1. INTRODUCTION
Un mémoire d'une étudiante en Lettres modernes
peut-il aborder une problématique sur la bande dessinée et plus
particulièrement sur les manga ? On s'attendrait de prime abord
à un sujet plus universitaire sur la littérature
française, mais les histoires en images sont considérées
depuis leur émergence au 19ème siècle comme une
forme de littérature, une «littérature en estampes»,
suivant Rodolphe Töpffer, inventeur du genre en Europe. Nous avons
préféré tenter d'aborder un thème neuf, en
constante évolution.
Certes, mais pourquoi le manga ? Tout simplement parce
que la bande dessinée est un art à part entière mais que
la production asiatique peine à être reconnue comme tel.
Les manga ont la particularité d'être
liés, pour les jeunes entre vingt et trente ans, à l'enfance.
Bercés par la diffusion à la télévision des dessins
animés japonais tels que «Goldorak»,
«Albator», «Sailor Moon» ou encore
«Dragon Ball», cette génération a enfin pu
connaître le dénouement des aventures de ses héros
préférés.
Peu à peu, avec le développement des
éditeurs publiant du manga, sont apparus des titres destinés
à un public plus âgé, une multiplicité de genres, de
thèmes et d'une originalité de scénarii, ces derniers
étant, dans le traitement, totalement différents de la production
franco-belge. Le manga a également amené quelques uns de ses
lecteurs à s'intéresser au Japon et de fait s'enrichir au contact
d'une culture empreinte de tradition et de modernité.
Avant de poursuivre plus avant notre développement, il
nous semble nécessaire de définir les deux termes qui seront les
plus employés au cours du présent mémoire.
« Bande dessinée - terme
technique. Bande dessinée (ou plus simplement B.D. ou
BD) : l'expression fait aujourd'hui partie du langage courant. Elle
désigne ce que d'aucuns appellent la figuration narrative, cette forme
hybride mêlant le texte et l'image. ... Par ailleurs, il est
intéressant de constater que chaque pays s'est efforcé de trouver
un terme spécifique à cette forme unique d'expression
artistique : la bande dessinée devient l'historieta en
Espagne, la banda desenhada au Portugal, les comics aux
Etats-Unis et dans les pays anglophones, les manga au Japon, le
fumetto (les fumetti) en Italie... »1(*)
« Manga - terme technique : ce
mot désigne la bande dessinée au Japon. On peut employer ce mot
au pluriel, les manga signifiant alors les créations
particulières ou les fascicules publiant ces dernières, ou bien
au singulier, le manga s'interprétant comme un tout
indifférencié (la bande dessinée). A signaler que les
substantifs japonais ne se référant pas à un genre, on
peut aussi bien parler de la manga que du manga ; après avoir
employé le masculin, il arrive parfois qu'on l'utilise au
féminin. ... Après plusieurs essais sans lendemain ..., le (ou
la) manga fait une entrée en force sur le marché francophone
à partir de la fin des années 1980 et s'impose dès lors
comme une composante à part entière du marché de la bande
dessinée, comme l'un de ses éléments les plus dynamiques
aussi. »2(*)
Notre propos n'étant pas une étude approfondie
des différents genres de bandes dessinées, nous nous bornerons au
distinguo entre manga et oeuvres franco-belges. Néanmoins, dans la
mesure où ces dernières ont une longue tradition en France, nous
avons également choisi d'y faire référence sous
l'appellation de bande dessinée traditionnelle, ceci afin
d'éviter les répétitions.
Cette approche de l'édition du manga en France prend
place dans une actualité toujours plus conséquente.
En effet, les chiffres parlent d'eux-mêmes. Le
marché du manga prend de plus en plus d'ampleur dans l'Hexagone. De cinq
ou six éditeurs en 1994, il existe désormais plus de vingt-cinq
maisons d'édition produisant du manga en France. Mieux ! Le
marché de la bande dessinée n'a jamais été plus
prolifique qu'en 2004, neuvième année de croissance
consécutive. Ce secteur totalise un chiffre d'affaires de 240 millions
d'euros soit près de 30 millions d'albums vendus par an. 3.070 livres
appartenant à ce secteur éditorial ont été
publiés en 2004 parmi lesquels 2.120 nouveautés. La bande
dessinée asiatique a également connu une forte croissance :
754 titres3(*) soit 35,56%
de la production totale (contre 30,11% en 2003)4(*). Elle est la bande dessinée la plus traduite en
France ! Au regard de ce succès, on ne peut donc plus actuellement
s'en prendre impunément au manga sans prendre à parti tout un
nouveau pan du lectorat français.
De plus, trois tendances majeures semblent s'affirmer dans le
secteur éditorial manga en 2004, au regard des catalogues des
différentes maisons :
-la valorisation du patrimoine nippon avec la publication des
auteurs «classiques» japonais (Osamu TEZUKA, Jiro TANIGUCHI, Taiyo
MATSUMOTO*(*)...) avec
notamment la création des labels «Sakka» (Casterman) et
«Made in Japan» (Kana) qui privilégient une politique
d'auteurs ;
-le développement des séries destinées
à un public féminin : les titres sont plus variés et
s'adressant à un lectorat plus âgé. Les éditions
Asuka et Delcourt proposent ainsi un panel de la production féminine
nippone ;
-l'apparition de séries pour adultes chez presque tous
les éditeurs.
Si, au regard des records de production de bandes
dessinées en 2004, la France est une grande nation de la
littérature en images qui a de la curiosité à
l'égard des autres productions du monde, elle sait également se
protéger des créations étrangères.
Depuis la loi de 1949 sur la protection des mineurs, visant
à limiter l'importation de comics américains sur le
territoire, une autre bande dessinée tente de prendre pied en France. Le
manga a ainsi connu une étrange destinée. Issue d'une autre
culture, véhiculant d'autres valeurs, mal compris, parfois mal
édité, soutenu par la télévision puis
sacrifié sur l'autel de la morale, le manga est aujourd'hui porté
en triomphe par ceux qui jadis le décriaient.
Il n'y a ainsi pas si longtemps, on pouvait encore lire des
attaques virulentes contre le manga auquel on reprochait « des
histoires si simplistes et violentes, des personnages si peu
attachants », de la « brutalité
gratuite »5(*) et ce surtout à cause de la confusion qui
règne encore entre la bande dessinée nippone (manga) et le dessin
animé japonais (anime).
Actuellement, on publie pléthore d'articles
dithyrambiques sur le sujet : dans les quotidiens nationaux
(Libération, Le Parisien) ; dans les magazines
d'actualité (L'Express, Le Point), dans
Télérama qui, il y a encore de cela un ou deux ans,
regrettait l'invasion des «japoniaiseries», et même dans les
mensuels littéraires (Lire, Topo).
Cependant, la presse occulte encore tout un pan de la
production japonaise grand public pour ne traiter que du manga destiné
aux adultes.
Preuve que la multiplication des éditeurs -
spécialisés ou non - de manga ont su se diversifier et proposer
du manga plus «intelligent» ou réponse à un
phénomène de mode qui entraînera dans la faillite tous ceux
qui ont tenté de se lancer dans l'«aventure manga» ?
Comment les éditeurs ont pu choisir de miser sur une bande
dessinée foncièrement si différente ?
Au regard du bilan dressé par Gilles Ratier6(*), le succès du manga en
France n'est plus à démontrer. Plusieurs facteurs sont à
l'origine de sa réussite : le prix, un lectorat diversifié,
de nouvelles valeurs.
Les amateurs de bandes dessinées franco-belges le
savent : un album coûte cher et ne contient que relativement peu de
pages. Avec l'arrivée du manga, une nouvelle brèche a
été ouverte, suivant un principe simple : offrir un texte
plus abondant pour un prix moins élevé. Ainsi, un album
traditionnel de 48 pages couleurs coûtera en moyenne entre 8 et 14€
tandis qu'un manga d'environ 200 pages noir et blanc sera facturé entre
5 et 8€.
De plus, le manga attire un lectorat plus diversifié
que la production franco-belge. Les deux sexes, quel que soit leur âge,
trouveront dans la bande dessinée nippone un éventail de titres
particulièrement diversifié : shonen* pour les
jeunes garçons, shojo* pour les jeunes filles, seinen*
pour les adultes et josei* (ou ladies*) pour les jeunes
femmes.
Enfin, selon Sébastien Agogué des
éditions Tonkam, l'hégémonie culturelle américaine
commence à disparaître en France. Si certains se tournent vers le
manga, c'est également parce qu'il ne se résume pas à un
combat manichéen, mais qu'il propose des valeurs sociales
privilégiant le bien-être de la communauté.
Même si certaines préoccupations dont traite le
manga sont proches de celles du lectorat français, c'est
également l'expérience de la différence. Comment de si
nombreux éditeurs ont pu prendre le risque d'en publier, à
l'heure où cela n'était encore qu'un genre inexistant sur le
territoire français ? Pour répondre à cette
interrogation, nous nous sommes appuyés sur diverses sources.
Nous avons tout d'abord compulsé les ouvrages de
référence sur la bande dessinée et sur le manga,
particulièrement difficiles à se procurer pour ces derniers.
Nous avons également consulté la presse
généraliste et la presse spécialisée qui s'est
développée dans des proportions impressionnantes avec la
multiplication des sorties de manga.
Nous avons mené des entretiens avec quelques lecteurs
de manga et des professionnels de différentes maisons d'édition.
De même, nous nous sommes consacrés à l'étude des
catalogues de ces dernières. Ceci afin de définir un peu plus
nettement la ou les politique(s) éditoriale(s) de chacune d'elles et de
savoir en quoi leur existence est légitime : se bornent-elles
à s'imiter les unes les autres ou tentent-elles de se démarquer
en proposant chacune une approche différente du manga ?
Nous avons régulièrement mis à jour nos
connaissances grâce aux sites des éditeurs, à des sites sur
l'actualité des manga qui nous ont permis de suivre au jour le jour les
rumeurs de parutions (fondées ou infondées) - qu'il nous a fallu
vérifier - sur les différents éditeurs concernés et
nous avons également visionné un reportage réalisé
par Hervé-Martin Delpierre et diffusé sur France 5 à
l'occasion du 32ème festival de la bande dessinée
d'Angoulême.
Enfin, nous nous sommes basés sur les catalogues des
éditeurs qui sont en constante évolution et qu'il faut donc
suivre de près. Pour des raisons de date, nous nous sommes
arrêtés à leur planning de parution jusqu'à juin
voire septembre 2005 pour certains.
L'édition du manga en France étant
déjà un sujet très vaste, nous avons occulté
certains points ou nous les avons résumés assez
schématiquement.
Ainsi, s'il existe certes vingt-cinq maisons d'édition
qui ont un catalogue proposant des manga, toutes n'ont pas une politique
éditoriale claire ou leur production n'est pas réellement
conséquente pour faire l'objet d'un développement.
Nous avons ainsi fait le choix de sélectionner six
éditeurs illustrant, de par leur politique éditoriale, une partie
du paysage de l'édition de manga en France.
Nous n'aborderons pas non plus l'émergence de la bande
dessinée coréenne (manhwa) en France malgré la
diversité des titres proposés du fait qu'elle est encore
récente dans notre pays et que sa pérennité n'est pas
encore assurée. De plus, le manhwa répond à une
réalité éditoriale différente de celle du manga qui
serait trop longue à développer dans le cadre du présent
mémoire.
