PLAN DU MÉMOIRE
Représentations sociales et croyances
parentales
Le handicapé mental et sa famille
Introduction .................... p 4
I. Problématique .................... p
7
II. Méthodologie .................... p
15
1. Présentation ....................
p 15
2. Les procédures d'enquête
.................... p 17
2.1. L'entretien .................... p
17
2.1.1. Le choix de l'échantillon
.................... p 19
2.1.2. La procédure ....................
p 20
3. L'observation directe ....................
p 21
III. Auteurs et concepts ....................
p 25
1. Les parents de l'enfant handicapé mental vus
comme « acteurs » plutôt
qu' « agents » ....................
p 25
1.1. Le concept d'agent social ....................
p 25
1.2. Le concept d'acteur social ....................
p 26
2. La sociologie compréhensive de Max WEBER
.................... p 27
3. La sociologie de Raymond BOUDON ....................
p 30
3.1. L'individualisme méthodologique
.................... p 30
3.2. La rationalité ou l'irrationalité
de l'acteur social ....................
p 31
IV. La construction de l'identité sociale
de parent d'enfant handicapé mental
.................... p 34
1. L'interactionnisme comme mode d'appréhension
de la construction de l'identité sociale
de parent d'enfant handicapé mental
.................... p 34
1.1. Définitions du modèle interactionniste
.................... p 34
1.2. MEAD et le jeu socialisé
.................... p 36
1.3. La carrière de parents
d'enfant handicapé mental
.................... p 37
2. La socialisation parentale selon la théorie
interactionniste des professions ....................
p 39
2.1. La gestion de la crise et du dilemme
.................... p 39
2.2. Le déroulement de la carrière
des parents vu comme trajectoire de vie
.................... p 40
V. Le handicap mental : une construction
historique, juridique et sociale
.................... p 43
1. Historique de la notion de handicap
.................... p 43
2. Le point de vue juridique
.................... p 44
3. Le normal et l'anormal
.................... p 46
3.1. La relativité des normes sociales
.................... p 46
3.2. Le handicap n'est pas inadaptation
.................... p 48
3.3. La stigmatisation de la personne
handicapée mentale ....................
p 49
VI. Les représentations sociales
du handicap mental ....................
p 52
1. Définition de la représentation sociale
.................... p 52
2. La théorie du noyau central
.................... p 52
3. L'objectivation et l'ancrage ....................
p 54
4. La perception du handicap
de l'enfant par les parents ....................
p 55
VII. La famille du handicapé mental
.................... p 57
1. La famille comme système
.................... p 57
2. Le concept d'homéostasie familiale
.................... p 57
3. Le difficile recadrage avec soi-même
.................... p 59
4. La dissonance cognitive comme
processus interne de régulation des contradictions
.................... p 59
5. Le handicap, objet du secret parental
.................... p 61
VIII.Les techniques de « protection »
parentales .................... p 63
1. Truquer les relations sociales ....................
p 63
2. Le malentendu .................... p
66
3. Le handicap, objet de honte ....................
p 69
4. Les conduites de mauvaise foi ....................
p 72
IX. Les croyances parentales
en une normalité possible de leur enfant
................... P 74
1. Les typologies parentales ....................
p 74
2. Une construction « idéaltypique »
de
la famille de l'enfant handicapé mental
.................... p 75
3. Le mythe du progrès ....................
p 76
3.1. La situation d'incertitude ....................
p 76
3.2. Le mythe du progrès dans
sa relation à la temporalité
.................... p 77
3.3. Le paradigme de KUHN ....................
p 78
4. Le modèle cognitiviste appliqué
aux croyances parentales ....................
p 80
CONCLUSION .................... p 84
BIBLIOGRAPHIE .................... p 86
INTRODUCTION
« Une science empirique ne saurait enseigner
à qui que ce soit ce qu'il doit faire, mais seulement ce qu'il
peut et - le cas échéant - ce qu'il veut
faire. » Max WEBER.
Ce mémoire de DEA s'intéresse à la
problématique des parents d'enfants handicapés mentaux. Il est le
fruit d'un travail de recherche mené depuis l'année de licence
dans le cadre de nos recherches de sociologie à l'Université de
Nancy 2. La réflexion élaborée au cours des pages à
venir n'est pas seulement issue de l'imagination du chercheur. L'année
passée, en maîtrise, nous avons pu interpeller les parents au
cours d'entretiens afin de comprendre leur univers et nous avons pu nous faire
une première idée sur leur situation.
Cette année a été une phase de
théorisation importante afin de percevoir les mécanismes de
construction d'un univers social particulier. Nous ne sommes pas isolés
sur notre îlot avec notre seule vérité et nos seules
certitudes ; nous faisons le constat que la recherche n'a de sens que si
elle est partagée. Certes, les théories de certains auteurs ne
nous ont pas semblé pertinentes, ce n'est pas pour autant qu'elles en
sont dénigrées. Nous n'adoptons pas leur point de vue, c'est
tout. Les théories d'autres auteurs, par contre, ne pouvaient ne pas
être débattues et exposées. Elles intéressent notre
objet sociologique au premier chef et nous ont permis un détachement
nécessaire par rapport à nos a priori.
Nous l'avions soulevé l'année passée,
notre profession est intimement liée à notre objet de recherche
puisque nous le côtoyons au quotidien, dans notre pratique
éducative. Le questionnement sur notre état reste sous-jacent,
à savoir, quelle est la place d'un
« éducateur-sociologue » au sein d'une structure
d'accueil de l'éducation dite spécialisée. Pour l'heure,
nous n'avons pas trouvé de réponse mais existe-t-il vraiment une
réponse ? Ce qui nous semble incontestable, c'est que notre
perception sur la chose « handicap » à
évoluer ; elle devient désormais plus lisible, comme plus
transparente devant nos questionnements. Peut-être sommes-nous enfin
prêt à comprendre le monde du handicap et non plus uniquement
vivre une routine professionnelle à ses côtés ? Le
regard du sociologue se détache de la perception immédiate de
l'éducateur, la réflexion s'allie à la pratique mais
n'est-elle pas en train de la dépasser ? Nous pouvons nous demander
si l'action ne met pas à mal toute réflexion et qu'à trop
s'inscrire dans le « faire » nous en oublions de regarder
ce que nous sommes professionnellement.
Au-delà de nos propres inquiétudes, nous
recherchons à comprendre un autre monde fait également
d'incertitudes, celui des parents de l'enfant handicapé mental. Comment
peuvent-ils parvenir à être et vivre dans un univers
détruit à l'apparition du handicap ? Quelle force les anime
et les pousse à poursuivre malgré tout ? C'est vrai que ses
questions sont souvent présentes à notre esprit et nous
pensons que les parents se les posent également. En cherchant à
les comprendre peut-être parviendrons-nous à leur faire comprendre
leur situation ?
Sans leurs témoignages, ce travail n'aurait pas pu
exister ; leur investissement dans cette recherche est réel et
laisse supposer qu'ils souhaitent être soutenus. Il y a une part de
curiosité qu'ils cherchent à assouvir : savoir comment cela
se passe chez les autres avec un enfant handicapé. Savoir s'ils font
bien, s'ils s'en sortent, s'ils sont de bons parents, surtout lorsqu'on n'a pas
l'expérience du handicap. Tous ces questionnements rejoignent les
nôtres même s'ils sont d'une nature différente : nous
avons cet avantage sur eux d'être hors de l'objet de recherche alors
qu'ils y participent pleinement.
Nous investirons cet objet de l'intérieur ; il
nous faut le pénétrer pour le démanteler et le donner
à lire aux individus. Les théoriciens appréhendés
nous aident dans notre mission de
« compréhension » ; nous leur devons de nous
interroger sans cesse et de ne pas nous laisser séduire par un fait
plaisant susceptible de valider immédiatement nos questionnements. Il
faut se méfier de l'immédiateté des faits surgissant comme
autant de réponses satisfaisantes ; leur validité est
plutôt cachée. Le chemin qui mène à la
découverte est souvent long et tortueux, c'est ce qui le rend
passionnant.
Notre rédaction se décompose en neufs chapitres
qu'il faut suivre comme un fil qui nous mènera jusqu'à notre
futur travail de recherche. La problématique et la méthodologie
vous exposent le choix des auteurs et des concepts retenus ainsi que la
procédure d'enquête que nous souhaiterions mettre en oeuvre
ultérieurement. Nous pouvons déjà situer le lecteur en lui
disant que notre conception théorique repose sur la sociologie
compréhensive de Max WEBER et sur l'individualisme méthodologique
de Raymond BOUDON.
Ces définitions nous mènent au chapitre 4 dans
lequel nous appréhendons la construction de l'identité sociale de
parents d'enfant handicapé mental de manière originale.
L'originalité relève du fait que nous avons interrogé
cette construction du point de vue de la sociologie des professions. Nous
posons comme préalable que les individus épousent une
carrière de parents d'enfant handicapé dès que ce dernier
paraît. Cette carrière, élaborée autour du handicap,
nous semble différente d'une carrière
« normale » de parents. Les théories
interactionnistes nous sont apparues d'une grande utilité pour nous
éclairer sur ce processus.
Les chapitres 5 et 6 vous invitent à lire le handicap
et ses représentations sociales. Le handicap est
appréhendé comme un objet qui interroge les normes sociales. Nous
évoquerons sa relativité, c'est-à-dire que nous estimons
qu'il est une autre norme sociale possible, mineure mais bien présente.
Le sujet handicapé est tributaire des représentations que les
individus projettent à son encontre ; il est un être
stigmatisé mis au ban de la société. Nous interrogerons
également les représentations qu'ont les parents du handicap
mental et comment elles s'imposent à eux.
Nous ne pouvons traiter de la famille de l'enfant
handicapé sans en étayer une définition. Dans le chapitre
7, nous développons l'idée que le handicap a
« contaminé » le milieu familial. Les parents sont
déstabilisés et perdus ne sachant que faire et pourtant, il faut
bien agir. Ils doivent passer par une reconstruction de leur
« moi » mis à mal et fissuré par le handicap
mental.
Les individus mettent en place des stratégies pour
surmonter le déterminisme de situation dans lequel le handicap les
plonge. Il faut parvenir à « jouer » avec la
société un jeu de dupe pour faire croire à l'autre et se
convaincre que tout demeure possible. Le chapitre 8 propose au lecteur de
mettre à jour les règles du jeu implicites qui se
dévoilent dans les rapports sociaux (les interrelations) entre les
parents et les autres individus.
Nous pensons que la famille de l'enfant handicapé
mental est une famille idéaltype, au sens que lui donne Max WEBER,
c'est-à-dire qu'elle peut être définie selon des
caractères communs et spécifiques. Ce type d'agencement social
positionne les acteurs parentaux dans une situation sociale les amenant
à adhérer à des croyances communes. Ils croient en un
progrès toujours possible de leur enfant malgré des
difficultés objectives et réelles qu'il a à être
comme les autres. La sociologie de Raymond BOUDON interroge les situations
d'incertitude et nous émet des hypothèses sur « l'art
de se persuader ». Comment l'acteur parvient-il à
adhérer à des idées douteuses ou fausses et à
parvenir à mener une existence à travers elles ?
Notre recherche de DEA ne saurait répondre à
toutes ces questions cependant nous jetons quelques hypothèses sur la
manière dont nous souhaitons les appréhender. Petit à
petit, au fur et à mesure de nos investigations, nous rechercherons
surtout à comprendre ce qui permet aux acteurs sociaux de parvenir
à vivre même dans les situations les plus extrêmes.
