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Copyright (c) Florent DEMORAES
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Florent Demoraes
Etude des conséquences immédiates et
à terme des
phénomènes associés à un
événement El Niño ;
Intérêt d'une approche
géographique.
---------------------------------------------
-----------------------
Faisabilité et perspectives de la recherche en Equateur
(1982-98)
Mémoire de DEA Interface Nature /
Sociétés
réalisé sous la direction de Monsieur Robert
D'Ercole.
Membre du Jury :
- Monsieur Robert D'Ercole Maître de Conférences
à l'Université de Savoie
- Monsieur Marcel Leroux Professeur à l'Université
Jean Moulin, Lyon III
- Monsieur Alain Marnezy Maître de Conférences
à l'Université de Savoie
Juin 1999
2
Résumé
Le courant marin exceptionnellement chaud, connu sous le nom de
El Niño, qui s'étend anormalement
vers le sud le long des côtes sud-américaines est
une répercussion régionale d'un phénomène beaucoup
plus
global appelé El Niño / Oscillation Australe qui se
manifeste tous les 3 à 7 ans mais dont la période de retour
semble s'accélérer depuis les années 1970.
L'ENOA est un système d'interrelations complexes qui
couple la
dynamique de l'hydrosphère pacifique et la dynamique
aérologique symbolisée par l'Oscillation
Australe
correspondant à une variation du différentiel de
pressions entre l'est et l'ouest du domaine Pacifique et dont
l'apparition résulte d'une modification des conditions de
circulation atmosphérique générale impulsée par
le
refroidissement de l'Arctique. Ces fluctuations
récurrentes apériodiques de la circulation
générale
accompagnées d'un transfert méridien
d'énergie plus rapide, prédéterminent l'avènement
d'une phase ENOA
et sont en parallèle à l'origine de multiples
anomalies (écart à la moyenne)
hydro-météorologiques et
environnementales qui forment un enchaînement
d'aléas interconnectés entre eux. Cette
succession
d'incidences climatiques et d'effets induits va causer à
son tour une série de conséquences immédiates ou
à
plus long terme sur les sociétés.
Loin d'être systématiquement néfastes, certains effets
peuvent au contraire
être considérés comme des
opportunités. Toutefois, dans bien des cas, les actions
anthropiques sur les milieux
contribuent à accroître les situations à
risque et la vulnérabilité des
communautés humaines. Par ailleurs, de
multiples facteurs de vulnérabilité
sont à rechercher également dans les fondements à
proprement parler des
groupes sociétaux (facteurs institutionnels et
politiques...). Ce mémoire de DEA de géographie axé sur
les pays
andins et plus spécifiquement sur
l'Equateur gravement affectés par les épisodes
El Niño, a pour objectif
d'établir un canevas de thématiques, à
approfondir ultérieurement en thèse de doctorat. Leur analyse
détaillée
permettra d'aboutir à des améliorations possibles
à adopter en vue d'une part de réduire les risques et d'autre
part de protéger les populations dans le cadre d'un
aménagement concerté des territoires et d'un
développement
durable des sociétés.
Mots clefs : El Niño, ENOA, Oscillation Australe,
anomalies, aléas, conséquences immédiates,
conséquences à
long terme, sociétés, actions anthropiques,
risques, vulnérabilité, pays andins, Equateur.
3
Resumen
La corriente oceánica excepcionalmente cálida,
conocida como "El Niño", se extiende mas de lo
normal
hacia el sur a lo largo de las costas suramericanas. Se trata de
una repercusión regional de un fenómeno mucho
más global llamado "El Niño-Oscilación
Austral" que se manifiesta con una periodicidad de 3 a 7 años, aunque
con una aceleración en su reaparición cada vez
mayor desde la década de los 70. El ENOS (El
Niño Oscilación
del Sur) es un sistema de interrelaciones complejas que asocia la
dinámica de la hidrosfera del océano Pacífico
con la dinámica aerológica simbolizada por la
Oscilación Austral correspondiente a una
variación del
diferencial de presiones entre el este y el oeste del dominio
Pacifíco y cuya aparición se debe a una modificación
de las condiciones de circulación atmosférica
general impulsada por el enfriamiento del Ártico. Estas recurrentes
fluctuaciones aperiódicas de la circulación general
acompañadas de una transferencia meridiana más rápida
de
energía preceden a la llegada de una fase ENOS al tiempo
que desencadenan múltiples anomalías (es
decir
distinta de la media) hidro-meteorológicas y ambientales
que forman una cadena de situaciones de riesgos
interconectadas entre sí. Esta sucesión de
incidencias climáticas y de efectos inducidos generará a su vez
una
serie de consecuencias inmediatas o a más largo
plazo sobre los grupos de población afectados. Lejos de ser
sistematicamente nefastos, algunos de ellos pueden ser
considerados como aspectos positivos de los cuales
beneficiarse. Sin embargo, en muchos de los casos, las
acciones antrópicas sobre los medios contribuyen a
aumentar las situaciones de riesgo y la vulnerabilidad
de las comunidades de la zona. Por otra parte, muchos de
esos factores de vulnerabilidad pueden encontrar su origen en las
estructuras de los grupos sociales (factores
institucionales y políticos...). Esta memoria del Diploma
de Estudios Superiores (quinto año universitario
preparatorio para el Doctorado en el sistema francés) en
Geografía se centra en los paises andinos y
más
específicamente en Ecuador, como el resto
gravemente afectado por los episodios del fenómeno de "EL
Niño".
Tiene por objeto establecer un esquema de trabajo que sirva de
base para una ulterior tesis doctoral encaminada
a profundizar en las mejoras posibles a adoptar con el fin de
reducir los riesgos y proteger a las poblaciones
dentro del marco de un ordenamiento concertado de los territorios
y de un desarrollo sostenible de las
sociedades implicadas.
Palabras claves: El Niño, ENOS, Oscilación del Sur,
anomalías, riesgos, consecuencias inmediatas,
consecuencias a largo plazo, sociedad, acciones
antrópicas, vulnerabilidad, paises andinos, Ecuador.
Abstract
The exceptionally oceanic warm current, known as El Niño,
which abnormally extends southward along
South American coasts is a regional repercussion of a much wider
phenomenon called El Niño Southern
Oscillation (ENSO). It manifests itself every 3 to 7 years. There
has been a tendency for this length of time to
become shorter since 1970. ENSO is a system of complex
interrelations gathering the dynamic of the Pacific
Ocean hydrosphere with aerological dynamic symbolised by the
Southern Oscillation. This SO corresponds to a
variation of the pressures' differential between the East and
West of the Pacific area, whose appearance is due to
a change of conditions of the general atmospheric circulation
impulsed by the Arctic's drop in temperature.
Those recurrent aperiodic fluctuations of the general circulation
together with a faster meridian transfer of
energy predetermine the arrival of an ENSO period. They are in
parallel with the origin of many hydrometeorological
and environmental anomalies, which form an interconnected chain
of hazards. This succession of
climatic incidences and induced effects will also provoke a
multitude of consequences over societies, either
immediately or in the long run. Far from being systematically
harmful, on the contrary, certain effects can be
considered as good opportunities. However, in many cases,
anthropogenic actions over the environment
contribute to an increase of dangerous situations as well as to
vulnerability of human communities. Furthermore,
numerous factors of vulnerability are also to be searched in the
foundations of societies themselves (such as
institutional and political factors). The purpose of this French
Geography DEA thesis centred on Andean
countries and more precisely, on Ecuador -deeply affected by El
Niño- is to establish a theme work programme
to be studied thoroughly in a PhD thesis. A detailed analysis
will lead to the discovery of improvements in order
to minimise danger due to physical hazards and to protect peoples
within the frame of a concerted planning of
the territory as well as a lasting development of societies.
Key words: El Niño, ENSO, Southern Oscillation, anomalies,
physical hazard, immediate consequences, long
term consequences, societal impacts, anthropogenic actions,
vulnerability, Andean countries, Ecuador.
4
REMERCIEMENTS
Je tiens à adresser mes sincères remerciements plus
particulièrement aux personnes suivantes,
certaines pour m'avoir aidé dans l'élaboration de
ce mémoire et d'autres pour m'avoir soutenu
lors de mon séjour en Equateur :
Robert D'Ercole, maître de
conférences à l'Université de Savoie
Marcel Leroux, professeur à
l'Université Jean Moulin, Lyon III
Patrick Pigeon, maître de
conférences à l'Université de Savoie
Jean François Dumont, géologue de
l'IRD, en poste à Guayaquil et Sahlia, sa femme
Francis Kahn, représentant IRD à
Quito
Robert Hoorelbeke, hydrologue de l'IRD à
Quito
Jean Louis Perrin, hydrologue de l'IRD à
Quito
Kevin Pedoja, CSN géologue à
Guayaquil
Cristina Carrión, documentaliste de l'IRD
de Quito
Claudine Misson, responsable de la base Em-Dat
au CRED-UCL - Bruxelles
Balbino Fernandez et Céline Milani, mes
irremplaçables traducteurs
et puis les locataires de la Casa Lortic, Axel, Guillaume, Picou,
Séverine, Orane,
Vincent, Benoît, Marisa, Manue, sans oublier Mouic et
Noémie
ma famille.
5
SOMMAIRE
Introduction 7
PREMIERE PARTIE
Les mécanismes du phénomène El
Niño / Oscillation Australe
(ENOA) : des théories
évolutives
A / - Maturation et évolution des concepts selon
les auteurs et selon les époques 10
B / - El Niño / Oscillation Australe (ENOA) : une
modification récurrente et acyclique de la
circulation marine et aérologique moyennes du
domaine Pacifique 13
1 / - Mécanismes du système couplé
Océan-Atmosphère et déroulement d'un
événement
ENOA 13
a / - Les mécanismes et paramètres de base 13
b / - Le déroulement 15
c / - Le cas de l'Amérique Latine 16
d / - Bilan 17
2 / - Un phénomène dont l'intensité et la
fréquence augmentent 18
DEUXIEME PARTIE
Les phénomènes associés à
l'avènement d'une phase El Niño : un
enchaînement d'aléas
A / - Des perturbations climatiques, inégales
selon les événements et les régions du globe
20
1 / - Le concept des téléconnexions, mythe ou
réalité ? 20
2 / - Les répercussions climatiques sur le continent
ibéro-américain : entre excès et
déficit hydriques 23
3 / - Des manifestations climatiques inhabituelles
spécifiques à chaque El Niño 30
B / - Les effets sur le milieu environnemental
31
1 / - Les glissements de terrain 31
2 / - Les modifications des traits de côte 33
3 / - Le changement du tracé des cours d'eau 36
4 / - Impacts sur le monde animal et végétal 37
6
TROISIEME PARTIE
Les conséquences immédiates et à
terme sur les sociétés : intérêt d'une
approche géographique en pays andins
A / - Essai de classification et commentaire de la
bibliographie disponible 40
1 / - Identification des conséquences 40
2 / - Classification et commentaires 43
B / - Comparaison de l'ampleur des préjudices
imputables aux aléas en période
ENSO dans trois pays andins : Equateur, Pérou,
Bolivie ; des risques différentiels 48
C / - Discussion et hypothèses 52
1 / - Une augmentation de la vulnérabilité ? 52
a / - Les facteurs socio-économiques 52
b / - Les facteurs de vulnérabilité attribuables
aux actions de l'homme 54
c / - Les facteurs comportementaux 55
d / - Les facteurs institutionnels et politiques 55
2 / - Des conséquences forcément négatives ?
