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La production imprimée à Angers pendant la période révolutionnaire, 1787-1799


par Cédric Pichot
Université d'Angers - Maîtrise d'histoire du livre
Traductions: Original: fr Source: librapport.org

Disponible en mode multipage

Copyright (c) Cedric PICHOT

Permission is granted to copy, distribute and/or modify this document under the terms of the GNU Free Documentation License, Version 1.2 or any later version published by the Free Software Foundation;

with no Invariant Sections, no Front-Cover Texts, and no Back-Cover Texts. A copy of the license is included in the section entitled "GNU

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Université d'Angers

U.F.R. Lettres, Langues et Sciences humaines

La production imprimée

à Angers

pendant la période révolutionnaire,

1787-1799.

Mémoire de maîtrise d'histoire du livre, Présenté par Cédric Pichot.

Directeur de recherche :

Madame Véronique Sarrazin.

Septembre 2002

Ce mémoire de maîtrise est la propriété de l'Université d'Angers
et ne doit pas être reproduit sans son autorisation.

Sommaire .

Sommaire .

. p. 2

Remerciements .

. p. 3

Liste des abréviations .

.. p. 4

Introduction .

.. p. 5

1ère partie . Les conditions de production et de diffusion de l'imprimé à Angers pendant

la période révolutionnaire, 1787-1799 .

.. p. 9

Chapitre 1 . Les cadres juridiques de la production imprimée en France .

p. 9

Chapitre 2 . Les professionnels des métiers du livre à Angers .

. p. 21

Chapitre 3 . Les principaux clients des imprimeurs .

.. p. 38

2ème partie . Les imprimés .

. p. 53

Chapitre 4 . Les types d'imprimés .

.. p. 53

Chapitre 5 . Le contenu des textes .

p. 67

Chapitre 6 . La forme éditoriale .

.. p. 84

Chapitre 7 . La qualité éditoriale .

. p. 94

3ème partie . Le marché de l'imprimé et ses enjeux .

.. p. 105

Chapitre 8 . La répartition de la production .

p. 105

Chapitre 9 . Les moyens de la concurrence .

.. p. 116

Chapitre 10 . Une manière de véhiculer des idées .

. p. 128

Conclusion .

. p. 136

Annexes .

p.139

Inventaire des sources .

.. p. 165

Bibliographie .

. p. 215

Tables des matières .

p. 223

Remerciements :

Je tiens d'abord à remercier Mme Sarrazin qui m'a beaucoup aidé pour la préparation et la rédaction de ce mémoire, notamment par sa grande disponibilité et ses précieux conseils.

Je remercie aussi sincèrement le personnel de la Bibliothèque Municipale d'Angers, et plus particulièrement Mme Dominique DESCHERE, pour les ouvrages qui m'ont été communiqués avec une facilité qui m'a permis de progresser plus rapidement dans mes travaux. Je remercie également les personnels des Archives Départementales de Maine-etLoire et des Archives Municipales d'Angers, pour les précieux enseignements qu'ils m'ont apportés.

Merci aussi à Matthieu Daudier qui m'a autorisé à consulter son mémoire de maîtrise et m'a ainsi permis de comparer mes résultats avec ceux de la période précédente, celle qu'il a étudiée. Merci encore à Nicolas Rambault pour les renseignements qu'il m'a procurés concernant les Affiches d'Angers.

Je salue, de façon plus globale, toutes les personnes qui m'ont supporté durant la recherche et la rédaction de ce mémoire, plus particulièrement mes parents et amis.

Liste des abréviations :

Abréviations concernant les lieux et livres où se trouvent les textes :

AA : Affiches d'Angers.

ADML : Archives Départementales de Maine-et-Loire. AH : Anjou Historique.

AMA : Archives Municipales d'Angers. AMC : Archives Municipales de Cholet. BMA : Bibliothèque Municipale d'Angers. BNF : Bibliothèque Nationale de France. BUA : Bibliothèque Universitaire d'Angers. BUC : Bibliothèque Universitaire de Cholet. RA : Revue de l'Anjou.

UCO : Université Catholique de l'Ouest.

Abréviations diverses :

l. : livre(s).

s. : sol(s).

s.d. : sans date.

s.f. : sans format.

s.i. : sans nom d'imprimeur. s.p. : sans nombre de pages.

Introduction :

L'histoire de l'imprimé ne peut désormais plus se réduire à la seule production de livres et d'ouvrages : il faut désormais tenter d'insérer cette production dans une économie globale de l'imprimé, qui prenne en compte aussi bien sa circulation que sa production1. Les deux dernières décennies de l'Ancien Régime français sont le temps d'apogée d'une production et d'une demande d'imprimés qui existaient auparavant, mais connaissent alors une croissance prodigieuse, notamment en province. Les périodiques présentent et discutent des questions d'actualité et leur progression témoigne de l'existence d'un champ de l'opinion public important en France. Cependant, les opinions publiques sont véhiculées essentiellement à travers les livres d'opinions, qui ont pour objectif clair et direct d'influencer les esprits d'un maximum de personnes.

Le sujet de ce mémoire de maîtrise est résumé à << La production imprimée à Angers pendant la période révolutionnaire, 1787-1799 >>. L'étude de la production imprimée d'une ville ou d'une région suggère en premier lieu l'établissement d'une liste des imprimés qui y sont produits. Mon corpus se compose de 773 livres et documents administratifs, 792 textes recensés si l'on ne compte qu'une fois chaque périodique et 832 imprimés si on les compte pour chaque année de parution. Celui-ci est rassemblé en fin de volume, dans l'inventaire des sources. Les documents y sont classés par année et répertoriés par nom d'auteur ou par titre lorsque ceux-ci ne sont pas disponibles. A la fin de chaque référence, on trouve le lieu où le document a été trouvé, écrit en abrégé et entre crochets. Cette étude suppose également un examen des différents paramètres qui composent les imprimés, à savoir l'imprimeur, l'année d'édition, le format (...), de chacun. C'est de ces données qu'il est possible de dégager les statistiques nécessaires à l'analyse de cette production.

1 Boutier, Jean, << Livres et imprimés en limousin au 1 8ème siècle : production, diffusion, consommation >>, dans Les imprimés limousins au 18ème siècle, Limoges, Rencontre des historiens du Limousin, P.U.L.I.M., 1994, p. 5.

Pour choisir la date de commencement de mon sujet, je me suis appuyé sur le début des débats sur les réformes : le livre de Louis Viger (document n° 702), qui participe et remporte le concours proposé par l'académie d'Angers (voir le titre du livre), exprime directement le poids trop lourd qui pèse sur un nombre trop faible de gens. C'est pourquoi il peut être considéré comme un départ pour l'esprit révolutionnaire angevin. Ce livre a remporté le concours proposé par l'académie d'Angers en 1787, mais n'a été publié qu'en 1789, certainement en raison de ses idées particulièrement novatrices. De plus, comme c'est le cas pour de nombreuses autres villes françaises, la grande discussion qui anime la période révolutionnaire n'éclot pas à partir de la convocation des états généraux, mais plutôt lors de la réunion de l'assemblée provinciale d'Anjou à partir du 10 juin 17873. J'ai fixé l'autre extrémité de mon sujet en 1799 car c'est avant tout la fin du Directoire, marquée par le coup d'État du 18 Brumaire, la Constitution de l'an VIII et le retour du musellement de la presse en 1800 sous le régime napoléonien. Le 17 décembre de cette même année, le nombre de journaux parisiens est réduit à 13, et diminue encore ensuite.

Les informations sur les imprimés contenues dans le corpus sont recueillies essentiellement à partir des documents conservés aux Archives départementales de Maine-etLoire (ADML), aux Archives Municipales d'Angers (AMA) et à la Bibliothèque Municipale d'Angers (BMA). J'y ai restitué les références des documents selon le modèle bibliographique actuel, c'est à dire en rétablissant les normes présentement en vigueur pour les majuscules et la ponctuation, mais aussi pour l'orthographe, car cela m'a permis de faire un travail plus rapide. En effet, vu que je ne me souciais pas de la façon dont les mots étaient écrits, notamment pour des titres longs comme ceux des textes officiels, j 'ai pu visiter un plus grand nombre de textes. En fait, j 'ai préféré gagner du temps et explorer plus de documents pour tenter de rendre mon travail légèrement plus représentatif de la production angevine de cette époque. C'est pourquoi j'ai suivi les règles paléographiques, rétablissant l'orthographe selon le modèle actuel. Egalement, des erreurs involontaires dans les textes inventoriés n'ont pas été corrigées avant l'impression ; je ne pouvais pas pour autant les restituer. Le plus simple était donc de transcrire dans l'orthographe actuelle. J'ai également précisé, en fin de paragraphe et entre crochets, l'endroit où j 'ai trouvé chaque ouvrage, afin que d'autres personnes, étudiants ou chercheurs, puis sent utiliser mon travail.

Il est impossible de prétendre que ce corpus soit réellement représentatif de la production imprimée angevine durant la période révolutionnaire. Cependant, compte tenu de

2 Discours sur cette question : quels sont les moyens d 'encourager le commerce à Angers ?, Mame, 1789.

3 LEBRUN, François (dir.), Histoire d 'Angers, Toulouse, Privat, 1984.

l'importante quantité de documents dénombrés et des difficultés à trouver de nouveaux documents à la fin de ce travail, il semble peu probable qu'un grand nombre de ceux-ci n'aient pas été visités et que les statistiques établies soient éloignées de la réalité. Ainsi, la majorité des textes officiels provient des Archives Départementales de Maine-et-Loire, tandis que la plupart des livres proprement dits vient de la Bibliothèque Municipale d'Angers.

Les mots placés entre crochets dans les titres d'ouvrages sont les mots qui n'étaient normalement pas présents dans ces titres mais qui ont été ajoutés dans le but d'assurer une bonne compréhension au lecteur. Egalement, les titres donnés dans les notes de bas de pages dans le texte sont abrégés, mais ils sont complets si l'on se réfère au corpus qui se trouve en fin de volume. Si certains titres sont identiques, ils ont été rigoureusement vérifiés et sont réellement différents de leurs homonymes, généralement soit par leur nombre de pages et par leur format simultanément.

Un sujet consistant à recenser et analyser la production imprimée d'une ville durant la période révolutionnaire présente différents intérêts majeurs. Il permet avant tout de comprendre comment se déroulait la vie éditoriale pendant la période révolutionnaire afin de saisir quelle était l'activité intellectuelle dans cette ville à ce moment. Le but est aussi de connaître quelle était l'utilisation qui était faite du livre durant une décennie de fermentation intellectuelle telle que cette période : l'imprimé était-il un bon moyen de véhiculer des idées ? Ainsi, il est important de connaître les opinions des personnes de cette période, surtout celles qui vivent au sein du milieu intellectuel, afin de connaître l'état d'esprit ambiant. Egalement, l'évolution des mentalités amène les lecteurs à délaisser les ouvrages à caractère religieux pour s'orienter vers la politique. On assiste donc à une évolution des préoccupations. De plus, ce type de sujet aborde certains aspects de l'histoire éditoriale, dans le but de découvrir quelle était la qualité des livres avant et si elle s'est dégradée ou améliorée. Enfin, il permet d'approcher les opinions des personnes de cette époque pour tenter de cerner l'esprit de cette fin de siècle. La finalité de ce mémoire doit être de constater ce qu'a produit chaque imprimeur, mais aussi d'observer le fonctionnement de l'imprimerie à Angers pendant la Révolution, d'interpréter les apparitions et disparitions d'imprimeurs et de libraires, ...