I. PROBLEMATIQUE
Le choix de l'objet de recherche sociologique n'est pas
neutre. Il nous pose questions, il nous irrite parfois car nous ne savons pas
toujours comment parvenir à le saisir. Il peut être vaste, il nous
faut alors le limiter de peur de se perdre. Faire des choix est difficile, il
faut supporter l'amputation d'une partie de notre recherche, en faire le deuil
tout en sachant qu'elle vit par le travail des autres. Notre tâche est de
participer à la construction du savoir et d'apporter, même d'une
façon pouvant paraître insignifiante, notre collaboration à
la réflexion sociologique.
Toute connaissance réflexive de la
réalité infinie par un esprit humain fini a par conséquent
pour base la présupposition implicite suivante : seul un
fragment limité de la réalité peut constituer
chaque fois l'objet de l'appréhension scientifique et seul il est
essentiel, au sens où il mérite d'être connu.
(Weber, 1995, p 148-149).
Nous sommes investis d'une mission dont nous aurions le choix
des modalités d'exécution. Ne pas se perdre, pour cela il faut
baliser au mieux notre parcours de chercheur et ne pas laisser échapper
ce fil d'Ariane de nos doigts. Les fausses pistes et les désillusions
nous guettent, le savoir et s'en apercevoir nous garde de renoncer à
chaque déconvenue.
Le monde du handicap est riche d'interprétations
à son sujet, nous allons nous atteler au travail de découverte
entrepris par d'autres chercheurs de notre discipline en nous efforçant
d'apporter notre originalité. Nous n'avons pas ici la prétention
de révolutionner un domaine spécifique de notre
société mais nous souhaitons tout simplement que notre point de
vue interpelle le lecteur. Il n'y a pas un mode unique d'appréhension du
réel cependant le regard que nous portons sur celui-ci n'en est pas
moins particulier.
Il nous faut expliquer désormais ce qui attire notre
attention sur une zone sociale précise, celle du handicap et notamment
celle du handicap mental. Il nous apparaît que les acteurs sociaux de la
sphère parentale de l'enfant handicapé mental ont quelque chose
à dire sur la manière dont ils appréhendent la
réalité sociale. Comment parviennent-ils à vivre une vie
que le commun des mortels définit comme inacceptable ? Le choix
d'un tel sujet n'est pas indépendant d'un parcours biographique, d'un
roman des origines du chercheur. Le chercheur est également
éducateur spécialisé, il vit au quotidien au sein de son
objet d'étude et depuis toujours il a été confronté
au handicap mental, sa tante était une adulte dite trisomique.
Une portion seulement de la réalité
singulière prend de l'intérêt à nos yeux, parce que
seule cette portion est en rapport avec les idées de valeur
culturelles avec lesquelles nous abordons la réalité
concrète. Ce ne sont que certains aspects de la diversité
toujours infinie des phénomènes singuliers, à savoir ceux
auxquels nous attribuons une signification générale pour la
culture qui valent la peine d'être connus (ibid., p
157).
On peut nous objecter que le chercheur est trop
imprégné par son objet d'étude pour apporter un regard
suffisamment objectif sur celui-ci. Effectivement, il n'est pas toujours
aisé, dans notre situation, de se détacher d'un discours
revendicatif en faveur de la population déterminée. Sans
prôner une rupture épistémologique radicale avec le sens
commun, nous souhaitons plutôt nous départir d'une certaine
compassion au profit d'une empathie plus à même d'accéder
à la compréhension des acteurs sociaux. Nous reprenons
l'idée de SCHÜTZ que les acteurs sociaux ne sont pas des
« idiots culturels » et qu'ils ont une connaissance de la
réalité qu'ils décrivent dans leurs discours.
Les objets de pensée construits par les chercheurs en
sciences sociales se fondent sur des objets de pensée construits par la
pensée courante de l'homme menant sa vie quotidienne parmi ses
semblables et s'y référant. Ainsi, les constructions
utilisées par le chercheur en sciences sociales sont, pour ainsi dire,
des constructions de constructions édifiées par les acteurs sur
la scène sociale dont l'homme de science observe le comportement et
essaie de l'expliquer tout en respectant les règles de procédure
de sa science (Schütz, 1987, p 11).
Notre travail de recherche actuel n'est pas vierge de tout
antécédent heuristique. Cela fait maintenant trois années
que le sujet du handicap mental nous interpelle dans le cadre de nos
études de sociologie. La monographie de licence nous a permis
d'appréhender le milieu familial en nous détachant du regard
spontané de l'éducateur spécialisé forgé
d'a priori. La verve éducative parasitait l'écriture
sociologique ; ce travail fut un premier passage bénéfique
pour faire abstraction de la pensée éducative. La construction
imparfaite de cette première étude jeta les bases à notre
recherche de maîtrise également centrée sur le milieu
familial de l'enfant handicapé mental.
Nous nous sommes essayés à cerner ce que les
parents pensent du handicap de leur enfant et comment ils déterminent
leur rapport à la société. Il s'agissait de saisir les
motivations qui poussent les parents à croire qu'un jour,
peut-être, leur enfant handicapé mental sera capable de se sortir
de son état. Il nous fallait décrypter les mécanismes par
lesquels l'individu est capable d'influencer sa propre existence. Il nous
fallait interroger ses capacités à analyser subjectivement sa
situation sociale dont il dépend par certains côtés et
déceler ses stratégies d'action pour « retourner la
situation en sa faveur ». De notre position nous ne pouvons essayer
de comprendre qu'une part infime du vaste champ du handicap. Notre tâche
est cependant de faire oeuvre de scientificité et d'éclairer du
mieux que nous le pourrons cette part infime, morceau d'une construction plus
générale.
Dans notre travail préalable, nous supposions qu'il
existe bien une famille typique de l'enfant handicapé mental. L'enfant,
dans ce cadre, semble influencer les relations au sein du groupe familial, les
parents se projettent en fonction des évolutions de celui-ci. Nous
devons nous interroger pour déterminer si ce type de famille se
construit en fonction de certains critères semblables et
repérables. Les acteurs parentaux vivent leurs rapports à la
société en fonction de leur propre expérience du handicap.
Il y aurait une construction sociale de la famille de l'enfant handicapé
mental, ensemble social caractérisé par des similitudes. Elle
n'est pas dépendante de déterminismes sociaux antérieurs
puisque les parents n'ont pas appris à être de tels parents. La
construction de père ou de mère d'un enfant différent
s'engage, même si ceci semble un truisme, dès l'apparition du
handicap dans la famille. Nous démontrerons qu'il n'y a pas
qu' « un apprentissage par corps » au sens
définit ainsi par Pierre BOURDIEU :
Le corps croit en ce qu'il joue : il pleure s'il mime la
tristesse. Il ne représente pas ce qu'il joue, il ne mémorise pas
le passé, il agit le passé, ainsi annulé en tant
que tel, il le revit. Ce qui est appris par corps n'est pas quelque chose que
l'on a, comme un savoir que l'on peut tenir devant soi, mais quelque chose que
l'on est (Bourdieu, 1980, p 123).
Comment les parents parviennent-ils à jouer avec les
représentations sociales antérieures qu'ils avaient sur
l'innommable monstruosité ? Les représentations sociales des
individus laissent-elles des résidus dans les pensées des acteurs
ou est-ce que ceux-ci parviennent à les évacuer ou les cacher
sous un vernis ? Il semblerait, mais ceci n'est qu'une
interprétation première, que les acteurs parentaux vivent leur
existence, non pas uniquement en fonction d'un statut imposé par la
société, mais aussi selon les représentations qu'ils ont
de leur situation présente. Leurs actions sont limitées par les
évolutions supposées de l'enfant mais ils se dotent de moyens
stratégiques pour dépasser les cadres de la situation et vivre de
manière toute somme « normale », en faisant
« comme si ».
Il existe bien une construction sociale du parent de l'enfant
handicapé mental. Il faut nous doter des outils les plus adéquats
à notre propos afin de décomposer et lire les mécanismes
d'une telle construction. Nous émettons le postulat que les uns se
construisent en fonction des autres par le biais des relations quotidiennes.
Nous nous édifions en tant qu'acteur social au travers du regard des
autres acteurs sociaux approuvant ou désapprouvant ce que l'on fait ou
ce que l'on projette. A notre insu, nous sommes tributaires des individus
environnants qui n'ont de cesse de nous cataloguer pour ce qu'ils croient de ce
que nous sommes en fonction de ce que nous leur dévoilons.
Les concepts de l'interactionnisme symbolique seront
exploités pour enrichir notre théorisation. DE QUEIROZ et
ZIOLKOVSKI dans leur ouvrage " L'interactionnisme symbolique "
décrivent ainsi la notion d'interaction :
La notion d'interaction joue un double rôle
théorique. Les interactions sont, d'un côté, constitutives
de la vie sociale. Le fonctionnement de la société, de sa
culture, de sa structure, de toutes ses institutions n'est finalement qu'un
processus continu d'interactions. L'ordre social est un ordre
interactionnel (...) Par ailleurs l'interaction peut être
décrite comme un phénomène particulier, une sorte
d'événement doté de ses règles propres et qui
peut, au moins à ce titre et analytiquement, être
étudié de façon relativement autonome, indépendant
à la fois de l'ordre macro-social et des identités
antérieures des acteurs. (De Queiroz et Ziolkovski, 1994, p 57).
Les parents d'enfants handicapés entrent en formation
dès l'apparition de leur enfant pour épouser une
« carrière » au sens que BECKER lui donne. Les
acteurs parentaux doivent se munir, s'inventer et innover des techniques
d'apprentissage : ils deviendront petit à petit des experts en
matière de handicap mental. Ils n'ont pas choisi cette
« profession » inscrite dans le domaine domestique, faite
de pratiques quotidiennes spécifiques pour pallier
l'immédiateté de la situation. Ils s'initient à leur
nouvelle tâche en devant en construire la planification. L'individu
s'expulse d'un monde qu'il avait construit où tout lui semblait aller de
soi pour investir un univers qui bouscule ses évidences. Il doit
ré-apprivoiser ce qu'il avait réussi à dompter. Il doit se
« convertir » à une nouvelle acceptation de soi et
du monde et construire une nouvelle identité sociale selon la perception
de HUGHES.
La construction de l'identité sociale des parents de
l'enfant handicapé mental repose sur des interprétations
d'acteurs sociaux évoluant dans deux mondes différents. Le monde
de la normalité et le monde de l'anormalité qui semblent plus
s'opposer, au premier abord, que se compléter. Il y aurait, pour
reprendre l'idée de GOFFMAN, conflit entre les normaux et les
stigmatisés. Il est intéressant de s'interroger sur la force de
« contamination sociale » du handicap qui
imprègne les acteurs parentaux et parasite les relations habituelles.
Ils revêtent une identité « sociale
virtuelle » cachant, sous le manteau des faux-semblants, les
véritables attributs de leur identité. Le handicap de l'enfant
met la famille au ban de la société, l'élément
déviant contamine la structure familiale ; elle est
« étiquetée » comme telle. « Le
déviant est celui auquel cette étiquette a été
appliquée avec succès et le comportement déviant est celui
auquel la collectivité attache cette étiquette »
(Becker, 1985, p 3).
Notre recherche se tournera vers la psychologie sociale qui a
à nous apprendre sur la constitution des représentations
sociales. Les acteurs sociaux se construisent mentalement des images de la
réalité environnante selon la position sociale qu'ils occupent.
La position sociale n'est pas uniquement dépendante d'un statut social
déterminé mais a plutôt à voir avec la place
qu'occupe un individu au sein de la société. Les parents de
l'enfant handicapé mental vivent au sein de la société
comme tout un chacun selon les rôles sociaux qui leur sont
attribués, ils sont pourtant dans une situation unique en comparaison
à d'autres acteurs sociaux.
Il est intéressant de se demander comment les parents
interprètent le handicap de leur enfant, quelles représentations
ils en ont. Nous interrogerons l'élément fondamental de la
représentation, le « noyau central » qui
détermine à la fois la signification et l'organisation de la
représentation (Abric, 1999, p 215).