56
QUATRIEME PARTIE
Essai d'évaluation des conséquences
à long terme de l'épisode El Niño de
1982-83 sur le territoire équatorien (étude
de faisabilité)
A / - Premiers éléments de réponse
60
B / - Perspectives de recherches et objectifs
63
Conclusion 65
Bibliographie 67
Annexes 85
- Liste des figures 86
- Glossaire 87
- Liste des sigles 88
- Liste de sites Internet 90
- Coordonnées des organismes et des personnes
impliquées 93
- Projet de recherche (+ cartes de l'Equateur) 98
- Extraits de la base de données de la Red : DesInventar
104
7
INTRODUCTION
Dès le début du siècle1, et de façon
encore plus accrue depuis une trentaine d'années,
le phénomène El Niño a attiré
l'attention de nombreux scientifiques et ce, dans diverses
disciplines2. Les définitions ont alors
évolué au fur et à mesure des découvertes qui se
sont
succédées. Je propose donc en premier lieu de
clarifier brièvement sous quelles acceptions,
j'emploierai les différents termes du sujet.
Tout d'abord, le courant El Niño est à distinguer
de l'événement ou phénomène El
Niño. Le premier correspond au courant marin qui arrive
habituellement chaque année le long
des côtes équatoriennes et nord-péruviennes
aux environs de Noël (d'où son nom, El Niño
signifie en espagnol l'enfant et par extension l'Enfant
Jésus). L'événement El Niño encore
appelé phase ENOA3 (El Niño/Oscillation Australe)
se réfère quant à lui au phénomène plus
global couplant l'océan et l'atmosphère qui
intervient de manière acyclique et récurrente tous
les 3 à 7 ans4 et qui est à l'origine de multiples
perturbations climatiques essentiellement
autour du domaine Pacifique.
C'est ainsi que l'avènement d'une phase ENOA engendre une
série de
bouleversements des régimes
hydro-météorologiques classiques. Ces anomalies5 ou
perturbations vont se répercuter à leur tour sur
les dynamiques d'érosion et modifier les
milieux physiques. Les effets induits constituent un ensemble de
manifestations inhabituelles
qui peuvent s'apparenter dans bien des cas à de
véritables catastrophes. Ces phénomènes
associés, ces impacts, sont autant d'aléas
physiques (sécheresses, inondations, ouragans,
érosion littorale lors des surcotes marines, enfoncement
et/ou translation du lit des rivières,
glissements de terrain...) qui sont susceptibles de
représenter une menace pour les
implantations humaines. Néanmoins, nous le verrons,
certaines incidences météorologiques
exceptionnelles peuvent représenter à l'inverse une
aubaine pour certaines activités6.
Ces répercussions physiques vont donc avoir des
conséquences sur les implantations et
l'organisation des groupes sociétaux. Certaines
communautés humaines vivent dans des
secteurs à risque et se trouvent donc vulnérables
face à l'occurrence d'aléas imputables aux
événements El Niño. Par ailleurs, les
actions anthropiques peuvent dans certains cas
contribuer à accroître le risque initial7.
On distingue les conséquences immédiates, c'est
à dire celles qui sont immédiatement
perceptibles, identifiables rapidement après la survenue
du sinistre (nombre de morts, de
blessés ou de sans-abri, pourcentage du parc immobilier
détruit ou de récoltes perdues, coûts
estimés des dommages et des réparations8...) des
conséquences à plus long terme9. En dehors
des aspects économiques on peut répertorier par
exemple, la modification de pratiques
1 En 1920, Sir Gilbert Walker, au sujet de la mousson indienne,
faisait déjà allusion à ce phénomène
2 Océanographie, Climatologie, Economie,
Géographie, Anthropologie...
3 L'on trouve aussi ENSO (El Niño/Southern Oscillation) et
ENOS (El Niño/Oscilación del Sur)
4 La période de retour a varié au cours de
l'histoire comme nous le dévoilent des études de
paléoclimatologie
5 Qui s'écarte de la moyenne, qui se singularise de ce qui
est habituellement ou le plus fréquemment observé
6 L'agriculture dans certains secteurs traditionnellement arides
devient alors possible
7 Cette thématique sera abordée en III/C
8 Cf. D'Ercole R., 1993
9 Beaucoup moins étudiées, beaucoup moins prises en
compte par les gestionnaires et décideurs
8
sociales, la formation de nouveaux quartiers consécutive
au relogement des sinistrés, des
modifications fonctionnelles à l'échelle d'une
ville, les perturbations des réseaux de
communication10, ou encore des changements dans la
législation des plans d'occupation des
sols suite à une crise...). Ainsi, les conséquences
à plus long terme apparaissent à la fois très
variées et par la même parfois difficilement
discernables.
C'est pour cela qu'une approche géographique semble
adaptée à ce genre d'étude dans
le sens où cette thématique se prête à
la cartographie11 et dans le sens où une vision
pluridisciplinaire globale est nécessaire afin de prendre
en compte les multiples composantes
en interrelation du système :
Mécanismes des événements ENOA ????
Manifestations physiques ???? Conséquences sur les enjeux humains
Par ailleurs, il appartient au géographe de trouver et de
proposer des solutions en vue
de minimiser les impacts des aléas extrêmes dans le
cadre d'un aménagement cohérent des
territoires et d'un développement durable des
sociétés.
L'Equateur a retenu mon attention car il ressort comme
étant l'un des états les plus
durement touchés lors des phases ENOA. Il est le premier
à être atteint par le courant marin et
ses phénomènes associés et ce, sur la plus
longue période, jusqu'au retrait des eaux
exceptionnellement chaudes qui est le plus tardif au niveau des
côtes équatoriennes. En outre,
les paramètres à l'origine des pluies y ont
été clairement déterminés12. Le rôle que joue
la
position de l'EM13, structure pluviogène, sur les
régimes pluviométriques y est décisive.
Ainsi, une compréhension plus fine des mécanismes
liés à l'EM pourrait à terme aboutir à une
meilleure prévision des occurrences pluviométriques
exceptionnelles.
De surcroît, deux conférences internationales14 ont
permis de faire le bilan sur le type
d'incidences climatiques associées aux phases ENOA et sur
les mesures possibles à
entreprendre pour atténuer leurs impacts. Par
conséquent, de nombreuses personnes et
organismes sont impliqués aussi bien au niveau local qu'au
niveau supranational et il existe
de l'information en quantité substantielle et
accessible.
Enfin, d'un point de vue pratique, on trouve une structure
scientifique d'accueil
française qu'est la mission IRD15 implantée
à Quito où je me suis rendu au mois d'avril 1999
et où je retourne en stage à la fin de
l'année.
La période d'étude retenue 1982-1998 a
été choisie car 1982-83 et 1997-98 ont été des
années marquées par la survenue
d'événements El Niño tout à fait exceptionnels dans
leur
magnitude, leur étendue et leur longueur dans le temps.
Des estimations16 donnent une durée
de retour de l'ordre de mille ans pour l'événement
82-83. Sachant que le dernier en date
équivaut en intensité à celui de 1982-83, on
en déduit que deux épisodes de fréquence
millénale se sont déroulés à
seulement 15 ans d'intervalle en cette fin de siècle.
10 Voir Projet de recherche en Annexes.
11 Exemple : cartographie comparative des aléas
associés à une phase ENOA pour une période et un pays
donnés
12 Travaux de Pourrut P. et Rossel F., voir bibliographie
13 Equateur Météorologique, se
référer à Leroux M., 1996
14 Quito en novembre 1997, Guayaquil en novembre 1998
15 Institut de Recherche pour le Développement
(ex-Orstom)
16 Pourrut P., 1986
9
Certains indices nous laissent supposer que nous nous trouvons
actuellement dans une
phase où la récurrence et l'amplitude des
phénomènes El Niño tendent à s'intensifier.
Si cette affirmation s'avère exacte, les aléas
physiques associés et leurs conséquences
sur les structures humaines et sur l'économie des pays
concernés risquent certainement de
s'aggraver encore au cours des années à venir. Ceci
rend impératif, d'une part, l'amélioration
des prévisions météorologiques, d'autre
part, la prise de mesures de prévention en passant
notamment par l'information des populations, et enfin la mise en
application de certaines
mesures législatives relatives à l'occupation du
sol et la réalisation de certains aménagements
visant à réduire l'impact des accidents
hydro-météorologiques.
Ce mémoire de DEA cherche à illustrer les
interrelations qui existent au sein du
système Nature/Sociétés. Cependant, il ne
s'agit nullement ici de développer les arguments
mais plutôt au contraire d'établir une
synthèse avec des pistes de recherches que je
m'appliquerai à approfondir dans le cadre d'une
thèse de doctorat.
En première partie, je m'intéresserai au
phénomène El Niño à proprement parlé,
c'est
à dire les dynamiques des mécanismes du
système couplé océan-atmosphère en mettant
l'accent en particulier sur le positionnement de l'EM qui est un
indicateur pertinent de
l'occurrence d'un épisode ENOA. Dans un deuxième
temps, j'aborderai la thématique des
aléas d'origine naturelle (inondations, glissements de
terrain etc. ...) que l'avènement d'une
phase ENSO implique. En troisième partie, j'envisagerai
l'étude des conséquences des
répercussions physiques sur les sociétés
qu'elles soient négatives ou positives. Enfin, je
détaillerai quelques éléments de
problématique à développer a posteriori en Equateur.
On trouve à la fin de ce travail une bibliographie
conséquente se référant au sujet.
Toutefois, les articles et ouvrages ne sont pas
systématiquement cités dans le texte. Cette liste
sert avant tout à dresser un bilan de ce qui a
déjà été étudié et par voie de fait,
de ce qui ne l'a
pas encore été. Elle constitue une base
d'informations solide et un point de départ essentiel
pour la poursuite de mon étude.
