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Nataly VILLENA
VEGA
Mémoire de Maîtrise rédigé sous la
direction de
M. le professeur Gabriel Saad
Littérature Générale et Comparée
La ville de Cusco et l'image de l'étranger dans
la littérature péruvienne contemporaine :
Inka Trail de Oswaldo Chanove et Señores
destos reynos de Luis Nieto Degregori
Université Paris III Sorbonne Nouvelle
2002
Sommaire
Introduction
________________________________________________________________2
1. Cusco dans la littérature péruvienne
contemporaine.
7
1.1 Fin de la
dualité néo-indigénisme, néoréalisme.
9
1.2 Cusco, entre l'incanisme et le cosmopolitisme.
14
1.3 Nouvelles manifestations littéraires dans
le Sud du pays.
25
2. L'image de l'étranger (du mot à
l'image).
28
2.1 L'étranger, étymologie et
institutions.
28
2.1.1 Inka Trail et Señores destos
Reynos, deux textes imagotypiques.
30
2.2 Facteurs constructifs au niveau textuel.
31
2.2.1 Examen du lexique (Mots-clés et mots-fantasmes).
31
2.2.2 L'espace et l'étranger.
34
2.2.3 Morphologie de l'étranger.
35
2.2.4 Symbolique onomastique
47
2.3 Le stéréotype.
50
2.3.1 Des personnages stéréotypés
51
2.3.2 Stéréotype et lecture littéraire.
54
2.3.3 L'écriture à thèse.
55
3. La relation hiérarchisée de l'image
de l'étranger. (Dimension idéologique des facteurs constructifs).
______________________________________________________________57
3.1 Le cadre spatio-temporel : la topographie
de l'étranger.
58
3.1.1 L'espace du conflit.
60
3.1.2 L'espace de convergence.
67
3.2 Typologie de l'étranger.
71
3.2.1 Procédés d'inclusion - exclusion
74
4. Le Je et l'Autre : littérature et
société. (L'image comme scénario).
79
4.1 Les scénarios ou
l'« agrégat mythoïde ».
80
4.2 Facteurs constructifs à niveau
transtextuel.
82
4.2.1 Intertextualité.
___________________________________________________80
4.2.2 Paratexte
_______________________________________________________84
4.2.3 Hypertextualité
__________________________________________________87
4.3 Le modèle symbolique.
95
4.3.1 La manie.
95
4.3.2 La phobie.
96
Conclusions
98
- Annexes
101
BIbliographie
_____________________________________________________________98
Introduction
La figure de l'étranger, cet Autre qui menace et qui
fascine, est présente dans la littérature péruvienne
depuis ses origines. La culture du continent américain fut construite
sur la rencontre des groupes qui se considéraient mutuellement comme des
étrangers. Dans l'histoire du Pérou, un pays marqué par la
cohabitation de groupes ethniques différents, le caractère
étranger est aujourd'hui relatif.
Etranger fut l'Espagnol aux yeux de l'Inca lors de
l'entreprise de la conquête du nouveau monde. Etrangers furent les
« criollos » et Espagnols aux yeux des indigènes et
des métis de l'époque coloniale. Etrangers sont aujourd'hui les
indigènes, les touristes et les immigrants aux yeux de la
majorité métisse.
Au sens propre, la qualité d'étranger est
définie par un ensemble de dispositions juridiques dont le fondement est
indissociable de la considération de la naissance d'un individu. Deux
lignes de pensée tracent les axes fondamentaux de la législation,
l'une d'elles considère que le facteur déterminant est la
filiation - ius sanguis- et l'autre considère que le facteur
déterminant est le lieu de naissance -ius soli-.
Au sens figuré l'étranger est l'Autre, tout
être différent ou marginal à l'égard aux normes
établies par ceux qui détiennent le pouvoir (pouvoir politique,
pouvoir économique ou pouvoir symbolique : l'écriture).
La notion d'altérité est, certes, trop vaste
pour être opérationnelle, mais il est vrai également que
limiter la définition de l'étranger à une simple question
de nationalité nous ferait emprunter un chemin trop étroit. La
réalité nous a souvent démontré que la
marginalisation d'un groupe peut avoir un faible rapport avec la possession
d'un document qui attesterait de son appartenance légale à la
communauté dans laquelle il vit.
Dans le présent travail nous analyserons ce type
d'altérité, celle qui associe un individu à un groupe
originaire d'une autre terre et d'une autre culture, indépendamment de
sa nationalité.
L'absence de recherches sur les images littéraires de
l'étranger dans la littérature péruvienne contemporaine et
la complexité dont cette figure est investie aujourd'hui sont les
raisons qui ont motivé le choix du sujet.
En effet, une société marquée tout au
long de son histoire par de profonds changements sociaux proportionne une
grande richesse de matériels pour la construction de l'image de
l'étranger.
Afin de mieux préciser notre recherche nous avons
décidé d'étudier deux oeuvres contemporaines dont la
scène est la ville de Cusco1(*). Ancienne capitale de l'empire Inca, berceau de
l'indigénisme et des mouvements de gauche, Cusco est aujourd'hui l'une
des principales destinations touristiques en Amérique du Sud.
Inka Trail, de Oswaldo Chanove et Señores
destos Reynos, de Luis Nieto Degregori, un roman et un recueil de contes
apparus dans les années quatre-vingt-dix, furent accueillis avec
enthousiasme par le public national. Dans ces oeuvres la figure de
l'étranger apparaît de façon particulièrement
intéressante ; ces livres profondément dissemblables, issus
d'une scène littéraire marquée par la diversité,
pourront nous permettre d'emprunter deux voies différentes dans la
construction de l'image de l'Autre.
L'image littéraire est, nous le savons, inscrite dans
un processus de littérarisation mais aussi de socialisation. Elle
révèle les fonctionnements idéologiques et psychologiques
d'une société qui ne peuvent être compris que dans une
réflexion interdisciplinaire.
Pour étudier le thème de l'étranger dans
la littérature péruvienne, il est alors nécessaire, sans
perdre de vue la littérature elle-même, d'inscrire la recherche
dans un contexte historique et social. Le risque de faire une analyse purement
littéraire est celui de transformer la figure de l'étranger en un
topos littéraire, et d'oublier le caractère
indissociable des liens qui existent entre le texte et la société
qui le fait naître.
Cesare Segra dans son étude sur les principes de
l'analyse du texte littéraire affirme que si le texte est conçu
comme faisant partie d'un acte de communication, il est nécessaire de
considérer ses liens avec la culture. De cette façon la
perspective historique est revendiquée parce que l'émetteur se
sert de codes qui proviennent du contexte culturel auquel ils appartiennent, et
le récepteur utilise les codes dont il dispose pour interpréter
le texte. « Les systèmes de signification sont
institués dans une culture et font partie d'elle.[...] Plus que
condamner une lecture qui considère le texte en soi, en mettant entre
parenthèses le contexte, ce qu'il faut faire c'est constater que cela
résulte impossible », ajoute-t-il.
Daniel-Henri Pageaux propose d'étudier l'image à
travers l'analyse de ses composantes : le mot, la relation
hiérarchisée et le scénario.
Une première démarche consiste donc à
connaître le contexte historique, social, culturel, économique et
politique dans lequel naît l'image de l'étranger. Il s'agit de
comprendre à partir de quelles données nos auteurs construisent
cette image de l'Autre et de connaître les mécanismes internes du
fonctionnement de la société. Ces mécanismes seront
identifiés plus tard dans l'utilisation de certains mots, dans
l'établissement de hiérarchies ou dans la configuration des
scénarios.
A la suite de cette analyse du contexte, il faut ajouter celle
de la construction de l'image à partir des mots. La critique
littéraire du siècle dernier et des premières
années du XXIème siècle part des études
effectuées par Ferdinand de Saussure et Albert Secherhaya en 1916 (Cours
de linguistique générale).
Cette approche analytique privilégie la structure ou
forme du texte, en conséquence le texte est aussi étudié
comme un corpus objectivement linguistique. Un examen du lexique nous permettra
donc, dans le deuxième chapitre, de trouver les mots-clés et les
mots-fantasmes ainsi que les mots pris à l'étranger qui composent
les réseaux lexicaux dont l'image est issue. Le comptage d'occurrences
et l'identification des procédés de différenciation ou
d'assimilation serviront à comprendre l'écriture de
l'altérité dans les textes de notre corpus ainsi que la formation
et l'attribution des stéréotypes.
L'analyse des mots qui servent à créer l'image
de l'Autre implique également l'identification des rapports
hiérarchiques dans la structure du texte imagotypique. Dans le
troisième chapitre nous nous occuperons d'établir un
système de personnages à partir de la caractérisation de
l'étranger et de la structuration de son espace, ainsi que de la
formation de l'altérité par la qualification
différentielle.