Les acteurs parentaux perçoivent-ils leur confrontation
à la société de manière différente ou bien
existe-t-il une représentation sociale homogène des individus
pris dans le cercle du handicap ? Ces questions sous-tendent que ces
acteurs sont suffisamment imprégnés pour se bâtir
« une forme de pensée sociale » unique. Il y aurait
deux interprétations possibles des représentations sociales du
handicap inscrites dans deux perspectives :
- La perspective intra familiale considérant
l'altérité dans sa dimension de souffrance, une anomalie sociale
qui ronge les liens familiaux et détruit toute possibilité de
reconstruction. Le handicap est un intrus, un objet rapporté,
dissocié de l'être, comme collé à l'enfant.
- La perspective extra familiale des parents construite selon
les représentations sociales communément acceptées. Dans
ce cas, l'individu est handicapé par essence.
La théorie de la dissonance cognitive fondée par
le psychosociologue américain Léon FESTINGER (1993)
nous invite à postuler « que l'individu tend à
résoudre ou à réduire la dissonance parce qu'elle est
source de malaise. Dans chaque situation dissonante, l'individu dispose
généralement de plusieurs modes possibles de réduction de
la dissonance ». Les parents de l'enfant handicapé mental
doivent pouvoir vivre malgré tout, mais leurs perspectives d'avenir
n'apparaissent plus aussi évidentes et linéaires. Ils sont
contrariés et incertains face au lendemain, ils se construisent une
trame cohérente donnant sens à leur vie. Le chaos doit être
canalisé et maîtrisé, le calme ré-instauré au
sein du foyer familial. Il faut trouver une échappatoire acceptable afin
de faire face aux aléas de la vie.
Il y aurait comme un « malentendu »,
au sens où le conçoit l'anthropologue Franco LA
CECLA (2002), entre les membres de la société et les acteurs
parentaux depuis que l'enfant handicapé est apparu. Le malentendu est
inévitable pour exister : il est ce « presque
rien » qui constitue la singularité de l'individu. Le
malentendu est sans doute interne aux parents car ils ne sont pas
préparés à être confrontés à
l'apparition du handicapé dans leur vie. Ils n'avaient pas prévu
une vie imprévisible. L'acteur parental doit comprendre ce qui lui
arrive et surtout accepter le fait que lui, et non l'autre, a
hérité de ce que personne ne souhaiterait avoir.
Le handicap, même apprivoisé, peut demeurer une
souffrance, un malaise honteux pour soi et dans son rapport aux autres.
L'individu n'aime pas en parler ou s'en vanter. Il est parfois
préférable de cacher, autant que cela se peut, ce qui est sujet
au discrédit et à la honte. L'acteur social peut être
gêné dans ses relations, tendre le dos. Il essaie de faire comme
si de rien n'était et vit dans la crainte que l'autre
découvre ce qu'il cache. Parfois, il est impossible de dissimuler ou de
se dissimuler le handicap de l'enfant car la réalité est trop
criante, comme jetée à la face de chacun, perturbant la
sérénité de la relation.
Il y a l'humiliation qui amène à taire les
violences subies, à se replier sur soi-même, à cultiver un
sentiment d'illégitimité, à se vivre comme un
« moins que rien ». Il y a la gêne
éprouvée face à la honte d'autrui, qui conduit, le plus
souvent, à une mise à distance, à un refus d'entendre ce
qui dérange. L'écoute de celle ou celui qui a honte est
difficile. (De Gaulejac, 1996).
Dans un état honteux, l'acteur social cherche à
renier les sources de sa honte, à cacher aux autres autant qu'à
lui-même ce qui fait souffrance à sa vie. Il rejette la
réalité quotidienne pour se fabriquer une réalité
acceptable mais il n'évolue pas dans un monde empreint de
virtualité. Il se construit un univers où il peut être
maître de sa destinée, se délestant des entraves barrant
l'avenir. L'objet indésirable est mis de côté dans l'espoir
d'être occulté.
Le modèle primaire envisagé par FREUD est de
type oral : cela je veux le manger ou bien je veux le cracher (...)
Donc : cela doit être en moi ou bien en dehors de moi (...) Le
mauvais, l'étranger au moi, ce qui se trouve en dehors, c'est pour lui
tout d'abord identique (Penot, 1989, p 29).
Les parents doivent parvenir à gérer
l'état de contradiction entre ce qu'ils pensaient être et ce
qu'ils sont effectivement. Nous supposons qu'ils savent au fond
d'eux-mêmes que plus rien ne sera comme avant ou comme ils l'avaient
imaginé. Pourtant il semblerait qu'ils espèrent toujours rejeter
l'intrus à leur existence en usant de subterfuges déniant la
réalité.
Les parents doivent détruire l'image de l'enfant
idéal ceci afin de parvenir à se reformuler un parcours possible
avec un enfant n'intégrant pas les critères sociaux normatifs.
Anselm STRAUSS (1992) définit la mort comme un processus temporel, fait
de successions de « statuts transitionnels » par lesquels
passe l'individu. Les parents passent par des états divers sur le chemin
de l'acceptation. Nous parlerons de parents d'enfants
« morts-nés » socialement devant parvenir, par
étapes successives, à s'accommoder de l'altérité de
leur progéniture. Le deuil social n'est pas uniquement un travail sur
soi pour surmonter la disparition d'un être cher. Sa mission est
plutôt de remplir la place sociale attribuée à l'enfant
« normal » laissée vacante par l'entremise du
handicap. Nous empruntons à STRAUSS, qui s'est intéressé
à la profession médicale dans sa gestion de la mort, les notions
de « projection de trajectoire » et de « contexte
de consciences » dans lequel les gens interagissent en même
temps qu'ils le découvrent. Ce contexte est complexe, il ne demeure pas
constant, il change tout au long de la trajectoire » (Strauss, 1992).
Au fil du temps, le point de vue des parents sur le handicap fluctue et
s'enrichit de l'expérience quotidienne.
L'expérience du handicap est source de connaissance
à la fois brute et réfléchie, elle se construit dans
l'urgence de l'instant et par la réflexivité sur les situations
vécues. Le handicap complexifie le rapport au monde, aux autres
familiaux ainsi qu'à soi. Les références normatives
restent les normes sociales établies mais il faut faire avec un sujet
qui ne s'en accommode nullement. La construction de soi est
interdépendante des autres. Nous nous demandons quel est le rôle
constitutif que peut jouer l'autrui dans la construction du soi de parent d'un
enfant différent sachant que pour MEAD :
Le jeu réglementé possède une logique qui
permet l'organisation du soi : il y a un but défini à
atteindre ; les actions des différents individus sont liées
les unes aux autres par rapport à cette fin, de sorte qu'elles n'entrent
pas en conflit. On n'est pas en opposition avec soi-même en prenant
l'attitude d'un autre équipier : si quelqu'un à l'attitude
de lancer la balle, il peut aussi avoir la réaction de l'attraper (Mead,
1963, p 135).
Les règles du jeu sont communes à chacun et
intégrées par les acteurs parentaux. Cependant il semble bien
qu'ils soient dans l'obligation de jouer en solistes c'est-à-dire
d'inventer leurs propres règles sociales écrites par la logique
du handicap. Il y a un jeu joué sur la scène sociale avec les
autres membres de la société où les rôles sont
clairement définis et un jeu plus obscur, interne à la cellule
familiale, dont les règles sont élaborées en coulisses.
Les parents d'enfants handicapés mentaux
déploient des stratégies afin d'atténuer leur rapport de
souffrance au monde. Ils s'inscrivent dans un contexte les obligeant à
agir en fonction d'une rationalité limitée par les
possibilités de l'enfant. Ils se convaincraient, se donneraient de
bonnes raisons afin d'espérer que tout est finalement possible. Il faut
pourtant, pour ces acteurs parentaux, se voiler certaines
réalités de leur existence pour préserver une relation
avec leur environnement. Nous admettons qu'ils influencent leur propre
destinée plutôt qu'ils ne la subissent. Ces acteurs sociaux
agissent par « mauvaise foi », ils sont des
« imposteurs » (Sartre, 1984), comédiens ne
cherchant qu'à tricher avec leurs pairs. Leurs croyances en une
normalité possible apparaissent comme irrationnelles du dehors mais
elles ont certainement des raisons d'être cachées. La duperie peut
être interprétée comme un des moyens cognitifs mis à
la disposition des parents pour leurrer les autres autant qu'ils se
leurrent.
Notre objet de recherche s'inscrit dans la sociologie des
croyances. Le handicap mental, lorsqu'il pénètre le cercle
familial, engendre un bouleversement de l'identité sociale individuelle.
Une autre façon de voir la vie prend naissance dans l'esprit des acteurs
parentaux ; ils ne sont plus si sûrs d'eux-mêmes, ni de leur
avenir. Ils s'inscrivent dans une situation où l'incertitude du
lendemain est le lot quotidien. L'individualisme méthodologique de
Raymond BOUDON s'impose lorsque nous évoquons les capacités des
acteurs sociaux à agir malgré les aléas de la vie. Ils ne
sont pas uniquement catalogués et déterminés par
« des entrepreneurs de morale » qui leur dicteraient les
conduites à adopter face au handicap (Becker, 1985). Nous les
considérons comme des individus rationnels, certes limités dans
leurs actions par le handicap de l'enfant. Ils sont néanmoins capables
de faire des choix motivés en fonction de leur position sociale. Le
sociologue nous dit que
Considérer un acteur comme rationnel (et)... expliquer
le comportement (les attitudes, les croyances, etc.) de l'acteur, c'est mettre
en évidence les « bonnes raisons » qui l'ont
poussé à adopter ce comportement (ces attitudes, ces croyances),
tout en reconnaissant que ces raisons peuvent, selon les cas, être de
type utilitaire ou téléologique, mais aussi bien appartenir
à d'autres types (Boudon, 1986).
Nous dégagerons des points de bifurcation, de
réorientation des choix. Dans notre travail de maîtrise de
l'année passée nous avons senti poindre des variations dans
l'interprétation parentale du quotidien. Avec le temps qui passe les
parents adoptent des points de vue différents sur le handicap, la
linéarité temporelle - passé, présent, futur - ne
va pas de soi. Le handicap semble perturber toutes les logiques de
l'existence : cet illogisme de situation est combattu par les parents
grâce à l'élaboration de stratégies de persuasion.
Ils doivent parvenir à se persuader de l'utilité d'exister au
sein d'un monde qui n'a pas réservé de place sociale valorisante
pour leur enfant, un monde les mettant souvent à l'index.
II. LA METHODOLOGIE
1. Présentation.
Nous recherchons à appréhender la manière
dont les parents parviennent à accepter de vivre avec un enfant
handicapé mental et comment ils envisagent la possibilité d'un
avenir au sein de la société au même titre que tout un
chacun. Nous supposons que les parents sont amenés à croire que
leur enfant trouvera une place sociale assignée autre que celle de la
mise au ban de la communauté. Notre supposé rejoint le point de
vue de Karl POPPER qui fait allusion à la possibilité d'adopter
dans les sciences sociales « ce qu'on appelle la méthode de
construction logique ou rationnelle, ou la méthode de
l'hypothèse nulle ».
Cette méthode consiste à construire un
modèle à partir du postulat d'une rationalité totale (et
peut-être du postulat de la possession d'une information complète)
de la part de tous les individus en jeu, et estimer la déviation du
comportement effectif des gens par rapport au modèle de comportement, en
utilisant ce dernier comme une sorte de coordonnée zéro (Popper,
1956).