Nous nous sommes donc contentés de développer
l'étude de l'édition du manga en France tout en dressant un bref
portrait de ce secteur au Japon à titre de comparaison.
Il nous a également semblé nécessaire
d'aborder rapidement les caractéristiques de l'objet qu'est le manga,
dans le fond et dans la forme, afin de ne pas occulter que l'édition
d'un livre n'a pas qu'un aspect purement intellectuel mais également
matériel.
Après un bref aperçu sur le manga, son histoire
et ses caractéristiques intrinsèques, nous aborderons la
situation éditoriale française dans une présentation
raisonnée des maisons d'édition concernées qui ont chacune
contribué (et contribuent toujours), de différentes
façons, à faire du manga une bande dessinée populaire en
France, et ont, dans un certain sens, oeuvré à son succès
auprès d'un pan du grand public souvent hostile ou réticent
à son encontre.
La bande dessinée étant avant tout au Japon un
produit de presse, nous aborderons la question de la prépublication
à l'échelle hexagonale à travers différents projets
de différents éditeurs tout en prenant comme point de comparaison
la production japonaise.
Mais le manga est avant tout un livre, nécessitant un
travail de fabrication, d'infographie et de mise en page ; et un livre
étranger de surcroît qui demande non seulement d'être
traduit mais aussi adapté car issu d'une culture, d'un mode de vie et
d'une écriture très éloignés des nôtres.
Pour illustrer cela, nous proposerons une étude de cas
permettant de comparer l'édition originale et les versions
françaises d'un manga (dans le cas de la série choisie qui a
bénéficiée de multiples rééditions).
1.1. Conventions
1) Nous utiliserons le genre masculin, genre utilisé
par le plus grand nombre de locuteurs en France, pour désigner le
manga.
2) Nous n'accorderons pas le nom «manga» au pluriel
ni les autres termes issus du japonais, du fait qu'il s'agit d'un emprunt
à une langue étrangère.
3) Le nom des auteurs japonais sera écrit comme
suit : le prénom en minuscules suivi du patronyme en majuscules.
4) Au Japon, certains voyelles sont accentuées
(signalées par un accent circonflexe en français) pour allonger
les voyelles en question. Les voyelles longues n'existant pas en
français, nous avons choisi de ne pas faire figurer de tels accents pour
ne pas surcharger le texte.
5) Les annexes seront regroupées dans un cahier
séparé pour une consultation plus aisée.
6) Les mots suivis d'un astérisque (*) sont
définis dans le lexique que vous trouverez dans le cahier
séparé consacré aux annexes.
2. LE JAPON, TERRE D'ORIGINE DU MANGA
2.1. Des
prémices au succès de la bande dessinée
Le terme manga tel que nous le connaissons
actuellement fut inventé au 19ème siècle par
Katsuhika HOKUSAI pour désigner le croquis, l'esquisse. Mais l'histoire
de la bande dessinée japonaise est bien plus ancienne, car on peut
aisément remonter jusqu'au 7ème siècle. En
effet, c'est à cette époque que furent introduites au Japon les
techniques de fabrication chinoises du papier et de l'encre, ainsi que l'usage
du pinceau : c'est de cette période que datent les premières
caricatures connues retrouvées, détail cocasse, dans les temples
bouddhistes. OEuvres de lettrés facétieux ou des
bâtisseurs, le mystère reste aujourd'hui entier...
Le premier chef d'oeuvre des arts nippons date du
12ème siècle. Ce sont des peintures en
rouleaux7(*)
réalisées par un prêtre nommé TOBA (1053-1140) et
intitulées Chojujiga ou «Rouleaux des animaux». Ils
sont composés de quatre rouleaux qui représentent des animaux,
dessinés sur un mode anthropomorphique, se livrant à des
activités humaines. Ces dessins satiriques se ont imposés comme
un repère significatif de l'histoire du dessin humoristique japonais.
Cette oeuvre peut être admirée dans le temple bouddhiste de
Kozanji, dans la région de Kyoto.
Au 19ème siècle, Katsuhika HOKUSAI
(1760-1849) est un peintre, un dessinateur et un graveur japonais très
célèbre. C'est en effet l'une des figures de l'Ukiyo-e
(«le monde flottant»), terme qui fut appliqué durant
l'époque d'Edo (1605-1868) pour désigner l'estampe ainsi que la
peinture populaire et narrative. D'abord célèbre grâce
à ses portraits d'acteurs, il fait paraître, à partir de
1814 et jusqu'en 1834, ses carnets de croquis, suite de caricatures, en douze
volumes, sous le nom de Hokusai manga 8(*).
Cependant, l'inventeur de la forme actuelle du manga est Osamu
TEZUKA (1928-1989), surnommé affectueusement par les Japonais Manga
no Kamisama («le Dieu des mangas»). D'ailleurs, sa mort inspira
ce commentaire laconique à un journaliste d'un prestigieux quotidien
japonais, Asahi Shimbun, sur la place occupée par TEZUKA dans
la culture japonaise :
« Pourquoi les Japonais aiment-ils autant les
manga ? Cet engouement paraît bizarre aux yeux des étrangers.
Et pourquoi les étrangers sont-ils restés si longtemps sans lire
de bandes dessinées ? Parce que dans leur pays, ils n'ont pas eu
Osamu TEZUKA. » 9(*)
Bien qu'il se soit orienté initialement vers des
études de médecine, TEZUKA sent que sa vocation est ailleurs.
Fervent admirateur des oeuvres de Walt Disney, notamment des Silly
Symphonies, il se dirige vers le dessin faute de moyens financiers
nécessaires pour réaliser des films d'animation.
Parallèlement à son internat, il commence
à dessiner et connaît sa première publication en 1946 (il a
alors 18 ans) avec Ma-chan no Nikkicho (Le Journal de Ma-chan),
un récit quotidien en quatre vignettes narrant les aventures d'un jeune
garçon. Mais il ne rencontre véritablement le succès que
l'année suivante, avec la sortie de Shin Takarajima (La
Nouvelle île au trésor) qui se vend, en quelques mois,
à plus de 400.000 exemplaires. D'autres succès suivront
dont :
-Jungle Tatei (Le Roi Léo) en 1950, saga
écologique plagiée par les studios Disney, auteurs du Roi
Lion, sorti une quarantaine d'années plus tard. Ironie du sort ou
juste retour des choses pour un auteur qui s'est inspiré des dessins de
Walt Disney ?
-Tetsuwan Atom (Astro le petit robot) en
1952 ;
-Ribbon no Kishi (Princesse Saphir) en 1953, qui
pose les codes de l'esthétique shojo* (yeux larges et
travaillés, personnages longilignes, hommes androgynes,
discrétion du décor afin de se focaliser sur l'expression des
sentiments...) ;
-Black Jack en 1972, son manga le plus long (244
épisodes sur 4.093 pages) et sans doute le plus polémique.
Très en avance sur son temps, cette oeuvre aborde les thèmes de
la transplantation d'organes et du clonage.
Au final, Osamu TEZUKA est à la tête d'une oeuvre
monumentale comptabilisant quelques 150.000 pages réparties dans 500
titres avec pas moins de 1.000 personnages différents. L'éditeur
japonais Kodansha a achevé en 1984 la publication de ses oeuvres
complètes soit 300 volumes de poche toutefois amputés de
plusieurs dizaines de milliers de planches !
Mais ce qui est le plus remarquable dans l'oeuvre de TEZUKA
est avant tout le fait qu'il peut être considéré comme le
créateur du manga actuel. TEZUKA a, en effet, tout ou presque tout
inventé : le découpage cinématographique des cases
à la manière des story-boards, le mouvement des personnages
figurés par des lignes, l'esthétique shojo*...
Il se lancera par la suite dans l'animation et adaptera ses
oeuvres à l'écran. L'une des dernières diffusée au
cinéma en France, Metropolis (sortie en 2001), adaptation de
l'oeuvre de Fritz Lang, est l'une des meilleures illustrations de son
talent.
2.2.
Spécificités formelles, graphiques et narratives du manga
Que ce soit pour le regard du néophyte ou de l'amateur,
le manga est immédiatement reconnaissable d'entre tous les autres types
de bandes dessinées, notamment de la production franco-belge. On peut en
effet brièvement présenter le manga comme une bande
dessinée au format de poche, imprimé en noir et blanc,
divisée en plusieurs chapitres et qui se lit de droite à gauche.
Se limiter à cette description serait néanmoins omettre son
originalité intrinsèque. Le manga est en effet une bande
dessinée très codifiée répondant à des
spécificités aussi bien formelles que graphiques ou
narratives.
Le manga est foncièrement différent de ce que
connaissent les lecteurs de bandes dessinées traditionnelles. Ainsi, il
n'est pas prisonnier du grand format cartonné en couleurs de la
production franco-belge qui contient moins d'une centaine de pages. Il existe
trois sortes de formats qui correspondent chacun à un public
spécifique :
- le format de poche traditionnel ou tankobon*
(format 11,5x17,5 cm) : il comprend dix à douze chapitres d'une
quinzaine de pages et quelques planches en couleurs, mais le noir et blanc
reste la norme. C'est sous cette forme que sort la première
édition d'un manga ;
- le format dit «mini-poche» ou bunko*
(format 10,5x11,5 cm) : il contient de 200 à 400 pages soit
l'équivalent de deux volumes traditionnels. Seule la couverture est en
couleurs. Ce format est réservé aux auteurs confirmés car
un bunko* est tiré en moyenne à 50.000 exemplaires.
- l'édition deluxe (dimension 15x21 cm) : le
format est plus grand, le tirage est limité (rarement plus de 8.000
exemplaires dans un pays où les manga se vendent par millions), la
couverture est rigide et elle contient une vingtaine de pages en couleurs.
Cette édition est principalement destinée aux collectionneurs qui
devront débourser trois fois plus de yens que pour un
tankobon* pour l'acquérir.
Le manga est au Japon considéré comme un produit
de grande consommation. Et comme tout produit de grande consommation, on peut
le trouver partout : dans les kiosques de gare, dans les petits
supermarchés, les épiceries, les librairies, voire même
dans des distributeurs automatiques... La France se contente de les distribuer,
avec la production franco-belge, dans les librairies et autres magasins
spécialisés ainsi que dans les grandes surfaces.
Nous avons pu constater, au cours d'entretiens informels,
aussi bien auprès de ceux qui ne lisent pas de manga que des lecteurs
réguliers, que, dès qu'ils ouvraient une bande dessinée
japonaise, ils se focalisaient souvent sur les grands yeux des personnages, qui
semblent leur occuper la quasi-totalité du visage. Au cours de ces
discussions, nous avons en effet pu remarquer que c'était sur cet
élément que se portait l'attention et que ce dernier semblait
être à lui seul emblématique du style nippon.
Pourtant, cette focalisation sur le regard n'est pas une
création japonaise. En effet, si TEZUKA (ses successeurs feront de
même par la suite) le dessine ainsi, c'est en partie dû à
son admiration pour le graphisme des personnages de Walt Disney.
Ainsi, fervents admirateurs de Bambi et autres
Aladin sont parmi les premiers détracteurs des manga pourtant
librement inspirés, à leur origine, par l'esthétique
américaine.
Les grands yeux sont également le reflet de la
pensée nippone puisque, selon les mangaka*, l'essentiel de
l'émotion passe par le regard. En grandissant les yeux, les auteurs
peuvent jouer sur une palette de sentiments plus large.