Toutefois, le texte et le contexte littéraire
transcendent la seule structure. Dans un dernier temps, nous analyserons
l'image de l'étranger comme scénario et nous identifierons des
modèles préétablis dont les auteurs se servent.
L'intertextualité éclairera finalement dans quelle mesure les
textes de notre corpus peuvent aussi être des outils de communication
symbolique.
1. Cusco dans la littérature
péruvienne contemporaine.
« Cuzco que guarda y sustenta une energía
fundamental[...] Esa ciudad esencial que conjuga las viejas experiencias
históricas del país, resume el peregrinaje del hombre peruano y
mantiene el orgullo de esa colectividad ilustre en el continente como forjador
de culturas señeras. »2(*)
Pour un historien comme Luis Enrique Tord, Cusco est
forcément un point de départ intéressant. Impossible de
détacher cette ville de son passé, regretté, nourri,
idéalisé, tergiversé et exploité, latent dans tout
ce que l'on observe. Cusco est en effet une ville aux aspects multiples :
centre des Andes, ville bohème, paradis des touristes et des
aventuriers, centre écologique, espace mystique et lieu de
fête.
L'importance de Cusco dans la littérature
péruvienne a toujours été liée à sa
condition de bastion du mouvement indigéniste. La littérature
péruvienne reconnaît les origines de ce mouvement à Cusco
vers la fin du XIXème siècle, avec la publication du
roman Aves sin nido3(*) de Clorinda Matto de Turner4(*) (1854-1919) et du livre El
padre Horán5(*),
de Narciso Aréstegui.
A l'époque du modernisme, lorsqu'une forte
polémique oppose deux groupes récalcitrants, les
défenseurs nationalistes des indiens et les intellectuels d'inspiration
raciste, Cusco se range du côté indianiste6(*). Pourtant, ce n'est pas
seulement la littérature qui s'y intéresse, d'autres
manifestations artistiques de tendance indigéniste telles que la
photographie et le cinéma sont aussi développées7(*).
Après la Révolution mexicaine,
l'indigénisme pénètre les arts plastiques péruviens
de manière généralisée, mais dans la
littérature, il est encore circonscrit à la zone andine et
privilégie un genre : la poésie. La deuxième vague
indigéniste regroupe ainsi une génération de poètes
de Cusco issus de l'avant-garde postmodernisme : Luis Nieto Miranda,
Gamaliel Churata et Mario Florián. Le mouvement indigéniste
Resurgimiento est fondé à Cusco en 1926 et sa
première action est l'organisation d'une « Cruzada por el
Indio ». Les théoriciens les plus réputés de
l'indigénisme national y sont rassemblés dont l'historien Luis E.
Valcárcel et le sociologue José Uriel García, professeurs
à l'université San Antonio Abad del Cusco. A l'indigénisme
raciste que Valcárcel prône dans son Tempestad en los
Andes (1927), s'oppose l'andinisme d'Uriel García qui, dans El
nuevo indio (1930), considère l'indigène non pas comme un
groupe ethnique mais comme entité morale. Ces thèses seront
reprises par José María Arguedas qui les fera connaître
dans le monde entier.
Cependant, la littérature de Cusco, dont l'importance a
été déterminante dans la première moitié du
XXème siècle, connaît un certain déclin
pendant plus de deux décennies. L'indigénisme qui ne fait que se
mordre la queue depuis longtemps s'engage dans une dérive chauvine. Une
littérature qui semble privilégier la tradition orale et le conte
se fait jour grâce à des écrivains jusqu'alors peu connus
tels que Sueldo Guevara et Raúl Brozovich. Cependant, leurs
intéressants travaux, qui n'ont pourtant pas la charge
idéologique de l'indigénisme, resteront sans suite. Depuis, de
nombreux travaux ont été publiés, l'indigénisme n'a
pas abandonné complètement la plupart de ces oeuvres mais une
nouvelle vision commence à s'instaurer et Cusco n'apparaît plus
seulement liée aux questions d'ordre racial ou historique. Son
atmosphère de plus en plus ouverte au monde par les communications et le
tourisme est observée avec grand intérêt par le pays et
constitue un cadre unique non seulement pour la création
littéraire, mais aussi pour les arts plastiques, le cinéma et la
photographie.
1.1
Fin de la dualité néo-indigénisme,
néoréalisme.
Au Pérou, il était fréquent entre les
années cinquante et les années quatre-vingt, de diviser le champ
de la narration (et d'autres genres) en un secteur indigéniste,
intéressé par le monde andin et les transformations que celui-ci
subissait, et un secteur néoréaliste qui avait comme cadre la
ville et les bidonvilles des alentours, et qui choisissait comme protagonistes
les personnages marginaux de la société urbaine.
Depuis les années cinquante, une grande masse
d'habitants de la province, entassée dans des bidonvilles, modifia le
visage de la capitale socialement, économiquement et même
artistiquement.
L'indigénisme du début du siècle -le
protoindigénisme de Vargas Llosa-, opposé à l'hispanisme
et influencé par le naturalisme français et le positivisme,
s `est effacé lentement. Or, un nouvel indigénisme dont
l'objectif n'est plus la protestation social ni la dénonciation de la
difficile situation de l'indigène prend forme. Confronté à
la nouvelle réalité, cet indigénisme agit pour le
renouvellement des liens avec le monde andin.8(*)
Los ríos profundos (1958) d'Arguedas marque le
début de cette période où le questionnement permanent sur
la façon et la difficulté de conjuguer un monde en
évolution et de le sortir de son régionalisme pour l'inscrire
dans la littérature mondiale allaient être une
préoccupation constante.
Après la mort d'Arguedas, Manuel Scorza prend le
relais. Son roman La Guerra silenciosa jouit d'un grand succès
qui lui permet d'accéder à la reconnaissance internationale.
Le néo-indigénisme utilise les attributs
artistiques modernes sans toutefois rompre complètement avec la
tradition indigéniste classique. Après Arguedas et Scorza,
Edgardo Rivera, Eleodoro Vargas Vicuña et Cronwell Jara
témoignent de l'effacement progressif de la ligne de séparation
entre ce type de littérature et le néoréalisme urbain.
Le néoréalisme urbain, un type de
littérature plus expérimental et moderne, s'intéresse aux
changements de la ville et les phénomènes d'immigration, de
pauvreté et de violence de l'époque. Lima est le sujet central de
cette narrative. Des écrivains tels que le groupe Palermo, dont Julio
Ramón Ribeyro est l'un des meilleurs représentants, produisent
des oeuvres capitales dans la littérature péruvienne pendant deux
décennies.
Entre les années cinquante et soixante-dix, les deux
courants de création développent un travail
complémentaire, chacun avec son propre monde référentiel.
La littérature de cette étape a une image duale dont les deux
faces peuvent s'articuler sans problèmes.
Pourtant, à partir des années quatre-vingt,
cette cohabitation bien délimitée est bouleversée.
Après le retour à la démocratie
marqué par l'élection de Fernando Belaúnde en 1980, la vie
sociale et politique du pays subit une sorte de
désintégration.
Le pays avait vécu sous le gouvernement des Forces
Armées (1968-1975) un
« néo-indigénisme d'Etat »9(*) qui prônait le
nationalisme et prenait l'Indien comme symbole du peuple péruvien. Le
système socio-économique avait été
commotionné par des transformations radicales telles que la
réforme agraire et le contrôle des grandes entreprises par l'Etat.
Le retour à l'état de droit n'est donc pas des plus calmes.
En 1979 le Sentier Lumineux fait son apparition en Ayacucho,
ville de la sierra et commence son action terroriste sans attirer une attention
particulière des médias.
Cette guerre qui durera dix ans et qui plongera le pays dans
la violence et la crise économique les plus dures de son histoire,
n'éveillera l'intérêt national qu'en 198310(*). Un nouveau visage du
Pérou apparaît et le terrorisme qui a, depuis longtemps, fait son
travail, pousse de grandes masses d'habitants au déplacement, à
la migration, phénomène déjà commencé
à partir des années cinquante.
La société en est bouleversée, dans les
grandes villes le paysan, l'intrus, devient un fondateur, c'est lui qui
construit la nouvelle ville et qui forge une nouvelle image de soi et de son
entourage. Le processus de « cholification » est en marche
et une nouvelle culture mi-urbaine, mi-rurale tend à s'imposer à
travers de pratiques économiques telles que le commerce informel, des
expressions culturelles (notamment la musique) et les médias,
particulièrement la radio et la télévision. La migration
fait du pays un ensemble hétéroclite et
déstructuré, les nouvelles circonstances obligent à
s'adapter et à réviser toute classification.