10
I / - Les mécanismes du phénomène
El Niño / Oscillation Australe
(ENOA) : des théories évolutives
L'objectif de cette première partie est d'établir
une analyse synthétique des
mécanismes qui régissent les
événements ENOA au travers des divers courants scientifiques
qui se sont succédés. L'accent sera mis
également sur l'intensité des phases et sur leur
récurrence.
A / - Maturation et évolution des concepts selon
les auteurs et selon les
époques
La connaissance du phénomène s'est faite de
façon empirique et progressive au cours
du XXème siècle par des scientifiques de formations
différentes (océanographes,
météorologues...). Les progrès dans la
compréhension des mécanismes des phases El Niño
sont allés de pair avec la capacité sans cesse
grandissante17 des techniques d'observation (ex :
satellite franco-étatsunien TOPEX-POSEIDON) et
d'enregistrement des données (ex : bouées
du projet TOGA18).
Les descriptions et analyses des composantes physiques du
système couplé océanatmosphère
abondent dans la littérature comme l'atteste la multitude
de publications
majoritairement en langue anglaise regroupées dans la
première partie de la bibliographie
présente à la fin de cet essai. Qui plus est,
Internet constitue une autre source d'informations
tout à fait considérable avec une
prédominance des sites étasuniens19.
«En 1525, Francisco Pizarro est le premier à
mentionner dans son carnet de bord
l'existence d'un courant chaud saisonnier au large du
Pérou (Enfield, 1989). En 1546,
Jeronimo Benzoni décrit une terrible inondation qui frappe
le golfe de Guayaquil au sud de
l'Equateur. Il observe aussi que certaines années des
pluies intenses se produisent vers Noël et
sont suivies de plusieurs années sèches. Les
documents manuscrits des conquistadores et des
missions espagnoles attestent la présence
d'événements El Niño tout au long de la conquête
espagnole». (Moreau, 1995).
A la fin du siècle dernier, Hildebrandson (1897, in Yarnal
et Kiladis, 1985) constate
l'existence d'une relation inverse entre les variations de
pression en surface au sud-est de
l'Australie (Sydney) et au sud-est de l'Amérique Latine
(Buenos Aires). Au tout début du
siècle, Lockyer et Lockyer (1902 ; 1904 in Yarnal et
Kiladis, 1985) observent l'existence
d'une fluctuation barométrique marquée entre les
régions indonésiennes et les régions
d'Amérique Latine. C'est à partir de ces premiers
travaux que Walker et Bliss vont élaborer
leur théorie.
17surtout depuis une vingtaine d'années
18 Tropical Ocean and Global Atmosphere Programme
19 se référer à la liste d'adresses de sites
Internet en Annexe
11
Dans les années 1920-1930, Walker et Bliss tentent de
trouver des indices qui
conditionnent l'apparition de la mousson indienne. Ils dressent
ainsi des liens statistiques
entre les variations barométriques du Pacifique et les
fluctuations thermiques et
pluviométriques des régions balayées par les
flux de la mousson indienne. Ils remarquent
d'une part que, lorsque le champ barométrique
fléchit sur l'océan indien, la pression de
surface au niveau de la zone intertropicale du Pacifique Est tend
inversement à croître et
d'autre part que cette baisse de pression sur l'Océan
Indien s'accompagne de précipitations
indiennes et indonésiennes excédentaires.
Walker et Bliss baptisent ce balancement de pressions : «The
Southern Oscillation»
c'est à dire l'Oscillation Australe. Ils la
définissent comme suit : «En règle générale,
lorsque
la pression est élevée sur l'Océan
Pacifique, elle a tendance à être faible sur l'Océan
Indien,
de l'Afrique à l'Australie et ces conditions s'associent
à des variations pluviométriques
inverses aux changements de pressions» (figure n°1).
Figure n°1 - Cartes de l'Oscillation
Australe. Corrélation entre les pressions (en haut) et les
précipitations (en
bas) en juin-juillet-août (à gauche) et en
décembre-janvier-février (à droite), d'après Walker
and Bliss, 1932, in
Hastenrath 1988.
Après une trêve, la recherche redémarre
à partir des années 1950 (in Allan 1988) avec
les travaux de Willett Bodurtha (1952), Schell (1956), Berlage
(1957, 1961, 1966), Ichiye et
Peterson (1963) Bjerknes (1961, 1966, 1969, 1972) et Doberitz
(1968). Ainsi, les cartes
obtenues par Berlage (1966) confirment l'existence de
l'Oscillation Australe. La persistance
des variations de pressions, la cohérence spatiale et la
régularité de l'oscillation permettent
d'étalonner ces balancements et d'obtenir un Indice
d'Oscillation Australe IOA20.
20 SOI (Southern Oscillation Index) dans sa formulation anglaise,
sera définie en I/B
12
La première connexion statistique entre l'Oscillation
Australe et le courant El Niño est
introduite par Ichiye et Peterson (1963, in Yarnal et Kiladis,
1985) consécutivement à
l'occurrence de El Niño de 1957. En 1966, Berlage est le
premier a mettre en évidence que le
renversement du champ de pressions dans le bassin pacifique
coïncide avec l'avènement
d'épisodes El Niño. Par ailleurs, il
démontre l'existence d'une corrélation entre les variations
barométriques de surface à Djakarta et les
températures marines de surface21 au large du
Pérou.
En 1966, le météorologue Bjerknes, ayant
observé des anomalies océaniques vers 180°
de longitude, divulgue le premier modèle conceptuel
plausible. Il a l'idée de mettre en
interaction par le biais de la «circulation de Walker»,
les processus atmosphériques et
océaniques de l'espace pacifique. Dès lors,
l'événement El Niño n'est plus considéré
uniquement comme un phénomène local mais comme la
résultante des fluctuations de
l'Oscillation Australe à l'échelle du Pacifique
Sud. Ainsi, depuis cette époque, ce qu'il
convient d'appeler les phases ENOA, correspond à un couple
d'interactions qui englobe à la
fois une composante océanique (le courant marin El
Niño) et à la fois une composante
aérologique (l'Oscillation Australe).
Par la suite dans les années 1970, un océanographe
K. Wyrtki propose un modèle
reposant sur la réponse de l'Océan Pacifique au
forçage des alizés. Les grands principes
physiques des phases ENOA sont alors compris même si les
auteurs sont encore en désaccord
en ce qui concerne le sens des interrelations des
différents facteurs impliqués.
Depuis la décennie 1980, les épisodes El
Niño continuent à faire partie des
préoccupations essentielles des scientifiques et un nombre
sans cesse accru d'études leur sont
consacrées. Les chercheurs tentent de compléter
progressivement l'état des connaissances
notamment en vue d'expliquer les causes ou éléments
déclencheurs du phénomène. En outre,
on s'aperçoit de plus en plus que les
événements ENOA ne se limitent pas seulement au
domaine Pacifique.
M. Leroux22 (1996) a par exemple montré l'influence
significative que joue l'espace
aérologique Atlantique étendu sur la dynamique du
domaine aérologique pacifique oriental
lors des épisodes El Niño23(voir supra).
Ce rapide aperçu24 de l'évolution de la
connaissance du phénomène étant terminé,
intéressons-nous dorénavant à la description
même des multiples mécanismes intervenant
dans le système couplé
océan-atmosphère ainsi qu'à son rythme de
récurrence. L'accent sera
dirigé sur le positionnement inhabituel de l'EM25 au cours
des situations à Niño car nous le
verrons par la suite, cette structure aérologique
conditionne fortement les régimes
pluviométriques des régions intertropicales.
21 TMS ou plus fréquemment SST (Sea Surface Temperature)
dans sa formulation anglaise
22 Professeur de climatologie à l'Université Jean
Moulin, Lyon III
23 les alizés maritimes du Golfe du Mexique franchissent
l'isthme hispano-américain, Leroux M., 1996.
24 compte tenu du nombre limité de pages
autorisées
25 Equateur Météorologique
13
B / - El Niño / Oscillation Australe (ENOA) :
une modification
récurrente et acyclique de la circulation marine
et aérologique
moyennes du domaine Pacifique
1 / - Mécanismes du système couplé
Océan-Atmosphère et déroulement
d'un événement ENOA
a / - les mécanismes et paramètres de base
Nous l'avons déjà abordé auparavant, l'ENOA
est un système, où interfèrent une
composante aérologique et une composante océanique,
qui se développe essentiellement audessus
du domaine Pacifique.
La composante aérologique, l'oscillation australe (OA) est
un phénomène
atmosphérique naturel apériodique qui correspond
à une variation du différentiel de pressions
existant entre le bassin pacifique occidental et oriental.
L'indice de l'Oscillation Australe
(IOA) est une valeur standardisée basée sur la
différence de pressions de surface généralement
mesurées d'une part à Darwin (Nord de l'Australie)
et d'autre part à Tahiti. Lorsque la
pression est particulièrement élevée
à Tahiti26 et inhabituellement basse à Darwin27, l'IOA est
anormalement élevé. Ce schéma annonce un
épisode froid ou La Niña, c'est à dire une phase
anti-ENOA. A l'inverse, lorsque le gradient barométrique
devient minimal (IOA négatif), se
déclenche alors un événement El Niño,
c'est à dire une phase ENOA qui dure entre 12 et 18
mois. Toutefois, tous les épisodes El Niño ne sont
pas forcément suivis d'une phase La Niña :
il existe une phase intermédiaire ou situation moyenne au
cours de laquelle l'IOA est proche
de la valeur zéro.
En ce qui concerne la composante océanique, elle
dépend étroitement de la dynamique
aérologique. Comme le souligne M. Leroux28, «le
couplage océan-atmosphère s'exerce
d'abord, simplement par l'intermédiaire de la pression
atmosphérique : à une variation d'1
hPa correspond une hausse / baisse d'1 cm du niveau de la mer. La
zone tropicale est
délimitée au nord et au sud par des agglutinations
anticycloniques (AA) subtropicales29, qui
sont constamment alimentées par des anticyclones mobiles
polaires (AMP), vastes lentilles
d'air initialement froid originaire des pôles (figure
n°2). Sous ces AA, le niveau de la mer est
relativement bas de quelques centimètres. Les flux
tropicaux (alizés) issus des AA se
réchauffent et convergent vers l'Equateur
Météorologique (EM) où ils s'élèvent :
température
et ascendance entraînent une baisse de pression et donc un
relèvement du niveau de la mer de
quelques centimètres. Les eaux marines superficielles sont
poussées vers l'ouest par les alizés,
tandis qu'un contre-courant équatorial (CCE)30 se dirige
vers l'est sous l'EM (zone de calme),
26 compte tenu de l'agglutination anticyclonique de l'île
de Pâques
27 Darwin est localisée dans la zone dite de la
dépression indonésienne
28 Leroux M., 1998, El Niño, in La Recherche N°310,
juin 1998, p.67.