Tout est subordonné au récit, à son
efficacité et à sa lisibilité. Ainsi, la mise en page des
manga peut dérouter le lecteur de bandes dessinées
traditionnelles, habitué à des cases bien définies,
parfaitement rectilignes et délimitées10(*). La page d'un manga, a
contrario, est complètement déstructurée
(sauf dans certains cas, notamment pour les manga d'auteurs11(*)).
La narration est très découpée et les
scènes sont beaucoup plus étirées que dans la tradition
franco-belge ou américaine. Ceci peut donner l'impression d'une action
lente, très étirée ou au contraire, cela peut figurer la
rapidité de l'action. Le mangaka* n'est en effet pas
limité dans le nombre de pages tant que la série remporte du
succès. Ceci explique en partie pourquoi la parution de certains mangas
s'étire sur des dizaines d'années et sur des milliers de pages.
Le style, cinématographique, cherche à illustrer le mouvement et
ne tolère quasiment pas d'ellipses.
De graphisme fondamentalement noir et blanc, les trames
permettent de multiplier les variations de gris (et un moindre coût
d'impression) mais sont également un moyen de renforcer l'impression de
vitesse, de puissance ou d'accentuer les sentiments exprimés par les
personnages. La vitesse et le mouvement sont aussi représentés
par des traits verticaux ou, par la répétition d'un motif dans
une même case (les coups de poing d'un héros seront, par exemple,
démultipliés).
Le manga est aussi différent de la bande
dessinée traditionnelle dans sa forme. Le récit dans la
production japonaise privilégie la dimension visuelle, notamment
à travers son écriture. Les Japonais utilisent trois alphabets
idéographiques : les kanji (caractères chinois -
Cf. annexe n°2), les hiragana (Cf.
annexe n°3) et les katakana (Cf. annexe
n°4). L'écriture japonaise est en effet le fruit d'un
emprunt. Ne bénéficiant pas d'un système
d'écriture, le peuple nippon a utilisé, à partir du
9ème siècle, les caractères chinois
(kanji) pour créer les kana (noms des deux alphabets
japonais, hiragana et katakana).
Chaque alphabet correspond à un type d'écrit.
Les ouvrages d'érudition ou les textes émanant de l'État
sont rédigés en kanji mais la syntaxe et le vocabulaire
sont fortement japonisés. Le système d'écriture d'usage
quotidien, qui se rapproche de l'écriture phonétique occidentale,
est l'alphabet des hiragana. Ces derniers sont utilisés pour
transcrire les mots d'usage courant ainsi que les terminaisons grammaticales.
Enfin, les katakana sont soit mêlés aux kanji
dans des ouvrages didactiques ou littéraires, soit utilisés
pour les textes non littéraires. Cet alphabet permet également de
transcrire des noms propres étrangers, les emprunts aux autres langues
ainsi que les onomatopées. Néanmoins, tous les sons de la langue
peuvent être retranscrits indifféremment avec les
caractères katakana ou hiragana.
Il est à noter que l'écriture japonaise
mêle à la fois sons et concepts, comme le relève Jean-David
Morvan, dessinateur :
« En discutant au Japon avec TANIGUCHI
[mangaka*], je me suis aperçu qu'un mot revenait souvent dans
les conversations et ce mot c'était «écrire»qui est le
même mot que pour «dessiner». C'est très
représentatif de la manière dont les Japonais ressentent une
oeuvre. Les Japonais écrivent les mots sous forme d'idéogrammes.
Grosso modo, quand on écrit le mot «porte» par exemple,
l'idéogramme utilisé va ressembler à une porte. En
Occident, quand on lit le mot «porte», on est obligé de penser
«porte» et d'intellectualiser le concept (...). Le Japonais ressent
donc les choses avec son ventre, ses émotions brutes, et le
Français va les ressentir avec sa tête, avec son
intellect. »12(*)
Le manga proclame donc, de par son origine culturelle,
l'hégémonie de l'image par rapport au langage verbal.
Il n'a donc pas sans cesse recourt aux récitatifs et
aux commentaires narratifs. A contrario, la bande dessinée
nippone proclame la suprématie de l'image par rapport au langage verbal.
L'image à elle seule matérialise le sens des récitatifs.
L'essentiel de l'histoire est compris à travers l'action des personnages
ou par la «bande-son», figurée par les onomatopées.
Tout y sera sonorisé, même les réactions silencieuses des
personnages (expression de gêne, de surprise, hésitation...).
Héritières modernes de plusieurs siècles d'art
calligraphique, les onomatopées s'apparentent souvent à de grands
moments d'expression graphique. Bien avant d'avoir vocation à être
lues, elles se regardent. Leurs formes, rondes ou tranchantes, suffisent bien
souvent à en saisir le sens. Reflet de la sensibilité de
l'auteur, l'onomatopée nippone renseigne également sur la tension
psychologique non affirmée d'une case. Elle appuie sur la dimension
visuelle du manga : les émotions peuvent se passer de mot. L'image
«matérialise» le sens des récitatifs tandis que la
bande dessinée franco-belge y recourt abondamment (peut-être dans
une moindre mesure à l'heure actuelle).
Benoît Peeters13(*) définit la bande dessinée comme
l'association de l'image et du langage. Il faut donc être
théoriquement capable de lire à la fois l'un et l'autre pour
suivre le cours du récit. Or, beaucoup de Français lisent des
manga en version originale, sans parler le moindre mot de japonais. Comment
est-ce possible ? Parce que l'expressivité est favorisée
dans le manga et que donc la part du récit par les mots est
réduite :
« La BD européenne raconte des histoires avec
une grande influence du théâtre : le sol
représenté par le bas des cases, des personnages en plan large et
une histoire racontée dans les bulles. Une BD japonaise suit une
tradition du gros plan et porte particulièrement d'importance aux yeux,
médiateurs de l'émotion. »14(*)
La représentation du réel vise avant tout, dans
le manga, à l'expressivité. Les visages sont réduits au
minima, lisses, avec des yeux disproportionnés de forme toujours
très ronde. Ils sont encadrés d'une chevelure fournie, la bouche
et le nez sont petits, et ce dernier ne possède souvent pas de narines.
En effet, dessins animés et manga japonais sont tous deux tributaires
d'une tradition picturale privilégiant la ligne et l'aplat (teinte plate
appliquée de façon uniforme) au détriment des jeux d'ombre
et de lumière. A la différence de l'art occidental, l'art nippon
ne tend pas à la représentation vraisemblable du monde. Il lui
préfère une stylisation poétique ou ornementale du
réel. Ainsi, par souci de puissance évocatrice, les artistes
japonais utilisent la ligne pour mieux éveiller l'imagination du
spectateur ou du lecteur. Le volume est suggéré par la
superposition d'aplats de couleurs ou de motifs répétitifs. La
bande dessinée occidentale se veut représentative, le manga se
veut subjectif.
Cette distinction profonde entre les conceptions orientales et
occidentales de l'art explique pourquoi le graphisme est
l'élément déterminant de l'appréciation ou non du
genre manga. En effet, la ligne, la courbe ou l'irrégularité des
formes sont mises à l'honneur. La synthèse et l'esthétique
décorative priment sur la recherche du détail. L'ignorance de
tels éléments de la part du néophyte fait que, par
comparaison avec la bande dessinée traditionnelle, le manga
apparaît moins intéressant car sans volume. Néanmoins, la
bande dessinée nippone recèle une certaine diversité pour
ceux qui s'y intéressent un peu plus avant. Par exemple, Carine L.,
étudiante, remarque :
« On peut reconnaître un dessinateur d'un
autre une fois que l'on commence à lire quelques manga. Le style n'est
pas uniforme et unique... chaque auteur a sa «patte» personnelle.
D'ailleurs, je choisis mes manga non seulement en fonction de l'histoire mais
aussi en fonction du dessin. Si ce dernier ne plaît pas, je
n'achète pas ».
En ce qui concerne le personnage, il faut considérer
qu'il est le principal vecteur d'émotion de l'histoire. Outre les grands
yeux, il est donc très stylisé ce qui lui confère une
valeur universalisante afin qu'une majorité de lecteurs s'y identifie.
Sachant que ce qui compte dans le manga est la suggestion des émotions
ressenties par le personnage, il n'est pas primordial de donner une
représentation fidèle de la réalité. C'est ainsi
que, parfois, le décor disparaît au profit du héros ou de
ses acolytes. L'expressivité graphique est favorisée au
détriment de l'esthétisme car le héros doit être
immédiatement reconnaissable. D'où des personnages principaux
souvent à la limite du stéréotype ou de la caricature.
Le graphisme du manga respecte ainsi à un principe de
proximité : tout est fait pour que les sentiments et les sensations
parviennent directement au lecteur sans obstacles inutiles et c'est cette
facilité à aborder ce produit qui explique l'intérêt
que suscite le manga auprès d'une partie du lectorat originellement non
consommateur de livres.
Dernier point mais non moins essentiel : le manga
obéit à une logique feuilletoniste (liée à la
prépublication dans les mangashi*15(*)) qui fait qu'il suit un
certain nombre de règles plus ou moins implicites :
- chaque chapitre doit le plus souvent faire apparaître
au moins un élément nouveau ;
- chaque chapitre doit au moins comporter un moment
spectaculaire, une case mémorable ;
- chaque chapitre doit se clore par la résolution d'une
situation ou par un élément dramatique pour inciter le lecteur
à poursuivre l'achat de la série en question.
Non seulement fruit d'une culture populaire différente
de l'Occident, le manga est aussi l'un des aboutissements de la tradition
picturale japonaise, ce qui le rend si particulier à nos yeux.
Ne correspondant ni à nos habitudes de lecture ni
à notre mode de vie, le manga nécessite de passer outre nos a
priori, de s'ouvrir sur un nouveau mode de pensée, une nouvelle
façon d'appréhender le réel et une culture autre, ce qui
fait aussi et surtout son intérêt selon tous les adeptes de cette
production asiatique.
3. LA FRANCE, TERRE D'ACCUEIL DU MANGA
3.1. Glénat et
Tonkam : les débuts du manga en France
Avant de commencer à retracer les prémices du
manga en France, il nous semble nécessaire de signaler que l'Hexagone va
à contre-courant du Japon. En effet, au pays du Soleil Levant, le
succès rencontré par un manga engendre la création du
dessin animé, produit dérivé de la série papier.
Au contraire, en France, le succès
phénoménal rencontré par les dessins animés
japonais à la télévision a conduit à
l'émergence d'un nouveau genre de bande dessinée pour le pays, le
manga.
3.1.1. Histoire du manga en France
Comme le dessin animé est à l'origine du manga
en France, nous retracerons ses débuts à la
télévision française et sa réception pour pouvoir
poser les bases du développement de l'édition des manga en
France.
3.1.1.1. 1er stade : les dessins
animés japonais et leur réception en France
Après la dissolution de l'ORTF (Office de Radio
Télévision Française) en 1974 se créent trois
nouvelles chaînes distinctes : TF1, Antenne 2 et FR3, qui vont
développer des unités indépendantes de programmes pour la
jeunesse.
Ces nouveaux moyens mis en place pour proposer plus de
programmes et plus de choix aux enfants doivent trouver matière et
contenus pour nourrir leurs ambitions. Mais la France et l'Europe en produisent
peu, il faut donc les importer de l'étranger. Deux sources apparaissent
alors riches et séduisantes : les Etats-Unis, à qui l'on
faisait déjà beaucoup appel (en témoignent la diffusion et
rediffusion des cartoons), et le Japon.