Nous admettons que les acteurs sociaux ont une idée de
ce qu'ils veulent faire et des moyens de mise en oeuvre adaptés pour
parvenir à leur fin. Ils connaissent suffisamment leur situation sociale
pour être à même de décider ce qui est bon ou mauvais
pour l'avenir de l'enfant. Ils possèdent, comme chacun de nous, un
savoir spontané qui dicte leur conduite. Cependant, pour l'observateur
attentif et aguerri sachant se mettre à distance de ces impressions
brutes, bien des divergences émergent entre la vision qu'ont les acteurs
de leur existence et la réalité dans laquelle ils se meuvent. Ces
déviations importent à notre recherche car elles nous permettent
de voir que les acteurs peuvent vivre dans un monde imaginaire les
protégeant d'une vérité inassimilable.
Nous sommes conscients que la situation sociale des acteurs
les prédispose à penser qu'il en sera ainsi. Leurs états
d'âme sont fondés et logiques. « C'est en fait le
problème particulier des sciences sociales de développer des
dispositifs méthodologiques afin d'atteindre une connaissance objective
et vérifiable d'une structure de signification subjective »
(Schütz, 1987, p 45).
Nos hypothèses s'énoncent ainsi :
1. Les attentes des acteurs parentaux dans la relativisation
du handicap sont soumises aux contingences liées à un contexte
social.
2. L'annonce du handicap influence la perception qu'ont les
parents de l'avenir de leur enfant.
3. La croyance des parents en une normalité possible de
leur enfant décroît au fil du temps.
4. La période de l'adolescence est décisive dans
l'acceptation ou le refus d'acceptation de la condition de handicapé par
les parents.
Notre intérêt s'oriente vers la dimension
temporelle c'est-à-dire vers une perception du handicap par les parents
qui évoluerait selon le temps. La temporalité est une trame
à laquelle les acteurs sociaux se réfèrent, un calendrier
subjectif où s'entremêlent le passé, le présent et
le futur. Elle forge les points de vue et les actions à élaborer
face à une existence aléatoire. Les acteurs parentaux partagent
avec leur enfant une « communauté de temps »
définie ainsi par SCHÜTZ :
Partager une communauté de temps implique que chaque
partenaire participe au déroulement de la vie de l'autre, qu'il puisse
saisir dans un présent vivant les pensées de l'autre au fur et
à mesure qu'elles s'édifient (...) En bref, les consociés
sont mutuellement impliqués dans la biographie de l'un et de
l'autre ; ils vieillissent ensembles ; ils vivent, comme nous
pourrions l'appeler, dans une pure relation « Nous »
(Shütz, 1987, p 23).
Le cercle familial renforcé ou
détérioré par la présence du handicap à bien
à voir avec la constitution d'un « Nous » unique et
particulier, vivant un temps particulier dépendant des évolutions
de l'enfant. Les « consociés » dans cette forme de
socialisation sont les jouets d'un déterminant, le handicap, qui
régularise ou dé-régularise les liens familiaux. Nous
parlons d'une famille hors norme ne pouvant être assimilée
à une sociologie de la famille générale dont il nous faut
trouver une entrée originale pour sa compréhension.
Nous rejetons le postulat qui est de considérer les
sujets sociaux comme des marionnettes dont les fils seraient manipulés
par un élément qui leur serait extérieur. Dans le cas du
handicap mental, nous posons l'hypothèse que les individus
déploient des stratégies et usent de techniques originales dans
l'éducation de leur enfant. Ils ne sont pas installés dans un
déterminisme les réduisant à subir un sort qu'ils
n'auraient pas choisi. Si fatalité il y a, à la découverte
du handicap de l'enfant, il existe également un potentiel d'actions
déployé par les acteurs pour se sortir d'une
réalité inacceptable. L'acteur parental se doit de donner un sens
à sa vie, une raison de vivre en surmontant cette fatalité,
anticiper un futur même chaotique pour ne pas seulement
désespérer de l'existence. L'acteur social doit s'imaginer un
avenir, une vie rêvée :
Tout projet consiste en une anticipation du futur mené
sur le mode de l'imagination. Or ce n'est pas le processus de l'action au
moment où il se déroule mais l'acte imaginaire comme s'il
s'était réalisé qui est le point de départ de tous
les projets que l'on peut faire (Schütz, 1987, p 26).
SCHÜTZ (1987) définit le terme
« d'action » comme une conduite humaine basée sur un
projet préconçu, prévue à l'avance et
« l'acte » comme le résultat du processus qui s'est
déroulé, c'est-à-dire l'action accomplie. Nous nous
attacherons à lire ces conduites humaines ainsi que leurs
conséquences dans les faits, à essayer de capter les processus
qui guident l'action des individus et rendent pertinents les actes accomplis
même les plus irrationnels en apparence.
2. Les procédures d'enquête.
Nous souhaitons comprendre comment se construit l'individu,
parent d'un enfant handicapé mental. Nous pensons qu'il existe une
construction « typique » d'une identité de ce genre
de parent se caractérisant par un écart à la norme sociale
parentale. Ces parents semblent se construire en opposition aux institutions,
aux autres acteurs sociaux ; ils se déterminent comme l'inverse de
ce qui est admissible, acceptable et assimilable par le corps social. Les
parents de l'enfant handicapé mental vivent dans un monde à part
difficilement interprétable pour les profanes, ceux qui ne savent pas,
ceux qui ne peuvent pas comprendre.
Les méthodes choisies doivent nous ouvrir les portes
d'un domaine difficile d'accès, caractérisé par des
non-dits, des faux-semblants. L'identité sociale se forge au contact des
autres, les statuts sociaux lisibles permettent des interactions franches non
entachées de suspicion : qu'en est-il de ces personnes dont le
statut parental est précarisé par le handicap ? Le
rôle de père ou de mère « ordinaire »
n'étant plus envisageable, quels modèles
épousent-ils ? Comment se re-fabriquent-ils un univers
domestique cohérent pour faire « comme si » à
la face des autres ? Ce « comme si » devient l'enjeu
majeur pour ré-instaurer, ravaler une image brouillée et mise
à mal.
Nous retiendrons deux méthodes, l'entretien et
l'observation, afin d'accéder à la compréhension des
acteurs. Nous ne ferons pas l'apologie de celles-ci mais nous les avons
choisies car nous les considérons comme adaptées à la
situation vécue des parents.
2.1. L'entretien.
Pour atteindre, dans une visée de compréhension,
le sens que les parents donnent à leur vie avec un enfant
handicapé et les représentations de leur vie à venir, nous
optons pour l'entretien semi-directif. Cette posture méthodique consiste
A faire produire par l'enquêté un discours plus
ou moins linéaire avec le minimum d'interventions de la part de
l'enquêteur. Il s'agit de provoquer ce discours, après accord avec
l'intéressé, puis de le faciliter pour explorer les
informations dont dispose l'enquêté à ce sujet,
c'est-à-dire ce qu'il peut en dire (Durand - Weil, 1997, p 390).
Les acteurs sociaux ne sont pas à considérer
comme des « idiots culturels », mais ils démontrent
une certaine intelligence dans l'interprétation de leur vie quotidienne.
« Les objets du monde sont, en principe, accessibles à leur
connaissance, c'est-à-dire ou bien qu'ils sont connus d'eux ou bien
qu'ils peuvent l'être » (Shütz, 1987, p 17). Les parents
ont une expérience vécue du handicap, ils sont les premiers
concernés, en tant que tels ils sont à même de nous
entretenir sur ce qui se passe au sein de la sphère familiale. Nous nous
détachons d'une méthode plus déterministe qui donne la
primauté aux structures objectives. A ce propos, citons Pierre BOURDIEU
qui détermine deux moments dans l'investigation :
D'un côté, les structures objectives que
construit le sociologue dans le moment objectiviste, en écartant les
représentations subjectives des agents, sont le fondement des
représentations subjectives et elles constituent les contraintes
structurales qui pèsent sur les interactions ; mais d'un autre
côté, ces représentations doivent aussi être retenues
si l'on veut rendre compte notamment des luttes quotidiennes, individuelles et
collectives, qui visent à transformer ou à conserver ces
structures » (Bourdieu, cité par Corcuff, 1995, p 31).
Nous ne faisons pas une rupture radicale d'avec le sens
commun, « une rupture épistémologique » dont
les fondements sont de se démarquer du langage ordinaire et de la
subjectivité des individus. Cette rupture serait une procédure
scientifique indépassable afin de tendre à l'objectivité,
elle permettrait de rejeter les prénotions, ces
« idola » durkheimiens,
Sortes de fantômes qui nous défigurent le
véritable aspect des choses et que nous prenons pourtant pour les choses
mêmes. Et c'est parce que ce milieu imaginaire n'offre à l'esprit
aucune résistance que celui-ci, ne se sentant contenu par rien,
s'abandonne à des ambitions sans bornes et croit possible de construire
le monde par ses seules forces et au gré de ses désirs
caractérisé comme le vernaculaire pré-scientifique
(Durkheim, 1988, p 111).
Pour notre part, nous pensons que les acteurs ne sont pas
systématiquement dupes de leurs croyances ; ils ne sont pas
effectivement si facilement trompés et aveuglés par le
« voile des préjugés » sur leur existence.
Nos procédures d'accès au vécu quotidien des individus
divergent méthodologiquement et s'inscrivent dans une sociologie
wéberienne de la compréhension. Nous exposerons
ultérieurement la théorie sociologique de Max WEBER, nous
évoquons de préférence la
« neutralité axiologique » comme mode
d'objectivation et d'appréhension de la réalité.
« La validité universelle de la science exige que le savant ne
projette pas dans sa recherche ses jugements de valeur, c'est-à-dire ses
préférences esthétiques ou politiques » (Aron,
1967, p 504). Nous devons conserver un maximum de neutralité au cours de
l'entretien et ne pas être tentés d'influencer le sujet
interviewé. Notre propre conception de la réalité n'est
pas celle de l'autre, elle s'énonce différemment, elle peut
choquer et surprendre, elle n'en est pas moins teintée de ses valeurs.
Le sociologue doit user de réflexivité pour appréhender
les interprétations spontanées des acteurs sociaux. Elles sont
à considérer comme un savoir, un moyen pour le chercheur
d'accéder à la compréhension du monde qu'il veut
décrypter. Pour comprendre les attitudes, les décisions, les
pratiques mises à contribution par les individus dans une situation
donnée à un moment donné de leur existence, nous devons
faire preuve d'empathie :
L'empathie signifie ici que l'observateur (le
sociologue) grâce aux informations dont il dispose sur les
éléments composant la situation de l'observé, puisse se
mettre à la place de celui-ci et considérer cet
acteur-en-situation comme objet extérieur à sa (l'observateur)
propre situation. La phase ultime de l'explication du phénomène
social est atteinte lorsque l'observateur, pleinement conscient de la situation
dans laquelle se trouve l'acteur social, est en mesure de dire que dans les
mêmes circonstances ou contextes il aurait peut-être agi de la
même manière (Assogba, 1999, p 61).
Le choix de l'entretien s'impose donc lorsque nous recherchons
à saisir le « vernaculaire pré-scientifique, (...)
trésor de types et de caractères prêts à l'emploi et
pré-constitués » (Schütz, 1987), permettant au
chercheur de lire le monde qu'il a souhaité explorer.
2.1.1. Le choix de l'échantillon.
La définition de la population.
« Définir une population, c'est
sélectionner les catégories de personnes que l'on veut
interroger, et à quel titre ; déterminer les acteurs dont on
estime qu'ils sont en position de produire des réponses aux questions
que l'on se pose » (Blanchet et Gotman, 1992, p 50-51).
Les familles sélectionnées pour notre
enquête future épouseront certains critères objectifs
déterminés ainsi, selon les hypothèses de recherche
émises plus haut :
1. Pour vérifier l'hypothèse 1, les contextes
socioculturels dans lesquels se déroule la vie sociale domestique
devront être variés et non homogènes,
2. Pour vérifier l'hypothèse 2, le handicap
mental doit être associé ou non à une lecture que nous
qualifierons de « lisible » par la société.