Les difficultés de ce type de sujet sont principalement d'obtenir un panel représentatif de la production réelle de la ville, tant en matière de formats que de types de documents. Le principal problème réside dans la difficulté de savoir quelle est la proportion des textes que l'on a visités. Ainsi, bien que je pense avoir visité une grande majorité des fonds, il est possible qu'un certain nombre de documents m'aient échappé, notamment aux Archives

Départementales de Maine-et-Loire, en raison du manque de temps. Egalement, certains fonds ont disparu ou sont momentanément indisponibles.

L'apparition des années révolutionnaires (l'an I de la liberté, 1789-1790) et républicaines (l'an I de la République, 1792-1793) peuvent présenter certains problèmes pour la datation des ouvrages : il est parfois difficile de savoir si un livre est produit en 1793 ou en 1794 s'il est daté de « l'an II de la République ». De plus, il faut prendre garde à ce type de précision qui risque d'induire en erreur la personne non-avertie. Cependant, pour un certain nombre de textes, il est possible de retrouver, par leur contenu, l'année durant laquelle ils ont été imprimés. Néanmoins, il reste souvent difficile d'obtenir une certitude pour la date d'impression des textes rédigés en fin d'année.

En fait, ce mémoire comprend d'abord une étude des conditions de production et de diffusion de l'imprimé à Angers pendant la période révolutionnaire. Celle-ci repose sur l'examen des cadres juridiques de la production imprimée angevine, le recensement des professionnels des métiers du livre qui y sont présents et les principaux clients des imprimeurs. La seconde partie examine directement les imprimés, à travers leurs différentes sortes, leurs contenus, ainsi que leur forme et leur qualité éditoriales. La dernière partie concerne le marché de l'imprimé et ses enjeux, dont l'observation est faite à partir de la répartition de la production entre les imprimeurs, des moyens de la concurrence et de l'imprimé considéré comme un moyen de diffuser des idées.

1ère partie : Les conditions de production et de diffusion de l'imprimé à
Angers pendant la période révolutionnaire, 1787-1799 :

Durant la période révolutionnaire, suivant le gouvernement qui dirige le pays, la production et la diffusion de l'imprimé sont extrêmement variables. En effet, selon son autorité, le pouvoir politique tente de diminuer l'influence de l'imprimé. Il est donc indispensable de rappeler quels sont les moyens de production et de diffusion de l'imprimé en France, et plus particulièrement à Angers, afin de comprendre les différences majeures avec la période précédente. Pour cela, il faut d'abord connaître les cadres juridiques de la production imprimée en France, afin de savoir quel est le degré de liberté accordé aux employés du livre. Ensuite, il est nécessaire de repérer quels sont les différents métiers du livres représentés à Angers pendant cette période et qui sont leurs employés. Enfin, il s'agit de distinguer les principaux types de clients des imprimeurs, ceux qui leur commandent les impressions, afin de préparer l'analyse concernant les imprimés.

Chapitre 1 : Les cadres juridiques de la production imprimée en France :

Ce chapitre se donne comme but de constater les différentes phases d'autorisation et de restriction de la production, c'est à dire de découvrir les différents régimes auxquels est soumis l'imprimé durant la période révolutionnaire4. Dans ce but, il faut donc présenter le contexte révolutionnaire, tel qu'il apparaît au niveau national et à Angers, afin d'expliquer le rôle de chacun des protagonistes de l'édition, auteurs comme imprimeurs, libraires et autres. C'est pourquoi cette étude porte successivement sur les quatre principales périodes de l'époque révolutionnaire, c'est à dire la fin de l'Ancien Régime, de 1787 à 1789, les débuts de la Révolution, de 1789 à 1792, la Terreur, de 1792 à 1794, enfin, la convention thermidorienne et le Directoire, de 1794 à 1799.

4 Ces constatations ne sont qu'un rappel introductif de ce mémoire, puisqu'elles sont globalement connues grâce aux travaux cités dans ce chapitre.

I- La fin de l'Ancien Régime, la conquête de la liberté (1787-1789) :

Si la période qui s'étend de 1787 à 1789 correspond à la fin de l'Ancien Régime, elle se caractérise aussi par la véritable transition vers la Révolution. Effectivement, la période révolutionnaire ne commence pas précisément en 1789, mais elle se prépare durant le demi siècle qui la précède, voire plus. Afin de le constater, nous verrons d'abord les causes de la stagnation subie par les éditeurs à ce moment, puis la transmission d'idées qui a lieu à la fin de l'Ancien régime, enfin, l'influence de la convocation des états généraux sur la généralisation de l'intérêt pour le débat public, donc pour la lecture.

A- L'édition sous l'Ancien Régime :

Jusqu'à la Révolution, l'édition est strictement réglementée. Elle est limitée par le système des corps de métiers qui empêche le nombre de professionnels du livre de se multiplier selon leur volonté. De plus, elle est régie par le système des privilèges qui assure à l'imprimeur l'exclusivité des commandes de certains clients, contre des livraisons dans des délais optimaux pour ces dernier. Enfin, elle est maintenue sous un contrôle étroit, celui de la censure, qui contrôle le respect des imprimés envers les bonnes moeurs et les autorités.

Sous l'Ancien Régime, il n'est permis qu'à un nombre limité de personnes d'intégrer un corps de métier : celles-ci sont choisies par les membres de la corporation qui décident du moment opportun pour intégrer un nouveau membre. Ainsi, pour accéder à un poste d'imprimeur, il faut obtenir le diplôme équivalent qui est décerné par le corps de métiers de la ville. Néanmoins, même si elle est encore présente jusqu'à la fin de 1788 ou au début de 1789, la censure n'est plus toujours efficace.

Le régime des privilèges est bouleversé par l'arrêt pris le 30 août 1777. Après cette date, les privilèges ne peuvent « plus être accordés que pour les livres nouveaux, les réimpressions ne faisant l'objet que de permissions simples excluant tout monopole »5. Cette mesure est prise à l'encontre des libraires parisiens qui s'accaparent les privilèges et le marché provincial. Dès le mois de mars 1790, aucun privilège n'est donc plus accordé. Cette situation nouvelle favorise simultanément les auteurs et les imprimeurs provinciaux, les premiers n'étant plus contraints à céder leurs droits d'auteur sur leurs livres pour les faire imprimer, les seconds ayant de ce fait un surcroît de travail et donc de prospérité.

5 CHARTIER, Roger, MARTIN, Henri-Jean, Histoire de l 'édition française, T. II, Le livre triomphant, 1660- 1830, Paris, Promodis, 1984, 654p.

Enfin, le système de la censure constitue une lourdeur administrative importante : chaque texte doit obtenir l'approbation d'un censeur et une permission administrative avant de paraître. Cette contrainte ne reflète pas un obstacle important pour la majorité des imprimés, mais c'est un procédé qui devient contraignant pour publier un texte de circonstance, surtout que ces derniers se multiplient. Néanmoins, c'est le poids de ce fonctionnement qui le fait éclater entre la fin de 1788 et le début de 1789, puisqu'il ne parvient plus à contrôler tous les textes, du fait de sa lenteur, et doit donc avouer son incapacité à continuer de les vérifier.

B- La transmission des idées :

Cette période est marquée par un intérêt particulier pour les débats d'intérêt public. L'Académie d'Angers, qui propose en 1787 un concours sur la question << quels sont les moyens d'encourager le commerce à Angers ? >>, attribue son prix, à la fin de l'année, au Discours de Louis Viger (texte n° 7Ø6) . C'est alors un programme tout à fait révolutionnaire qu'elle récompense, puisque cet avocat suggère de diminuer l'oppression du peuple en éliminant de nombreux avantages des deux ordres privilégiés, afin de faciliter le fonctionnement de l'économie de base. Cependant, ces idées ne sont pas diffusées avant la Révolution, puisque ce livre n'est publié qu'en 1789.

Egalement, le pouvoir royal, qui détenait auparavant le monopole des questions concernant la réforme de l'Etat, est alors submergé par la quantité de propositions d'adaptation du système politique. Par exemple, le texte n° 697 propose << de réclamer (...) l'établissement d'une constitution (...) [afin] que tous les citoyens soient également protégés par la loi et ne dépendent d'aucune autre puissance >>. Des intellectuels, en l'occurrence Jean-Antoine Vial, font donc des reproches au système, suggèrent des solutions et trouvent probablement des lecteurs pour véhiculer leurs idées. C'est justement cette contestation politique et sociale, qui << nie la prétendue représentativité des parlements >>8, qui contraint le Roi à réunir les états généraux, à doubler le nombre de voix du Tiers état et à comptabiliser

6 Discours sur cette question : quels sont les moyens d 'encourager le commerce à Angers ?, Mame, 1789.

Les documents appartenant au corpus établi au cours de ce mémoire sont cités dans les notes de bas de pages avec un titre abrégé, le nom de l'imprimeur et l'année d'édition. Cependant, ils sont intégralement cités dans l'Inventaire des sources qui se trouve à la fin du mémoire, précédés de leur numéro de référence.

7 Instructions et pouvoirs donnés par messieurs les gentilshommes de la sénéchaussée de Saumur (...) à leurs députés aux états (...) généraux du royaume, convoqués à Versailles au 27 avril 1789, Mame, 1789.

8 BLUCHE, Frédéric, RIALS, Stéphane, TULARD, Jean, La Révolution française, P.U.F., Que sais-je ?, 1989, 5ème éd., 1998.

ces dernières par tête. On retrouve ces revendications dans des documents angevins tels que les textes n° 1 29 et 1710, datant de 1788, et 72511, dont on ignore la date de publication.

C- Les états généraux de 1788 :

A la fin de l'été 1788, Louis XVI annonce la convocation des Etats généraux. Cependant, dès le 5 juillet 1788, un arrêt du conseil convie les personnes les plus instruites << à adresser à M. le garde des Sceaux tous les renseignements et mémoires sur les objets >> qui doivent faire l'objet de débats aux Etats généraux. Une nuée d'imprimés se répand alors sur le territoire français : tous les problèmes du droit public sont débattus par tous. Des textes éphémères vulgarisent, pour se faire entendre du peuple, les principes philosophiques et encyclopédiques. En tête des réformes que l'on préconise pour marquer l'avènement de temps nouveaux figure la liberté de la presse, << la liberté sans laquelle les autres ne seront jamais

acquises >>12.

Comme Richelieu lors des derniers Etats généraux, ceux de 161413, les personnes qui ont la possibilité financière de faire publier des pamphlets tentent de répandre leur opinion, afin de la voir triompher. Dès le mois de juillet 1788 et l'annonce de la convocation prochaine des états généraux, de nombreux libelles viennent influencer les esprits pour la rédaction des cahiers de doléances. Le 19 mai 1789, la pression de l'opinion et l'abondance des textes sont telles que les autorités doivent se résigner à laisser se diffuser ces libelles14. En moins d'un an, entre juillet 1788 et juin 1789, la censure disparaît complètement.