Les deux pays proposent une production de dessins
animés sur le principe du plus grand nombre d'heures possibles pour le
coût le plus faible. Pour les chaînes françaises, le rapport
entre le coût et l'audience recueillie de ces programmes est plus
intéressant.
Les dessins animés venus d'Orient sont une
découverte bouleversante pour les Français. C'est un nouveau ton,
des scénarii soutenus et un graphisme innovant. Mickey et Casimir
doivent désormais affronter Goldorak, Candy et bien d'autres à
venir.
En 1972, la télévision française diffuse
pour la première fois un court-métrage d'animation nippon. Il
s'agit d'un dessin animé en noir et blanc intitulé «Le
Roi Léo» et produit par Osamu TEZUKA. Le succès n'est
pas au rendez-vous mais une nouvelle tentative est lancée deux ans plus
tard avec la diffusion de «Prince Saphir» produit
également par TEZUKA.
Cependant, le tournant décisif dans l'histoire de la
«japanimation» se produit le 3 juillet 1978. L'émission pour
la jeunesse Récré A2 (diffusée sur Antenne 2) programme
«Goldorak», puis «Candy» en septembre de
la même année. Presque immédiatement, le jeune public est
fasciné. C'est le début de l'âge d'or du dessin
animé japonais en France.
En 1979, TF1 riposte en diffusant «La Bataille des
planètes» dans l'émission des Visiteurs du mercredi. En
parallèle, Antenne 2 retransmet «Albator 78».
Au début des années 1980, «Capitaine
Flam», «Ulysse 31» (fruit d'une collaboration
franco-japonaise) et «Cobra» viendront rejoindre le quatuor,
fer de lance de toute une série de dessins animés japonais.
Les séries diffusées se multiplient alors
à la télévision, principalement sur TF1 et sur La Cinq.
C'est la fameuse époque des «Chevaliers du Zodiaque»,
«Ken le survivant», «Juliette je t'aime»,
«Nicky Larson», «Olive et Tom»,
«Jeanne et Serge», «Max et compagnie»,
«Creamy merveilleuse Creamy», «Emi
magique», «Embrasse-moi Lucille», «Lady
Oscar», pour ne citer que les plus célèbres.
Néanmoins, très peu de dessins animés
arrivent à obtenir une réelle longévité
télévisuelle. Il en existe un cependant qui a su évoluer
en même temps que son public : «Dragon Ball».
L'oeuvre d'Akira TORIYAMA épouse à merveille l'évolution
des téléspectateurs. Là où la première
série s'adresse avant tout à des jeunes, «Dragon Ball
Z» touche les adolescents et les adultes. Pour preuve de sa
réussite, le dessin animé reste près de dix ans sur les
écrans français.
De «Goldorak» à «Jeanne et
Serge», l'animation japonaise domine, en plein milieu des
années 1980, le panorama des émissions destinées à
la jeunesse. Les critiques, le mépris ou la défense qu'elle
génère soulignent sa présence, son existence, mais aussi
l'influence qu'elle peut exercer sur le jeune public.
A cause d'un engouement de plus en plus important pour les
séries japonaises, des parents outrés par le contenu de ces
dessins animés étrangers commencent à faire entendre leurs
voix. Des associations de familles critiquent ce qu'elles jugent violent,
véhiculant des valeurs qu'elles ne partagent pas et responsable d'un
«abrutissement» de leurs enfants. Le Conseil
Supérieur de l'Audiovisuel (CSA) intervient sous la pression et menace
les chaînes de représailles si elles ne répondent pas aux
exigences du grand public. Dès lors, des séries comme
«Ken le Survivant», «Nicky Larson» ou
«Les Chevaliers du Zodiaque» subissent la censure.
Les chaînes considéraient que ces oeuvres
s'adressaient avant tout à des enfants, alors qu'en fait, leurs
qualités graphiques et scénaristiques les destinaient à un
public adulte. Un problème que soulève Benoît Huot,
secrétaire d'édition chez Tonkam :
« Une équation caractérisait les
dessins animés en France : dessin animé = enfant. En effet,
le bouillon culturel dans lequel baignait notre pays était en grande
partie hérité des Etats-Unis et, par voie de conséquence,
de leur conception des dessins animés. En d'autres termes, il existait
deux types de dessins animés : les Tex Avery, destinés
à un public adulte (quoique pouvant être vus par n'importe qui en
raison de la dérision qui accompagne chaque cartoon) et les Disney,
destinés aux enfants. En dehors de ces deux catégories, il
n'existe point de salut. ».
Les coupures et les censures dénaturent
complètement les histoires et l'ordre des séries, qui
désertent progressivement les chaînes hertziennes. Car si le CSA
n'a pas légalement interdit la diffusion des séries japonaises,
ses directives restent des menaces pour le monde de l'animation nippone. La
chaîne Mangas (qui appartient au bouquet satellite du groupe AB) s'est
ainsi vue menacée de devoir payer une amende de 150.000€ pour ne
pas avoir respecté le quota de diffusion d'oeuvres européennes et
françaises. Un comble pour une chaîne nommée Mangas !
Notre législation ne fait rien pour aider l'apparition de
nouveautés, à cause d'un protectionnisme non avoué.
L'engouement pour les manga en France a principalement
été le fait des dessins animés japonais. Ceux-ci
s'étant implantés dans notre pays bien avant la parution des
premières bandes dessinées nippones, ils ont essaimé,
devenant au fur et à mesure des références culturelles.
3.1.1.2. 2ème stade :
l'éclosion du manga - bases et limites
La première apparition du manga en France est
liée à un homme d'origine japonaise résidant en Suisse
dans les années 1970, Atoss TAKEMOTO. Passionné par les
échanges internationaux et interculturels, il décide de faire
découvrir le manga aux lecteurs français par le biais d'un
magazine de sa création, Le Cri qui tue. Financé sur ses
propres deniers, ce journal paraît au début de l'année 1978
à un rythme trimestriel et un tirage ambitieux de 40.000 exemplaires.
Dans ses pages paraîtront notamment une oeuvre d'Osamu TEZUKA, Le
Système des Super Oiseaux.
La volonté première, assez ambitieuse dans un
pays où la bande dessinée est alors plus orientée vers un
lectorat de jeunes enfants, est de cibler un public d'adultes, tout en tenant
compte des goûts européens. L'aventure prend fin en 1982 avec un
bilan plus que mitigé.
Atoss TAKEMOTO a été notamment confronté
à des problèmes liés à la Commission paritaire.
Pour distribuer un périodique en France, il faut en effet que la
Commission lui attribue un numéro. Comme Atoss TAKEMOTO était
basé en Suisse, elle lui a refusé cette attribution. De plus, le
fondateur du Cri qui tue n'avait aucun contrôle sur les ventes,
les invendus étaient détruits ou ne lui étaient pas
retournés. Et la dévaluation du franc français en 1981 a
rendu encore plus difficile l'exportation de la revue suisse dans
l'Hexagone.
En parallèle, Atoss TAKEMOTO, en collaboration avec un
libraire suisse nommé Rolf Kesselring, fait paraître, dès
1979, le premier de bande dessinée japonaise traduite en
français, Le Vent du nord est comme le hennissement d'un cheval
noir, une intrigue médiévale signée ISHIMORI. Il est
publié en grand format par crainte d'un rejet du format de poche par le
lectorat français mais ne rencontre pas le succès.
Il faudra attendre 1990 pour voir naître le premier
véritable succès du manga en France grâce à
l'initiative de Jacques Glénat (à la tête de la maison
d'édition du même nom) qui fait publier Akira de Katsuhiro
OTOMO. Sa première édition est de format classique
(c'est-à-dire en format A4), dans le sens de lecture occidental et en
couleurs. Quatre ans de publication sont nécessaires pour éditer
les 2.200 planches du manga, sur quatorze volumes.
A partir de 1993 commence la déferlante des manga dont
l'adaptation animée est en train d'être diffusée ou a
été diffusée sur les petits écrans
français.
Glénat lance l'offensive avec Dragon Ball, bande
dessinée la plus vendue de son catalogue, toutes séries et toutes
origines confondues, avec plusieurs millions d'exemplaires vendus. L'apport
financier est tel qu'il permettra à l'éditeur de lancer de
nombreux titres.
Le manga commence alors à pénétrer dans
les cours d'école. Après la parution de Dragon Ball
suivront Candy, Ranma 1/2, Sailor Moon, Dr Slump,
Nicky Larson, Fly, Ken le survivant, Olive &
Tom, Cat's eyes, Kimagure Orange Road (diffusée en
France sous le nom de Max et compagnie), Cobra,
Goldorak, Les Chevaliers du Zodiaque, Albator, Juliette
je t'aime...
3.1.2. Glénat : le précurseur

Groupe fondé en 1969 par Jacques Glénat, cette
maison d'édition est divisée en 3 pôles : livres de
mer et de montagne, magazines et bande dessinée. Cette dernière
représente 80% du chiffre d'affaires de Glénat.
Premier éditeur à connaître le
succès avec le manga, Glénat compte, parmi ses plus fortes ventes
de bandes dessinées, trois manga : Dragon Ball d'Akira
TORIYAMA qui comptabilise plus de quatorze millions d'exemplaires vendus sur
l'intégralité de la série, Kenshin le vagabond de
Watsuki NOBUHIRO (plus de 800.000 exemplaires) et Akira de Katsuhiro
OTOMO (700.000 exemplaires).
3.1.2.1. Lorsque le manga rencontra le succès en
France...
Les premières bases du manga en France sont
posées dès 1980, lorsque Jacques Glénat acquiert les
droits d'Akira de Katsuhiro OTOMO (qui comptabilise au total quelques
1.800 pages). En 1988, profitant de la sortie du dessin animé au
cinéma, Glénat lance Akira sous forme de manga.
Malheureusement, seuls 12.000 exemplaires sont vendus pour un tirage de
150.000. C'est un succès d'estime mais certainement pas un succès
populaire : il lui manque le relais télévisuel, si
nécessaire à la promotion du manga.
La seconde tentative est la bonne. En février 1993,
Glénat lance dans les kiosques la série Dragon Ball
d'Akira Toriyama, conjointement à la diffusion du dessin animé
sur les petits écrans français. En deux ans, l'éditeur
vend plus d'un million de volumes de Dragon Ball. Le manga est dans sa
phase de développement et Glénat est le seul sur ce secteur,
avec, à un degré beaucoup moindre, Tonkam. Pour la seule
année 1995, la maison d'édition annonçait 1,2 million
d'exemplaires vendus, pour un chiffre d'affaires de 50 millions de francs, soit
25% de l'activité de la maison.
Aujourd'hui, l'intégralité de la série
Dragon Ball (soit 42 volumes) a été éditée
mais il se vend encore entre 95.000 et 200.000 exemplaires par titre soit
déjà plus de quatorze millions d'exemplaires vendus.