Dans cette culture hybride submergée dans la violence,
la littérature trouve de nouveaux éléments de
création. L'analyse du nouveau panorama et des racines de la violence
terroriste oblige à tourner la vue vers le monde andin et à
essayer de le comprendre. Le néo-indigénisme et le
néoréalisme urbain sont révisés. Aujourd'hui, ils
n'ont plus de signification réelle car ce qui existe est un ensemble
chaotique et intense. Des éléments thématiques ou formels
qualifiés autrefois de purement indigénistes franchissent la
ligne et se mélangent aux aspects urbains et vice versa.
Le néo-indigénisme circonscrivait les arguments
et les personnages à un territoire spécifique, à un
paysage et à certaines formes organisatrices ayant rapport strictement
à la vie paysanne. Ceci rendait impossible le rapport entre le champ et
la grande ville par la conception généralisée de ces deux
mondes comme étant antagoniques. Le changement du mode de vie influence
naturellement la littérature.
Vers la moitié des années 1980 deux lignes
opposées dominent la narration péruvienne, l'une moderne et
cosmopolite et l'autre intéressée uniquement à la
réalité du pays.
Un néo-indigénisme renouvelé
-l'indigenismo-2 de Mirko Lauer-11(*) illustre le statut du monde indigène dans un
contexte socio-politique entièrement différent : celui de la
violence.
La disparition de la dichotomie qui faisait la
spécificité de l'indigénisme, disparition prédite
par Sebastián Salazar Bondy, n'est pas loin d'être une
réalité. Une forte crise des postulats dans les décennies
passées donne comme résultat une superposition de nouvelles
images souvent très conflictuelle. Du conflit de ces images faibles
aucune ne paraît avoir l'hégémonie et le champ
littéraire en rend compte.
Antonio Cornejo Polar affirme à ce sujet que le
néo-indigénisme, qui fondait sa légitimité dans
l'espace andin, s'est désterritorialisé profondément. Il
cite comme l'un des exemples les plus clairs, le roman Patíbulo para
un caballo de Cronwell Jara.
Ce qui donne la particularité à ce roman est le
fait que l'histoire ait lieu à Lima, dans un quartier marginal ;
l'histoire raconte les événements qui conduisent à la
formation d'une barriada. La loi, le regard de la
société et les drames personnels sont mis en scène dans un
mélange hétérogène de contenus andins,
criollos, afro-péruviens, et de la haute culture occidentale.
Dans la narration confluent la sagesse populaire et l'académique mais
cela n'arrive pas vraiment à se consolider dans un symbole totalisateur.
L'impression qu'on a c'est que la narration cherche à montrer cette
atomisation de la réalité, encore plus que le signe majeur de
cette réalité est son caractère changeant,
éphémère et aléatoire.
Le morcellement de la réalité confronte le
lecteur aux mélanges : les personnages sont andins mais aussi de la
côte, ils sont ruraux mais aussi urbains, provinciaux mais aussi de la
capitale. On est donc face à ce que l'on appelle métissage.
Or le problème face auquel on se trouve est que
l'idée de métissage est aussi en crise. Quelques années
auparavant les phénomènes socioculturels pouvaient être
expliqués grâce à l'idéologie du métissage si
bien que l'analyse était simplifié. Le héros de cette
formule idéologique avait été l'Inca Garcilaso de la Vega,
le premier métis, le premier péruvien à avoir
réussi dans la fusion harmonique de ses deux racines. Néanmoins,
avec tout son contenu aristocratique, la figure de Garcilaso, fils d'un noble
et d'une princesse, n'était pas celle d'un métis
quelconque ; sa nouvelle image est aujourd'hui celle d'un être
angoissé, victime de conflits non résolus : le besoin
d'harmonie et la condamnation à l'impossibilité de
celle-ci12(*).
La violencia del tiempo (La violence du temps) de
Miguel Gutiérrez est un autre cas encore plus problématique. Ce
roman raconte l'histoire de la famille du narrateur édifiée sur
un péché originel : le viol de la mère par le
conquistador. Le destin du lignage sera marqué par ce fait, et la seule
façon d'effacer la honte consistera en exterminer la descendance
métisse et donc maudite.
Contrairement à Gutiérrez, Edgardo Rivera
Martínez, dans son País de Jauja (1993) présente
un métissage idéalisé. L'histoire du roman se
développe à Jauja, dans les Andes centrales du
Pérou ; le métissage ne constitue pas ici une condition
problématique, c'est une réalité déjà
constituée que l'on accepte naturellement. L'auteur réalise un
travail d'exploration des possibilités de transculturation entre la
société métisse et les valeurs de la société
occidentale entre le XIXème et le XXème
siècle.
Puisque l'indigénisme, l'hispanisme, le
néo-indigénisme et le néoréalisme urbain n'ont plus
de signification réelle, on peut affirmer que le champ littéraire
a cessé d'être régi par la hiérarchisation et
l'organisation d'autrefois.
On est face à un nouvel espace littéraire,
profondément dispersé, sans organicité et sans
hégémonies. Ce qui existe est « une belligérance
vaste et emmêlée entre diverses périphéries, chacune
avec leurs propres postulations et avec un pouvoir fugace et aléatoire
sur des petits espaces culturels. »13(*)
La vague du libéralisme qui envahi toute
l'Amérique latine prône la nécessité d'une
modernisation de racine, et ce changement est en train de recomposer l'espace
littéraire et culturel du pays.
Face à ce désir de modernisation, deux grandes
postures se sont emparées du milieu culturel, l'une d'elles en faveur de
l'innovation, et le pari pour la modernité, et l'autre, plus
conservatrice qui est en quelque sorte encore liée à la tradition
néo-indigéniste.
1.2 Cusco, entre l'incanisme et le cosmopolitisme.
Une nouvelle dynamique s'est emparée de Cusco dans les
trente dernières années grâce à l'interaction de
deux phénomènes : l'idéologie incaniste14(*) et le tourisme.
L'incanisme pourrait trouver ses origines dans Los
Comentarios Reales de los Incas de l'Inca Garcilaso de la Vega, premier
récit qui présente l'empire du Tawantinsuyu de manière
(aujourd'hui on le sait) idéalisée. D'autres oeuvres ont
naturellement suivi cette idéologie et l'ont renforcée et
incorporé à l'imaginaire social.
De même, le tourisme qui n'est pas un
phénomène récent donné à la ville ces
dernières années, un certain caractère cosmopolite. Cette
disposition à rassembler des personnes de plusieurs origines et à
subir des influences des nombreux pays commença au
XVIIIème siècle, époque à laquelle des
célèbres voyageurs tels que Humboldt ou Darwin visitèrent
Cusco pour profiter de la géographie et de la tranquillité de la
zone.
L'incanisme est une idéologie revendicatrice qui fait
partie du mouvement indigéniste. L'incanisme considère le
Tawantinsuyu comme un état modèle de bien-être, un empire
de caractère socialiste. Dans ce « paradis », la
terre appartenait à toute la population et elle était
redistribuée selon les nécessités de chacun, les tributs
bénéficiaient toute la communauté, l'état
protégeait ses citoyens et l'aristocratie contribuait à la
prospérité générale.
L'incanisme et l'indigénisme ont contribué
à développer dans la population de Cusco et de la région
un sentiment d'empathie envers les victimes de la domination (l'Inca ou
l'indigène actuel selon ces idéologies), ce qui a converti la
région en terrain fertile pour l'apparition de mouvements sociaux de
proteste (la gauche est ici l'orientation politique d'acceptation
majoritaire).
L'incanisme agit aussi en renforçant l'image que la
population locale se fait de Cusco. L'habitant rural et urbain a une vision
brillante de sa terre ; le régionalisme et ce sentiment de
fierté adoucissent l'impact que des problèmes tels que le
terrorisme, la corruption, la pauvreté, la contamination, le
chômage, et tant d'autres a dans le reste du pays.
Dans les dernières décennies, l'idéologie
incaniste est intervenue à tout niveau, le premier d'eux, le langage.
L'incanisme prône l'apprentissage et le parler d'un quechua
raffiné et culte, nettement différent de celui parlé par
les indigènes monolingues15(*). Le fait de parler quechua est un motif d'orgueil car
l'habitant se découvre favorisé par rapport aux habitants
monolingues de la côte.
Cependant, cet orgueil est souvent accompagné de
préjugés face aux indigènes contemporains. Si les Inca
sont admirés, ses descendants sont parfois considérés
ignorants, paresseux et alcooliques.
L'incanisme s'exhibe aussi de manière symbolique.
