Nationale ; je l'ai félicité et encouragé ».

Cette immixtion dans le cercle intime du Premier ministre met à nu l'effacement des frontières entre sphère publique et sphère privée. Elle participe d'une volonté manifeste d`actionner la fibre familiale, donc sentimentale, par l'intermédiaire d'un fils proche et complice de son père.

Un autre axe de légitimation est celui tendant à justifier la place de choix occupée par le Premier ministre auprès du Chef de l'Etat. Les commentaires des journalistes à ce propos sont fort évocateurs : « un Premier ministre en phase avec le Chef de l'Etat » ; « un chef d'orchestre d'une musique dirigée par le Chef de l'Etat » etc.

Le processus de légitimation de la part de la télévision va s'accompagner d'une mise en scène de l'événement à travers le choix dans le cadrage, la sélection de certaines séquences particulières au détriment d'autres. L'entrée du Premier ministre offre un aperçu pertinent de cette mise en scène télévisuelle. Ainsi, peu avant le début de la déclaration, la télévision nous a fait vivre l'entrée en scène du Chef du Gouvernement. Les images de la télévision insistent particulièrement sur l'animation folklorique, les chants et cris à la gloire du Premier ministre de la part de militants présents, pour certains, depuis la veille. L'accent est mis sur les pancartes portant des slogans favorables au parti au pouvoir et au Premier ministre. De même, les images s'attardent sur le port vestimentaire des militants présents. Certains d'entre eux portent des tee-shirts à l'effigie du Premier ministre Idrissa Seck et aux couleurs du PDS (le bleu et le jaune), couleurs que l'on retrouve, en partie, dans le port vestimentaire du Premier ministre. En effet, il est habillé d'un costume sombre à cheval entre le noir et le bleu de nuit, qui n'est pas sans faire penser à la couleur principale du Pds, le bleu. Ainsi, l'impression d'une fusion totale entre les trois entités que sont le Premier ministre, le parti et les militants est donnée. Cette impression de fusion est renforcée par l'image, en gros plan, du Premier ministre sacrifiant au rituel consistant à saluer les militants en levant de temps à autres les bras et en leur gratifiant d'un sourire en signe de satisfaction et de sérénité. A cela, répond simultanément l'image d'une foule aux anges. La restitution de cette entrée « fracassante » de Idrissa Seck est en phase avec l'événement qui consacre, d'une part, le triomphe du Parti démocratique sénégalais, par la présence de ses responsables à toutes les stations de pouvoir, et d'autre part l'ascension d'un homme présenté comme providentiel.

L'entrée en scène est capitale dans une entreprise de séduction. Elle permet à l'acteur politique de donner la première impression à son auditoire. C'est pourquoi tout est mis à contribution : sourires, bras levés, remerciements, démarche etc. En outre, c'est tout le sens de la mobilisation des militants dont le rôle est de « chauffer la salle », d'encourager leur leader, d`intimider éventuellement ses détracteurs et d'influencer l'opinion publique.

Toutes choses qui confirment l'affirmation selon laquelle :

La matière première d'une information ......n'est jamais, malgré une idée reçue, une réalité quelconque, mais des mots, toujours, une matière langagière, des représentations que les acteurs sociaux ont préalablement élaborées, ce qui permet de voir dans l'information le miroir, la scène ou l'écran (selon les variables des chercheurs) où s'élabore le sens, négocié sans cesse par lesdits agents sociaux. (Tétu 1993 : 715)

CHAPITRE 4 : L'ETHOS DISCURSIF OU IMAGE DE SOI

Dans le chapitre précédent, nous avons analysé quelques éléments de l'ethos prédiscursif. Dans le pr&