Glénat, toujours leader du marché de
la bande dessinée en 2003, s'est vu ravir sa place par le groupe
Média Participations, avec lequel les éditions Dupuis ont
fusionnées en 200416(*). La réaction du directeur
général de Glénat, Dominique Burdot, ne s'est pas faite
attendre :
« Le groupe Glénat reste le premier acteur
indépendant du secteur. Pour sa part, il n'est pas à vendre. Sa
croissance, liée à une gestion plus patrimoniale, est surtout
interne. Notre réponse à une vision capitalistique sera de nature
éditoriale, certains auteurs préférant sans doute signer
leurs oeuvres avec un éditeur indépendant à taille humaine
et lui garantissant la pérennité éditoriale. »
17(*)
Toutefois, malgré ce bouleversement dans le paysage
éditorial français, Glénat se situe parmi les quinze plus
grands éditeurs français avec un chiffre d'affaires de 55
millions d'euros en 2003 et reste le premier éditeur indépendant
de bandes dessinées. Le secteur manga des éditions Glénat
est en pleine expansion avec une croissance de 19% entre 2002 et 2003.18(*)
Au cours du mois de janvier 2004, les éditeurs du
Syndicat National de l'Edition section Bande Dessinée (SNE-BD)
rencontraient certains membres de l'Association des Critiques et journalistes
de Bandes Dessinées (ACBD). Lors de ce débat, la question de
l'avenir du manga en France fut abordée. Jacques Glénat a
considéré que la bande dessinée traditionnelle avait,
grâce à ce genre, retrouvé des lecteurs qu'elle avait
perdue. Dominique Burdot a précisé qu'avec une culture de l'image
plus proche du cinéma ou du jeu vidéo, le manga correspond
à une attente que les éditeurs français n'ont pas su
satisfaire.19(*)
3.1.2.2. Une politique éditoriale en phase avec le
marché
La politique éditoriale de Glénat est le reflet
de son hégémonie sur le marché du manga en France depuis
plus de 15 ans. L'ambition de l'éditeur est avant tout de maintenir
cette position tout en proposant un catalogue cohérent et
représentatif de la production nippone.
Si le choix des titres étaient à leurs
débuts évidents (des manga en relation avec les dessins
animés japonais principalement), les éditions Glénat, face
au développement de l'offre et de la demande sur le marché
français de la bande dessinée nippone, proposent désormais
un éventail de genres et de thèmes plus étendu.
« Aujourd'hui le manga est solidement
implanté en France, il n'est plus seulement lu par une poignée de
fans irréductibles mais par des amateurs de bande dessinée. Il
est respecté, analysé, plébiscité et reconnu. C'est
pourquoi, aux éditions Glénat, le catalogue manga s'est enrichi
et diversifié. »20(*)
Trois collections ont été créées
en 2003 et sont clairement identifiables sur le dos des différents
volumes publiés depuis, grâce à un code couleur : vert
pour le shonen*, rose pour le shojo* et marron pour le
seinen*.
Les collections shonen* et shojo* mettent
chacune en vedette un mangaka* : Akira TORIYAMA pour la
première (sept titres dont Dragon Ball) et Wataru YOSHIZUMI pour
la seconde dont les quatre séries du catalogue traitent de la
difficulté d'aimer.
Depuis l'année dernière, trois oeuvres de
Mitsuru ADACHI (Niji-iro tohgarashi, Touch et Rough),
auteur à succès au Japon, ont été traduites par
l'éditeur et intégrées dans la collection
shonen*.
De nombreux manga pour garçons ont pour
thématique le fantastique et le sport (notamment les arts martiaux). Les
chroniques de la vie quotidienne trouvent quant à elles plus leur place
dans la collection de shojo* manga, mêlant vie scolaire,
préoccupations adolescentes et humour.
Le catalogue des titres seinen* que tente de
développer Glénat présente d'ores et déjà
des sujets variés. Si le fantastique est très présent, il
n'est néanmoins pas exempt d'une certaine réflexion humaniste,
tout comme les manga psychologiques : questionnement sur l'avenir de
l'humanité et de la Terre, le bien-fondé de la justice, la menace
extra-terrestre, la liberté humaine, les pouvoirs du cerveau...
Depuis 2004, Glénat publie également un manga
qui a eu d'importantes retombées sociales au Japon, Say hello to
Black Jack. Shiho SAITO a épinglé avec ce thriller
médical les carences du système hospitalier nippon et a,
grâce à ce succès d'édition, incité le
gouvernement à prendre des mesures concrètes en faveur des
hôpitaux notamment dans le versement de salaires plus dignes.
Reste à savoir si ce choix est, de la part de
l'éditeur français, le reflet d'un engagement politique ou un
simple plan médiatique destiné à stimuler les ventes.
Enfin, à l'instar des éditions Asuka en 2004,
Glénat lance cette année une collection bunko* qui
regroupe pour le moment deux oeuvres des années 1960 et 1970,
considérées comme des classiques au Japon :
L'École emportée de Kazuo UMEZU et Urusei Yatsura
de Rumiko TAKAHASHI. Vendus un euro de plus qu'un tankobon*
estampillé Glénat, ces deux titres contiendront
l'équivalent de deux tomes en un dans un format plus réduit.
L'éditeur prévoit également de publier
Golgo 13 de Takao SAITO, dont certaines histoires ont été
préalablement traduites dans la première revue à
évoquer le manga en France, Le Cri qui tue. Cependant, bien
qu'ayant le même statut patrimonial au Japon qu'Urusei Yatsura et
L'École emportée, ce titre sortira sous la forme d'un
recueil de 1.300 pages, qui permettra de découvrir les meilleurs
chapitres de cette série longue d'une centaine de volumes, ayant pour
héros un tueur professionnel en lutte contre la mafia.
Toutefois, si le catalogue s'est diversifié au cours
de l'année 2004 en proposant de nouveaux thèmes et de nombreux
titres pour adultes, Glénat a également envisagé de
retravailler la maquette des manga publiés.
« Nous revenons sur des choix qui s'imposaient
d'eux-mêmes il y a quinze ans parce que nous débarquions sur un
marché totalement neuf, mais qui aujourd'hui ont perdu en pertinence.
C'est pour cela que nous avons commencé à publier nos manga sous
jaquettes. [...] Nous avons également pris la décision de
respecter à l'avenir le plus possible le sens de lecture original
lorsque nous publierons de nouveaux titres. »21(*)
One Piece sera par exemple réédité
en sens de lecture japonais à la demande de son auteur Eiichiro ODA
à partir du volume 16. L'éditeur japonais demande de même
pour les quinze premiers numéros.
L'éditeur a également annoncé dans sa
lettre d'informations que les onomatopées des shonen* ne seront
plus traduites mais les titres destinés aux adolescents ne seront
néanmoins pas réédités sous cette nouvelle forme
corrigée.
Certaines onomatopées seront toutefois traduites quand
elles n'apporteront pas de gêne au niveau du dessin et celles
indispensables à la compréhension seront sous-titrées.
Ce revirement de politique est pour le moins étonnant
au regard du communiqué publié dans la FAQ (Foire Aux Questions)
du site de l'éditeur :
« Nos manga sont destinés à un
très large public [...]. En ce qui concerne les onomatopées, nous
les traduisons dans le même souci de lisibilité pour un public de
non-initiés. Il faut savoir que souvent, ce sont les maisons
d'édition japonaises qui exigent que nous traduisions
l'intégralité des manga, ceci incluant bien évidemment les
onomatopées. »
Glénat a su suivre l'évolution du marché
français de la bande dessinée japonaise en développant son
catalogue et notamment en multipliant la sortie de titres pour adultes.
Grâce à des moyens financiers colossaux,
l'éditeur a les moyens de négocier les droits des best-sellers du
manga au Japon.
Cependant, la fusion de Dupuis avec Média
Participations (Dargaud, Le Lombard, Kana, Lucky Comics, Blake et Mortimer,
Fleurus et Mango) en 2004 qui en fait le plus grand groupe de bande
dessinée, risque de mettre à mal sa position de leader du
manga.
De plus, il est regrettable que Glénat ne s'attarde
principalement que sur des titres à gros tirages et n'investisse pas
plus dans des projets de grande envergure à l'image du recueil de 1.300
pages Golgo 13. Du fait de son poids financier, Glénat aurait en
effet les moyens de concurrencer Pika sur le marché de la
prépublication...
3.1.3. Tonkam, éditeur traditionnel et historique

Avant d'être un éditeur reconnu dans le monde de
l'édition de manga pour la qualité de ses traductions et de ses
adaptations ainsi que pour la variété offerte par son catalogue,
les éditions Tonkam ont une histoire, celle de la passion du Japon...
3.1.3.1. Une expansion progressive
Tonkam est, à l'origine, l'histoire d'un lieu, la
librairie Scheffer située à Bastille et créée en
1977, et celle d'une personnalité, Dominique Véret.
3.1.3.1.1. Des «Puces» de Montreuil à
Bastille
Dans les années 1970 et jusqu'au début des
années 1980, Dominique Véret gagne sa vie sur les marchés
en recyclant des bandes dessinées franco-belges invendues. Il se fixe en
créant sa propre boutique aux «Puces» de Montreuil qui propose
toujours des oeuvres européennes. Les jours d'ouverture sont les
mêmes que ceux du marché de Montreuil, c'est-à-dire du
samedi au lundi.
Après avoir voyagé en Thaïlande, il
rebaptise la boutique «Tonkam»22(*) le 1er novembre 1985, date à
laquelle lui et Sylvie Chang, sa compagne, commencent l'importation de manga
traduits aux Etats-Unis par Dark Horse et de comics. Le succès
est tel que le couple est à la recherche d'une succursale à
Paris. Or, les parents de Sylvie, propriétaires d'une librairie rue
Keller à Bastille (la papeterie Scheffer), rencontraient des
difficultés suite à l'expansion de grosses entreprises de vente
de livres et étaient en perte de clientèle. De fait, dès
1988, Dominique en profite pour y mettre en dépôt des bandes
dessinées et y envoyer sa clientèle de Montreuil en semaine,
lorsque la boutique est fermée.
Le rayon bandes dessinées de la librairie Scheffer est
inauguré l'année du dragon. Dominique demande à un
sérigraphiste un logo à cette occasion. Il sera stylisé
par la suite pour donner le logo actuel des éditions Tonkam.
Et c'est seulement au début des années 1990 que
Sylvie et Dominique prennent pleinement en main la boutique de la rue Keller et
ferment la librairie de Montreuil pour la transformer en entrepôt de
stockage et bureau de distribution de produits japonais, à commencer par
le manga.
L'ambition première de la boutique Tonkam fut donc de
faire connaître la production japonaise : les manga, la vidéo
d'animation et la musique.
Aidé par la diffusion des dessins animés nippons
à la télévision, le succès est
immédiat23(*).
Celui-ci est tel que le rayon destiné à la production
européenne disparaît totalement en quelques mois et plusieurs
boutiques de province font appel à Tonkam pour vendre du manga en
version originale.
3.1.3.1.2. Les débuts dans l'édition
La boutique se développant, l'idée de publier
des manga estampillés Tonkam fait petit à petit son chemin dans
l'esprit des gérants, d'autant que Dragon Ball d'Akira TORIYAMA
(publié en 1993 chez Glénat) est un succès
éditorial. Aidé par les résultats des ventes import dans
son commerce, Dominique Véret fait facilement les choix qui s'imposent
en matière de traduction et d'adaptation en français.
En 1994, Tonkam lance son premier manga en français et
une de ses meilleures ventes encore à l'heure actuelle, Video Girl
Aï de Masakazu KATSURA, tiré, en première
édition, à 4.000 exemplaires. Chiffre dérisoire au regard
des ventes totales de la série : 40.000 exemplaires pour chaque
volume (la série en comptant quinze) et une édition
«deluxe» qui vient de s'achever au bout de 9 volumes.