L'exemple le plus frappant est le débat sur la façon correcte
d'écrire le nom de la ville. « Cuzco », la forme
castillane utilisée dès la fondation espagnole de la ville est
refusée par son orthographie trop proche de l'espagnol. La seconde
forme, Cusco, es celle d'usage courant et officialisée par les
institutions régionales. « Qosqo », la
troisième forme d'écrire le nom de la ville, répond au
désir de récupérer la prononciation quechua et fut d'usage
officiel entre 1990 et 1992. Evidemment cette dernière écriture
est celle dont les incanistes se servent par son authenticité
indigène.
L'incanisme se manifeste aussi à travers de nombreuses
représentations visuelles. Le drapeau du Tawantinsuyu est
officialisé et utilisé dans toute cérémonie comme
le symbole de l'incanisme. L'architecture inca est objet de
révérence publique : soigneusement restaurée et
surveillée en permanence, la loi interdit son changement. Le style
architectonique néo-inca envahit les rues et bâtiments du centre
ville avec des monuments aux gouvernants inca, des fresques et des
décorations, la plupart d'entre eux d'une esthétique douteuse.
Les habitants de Cusco, conscients de la valeur du patrimoine
inca, l'exaltent à l'extrême en détriment du patrimoine
colonial, également intéressant, mais commun à d'autres
villes du continent et donc dépourvu du caractère unique.
Les musées reflètent aussi l'incanisme16(*), continuellement
visités par les étudiants de l'école primaire et
secondaire, contribuent à renforcer l'incanisme e indigénisme
transmis à travers les textes d'histoire du Pérou.
Des cérémonies publiques telles que l'Inti
Raymi sont les démonstrations les plus évidentes de
l'incanisme17(*). Des
fêtes telles que le Corpus Christi ou le Cruz Velacuy
(veillée de la croix) sont des rituels de participation massive
où le composant andin et inca est revendiqué sur le composant
espagnol. Conçues comme des expressions d'affiliation collective, ces
festivités marquent le caractère dual de la société
et la culture de Cusco.
Bien qu'une grande partie de ces manifestations ait
été créée pour un public local, aujourd'hui est de
plus en plus destinées aux touristes.
Si le tourisme du XIXème siècle
était occasionnel et élitiste, le tourisme en sens moderne
commence à partir de la découverte de Machupicchu en 1911. Des
publications telles que la National Geographic diffusent cet
événement et, vers 1920, les premiers guides de voyages sont
publiées. La ville reste pourtant de difficile accès jusqu'aux
années soixante, où les premiers vols rendent possible
l'arrivée de grands groupes de visiteurs. Cusco acquiert la
réputation du centre de spiritualité et paix dans cette
décennie de révoltes. Le tourisme de ces années
connaît ainsi d'abord l'arrivée massive des hippies et de
mochileros, jeunes voyageurs à budget réduit qui peuvent
rester dans la région pendant des mois et ensuite du tourisme massif qui
fait augmenter le nombre de vols à trois par jour.
Si en 1963, le nombre total de voyageurs était de
35,767, en 1986 il augmente jusqu'à 144,000, chiffre qui descend suite
aux premières attaques terroristes, à 54,000 touristes en 1991.
Avec la chute du mouvement séditieux, Cusco vécut une explosion
touristique inattendue, en 1995, le nombre de touristes est de 183,000 en 1996,
le gouvernement annonce le chiffre record de 600,000 touristes arrivés
au pays. Les problèmes politiques et divers font que ces
quantités soient très variables, les attentats du 11 septembre
ont ainsi frappé le tourisme du pays et obligé aux acteurs
économiques de varier leurs marchés. Aujourd'hui, le tourisme
à Cusco est principalement européen et l'offre ne se borne plus
au tourisme culturel mais aussi au tourisme écologique, mystique et
d'aventure.
Malgré ses différences, ces
phénomènes agissent de manière complémentaire. Le
tourisme s'appuie économiquement dans l'incanisme18(*).
Le tourisme s'est aujourd'hui diversifié tout comme les
images de la ville. Les jeunes pour la plupart, cherchent le tourisme
d'aventure (randonnée, trekking, parapente, kayak, escalade et autres),
l'écotourisme (voyages à la forêt ou aux réserves
naturelles), le tourisme mystique (visite des lieux énergétiques,
diverses cérémonies religieuses andines) où simplement la
fête (l'ambiance nocturne de la ville est réputée). Ces
formes de tourisme sont cependant liées directe ou indirectement aux
thème inca.
La culture inca à travers le tourisme contribue
à l'économie. Aux yeux de l'habitant de Cusco, la culture inca
n'est plus seulement celle d'une société utopique du
passé, au présent, elle se constitue en tant que soutien
économique et source de reconnaissance. Le tourisme en tant
qu'activité économique agit donc, en renforçant, en
validant et en valorisant économiquement l'idéologie incaniste.
Celle-ci devient en même temps une idéologie de fierté et
de filiation régionale et aussi une marque stratégique pour
vendre la tradition inca en tant que service de consommation pour le visiteur
national et étranger19(*).
Max Hernández donne une intéressante explication
psychanalytique de ces deux phénomènes dans la conscience de
l'individu. La modernité, dit-il, apparaît en occident sous la
forme d'un narcissisme hypertrophique, et dans le tiers monde le conflit que la
modernité génère ont créé un état des
choses qui mène soit à l'affirmation d'une conscience ethnique
passionnée, soit à l'exhibition de formes idéologiques
basées dans un « exécrable
cosmopolitisme »20(*).
L'indigénisme et ses variations plus radicales, dont
l'incanisme, ainsi que le cosmopolitisme et des phénomènes qui
l'accompagnent tels que le bricherismo sont ainsi des symptômes
qui cachent la crise du sujet.
1.2.1 Antécédents.
Avec l'arrivé des espagnols en 1532, Cusco perd son
caractère de « nombril du monde », le centre du
cosmos inca n'a plus d'importance pour le nouveau pouvoir. En 1535 la ville de
Lima est créée et la totalité des organes administratifs
s'y installent. Ceci est le point de départ de l'hégémonie
politique et économique de la côte sur le reste du pays, et
notamment la sierra. Socialement, ce changement se déroulera de
façon plus complexe et moins radicale.
A l'époque coloniale, Cusco occupe encore une place
privilégiée au sein de la Vice-royauté. La Cédule
Royale émise à Madrid en 1540 déclare à Cusco
« Première ville et premier vote de toutes les villes et
villages de la Nouvelle Castille »21(*).
La position géographique de la ville s'avère
être stratégique dans les domaines économique et commercial
parce que Cusco est l'axe du « circuit de l'argent » qui
comprend les mines du sud du Pérou, la Bolivie et le port de Buenos
Aires, une source vitale pour la vice-royauté.
Une grande partie de la noblesse inca habite à Cusco
jusqu'à sa disparition et pendant ce temps exerce encore une certaine
influence sur les décisions du gouvernant, notamment en relation aux
droits et normes qui déterminent la vie des indigènes.
En 1598, les jésuites fondent un séminaire qui
ouvrira les portes à la postérieur création d'une des
premières universités du continent.
Cusco, en tant que point de convergence des quatre
régions inca, et carrefour des chemins qui y mènent, est le lieu
où les mouvements et tentatives de rébellion face à la
domination espagnole se produisent. L'antisuyo ou la jungle, est la
parfaite cachette pour les Inca vaincus qui planifient à plusieurs
reprises des actions militaires telles que la résistance des incas
de Vilcabamba, initiée avec la mort d'Atahuallpa et finie en 1572 et la
rébellion de Túpac Amaru II entre 1780 et 1781. Aux débuts
du XIXème siècle, la noblesse inca est presque
éteinte mais la ville est encore la scène des mouvements
émancipateurs d'Aguilar y Ubalde en 1805 et Mateo Pumacahua et les
frères Angulo en 1814.
Dans la lutte pour l'indépendance, dirigée
fondamentalement par les criollos établis sur la côte, il
y a une absence de bases fortes pour créer une nation
intégrée et juste pour tous ses habitants. Le mouvement
indépendantiste criollo, est marqué par son
caractère fortement élitiste et urbain.
L'établissement de la République oblige le
gouvernement à prendre des mesures particulièrement
conservatrices pour se consolider. Le centralisme fait des ravages et les
frontières avec d'autres Etats son fermées. Les circuits
économiques qui avaient si bien fonctionné pour la Colonie sont
désarticulés.
Dans son désir de rivaliser avec l'Europe, l'Etat
concentre ses efforts de développement dans la capitale et empêche
progressivement celui des régions intérieures du pays. Le cas des
Andes est particulier car la géographie favorise l'isolement des
villes.