A Angers, dès 1788, on voit apparaître des textes qui s'immiscent dans le débat public et national qui s'instaure au sujet de l'Etat. Ainsi, dès cette année, quatre documents sur 12, soit un tiers, ont pour sujet principal les Etats généraux : ce sont les textes n° 1215, 1416, 1917 et 2218. Ils donnent diverses opinions sur la légitimité des Etats provinciaux et généraux et sur les modalités selon lesquelles ils doivent être convoqués, ainsi que des débuts de doléances. Mais le Roi est en partie responsable du débat qui s'instaure, puisqu'il a demandé des avis

9 Arrêté de l'ordre des avocats du présidial d'Angers (...) ayant pour titre : Mémoire pour le rétablissement des états particuliers de la province, Pavie, 1788

10 Extrait du procès-verbal de l'Assemblée générale de la ville d'Angers, du 24 décembre 1788, Mame, 1788.

11 Avis au Tiers-Etat de la province d'Anjou, s.i., 1789.

12 Selon l'expression de Mirabeau.

13 MARTIN, Henri-Jean, Le livre français sous l'Ancien Régime, 1987, Promodis, p. 143.

14 ALBERT, Pierre, Histoire de la presse, P.U.F., Que sais-je ?, 1970, 9ème éd., 2000.

15 Arrêté ... : Mémoire pour le rétablissement des états particuliers de la province. (21 novembre), Pavie, 1788.

16 Assemblée générale pour avis sur formation ou rétablissement des Etats particuliers de cette province, Mame, 1788.

17 Analyse de la brochure intitulée : Des conditions nécessaires à la légalité des Etats-Généraux, Mame, 1788.

18 Des conditions nécessaires à la légalité des Etats Généraux, Mame, 1788.

pour savoir si une assemblée provinciale d'Anjou devait être rétablie. Le texte n° 14 est une réponse directe à cette question. Ainsi, ce n'est plus le Roi qui rappelle les conditions de convocation des états généraux, puisque le peuple s'accapare véritablement du débat et espère faire reconnaître ses droits. A Angers, le débat sur la réforme de l'Etat est instauré dès 1788.

Cependant, la censure existe toujours en théorie et c'est à la Révolution de la faire disparaître. Mais le pouvoir politique s'y accroche fermement, afin de conserver un contrôle sur les modes de pensée. Ainsi, à partir des Affiches d'Angers19, on constate que le lieutenant général de police prétend conserver une certaine vérification du journal. Du premier numéro de 1787, daté du 5 janvier, jusqu'au mardi 4 août 1789, les Affiches comportent la marque << Vu, permis d'imprimer, CLAVEAU, Maire & lieutenant général de police. >> Cependant, la mention << Avec privilège du Roi >> ne disparaît qu'en mai 1790, en même temps que la mention << vu, permis d'imprimer >>. Cette mesure est certainement prise pour laisser la situation dans l'ambiguïté, afin de laisser croire qu'une certaine vérification est toujours présente, pour que l'on ne profite pas excessivement de la liberté d'imprimer.

19 Document n° 774.

II- La Révolution du livre, ou l'explosion quantitative (1789- 1792) :

En 1789, les cahiers des électeurs sont, dans l'ensemble, favorables à la liberté de la presse20. Si ceux du clergé contiennent de nombreuses réserves, en revanche, ceux de la noblesse, et surtout ceux du tiers, condamnent la censure préalable qui ralentit les publications et établit une présomption de culpabilité. Le premier débat sur la presse s'engage le lundi 24 août 1789 devant l'assemblée nationale constituante. A partir de ce moment, la censure n'est plus en me sure de canaliser la production imprimée nationale. Cette dernière devient trop importante, du fait des actualités politiques et autres, pour être vérifiée avant d'être publiée, comme c'était le cas auparavant. Il s'agit donc d'étudier les conditions exactes de la libéralisation de l'imprimé. Ensuite, il faut constater les réorientations que subit ce dernier. Enfin, nous verrons que des débouchés d'une nouvelle nature se créent pour les imprimeurs.

A- La liberté d'imprimer :

Le 26 août 1789, l'article XI de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen établit que << la libre communication des pensées et opinions est un des droits les plus précieux de l'homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi... >>. Le 16 février 1791, les corporations sont abolies. Par un décret du 2 mars 1791, la possibilité est faite à toute personne d'exercer la profession qu'elle désire : << A compter du 1er avril 1791, il sera libre à toute personne de faire tel négoce ou d'exercer telle profession, art ou métier qu'elle trouvera bon ... >>. Il s'agit donc d'une importante entrave à la liberté du travail qui disparaît au début de 1791 et qui permet à chacun d'exercer le métier d'imprimeur ou de libraire.

Dans les Affiches d'Angers, on constate la vérification exercée sur le journal par la mention << Vu, permis d'imprimer, CLAVEAU, Maire & Lieutenant Général de Police >> qui est présente jusqu'au début du mois de mai 1790. Cependant, dès les numéros 71, 72 et 73, datés du samedi 28 novembre au samedi 5 décembre 1789, on constate que seule la marque de propriété royale, << Avec privilège du Roi >>, est présente. On repère toutefois la marque de permission d'impression jusqu'au n° 36 du mardi 4 mai 1790, signalée par l'autorisation : << Vu, permis d'imprimer, TURPIN, Officier-Municipal, faisant les fonctions de Lieut. Gén. De Police >>. A partir du n° 37 du samedi 8 mai 179021, la formule change et toute marque de censure disparaît : << A ANGERS, chez MAME, Imprimeur de la Municipalité, 1790. >>.

20 MANEVY, Raymond, La Révolution et la liberté de la presse, éd. Estienne, 1965, 112p.

21 Les numéros des Affiches d 'Angers recommencent au n° 1 à chaque début d'année, soit à partir du 1 er janvier jusqu'en 1792, puis après le 22 septembre à partir de cette même année.

Néanmoins, il ne s'agit pas d'une véritable vérification : les historiens sont unanimes pour dire que la censure disparaît totalement dès l'année 178922. Cela signifie donc que cette marque de « vérification » est certainement illusoire. On remarque donc que l'étau réglementaire qui confinait les imprimeurs et la production imprimée se desserre et que la publication de textes est désormais prête à se populariser.

B- La Révolution de l'imprimé :

La liberté d'impression, survenue du fait du trop grand nombre de publications et de l'impossibilité de les contrôler, permet à n'importe qui de s'exprimer à travers l'imprimé. De ce fait, de nombreuses personnes publient des textes d'opinions : ainsi, J.-B. Cordier fait imprimer personnellement en 1789 le texte n° 5823 pour donner son opinion sur les rapports entre le Tiers état et les autres ordres. En 1791, il publie un nouveau texte, le document n° 19824, qui porte sur la royauté et le pouvoir exécutif en 1791. Dans ce dernier document, il fait des louanges à la liberté récemment acquise et déclare ses espoirs placés dans le pouvoir qui devrait en découler.

De plus, la fonction d'information est fortement accentuée du fait de la liberté d'imprimer. Elle domine dès la décennie 1780, plus encore avec les multiples pièces relatives à la convocation, à la tenue et au déroulement des États généraux. Les discours et rapports présentés à la séance d'ouverture, le 5 mai 1789, sont publiés par l'imprimerie royale et repris par les imprimeurs du Roi en province. Ces imprimés officiels ou para-officiels se multiplient jusqu'au Directoire : discours, projets, rapports, procès-verbaux, instructions, décrets, lois, mais aussi description d'événements importants, notamment les fêtes révolutionnaires. Ces informations, qui intéressaient déjà certaines personnes avant 1789, se développent partout en France après la Révolution. Cela est dû surtout à l'intérêt pour la chose publique et l'actualité politique. C'est pourquoi il est possible d'observer l'augmentation quantitative des périodiques angevins, dès le début de la période25.

C- Les impressions pour les départements :

22 CHARTIER, Roger, MARTIN, Henri-Jean, Histoire de l 'édition française, T. II, Le livre triomphant, 1660- 1830, Paris, Promodis, 1984, p. 694, par exemple.

23 La confession d'un pauvre roturier angevin, à l'occasion d'un avis au Tiers-Etat de la province (...), s.i., 1789.

24 Discours sur la royauté, son organisation, l'hérédité et l'inviolabilité du pouvoir exécutif, (...), s.i., 1791.

25 Voir l'annexe 4.

Après la création des 83 départements en 1790, dont le document n° 10726 nous explique les modalités, chaque département est chargé de réimprimer les textes officiels. Comme nous le montre le document n° 60027, ceux-ci sont imprimés par ordre de l'Assemblée nationale et envoyés à chaque département pour qu'il les fasse réimprimer en nombre suffisant, puis les transmette à chacun de ses districts et municipalités. Ainsi, on peut être certain de la bonne communication des informations, du plus haut niveau de l'Etat, jusqu'à la population. Les textes administratifs sont donc généralement des copies de textes imprimés à Paris par l'imprimerie de la République et expédiés vers chaque départements.

Cependant, le département et la municipalité d'Angers deviennent aussi d'importants organes de consultation et de décision. En fait, la Révolution engendre une décentralisation relative, surtout en regard de la concentration qui existait sous le régime monarchique. Le département et la municipalité prennent donc un certain nombre de décisions, puis les font imprimer, afin de les communiquer aux organes qui leur sont hiérarchiquement inférieurs. Cela fait d'eux d'importants clients des imprimeurs.

Le cumul de ces impressions, faites directement pour les départements, et de celles envoyées par l'Assemblée nationale aux départements pour les faire réimprimer sont un facteur qui fait largement croître la quantité de travail des imprimeurs et leur procure des revenus supplémentaires. Ils se situent donc au centre de la vie politique révolutionnaire et sont en contact permanent avec les personnes qui s'y intéressent. Les impressions pour le département constituent donc un apport révolutionnaire très intéressant pour les imprimeurs.

Dans ces conditions, les débuts de la Révolution voient se multiplier les titres. Comme le montre l'Annexe 1 (« La répartition de la production imprimée angevine »), la production de textes bondit de 12 textes en 1788 à 50 en 1789. Ainsi, dès 1789, notamment dans le cadre des débats préparant les états généraux, les intellectuels peuvent s'exprimer et partager leurs opinions, comme le montrent les documents n° 5528, 5829, 6230... De plus, comme on le verra dans les chapitres 4, 5 et 9, la forme et l'orientation des documents angevins change complètement au long de la période. En revanche, si Angers entre pleinement dans la Révolution, cela lui porte un important préjudice durant la Terreur et les guerres de Vendée.

26 Lettres patentes du Roi (...), qui ordonne la division de la France en quatre-vingt tRois Départements, Mame, 1790.

27 Proclamation du 21 floréal an III. Le comité de Salut Public, aux autorités civiles et militaires, et à tous les citoyens, Mame, 1795.

28 Discours patriotique sur l 'égalité et la liberté civile et politique, (...), Pavie, 1789.

29 La confession d'un pauvre roturier angevin, à l'occasion d'un avis au Tiers-Etat de la province (...), s.i., 1789. 30 Lettre à un seigneur d'Anjou, accusé de tromper le peuple, s.i., 1789.

III- L'imprimé, victime de la Terreur (1792- 1794) :

La terreur est la conjonction de différentes craintes populaires (peur de l'invasion du pays par l'ennemi, manque de nourriture, ...), de crises financières (les impôts ne sont plus payés, le cours des assignats chute, ...), politiques (nombreux conflits entre les Girondins, la Commune de Paris, ...), ... Elle est faite de rivalités d'opinions qui provoquent un climat de suspicion et s'accompagnent d'arrestations et d'emprisonnements (notamment de Girondins).

A- Une période de crise :

Pendant l'été 1793, la situation de crise est à son paroxysme : le pays est en lutte contre l'ennemi extérieur et les dissidences intérieures qui tentent de rallier l'ennemi, tandis que la crise monétaire s'aggrave. Bien qu'elle reste inscrite dans la Constitution française, la liberté de la presse n'existe plus que de droit : après le 10 août 1792, la censure s'incarne dans le comité de surveillance, qui est un instrument de la Terreur. Celui-ci doit s'occuper de la police de sûreté générale, notamment de celle de l'imprimerie31.