3.1.3.1.3. Le temps du renouveau
L'année 2000 marque un tournant au sein des
éditions Tonkam. Le fondateur historique, Dominique Véret, quitte
l'aventure pour diriger le label Akata en collaboration avec les
éditions Delcourt, suivi peu après par sa compagne, Sylvie
Chang.
Lui succède un nouveau directeur éditorial,
Pascal Lafine. Passionné d'animation japonaise, celui-ci écrit
dès 1991 quelques articles dans le mensuel spécialisé
AnimeLand et participe à l'association Les Pieds dans le PAF.
Il a également publié un article dans le magazine 60 millions
de consommateurs où il dénonçait la programmation
dans sa forme du Club Dorothée. Il déplorait notamment le fait
qu'elle diffusait, sans distinction, des dessins animés pour jeunes
enfants et pour adolescents voire pour adultes. Ceci alimenta la
polémique qui naquit au cours des années 1980 qui
dénonçait la violence et la crudité des scènes
montrées dans les dessins animés japonais et de laquelle
découla une critique plus ou moins sous-jacente des manga.
Depuis 1993, Pascal Lafine travaillait pour Tonkam où
il tenait un rôle de «touche-à-tout» probablement
lié au fait que la maison Tonkam est une petite structure de plus ou
moins vingt personnes. Cette polyvalence lui permet d'occuper à l'heure
actuelle le poste de directeur éditorial et d'importer en France depuis
plus de quatre ans les titres qu'il aime.
Petit à petit, Tonkam est ainsi devenue la
première société de distribution de manga en France avec
quelques 300 points de vente approvisionnés. Leur chiffre d'affaires
annuel avoisine les deux millions d'euros.
Elle a proposé, en 2004, 92 nouveaux titres et
prévoyait, dans son catalogue des nouveautés fin 2004/
début 2005, cinq nouvelles séries :
§ Spirit of the sun de Kaiji KAWAGUCHI (5 volumes,
série en cours au Japon) ;
§ Cinq séries prépubliées dans
Magnolia, le magazine de prépublication des éditions
Tonkam : God Child, Les Princes du thé, Elle et
lui, Parmi eux et Les Descendants des
ténèbres.
Tonkam est également la seule maison d'édition
française à proposer des bandes dessinées traduites du
chinois.
3.1.3.2. Tonkam n'est pas qu'un éditeur, c'est
aussi...
3.1.3.2.1. ... un importateur
Depuis 1991, la boutique de la rue Keller importe et distribue
manga, artbooks*, animation japonaise et musique nippone
contemporaine. Tonkam s'est ainsi convertie aux manga sous toutes leurs formes
mais aussi aux autres produits de la culture asiatique : jeux
vidéos, rock et J-pop*, revues spécialisées
françaises et nippones, goodies*...
3.1.3.2.2. ... un marchand
Non contente de vendre sa production éditoriale, la
maison Tonkam commercialise les manga des autres éditeurs
français dans la librairie située à Bastille ou dans sa
boutique en ligne (
www.tonkamshop.com)
créée en 2001.
Cette dernière propose sensiblement les mêmes
produits que le magasin de la rue Keller, avec un stock plus important. De
plus, elle offre la possibilité à ceux qui ne peuvent se rendre
à Paris de commander ce qu'ils désirent et de recevoir
directement leur commande chez eux.
3.1.3.2.3. ... un distributeur
Tonkam a développé une activité de
distribution à mi-chemin entre la distribution japonaise et
américaine : paiement comptant et pas de retours comme aux
Etats-Unis (système du cash and carry) et remises de 35% sur
les produits importés et 25% pour les titres édités par la
maison elle-même (au Japon, les remises libraires sont plafonnées
à 20%). Du jamais vu dans l'édition française mais qui
continue de fonctionner ! Les autres éditeurs de manga adoptent des
conditions générales de vente similaires aux autres
éditeurs de bandes dessinées, avec un système d'offices,
de facultés de retours et d'échéances.
Cette politique de compte ferme est expliquée dans le
catalogue gratuit Mangavoraces24(*) diffusé par Tonkam (ce projet s'est
arrêté récemment faute de temps et d'argent) :
« On préfère être éditeur
avant tout et privilégier un réseau de petits libraires qui ne
fait pas du livre «une culture de supermarché». On a l'esprit
plus d'«artisans du manga» que de businessmen à la «Nike
Donald»... Et, question d'éthique, cela nous ferait mal de voir nos
auteurs soldés en pile ou de faire pilonner du papier quand on sait que
demain, la Terre est déjà condamnée. »
Une telle affirmation peut évidemment paraître
démagogique mais elle se vérifie néanmoins dans les faits.
En effet, les paiements comptants ont fait fuir les grandes surfaces (leur
principe étant de vendre très vite pour faire fructifier l'argent
en jouant sur les échéances) spécialisées ou non.
On est toutefois en droit de s'interroger sur la pertinence
d'un tel choix. En fait, Dominique Véret a pu constater l'importance des
retours et de leur coût dans l'édition. Pour permettre à
une petite structure comme Tonkam de survivre et de se développer, il a
donc fallu parer à ce problème en interdisant les retours. Quant
au paiement comptant, il résulte d'une logique similaire dans la mesure
où il coupe court à tout montage financier et facilite la gestion
de la trésorerie.
Néanmoins, ces conditions peuvent paraître tout
aussi difficiles pour les petits libraires... Elles le sont toutefois dans une
moindre mesure. D'une part, le libraire y retrouve son compte, à partir
du moment où le titre se vend (ce qui est généralement le
cas des titres édités par Tonkam, sauf pour les titres de Taiyo
MATSUMOTO comme Amer béton). D'autre part, la remise libraire est
de 35% quel que soit le volume des ventes car il est évident qu'une
librairie de 15 m² ne pourra jamais générer autant de
chiffre d'affaires qu'une autre de 150 m². L'éditeur Tonkam
privilégie ainsi les critères qualitatifs aux critères
quantitatifs.
L'année 2000, outre l'arrivée de Pascal Lafine
en tant que directeur éditorial, est marquée par l'arrivée
des oeuvres traduites par Tonkam au sein des réseaux Virgin et Fnac.
Alors que ceux-ci avaient longtemps refusés le système de vente
trop rigide de l'éditeur, mais ont finalement accepté les
conditions de Tonkam au regard du succès de vente de leurs titres.
Pascal Lafine expose sa vision du système de vente instauré par
Dominique Véret :
« Si on travaille de cette façon, c'est parce
qu'on refuse l'idée qu'on nous renvoie des livres en piteux état
sous prétexte, justement, que le libraire a la possibilité de les
retourner. De toute façon, la taille de notre entreprise ne nous le
permet pas. » 25(*)
Les libraires sont donc amenés à faire davantage
attention aux quantités commandées et pour Tonkam, cette vitrine
supplémentaire a permis de maintenir ses ventes au milieu d'une masse de
titres en perpétuelle augmentation.
3.1.3.3. Stratégies éditoriales
Tonkam propose des titres variés grâce à
une politique éditoriale adaptée.
3.1.3.3.1. Composition du catalogue papier (2003)
Généralités
Le catalogue Tonkam propose un large éventail de titres
et de séries aux lecteurs. Pas moins de 78 séries le composent.
Tonkam, ce sont 536 titres pour les séries dont la publication est
terminée, sans compter les titres en cours de parution en France et/ ou
au Japon au nombre de 21, représentant près de 310 titres
supplémentaires.
Le catalogue papier des éditions Tonkam propose une
classification des titres par genre afin que même le novice en manga
puisse s'y retrouver. Au lieu de la classification standard japonaise
(c'est-à-dire shonen*, shojo* et seinen* dans
les grandes lignes), le catalogue propose les thèmes suivants :
«humour», «philosophie», «policier»,
«sport», «Tsuki sélection» (défini par
l'éditeur comme une «sélection des jeunes auteurs
français»), «historique», «suspense»,
«écologie», «action», «poésie
contemplative», «sentimental» et «fantastique».
Une politique d'auteurs
On remarque un certain équilibre dans ce panel de
titres et de séries présentés dans le catalogue 2003 des
éditions Tonkam. Deux thèmes se détachent cependant :
le «sentimental» et le «fantastique» qui regroupent les
auteurs de prédilection de Tonkam et ceux qui ont fait sa
renommée auprès des lecteurs de manga : CLAMP, Masakazu
KATSURA, Yuu WATASE et Kaori YUKI. Ces mangaka* font partis des plus
grands dessinateurs et scénaristes du Japon et leurs titres sont parmi
les plus attendus aussi bien au Japon qu'en France.
Pourtant, Tonkam a surtout fonctionné au coup de coeur
pour ces auteurs et a tout de même pris un risque, car si ces titres ont
rencontré le succès dans l'archipel nippon, il n'était pas
prévisible qu'il en soit de même en France où la culture et
par conséquent les goûts sont complètement
différents.
*CLAMP
CLAMP est un collectif de quatre auteures : Nanase
OKAWA, Mokona APAPA, Mick NEKOI et Satsuki IGARASHI qui se répartissent
les différentes tâches qu'engendrent la création d'un
manga : dessins, scénario...
Elles ont écrit une vingtaine de manga dont plus de
quinze ont été publiés en France. Les thèmes et les
genres de leurs oeuvres sont tout à fait hétéroclites,
naviguant entre récits violents d'inspiration biblique et histoires
d'amour pour adolescentes.
Tonkam propose sept de leurs titres :
§ Celui que j'aime (un volume ; noir &
blanc et couleurs, catégorie «sentimental»)
§ Lawful Drug (série en cours au
Japon ; noir & blanc ; catégorie «policier»)
§ Miyuki chan in Wonderland (un volume ; noir
& blanc et couleurs ; catégorie «humour» et format
particulier 235 x 292 mm)
§ RG Veda (dix volumes ; noir & blanc et
couleurs ; catégorie «fantastique»)
§ Tokyo Babylon (sept volumes ; noir &
blanc et couleurs ; catégorie «policier»)
§ Wish (quatre volumes ; noir & blanc et
couleurs ; catégorie «sentimental»)
§ X (série en cours au Japon ; noir
& blanc, catégorie «fantastique»)
*Masakazu KATSURA
Masakazu KATSURA est en quelque sorte le mangaka*
historique des éditions Tonkam. En effet, le premier manga traduit en
français estampillé Tonkam et leur premier succès est un
des titres de cet auteur, Video Girl Aï, série comptant 15
volumes. La finesse des dessins de cet artiste rivalise avec des
scénario décrivant avec justesse les sentiments - notamment
amoureux - de personnages au sortir de l'adolescence.
Tonkam propose différents titres :
§ DNA² (cinq volumes ; noir &
blanc ; catégorie «fantastique»)
§ I''s (quinze volumes ; noir &
blanc ; catégorie «sentimental»)
§ Shadow Lady (trois volumes ; noir &
blanc ; catégorie «fantastique»)
§ Zetman (un volume ; noir & blanc ;
catégorie «fantastique») et Zetman, la série (en
cours au Japon)
Video Girl Aï a bénéficié
d'une réédition avec une nouvelle jaquette et une meilleure
impression en format de poche (comme la première édition). Tonkam
a également publié le roman Video Girl pour lequel les
dessins de KATSURA côtoient le récit de Sukehiro TOMITA, une
première en France alors que la mise en roman des manga à
succès est très fréquente au Japon. L'histoire du roman
n'est pas la même que celle de la série mais de nouvelles
déclinaisons du thème de la video girl. Enfin, Video Girl
Aï a connu une édition dite «deluxe». Moins de
volumes (9), format plus grand donc plus lisible, nouvelle traduction et
adaptation, le catalogue la présente comme « produit comme
un livre de production, avec un signet, une reliure en tissu et une couverture
rigide ». La maison propose également depuis peu le
coffret permettant de ranger les précieux volumes.