Après une période de forte industrialisation qui
avait consolidé l'économie des villes de l'intérieur, les
marchés sont ouverts indistinctement à l'importation de produits
hors du continent américain. Cela détermine la faillite de
nombreuses industries textiles (obrajes) dans la sierra. Cette mesure,
néfaste pour les économies régionales, marque le
début de la décadence des villes de l'intérieur et Cusco
en est le meilleur exemple.
L'énorme chute démographique de Cusco
observée dans le XIXème siècle et aux
débuts du XXème siècle par rapport à
1532, démontre à quel point son importance pour le pays et le
gouvernement avait diminué. De 300 000 habitants en 1532, la ville avait
passé à 12 000 en 1912.
De nombreux documents de l'époque laissent imaginer
Cusco comme une ville obscure, fétide et lugubre,
caractérisée par la bigoterie de sa société.
Paradoxalement, c'est dans ce milieu où le courant indigéniste de
Cusco se développe, accompagné d'un fort anticentralisme et d'une
revendication de Cusco dans l'histoire nationale.
A partir de ce moment un sentiment de fierté
généralisé prendra la forme d'un courant social et
artistique : el cusqueñismo.
1.2.2 La ville et sa nouvelle vision d'elle-même.
En 1950, un terrible tremblement de terre laisse Cusco presque
détruit et ceci attire l'attention des propres habitants et du reste du
pays. Le processus de reconstruction oblige à un rassemblement des
forces locales et une remise en question semble inévitable. Le processus
de reconstruction de la ville détermine les bases de son
développement et marque sa première modernisation.
Les discours indigéniste et cusqueñista
déjà existants sont renforcés par la
généralisation et l'approfondissement des études
andines22(*). La
présence du tourisme s'accroît et cet ensemble sert à
stimuler une importante valorisation de l'entourage.
Dans les années soixante, des grandes mobilisations
paysannes dans les vallées orientales de Cusco appellent
l'intérêt du pays, préparant ainsi la région
à sa future condition de terrain de lutte politique. Plus tard, dans les
années soixante-dix, Cusco devient le siège des grandes
fédérations de travailleurs urbains, paysans et étudiants
et sa population confirme ses préférences politiques de
gauche.
Dans la seconde moitié du XXème
siècle, la population de Cusco se transforme en volume et composition.
Une grande partie de l'élite intellectuelle et économique se
déplace vers Lima et les phénomènes
généralisés de la migration rurale, l'explosion
démographique et la diminution du taux de mortalité touchent
aussi cette ville. Le nombre d'habitants de Cusco est multiplié.
Après douze ans de dictature militaire, le pays rentre
sur le terrain démocratique tout en ayant souffert de grands changements
tels que la Réforme Agraire de 1969.
Vers 1980, avec la vague terroriste du Sentier Lumineux, la
tension économique, sociale et politique explose et engendre une
situation de crise totale. La violence et la répression qui en
résultent n'atteignent pas la ville de Cusco de façon
considérable mais la région en souffre et la misère se
répand dans les alentours. La migration augmente de manière
vertigineuse, particulièrement vers Lima, où tous les services de
l'Etat étaient concentrés et vers la fin des années
quatre-vingt, la violence envahit la capitale qui devient alors le centre du
chaos.
En 1991, la crise du Golfe Persique se répercute
très négativement dans l'économie du pays qui est de
nouveau frappé par l'épidémie du choléra, les
caractéristiques de cette maladie font que la côte soit la seule
région affectée et que le sud andin connaisse une certaine
tranquillité.
La proximité de Cusco et de la campagne fait que la
ville trouve facilement des moyens pour s'approvisionner sans risque. Le
choléra n'apparaît pas dans la ville mais provoque la forte
diminution du tourisme. De nombreux hôtels, agences de voyages et
restaurants ferment leurs portes pendant ces années.
Cependant, Cusco continue à être la destination
favorite du tourisme national et dans le pays, cette ville devient l'un des
derniers endroits de calme et de plaisir. Les habitants de Cusco ont
l'impression de vivre dans un endroit privilégié.
En 1992, le pays est la scène du chaos, de la maladie
et de la crise généralisée. Le gouvernement de Fujimori
proclame un auto coup d'Etat et ferme le Parlement. A Lima on observe tous les
jours l'explosion de voitures piégées qui terrorisent la
population, le même panorama se reproduit dans les zones
d'émergence. La capitale souffre à cause de la destruction des
tours de haute tension et doit supporter des rationnements d'énergie et
d'eau.
Dans la même période, la politique du
gouvernement municipal de Cusco est orientée vers l'embellissement de la
ville. Les oeuvres de construction civile dotent les zones marginales d'eau et
d'énergie.
Le cusqueñismo est la principale
caractéristique de ce gouvernement local, il stimule aussi la
participation aux « Fêtes de Cusco »23(*). La population trouve dans ces
festivités et dans le nouveau visage de la ville une source de
satisfaction et un exutoire au désespoir.
En 1992, de grands événements commotionnent
Cusco et le pays. Au niveau local, la célébration du
Tricentenaire de la fondation de l'Université San Antonio Abad,
principale université de la région, centre culturel de grande
importance pour les habitants de Cusco et berceau des courants de pensée
qui ont dominé le pays dans le passé, mobilisent la population
entière.
En septembre de la même année, le dirigeant du
Sentier Lumineux est capturé, le mouvement subversif est durement
affecté mais la population civile vit dans la peur d'une riposte
violente.
La commémoration du Cinquième centenaire de
l'arrivé des Espagnols en Amérique n'éveille pas de
réactions importantes de la population. Un groupe d'intellectuels issus
de l'indigénisme et dans leur majorité professeurs à
l'université nationale en sciences sociales, décident d'appeler
cette date, « le centenaire de l'invasion espagnole » et de
nombreux documents et articles de protestation sont publiés24(*).
La grande effervescence du cusqueñismo
commence en 1991 pour être, en 1992, un sentiment
généralisé qui dure jusqu'en 1994. Aujourd'hui les
festivités de Cusco occupent une place importante dans le calendrier
annuel mais le cusqueñismo semble être plus stable et
moins débordant.
Pour les habitants d'aujourd'hui, Cusco n'est plus seulement
un espace historique, archéologique ou de fête ; la politique
indigéniste, l'arrivée du tourisme et la prospérité
de la ville au milieu de la crise généralisée ont fait de
cet endroit un ensemble éclectique qui constitue une nouvelle source
d'images sur lui-même et sur sa société.
En réponse au centralisme, les villes
régionales, dont Cusco, ne voient plus en Lima le modèle
idéal de vie. Aujourd'hui ce sont les pays étrangers, et
particulièrement les Etats-Unis qui attirent l'attention.
Le second phénomène de migration cette fois-ci
économique a fait qu'un grand groupe de personnes, spécialement
des professionnels25(*)
soit obligé de chercher de meilleures possibilités de vie
à l'extérieur. Le regard est maintenant posé sur l'espace
étranger et c'est au travers les yeux de l'étranger, une sorte de
miroir, que la société se construit une auto-image.
1.3 Nouvelles manifestations littéraires dans le Sud du
pays.
Aujourd'hui, les frontières du
néo-indigénisme et du néoréalisme ayant disparu, la
scène est ouverte pour les villes de l'intérieur du pays et la
récupération des voix des marges. Les écrivains
péruviens montrent de moins en moins de désir régionaliste
et leur littérature cherche de nouveaux cadres comme une réponse
à la progressive décentralisation culturelle que le pays
expérimente.
Un mouvement littéraire est ainsi initié
à Arequipa vers la fin des années quatre-vingt par le
poète et promoteur culturel Alonso Ruiz Rosas. D'autres poètes
tels que Patricia Alba, Odi Gonzáles, Oswaldo Chanove et Misael Ramos
s'agglutinent autour des magazines Omnibus et Macho
Cabrío et la « República de los poetas »
regroupe les écrivains les plus importants du pays dans des
activités destinées à diffuser la littérature
régionale, une série de lectures littéraires et
d'atéliers d'écriture redonnent du souffle à
l'activité culturelle du Sud péruvien.
La littérature de tendance cusqueñista
prolifère à la même époque, sa thématique est
présente dans presque toutes les publications faites par la
Municipalité ou l'université de Cusco. Un nombre croissant de
touristes arrivent à Cusco à la recherche d'expériences
mystiques et prodigieuses promises dans les brochures et guides de voyage. La
région y est présentée comme une source inépuisable
de magie et d'énergie extraordinaire. De nombreux récits
littéraires ou guides pour des voyages initiatiques dans lesquels ce
stéréotype est renforcé ont été
publiés.