Le comité de surveillance de la commune est un organe chargé de vérifier les moeurs, comme on le voit avec le document n° 32632, qui montre que ce comité est chargé de délivrer et retirer les certificats de civisme, ou le texte n° 34633, qui << enjoint aux comités de surveillance de remettre aux citoyens qu'ils feront arrêter, une copie du procès-verbal contenant les motifs de leur arrestation >>.

Néanmoins, la situation ne semble pas être apaisée en 1795, puisqu'à le 23 thermidor an III (10 août 1795), Gouppil est détenu à la << Maison de justice d'Angers >>, suite à des dénonciations, et attend son jugement. Afin de se justifier contre ces accusation le qualifiant

d' << homme sanguinaire et féroce >>, il retourne ces accusations contre ses << calomniateurs >> au long de onze pages de texte et apporte ensuite seize pièces justificatives signées par Bourbotte, Francastel, Richard, Turreau, ... Cette affaire illustre bien le climat de suspicion qui règne en France durant la Terreur, tout comme l'emprisonnement de Jean-Bachelier Marguerite (document n° 60734), ou celui de Jean-Antoine Vial, << détenu dans la maison de

31 NETZ, Robert, Histoire de la censure dans l'édition, P.U.F., Que sais-je ?, 1997.

32 Décret de la Convention nationale, du 20 septembre 1793, qui ordonne que les certificats de civisme seront révisés par les comités de surveillance et de salut public, Mame, 1793.

33 Décret de la Convention nationale, du 27ème jour du 1er mois de l'an second, qui enjoint aux comités de surveillance de remettre aux citoyens qu'ils feront arrêter, une copie du procès-verbal contenant les motifs de leur arrestation, Mame, 1793.

34 Dialogue entre un royaliste et un patriote de 89, servant de supplément au mémoire des Nantais acquittés par le jugement du 26 frimaire an III, Jahyer et Geslin, 1795.

justice d'Angers >>, qui s'adresse << aux citoyens jurés d'accusation >> à travers le texte n° 62335, afin de tenter de les convaincre de son innocence.

B- Le type de censure :

Parallèlement à cette vérification beaucoup plus stricte qu'aux débuts de la Révolution, la Convention s'applique à fixer les limites de la liberté d'imprimer, afin que celle-ci ne devienne pas aussi nuisible que la censure préalable. Par son décret du 29 mars 1793, elle rétablit une censure répressive : << quiconque sera convaincu d'avoir composé ou imprimé des ouvrages ou écrits qui provoquent la dissolution de la représentation nationale, le rétablissement de la royauté ou tout autre pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple, sera traduit au tribunal extraordinaire et puni de mort >>. Les pamphlets monarchiques sont alors contraints à être imprimés et diffusés clandestinement. Les journalistes royalistes << sont pourchassés, voire massacrés >>36. << Les auteurs et les imprimeurs d'ouvrages contrerévolutionnaires étaient passibles de la peine de mort et les vendeurs ou les distributeurs de ces ouvrages pouvaient être condamnés à deux ans de réclusion, sauf s'ils acceptaient d'en dénoncer l'auteur ou l'imprimeur >>37. En revanche, la période suivante se caractérise par un retour de la liberté d'imprimer.

35 Ligue de l 'amnistien Delaunay, contre un patriote, Jahyer et Geslin, 1795.

36 NETZ, Robert, op. cit.

37 MARTIN, Henri-Jean, CHARTIER, Roger, Histoire de l 'édition française, T. II, Le livre triomphant, 1660- 1830, Paris, Promodis, 1984, 654p.

IV- La convention thermidorienne et le Directoire, le rétablissement des cadres administratifs (1794-1799) :

Le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), la chute de Robespierre et du comité de salut public marque la fin de la Terreur, tandis que la Constitution de l'an III, qui fonde le Directoire et le Conseil des Cinq-Cents, rétablit le principe de la liberté de la presse. Le principe de base de la convention thermidorienne est de ressouder la République par la lutte contre l'ennemi extérieur. Elle commence donc par prendre des mesures pour apaiser la situation et favoriser la réconciliation : dès le début du mois d'août 1794, de nombreux prisonniers sont libérés.

Afin de limiter les conséquences nuisibles que l'on a pu voir durant la période précédente, la Convention s'occupe de voter des lois qui fixent les limites de la liberté d'impression et d'expression. Le 30 Frimaire an IV (21 décembre 1795), le ministre de l'intérieur fait publier une lettre dans les Affiches d'Angers : « Il importe, citoyens, que les journaux et écrits périodiques qui sont composés dans votre département, me soient connus. Je vous charge en conséquence de prendre un abonnement à mon adresse de chacun de ces ouvrages, pour qu'ils me parviennent exactement. Le chef de la première division, Champagneux. ». Par ce moyen, il compte s'assurer du contrôle de chaque journal paraissant en France et éviter ainsi des facteurs de troubles.

Ainsi, la liberté de publication qui semble réapparaître au lendemain de la Terreur est illusoire : le contrôle de l'imprimé est présent et s'effectue de manière de plus en plus stricte. Néanmoins, seules les publications qui transmettent des idées subversives sont prohibées. Toutefois, cette limitation idéologique empêche la poursuite de l'évolution des esprits entamée dans la seconde moitié du siècle.

Conclusion du chapitre 1 :

Même si une certaine rigueur est toujours en place durant la dernière phase de la période, l'impression reste incomparablement plus libre qu'avant la Révolution. Cela montre que cette dernière engendre une certaine amélioration des conditions d'exercice de ces métiers, dans l'ensemble de la période. Néanmoins, à plusieurs reprises, les variations de comportement de la censure provoquent des changements qui affectent indéniablement les conditions d'impression. Ces fluctuations, qui dépendent des périodes de la Révolution et des types de gouvernement qui dirigent le pays, ont un impact important sur les hommes et sur le type d'imprimés qu'ils produisent. Ils sont plus ou moins oppressés et diffusent ou non le type de textes qu'ils désirent selon l'époque durant laquelle ils exercent. C'est pourquoi il faut maintenant s'attarder sur les conséquences de ces changements politiques sur les professionnels des métiers du livre.

Chapitre 2 : Les professionnels des métiers du livre à Angers :

Il est nécessaire de s'intéresser aux personnes exerçant les professions de l'imprimé, puisqu'elles remplissent des fonctions qui influencent la production. Cela est bien évident pour les imprimeurs, qui passent les contrats avec leurs clients38 et leur proposent des prix différents selon divers paramètres. Mais c'est aussi une réalité pour les libraires et les prêteurs de livres, puisque les premiers commandent des documents aux imprimeurs pour ensuite les vendre, tandis que les seconds font de même pour les prêter. De ce fait, par leurs commandes, les libraires et, à moindre échelle, les prêteurs de livres influencent également la quantité de textes produite par l'imprimeur. En revanche, les relieurs n'influencent pas vraiment la production, puisqu'ils ne font qu'accroître la durabilité du livre. C'est pourquoi nous allons commencer par étudier les imprimeurs, afin de savoir qui était présent à la fin de l'Ancien Régime. Ensuite, nous découvrirons les différents libraires, afin de connaître la densité du réseau de diffusion. Puis, nous verrons quels sont les autres métiers du livre représentés à Angers et qui sont les personnes qui les exercent, dans le but de connaître la place qui est faite à l'imprimé dans cette ville. Enfin, il s'agira de constater l'engagement des personnes qui exercent ces métiers39.

38 Même si l'imprimeur est souvent libraire simultanément, il faut considérer que les clients de l'imprimeur commandent des impressions, tandis que ceux du libraire achètent des livres.

39 L'ensemble de ces listes a été en grande partie établi à l'aide de l'oeuvre d'Emile Pasquier et Victor Dauphin et des documents des cotes 79 T 1 et 1 L 938 des Archives Départementales de Maine-et-Loire.

I- Les imprimeurs :

Les imprimeurs occupent une position essentielle dans le circuit de l'imprimé, puisque ce sont eux qui le produisent. C'est pourquoi chaque libraire tente d'obtenir les diplômes nécessaires pour pouvoir prétendre à une place d'imprimeur, dans le cas où l'une d'elles se libèrerait. Lorsqu'une place se libère dans une ville, un concours est organisé entre les différentes personnes qui aspirent à ce poste, afin de pourvoir ce dernier de quelqu'un qui corresponde bien aux attentes du corps de métier. La place d'imprimeur étant particulièrement convoitée, il est très difficile d'y accéder.

Mais, cette position est d'autant plus intéressante que les imprimeurs mènent, le plus souvent, une activité parallèle de libraire. Ils tiennent généralement une boutique qui leur permet de vendre les livres qu'ils produisent, ainsi que d'autres qu'ils importent. C'est l'une des principales raisons qui font que cette fonction est particulièrement convoitée : ils mènent une sorte de double commerce. Afin de savoir quels étaient les imprimeurs présents à Angers, à quel moment, et quelles activités ils pratiquaient, il faut séparer cette période suivant les mêmes critères que le chapitre 1, c'est à dire l'Ancien Régime, les débuts de la Révolution, la Terreur, puis la convention thermidorienne et le Directoire.

A- Les imprimeurs angevins à la fin de l'Ancien Régime :

A la fin du XVIIIe siècle, les imprimeurs représentent l'équivalent des éditeurs actuels. D'après mes sources et selon Matthieu Daudier40, seuls trois imprimeurs exercent le métier d'imprimeur à Angers avant 1789 : André-Jacques Jahyer est imprimeur de 1757 à 1790, Charles-Pierre Mame de 1781 à 1797 et Louis-Victor Pavie de 1779 à 1796 (p. 442). Ce sont André-Jacques Jahyer, Charles-Pierre Mame et Louis-Victor Pavie. Jahyer est le plus proche par ses origines, puisqu'il est né à Mazé, qui se situe à une vingtaine de kilomètres à l'Est d'Angers. En revanche, Pavie vient de La Rochelle, localisée à environ cent quarante kilomètres d'Angers en Charente-Maritime, tandis que Mame est né au Thor, dans le Vaucluse, situé à une quinzaine de kilomètres d'Avignon, soit environ cinq-cents kilomètres d'angers. On remarque donc que les origines sont diverses, voire lointaines : cela est certainement dû aux circonstances particulières pour chacun et varie selon les opportunités.

André-Jacques Jahyer mène son activité depuis 1757. Il tient son atelier rue Saint-Michel. Pavie est reçu imprimeur le 17 mai 1779 et acquiert le fonds de commerce de la veuve Dubé, femme d'un ancien imprimeur angevin. Il s'installe en haut de la rue Saint-Laud,

40 DAUDIER, Matthieu, Op. Cit., p. 41.

près de la porte angevine. Sa marque typographique est composée de ses initiales (LVP) entrelacées, dans un médaillon entouré de roses. Mame est libraire depuis le 14 septembre 1778. Il est reçu imprimeur le 9 avril 1781, après plusieurs années de vains efforts. Son accession au statut d'imprimeur est communiquée par une annonce parue dans les Affiches d'Angers41 n° 25 du vendredi 22 juin 1781, déclarant que « Le sieur Mame, libraire de l'université, vient d'être nommé imprimeur, par arrêt du Conseil d'État privé du Roi, du 9 avril dernier [1781]. Il succède au sieur Billault, qui a fait sa démission, et il entre dans tous ses droits et privilèges. » C'est chez ce même Billault que Mame a commencé sa carrière d'imprimeur à Angers, en tant que compagnon. Finalement, on remarque que ces imprimeurs sont présents à Angers bien avant la Révolution. Ils ne se sont pas installés par opportunisme du fait de libéralisation du marché de l'imprimé, mais ce sont eux qui en profitent réellement.