*Yuu WATASE
Yuu WATASE est une mangaka* dont le succès
n'est plus à démontrer en France : la publication et la
traduction de ses titres par plusieurs maisons d'édition ainsi que de
bons chiffres de vente en témoignent (Glénat a récemment
acquis les droits d'Alice 19th au grand dam de Tonkam).
Pourtant, Tonkam a encore joué le rôle de
découvreur. Fushigi Yugi, publié par Tonkam, est en effet
le premier manga de Yuu WATASE paru en France ainsi que le premier
shojo* traduit en français. Fushigi Yugi est une saga de
dix-huit volumes, pour laquelle les couvertures ont été
retravaillées pour la seconde réédition. Désormais
à l'image des couvertures japonaises, Fushigi Yugi a auparavant
eu des couvertures en papier non pelliculé, une véritable
création artistique 100% française. Les droits de la suite de la
série, Fushigi Yugi : la légende de Gembu, en cours
de parution au Japon, viennent d'être acquis par les éditions
Tonkam.
La seconde série (dans l'ordre chronologique) de
WATASE parue chez Tonkam s'intitule Ayashi no Ceres et compte quatorze
volumes.
Enfin, la troisième et avant-dernière
série de WATASE labellisée Tonkam est Imadoki qui totalise
cinq volumes.
*Kaori YUKI
Les titres de cette mangaka* (parmi ceux qui ont
été publiés en France) baignent dans une atmosphère
gothique. Angel Sanctuary, par exemple, fait référence
à la kabbale, à l'angéologie, à la Bible... Tonkam
propose actuellement trois titres de l'auteure :
§ Angel Sanctuary (vingt volumes ; noir &
blanc ; catégorie «fantastique»)
§ Néji (un volume ; noir &
blanc ; catégorie «fantastique»)
§ Comte Cain (cinq volumes ; noir &
blanc ; catégories «policier» et
«fantastique»)
La seconde partie de Comte Cain, intitulée
God Child, a été prépubliée dans le magazine
de prépublication des éditions Tonkam, Magnolia et
paraît au mois de mars 2005. Ces deux séries, qui se
déroulent dans l'Angleterre victorienne, rappellent l'atmosphère
des nouvelles d'Edgar Allan Poe avec ses meurtres sordides...
Les titres «à part»
Certains titres du catalogue sont quelque peu «à
part» dans le sens où ils ne sont pas à l'image des manga
commerciaux publiés par certaines maisons. Ces titres s'apparentent plus
à des coups de coeur qu'à des coups de publicité.
*Les oeuvres de Taiyo MATSUMOTO
Elles sont au nombre de trois chez Tonkam et appartiennent au
thème «poésie contemplative» :
-Amer Béton (trois volumes ; noir &
blanc)
-Frères du Japon (un volume ; noir &
blanc)
-Printemps bleu (un volume ; noir & blanc)
Malheureusement parues lorsque le manga n'était pas
aussi diversifié et populaire (voire à la mode) qu'à
l'heure actuelle, ces trois séries ont été un échec
commercial de telle sorte que les droits n'ont pas été
renouvelés et sont donc introuvables depuis le 31 août 2003 voire
même avant puisque jamais réimprimés. Cependant,
contrairement à certains éditeurs, Tonkam a, malgré
l'échec, publié intégralement ces séries.
Néanmoins, certains se sont interrogés sur le
forum des éditions Tonkam et n'ont pas compris que ces séries
soient arrêtées d'autant que deux autres éditeurs publient
actuellement et avec un relatif succès Ping Pong (Akata/
Delcourt) et Number 5 (Kana) de Taiyo MATSUMOTO.
*Les oeuvres historiques
Le catalogue Tonkam propose deux titres pour le moins
étonnant : Jésus et Jeanne de Yoshikazu
YASUHIKO entièrement colorisés. Ces deux titres font
respectivement le récit de la vie de Jésus de Nazareth et de
Jeanne d'Arc à travers les yeux d'un jeune homme et d'une jeune fille
qui les a suivis. Ces deux albums sont destinés à un plus large
public que celui du manga. En vertu de quoi Tonkam les a publiés en sens
de lecture occidental.
*Les classiques revisités
Auteur japonais réputé, notamment pour son
manga Crying Freeman porté à l'écran par Christophe
Gans il y a une dizaine d'années, Ryoichi IKEGAMI est traduit aux
éditions Tonkam. Les Nouvelles de la littérature japonaise
sont un recueil de quelques classiques nippons mis en images. Une oeuvre qui
milite pour une reconnaissance du manga dont les sujets peuvent être
littéraires et culturels.
Tonkam propose un catalogue varié reposant sur des
titres plus commerciaux et des titres plus intimistes. La maison s'est
illustrée dans ses choix pionniers. Elle fut la première à
publier du shojo* avec Fushigi Yugi de Yuu WATASE, du
yaoi*, du kowai*, du seinen*, des romans
adaptés de manga et de la bande dessinée chinoise.
Les choix de Tonkam n'ont pas été guidés
par la vague nostalgique (publier des oeuvres en relation directe avec les
dessins animés japonais) qui a gagné un certain nombre
d'éditeurs.
« Nous n'avons pas l'ambition de rattraper
d'autres maisons d'édition. C'est trop tard pour ça. Il aurait
fallu prendre de gros titres comme Saint Seiya (connu en France sous
le nom Les Chevaliers du Zodiaque, édité par Kana),
City Hunter (ou Nicky Larson, publié par J'ai lu et
aujourd'hui épuisé) ou Dragon Ball
(édité par Glénat) tout de suite. Mais ce
n'était pas notre volonté. Nous fonctionnons depuis le
début avant tout par passion et avec un esprit de
découverte. »26(*)
3.1.3.3.2. Politique éditoriale actuelle
Pour maintenir son statut sur le marché concurrentiel
du manga, Tonkam doit proposer une politique éditoriale en
adéquation avec les attentes du lectorat et adaptée à sa
petite structure.
3.1.3.3.2.1. Une politique en adéquation avec une
petite structure
Tonkam, rappelons-le, est une petite maison d'édition
qui n'emploie qu'une vingtaine de personnes. Ses faibles moyens financiers (par
rapport, par exemple, à Glénat, leader français du
marché de la bande dessinée) influencent sa politique
éditoriale.
Ainsi, le choix d'un tirage faible a été fait.
Quand d'autres éditeurs sortent quatre titres par mois à 30.000
exemplaires, Tonkam en édite huit à 9.000 exemplaires. Et lorsque
des titres ne sont pas rentables, la maison ne renouvelle pas les droits
lorsque la série prend fin. C'est le cas des oeuvres de Taiyo MATSUMOTO
que nous avons évoquées plus haut ; d'Asatte Dance de
Naoki YAMAMOTO ; de Butsu Zone de Hiroyuki TAKEI ; de
Fever, un ouvrage collectif sur le thème du football ; de
Short program de Mitsuru ADACHI ; du Jeu du hasard de Saki
HIWATARI et de Zetsuai 1989 de Minami OSAKI.
De même, les droits des oeuvres de Tsukasa HOJO ont
été perdus par Tonkam mais indépendamment de leur
volonté et malgré des chiffres de vente non négligeables.
Ce départ est en effet le fait du transfert du mangaka* d'une
maison d'édition japonaise à une autre. Cette dernière a
alors décidé de regrouper tous les titres de HOJO dans une seule
et même maison en France qui a déjà été
désignée. Il s'agit de Génération Comics (qui
appartient à Panini France) qui pourra rééditer les titres
à succès de HOJO notamment City Hunter (proposé en
édition luxe avec des pages en couleurs) qui est déjà
inscrit au calendrier des parutions pour la fin de l'année 2005.
3.1.3.3.2.2. Sélection des titres
La politique de Dominique Véret en ce qui concerne les
titres à traduire était de « proposer des auteurs
de qualité et que le public français ne connaît pas
encore27(*) ».
Son départ pour les éditions Delcourt pour
diriger le label manga Akata n'a pas été suivi de réelles
modifications d'après Benoît Huot :
« Je n'ai pas eu une grande impression de
changement, je dirais que maintenant, le nombre de titres que l'on peut
soumettre pour les traduire en version française est plus important
qu'à l'époque de Dominique. Sans remettre en cause son travail,
il faut bien avouer que certains titres étaient effectivement de son
fait (Stratège, Tough) mais d'autres (comme les HOJO ou
Maison Ikkoku) l'étaient du personnel de Tonkam. Le départ
de Dominique a juste permis que les choix soient encore plus
collégiaux ».
Bien que relativement bien vécu, ce départ a eu
tout de même quelques conséquences fâcheuses note le
secrétaire d'édition.
« Son départ n'a pas changé notre
manière de travailler ni même le planning que nous avions. Le plus
délicat a été les éditeurs japonais pour qui
Dominique = Tonkam alors que cette équation était loin
d'être vraie. Il a donc fallu les rassurer, leur rappeler que Dominique
n'était pas le PDG, préciser certains points de vue... Mais en
dehors de ces relations avec le Japon, le reste s'est passé sans
encombres. »
Actuellement, Pascal Lafine, le nouveau directeur
éditorial des éditions Tonkam depuis le départ de
Dominique Véret en 2000, sort un titre commercial pour financer un titre
marginal. Mais cela ne fonctionne pas toujours parfaitement. Spirale, le
manga horrifique de Junji ITO a eu un succès inespéré et
Hikaru no Go de Takeshi OBATA et Yumi HOTTA est en tête des ventes
de leur catalogue (alors qu'il n'était pas évident qu'un manga
spécifiquement japonais sur le jeu de go rencontre son public en
France). Tandis que Flame of Recca de Nobuyuki ANZAI peine à
démarrer alors que, selon les prévisions, c'est le contraire qui
devait se produire.
3.1.3.3.2.3. Le travail sur l'objet livre
Tonkam a, dès ses débuts, fait le choix de
respecter à la fois le sens de lecture et le fait de ne pas traduire les
onomatopées. Le sens de lecture est donc japonais, c'est-à-dire
de droite à gauche, et les cases (ou du moins ce qui les figure) se
lisent de la même façon. Benoît Huot ajoute :
« les seuls sens français que l'on fait, c'est parce qu'on
estime que les titres en question sont susceptibles de toucher un lectorat
autre que le lectorat manga habituel. C'est le cas des TEZUKA, de Jeanne
et Jésus de YASUHIKO... ».
De même, les manga publiés par Tonkam sont, comme
au Japon, recouverts d'une jaquette que l'on peut enlever et remettre à
loisir. « Le manga a la chance par rapport aux autres oeuvres de
création de disposer d'un modèle sur lequel on peut se fonder.
Autant en profiter quand le modèle en version originale est
bon » affirme le secrétaire d'édition.
Faute de moyens économiques suffisants, les imprimeurs
qui travaillent pour Tonkam font appel à un CAT (Centre d'Aide pour le
Travail qui permet aux handicapés de s'insérer dans la
société par le biais du travail) situé en face des
entrepôts de Tonkam à Montreuil pour plier les jaquettes. Une
poseuse de jaquettes automatiques coûte très cher et par
conséquent, nécessite des gros tirages pour l'amortir et la
rentabiliser.