29 Au dessus du Pacifique, on trouve l'AA des Hawaii et l'AA
asiatique dans l'hémisphère nord et l'AA des îles
de Pâques dans l'hémisphère sud
30 le CCE de composante ouest est un courant marin chaud de
compensation situé entre le Courant Nord
Equatorial et le Courant Sud Equatorial (froids) impulsés
par les alizés issus respectivement de l'AA des Hawaii
et de l'AA des îles de Pâques en direction de
l'ouest, initialement à l'origine des upwellings côtiers
californien et
14
et atteint les côtes de l'isthme (...). En raison du net
refroidissement de l'Arctique, observé
depuis les années 1940, la fréquence et la
puissance des AMP augmentent. (...) (On constate)
une hausse de pression sur la trajectoire des AMP et à la
latitude (plus méridionale) des AA
dans le Pacifique Nord (comme dans l'Atlantique Nord), davantage
d'air plus froid (plus
dense) migrant vers le sud31. (...) Le dynamisme boréal
accru déplace l'EM vers le sud,
décalant l'intense pluviogenèse associée
à cette structure aérologique, ainsi que les eaux
chaudes du CCE. Dès la fin de l'été
boréal, les puissants AMP asiatiques qui atteignent
l'ouest du Pacifique alimentent vigoureusement la mousson
australienne (vents d'ouest
renforcés) et accélèrent le transfert des
eaux chaudes vers l'est, provoquant ainsi un épisode
El Niño».
Figure n°2 - Les composantes
aérologiques lors d'une phase ENOA en hiver boréal sur le
Pacifique tropical,
d'après Leroux M., 1996.
«En ne considérant que la dynamique de
l'hémisphère nord, l'EM est animé par trois
impulsions boréales (figure n°2) : un segment
à l'est (Amérique Centrale) dépend de la
circulation sur l'Amérique du Nord à l'est des
Rocheuses (extension de l'espace atlantique
nord), un autre au centre dépend de la dynamique sur le
Pacifique oriental au sud de l'AA dite
« des Hawaii », un segment plus étendu à
l'ouest dépend du dynamisme de l'alizé
asiatique/mousson australienne. Mais ces facteurs, qui n'agissent
pas nécessairement de façon
simultanée, relèvent de la même cause
initiale, et par le déplacement de l'EM vers le sud, ils
traduisent une puissance accrue de l'hémisphère
météorologique nord»(Leroux 1996).
Trenberth32 fait allusion à la migration de cette ZCIT33
et à son positionnement vers 5° de
latitude. Il ajoute que la ZCPS34 se transfère quant
à elle vers le nord-est. Ces deux zones de
confluence en phase ENOA sont des secteurs de convection
très active et finissent par se
rencontrer pour ne former plus qu'une seule bande nuageuse. A
l'inverse, en phase anti-
ENOA, un déplacement de l'EM à une latitude
anormalement septentrionale est observé.
sud-américain (courant de Humboldt). En situation normale,
le CCE correspond au courant chaud saisonnier
péruvien, c'est à dire le courant du Niño
originel stricto sensu.
31 Une telle situation est associée à une
circulation méridienne rapide
32Trenberth K.E., 1997, The different flavors of La Niña,
d'après http://www.dir.ucar.edu/esig/lenina, 4p.
33 Zone de Convergence Intertropicale, voir le glossaire en
annexe
34 Zone de Convergence du Pacifique Sud, voir le glossaire en
annexe
15
D'autres chercheurs font état dans leurs publications de
cette translation méridienne de
l'EM. C'est le cas par exemple de J.F. Nouvelot et de P.
Pourrut35. «La circulation
méridienne, et plus précisément la zone de
convergence intertropicale, présente également des
caractères anormaux qui se manifestent dès le mois
de janvier par un fort déplacement vers le
sud. La ZCIT peut arriver à proximité de
l'équateur, ou parfois même le franchir, alors que sa
position méridionale normale se situe à 3°
nord. Quand la ZCIT arrive près de l'équateur, le
phénomène s'accélère : les
alizés faiblissent anormalement le long de la ligne
équatoriale
alors que les températures de surface de l'océan se
maintiennent au-dessus de la normale ;
parallèlement, la thermocline36 tend à
s'approfondir dans le Pacifique du sud-est, pouvant
atteindre, très près des côtes
sud-américaines, une profondeur de - 100 m».
b / - Le déroulement
Certains auteurs ont établi des scénarios-type de
déroulement des phénomènes El Niño
mais ils diffèrent les uns des autres car
l'avènement des phases chaudes ne suit pas
scrupuleusement un modèle unique en dépit de
certaines caractéristiques communes.
Ainsi, des chercheurs tels que Rasmusson et Carpenter (1982, in
Enfield 1989) ont
construit un «El Niño composite» ou «El
Niño canonique». Ils ont établi, à partir des
données
de vents, de précipitations et de températures des
épisodes El Niño de 1951 à 1973, des
moyennes des anomalies. Un El Niño composite
s'étend sur trois années. L'année
précédent
l'avènement du phénomène est nommée
t-1. L'année de l'occurrence du El Niño est nommée
t 0 et l'année suivante t+1.
Au cours de la phase précédent le El Niño
(août, septembre et octobre de l'année t-1),
les vents d'est (alizés) dans le Pacifique
équatorial sont forts et, en impulsant les eaux de
surface, favorisent l'accumulation d'eau à l'ouest
indispensable aux reflux. Les TMS37 sont
anormalement basses dans le Pacifique Est (upwelling
renforcé).
La phase de déclenchement se produit en novembre,
décembre et janvier des années t-
1 et t 0. On observe alors une composante inhabituelle d'ouest
dans les vents zonaux à la
longitude de la ligne de changement de date. Les TMS restent
basses le long des côtes
d'Amérique du Sud. Par contre, une
irrégularité positive des TMS se manifeste dans la
région
équatoriale de la ligne de changement de date.
L'année t 0 correspond à l'année des maxima.
En mars, avril et mai, consécutivement
à la relaxation initiale de l'océan (propagation
d'ondes de Kelvin), d'importantes anomalies
positives des TSM se localisent dans le Pacifique tropical est,
principalement le long des
rivages de l'Equateur et du Pérou. Cette
élévation des eaux marines de surface est couplée
d'une hausse du niveau marin (surcotes marines). Le trait
caractéristique enregistré au niveau
du champ des vents de surface est l'affaiblissement des
alizés sur le centre du bassin pacifique
équatorial.
35J.-F. Nouvelot et P. Pourrut, 1985, El Nino,
phénomène océanique et atmosphérique - Importance
en 1982-83
et impact sur le littoral équatorien, Cahiers Orstom,
série Hydrologie, vol. XXI, No 1, pp. 46.
36 couche de transition thermique rapide entre les eaux
superficielles et les eaux sous-jacentes de température
différente, voir le glossaire en annexe.
37 Température de Surface de la Mer
16
La phase de transition qui suit en août, septembre et
octobre de l'année t 0, coïncide
avec une translation le long de l'équateur des eaux les
plus chaudes depuis les côtes
sudaméricaines vers une zone comprise entre 120° et
85° ouest.
La phase terminale équivaut à un retour à la
situation originelle c'est à dire une chute
rapide des TSM qui retrouvent leurs valeurs moyennes initiales au
printemps de l'année t+1.
Ceci dit, l'épisode de 1982-83 n'a en rien suivi ce
schéma ce qui confirme le fait que
ce scénario classique ne s'applique pas à tous les
événements et qu'il est donc sujet à caution.
c / - Le cas de l'Amérique Latine
L'étude étant ciblée sur la région
latino-américaine, attachons-nous désormais à
analyser plus en détail la situation en phase ENOA sur
cette partie du monde. Cette zone
apparaît comme une interface entre les unités de
circulation Pacifique et Atlantique (figure
n°3). D'un côté, à l'ouest des
Rocheuses, nous l'avons vu, se développe à une latitude plus
méridionale une puissante agglutination anticyclonique
dite des Hawaii alimentée par des
AMP boréaux renforcés. Sur leur face avant prennent
naissance des alizés plus intenses. Ces
vents d'est plus vigoureux se dirigent en direction de l'EM et
contribue à le déplacer vers le
sud. De l'autre côté, les alizés
renforcés issus de l'agglutination anticyclonique située plus
au
sud que d'ordinaire sur le Golfe du Mexique franchissent l'isthme
hispano-américain
contribuant là encore à repousser l'Equateur
météorologique vers une position davantage
méridionale. C'est ainsi qu'en phase El Niño, l'EM
est établi dans l'hémisphère sud (figure
n°2).
Figure n°3 - Conditions aérologiques
en hiver boréal au niveau de l'Amérique Intertropicale. En phase
ENOA,
cette structure de circulation subit une translation vers le sud
sous l'effet des AA boréales plus puissantes avec
pour conséquence, le positionnement de l'EM dans
l'hémisphère sud, d'après Barbier E, 1997.
17
Cette localisation de l'EM exceptionnellement au sud va influer
à leur tour les
courants marins impulsés par la circulation
aérienne puisqu'on observe la translation de leur
circulation en direction du sud (figure n°4).
Figure n°4 - Les courants marins dans la
partie orientale de l'Océan Pacifique Intertropical en situation
normale
(à gauche) et au cours des événements El
Niño (à droite), d'après Barbier E., 1997
d / - bilan
Les événements ENOA font donc intervenir de
multiples facteurs appartenant à des
espaces aérologiques distincts qui expliquent la
diversité des causes et la variété des
physionomies des épisodes El Niño et qui
s'accompagnent d'une translation de la circulation
atmosphérique et marine en direction du sud. Cette
singularité des phénomènes rend d'ailleurs
les travaux de prévision météorologique
extrêmement difficiles.
Dans le même ordre d'idée, la composante
océanique est elle aussi en communication
avec les autres sous-systèmes marins comme l'ont
démontré notamment J.-F. Nouvelot et P.
Pourrut38. «... (Le volume de l'Océan Pacifique)
serait de 700 millions de Km, soit la moitié
des eaux océaniques totales. Cependant, il est
intéressant d'observer que seulement 40% des
pluies qui tombent sur le globe y parviennent, compte tenu du
fait que les fleuves et rivières
qui s'y jettent ne drainent que le quart des terres
émergées. Intervenant malgré tout pour la
moitié dans l'évaporation du globe, son bilan
serait déséquilibré sans les apports d'autres
océans qui proviennent essentiellement du sud et de
l'ouest (Océans Antarctique et Indien)».