La production imprimée angevine annuelle, 1787-1799 :

180 160 140 120

100

80

60 40 20

0

1787 1788 1789 1790 1791 1792 1793 1794 1795 1796 1797 1798 1799

Années

Total annuel

La faiblesse de la production imprimée angevine avant la Révolution est essentiellement due aux privilèges détenus par les imprimeurs parisiens : ils sont extrêmement favorisés par rapport aux provinciaux du fait de leurs privilèges d'impressions qui sont généralement nationaux. Il ne reste donc plus aux imprimeurs provinciaux que certaines reproductions de textes, souvent rédigés par les intellectuels locaux. La libéralisation de cette situation, liée au véritable engouement pour le débat politique public, provoquent la véritable explosion de l'imprimé pendant la période révolutionnaire.

41 Document n° 774.

B- Les changements révolutionnaires :

La liberté d'imprimer suscite un véritable engouement pour les métiers du livre. Mais l'augmentation de la production est aussi due aux impressions pour le département (voir supra, chapitre 3) et à l'abondance de textes à caractère politique. Ces deux facteurs ont une conséquence évidente et commune : le développement exponentiel du support imprimé. En effet, La production change totalement après la Révolution : alors qu'elle se limitait à onze textes en 1787 et à douze en 1788, elle fait un premier bond à cinquante imprimés en 1789 (n'oublions pas que la liberté d'imprimer est consacrée seulement au milieu de l'année 1789), puis un second en 1790 à 101 documents42.

Etienne-René Jahyer est << compagnon imprimeur >> chez son oncle quand il achète son imprimerie, rue Saint-Michel, au milieu de l'année 1790. Mais, dès le mois de septembre, il la transfère rue du Pilori, dont on vient de changer le nom en celui de rue Milton43. Contrairement à de nombreux imprimeurs, il ne s'installe donc pas par opportunisme du fait des conditions particulières de la période.

En 1791, Etienne-René Jahyer et René-Jean Geslin, qui est né à Angers le 5 mai 1767, s'associent et reprennent l'atelier d'André-Jacques Jahyer, l'oncle d'Etienne-René. Ils publient de nombreux libelles révolutionnaires << à l'imprimerie des sans-culottes >> dans la rue Milton (ex-rue du Pilori). En novembre 1791, il reprennent le Journal du département de Maine-et-Loire, par les Amis de la Constitution d'Angers44, mais la feuille disparaît presque aussitôt, début 1792. Ils font partie des plus ardents révolutionnaires angevins45. Cette association dure environ cinq ans. Jahyer et Geslin sont donc les deux seuls nouveaux venus de l'imprimerie angevine au début de la Révolution.

On remarque donc que le renouvellement du personnel chez les professionnels du livre concerne modérément les imprimeurs, puisque seule l'imprimerie de André-Jacques Jahyer change de propriétaire au début de la Révolution. De surcroît, les deux personnes qui reprennent cette imprimerie, Jahyer et Geslin, travaillaient dans ce métier auparavant : le premier travaillait chez son oncle, André-Jacques, tandis que le second était employé par Mame. Les imprimeurs angevins ne connaissent donc pas de réelle transformation au début de la Révolution.

42 Voyez le graphique introduit avant le paragraphe précédent.

43 Cette rue correspond à l'actuelle rue Lenepveu.

44 Document n° 780.

45 Selon Célestin Port, Op. cit.

C- Les incertitudes de la Terreur :

Pendant cette période, on remarque les difficultés rencontrées par les imprimeurs. En effet, dans un courrier adressé à l'administration départementale46, datée du 29 brumaire an 2 (19 novembre 1793), Mame se plaint de ses conditions de travail, des mauvais paiements de l'administration et du fait que ses deux fils aînés (Charles-Mathieu, né en 1774, et Louis-Charles, né en 1775) sont au combat contre les Vendéens. Le département de Maine-et-Loire ayant fait transmettre les plaintes de Mame au Ministre de l'intérieur, ce dernier renvoie au département un courrier47 pour déclarer que les caisses de l'Etat sont vides et que, même avec la meilleure volonté, il serait impossible de lui accorder une faveur en numéraire. Cependant, il assure que les versements seront désormais faits à chaque impression.

Pourtant, le 9 nivôse an V, Mame se plaint encore : il expose de nouveau à l'administration départementale les difficultés financières dans lesquelles il se trouve et la nécessité qu'elle lui rembourse l'argent qu'elle lui doit afin qu'il puisse continuer à acheter du papier, payer ses ouvriers et imprimer pour le département. Cependant, c'est certainement de ces impressions qu'il tire ses principaux bénéfices. Mame n'a donc pas le choix, il doit imprimer les textes pour le département, en espérant que les paiements arriveront au plus vite.

De la fin de l'an IV à l'an VI, Mame connaît effectivement de grandes difficultés financières. Dans les Affiches d'Angers, du numéro 33, du 5 frimaire an IV (jeudi 26 novembre 1795) au numéro 42, du 23 frimaire an IV (lundi 14 décembre 1795), Mame fait publier différents avis déclarant ne plus pouvoir faire parvenir son journal aux abonnés pour le même prix qu'auparavant. Il conserve néanmoins la part la plus importante de la production angevine jusqu'en 1797, produisant plus de 50% des imprimés angevins à lui seul. Cependant, cette situation n'est pas si favorable à Mame que ce que les autres imprimeurs voudraient faire croire.

En effet, la position de Mame suscite des convoitises : le document n° 1 7048 est une lettre de Louis-Victor Pavie qui se plaint du fait qu'il ait rendu des services aux autorités départementales, mais qu'il n'ait reçu d'elles que le titre d'"Imprimeur des Assemblées générales de MM. les électeurs du département de Maine-et-Loire". Il déplore qu'en revanche, Mame bénéficie d'un grand nombre de titres et qu'il imprime les Affiches d'Angers qui sont « d'un très grand rapport ». Enfin, il vient d'être nommé imprimeur de l'administration du département, raison de l'insurrection de Pavie.

46 ADML, 1 L 938.

47 Ibid.

48 Adresse à MM. les électeurs du département de Maine-et-Loire, Pavie, 1790.

La production de Pavie ne connaît une montée que dans les années 1789-1790 : ce sont les deux seules pendant lesquelles il produit plus de 10 documents, à savoir 16 en 1789 et 23 pour 1 79049 . En 1791, seuls 9 documents imprimés par Pavie ont été recensés et ce repli se poursuit par la suite : en 1792 et 1793, il ne produit que deux textes par an et aucun n'a plus été recensé ensuite avant 1798, année au cours de laquelle la veuve de Pavie reprend son imprimerie. Cette chute de la production de Pavie est essentiellement due aux circonstances et aux aléas révolutionnaires.

Au début de la Révolution, Pavie travaille pour le comité permanent de la milice angevine. Lors de l'occupation d'Angers par les Vendéens, le 18 juin 1793, ils emprisonnent Mame et pillent son imprimerie. Pavie, lui, est réquisitionné pour l'impression de leurs affiches et de leurs proclamations. En se retirant d'Angers, les Vendéens emportent avec eux une partie du matériel qui leur sert à organiser leur propre imprimerie à Maulévrier. Au retour des républicains, il est accusé d'avoir prononcé des propos inciviques, et d'avoir imprimé, vendu et distribué des « écrits tendant au rétablissement de la royauté et à l'anéantissement de la liberté de la République ». Pavie est arrêté et traduit devant la commission militaire qui se déclare incompétente et renvoie l'accusé devant le tribunal révolutionnaire de Paris. Mais il parvient à s'enfuir avant d'y être conduit. Sa maison est mise sous scellés le 8 septembre, et sa femme est incarcérée à son tour le 20 octobre. Lorsque l'amnistie est générale, Pavie rentre à Angers le 9 pluviôse an III (28 janvier 1795), et rentre en possession de ses biens50.

La principale constatation que l'on puisse faire sur cette période réside dans la difficulté à trouver une certaine stabilité dans l'exercice du métier d'imprimeur. De plus, on s'aperçoit qu'il ne semble y avoir aucun nouvel imprimeur. Ces deux constatations se justifient par les fortes tensions dues à la Terreur.

D- Le renouvellement du personnel à la fin de la période :

Alors que les modifications de personnel sont extrêmement réduites jusqu'au Directoire (Etienne-René Jahyer remplace son oncle en 1791 et Geslin passe du statut d'employé à celui d'associé), de nouveaux imprimeurs arrivent à Angers à la fin de la période, tandis que Pavie Décède le 12 avril 1796. En effet, suite aux restrictions de la production durant la Terreur, une liberté relative se rétablit sous le Directoire et procure un plus grand intérêt à l'exercice du métier d'imprimeur. C'est pourquoi il nous faut observer qui sont ces personnes.

49 Voir le graphique intégré au début de ce chapitre.

50 PASQUIER, Emile, DAUPHIN, Victor, Op. cit.

Boutron est né à Paris en 1756 et s'installe à Angers en 1787. Il est d'abord ouvrier, puis prote (chef d'atelier de composition typographique), chez Mame. Il s'installe dans un local de l'abbaye Saint-Aubin, où réside l'administration départementale. Cette installation a sans doute lieu en 1797, puisque aucun texte imprimé par lui auparavant n'a été trouvé. Il imprime un journal intitulé Journal du département de Maine-et-Loire qui forme 3 volumes in-8° et existe depuis le 2 Germinal an VI (22 mars 1798). Il imprime également les divers documents, affiches, proclamations, nécessaires à l'administration du département, et quelques ouvrages. Boutron semble bien émerger, puisqu'il est choisi par le département pour imprimer les textes officiels. Cet atelier disparaît en l'an VIII, lors de l'arrivée du premier préfet de Maine-et-Loire, et les fils de Mame, qui avaient succédé à leur père, redeviennent les imprimeurs officiels. Il mène une activité relativement importante, puisqu'il n'imprime que trois documents la première année, en 1797, mais en publie onze pendant chacune des deux années suivantes, en 1798 et 1799.

On sait très peu de choses de Jean-Léon Touvenon : ni son origine, ni la date de son installation. On sait seulement qu'il s'installe dans le « cloître des ci-devant cordeliers »51 et qu'il imprime, en germinal an VI (mars-avril 1798), l'Ami de la Constitution de l'an III52 . Il s'agit d'un périodique in-8° de 8 pages, paraissant tous les deux jours, et qui fait suite à l'Ami des Principes. Seule une quinzaine de numéros de ce périodique paraît, ce qui explique qu'il ne figure que pour l'année 1798 dans le tableau de la répartition de la production imprimée angevine entre les imprimeurs53. Il semble que ce soit le seul imprimé qu'il ait produit, mais tous les documents de la période n'ont pas été explorés.

Les fils de Mame, Charles-Mathieu et Louis-Charles, commencent leur propre activité d'imprimeurs à la fin de la période révolutionnaire, probablement entre le moment où l'administration départementale choisit Boutron comme imprimeur pour remplacer Mame père, et l'an VIII, année pendant laquelle ce dernier disparaît du circuit de l'imprimé angevin. Ils deviennent alors imprimeurs du département, prenant ainsi la succession de leur père. Cependant, dans les chiffres de l'annexe 1, la différence n'a pas été faite entre les imprimés produits par les différents membres de la famille Mame : on ne voit pas la transition entre la production de Charles-Pierre, le père, et celle de Charles-Mathieu, son fils, qui commence à travailler aux côtés de son père en 1797, comme on le remarque dans les documents n° 68754,

51 PASQUIER, Emile, DAUPHIN, Victor, Ibid.

52 Document n° 782.

53 Voir l'Annexe 1.

54 Tableau des citoyens composant les jurés d'accusation et de jugement pour le trimestre de Nivôse de l'an sixième, (...), Mame, 1797.