3.1.3.3.2.4. Les projets
Il n'est pas toujours possible de faire avouer à une
maison d'édition ce qu'elle projette de faire d'une année sur
l'autre de peur que cela ne s'ébruite dans un marché
déjà très concurrentiel.
Tonkam prévoit néanmoins pour l'année
2005 de sortir un coffret de Trigun, la série de Nightow
YASUHIRO, sans plus de détails. Il faut espérer que ce projet
n'avortera pas prématurément comme le coffret collector de
Hikaru no go prévu pour la sortie du numéro 10 qui devait
comprendre, entre autre, un plateau de jeu de go et des pions à
l'effigie des héros... Mais, confesse Benoît Huot,
« nous n'avons pas été en mesure, compte tenu de
tous les intervenants (japonais et autres) de sortir un coffret dans les temps.
Or, un tel objet se doit de coïncider avec des dates-clé (comme
Noël par exemple) ».
Une autre idée en dormance évoqué dans
un article d'AnimeLand daté de novembre 2003 :
rééditer en format de poche à moindre prix de
séries déjà publiées qui seront
épuisées. Le format bunko* a été
évoqué mais sans plus d'avancement à l'heure
actuelle...
Tonkam réunit plusieurs facteurs qui lui confère
un statut bien particulier dans le marché du manga qui s'est
développé de manière quasi tentaculaire :
§ une petite structure qui n'appartient à aucun
groupe de bandes dessinées ou de littérature
générale ;
§ une distribution militante qui a prouvée son
efficacité ;
§ un catalogue original constitué essentiellement
de découvertes mais aussi de paris risqués ;
§ un éditeur qui a su s'imposer dans l'achat des
droits japonais grâce au sérieux (respect de l'édition
originale) et à sa longévité (Tonkam est en effet, avec
Glénat, l'éditeur qui s'est lancé le premier dans la
traduction française de manga) ;
§ une grande visibilité lié à ses
trois vitrines : la boutique de Bastille, le site commercial
Tonkamshop.com et le magazine de prépublication qui permet à
l'éditeur de rivaliser avec les autres grands éditeurs.
Editeur quasi artisanal au regard de la taille de sa structure
et de son indépendance totale, Tonkam a su et sait toujours se frayer
une place parmi les plus grands éditeurs de bandes dessinées.
3.2. Casterman et
Asuka : stratégie seinen
Ces deux éditeurs furent parmi les premiers en France
à proposer des manga à destination des adultes.
3.2.1. Casterman : une politique d'auteurs
élitiste
Maison spécialisée dans la bande dessinée
franco-belge pour adultes et l'édition pour la jeunesse, Casterman offre
désormais depuis dix ans des titres traduits du japonais.
3.2.1.1. Premiers pas dans le manga : la collection
Manga Casterman
La collection Manga Casterman a été
lancée en 1995, en coédition avec l'éditeur nippon
Kodansha. Le marché du manga, à l'époque, traversait une
grave crise au Japon et Kodansha vit dans la bande dessinée franco-belge
un nouveau souffle potentiel. Un partenariat fut donc instauré entre les
deux éditeurs mais cette tentative fut un échec. L'objectif
était de publier des récits de qualité signés par
des grands noms de la bande dessinée française ou japonaise.
L'archipel nippon allait découvrir Crespin, Baru et Beb Deum et la
France Hiroaki SAMURA, Kenji TSURUTA, Jiro TANIGUCHI ou encore Hideji ODA.
Publiées dans un format inhabituel (15 x 21cm), les
oeuvres traduites en français étaient destinées aux
adultes, principal cible du catalogue de bandes dessinées des
éditions Casterman.
La politique de Casterman n'a pas été une
politique d'élargissement du lectorat. Cet éditeur promeut encore
aujourd'hui la bande dessinée d'auteurs et la collection Manga Casterman
ne fit pas exception à la règle. Il ne s'agissait pas de
conquérir un nouveau marché mais d'élargir la production
sur la base d'un même lectorat. En somme, l'amateur de bandes
dessinées aurait lu les manga de l'éditeur comme il lisait les
auteurs franco-belges de son catalogue.
La tentative de Casterman était audacieuse à
cette époque. Elle allait en effet à contre-courant des
préjugés du public sur le manga et proposait des oeuvres
destinées aux adultes, dans un marché dominé par les
shonen* et quelques shojo*.
Cette politique s'est toutefois soldée par un
échec dans la mesure où les adeptes de la bande dessinée
européenne ne se sont donc pas tournés vers le manga et que le
lectorat habituel des manga (à l'époque composé en
majorité de jeunes garçons) ne s'est pas reconnu dans la
production de Casterman.
L'éditeur bruxellois a néanmoins
conservé, lors de la suppression de la collection Manga Casterman,
Gon de Masashi TANAKA et L'Habitant de l'infini de Hiroaki
SAMURA, afin de rester dans l'esprit des lecteurs comme étant
potentiellement intéressé par le manga.
3.2.1.2. Deux labels, deux approches différentes du
manga
Écritures et Sakka ont moins de trois d'existence mais
proposent des titres dont la qualité est exemplaire.
3.2.1.2.1. La «découverte» du manga pour
adultes : la collection Écritures
Collection lancée en septembre 2002, Écritures
regroupe des auteurs d'horizons graphiques et géographiques
différents, de l'Argentine au Japon, du comics américain
au manga.
Pour valoriser l'originalité de ce label, Casterman a
lancé un nouveau format d'ouvrages aussi bien au sens propre qu'au sens
éditorial du terme.
D'un format plus petit (17 x 24 cm), en rupture avec les
habitudes de la bande dessinée traditionnelle (format A4), les
publications du label Écritures bénéficient d'un papier
ivoire, luxueux et épais et de rabats de couvertures
cartonnés.
« J'ai cherché autant que possible, tout en
restant élégant et efficace, à sortir des codes graphiques
de la bande dessinée pour se rapprocher de ceux de la littérature
générale. J'ai voulu par exemple qu'il y ait beaucoup de blanc
sur la couverture de chaque volume, à l'opposé du «tout
image» qu'est d'ordinaire une couverture d'album. [...] L'intention
générale, c'est d'amener Écritures à trouver sa
place ailleurs qu'en librairie spécialisée, et d'attirer sur
cette collection un lectorat qui d'ordinaire s'intéresse peu à la
bande dessinée. »28(*)
Innovation éditoriale, Écritures est une
collection ouverte, hors de toute contrainte de série, de genre ou de
pagination. Récits complets d'un volume, de tous les horizons
géographiques (Argentine, Canada, Etats-Unis, France, Italie, Japon...),
ce label propose également des récits allant de 80 à plus
de 600 pages (Blankets, manteau de neige de Craig Thompson), avec une
prépondérance de noir et blanc.
Réalisant un mémoire sur l'édition des
manga en France, nous avons opté pour une analyse partielle du catalogue
en ne sélectionnant que les traductions de titres japonais, qui sont au
nombre de sept.
La figure de proue du label, tous genres confondus, est Jiro
TANIGUCHI. Quartier lointain, premier titre de la collection
Écritures fut plus qu'un succès d'estime pour l'éditeur
(les deux volumes de cette mini série se sont écoulés
à 40.000 exemplaires chacun). Premier manga primé au Festival
international de la bande dessinée d'Angoulême en 2003 (prix du
meilleur scénario), ce roman graphique a permis à la production
japonaise de pénétrer certaines couches de lecteurs
jusqu'à lors hermétiques aux manga. TANIGUCHI incarne encore
actuellement auprès des médias français le versant
respectable du genre (« le divin TANIGUCHI, «auteur»
par excellence sous nos latitudes... »29(*)).
TANIGUCHI reconnaît que la bande dessinée
européenne, notamment la production éditoriale des
Humanoïdes associés dans les années 1970, a eu une influence
majeure dans son oeuvre, ce qui peut en partie expliquer que TANIGUCHI est
apprécié aussi bien par les lecteurs assidus de manga que par les
détracteurs de celui-ci :
« Je me souviens de mon étonnement face au
réalisme du dessin, notamment dans la manière de dépeindre
les personnages et de représenter les décors avec un luxe de
détails réalistes absolument inimaginable dans le manga de
l'époque. »30(*)
Découvert en France par Casterman, Jiro TANIGUCHI est
devenu un auteur à succès à l'égal de Hergé,
Tardi ou Pratt traduit par de multiples éditeurs (Le Seuil,
Génération Comics, Kana, ...). Le mangaka* a reçu
cette année, toujours à l'occasion du Festival d'Angoulême,
le prix du meilleur dessin pour Le Somment des dieux édité
par Kana.
Les albums de TANIGUCHI publiés dans la collection
Écritures ont tous fait l'objet d'un travail de traduction et
d'adaptation soigné réalisé par Frédéric
Boilet (directeur de la collection Sakka et auteur de bandes dessinées
installé au Japon) en collaboration avec le mangaka lui-même. Dans
le respect le plus total de l'oeuvre et dans un souci de lisibilité,
Frédéric Boilet a soit inversé l'ordre des cases, soit
retourné les pages pour conserver la dynamique d'un mouvement ou la
composition graphique. De même, il a retouché tous les textes
japonais qui le nécessitaient (les enseignes de magasins par exemple)
pour qu'ils apparaissent dans le bon sens, ainsi que tous les détails
qui se retrouvaient inversés par le retournement des planches.
Réalisé à quatre mains, Mariko
Parade de Frédéric Boilet et Kan TAKAHAMA retrace le dernier
voyage d'un mangaka* et de son modèle. Cet album comporte un
cahier de douze pages en couleurs.
Il faut noter que cette oeuvre n'est pas à proprement
parler le fruit d'une collaboration franco-japonaise, du fait que travaillant
et résidant dans l'archipel, les titres de Frédéric Boilet
sont considérés comme des manga à part entière.
La rentrée littéraire de 2004 a vu
l'arrivée d'un nouveau titre japonais au catalogue d'Écritures.
Osamu TEZUKA, biographie relate la vie du père du manga moderne.
Prévue en quatre tomes, elle sera à ce jour la plus longue
série publiée sous ce label.
3.2.1.2.2. Sakka et la manga

Née en octobre 2004, cette collection est l'occasion
pour les éditions Casterman de renouer avec la publication de manga
destinés aux adultes. Grâce au succès populaire de
Quartier lointain de Jiro TANIGUCHI, l'éditeur a jugé
opportun de publier des oeuvres du même esprit mais directement en sens
de lecture japonais pour permettre un rythme de sortie plus soutenu. Louis
Delas, directeur général de Casterman, démontre que Sakka
entre pleinement dans la politique éditoriale générale de
la société.
« Sakka devrait permettre au lecteur de retrouver ce
qui fait l'identité de Casterman : la capacité à
accueillir des ouvrages à la fois grand public et de qualité.
C'est le cas par exemple des oeuvres de Tardi (Le Cri du peuple,
Adèle Blanc-Sec...), Geluck (Le Chat), de la série
Corto Maltese, et de Tintin bien évidemment, qui participent de
l'image de marque de notre maison. Sakka s'inscrira dans cette tradition, tant
par ses choix éditoriaux et la cohérence de la démarche
à long terme que par le soin apporté à la fabrication des
livres. »31(*)
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