Cette démonstration relativise la théorie selon
laquelle, les eaux de surface entraînées par les
alizés viennent «s'accumuler» dans l'ouest du
bassin Pacifique avant de revenir en direction
des côtes latino-américaines.
Quoi qu'il en soit, l'ENOA ne constitue finalement sur le plan
physique qu'un
événement naturel aléatoire existant depuis
des millénaires39, faisant intervenir une multitude
de facteurs en interrelations, dont les mécanismes sont
encore loin d'être compris
intégralement. Par contre, ce sur quoi les chercheurs
semblent s'accorder, c'est que l'on
constate actuellement des modifications significatives de
l'intensité et de la récurrence des
événements El Niño.
38 J.-F. Nouvelot et P. Pourrut, 1985, pp. 40-41.
39 Toutefois, des analyses en sédimentologie lacustre ont
montré que les épisodes El Niño ne se sont
certainement pas manifesté entre - 5 000 et - 12 000 ans,
in KERR R.A., 1999, El Niño grew strong as cultures
were born, News of the week, in Science, Vol. 283, 22 January
1999, pp. 467-468.
18
2 / - Un phénomène dont l'intensité et
la fréquence augmentent
Une des méthodes fréquemment employées pour
étudier la récurrence et la magnitude
des événements El Niño est l'indice de
l'Oscillation Australe. Néanmoins, d'autres critères
permettent de compléter cette première approche. La
figure n°5 publiée par la NOAACIRES40
montre par exemple l'évolution d'un indice composite des
ENOA, qui repose sur 6
variables principales mesurées depuis les années
1950 sur le Pacifique Tropical. Il intègre des
données relatives :
- à la pression atmosphérique au niveau de la
mer
- aux composantes zonale et méridionale des vents de
surface
- aux Températures en Surface de la Mer
- aux Températures en Surface de l'Air
- et à la nébulosité.
Les pics au-dessus de zéro correspondent aux années
El Niño, tandis que les pics
négatifs évoquent les années La
Niña.
Pour que les données soient comparables, on a
procédé à une normalisation des
valeurs saisonnières avec comme base de
référence la période 1950-9341. Il ressort du
graphique une nette tendance à l'accentuation de
l'intensité des épisodes El Niño ainsi qu'une
accélération marquée de leur durée de
retour, et ce surtout à partir des années 1970.
Figure n°5 - Evolution de l'indice
composite des ENOA, d'après http://www.cdc.noaa.gov/~kew/MEI/mei.html
Cependant, compte tenu de la durée de la période
considérée pour le calcul (1950-93),
compte tenu de la multiplicité des critères
retenus, on est en droit de se demander si cet indice
est réellement fiable, car d'une part, les techniques de
mesure actuelles sont aujourd'hui bien
plus performantes qu'auparavant, et d'autre part, l'augmentation
des relevés et du nombre de
stations météorologiques rendent de nos jours les
données bien plus représentatives qu'il y a
50 ans.
40 US National Atmospheric and Oceanic Administration Climate
Diagnostics Center
41 Une explication plus précise concernant le calcul du
MEI est disponible à l'adresse suivante :
http://www.cdc.noaa.gov/~kew/MEI/mei.html
19
Toujours est-il que «deux super-El Niño»42 se
sont produits à 15 ans d'intervalle en
1982-83 et en 1997-98. En effet, la probabilité de retour
de l'événement 1982-83 a été estimée
à plus de mille ans43, et l'on peut supposer qu'il en est
de même pour celui de 1997-98 étant
donné qu'il a eu une intensité comparable à
celui de 1982-83.
Certains auteurs associent cette apparition plus
répétitive des situations ENOA au
réchauffement généralisé de la
planète (Global Warming). On lit par exemple dans un article
de M. Glantz44 : «Kevin Trenberth (CGD/NCAR) opened the
discussion session on climate
change by noting that interest in the relationship between the
ENSO process and global
warming of the atmosphere has been increasing in recent year.
Some studies have suggested
that the unsual behaviour of the tropical Pacific's sea surface
temperatures in the first half of
the 1990s (considered by some observers to have been one
continuous El Niño from 1991 to
1995) and that apparent climate regime shift after the mid-1970s
are the result of influences of
human-induced global warming of the atmopshere».
En résumé, le phénomène El
Niño constitue donc un système naturel complexe
d'interrelations couplant une composante océanique
et une composante aérologique. Son
avènement s'accompagne d'une modification
très nette des circulations atmosphérique
et marine moyennes du domaine Pacifique étendu,
impulsée par l'intermédiaire des
AMP et des AA boréales renforcés,
entraînant notamment le déplacement de l'EM,
structure pluviogène, en direction du sud. En
outre, depuis les années 1970, les épisodes
se développent avec une intensité et une
récurrence accrues. Pour autant, l'étude de
l'accélération du rythme de l'occurrence
des ENOA ne doit pas être considérée comme
une fin en soi. En ce sens, elle nous permet maintenant
d'analyser les répercussions
physiques qui risquent en parallèle de se
manifester également de plus en plus
fréquemment et avec une plus grande
magnitude.
42 MacPhaden M.J., 1999, The child prodigy of 1997-98, News and
views, in Nature, Vol. 398, 15 April 1999.
43 Pourrut, 1993 : «la fréquence de retour de l'ENSO
1982-83 est supérieure à 1000 ans», p.1.
44 Glantz M., 1998, Thoughts on the La Niña Summit,
d'après http://www.dir.ucar.edu, 4p.
20
II / Les phénomènes associés
à l'avènement d'une phase El Niño :
un enchaînement d'aléas45
L'avènement d'une phase ENOA, nous l'avons vu, implique la
migration vers le sud
de l'EM, structure pluviogène déterminante aux
latitudes intertropicales d'une part, et des
changements de la force et de la direction des flux
aérologiques tropicaux (alizés) d'autre part.
Ceci va engendrer une série de bouleversements des
régimes hydro-météorologiques
classiques. Ces anomalies46 vont se répercuter à
leur tour sur les dynamiques d'érosion et par
voie de conséquence contribuer à modifier les
milieux morpho-dynamiques. Ces effets induits
représentent un ensemble de manifestations inhabituelles
qui peuvent s'apparenter dans bien
des cas à de véritables catastrophes. Ces
phénomènes associés, ces impacts, sont autant
d'aléas physiques (sécheresses, inondations,
ouragans, érosion littorale lors des surcotes
marines, enfoncement et/ou translation du lit des
rivières, glissements de terrain...) qui sont
susceptibles de constituer, comme nous le verrons par la suite,
une menace pour les
implantations humaines47 d'autant plus que ces derniers peuvent
s'enchaîner et leur action se
combiner. Il est donc nécessaire d'établir un bilan
de ces incidences climatiques et
environnementales extrêmes afin d'en saisir toute la
portée ultérieure.
A / - Des perturbations climatiques, inégales
selon les événements et
les régions du globe
J'envisage pour cette partie de suivre une approche à
différentes échelles. Tout
d'abord, je m'appliquerai à aborder d'une manière
générale les répercussions planétaires
supposées du phénomène pour ensuite
détailler les effets plus régionaux en Amérique Latine.
1 / - Le concept des téléconnexions, mythe ou
réalité ?
Une série de questionnements vient nécessairement
à l'esprit lorsque l'on évoque la
notion de téléconnexion. Qu'entend-on exactement
par «téléconnexions» ? Quel est le sens
des relations ? Est-ce que les épisodes ENOA sont
réellement responsables de toutes les
perturbations observées au cours d'une année
à Niño ?
Il est important avant toute chose de clarifier et de relativiser
ce terme largement
utilisé dans les revues scientifiques et dans les
médias. Tout d'abord, il convient de noter que
les manifestations associées sont très
hétéroclites. Cette
hétérogénéité ne facilite pas
l'identification de la part de responsabilité des
épisodes El Niño dans la survenue desdites
anomalies. De même, si l'on enregistre effectivement une
succession de perturbations
climatiques inhabituelles lors des phases ENOA, on ne peut pas
affirmer qu'elles sont
systématiquement toutes imputables au
phénomène El Niño, tant les dynamiques qui
régissent
le système climatique planétaire sont nombreuses et
complexes.
45 Se référer pour ce chapitre à la partie
II de la bibliographie : Répercussions du phénomène El
Nino sur les
régimes hydro-climatiques, sur les processus
d'érosion et sur l'environnement (phénomènes
associés)
46 Qui s'écarte de la moyenne, qui se singularise de ce
qui est habituellement ou le plus fréquemment observé
47 cf. III/A
21
Par ailleurs, s'il existe des liens entre l'occurrence des
événements El Niño et
l'apparition d'intempéries extrêmes, le sens de la
relation n'a pas été clairement défini. Est-ce
que c'est l'ENOA qui est responsable des désordres
météorologiques observés ou alors existet-
il un tiers facteur, une cause commune qui commande les deux
premiers éléments ? Leroux
suggère que : «Au même titre que la Grande
Sécheresse sahélienne, l'augmentation de
fréquence des Niño du Pacifique résulte du
glissement vers le sud de l'EM, clairement associé
à la dynamique boréale. Si de
nombreux phénomènes sont réellement
«interconnectés », c'est
dans cette origine commune que la cause des covariations doit
donc être recherchée» (Leroux,
1996).
Ainsi, l'emploi de termes tels que «covariations
statistiques», «concordance ou
simultanéité événementielle»
plutôt que «téléconnexion» ou
«corrélation» semble mieux
approprié à défaut de liens physiques
logiques démontrés entre ces manifestations.
Figure n°6 - Carte des effets
supposés des événements El Niño au niveau
planétaire
d'après
http://nic.fb4.noaa.gov:80/products/analysis_monitoring/GLOB_CLIM/lmgtandp.gif
La carte ci-dessus indique quelques exemples de
«téléconnexions». Dans le détail, il
est mentionné pour l'Europe qu'elle n'est pas
affectée par El Niño dans la mesure où elle
dépend du système Atlantique. Le système
Atlantique est-il réellement indépendant du
système Pacifique ? Ne dépendent-ils pas tous deux
de la dynamique boréale ? En Indonésie,
en Nouvelle-Guinée et en Australie, si la
sécheresse est certes imputable à l'avènement d'un
épisode El Niño (déplacement de la zone
convective vers l'est), en ce qui concerne les
incendies, si le risque est sans aucun doute augmenté par
le déficit hydrique, le responsable
reste bel et bien l'homme en quête permanente de nouveaux
espaces cultivables, argument
que les médias oublient souvent de préciser... Il
faut donc être particulièrement vigilant vis à
vis des distorsions et du sensationnalisme que l'on rencontre
dans la littérature.