La perspective de l'avenir est tributaire de l'annonce du handicap qui n'est
pas toujours énoncé à la naissance.
3. Pour vérifier les hypothèses 3 et 4, celles
qui nous importent pour le travail de thèse à venir, l'âge
de l'enfant ou de l'adolescent devront se situer dans une des catégories
suivantes, épousant le modèle institutionnel, à
savoir : la classe d'âge 6 - 12 ans, la classe d'âge 12 - 15
ans, la classe d'âge 16 - 20 ans.
Pour la compréhension du choix des classes d'âge,
nous rappelons la constitution de l'établissement
spécialisé, choisi pour notre enquête, où sont
placés les enfants et adolescents déficients intellectuels.
L'Institut Médico-Educatif (I.M.E.) est organisé de la
sorte :
· Un Institut Médico-Pédagogique (I.M.P.),
composé d'enfants âgés de 6 à 12 ans,
bénéficiant d'un enseignement scolaire spécialisé
couplé à des activités éducatives
spécialisées,
· Un Institut Médico-Professionnel (I.M.P.R.O.),
composé d'adolescents et de jeunes adultes âgés de 16
à 20 ans, bénéficiant d'un apprentissage technique et
professionnel spécialisé,
· Un groupe de pré-adolescents âgés
de 12 à 15 ans, unité « passerelle »,
caractérisée par une mise au travail progressive en ateliers
professionnels et un maintien en groupe scolaire spécialisé.
Le choix de la population sera fait en fonction de
données objectives. Je suis éducateur spécialisé au
sein de la structure d'accueil des enfants et des adolescents. L'institution
possède des ressources informatives tels que les dossiers
administratifs, éducatifs et pédagogiques, médico-sociaux
dont j'ai accès. Le choix pourra se faire également par
expérience c'est-à-dire par le biais d'une connaissance
professionnelle du handicap mental et de son environnement
d'évolution.
2.1.2. La procédure.
Les entretiens se dérouleront en deux temps : un
temps avec le père, un temps avec la mère. Il va de soi que cette
procédure concerne les couples constitués. Les
« faisant fonction » de parents seront aussi
considérés. L'entretien séparé permet de recueillir
la parole des deux parties ; nous émettons l'hypothèse que
celle-ci diverge sur la perception de l'avenir de l'enfant ou de l'adolescent.
Les statuts de mère et de père étant des construits
sociaux dispatchant des rôles sociaux à l'intérieur du
couple, il est bon d'interroger la vision de l'acteur selon la place qu'il
occupe dans leur relation à l'enfant.
Le panel devra être suffisamment conséquent (40
familles) et différencié pour prétendre approcher la plus
grande validité possible. Il serait intéressant d'interroger des
parents d'autres structures d'accueil spécialisé et ne pas
s'enfermer dans un schéma unique de prise en charge. Nous pensons que la
ligne directive de chaque établissement peut influencer les projections
parentales. Il nous semble bon d'interpeller les acteurs parentaux dont
l'enfant est dit « normal », rechercher les ressemblances
et les dissemblances de deux mondes apparemment différents.
Le regard sur le handicap de l'enfant par les parents
évolue selon le temps qui passe. Nous le rappelons, la
temporalité nous intéresse au premier chef. Depuis l'année
de Licence, nous suivons régulièrement 5 familles qui prennent
part à ce travail de recherche. Nous nous sommes entretenus
régulièrement avec elles, une fois par an et il est apparu au
cours de ces années des clivages important dans la manière de
percevoir l'avenir de leur enfant. Il nous faut saisir à quels moments
précis, à quels événements donnés, leur avis
varie sur la perception de leur situation. Nous suggérons de poursuivre
ce travail de recherche à leur côté mais de manière
plus fréquente. Les modalités de recueil d'impressions pourraient
se faire sur quelques mois au travers d'interventions régulières
(appels téléphoniques, courtes visites au domicile). Il s'agirait
ainsi de suivre le parcours existentiel de ces parents et saisir à
l'instant les espoirs, les désillusions, en bref, ce qui fait qu'un jour
tout semble possible et qu'un autre tout semble s'écrouler.
3. L'observation directe.
Les suppositions de départ et l'intérêt
porté au sujet du handicap mental n'émanent pas d'un
questionnement sans fondement. L'histoire du chercheur, nous l'avons
évoquée dans notre problématique, est
imprégnée du vécu avec ces personnes différentes,
situées hors des normes sociales établies. Les origines de cette
recherche sont à épier dans la biographie de son auteur, elles
sont dépendantes de nos premières émotions, de nos
premières interrogations, de nos peurs primaires issues des premiers
contacts avec l'altérité. Ce qui nous tient désormais
à coeur c'est de comprendre ce que les gens ressentent, comment ils
vivent une vie logiquement difficile. Le handicap n'est pas une fatalité
pour les parents puisqu'une vie est possible malgré lui. Les
stratégies parentales sont appréhendées dans les discours
reflétant les impossibilités qui, en contre partie,
définissent des champs de possibilités.
Le temps de l'entretien ne tient pas lieu d'observation, il
est un temps de rencontre, d'échange, d'impressions premières
confortant ou rejetant nos a priori. L'observation directe est plus
adaptée à notre quotidien professionnel. Nous participons, en
tant qu'éducateur spécialisé, au travail éducatif
institutionnel, nous évaluons les capacités de l'enfant, nous
tentons d'adapter nos actions à ces besoins, de le doter d'outils qui
nous semblent bon pour son intégration en société.
L'éducateur est amené à côtoyer le pôle
scolaire de l'institution et ses différents acteurs pédagogiques.
Il exerce au sein de la structure qui, pour les parents, doit restaurer leur
enfant. Nous participons de fait à la vie institutionnelle, nous avons
notre avis sur le handicap de l'enfant. Les raisonnements professionnels
diffèrent des analyses parentales, nous avons pu le constater au travers
de rencontres entre les deux parties « parents -
professionnels ». Il existe un réalisme institutionnel qui ne
correspond pas toujours à la réalité que les acteurs
parentaux se font de leur enfant. Nous interrogerons ce décalage car il
va de soi, pour le corps éducatif et pédagogique, que
l'élève handicapé mental démontre des lacunes qui
ne seront jamais comblées. Nous sommes placés à mi-chemin
entre ces deux univers aux représentations divergentes ; nous
interagissons dans ces deux mondes. Même si nous participons plus
à l'un qu'à l'autre, nous possédons deux points de vue
globaux sur le handicap. Nous rejoignons la méthode de travail des
sociologues dits « interactionnistes » qui
Prend pour point de départ ce que Znaniecki nomme le
« coefficient humaniste », savoir que tout objet du monde
culturel n'existe qu'en rapport avec la conscience, l'expérience et
l'activité de sujets, et doivent être décrits dans ce
contexte relationnel. L'expérience que les acteurs quotidiens ont du
monde social et les conceptions qu'ils s'en font, constituera donc l'objet
essentiel de la sociologie (De Queiroz et Ziolkovski, 1994, p 34).
Nous interrogeons bien deux conceptions différentes du
monde selon la place particulière occupée par les
différents acteurs : le point de vue parental épouse
rarement le point de vue éducatif. Il existe un monde où tout est
possible pour l'enfant handicapé et un autre où les
difficultés de l'enfant sont trop importantes pour qu'il puisse se
prendre en charge seul. Par expérience, nous supposons que l'enfant
handicapé mental se définit par sa dépendance à un
tiers. Les parents ont besoin d'espérer que la normalité
adviendra pour que l'enfant accède à l'indépendance. Le
recueil d'informations, sur le terrain professionnel, par observation directe,
est utile pour saisir le monde institutionnel de l'intérieur, ses
pratiques et ses interprétations.
De même que pour la méthode compréhensive,
l'observateur doit faire preuve d'extériorité dans le recueil et
l'interprétation de ses données. Il « ne participe pas
aux jeux de miroirs complexes impliqués par le modèle
d'interaction de ses contemporains » (Schütz, 1987, p 34) ; il
doit se démarquer face à l'objet qu'il cherche à
investir.
La fécondité de l'usage de l'observation
dépend en effet d'abord de l'aptitude du chercheur à entretenir
une distance critique à l'égard de ses propres jugements et
sentiments, ou, comme l'écrit Hughes, de son émancipation
par rapport à son milieu et à son origine sociale,
religieuse ou culturelle. Mais elle dépend également de son
aptitude à comprendre en finesse l'univers symbolique des
catégories de personnes étudiées : ceci suppose une
sensibilité qui ne peut souvent être acquise sans une
familiarité prolongée avec cet univers symbolique. (J.M.
Chapoulie, 1985, p 19)
Cette « émancipation », ce
« détachement de l'observateur », (Schütz,
1987, p 34) trouve sa source dans l'énoncé même de notre
problématique qui s'intéresse à la perception de l'avenir
par les parents. Notre préoccupation première n'est pas
d'entreprendre une recherche sur et dans l'institution
« asilaire », à l'instar de Goffman, sachant que
nous sommes immergés dans celle-ci depuis maintenant de nombreuses
années. Nous voulons comprendre ce qui se passe dans une autre
institution, la famille, et rendre compte des divergences par le biais des
pratiques et des représentations communes. Le fait
d' « extérioriser » notre recherche nous permet
de nous extérioriser nous-mêmes ; nous gagnons en
réflexivité en pénétrant deux mondes dont
l'intersection est le noyau de notre recherche. L'éducateur, le temps de
l'étude sociologique, ôte ses habits éducatifs pour
revêtir le costume de sociologue. Il n'est pas facile de changer de
métier car nous offrons une autre image pour les gens qui nous
connaissent. Nous avons nous-mêmes une autre idée sur le monde qui
nous entoure ; tout ceci est parfois déstabilisant.
L'observation interne de la structure doit surtout nous
permettre d'appréhender les discours institutionnels sur la famille de
l'enfant, entendre comment elle est parlée, comment elle est
« préjugée » par les acteurs praticiens du
handicap. Nous explorerons les discours « en situation »
c'est-à-dire que nous capterons la parole des acteurs dans leur contexte
d'exercice. Il nous faut comprendre comment ils créent le monde tout en
le parlant. La méthode interactionniste, plongeant le chercheur au coeur
de son objet d'étude, repose sur le postulat que
L'homme a une « capacité
d'auto-réflexivité » (Mead) et une des facettes de
l'interactionnisme est de définir un processus interprétatif (de
soi-même, de l'autre influencé par soi-même, de
soi-même influençant l'autre et influencé par l'autre...),
mais toujours enraciné dans le flot de l'interaction et de la
vérification des anticipations (Baszanger, 1992, p 15).
Il ne nous faut pas uniquement saisir les
« faits », le déroulement des actions qui se joue
devant nos yeux, mais il nous faut également comprendre comment elles
s'élaborent en « coulisses », pour reprendre une
métaphore goffmanienne. En d'autres termes, la mise en place de nos
méthodes de recherche empiriques (l'entretien semi-directif et
l'observation directe) doivent nous amener à appréhender les
« motifs » (Schütz, 1987, p 28) qui poussent l'acteur
à agir dans l'univers qu'il s'est construit. L'acteur social peut donner
un sens à sa pratique et nous dire pourquoi il est bon pour lui d'agir
comme il agit. Le sens pratique est une habilité à
résoudre les problèmes de la vie quotidienne. Dans notre propos,
l'acteur fait preuve d'invention pour résoudre les difficultés
quotidiennes. Il n'est pas « naturellement » doué
pour y parvenir, il n'a pas toujours acquis antérieurement une
façon de faire.