A partir de 1986 la narration andine augmente
considérablement sa production, fortement influencée par les
événements tragiques issus de la subversion (aussi bien du
Sentier Lumineux que du Mouvement Túpac Amaru) ses récits offrent
des points de vue et des traitements divers sur le sujet. Les auteurs d'origine
provinciale sont ceux qui s'occupent le plus du thème de la violence
politique mais l'acceptation nationale est faible. Selon Mark Cox, le
goût et le marché encore faibles seraient à l'origine de
cette situation plus que la qualité même des travaux.
L'anthologie El cuento peruano en los años de
violencia26(*) aborde
le sujet de la violence politique dans les Andes et l'auteur signale qu'il y a
un groupe d'écrivains qui commencent à produire à partir
de l'expérience de la guerre subversive. Parmi les écrivains
réunis, Dante Castro, Luis Nieto Degregori, Enrique Rosas Paravicino et
Jaime Pantigoso Montes, tous nés à Cusco montrent une claire
influence de l'indigénisme, mais comme Cox l'affirme, la narration
andine qui s'occupe du thème de la violence est un trait de plus dans la
littérature péruvienne actuelle.
Néanmoins, au-delà des aspects
thématiques, ces modèles narratifs nous parlent aussi de la
fugacité de ses messages. Ils constituent des codes expressifs
marqués par leur condition éphémère,
c'est-à-dire que dans leur propre forme ils communiquent une vision du
désespoir qui coïncide avec celle dont leurs arguments parlent.
Une nouvelle ligne narrative apparaît pour enrichir le
panorama de la prose de fiction : le récit historique, dont
Señores destos Reynos (1994) de Luis Nieto Degregori27(*) (1955) est un exemple
intéressant. Nieto réalise une vaste recherche historique sur les
événements les plus importants de l'époque coloniale, pour
construire dans une prose élégante, des univers où
l'influence néo-indigéniste est évidente. D'autres
écrivains comme Enrique Rosas Paravicino28(*) (1948) et Jaime Pantigoso
s'intéressent aussi à cette voie.
En revanche, la narrative réaliste d'Oswaldo
Chanove29(*) (1953) et
Mario Guevara30(*)
préfère s'éloigner de la tradition, thématiquement
dans le cas de Guevara et aussi formellement dans le cas de Chanove.
En effet, Chanove, qui s'initie dans le monde de la
littérature à travers la poésie, démontre un fort
expérimentalisme ; ceci avait déjà surpris dans une
poétique nationale dont les signes dominants étaient la
pluralité et la dispersion. Ses premières publications
poétiques étaient caractérisées par un fort
iconoclasme qui pourrait trouver son origine dans le désenchantement
politique et social. Son travail narratif en rend évidemment compte et
l'attention est attirée par l'influence d'autres arts, en particulier le
cinéma et la musique. De même, il y a une revendication de ce qui
est banal, de la production des mass média, la culture pop et les
clichés.
C'est alors dans un contexte littéraire individualiste,
hétérogène et critique envers l'idéologie du
passé où l'écrivain traduit la mise en question permanente
de l'image de soi. Qui suis-je ? semble être la question
sous-jacente dans la plupart des textes, et puisque cette question n'a pas de
réponse, l'écrivain se retourne vers l'autre.
2. L'image de l'étranger (du mot
à l'image).
Il est connu que l'image est une représentation
verbalisée qui ne reflète pas la réalité mais un
ensemble d'aspects basiques d'elle-même. Nous savons aussi que
grâce à ces traits basiques l'homme peut la saisir de façon
simplifiée, il s'investit d'une certaine assurance et agit en
conséquence.
L'image fait partie de la constitution d'une conception du
monde. Cette conception étant assimilée par l'éducation et
par la société, on peut affirmer que l'image est l'une des
façons dont l'homme apprend. L'homme essaie ainsi de se former une image
lucide et simplifiée du monde pour surpasser celui de
l'expérience en essayant de la lui substituer31(*).
L'image littéraire reprend et récrit ces
interprétations verbalisées que l'homme fait sur sa perception de
l'univers. Souvent légitimée ou réfutée, l'image
littéraire peut servir à transmettre des idéologies parce
qu'elle révèle les fonctionnements de la société
Dans les deux oeuvres étudiées, nous verrons
comment les images de l'étranger sont construites et combien elles
répondent à des considérations sociales, historiques et
idéologiques.
2.1 L'étranger,
étymologie et institutions.
Deux mots latins pour désigner l'étranger :
« hospes » et « hostis ».
La dualité est le signe de l'étranger.
L'étranger est l'hôte et l'ennemi.
Hospitalité et hostilité peuvent alors bien
définir les sentiments à l'égard de l'Autre.
L'étymologie des mots révèle trois acceptions : a)
personne qui accueille, b) personne accueillie et dans ce dernier sens, c)
étranger32(*). Plus
tard, « hostis » acquiert une quatrième acception
qui lui assigne la valeur d'« ennemi ». Curieux glissements
sémantiques qui mettent en rapport direct celui que nous jugeons digne
de notre hospitalité, celui que nous signalons comme étant
différent par son origine lointaine et celui envers lequel nous
éprouvons une franche hostilité.
Emile Benveniste, écrit dans un article consacré
au monde étymologique de l'esclave en latin et en grec :
« [...] l'étranger est nécessairement un
ennemi - et, corrélativement, [...] l'ennemi est nécessairement
un étranger. C'est toujours parce que celui qui est né au dehors
est a priori un ennemi, qu'un engagement mutuel est nécessaire
pour établir, entre lui et EGO, des relations d'hospitalité qui
ne seraient pas concevables à l'intérieur même de la
communauté. Cette dialectique [...] joue déjà dans la
notion de philos. [dans la Rome des premiers âges] Les rites,
les accords, le traités, interrompent ainsi cette situation permanente
d'inter-hostilité qui règne entre les peuples ou les
cités. »33(*)
Mais l'étymologie peut nous conduire encore à
d'autres réflexions intéressantes. Le mot
« extranjero » dérivé du latin
exter (du dehors) et extra (hors de) établit un
lien vers les catégories spatiales. Un étranger l'est donc parce
qu'il s'est déplacé dans l'espace. Et si en latin
« dehors » se dit extra et
« près » se dit propre,
l'extraneus devient l'im-propius et s'oppose à
propius. La langue française, pour qui le propius est
« le proche » ou « l'adéquat »,
lui accorde aussi l'acception de « propre », ce qui est en
espagnol « limpio ». L'impropius est ainsi
« l'inadéquat », « le non
proche », « l'impropre », « el
sucio ». L'étranger devient, grâce à ce
réseau sémantique, « le sale ».
La notion castillane « limpieza de
sangre » comprend en soi la polysémie des mots
« propre » et « impropre » et quand on
parle de pureté de sang on pense immédiatement aux mots
« casto »34(*) et « castizo »35(*), tous les deux
dérivés du latin castus (pur, vertueux, chaste).
Comme on peut l'observer, l'étymologie des mots
liés à l'étranger est un point de départ
intéressant pour la réflexion. L'analyse des conceptions
occidentales sur l'étranger que le lexique latin et ses glissements
sémantiques évoquaient peut nous permettre d'éclairer le
sens présent du mot.
2.1.1 Inka Trail et Señores destos
Reynos, deux textes imagotypiques.
Daniel-Henri Pageaux a bien signalé que l'image est un
langage parce qu'elle intervient dans un processus de communication (auteur et
lecteur étant alors émetteur et récepteur). Le choix
délibéré d'une image de l'étranger dans un contexte
précis (dans ce cas-ci celui du Pérou contemporain),
révèle les rapports qui existent entre le Je et l'Autre36(*). Dans notre étude, la
fonction de l'image de l'étranger est donc celle de
révéler les rapports entre le métis d'aujourd'hui,
l'indigène et le visiteur étranger. L'image de l'étranger
a, dans la terminologie de Barthes, une
« fonction-signe ».
Inka Trail et Señores destos Reynos
sont des textes imagotypiques parce qu'ils peuvent être
interprétés (décodés) par le public auquel ces
oeuvres sont dirigées. Leur public lecteur connaît totalement ou
partiellement le contexte culturel auquel les livres font
référence. Il connaît aussi le vocabulaire utilisé
et il peut facilement interpréter l'image de l'étranger.
Le langage utilisé par les auteurs est susceptible de
générer des réflexes sémantiques plus ou moins
univoques. A l'aide de mots-clés, authentifiés par l'histoire,
ces textes permettent un décodage plus ou moins immédiat et le
message transmis par les images de l'étranger peut aussi avoir un
contenu idéologique sous-jacent. « A un moment historique
donné, et dans une culture donnée, il n'est pas possible de dire,
d `écrire n'importe quoi sur l'Autre », nous dit Pageaux.