22
On constate également une influence très nette sur
la cyclogenèse dans l'Atlantique et
dans la Pacifique. «... Six cyclones ont traversé la
Polynésie habituellement épargnée, de
février à la mi-avril 1983 dont Weena sur
Bora-Bora. C'est également parce que l'EMV, lieu
de naissance privilégié des cyclones, était
alors fortement décalée vers le sud, autorisant en
s'éloignant de l'équateur géographique,
l'intervention de la force géostrophique (vorticité) et
la rencontre avec les AMP austraux (Leroux, 1996). En effet, les
dépressions tropicales sont
«happées» par le couloir dépressionnaire
situé sur la face avant des AMP et s'éloignent ainsi
des basses latitudes(cf. figure n°2).
«En contrepartie, dans l'hémisphère nord, dans
l'Atlantique, les années à Niño n'ont
qu'une faible activité cyclonique, avec un nombre moyen de
6,5 cyclones par an contre une
moyenne annuelle générale de 9,8 (Gray, 1984),
parce que le rapprochement de l'EMV près
de l'équateur géographique s'accompagne dans la
phase initiale d'une réduction de la
vorticité» (Leroux, 1996).
Au cours des phases négatives de l'IOA, on observe en
outre des modifications dans le
régime des moussons. «During northern summer season,
the Indian Monsoon rainfall tends to
be less than normal, especially in the northwest» (...)
«The persistence of El Niño ... is likely
to delay the onset of the monsoon over tropical northern
Australia» (...) «In view of the
continued strength of the anomalous warming of the central
Pacific region, the tendency
would be for an overall weaker monsoon period across South-East
Asia» (WMO, 1997b48).
En ce qui concerne, l'Afrique, les configurations
météorologiques habituelles sont
également modifiées. «The prevailing warm
episode conditions coupled with general warm
SST49 anomaly patterns in the Indian Ocean are therefore expected
to enhance convection
over much of eastern Africa and suppress convection over parts of
southern Africa.
Consequently, most parts of the east and central African sector
are expected to receive well
above normal rainfall while the southern sector is likely to
experience near-normal to below
normal rainfall»(WMO, 1997b50). L'Afrique sahélienne,
quant à elle, enregistre une nette
péjoration pluviométrique associée au
décalage vers le sud de la structure pluviogène qu'est
l'EMV lors des phases négatives de l'IOA51.
Après ce rapide aperçu des
simultanéités hydro-climatiques exceptionnelles
susceptibles de se manifester au cours des phases ENOA à
l'échelle de la planète, je propose
dans le paragraphe qui suit d'analyser plus en détail les
effets au niveau régional des
événements El Niño en Amérique
Latine.
48 WMO, 1997b, El Niño Update, N°3, November 1997,
4p.
49 Sea Surface Temperatures
50 WMO, 1997b, El Niño Update, N°3, November 1997,
4p.
51 Se référer à Leroux, 1996.
23
2 / - Les répercussions sur le continent
ibéro-américain : entre excès et
déficit hydriques
Une des incidences premières d'une phase ENOA est le
bouleversement des régimes
pluviométriques (fortement excédentaires ou
à l'opposé fortement déficitaires). En outre, on
observe toute une série de modifications climatiques
telles que des changements significatifs
de la température de l'air, des taux d'humidité et
de la direction des vents.
Si l'Indonésie et l'Australie connaissent des situations
globalement plus sèches qu'à
l'ordinaire (voir infra), à l'inverse, l'Amérique
du Sud quant à elle enregistre davantage de
précipitations au niveau de l'Equateur, au niveau des
territoires nord-péruviens et nordargentins
et enfin en Uruguay et au Paraguay (figure n°7). A
l'opposé, des secteurs comme le
NE brésilien connaissent des sécheresses
sévères et la province Rio Grande do Sul voit se
développer des vagues de chaleur. Dans
l'hémisphère nord, la Californie reçoit plus de pluies
et l'on note dans les états du sud des Etats-Unis des
conditions plus humides et des
températures plus fraîches (air dense et froid des
AMP boréaux renforcés).
Figure n°7 - Les incidences climatiques du
phénomène El Niño en Amérique Latine,
le plus souvent observés entre décembre de
l'année t 0 et février de l'année t+1.
D'après
http://nic.fb4.noaa.gov/products/analysis_monitoring/impacts/warm.gif
24
Ces modifications des régimes
hydro-météorologiques habituels vont être à leur
tour à
l'origine d'une première série d'aléas (tels
que les inondations et les sécheresses) comme le
montre la figure suivante (figure n°8).
Figure n°8 - Carte de localisation des
secteurs affectés par les inondations et sécheresses
en Amérique Latine lors du phénomène El
Niño de 1983-83, in CLASCO52, 1985.
Plus spécifiquement, au niveau de la façade
pacifique nord du sous-continent, on
constate une augmentation généralisée des
précipitations alors qu'en arrière pays, l'influence
des épisodes chauds n'est pas significative et l'on y
mesure même fréquemment une baisse
des hauteurs d'eau précipitées (figure
n°9).
52 COMISION de DESAROLLO URBANO y REGIONAL de CLACSO, (1985),
Desastres naturales y sociedad
en América Latina, Vol. 4, 260p.
25
Figure n°9 - Limite de l'influence
(augmentation des précipitations supérieure à 20 et
à 40 % par rapport à la
normale) du phénomène El Niño au nord-ouest
de l'Amérique du Sud, d'après Rossel F.53, 1997.
53 ROSSEL F., (1997), Influence du Niño sur les
régimes pluviométriques de l'Equateur, 287 p. + annexes.
26
Je propose désormais d'étudier au cas par cas les
pays andins dans le sens où ils sont
régulièrement affectés très
sérieusement par les aléas associés à
l'arrivée d'une phase chaude
et ce, sur une vaste partie de leur territoire. Il s'agit ici
d'analyser l'influence qu'exercent les
phénomènes El Niño et de visualiser
l'étendue des premières répercussions physiques
directement associées à savoir les inondations et
les sécheresses. L'accent sera plus
spécifiquement mis sur l'Equateur car ce territoire
correspond au terrain d'étude que j'ai
choisi pour mon futur doctorat.
Ainsi, au niveau de l'Equateur, il apparaît que le
positionnement de l'EMV, la
direction des vents et la température superficielle de la
mer exercent un rôle déterminant sur le
régime pluviométrique.
«Lorsque la ZCIT se trouve au sud de l'équateur
géographique54, les régions côtières
de l'Equateur se trouvent sous l'influence de masses d'air chaud
et humide, en provenance du
nord-ouest, qui engendrent des pluies notables et une
augmentation de la température de l'air.
(...) Les années à Niño, la TSM du bloc55
Niño 1+2 et de l'océan Pacifique oriental est
évidemment supérieure à la moyenne. (...)
Les anomalies des vents sont maximums au nord
où l'affaiblissement des alizés se fait le plus
sentir. Les valeurs mensuelles des vents montrent
que le déplacement vers le sud de la ZCIT est plus
important de 5° de latitude que la normale.
(...) Au niveau du continent, l'analyse des vents dominants
mensuels des années Niño montre
que ces vents sont d'ouest déviés vers le nord et
le sud par la cordillère andine»(Rossel,
1997)56.
Figure n°10 - Situation des vents lors de
deux événements El Niño (1983 et 1992) en Equateur,
une branche est déviée par la cordillère
vers le nord, l'autre vers le sud, d'après Rossel, 1997.
«Ainsi, les excès pluviométriques
observés les années Niño peuvent s'expliquer par le
réchauffement supérieur à la normale du
Pacifique oriental» et par la venue inhabituelle de
vents marins d'ouest chargés en humidité qui
apparaissent lorsque l'EM est établi dans
l'Hémisphère sud. «Ces anomalies favorisent la
formation et le déplacement de masses
nuageuses vers le continent qui, en s'élevant à la
rencontre de la montagne andine,
provoquent des précipitations»(Rossel, 1997).
54 Phase El Niño
55 Zone rectangulaire délimitée sur l'océan
aux abords des côtes équatoriennes (0-10°S, 90-80°W)
56 ROSSEL F., (1997), Influence du Niño sur les
régimes pluviométriques de l'Equateur, pp. 175 et 185.
27
F. Rossel a en outre cartographié l'influence du
phénomène EL Niño sur la
pluviométrie en Equateur (figure n°11). Il ressort
que c'est évidemment la marge côtière qui
est la plus influencée alors que plus à l'est
l'effet s'amoindrit. Le secteur à l'ouest de la
Cordillère est en conséquence touché par de
sérieuses inondations.
Figure n°11 - Influence du
phénomène El Niño sur les précipitations
annuelles en Equateur, d'après F. Rossel, 1997
28
En ce qui concerne le Pérou (figure n°12), les
intempéries extrêmes qui surviennent en
phase ENOA diffèrent du nord au sud. La région
septentrionale enregistre un excédent
pluviométrique marqué à l'origine des
inondations. En contrepartie, le sud est atteint par de
graves sécheresses.
Figure n°12 - Carte de localisation des
répercussions initiales directement associées aux
événements hydrométéorologiques
extrêmes lors de la phase ENOA 1982-83 au Pérou,
d'après CEPAL, 1983.
29
En Bolivie, on observe lors des phases négatives de l'IOA,
des déficits hydriques plus
ou moins prononcés sur l'Altiplano (figure n°13).
Inversement, l'orient bolivien est touché
par des inondations notamment dans le département de Santa
Cruz imputables au
débordement des rivières en crue compte tenu des
hauteurs d'eau élevées précipitées.
Figure n°13 - Localisation des
régions affectées par la sécheresse et les inondations
survenues
en Bolivie en 1982-83, d'après CEPAL, 1983.
Cependant, même si elles ont une trame commune, les
anomalies des régimes hydrométéorologiques
imputables aux ENOA ne se produisent pas systématiquement
dans les
mêmes secteurs et avec la même intensité selon
les épisodes El Niño.
30
3 / - Des manifestations climatiques inhabituelles
spécifiques à chaque El
Niño
Nous l'avons vu, il n'existe pas dans leur naissance, leur
déroulement et leur
récession, d'événement El Niño qui
suive un schéma résolument classique. Par conséquent,
les répercussions sur les régimes
hydro-météorologiques seront à chaque épisode
différentes.
Ainsi, une zone exempte d'inondations peut très bien la
fois suivante être sévèrement affectée
et vice versa. A titre indicatif voici deux exemples choisis
parmi de nombreux cas qui
permettent d'illustrer cette thématique.
J. Ronchail57 indique par exemple que «le déficit
pluviométrique sur l'Altiplano
bolivien est variable d'un événement ENSO à
l'autre. On enregistre un déficit généralisé et
important sur l'Altiplano pendant les saisons de pluies 1966-67
et 1982-83 et plus localisé en
1957-58, tandis que les conditions pluviométriques se sont
avérées proches de la normale en
1972-73 (autre année à Niño)».