Nous nous opposons à la définition de Pierre
BOURDIEU qui définit le sens pratique comme
Nécessité sociale devenue nature, convertie en
schèmes moteurs et en automatismes corporels, est ce qui fait que les
pratiques, dans et par ce qui en elles reste obscur aux yeux de leurs
producteurs et par où se trahissent les principes trassubjectifs de leur
production, sont « sensés », c'est-à-dire
habitées par le sens commun. C'est parce que les agents ne savent jamais
complètement ce qu'ils font que ce qu'ils font a plus de sens qu'ils ne
le savent (Bourdieu, 1980, p 116).
Nous ne postulons pas que l'acteur est dans un état
naturel de pratiques qui dicte ses conduites indépendamment de sa
volonté. Les parents d'enfants handicapés mentaux ne sont pas
préparés à l'être, ils le deviennent par
expérience. Ils sont dans une logique de dépassement de leur
situation ; nous avons bien affaire avec une volonté d'agir pour
rectifier le futur en fonction des données présentes. Si les
parents ne savent pas toujours comment s'y prendre c'est parce qu'il n'existe
pas de référence pratique dans le mode d'éducation de
l'enfant handicapé mental. La vie s'apprend par expérience au fur
à mesure des échecs et des réussites de l'enfant, rien
n'est donné d'avance, tout se construit lentement. L'existence est faite
de revers, d'illusions, de désillusions. Le processus d'évolution
de l'existence est incessamment bouleversé et remis en cause.
III. AUTEURS ET CONCEPTS
1. Les parents de l'enfant handicapé mental vus
comme « acteurs » plutôt qu'
« agents ».
Nous ne pouvons poursuivre plus en avant notre travail
d'écriture sans expliquer les concepts retenus utiles à notre
propos. Il ne s'agit pas d'utiliser un jeu de mots ou de jouer sur les mots.
Nous nous inscrivons dans une pensée sociologique détachée
d'un déterminisme coercitif pour les individus. Avant d'expliquer les
raisons de notre éloignement avec le courant holiste, nous allons
clarifier l'usage de termes tels qu'acteurs sociaux, acteur parentaux ou agents
sociaux.
1.1. Le concept d'agent social.
Nous parlons d'acteur social plutôt que d'agent social
car nous estimons que l'individu est capable de faire des choix individuels
soumis à sa propre perception de la situation dans laquelle il
évolue. Il n'est pas qu'un pur « produit de
l'histoire » mais bien producteur de son histoire. L'habitude prise
dans la répétition des pratiques n'est pas à confondre
avec un « habitus » au sens bourdieusien du terme
(Qui) produit des pratiques, individuelles et collectives,
donc de l'histoire, conformément aux schèmes engendrés par
l'histoire ; Il assure la présence active des expériences
passées qui, déposées en chaque organisme sous forme de
schèmes de perception, de pensée et d'action, tendent plus
sûrement que toutes les règles formelles et toutes les normes
explicites, à garantir la conformité des pratiques et leur
contenance à travers le temps (Bourdieu, 1980, p 91).
Nous l'avons évoqué antérieurement, il
n'existe pas « d'apprentissage par corps » pour devenir
parent d'enfant handicapé mental. Les règles du jeu domestique et
social sont différentes et sont à inventer chaque jour. Il n'y a
pas de construction linéaire des pratiques, de logique de
développement de l'enfant, de stade acquis naturellement et
repérable de manière psychopédagogique. L'habitude de
vivre avec un enfant autre n'est pas le résultat d'une
répétition des pratiques : rien n'est acquis, tout est
mouvant. Il est difficile d'évoquer la notion d'habitus si ce concept
est un produit de l'histoire naturelle. Nous ne sommes pas dans une perspective
organiciste où chacun serait en interdépendance. Les
événements passés au sein du couple avec l'enfant
n'intègrent pas une « conscience collective »
commune.
L'expérience du handicap est hors du commun. Nous nous
donnons pour tâche d'étudier le pathologique plutôt que le
normal. Quelles sont les références sociales valables pour ces
parents ? Il est douteux de penser qu'ils sont disposés à
« fonctionner » comme des machines socialement
régulées. Nous ne les considérons donc pas comme des
agents agis par la société, nous accordons plus d'importance aux
marges de liberté qui leur sont laissées.
1.2. Le concept d'acteur social.
L'individu a la possibilité de faire des choix, bon ou
mauvais, pour mener à bien son existence. Il n'est pas cette
« pâte molle sur laquelle viendrait s'inscrire les
données de son environnement, lesquelles lui dicteraient ensuite son
comportement dans telle ou telle situation » (Boudon, 1986). Nous
sommes opposés à la perspective holiste faisant primer le tout
sur ses parties. Nous prenons en compte les marges de liberté
individuelles plutôt que les contraintes dans lesquelles l'individu est
enserré. La priorité est donnée à l'action non pas
uniquement déterminée par le champ social. L'individu peut
exister en dehors des limites de cadres sociaux rigides, il peut les
dépasser pour élargir son propre champ à la
société tout entière.
L'acteur n'est ni aveugle ni incapable ; il sait
généralement reconnaître les éléments de son
contexte, évaluer les chances et les obstacles et prendre les
décisions qui lui paraissent les plus efficaces (Asogba, 1999,
préface).
Les comportements individuels ne sont pas
déterminés par les structures cependant nous admettons toutefois
que l'acteur n'est pas « suspendu à un vide social »
(Boudon, 1992, p 28). L'individu est socialisé, il vit au contact des
autres, il doit faire avec. Ceci est d'autant plus vrai dans le domaine du
handicap où des contraintes matérielles apparaissent
également. Les « idola » sont revivifiés et
posent les bases à des préjugés ancrés dans
l'imaginaire collectif. Cependant, la violence sociale, traduite dans des
comportements d'évitement, des non-dits ou autres attitudes, est remise
en cause par les parents. Ils ne font pas que subir les cadres de l'exclusion
dans laquelle ils sont enfermés avec leur enfant. Ils revendiquent
également une place sociale pour leur progéniture. Les parents
usent de techniques de reconnaissance et oeuvrent à leur mise en
place : pour cette raison, ils sont entièrement acteurs. Cependant,
nous reconnaissons bien ici que « l'acteur social se meut dans un
contexte qui dans une large mesure s'impose à lui ».
(Ibid., p 28)
D'un point de vue méthodologique, les acteurs sociaux
peuvent être regroupés par catégorie. La situation sociale
des individus est considérée, la classe sociale n'est plus
déterminante. Il y a une lutte des parents pour la reconnaissance de
leur enfant et d'eux-mêmes qui « ne porte pas uniquement sur
les « intérêts de classe », mais aussi sur les
« conceptions du monde » (Weber, 1992, p127). Les parents
d'enfants handicapés mentaux sont dans une situation analogue. Le
handicap touche toutes les classes sociales et nous faisons l'hypothèse
qu'il est une force qui les dépasse. Cependant, il nous faudra
vérifier si les dispositions économiques, culturelles et
sociales, ce que BOURDIEU nomme les capitaux, interfèrent sur les
représentations sociales des acteurs parentaux. La reconstruction
familiale, jamais parfaite, est ce qui est primordial pour les parents ;
leur vie quotidienne est régie par le renouvellement de
stratégies pour agir sur le handicap et son environnement. Par
conséquent la méthode individualiste invite à
Regrouper les acteurs en catégories s'ils se trouvent
dans une situation analogue et qu'on peut s'attendre à observer de leur
part une attitude semblable sur tel ou tel sujet (...) Etant donné que
la sociologie de l'action s'intéresse à des
phénomènes qui sont en général le résultat
d'innombrables causes individuelles, il faut bien, si l'on ne veut pas aboutir
à une impasse, regrouper les acteurs et les groupes abstraits, les
rassembler dans des types ou en types idéaux (Ibid., p
28).
Nous voyons que ces concepts d'agent social et d'acteur social
ne sont pas anodins. Ils renvoient à des conceptions théoriques
différentes et ils ne sauraient être confondus. Nous parlerons
donc souvent d' « acteur social » lorsque l'individu
est à même d'influencer le cours de son existence. Nous
évoquerons l'« agent social » à chaque fois
que l'individu semble subir une certaine coercition sociale,
c'est-à-dire lorsque ses choix semblent dictés par le contexte
structurel. Nous rattacherons parfois le substantif de
« parental » à ces deux termes pour préciser
le propos de notre étude.
2. La sociologie compréhensive de Max
WEBER.
Nous allons évoquer le cadre conceptuel plus
général dans lequel s'inscrit notre recherche de sociologie. La
part belle est faite aux acteurs, nous l'avons dit ce concept n'est pas un
style de langage. L'acteur se définit par l'action qu'il exerce sur son
environnement et sur les autres individus, il participe aux
événements dont il est parfois l'instigateur. Nous nous
inscrivons clairement à ce sujet dans la sphère de la sociologie
de Max WEBER qui a défini ainsi la sociologie
Nous appelons sociologie (au sens où nous entendons ici
ce terme utilisé avec beaucoup d'équivoques) une science qui se
propose de comprendre par interprétation l'activité sociale et
par-là d'expliquer causalement son déroulement et ses effets.
Nous entendons par « activité », un comportement
humain (peu importe qu'il s'agisse d'un acte extérieur ou intime, d'une
omission ou d'une tolérance) quand et pour autant que l'agent ou les
agents lui communique un sens subjectif. Et, par activité
« sociale », l'activité qui, d'après son sens
visé par l'agent ou les agents, se rapporte au comportement d'autrui par
rapport auquel s'oriente son déroulement (Max Weber, 1971, p 4).
La sociologie wéberienne cherche non seulement à
constater les comportements humains intentionnels mais aussi à les
comprendre. Les individus n'agissent pas par accident, leur activité est
caractérisée par le fait qu'ils veulent agir d'une certaine
manière. D'ailleurs, WEBER ne retient pas les situations de hasard non
provoquées par les individus.
Son objet spécifique (à la sociologie
compréhensive) ne consiste pas en n'importe quelle
« disposition intérieure » ou comportement
extérieur, mais en l'activité. Nous
désignons toujours par « activité » un
comportement compréhensible, ce qui veut dire relatif à des
« objets » qui est spécifié de façon
plus ou moins consciente par un quelconque sens (subjectif)
« échu » ou « visé »
(Weber, 1995, p 305).
Cette définition est celle de la rationalité
instrumentale. WEBER estime que l'activité est traduite dans un
comportement rationnel c'est-à-dire qu'il est possible à l'acteur
de se doter de moyens adéquats pour atteindre le but fixé.
L'espèce la plus immédiatement
« compréhensible » de la structure significative
d'une activité reste celle qui s'oriente subjectivement et de
façon strictement rationnelle d'après les moyens qui passent
(subjectivement) pour être univoquement adéquats à la
réalité de fins conçues (subjectivement) de façon
univoque et claire (Ibid., p 308-309).
« L'action rationnelle est définie par le
fait que l'acteur conçoit clairement le but et combine les moyens en vu
d'atteindre celui-ci. » (Aron, 1967, p 500). Ce raisonnement
subjectif de l'acteur social, forcément adapté à une fin
qu'il s'est donné, n'intègre pas la part d'irrationalité
de l'action individuelle. La fin, pour Max WEBER (1995), est la
représentation d'un résultat qui devient cause d'une action, elle
en est la génératrice. Les comportements qui n'épousent
pas ce modèle ne seraient pas saisissables par le sociologue et ne
mériteraient pas, par conséquent, qu'on y attache de
l'intérêt.
L'acteur social peut penser que la fin recherchée est
bénéfique pour lui mais les moyens qu'il déploie, peu
adaptés à sa situation, ne lui permettront pas de parvenir
à cette fin. Dans ce cas, nous disons qu'il n'a pas les moyens de ses
ambitions. La rationalité de l'acteur peut donc apparaître comme
erronée, « en ce sens qu'il peut avoir une fausse conscience
des moyens dont il dispose pour atteindre ses objectifs » (Assogba,
1999). Pour nous, ce comportement que nous rencontrons parfois chez les parents
d'enfants handicapés n'est pas irrationnel car il peut être
compréhensible.