2.2 Facteurs constructifs au niveau textuel.
2.2.1 Examen du lexique (Mots-clés et
mots-fantasmes).
Notre analyse portera sur l'utilisation de certains mots (les
mots-clès et mots-fantasmes auxquels Pageaux fait
référence) dans la construction de l'image de l'étranger
d'Inka Trail et Señores destos Reynos. Il faut
pourtant ne pas oublier que lorsqu'il s'agit de désigner
l'étranger, l'utilisation de certains mots est elle-même un signe.
En effet, les mots dont chacun des nos auteurs se sert pour le désigner,
ne sont pas les seuls pouvant satisfaire à cette fonction. L'utilisation
de ces mots est sémantisée par leur style.37(*)
Dans Inka Trail, « gringo », est le
mot pour désigner tout étranger. Ce mot péjoratif
utilisé à la base pour parler de l'Américain du Nord
est, dans les oeuvres analysées, un terme d'usage
généralisé. « Gringo » peut ainsi
désigner aussi bien un Suédois qu'un Espagnol. Le mot
« extranjero » est très rarement utilisé.
D'autres variations sont aussi employées :
« crudo » (cru), un mot de l'argot local pour parler de
l'étranger en général qui fait référence
à sa peau très blanche, comme la pâte du pain qui n'est pas
cuite ; « extraterrestre » et
« alien », deux mots qui signalent évidemment leur
appartenance à un ailleurs lointain et à une flagrante
étrangeté ; ou simplement « turista »,
étranger de passage, au premier abord intéressé par la
culture du Je.
Si le mot « gringo » signale initialement
l'Autre, une fois celui-ci intégré à l'histoire
racontée, il est désigné par son prénom ou par des
adjectifs faisant référence à ses traits physiques :
« el viejo », « la rubia », etc. De
même, l'emploi de la nationalité pour l'identification des
personnages est très marqué (« el
inglés », « la sueca », « la
escocesa »), de façon à former ou à renforcer le
stéréotype. Ce procédé est aussi utilisé
dans Señores destos Reynos de façon à
créer des couples oppositionnels : Inca - Espagnol, Péruvien
- Espagnol, et, par extension, indien - métis.
Les personnages nationaux d'Inka Trail sont rarement
mentionnés par leur prénom et apparaissent souvent dans
l'incarnation de rôles ou fonctions (Manuel : « el
cantinero », Víctor : « el
cocinero ») contrairement à ce qui se passe avec les
personnages de Señores destos Reynos, tous clairement
identifiables.
Quant aux mots-fantasmes, il s'agit le plus souvent des mots
en quechua qui ont un rapport avec le monde du Je. Certains de ces mots,
particulièrement ceux utilisés par Nieto, servent le travail
onirique et la communication symbolique. Souvent en rapport à certaines
conceptions métaphysiques et philosophiques du monde andin, ces mots ne
peuvent être compris qu'accompagnés d'autres mots
complémentaires. Ainsi, collana, payan, et
cayao symbolisent la tripartition de l'espace symbolique andin et
hanan et urin, qui correspondent aux notions de haut et de
bas, sont utilisés dans toute conception spatiale.
La création de l'homme selon les Incas commence par les
munay, êtres faits pour l'amour. Comme ces êtres sont
incomplets, les llank'aq sont créés, ces hommes faits
pour le travail ne sont pas heureux. Le troisième âge correspond
donc aux yachay, ceux qui savent penser et qui réussissent
à harmoniser amour et travail.
L'univers andin est encore divisé en trois
parties : l'ukupacha, le monde intérieur ou celui des
dieux, le kaypacha, le monde extérieur ou le monde des humains
et le hanaqpacha, le monde du bonheur auquel seuls les morts arrivent
après un long voyage.
D'autres mots tels que runa (homme initié
à la connaissance ésotérique), mallku (condor,
oiseau sacré qui présage des événements),
apu (dieu qui habite dans la montagne) et ayllu (groupe
indigène vivant en communauté, réunit par des liens
familiaux ou d'affinité) sont aussi utilisés.
Inka Trail inclut d'autres mots-fantasmes tels que :
« Alita de Mosca » et « Caspa del
Inca », noms qui font référence aux drogues et qui sont
utilisés de façon à créer un effet exotique et
à imprégner le monde du Je d'un certain mysticisme.
De même, le mot « brichero »,
utilisé dans les deux livres, introduit la figure du « latin
lover » mystique. Le « brichero », une sorte de
guide spirituel et amoureux, fait connaître les secrets de la culture
andine ainsi que le « véritable » amour à une
étrangère qui avait jusqu'alors fait partie d'un monde
automatisé.
L'analyse lexicale nous permet de détecter aussi un
grand nombre de mots pris à l'étranger, le plus souvent de
l'anglais. La plupart d'entre eux correspondent à des noms de
marques : Epson, Longines, Cheroquee, Pilsen, Coca-cola, Boeing, Chianti,
BMW, Jack Daniels, More, Scania, Absolut ; des mots d'usage courant :
« counter », « jeans »,
« water », « barman »,
« daddy », « the boss »,
« play », « Black label »,
« Rythm & blues », « Hi Fi »,
« Windows » ; des personnages de fiction, bande
dessinée ou de séries télévisées :
Garfield, Indiana Jones, William Body, Billy the kid, Enterprise, Up-Down,
Kamikaze. On trouve aussi des mots hispanisés :
« broder », « taper »,
« chef », « metro »,
« jatear », « sexapil » et les mots en
quechua : « huayqui » ou
« huayquicha », « capero »,
« ukukus », « saya »et
« kirkincho ».
2.2.2 L'espace et l'étranger.
Le comptage des occurrences
montre que du 100% des mentions des lieux spécifiques : 57% font
référence à Cusco, 14% à Paris, 9% à New
York, 9% à Lima, 7% à d'autres villes européennes et 4%
à d'autres villes des Etats-Unis38(*).
Erreur ! Liaison incorrecte.
2.2.3 Morphologie de
l'étranger.
L'étranger d'Inka
Trail apparaît très rarement sous cette dénomination, des
mots populaires ou encore de l'argot sont utilisés à sa place,
alors que celui de Señores destos Reynos se fait le plus souvent
désigner par sa nationalité :
|
Occurrences
|
Gringo
|
Turista
|
Extranjero
|
Crudo
|
Nationalité
|
|
Inka Trail
Señores destos Reynos
|
40
3
|
8
1
|
2
-
|
2
1
|
70
62
|
a) Saisie extérieure des personnages :
Les premiers signes de différentiation entre les
personnes ont évidemment un rapport avec leur aspect physique. Dans le
tableau suivant, certaines caractéristiques générales nous
aideront à comprendre que l'image de l'étranger et la distance
entre le Je et l'Autre, se construisent très souvent à partir des
différentiations telles que la couleur des yeux ou le teint de peau.
L'étranger est, donc, clairement différenciable
par son physique. Le procédé d'éloignement par le physique
fait qu'aucun péruvien ne peut être confondu avec un
étranger. Or, dans le groupe de personnages péruviens il est
encore possible d'établir certaines différences entre les
personnages andins et ceux de la côte. Cet éloignement
étant trop subtil, les auteurs ont recours aux vêtements et aux
traits de caractère.
Caractéristiques générales
(personnages principaux)
|
|
Yeux
|
Cheveux
|
Peau
|
Taille
|
|
Noirs
|
Clairs
|
Foncés
|
Clairs
|
Mate
|
Blanche
|
Basse
|
Moyenne
|
Grande
|
|
Personnages Inka Trail
Alias
Tupi
Autres Cusqueños
Memo
Arturo
Manuel
Gerardo
Autres Costeños
Helène
April
Stephen
Oliver
Autres touristes
Personnages S.d.Reynos
Parte Uno
Manco
Espagnols
Beatriz
Mariano
María Nieves
Parte Dos
Propriétaire
Fernando
Sonia
Abelardo
Laura
Gonzalo
|
X
X
X
X
X
-
X
-
-
-
-
-
-
-
-
X
-
-
-
X
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-
-
-
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-
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-
-
-
-
-
X
X
-
X
-
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X
-
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X
X
X
X
X
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X
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X
-
X
X
X
-
X
-
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-
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--
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X
X
X
X
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-
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-
X
X
-
-
X
X
X
-
X
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-
X
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X
X
X
X
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X
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X
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X
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-
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X
-
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X
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X
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X
X
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X
X
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X
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X
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X
-
X
X
-
X
-
-
-
-
-
-
-
-
-
|
Le « brichero » est
caractérisé de la façon suivante :
« Tupi Velázquez vestía de negro como
fondo a un chaleco colorido con motivos prehispánicos. Coronaba su densa
cabellera con el viejo sombrero de paño de José Gabriel
Condorcanqui, Túpac Amaru, su antepasado inmediato. Llevaba,
además, colgado en su pecho, un medallón de oro puro que le fue
entregado a su padre, y al padre de su padre, y al de éste y al de
éste. Su muñeca estaba ceñida por un lazo tejido por un
artesano semiciego, implacable en cada puntada. »39(*)
« ...cabello largo, sombrero Túpac Amaru,
chaleco de Taquile y camisa de bayeta... »40(*)
- Nationalité de l'étranger.