Par ailleurs, sur la côte nord-équatorienne,
à proximité de la ville d'Esmeraldas58,
l'excédent pluviométrique a été
beaucoup moins prononcé en hiver 1982-83 que lors du
dernier El Niño comme le montre le tableau suivant :
Figure n°14 - Comparaison des
précipitations à Esmeraldas (Equateur) en hiver 1982-83 et
1997-98,
D'après des données de l'INAMHI59 in «PERRIN,
JANEAU, PODWOJEWSKI60, 1998».
Au sortir de cette étude, il apparaît que de
multiples modifications des régimes
hydrométéorologiques
habituels se produisent lors de l'avènement des
épisodes El Niño en
Amérique Latine. Ces perturbations vont être
à l'origine d'une première série d'aléas
«naturels» que sont d'une part les inondations et
d'autre part les sécheresses. Qui plus est, la
variabilité de la magnitude, de l'étendue et de la
localisation de ces répercussions est grande
selon les événements ENOA ce qui complique les
estimations et donc les possibilités de
prévention et de mitigation des catastrophes.
Cette première série de manifestations climatiques
extrêmes va à son tour jouer un rôle
capital sur l'évolution des milieux morpho-dynamiques des
régions concernées.
57 RONCHAIL J., 1995, L'aridité sur l'Altiplano bolivien,
in Sécheresse, N°1, Vol. 6, mars 1995, pp. 45-51.
58 Se référer à la figure n°15.
59 Instituto Nacional de Meteorología e Hidrología,
cf. Liste des sigles en annexes.
60 PERRIN J.-L., JANEAU J.-L., PODWOJEWSKI P., 1998,
Deslizamientos de tierra, inundaciones y flujos de
lodo en Esmeraldas, Diagnóstico general de la
situación actual de la ciudad, Mayo 1998, Misión de expertos,
Orstom, Embajada de Francia en Ecuador, pp. 1.
Mois 1982 - 83 1997 - 98 Moyennes (1980 - 1996)
décembre 99,2 232,3 (record) 33
janvier 225,7 306,9 130,2
février 358 425,5 199,2
mars 198,6 334,8 117,5
Total 881,5 1299,5 479,9
31
B / - Les effets sur le milieu environnemental
Outre la première série d'effets induits
(sécheresses et inondations) préalablement
abordée, les bouleversements climatiques vont
entraîner par ailleurs maints impacts sur les
milieux physiques. L'on observe bien souvent un
enchaînement d'aléas dont l'action
combinée contribuent à influer de manière
très nette les dynamiques des milieux
environnementaux.
1 / - Les glissements de terrain
Les excédents pluviométriques observés en
Equateur et au nord du Pérou lors des
épisodes El Niño favorisent en premier lieu le
ruissellement à l'origine des crues et des
inondations et en second lieu l'infiltration massive d'eau dans
les sols. Cette imbibition
excessive va être à l'origine d'une sursaturation
des formations superficielles en eau qui
contribue à réduire la résistance au
cisaillement des matériaux et à diminuer ainsi leur
cohésion. En conséquence, l'on enregistre une
occurrence de glissements de terrain beaucoup
plus élevée lors des phases négatives de
l'IOA dans les régions susmentionnées.
Néanmoins, la mise en mouvement de matière est
également conditionnée par bon
nombre de paramètres tels que la valeur des pentes, la
composition lithologique des
formations, la couverture végétale, la
répartition et la quantité d'eau précipitée...
Aussi, des
régions sont-elles plus susceptibles d'être
concernées. Par ailleurs, les anomalies
hydrométéorologiques
n'étant jamais identiques selon les
événements ENOA, l'apparition de
glissements de terrain ne s'effectuera pas nécessairement
aux mêmes endroits d'un épisode à
l'autre.
A. Rivera61 observe par exemple que la quantité d'eau
précipitée à Esmeraldas (au
nord de l'Equateur, voir figure n°15)62 entre janvier 1982
et février 1983 a été de 1 522 mm
contre 2 436 pour la même période en 1997-98. Il
poursuit en notant qu'il ne s'était pas
produit, il y a 16 ans, autant de glissements que lors du dernier
phénomène, période au cours
de laquelle plusieurs centaines d'accidents ont été
répertoriées. Il en conclue qu'en 1982-83,
la quantité d'eau précipitée a
été quasi-équivalente à la valeur de
l'évapotranspiration réelle et
qu'il n'y a pas eu les conditions de saturation
nécessaires à la déstabilisation des versants
comme cela a été le cas en 1997-98.
La carte de la page suivante (figure n°15) illustre à
titre d'exemple les impacts du El
Niño 1982-83 sur le milieu physique en Equateur (outre les
zones inondées, sont localisés les
secteurs affectés par des éboulements, des
glissements de terrain, des coulées boueuses,...).
Esmeraldas se situent dans un secteur sensible (les formations
sont en grande majorité
argileuses de type smectites, absorbantes et expansives).
L'érosion y est très active ce qui
explique la survenue de glissements de terrain compte tenu des
hauteurs d'eau précipitées lors
du dernier événement El Niño.
61 Ingénieur au Département Technique de la
Défense Civile Equatorienne.
62 RIVERA A.M., 1998a, Teoría del deslizamiento que
produjo la ruptura del oleoducto y poliducto en la ciudad
de Esmeraldas, in Revista del Colegio de Ingenieros
Geólogos de Minas y Petroleos, CIGMYP, N°12, 1p.
32
Figure n°15 - Carte localisant les impacts
du El Niño de 1982-83 sur le milieu physique en Equateur,
d'après Pourrut, 1993, «L'effet ENSO sur les
précipitations et les écoulements au XXème siècle
en Equateur »
Les enregistrements de la base de données DesInventar63
permettent par ailleurs de
montrer l'augmentation du nombre de glissements de terrain qui
surviennent en période El
Niño. Un graphique, avec en abscisse les années et
en ordonnée le nombre de mouvements en
masse, permet de visualiser cette relation (Figure n°16).
Toutefois, le rapport n'est pas
toujours direct et immédiat. Il peut en effet exister un
décalage. L'abondance des pluies peut
par exemple contribuer dans une premier temps à augmenter
l'instabilité des terrains.
63 Base de données de la Red, Réseau
d'études en sciences sociales pour la prévention des
désastres (voir
glossaire).
33
Au cours de l'année suivante des précipitations
même moyennes peuvent suffire à
mettre en mouvement les formations saturées au
préalable. Qui plus est, le graphique met en
exergue la hausse de ce type de manifestations au cours des 10
dernières années. On pourrait
l'expliquer tout d'abord par l'intensification de l'occurrence
des phénomènes El Niño, étudiée
dans le premier chapitre, ou en second lieu par un recensement
plus exhaustif des aléas64.
Figure n°16 - Nombre de glissements de
terrain recensés en Equateur depuis 1988, d'après les
enregistrements
de la base de données DesConsultar, fournis par Gloria
Roldán de la Defensa Civil de Ecuador.
2 / - Les modifications des traits de côte
L'avènement d'une phase ENOA est associé à
des fluctuations des niveaux marins,
nous l'avons vu dans un premier temps sous l'impulsion des
alizés et aussi par l'intermédiaire
de la pression atmosphérique65.
Aux abords de la côte pacifique du nord de
l'Amérique du Sud, l'on mesure une
hausse du niveau marin qui débute en octobre-novembre de
l'année t 0 et qui dure jusqu'à
mai-juin voire juillet de l'année suivante (t+1) comme
l'indique la figure n°16.
Figure n°17 - Variations du niveau de la
mer observées à La Libertad (Equateur) en 1982-83,
d'après les données de l'INOCAR in Nouvelot J.-F.
et Pourrut P., 1985.
64 Cette thématique fera l'objet d'un paragraphe de
discussion en III
65 à une variation d'1 hPa correspond une hausse / baisse
d'1 cm du niveau de la mer, cf. partie I/B/1/a
Evolution du nombre de glissements de
terrain en Equateur entre 1988 et 1998
0
10
20
30
40
50
60
1988
1989
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
1997
1998
Années à Niño,
d'après Rossel,
1997
34
En conséquence, les dynamiques côtières vont
être profondément modifiées dans le
sens où le pouvoir érosif de la houle est fortement
augmenté lors des surcotes marines. Ainsi,
il est fréquent d'observer dans certains secteurs le repli
très net du littoral. Toujours est-il que
ce recul des plages n'est en aucun cas
généralisable puisque d'autres rivages connaissent à
l'opposé une progradation notable de leur ligne de
côte. Plusieurs facteurs participent à ces
évolutions. Tout d'abord, la dérive littorale
contribue d'un côté à éroder certaines plages et
d'un autre côté à en alimenter d'autres en
sédiments. Cette dérive littorale peut très bien
être
inversée comme c'est le cas le long des côtes
équatoriennes lors des événements El Niño. En
temps normal, le courant marin dominant le long des côtes
provient du sud en continuité avec
le courant froid de Humboldt. Lorsque se déclenche une
phase ENOA, en même temps que
migre l'EMV vers le sud, un courant marin arrive cette fois du
nord en continuité avec le
courant de Californie (figure n°4). Les cours d'eau
représentent également un autre élément
influent. A cause des pluies incessantes occasionnant des
débits extrêmement élevés, les
fleuves déversent un volume considérable
d'alluvions dans la mer.
Au niveau de l'Equateur, les surcotes marines, l'inversion du
sens de la dérive littorale
et l'apport volumineux par les cours d'eau en sédiments
continentaux dans la mer, jouent un
rôle déterminant sur les dynamiques érosives
du littoral.
Un travail a été mené sur cette
thématique au nord du Pérou. Je propose de l'aborder
en vue d'illustrer ce type de phénomènes physiques
qui, en dépit des profondes modifications
environnementales qu'ils entraînent, demeurent
malgré tout peu étudiés.
Figure n°18 - Evolution
géomorphologique de la zone littorale de Puerto Pizarro (au nord du
Pérou), mise en
évidence de la formation d'un cordon littoral au cours du
XXème siècle, d'après N. Teves66, 1993.
66 Teves N., 1993, Erosion and accretion processes during El
Niño phenomenon of 1982-83 and its relation to
previous events, in Bull. IFEA, Tome 22, No 1.
35
«Les cordons littoraux de l'Holocène qui se trouvent
au nord de l'embouchure des ríos
Chira, Piura et Santa et à Colán, se seraient
formés grâce à l'apport massif de sédiments
fluviaux au cours d'un tel événement important de
Niño. Une comparaison entre les volumes
transportés par le río Jequetepeque au cours
d'événements ENSO dans les 20 dernières
années, indiquerait qu'il y aurait une relation entre
l'intensité du phénomène El Niño et le
volume de sédiments transportés» (Teves,
1993).