Pour pallier le manque de sa définition de
l'activité « typiquement rationnelle », WEBER
introduit l'idée d'une action affective ou émotionnelle.
Cette action est
Dictée immédiatement par l'état de
conscience ou par l'humeur du sujet (...) Dans tous ces cas, l'action est
définie non pas par référence à un but ou à
un système de valeurs, mais par la réaction émotionnelle
de l'acteur placé dans des circonstances données (Ibid.,
p 501).
Ces réactions sont palpables dans l'instant, elles sont
immédiates et instinctives et répondent subitement aux stimuli
extérieurs. Les acteurs parentaux vivent dans un univers de souffrance
qu'ils cherchent à apprivoiser. Nous sommes amenés à
considérer cette souffrance ; si nous n'avons pas à
être en « sympathie » avec les sujets, nous devons
pourtant pouvoir nous mettre à leur place, user d'empathie.
Il faut considérer leurs actions
détachées de toute colère ou de honte justifiées
face à l'insensé. Ces sentiments sont quotidiennement
présents, enfouis au plus profond d'eux-mêmes et jaillissant au
moindre trouble. Nous prendrons en compte l'apparition de ces états
d'âme, symptôme d'un mal-être avec les autres, mais nous n'en
ferons pas l'objet de notre recherche. L'essentiel est de comprendre par quels
stratagèmes, les acteurs sociaux peuvent dépasser leurs
émotions pour ne pas en être dépendants. Ils ne sont pas
constamment en réactivité intense face aux
événements ; ils sont à même de se faire une
raison sur leur sort.
L'acteur social est-il tout à fait rationnel quand il
est livré à ses émotions ? Son attitude est
compréhensible face à l'événement qui le met en
danger mais sa réaction n'est pas toujours réfléchie.
L'impulsivité, attitude défensive, est une explosion
émotionnelle compréhensible mais est-elle rationnelle ? Pour
Max WEBER, et nous le suivons dans ce sens, l'émotion est à
considérer comme rationnelle quand elle assouvit une tension. Nous
posons seulement le problème des conséquences sociales à
de telles irruptions affectives supposant que l'acteur social ne les
maîtrise pas toujours. Nous atteignons ici la dimension de l'action
rationnelle par rapport à une valeur
Est celle du socialiste allemand Lasalle se faisant tuer dans
un duel, ou celle du capitaine qui se laisse couler avec son vaisseau. L'action
est rationnelle non parce qu'elle tend à atteindre un but défini
et extérieur, mais parce que ne pas relever le défi ou abandonner
un navire qui sombre serait considéré comme déshonorant.
L'acteur agit rationnellement en acceptant tous les risques, non pour obtenir
un résultat extrinsèque, mais pour rester fidèle à
l'idée qu'il se fait de l'honneur (Ibid., p 500 - 501).
Les réactions mises au jour antérieurement sont
une réponse aux situations déshonorantes impliquées par le
handicap. Les parents doivent restaurer une certaine respectabilité
perdue. Il y a bien des risques réels de discrédit lorsqu'on
apparaît avec un enfant handicapé en société ;
il faut sauver l'honneur de la famille et défendre son enfant
coûte que coûte, objet de railleries insupportables pour les
parents. Les attitudes extérieures semblent injustes pour les acteurs
parentaux et pourtant ils doivent faire avec. La société est
normative, les acteurs agissent donc selon ce qui leur semble bon ou mauvais.
Les valeurs sociétales, quasi-universelles, sont intégrées
par les individus. Cependant, dans le cas du handicap, les parents interpellent
celles-ci. Comment se fait-il qu'il y ait des individus rejetés aux
marges de la société selon un critère d'exclusion
basé sur l'apparence et non sur le crime commis ? Le
handicapé est une victime sujette à la compassion
exacerbée. Il est aussi un être coupable d'exister car il
dérange l'ordre social des choses. La construction identitaire de
parents d'enfant handicapé est prise au coeur de ce dilemme.
Le champ du handicap est complexe et nous admettons que les
acteurs parentaux ne peuvent se rapporter à une expérience
commune. Ce monde « à part » génère
des pratiques sociales particulières et des représentations
uniques. Nous devons comprendre quels mécanismes sont mis en oeuvre par
les parents dont l'enfant est exclu « naturellement » de la
vie sociale. Cette exclusion est injuste et non fondée, elle est
pourtant bien effective. La méthode individualiste va nous aider
à appréhender ce qui permet aux acteurs de dépasser un
déterminisme où le collectif prime sur l'individu.
Si je suis finalement devenu sociologue, c'est essentiellement
afin de mettre un point final à ces exercices à base de concepts
collectifs dont le spectre rôde toujours. En d'autres termes, la
sociologie, elle non plus, ne peut procéder que des actions d'un, de
quelques, ou de nombreux individus séparés. C'est pourquoi elle
se doit d'adopter des méthodes strictement
« individualistes » (Weber, in Boudon et Bourricaud,
1994).
Ils ne se laissent pas enfermer sans réagir, ils
contestent ce contexte pour prendre le dessus et ne pas se laisser cataloguer.
Il est raisonnable de penser que les acteurs parentaux voudraient inverser les
normes sociales pour faire de la pathologie, une normalité. Les plus
revendicatifs s'insèrent dans le tissu associatif pour faire pression
sur les pouvoirs publics afin que l'enfant handicapé mental
accède aux mêmes droits que les autres, notamment en terme de
scolarité. Même contraints à vivre dans un univers social
défini par les autres, ce que BECKER nomme les entrepreneurs de morale
(Becker, 1985), les parents agissent au travers d'une rationalité
limitée qu'ils cherchent à dépasser.
Il est vrai que l'action individuelle est soumise à des
contraintes sociales ; il est rare de pouvoir agir à sa fantaisie.
Mais cela n'implique pas que les contraintes sociales déterminent
l'action individuelle. Ces contraintes délimitent le champ du possible,
non le champ du réel. Plus précisément, la notion de
contrainte n'a de sens que par rapport aux notions corrélatives
d'action et d'intention (Boudon et Bourricaud, 1994).
3. La sociologie de Raymond BOUDON.
3.1. L'individualisme
méthodologique.
Notre recherche actuelle et future repose sur la
méthode individualiste qui couple l'approche wéberienne à
une perspective cognitiviste. Raymond BOUDON reprend la méthode de la
sociologie compréhensive qui interroge le sens que les acteurs donnent
à leurs actions pour l'enrichir du concept de raison :
Expliquer un phénomène social, c'est en
faire le résultat d'actions dont il faut saisir le sens. Saisir le sens
de ces actions (les comprendre), c'est généralement en
trouver les bonnes raisons, que ces raisons soient présentes ou
non dans la conscience des acteurs (Boudon, 1993, Préface).
Les individus confrontés au handicap mental se forgent
des raisons fondées ou non fondées pour parvenir à
supporter une existence dans la marge sociale. Nous rappelons que pour
l'individualisme méthodologique, l'action est un comportement imputable
à une intention ou à une rationalité non pas absolue mais
limitée. L'individu, plutôt que la structure qui l'englobe, nous
importe. « Pour expliquer un phénomène social, il faut
retrouver ses causes individuelles, c'est-à-dire comprendre les raisons
qu'ont les acteurs sociaux de faire ce qu'ils font ou de croire ce qu'ils
croient » (Boudon, 1992, p 28).
Pour le sociologue, comprendre le comportement d'un
acteur c'est donc le plus souvent comprendre les raisons ou les
bonnes raisons. En ce sens et en ce sens seulement, l'on peut dire que
la sociologie, ou du moins la sociologie de l'action, a tendance à
souscrire au postulat de la rationalité de l'acteur social
(Ibid., p 34).
3.2. La rationalité ou l'irrationalité
de l'acteur social.
Nous émettons le postulat que les parents de l'enfant
handicapé mental ont de bonnes raisons d'agir, notamment de
manière cognitive, sur leur situation. Il leur semble bon et
évident que leur enfant sera un jour socialement reconnu. Cette
reconnaissance n'est pas uniquement une revendication. Elle doit s'inscrire
également dans les attentes, « les expectations nourries
subjectivement » (Weber, 1995) ; les actions menées pour
combattre le handicap doivent permettre d'en libérer le
handicapé. Ceci ne semble pas être « une action logique,
opération logiquement unie à son but » telle que l'a
définie PARETO :
Le but est un but direct ; la considération d'un
but indirect est exclue. Le but objectif est un but réel, rentrant dans
le domaine de l'observation et de l'expérience, et non un but
imaginaire, étranger à ce domaine (Pareto, p 68)
Les parents, selon cette définition, ne seraient pas
rationnels et agiraient en pure perte, dans un univers vide de sens. Leurs
actions ne seraient pas dignes d'intérêt pour la sociologie. Leur
étude serait impossible à réaliser car,
effectivement, comment rendre compte du sentiment de vouloir être reconnu
comme un être social. C'est pourquoi nous rejetons une rationalité
de type instrumental qui voudrait que les individus sachent de façon
optimale atteindre les buts fixés. Il n'existe pas de
linéarité dans les processus parentaux ce qui laisse parfois
entendre que leur point de vue sur leur situation est irrationnel. Il est vrai
que leur discours peut nous paraître étrange mais il est souvent
interprété hors de leur contexte d'existence. Nous disons que les
parents de l'enfant handicapé mental sont rationnels et que leur
étude ressort de la sociologie.
Pour préciser les idées, disons que la
sociologie traite un comportement comme rationnel toutes les fois qu'elle est
en mesure d'en fournir une explication pouvant être énoncée
de la façon suivante : « Le fait que l'acteur X se soit
comporté de la manière Y est compréhensible en
effet, dans la situation qui était la sienne, il avait de bonnes
raisons de faire Y » (Boudon, 1992, p 34-35).
Il est donc désormais raisonnable de penser que
les acteurs parentaux sont rationnels. Cet énoncé n'est pas une
fin en soi, il est à la genèse de notre travail de recherche, il
en est même le postulat premier. Il invite à une posture
théorique qui ne fait pas systématiquement, par un jeu de
passe-passe, de toute irrationalité, une possible rationalité.
Ce parti pris rationaliste repose lui-même sur
un premier fondement, à savoir que cette impression
d'irrationalité est souvent le résultat de
phénomènes de projection (...) Comprendre l'action, le
comportement ou les croyances d'autrui suppose bien qu'on se mette à sa
place. Mais pour se mettre à sa place, l'observateur doit être
informé aussi exactement que possible sur ce qui distingue l'acteur de
lui-même (Boudon, 1993, préface).
Ceci invite chacun à se questionner sur les
différences apparentes de l'autre, et les comprendre plutôt que de
les rejeter d'emblée. Nous démontrerons que les mécanismes
logiques mis en place par les parents afin d'abolir l'altérité
sont communs à la majorité des individus. L'exception apparente
peut être la règle générale ce qui dérange
l'esprit holiste rejetant toute exception sous prétexte qu'elle n'est
pas significative et indigne d'intérêt pour les sciences
sociales.
BOUDON définit différents types de
rationalité que nous énumérons :
1. La rationalité de type
« utilitariste » : X avait de bonnes raisons
de faire Y, car Y correspondait à l'intérêt (ou aux
préférences) de X ;
2. La rationalité de type
« téléologique » : X avait de
bonnes raisons de faire Y, car Y était le meilleur moyen pour X
d'atteindre l'objectif qu'il s'était fixé. Ce cas désigne
une action utilisant des moyens adaptés aux fins
recherchées ;
3. La rationalité de type
« axiologique » : X avait de bonnes raisons
de faire Y, car Y découlait du principe normatif Z ; que X croyait
en Z, et qu'il avait de bonnes raisons d'y croire. Ce cas désigne une
action adaptée non à des fins mais à des valeurs.