73155 et 76656. Si l'on peut voir une différence de chiffres autour de cette année dans l'annexe 1, c'est parce que l'imprimerie des Mame cesse d'être l'imprimerie du département pendant celle-ci.

En observant le réseau de commerce des métiers du livre angevins, constitué par les imprimeurs, les libraires, les relieurs et les prêteurs de livres, on remarque d'abord que celuici évolue peu. Si l'augmentation de personnel est très limitée, cela signifie certainement que les besoins du négoce étaient déjà satisfaits par ceux qui étaient présents auparavant. En revanche, on remarque que la hausse de la production qui fait suite à la Révolution est très bien absorbée par les imprimeurs, sûrement parce que chacun avait les capacités matérielles de produire plus. En revanche, celle-ci est mal répartie entre eux.

Pendant la Révolution, le métier d'imprimeur a un intérêt de premier plan, du fait de l'intérêt général pour la réflexion publique. Cependant, il ne procure pas une situation stable, du fait de l'implication politique et des fluctuations de gouvernements. C'est pourquoi certains subissent d'importants revers, comme Pavie, ou se voient exclure de leurs privilèges, comme Mame, tandis que d'autres s'élèvent, comme Boutron. L'examen de la répartition de la production imprimée angevine nous permet avant tout de connaître les différents imprimeurs présents pendant la période étudiée. Mais il nous permet également de faire des déductions quant à sa structure et de constater les effets des conditions d'impression étudiées précédemment. Ces événements peuvent avoir affecté l'un, l'autre ou l'ensemble des imprimeurs, voire des personnes exerçant n'importe lequel des métiers du livre.

55 Discours prononcé par le citoyen Leterme-Saulnier à la cérémonie du 2 pluviôse, Mame, s.d.

56 Découverte de la cause interne des maladies, Mame, s.d.

II- Les libraires :

Les libraires sont les personnes qui vendent des livres. Cependant, les plus stables d'entre eux sont aussi imprimeurs : la situation privilégiée des imprimeurs-libraires sur les simples libraires vient surtout de la combinaison des deux métiers. Il convient de considérer que l'imprimeur dégage un bénéfice sur un livre qu'il vend à un libraire et que ce dernier fait de même lors de la vente au client. En revanche, l'imprimeur-libraire dégage une marge bénéficiaire plus importante, puisque le livre ne lui revient pas aussi cher qu'au simple libraire et qu'il le vendent à un prix similaires. Il faut donc tenter de voir qui sont les imprimeurs angevins, pendant quelle période ils sont présents et quel est le type d'activité qu'ils mènent.

A- Les libraires angevins avant la Révolution :

Au début de la période, Angers compte quatre libraires : ce sont Louis-Michel-Thomas Aupois, Charles Boutmy, Pierre-Nicolas Tripier et Pierre Parisot57. Selon Matthieu Daudier, Pierre Parisot est le plus important libraire angevin entre 1752 et 1789. Louis-Michel-Thomas Aupois, compagnon d'imprimerie à Nantes en 1776, s'installe à Angers en 1779 comme marchand relieur et obtient un brevet de libraire. << Il continue à figurer dans la corporation des doreurs-relieurs de livres, où il prend encore rang en 1789 >>58. A cette époque, Aupois, comme son oncle Jahyer, entre avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire : en 1791, il est lieutenant en premier à la garde nationale d'Angers, et, en l'an IV, adjudant-major du bataillon des Vétérans. Sa maison de commerce se situe rue Saint-Michel59.

Charles-Jean Boutmy est né vers 1720. Il est libraire depuis le 22 août 1750 et exerce aussi l'activité de relieur. Il décède le 3 avril 1789 et n'exerce donc que peu de temps dans la période étudiée. On ignore quand Pierre-Nicolas Tripier est né et quand il a commencé à exercer. Néanmoins, dans le n° 45 des Affiches d'Angers, du 6 novembre 1788, Tripier << prévient qu'il continue qu'il continue de faire la reliure, ainsi que la librairie >>. Ce renseignement est donc intéressant, puisqu'il nous fait remarquer sa double activité.

Les imprimés angevins de la période révolutionnaire nous renseignent très peu à propos des libraires présents dans cette ville. En effet, peu de documents comportent de mention de libraire, car seuls les imprimeurs-libraires s'annoncent. Charles Boutmy est présent avant le début de la période, mais il meurt dès le 3 avril 1789. Pierre Parisot est déclaré décédé en 1778, mais un autre Parisot a du prendre sa succession, puisqu'un texte daté du 23 juin 1791

57 PASQUIER, Emile, DAUPHIN, Victor, Op. cit.

58 Ibid. 59 Ibid.

rapporte la perquisition de police faite chez le sieur Parisot, libraire60. Il faut maintenant voir l'évolution du nombre de libraires présents à Angers pendant le reste de la période.

B- L'élargissement du personnel pendant la période révolutionnaire :

Les fils de Charles-Pierre Mame, Charles-Mathieu et Louis-Charles, s'annoncent ainsi : "A Angers, de l'imprimerie nationale, Imprim. du Départem., et se trouve chez les frères Mame, fils, libraires, rue Centrale"61. Charles Mathieu commence son activité d'imprimeur, aux côtés de son père, au cours de l'année 1797. A partir de ce moment, son activité de libraire n'est donc plus son principal emploi, bien qu'elle reste généralement importante pour un imprimeur. A partir de ce moment, on n'apprend plus rien sur son frère, qui s'absente totalement des marques d'imprimeurs et de libraires faites sur les imprimés. Cependant, il ne semble pas y avoir eu d'autres libraires présents à Angers durant la période révolutionnaire.

La famille Mame semble vouloir s'accaparer de l'imprimé angevin : Charles-Pierre Mame, qui produit plus de 80% des imprimés angevins en 1795-1796, est secondé par l'arrivée de ses fils en tant que libraires. De plus, Louis-Olivier Fourier commence son activité de libraire vers 1796. Il épouse Marie-Thérèse, fille de Charles-Pierre Mame, le 28 septembre 1797, et devient Louis-Olivier Fourier-Mame. Il est seulement libraire, mais il fait imprimer pour son compte. Il est alors associé à son beau-père et à ses beaux-frères.

60 1 L 938.

61 Calendrier pour l'an sixième de la République française et l'ère vulgaire (...), Mame, 1797.

III- Les autres métiers du livre :

C'est principalement après la Révolution que ces métiers se développent, grâce à la libéralisation du marché issue de la mort des corporations. Comme ailleurs, Angers connaît un attrait pour ces métiers. En revanche, celui d'imprimeur évolue peu dans cette ville avant 1797.62, qui précise les dates auxquelles ils ont respectivement débuté leur activité et le type d'activité ils mènent. Il faut donc maintenant examiner quels sont les métiers du livre, autres que ceux d'imprimeur ou de libraire, qui sont pratiqués à Angers. Cette étude devrait permettre de mesurer quelque peu la densité du réseau angevin de diffusion du livre selon les différentes périodes de la Révolution, grâce à la vérification de l'abondance ou, au contraire, de la carence de ces acteurs. Cet exercice doit commencer par les relieurs, qui représentent l'étape suivant l'achat d'un livre pour les personnes qui souhaitent les conserver en bon état, puis se poursuivre par les prêteurs de livres qui, au contraire, sont un intermédiaire très utile pour ceux qui désirent lire mais n'en ont pas véritablement les possibilités financières.

A- Les relieurs :

La reliure d'un livre n'est pas indispensable, elle représente même une sorte de luxe pour la majorité de la société. Néanmoins, ceux qui s'intéressent le plus à la lecture sont des personnes d'un niveau de vie relativement aisé et qui peuvent se permettre ce confort pour conserver leurs ouvrages en bon état. Cependant, les libraires proposent souvent leurs livres reliés, si le client le désire : l'achat d'un livre déjà relié au libraire permet avant tout à l'acheteur de disposer du livre dès l'achat, puisqu'il est déjà protégé. Les ouvrages contenus dans le corpus ne représentent pas la totalité de ceux qui sont vendus par les libraires angevins, puisque ces derniers négocient aussi des livres venant du reste du royaume. Ces documents représentent une masse de travail importante pour les relieurs, ce qui permet à plusieurs d'entre eux de coexister à Angers aux moments ou la production est importante.

Outre Aupois et Tripier, qui figurent aussi parmi les libraires angevins, seul un relieur est présent à Angers avant la Révolution. Il se nomme Jacques Girault et a ouvert son magasin vers 1775, mais nous ne savons pas à quel moment il arrête d'exercer ce métier. On sait en revanche que son activité se limite à celle de relieur. Il semble être le seul relieur angevin de la période pré-révolutionnaire, ce qui ne reste pas le cas après la Révolution et la suppression du corporatisme.

62 La liste de ces relieurs et prêteurs de livres est essentiellement établie à l'aide de la série de perquisitions chez les professionnels du livre, le 23 juin 1791 (ADML, 1 L 938).

En effet, après la Révolution, ce métier attire certains opportunistes qui profitent de la fin des corporations, donc de la possibilité pour chacun d'exercer le métier qu'il souhaite. Jacques-André Berthe ouvre son magasin vers 1790 : il est seulement relieur et a écrit une Histoire de la garde nationale d'Angers (manuscrite) dans laquelle il confirme l'affolement des bourgeois le 17 juillet 1789 au soir. En 1795, au lendemain de la Terreur, deux nouvelles boutiques de relieurs s'ouvrent à Angers : celle de Jean Beaumont et celle de Marc Bain. Le premier est seulement relieur, tandis que le second, pour compléter son activité et profiter de cette place, << prête des livres moyennant rétribution >>, selon l'expression du rapport de l'enquête réalisée le 23 juin 179163.

On ignore si les nouveaux relieurs remplacent ceux qui étaient déjà présents, ou s'ils s'ajoutent à eux. Cependant, l'augmentation de la production au niveau local comme au niveau national permet de penser que l'activité est certainement suffisante pour permettre à plusieurs familles d'en vivre. L'activité de relieur est donc bien représentée à Angers, essentiellement après la Révolution, notamment à partir de 1795. Cependant, un autre métier annexe du livre tient une place importante, celui de prêteur de livre.

B- Les cabinets de lecture :

Les cabinets de lecture contribuent à généraliser l'usage du livre et tendent à occuper une place privilégiée dans la vie culturelle. En 1788, Arthur Young, qui se rend à Nantes, déclare : << une institution répandue dans les villes commerçantes de France, mais particulièrement florissante à Nantes, c'est la chambre de lecture, ce que nous appellerions un book-club qui ne répartit pas les livres entre ses membres, mais en forme une bibliothèque. Il y a trois salles : l'une pour la lecture, une autre pour la conversation, une troisième constitue la bibliothèque >>64 . Il est facilement imaginable que, si les cabinets de lecture sont présents à Nantes, ils doivent aussi l'être à Angers. << L'institution ainsi décrite est la chambre de lecture de la Fosse, fondée en 1759 >>65.