Cette analyse met l'accent sur le fait que d'une part ce sont
surtout les événements
extrêmes qui ont une certaine efficacité en tant que
processus géomorphologique et que
d'autre part, l'évolution de la ligne de côte est
commandée par une série d'aléas physiques
amont qui forment un enchaînement de
phénomènes inhabituels et puissants. En premier lieu,
les excédents pluviométriques concourent à
accroître les lames d'eau écoulées, le débit des
rivières, l'infiltration et donc l'imbibition des sols
favorisant les mouvements en masse
susceptibles de fournir de la matière à la
rivière au même titre que le sapement des berges.
Cette charge solide transportée qui débouche en
mer, est remaniée sous l'action conjuguée de
la houle et de la dérive littorale et contribue à
modeler de nouveaux traits de côte.
36
3 / - Les changements du tracé des cours d'eau
Les débits colossaux des cours d'eau résultant des
excédents pluviométriques qui
s'abattent sur certains endroits du monde lors des
événements El Niño, vont également influer
très distinctement la dynamique morphologique du lit des
rivières. Une étude a été entreprise
par N. Teves5 à propos de cette thématique sur un
cours d'eau nord-péruvien, le río Piura
(figure n°18). Il apparaît de manière
schématique que les crues entraînent le sapement des
berges et le remaniement d'une partie de la charge
déposée sur le fond du lit aboutissant à son
surcreusement compte tenu de la compétence
exceptionnellement élevée de la rivière.
Figure n°19 - Evolution latérale et
verticale du tracé du Río Piura au nord du Pérou
suite à l'occurrence de l'épisode El Niño de
1982-83, d'après N. Teves, 1993.
37
Jusqu'à présent, dans ce deuxième chapitre,
il a été uniquement question des
répercussions des aléas extrêmes
associés aux phases ENOA sur le plan physique abiotique
(anomalies hydrologiques, incidences sur le milieu
environnemental non vivant). Mais, il est
évident que la faune et la flore vont également
être concernées par ces effets induits
puisqu'elles font partie intégrante du système
écologique global.
4 / - Impacts sur le monde animal et
végétal
Il s'agit dans ce paragraphe d'aborder quelques
répercussions ayant trait au monde
zoo- et phyto-biologique car nous le verrons par la suite,
certaines d'entre elles auront un rôle
capital pour les activités humaines (ressources
potentielles).
Les ENOA comportent, nous l'avons décrit au
préalable, une composante aérologique
et une composante océanique qui se singularisent des
conditions habituelles. Les courants
maritimes connaissent une modification de leur circulation
normale (cf. I/B/1/c) qui va influer
directement la vie biologique marine. Ces bouleversements des
écosystèmes marins sont à la
mesure de l'immensité de cet océan et de
l'implication profonde qu'ont les événements El
Niño dans cette variabilité. Cette envergure motive
d'ailleurs la réalisation de cette partie.
Le Pacifique équatorial central et oriental
présente la particularité de concentrer un
upwelling côtier et un upwelling équatorial. Cette
prédisposition fait de cet écosystème marin
un espace extrêmement riche sur le plan de la
biodiversité.
«L'upwelling équatorial de pleine mer et l'upwelling
côtier, le long du littoral chilénopéruvien
se repèrent par la turbidité et la couleur des eaux
qui sont significatives de
l'abondance de plancton. Les processus d'upwelling assure la
remontée d'éléments nutritifs,
premier maillon de la chaîne alimentaire» (Moreau67,
1995). Lors des phases négatives de
l'IOA, le courant marin anormalement chaud migre davantage vers
le sud le long de la côte
péruvienne inhibant ainsi la remontée des eaux
froides. Or ces eaux plus chaudes contiennent
des éléments nutritifs en quantité bien
moindre. Cette carence introduit une rupture dans la
chaîne écologique et commence par provoquer la mort
du zooplancton et du phytoplancton.
Par voie de conséquence, les populations pélagiques
côtières en premier lieu et l'avifaune en
second lieu pâtissent à leur tour de ce manque de
nourriture et l'on observe la disparition ou la
migration de la plupart des espèces animales le long de la
côte péruvienne.
«The nearshore marine fauna shows different kinds of reponse
when exposed to
environmental changes associated with El Niño phenomenon.
In function of their ability to
adapt themselves to variations of sea-water temperature,
salinity, dissolved oxygene, currents,
sediment influx, food availability, etc., the distinct species
may survive, migrate or die (J.
Macharé et L. Ortlieb68, 1992).
67 MOREAU E., 1995, Synthèse du phénomène El
Niño/Oscillation Australe, Mémoire de DEA.
68 MACHARÉ J., ORTLIEB L., 1992, Recent research on
records of former El Niño events in Perú, in « Paleo
ENSO Records » - International Symposium, Extended
Abstracts, L. Ortlieb et J. Macharé Ed., Orstom-
Concytec, Lima, March 1992, pp. 177-183.
38
Les coraux subissent également des perturbations comme
l'explique J. Merle69. «Thus
it is possible to associate the bleaching syndrome and death of
coral with the general warming
of surface waters in tropical ocean which occurs during an El
Niño phenomenon».
Sur les continents, les anomalies
hydro-météorologiques vont sans controverse avoir
des incidences sur la flore et la faune naturelles mais aussi sur
l'élevage et les cultures... En
effet, qu'il s'agisse d'un déficit ou d'un excédent
hydrique, dans les deux cas, ces
manifestations inhabituelles vont entraîner des effets plus
ou moins néfaste sur la végétation
et sur le développement des espèces animales. La
sécheresse, observée par exemple au sud du
Pérou et sur l'Altiplano bolivien engendre des
problèmes de croissance végétale et provoque
même la mort de certaines espèces sensibles. Les
inondations, là encore mettent à mal de
nombreuses plantes qui, submergées par les eaux,
dépérissent rapidement70.
Les écosystèmes océaniques et continentaux
subissent donc un certain nombre de
dysfonctionnements qui vont dès lors se répercuter
sans conteste sur les activités
anthropiques.
Les deux premières parties ont traité
essentiellement de thématiques relevant de
la géographie physique. Dans le premier chapitre,
je me suis appliqué à introduire le
système naturel complexe d'interrelations qui
couple une composante océanique et une
composante aérologique déterminant le
phénomène El Niño. Nous avons vu que son
avènement s'accompagne d'une modification
très nette des circulations atmosphérique
et marine moyennes du domaine Pacifique étendu,
conduisant notamment au
déplacement de l'EM, structure pluviogène,
en direction du sud. Nous avons également
analysé l'augmentation de l'intensité et de
la récurrence des phénomènes amorcée
dans
les années 1970. En continuité, dans le
deuxième chapitre, nous avons étudié le fait
que
ces changements de circulations aérologiques et
océaniques entraînent de multiples
perturbations des régimes
hydro-météorologiques habituels, notamment par le biais
de
l'EM, dans les régions intertropicales. Ces
bouleversements sont à l'origine d'une
première série d'aléas
«naturels» que sont d'une part les inondations et d'autre part
les
sécheresses. L'Amérique Latine a
été retenue comme lieu d'étude car c'est une
région
du monde où le phénomène est connu
depuis plusieurs siècles et où ses incidences sont
particulièrement bien identifiées. Cette
première série de manifestations climatiques et
marines extrêmes joue à son tour un
rôle capital sur l'évolution des milieux
morphodynamiques
et sur les écosystèmes océaniques et
terrestres qui enregistrent de profondes
ruptures dans leur fonctionnement ordinaire, le tout
formant un enchaînement
complexe d'aléas. A titre d'exemple, il a
été mis en évidence la corrélation qui
existe
entre l'occurrence des glissements de terrain et
l'avènement des épisodes El Niño.
En tant que géographe, ces modifications de
l'environnement physique et
biologique permettent de faire la transition en
intégrant désormais l'homme, dans la
mesure où ce dernier occupe et aménage le
cadre physique sujet à des mutations
périodiques au cours des années à
Niño mais aussi dans la mesure où il exploite les
ressources (là encore fluctuantes) de cet
environnement. Cette thématique s'inscrit de
manière explicite dans la problématique de
l'interface Nature/Sociétés.
69 MERLE J., 1997, South Pacific climate variability and its
impact on low-lying islands, Tema 2b, Art. 14
Pag.1, in Seminario Internacional, Consecuencias
climáticas e hidrológicas del evento El Niño a escala
regional
y local, Incidencia en América del Sur, Memorias
Técnicas, Orstom-INAMHI, noviembre de 1997, Quito.
70 Cette thématique sera détaillée dans le
chapitre III
39
III / - Les conséquences immédiates et
à terme sur les sociétés :
intérêt d'une approche géographique
en pays andins71
A la suite des deux premiers chapitres plutôt axés
sur des analyses de géographie
physique établissant un aperçu
général des mécanismes des ENOA et des
répercussions
climatiques et environnementales qui leur sont associées,
je propose désormais d'aborder en
continuité logique - la géographie
présentant l'intérêt d'être une science
pluridisciplinaire qui
permet de suivre une démarche systémique -
l'étude des conséquences de ces dérèglements
d'origine naturelle sur les enjeux humains, objectif final de cet
essai. La géographie présente
en outre l'avantage, par l'intermédiaire de la
cartographie, de pouvoir visualiser les
bouleversements que les territoires concernés
enregistrent.
Pourquoi l'Amérique Andine retient-elle notre attention ?
Plusieurs critères
concourent à ce choix. Tout d'abord, les côtes
sudaméricaines présentent l'avantage, nous
l'avons vu, d'être une région où le
phénomène El Niño est connu depuis plusieurs
siècles. Son
avènement et ses incidences sont depuis longtemps
observés et sont donc relativement bien
identifiés. Cela signifie qu'il est possible d'effectuer,
à deux dates différentes des études
comparatives montrant des évolutions.
Dans un deuxième temps, cette région du monde
présente la commodité d'être un lieu
où les mécanismes d'implication des ENOA dans les
dysfonctionnements épisodiques sont
directs. En effet, la composante marine de l'ENOA, qui
entraîne l'interruption de la remontée
des eaux froides le long des côtes, a des
conséquences immédiates sur les activités
halieutiques dont dépendent en grande partie les
économies équatoriennes et péruviennes. La
composante aérologique exerce là encore une
influence directe sur les régimes
pluviométriques (par l'intermédiaire de l'EMV et
des alizés) et donc sur l'occurrence des
inondations ou des sécheresses qui affligent les
activités agro-pastorales do |