4. La rationalité de type
« traditionnel » : X avait de bonnes raisons
de faire Y, car X avait toujours fait Y et n'avait aucune raison de remettre
cette pratique en question.
5. La rationalité de type
« cognitif » : X avait de bonnes raisons de
faire Y, car Y découlait de la théorie Z ; que X croyait en
Z et qu'il avait de bonnes raisons d'y croire (Assogba, 1999, p 64).
Nous voyons que ces types de rationalité peuvent
s'appliquer à l'objet de notre étude et sont à la base
d'une sociologie des croyances que nous élaborerons dans les chapitres
qui vont suivre. Nous allons montrer comment se construit l'identité
sociale particulière de parents d'enfant handicapé mental. La
croyance en une normalité à venir est le moteur de leur
existence, sans elle tout s'effondre et la vie ne vaut pas la peine
d'être vécue. Elle est le fondement même d'une vie autre
à inventer. La construction identitaire est intimement liée
à la manière dont est perçu l'avenir en fonction du moment
présent mais aussi des expériences passées. L'acceptation
du handicap est corrélative au temps qui passe, l'abandon de certaines
croyances également. Ce travail de recherche veut s'essayer à
vous le démontrer d'une manière
« compréhensive » au fur et à mesure des
pages à venir.
IV. LA CONSTRUCTION DE L'IDENTITE SOCIALE DE PARENT
D'ENFANT HANDICAPÉ MENTAL.
La construction sociale de parent d'enfant handicapé
débute dès l'apparition du handicap dans la vie des individus. Le
handicap n'est pas toujours une donnée apparente, avec des traits
spécifiques. Il est plus souvent découvert au fil du temps et
s'apprend par expérience. Les parents se fabriquent, bien malgré
eux, une nouvelle identité. Dans les premiers temps, chaque parent est
confronté à cette situation de ne pas toujours savoir comment s'y
prendre. Nous pouvons dire qu'un jour tout finit par rentrer dans l'ordre, que
l'expérience des aînés qui ont vécu ces situations
servent de modèles. Le corps pédiatrique est un conseiller averti
et rassurant en cas de difficultés de l'évolution de l'enfant, il
croit savoir, il détient des techniques appropriées qu'il peut
transmettre aux parents.
Notre recherche ne s'intéresse pas à ce qui va
de soi. Les parents entrent en apprentissage, tout comme les autres parents,
pourtant celui-ci diffère, il est spécifique et particulier. Il
n'a rien de commun car toute l'attention affective parentale ne suffit pas.
L'enfant rêvé et tant espéré ne répond pas
à leurs attentes. Tout pose problème et quoiqu'il puisse
être tenté, rien ne marche, les tentatives échouent les
unes après les autres comme si aucune solution ne pouvait être
trouvée. Les aides de l'entourage sont certes teintées de
compassion mais bien inutiles. Pour théoriser notre propos, nous
recherchons une méthode d'appréhension sociologique qui peut nous
aider à décrypter le long et pénible chemin de
l'apprentissage avec un enfant différent. Les théories classiques
sont mises à mal car nous pénétrons dans un univers
atypique où les réponses psychologiques, pédagogiques,
voire médicales ne sont pas considérées par les parents.
Il leur faut trouver une solution à un problème qui ne peut
être résolu.
1. L'interactionnisme comme mode d'appréhension
de la construction de l'identité sociale de parent d'enfant
handicapé mental.
1.1. Définitions du modèle
interactionniste.
Le modèle interactionniste n'est pas unique, il est
caractérisé par l'attention portée aux individus, à
leurs comportements et à leurs contextes d'existence, en
général la vie quotidienne, les lieux de travail... Tout lieu
où les personnes se retrouvent en actions mutuelles et
réciproques. Nous pouvons dire que l'interactionnisme s'intéresse
aux comportements des acteurs en situation et prend en compte les dimensions de
l'action « en train de se faire ». C'est un courant de la
sociologie qui n'est pas facilement repérable par son
unité : l'interaction est appréhendée
différemment selon les auteurs qui l'ont théorisée.
L'exposé de notre recherche s'inspire des théorisations de
HUGHES, GOFFMAN et STRAUSS, nous laissons le soin aux deux derniers
cités de déterminer ce qu'est l'interaction et son mode
d'approche. Nous n'avons pas trouvé de consensus dans les
définitions, Pierre ANSART s'y essaie :
« L'interactionnisme constitue l'un des paradigmes
des sciences sociales fortement éloigné des paradigmes
objectivistes et holistes. Ce paradigme postule la prise en
considération des sujets en tant qu'acteurs susceptibles de choix,
d'initiatives, de stratégies ; il fait de l'acteur individuel, une
unité d'analyse. Les interactions y sont donc considérées
comme l'oeuvre des acteurs inter-agissant en situation » (Ansart, 1990, p
217).
GOFFMAN présente ainsi son ouvrage " Les rites
d'interaction " : « Un autre objectif est de
révéler l'ordre normatif qui prévaut dans et entre ces
unités (unités d'interactions naturelles), autrement dit, l'ordre
comportemental qui existe en tout lieu fréquenté, public,
semi-public ou privé, que ce soit sous les auspices d'une manifestation
sociale élaborée ou sous les contraintes plus banales d'un cadre
social routinier (...) Dans ce livre, je pose l'hypothèse qu'une
étude convenable des interactions s'intéresse, non pas à
l'individu et à sa psychologie, mais plutôt aux relations
syntaxiques qui unissent les actions des diverses personnes mutuellement en
présence. Néanmoins, puisque les matériaux ultimes sont
l'oeuvre d'individus agissants, il est toujours raisonnable de s'interroger sur
les qualités générales qui permettent à ces
individus d'agir de la sorte » (Goffman, 1974, p 7-8).
Pour STRAUSS, c'est le caractère
indéterminé et problématique de l'interaction qui retient
l'attention : « Plutôt que de nous centrer sur la
stabilité des interactions, nous nous préoccupons, dans ce livre
("La trame de la négociation") des changements qui peuvent intervenir
durant le déroulement de l'interaction (...) Ainsi dans notre travail
nous nous intéressons non seulement aux régularités
sociales et autres conditions structurelles qui entrent dans l'interaction,
mais aussi à la tendance de l'interaction à sortir des liens
sociaux régulés et à aller vers de nouveaux modes
d'interaction » (Strauss, 1992, p 24-25).
Nous ne polémiquerons pas sur les divergences
d'appréhension de la réalité dans son déroulement
par ses deux auteurs ; cette diversité nous procure des outils
d'analyse variés pour notre objet de recherche. La famille se
conçoit comme une structure avec son ordre interactionnel, chacun y joue
un rôle défini par lui-même et par les autres, ce que MEAD
nomme la constitution du Soi.
1.2. MEAD et le jeu socialisé.
Le Soi « n'existe pas à la naissance, mais
apparaît dans l'expérience et l'activité
sociales » (Mead, 1963, p 115). MEAD distingue deux aspects du
Soi : « Le Je est la réaction de l'organisme aux
attitudes des autres ; le Moi est l'ensemble des attitudes des autres que
l'on assume soi-même. Les attitudes d'autrui constituent le Moi
organisé, auquel on réagit comme Je » (Ibid.,
p 149). L'interrelation est constitutive de l'identité
sociale ; l'objet de cette construction atypique de parent d'enfant
handicapé est l'élément « handicap »
présent dans la structure domestique. La famille
« normale » apparaît dans les représentations
sociales comme un jeu de société réglementé
où chacun joue sa partition et connaît les règles.
L'harmonie participe à l'élaboration de la communauté,
« l'autrui-généralisé », qui en contre
partie structure l'unité du Soi. Mead utilise la métaphore de
l'équipe pour retraduire cette osmose :
Ainsi, dans le cas d'un groupe social tel que l'équipe,
c'est l'équipe qui est l'autrui-généralisé, dans la
mesure où elle entre (comme processus organisé ou activité
sociale) dans l'expérience de l'un ou quelconque de ses membres
(Ibid., p 131).
Qu'en est-il de cette unité constructive du Soi lorsque
les règles sont faussées par l'intrusion d'un
élément qui ne veut pas jouer le jeu ? « L'homme
affecte continuellement la société par sa propre attitude, parce
qu'il prend l'attitude du groupe envers lui et y réagit. Par cette
réaction, il modifie l'attitude du groupe » (Ibid., p
153). Les parents doivent faire avec un élément perturbant la
régulation domestique et parvenir à maîtriser un jeu
où les règles sont fluctuantes et contradictoires. Nous sommes
a contrario de ce « jeu réglementé »
possédant « une logique qui permet l'organisation du
soi : il y a un but à atteindre ; les actions des
différents individus sont liées les unes aux autres par rapport
à cette fin, de sorte qu'elles n'entrent pas en conflit »
(Ibid., p 135). L'acteur parental doit détruire l'image
idéalisée qu'il avait de son rôle de père ou de
mère d'enfant normal pour parvenir à recréer un univers
familial viable et vivable.
Dans une famille, le comportement de chacun des membres est
lié au comportement de tous les autres et en dépend. Tout
comportement est communication, donc il influence les autres et est
influencé par eux. Plus précisément, (...),
améliorations ou aggravations dans l'état du membre de la famille
reconnu comme malade, auront habituellement un effet sur les autres membres de
la famille, en particulier sur leur santé psychologique, sociale ou
même physique (Don D. Jackson, 1972, p 136).
Nous rejoignons, dans notre propos, les recherches sur
« l'homéostasie familiale » menée par le
psychiatre de l'Ecole de Palo Alto que nous développerons
ultérieurement. Ces travaux se sont orientés vers l'étude
des milieux familiaux schizophréniques où les
éléments de l'environnement jouent le jeu de la folie. Le
handicapé mental n'est pas à répertorier dans le registre
de la maladie mentale pourtant il dérange les structures sociales au
même titre. MEAD nous dit qu' « une société
organisée est essentielle à notre existence, mais l'individu doit
aussi pouvoir s'y exprimer pour qu'elle se développe de façon
pleinement satisfaisante » (Mead, 1963, p 187). Il est à
parier que les acteurs parentaux s'organisent afin de parvenir à une
construction possible d'une structure familiale qui prend en compte
l'altérité. Ils doivent s'adapter à une situation dont ils
ne peuvent anticiper le déroulement.
1.3. La carrière de parents d'enfant
handicapé mental.
Nous empruntons le terme de carrière à la
sociologie des professions : lorsque l'enfant paraît un processus
d'apprentissage se déploie. Nous avons affaire avec la mise en place de
techniques, de méthodes, de savoirs liés à
l'expérience. Le but de l'entreprise familiale est de fonctionner du
mieux possible. Chacun épouse, malgré lui, une carrière
qu'il n'a pas au préalable choisie, sur laquelle il n'avait pas
d'idée préconçue. Nous allons nous objecter que ce terme
est inadéquat lorsqu'il n'intègre pas une conception
professionnelle. Pourtant, il y a bien des analogies entre la construction de
l'identité parentale et l'entrée dans une carrière de
métier.
La « professionnalisation » de parents ne
peut être objectivée sur des critères purement concrets
comme une grille de salaire, un code législatif ou la
dénomination d'un poste de travail. La part d'inventions, d'actions
à entreprendre devant le fait accompli du handicap, ressort d'une grande
part de subjectivité et de projection personnelle. Dans toute
profession, il existe cette marge de liberté individuelle
incontrôlable et qui n'est pas quantifiable d'un point de vue de la
production. C'est sur cette marge que repose notre théorisation,
l'individu n'est-il pas sur cette terre en permanente construction de
lui-même ? Sa profession pourrait se nommer la recherche |