Pour augmenter le nombre de leurs clients, les libraires organisent donc des cabinets de ce type, attenants à leurs boutiques. Rapidement, Mame occupe un rang élevé dans la corporation angevine : le 7 janvier 1780, Mame annonce dans les Affiches d'Angers que << l'ouverture de son cabinet politique se fera le 15 janvier, à neuf heures du matin jusqu'à

63 ADML, 1 L 938.

64 YOUNG, Arthur, Voyages en France, en 1787, 1788 et 1789, cité dans CHARTIER, Roger, MARTIN, Henri-Jean, Histoire de l'édition française, T. II, Le livre triomphant, 1660-1830, Paris, Promodis, 1984, p. 538. 65 CHARTIER, Roger, MARTIN, Henri-Jean, Histoire de l 'édition française, T. II, Le livre triomphant, 1660- 1830, Paris, Promodis, 1984, p. 538.

midi, à deux heures après-midi jusqu'à huit (...) Il est ouvert tous les jours sauf les dimanches et fêtes, de 9 heures à midi et de 14 à 20 heures >>66. Ce lieu de culture devient rapidement une véritable société littéraire qui lui apporte de nombreux clients. Il limite donc volontairement le nombre de lecteurs qui constitueront son cabinet politique à cinquante personnes choisies. Le 4 mai 1781, toujours dans les Affiches d'Angers, il annonce qu'il vend << tous les livres qui paraissent à Paris >>.

De même, voyant l'effet positif de ce cabinet sur le commerce de Mame, Jahyer installe un club avec plusieurs associés, le 25 Frimaire an IV, au n°13, rue Haute-du-Figuier. Celui-ci compte 51 adhérents67, mais il est fermé par ordre de Hoche après deux mois de réunions. Les babouvistes angevins sont alors dispersés et traqués par la police. En effet, ce club rassemble les babouvistes, c'est à dire les partisans de François-Noël Babeuf. Selon le programme réformiste des babouvistes, l'égalité resterait purement formelle si elle n'était pas complétée par l'<< égalité parfaite >> en matière sociale. Ils pensent que celle-ci doit être obtenue par la mise en commun des biens et l'obligation du travail pour tous, afin que chacun puisse recevoir sa part de la richesse produite.

C- Les prêteurs de livres :

Les prêteurs de livres détiennent une position importante dans le circuit du livre, à la fois pour l'influence qu'ils peuvent avoir sur leurs clients, mais aussi par les livres qu'ils peuvent commander pour l'exercice de leur propre commerce. En effet, ils choisissent les livres qu'ils prêtent et peuvent ainsi choisir de tenir leurs clients informés essentiellement de certains sujets, tandis qu'il leur est possible de dissimuler au public certaines autres lectures.

En plus de Marc Bain, qui prête des livres en supplément de son activité de relieur, Pierre Hamon exerce le métier de prêteur de livres comme activité principale. Il a ouvert sa boutique vers 1798 et, lui aussi, << prête des livres moyennant rétribution >>68. Egalement, Dans les Affiches d'Angers n° 49 du 6 décembre 178769, Aupois, libraire rue Saint-Michel, annonce qu'il donne à lire brochures et romans pour 3 sols par volume70. Cette activité est l'ancêtre de celle de bibliothécaire et contribue à répandre la culture parmi des couches sociales peu favorisées, puisqu'elle leur permet de lire des livres sans les acheter, simplement en payant pour les emprunter. Cette pratique, assez peu répandue sous l'Ancien Régime dans les petites

66 Affiches d'Angers n° 1 du 7 janvier 1780, cité dans DAUDIER, Matthieu, Op. Cit., p. 259.

67 BOIS, Benjamin, La vie scolaire et les créations intellectuelles en Anjou pendant la Révolution, 1789-1799, p. 43 1-435

68 ADML, 1 L 938.

69 BMA, mi 1 E 195.

70 DAUDIER, Matthieu, Op. Cit.

villes, se répand largement pendant la période révolutionnaire. De plus, Si Mame ouvre son cabinet politique en 1780, il prête des livres au moins depuis 1779, puisqu'il dispose dès cette année de << 2000 exemplaires >> pour le prêt et << loue également plusieurs périodiques >>71.

Grâce au prêt de livres, le libraire peut diversifier son activité, donc améliorer la rentabilité de son entreprise. De plus, en même temps qu'elle contribue au confort social des professionnels du livre, cette activité suscite un certain désir de lire, chez les citadins essentiellement, qui peut augmenter la clientèle future. Le prêt de documents crée donc des acheteurs potentiels de livres, journaux et de toute sorte d'imprimés.

71 Ibid.

IV- Les métiers du livre pendant la Révolution :

Durant la période révolutionnaire, les métiers du livre sont ceux qui se situent le plus au centre des débats politiques, puisque c'est principalement par l'imprimé que se diffusent les idées. C'est pourquoi, même quand la réglementation de l'imprimé est moins stricte, une attention particulière est faite envers ce support. Il faut donc étudier d'abord l'engagement des personnes exerçant les métiers du livre, puis à quels moments des vérifications sont faites.

A- Des métiers engagés :

Durant la période révolutionnaire, les imprimeurs sont souvent des personnes engagées dans la vie publique, civique et politique. Par exemple, en même temps qu'il est prote chez Mame, Boutron dirige, depuis Vendémiaire an III, les théâtres d'Angers et de Saumur72. De la même manière, Mame est membre de la loge maçonnique du « Tendre Accueil », dont on repère les insignes en entête des documents n° 7073, 52874, 53075 et 65376 (voir l'annexe n° 8). Etienne-René Jahyer figure parmi les jacobins, dont la société politique est la Société des Amis de la Constitution d'Angers. Il imprime donc un certains nombre de documents pour cette société politique, exactement comme Mame pour la société populaire d'Angers.

Les imprimeurs et les libraires peuvent espérer influencer légèrement le choix de leurs lecteurs, puisqu'ils recherchent évidemment des lectures qu'ils pensent pouvoir vendre facilement, mais aussi celles qu'ils souhaitent personnellement répandre pour l'état d'esprit et les idées qu'elles diffusent. Si une personne est habituée à aller chez le même libraire, elle va y trouver essentiellement les livres que ce dernier souhaite propager. Ainsi, les choix d'un imprimeur ou d'un libraire peuvent être décisifs pour les directions que peut prendre l'ouverture d'esprit des lecteurs.

Cependant, vu le nombre d'enquêtes menées auprès des imprimeurs, des libraires, des relieurs et des prêteurs de livres77, il semble que les autorités ont autant à se méfier des imprimeurs que des autres personnes travaillant en relation avec le livre, pour ce qui est de la ventes de livres interdits. En effet, il est facile pour un relieur, qui possède chez lui un grand nombre de feuillets à relier, de dissimuler des pages interdites et de les diffuser ensuite.

72 PASQUIER, Emile, DAUPHIN, Victor, Op. cit.

73 Discours sur cette question : quels sont les moyens d 'encourager le commerce à Angers ?, Mame, 1789.

74 Arrêté du comité de salut public de la Convention nationale, relatif au mode d'achat des grains par les préposés aux subsistances militaires, etc. Du 13 fructidor an III, Mame, 1795.

75 Arrêté du comité de salut public et des finances réunis, portant règlement provisoire pour les différentes branches du service dont la commission des approvisionnements était chargée. Du 16 fructidor an III, Mame, 1795.

76 Lois de la République française (...). Loi relative aux élections, Mame, 1796

77 ADML, 1 L 938.

Ainsi, un certain nombre de relieurs dissimulent des écrits prohibés et ne les relient que lorsque quelqu'un déclare vouloir les leur acheter.

B- Des métiers contrôlés :

Le rapport des perquisitions du 23 juin 179178 précise ce qui est trouvé chez chaque commerçant de l'imprimé. Les constatations des enquêteurs sont stéréotypées, c'est pourquoi trois exemples suffisent pour les illustrer : chez Etienne-René Jahyer, imprimeur, rien n'est trouvé de << contraire à la morale et au bien public >>. Cette remarque est celle qui est faite à propos d'une large majorité de ces professionnels. Ce même jour, une perquisition a également eu lieu chez << le sieur Parisot >>, mais il n'y est signalé << aucun livre imprimé, écrit, contraire aux bons principes de la Constitution >>.. En revanche, chez Pierre Tripier, libraire, un certain nombre de livres ont été trouvés, << dont certains en quelques exemplaires et de plusieurs pages par exemplaire >> (352 p. pour l'un d'eux). Selon leurs titres, ces livres semblent être des plaidoyers favorables à l'église cherchant à coaliser la population à ses côtés. Cependant, ce sont les seuls renseignements que l'on puisse tirer de ces enquêtes.

Les éventuelles sanctions qui sont prises à la suite de ces perquisitions ne figurent pas dans ce rapport et nous restent inconnues. En revanche, ces perquisitions prouvent la volonté de conserver un certain contrôle sur l'activité des différents commerçants du livre. Si cette vérification ne consiste, pour le moment, qu'à éviter de voir se répandre des textes subversifs, elle représente néanmoins une certaine forme de censure qui évitera à chacun de s'apercevoir que celle-ci est ensuite progressivement rétablie. De toute façon, la censure n'a pas véritablement été supprimée, puisqu'elle subsiste sous certaines formes.

78 ibid.

Conclusion du chapitre 2 :

L'augmentation du nombre de personnes exerçant les métiers du livre pendant la période révolutionnaire est un fait remarquable, mais seulement à partir de 1795 pour Angers. On peut donc y voir une preuve de l'amélioration des conditions d'exercice de ces métiers à partir de ce moment, en plus du regain d'intérêt qui les a touchés dès 1789 du fait de la liberté d'imprimer. Néanmoins, on constate parallèlement que les métiers du livre sont généralement combinés : s'il est généralement normal que l'imprimeur soit simultanément libraire, en vendant les livres qu'il imprime ainsi que d'autres, le fait que les libraires soient en même temps relieurs ou que les relieurs soient aussi prêteurs de livres est révélateur. Cela peut signifier qu'ils ont le temps d'exercer une autre activité, parallèle à la principale. Mais cela peut également signifier que celle-ci n'est pas suffisamment rémunératrice et qu'ils sentent la nécessité financière de la compléter par une autre.

A travers ce chapitre, on constate que le personnel travaillant dans le livre connaît une grande mobilité durant la période révolutionnaire, du moins relativement à ce qu'elle était auparavant : les imprimeurs et les libraires arrivent et partent sans que leur nombre n'augmente excessivement, tandis que les relieurs se multiplient. En même temps, on remarque que ces professions sont très bien placées pour connaître et communiquer les idées nouvelles, surtout lorsqu'un imprimeur libraire conseille à quelqu'un d'acheter un livre qu'il a fait imprimer. Ces différentes personnes, évoquées au cours de ce chapitre, semblent donc être les mieux placées pour véhiculer les informations et les idées à la société angevine. Néanmoins, les personnes qui choisissent les idées qu'ils souhaitent répandre sont les clients des imprimeurs, c'est à dire ceux qui écrivent les livres et les font ensuite publier. C'est pourquoi il faut maintenant étudier ces acteurs fondamentaux de la production d'imprimée, en essayant de découvrir quel type de clients ils sont.

Chapitre 3 : Les principaux clients des imprimeurs :

Après avoir constaté que le régime de l'imprimé variait beaucoup durant la période révolutionnaire et observé qui sont les principaux acteurs qui répandent l'imprimé à Angers, il s'agit maintenant de découvrir qui sont les principaux clients des imprimeurs. Il est tout d'abord nécessaire de définir qui est le client de l'imprimeur. Pour cela, il faut différencier l'activité d'imprimeur de celle de libraire à la fin du XVIIIe siècle : le libraire négocie des livres, tandis que l'imprimeur les fabrique. Si l'on parle souvent d'imprimeur-libraire pour cette époque, c'est parce que l'imprimeur mène généralement une double activité : il ajoute souvent celle de libraire à sa fonction d'imprimeur, puisqu'il vend aussi des livres qu'il a produits que d'autres qu'il a achetés.

La proportion que chaque type de clients occupe dans les commandes d'un imprimeur est extrêmement variable selon les années. Il s'agit ici de remarquer quels types de clients sont les plus courants, mais aussi les meilleurs payeurs, c'est à dire lesquels rendent le commerce de l'imprimé rentable pour les imprimeurs. Pour cela, il faut commencer par observer la production pour l'administration nationale, qui est le client le plus important des imprimeurs ; ensuite, nous remarquerons que l'activité des représentants locaux se développe fortement ; puis nous verrons que les intellectuels, ceux qui ont à s'exprimer publiquement, tiennent une place honorable dans le débat ; enfin, il faudra observer la place occupée par les sociétés politiques dans cette production, essentiellement durant quelques années. Afin de voir la répartition de la production entre les différents clients, il faut se référer au graphique de la page 2, « Les clients des imprimeurs ». Il est aussi possible de voir les chiffres bruts dans le tableau de l'annexe n° 2 : Les sortes de clients.

Les clients des imprimeurs

140

120

100

40

20

60

80

0

1787 1788 1789 1790 1791 1792 1793 1794 1795 1796 1797 1798 1799

Administration régionale Administration nationale Eglise

Particuliers Sociétés politiques Autres

Années

I- L'administration nationale :

L'administration nationale devient le principal client des imprimeurs en 1790, avec des commandes s'élevant à près de 70% de la production, puis de 1792 à 1799, avec une importance qui varie d'environ 20 à 80% de la production. L'étendue de la production nationale est essentiellement due à la forte activité législative menée par les pouvoirs politiques. Parmi ces impressions nationales, les autorités nationales chargent chacun des départements de réimprimer ces mêmes textes, afin de les transmettre aux subdivisions administratives (documents n° 87 79 et 10780). Cette évolution est donc due à la volonté politique nationale. Il s'agit donc d'étudier les différents corps de l'administration nationale qui sont en même temps ceux qui suscitent le plus d'impressions, en procédant chronologiquement avec le Roi, puis les assemblées nationales, enfin l'exemple du comité de salut public.

A- Le Roi :

Entre 1787 et 1791, des décisions royales sont imprimées à Angers, comme dans toutes les grandes villes des généralités (celle d'Angers appartient à la généralité de Tours) et les capitales de provinces, pour y faire connaître les décisions prises par le Roi. En 1787, un seul

79 Instruction pour l'organisation du département (...), avec sa division par districts et cantons, Mame, 1790.

80 Lettres patentes du Roi qui ordonne la division de la France en quatre-vingt trois départements, Mame, 1790.

texte promulgué par le Roi est imprimé à Angers, le document n° 481 , qui consacre la création des assemblées provinciales. Il prépare ainsi la convocation des états généraux et donne, par le même coup, le signal de départ au débat sur la réforme politique française. Ce texte est imprimé à Angers pour faire connaître aux habitants cette décision et le rôle qu'ils peuvent prendre dans les débats. En 1788, aucun texte royal n'y est imprimé. En revanche, 1789 marque le début de la forte activité législative royale, ce qui provoque de nombreuses réimpressions angevines, avec 11 textes pour cette année. Ce changement est provoqué par la convocation des états provinciaux et généraux, ainsi que par le grand nombre de décisions qui suivent et que le Roi est obligé d'accepter. Dès l'année 1790, ce sont 58 arrêts, instructions, lettres patentes et proclamations qui sont imprimées à Angers, ce qui montre que la ville se sent concernée par le débat public qui s'instaure.

Toutefois, en 1791, seuls 2 documents sont publiés à Angers, les textes n° 18982 et 19083, qui ne sont plus des décisions royales, mais de simples courriers du Roi, l'un << à l'Assemblée nationale >> et l'autre << aux princes français, ses frères >>. A partir de 1791, les décisions législatives n'intéressent plus vraiment les angevins, et ces deux courriers sont les derniers documents royaux recensés parmi les documents imprimés à Angers. Cela montre au moins le peu d'intérêt qui est donné à la parole royale après 1790.

B- Les assemblées nationales :

En 1789, année de la convocation des états généraux, seuls 2 documents de l'administration nationale sont reproduits à Angers. En 1790, cette production s'élève à 6, pour redescendre à 3 en 1791 et en 1792. Le véritable démarrage de cette production s'effectue avec la Convention nationale, en 1793, après l'exécution du Roi, avec un total qui s 'élève à 117 documents. La véritable activité législative de l'assemblée constituante s'effectue surtout cette année, puisqu'en 1794, 1795 et 1796 , le chiffre redescend autour de 30. A partir de 1797, la reproduction des textes de l'administration nationale redevient insignifiante, se réduisant à moins de 20 textes, comme le chiffre de la production totale angevine, qui retombe à 25 imprimés.

Les assemblées nationales prennent un grand nombre de décisions importantes pour réformer l'Etat. Par exemple, la Convention nationale décrète, dès ses débuts, le 22 septembre 1792, que les actes publics doivent désormais être datés de l'an Ier de la République. Ainsi,

81 Edit du Roi, portant création d'Assemblées provinciales, Jahyer et Geslin, 1787.

82 Lettre du Roi portée à l'Assemblée nationale par le Ministre de la justice, le 13 septembre 1791, Mame, 1791. 83 Lettres du Roi aux princes français, ses frères. Paris, le 16 octobre 1791, Mame, 1791.

les documents officiels édités par l'administration nationale après le 22 septembre 1792, date de la proclamation de la première République, comportent tous cette mention directement dans leur titre. En revanche, d'autres, comme le texte n° 20884, comptent les années à la fois depuis 1789, déclaré << an I de la liberté >>, et depuis 1792, considéré comme << l'an I de l'égalité >>. Le fait de compter les années depuis ces événements révèle la prise de conscience de leur importance par la population. Avant la mise en place de ce décret, les documents officiels étaient datés par rapport à l'année de commencement de la liberté, 1789. Les décisions prises par la Convention nationale sont prédominantes en 1793, l'année durant laquelle l'administration nationale produit 135 textes, mais elles déclinent ensuite.

Les reproductions angevines de textes concernant des décisions des assemblées nationales sont nombreuses et peuvent donc révéler un intérêt croissant des angevins pour leur pays. Cependant, ce fait peut aussi signifier l'importance qu'attache la Convention nationale au fait de porter à la connaissance de tous les Français l'activité législative qui est menée en leur faveur. Il est aussi possible de considérer ce comportement de la Convention comme une certaine propagande du régime. L'exemple du comité de salut public permet de comprendre la diversité des différentes assemblées nationales et de constater leur activité.

C- Le comité de salut public :

Le comité de salut public est un organisme créé par la Convention nationale le 6 avril 1793. C'est de lui que vient le plus grand nombre de décisions prises pour le gouvernement de la France pendant la Révolution. Désagrégé lors de la chute de Robespierre, le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), il voit ses pouvoirs réduits dès le mois d'août 1794 et disparaît avec la Convention en 1795. Si l'on compte le temps de mise en place de ce comité, il est logique qu'un seul de ses textes soit réimprimé à Angers l'année de sa création. En revanche, ce sont 13 décisions en 1794 et 42 en 1795 qui sont publiés à Angers. 3 autres reproductions angevines de ces textes restent sans date.

Grâce à ces textes, on peut remarquer que le comité de salut public prend essentiellement des décisions à caractère militaire (imprimés n° 42985, 43086 et 47687). Cependant, ce comité ne promulgue pas uniquement des textes à caractère militaire : à partir de juillet 1793, il devient le vrai gouvernement de la République. Il prend des décisions

84 Arrêté des conseils généraux du département (...),relatif à la déportation des prêtres insermentés, Mame, 1792.

85 Arrêté du comité de salut public, du 5 messidor an II, Mame, 1794.

86 Arrêté du comité de salut public, du 7 nivôse an II, Mame, 1794.

87 Extrait des registres du comité de Salut Public de la Convention nationale, du 28 germinal an II, Mame, 1794.

législatives à tout sujet (textes n° 47388, 47489) . Ces textes concernent tout le pays et son réimprimés à Angers comme dans chaque département. On voit donc que le comité de salut public prend véritablement la relève de l'Assemblée législative dans la continuation de l'élaboration de la Constitution. On remarque aussi que l'administration nationale tient vraiment une place de premier rang dans la production imprimée angevine. Mais il faut aussi voir quelle est celle de l'administration locale dans celle-ci.

88 Extrait des registres des arrêtés du comité de Salut Public de la Convention nationale, du 18 messidor an II, Mame, 1794.

89 Extrait des registres des arrêtés du comité de Salut Public de la Convention nationale, du 23 messidor an II, Mame, 1794.

II- Les représentants locaux :

En raison des changements révolutionnaires, une nouvelle catégorie émerge parmi les principaux clients des imprimeurs, celle des administrations locales. En effet, comme cela est brièvement évoqué dans le chapitre 1, la Révolution engendre une décentralisation du pouvoir. Celui-ci est redirigé vers les pouvoirs locaux, comme les provinces, puis les départements et les municipalités. C'est pourquoi l'examen successif de ces trois niveaux de pouvoir est nécessaire à cette étude.

A- Les assemblées provinciales :

Un édit du 22 juin 1787 convoque les assemblées provinciales dans chaque province du royaume ne disposant pas d'Etats, afin de conseiller le Roi pour mener la nécessaire réforme du royaume. En contrepartie, celles-ci doivent accorder les subsides nécessaires pour mener cette politique et redresser le pays. Elles sont chargées d'établir les premières relations avec les autorités locales, dans le but de faire parvenir au Roi des députés, chargés de transmettre les revendications de leurs provinces. En 1787, seuls deux textes de l'assemblée provinciale d'Anjou sont imprimés à Angers, les documents n° 690 et 791 . Ces cahiers de doléances ont pour but d'avertir le peuple de ce qui sera officiellement demandé au Roi et de dresser des listes revendicatives pouvant donner des idées aux autres rédacteurs de cahiers.

B- L'administration centrale du département de Maine-et-Loire :

Les départements français sont créés au début de l'année 1790, par lettres patentes du Roi dont le texte n° 10792 est la reproduction. Selon Jean Sauvage93, c'est par une loi du 26 février 1790 précisément que le département se substitue à la province. L'article X du décret des 2 et 5 novembre 1790 précise que « les administrations de département feront imprimer des exemplaires de chaque loi, tant en placard qu'en in-quarto, et les enverront sous ce double format aux administrateurs de districts pour être adressé par ceux-ci aux municipalités de leur ressort ». Outre cette reproduction des textes législatifs promulgués par les assemblées, les départements font imprimer des décisions qu'ils prennent eux-même (texte n° 84).

On le voit notamment par le nombre de documents que font imprimer le département et la municipalité : aucun jusqu'en 1789 inclus, du fait du temps qu'il faut pour mettre en place les nouvelles structures municipales, mais ils en font publier 6, sur 101 pour l'ensemble de la

90 Procès-verbal des séances de l'Assemblée provinciale d'Anjou, Mame, 1787.

91 Second procès-verbal des séances de l'Assemblée provinciale d'Anjou, Mame, 1787.

92 Lettres patentes du Roi, qui ordonne la division de la France en quatre-vingt trois départements, Mame, 1790.

93 Conseil Général de Maine-et-Loire, L 'Anjou de la province a