L'analyse des deux livres nous permet de détecter une
grande diversité de personnages. L'étranger y est en grand
nombre. De la soixantaine de personnages d'Inka Trail, 10 sont des
personnages principaux et parmi eux, 6 sont des péruviens et 4 viennent
d'autres pays. Des personnages péruviens seulement 2 sont de Cusco, les
4 autres viennent de la côte du pays dont 2 de Lima.
Señores destos Reynos rassemble dans sa
première partie plus de 60 personnages, 10 personnages principaux dont 3
indigènes, 3 métis et 4 espagnols. Dans sa deuxième partie
il y a un total de 40 personnages, dont 6 principaux : 5 de Cusco et 1
étranger.
|
Origines des
Personnages
|
Señores destos Reynos
|
Inka Trail
|
|
Masculin
|
Féminin
|
Total
|
Masculin
|
Féminin
|
Total
|
|
De Cusco (métis)
De Cusco (indig.)
De Lima
De Arequipa
Autres péruv.
Chilien
Argentin
Américains
Français
Anglais
Espagnol
Allemand
Hollandais
Belge
Autres
|
18
20
2
-
-
-
-
-
2
-
29
-
-
-
-
|
15
8
-
-
-
-
-
-
-
-
7
-
-
-
-
|
33
28
2
-
-
-
-
-
2
-
36
-
-
-
-
|
9
1
8
2
11
1
1
3
1
1
1
-
-
-
5
|
9
0
2
2
-
-
-
2
3
2
-
2
2
1
4
|
18
1
10
4
11
1
1
5
4
3
1
2
2
1
9
|
Il faut souligner la profusion de personnages masculins
nationaux et féminins étrangers.
Erreur ! Liaison incorrecte.
Les noms et prénoms des personnages sont souvent
substitués par leur nationalité ou lieu d'origine dans un
procédé de nature métonymique. Cette constante mise en
relief de l'altérité du personnage, au détriment d'autres
caractéristiques, finit par le réduire au
stéréotype et par le rendre en quelque sorte interchangeable :
- Profession ou activité de l'étranger
Le personnage a aussi une fonction sociale. L'importance de
cette fonction est fortement déterminée par son activité
économique, métier ou profession. Dans le cadre suivant nous
pouvons distinguer les activités et professions choisies pour
caractériser l'étranger dans les oeuvres
analysées :
|
Profession/activité
|
De Cusco
|
De Lima
|
D'autres pays
|
|
Paysan
Anthropologue
Brichero
Patron
Guide Touristique
Chauffeur de taxi
Médecin, avocat
Fonctionnaire
Commerçant
Réalisateur
Mannequin
Ecologiste
Publicitaire
|
16
3
5
1
2
2
1
1
1
-
-
-
-
|
-
-
-
3
1
-
-
2
1
-
-
-
-
|
-
4
-
-
-
-
1
-
-
1
1
1
1
|
La plupart des personnages étrangers sont des gens
éduqués, avec un bon niveau culturel et sans grandes
difficultés économiques. Les auteurs choisissent souvent de les
placer dans le cadre du loisir ou d'études lorsqu'il s'agit
d'anthropologues ou ethnologues. Aucun des personnages principaux ne travaille
de façon permanente à Cusco et les seules activités
occasionnelles qu'ils exercent sont celles qui les mettent en contact avec
leurs semblables : guide de tourisme, barman, etc.
Le Je pour sa part, exerce différentes
activités, il est aussi bien un professionnel de bon niveau culturel
(anthropologue, médecin, avocat) qu'un paysan, mais leurs métiers
ont souvent un rapport avec l'activité touristique.
b) Saisie intérieure de l'étranger.
La saisie intérieure de l'étranger est souvent
faite en termes absolus, particulièrement dans le cas de
Señores destos Reynos. Tant le Je comme l'Autre sont
caracterisés de façon opposée, la confrontation entre les
bons et les méchants est la marque distinctive de la première
partie du livre ; dans la deuxième partie cet effet est
atténué. Inka Trail, pour sa part, pousse au bout
certains traits des personnages et l'effet est proche de la caricature.
L'Inca est ainsi passionné : « En el
afán de recuperar a esa mujer, su única luz entre tanta tiniebla,
[...] quiso atraer [le conquistador] a una celada », et
n'éprouve aucune rancune : « Por qué me has hecho
esto?, le preguntó sin rencor ». L'Inca est digne et
majestueux, capable d'imposer le silence avec un simple mouvement de mains. Sa
nature est divine et il est vénéré par ses citoyens :
« ...la cabeza del príncipe [...] en lugar de ser envilecida
por los gusanos, estaba día a día
embelleciendo... ».
L'indigène est courageux et vaillant, il se bat
héroïquement. Son univers est celui de la magie et du
monde naturel : « ...tenían el don de ver lo venidero en
las nervaduras de las hojas, en las vísceras del cuy, en el
corazón de las llamas... ».
L'indigène souffre à cause de sa nouvelle
condition : « menospreciada en su propio país y apartada
de su gente, no acababa de comprender cuál era su lugar en un mundo tan
hostil » . Il vit en profonde tristesse : « una
profunda melancolía [...] caló en su alma y dejó huella en
su semblante ».
Quant aux étrangers, les métis sont
conjurateurs et lâches : « pusilánimes,
medrosos, sin esas partes nobles que [son] signo de hombría »,
et les Espagnols leur apparaissent en tant qu'êtres magiques :
«... tenían truenos que mataban a la distancia... »,
« ...podían conversar [...] mediante unos pañuelos
blancos... », « No serían de verdad enviados de
Viracocha o de un dios aún más poderoso? ». Ils
symbolisent le mal, ils sont dangereux et ils n'ont pas de merci :
« ...no se fíen de la gente española porque no son
enviados del Viracocha sino siervos del supay, hijos del
demonio... », « [el virrey] es sumamente peligroso,
fríamente calculador y extremadamente soberbio »,
« ni siquiera las montañas más inexpugnables ni los
ríos más caudalosos eran obstáculo insalvable para
ellos », « el virrey Toledo dio muestras de cuán
inflexible podía ser ». Le Je les méprise car ils
sont peu virils, cupides et voleurs : « [Toledo] el
yana del rey de España », « el muy
puerco », « como marido y hombre era tan poquísima
cosa que la había defraudado », « se llevó la
más sagrada de las reliquias,[...] además de otros cuantiosos
tesoros y de un rebaño de cincuenta mil llamas »,
« extranjero usurpador que había robado tierras y
hombres», « el verdadero dios de los españoles era el
oro, [...] por ese metal estaban dispuestos a matar a sus propios padres y
hermanos. », « la voraz codicia de los
españoles », « su codicioso esposo »,
« el verdadero dios de los españoles era el oro y [...] la
codicia guiaba sus actos », « lo que movió al
capitán [...] fue el deseo de hacerse con los aderezos de oro de
Túpac Amaru y con la jugosa recompensa... ».
La cruauté des Espagnols n'a pas de limites :
« Todo en adelante fueron desgracias, vejámenes y saqueos
[...] las peores humillaciones », « mont[ó] en
cólera y viol[ó a Cura Ocllo y orden[ó] luego que la
varearan, flecharan y arrojaran su cuerpo al río en una
cesta... », « pérfidos invasores ».
L'indigène ne peut rien contre eux car ils sont astucieux, faux et
traîtres : « intentó superar a los barbudos en el
arte del engaño y la traición », « ...no se
deje engañar por los españoles, que lo único que buscan es
echarle una argolla en el pescuezo... », « Y si los
españoles, como hacían siempre, burlaban al
Inca... ? », « habían engañado con malas
artes », « ...fue con palabras melosas como me
engañaron [dit l'Inca avant de mourir] ».
L'étranger méprise le Je, cependant celui-ci lui
reconnaît sa bravoure : « [Le mari espagnol de
Beatriz] no perdía oportunidad de denigrar a la nobleza
cusqueña », « [les Espagnols] mostraron gran
arrojo ».
En ce qui concerne l'étranger contemporain, il convient
de signaler séparément les traits de caractère de
l'indigène, de l'habitant de la côte et du touriste.
L'indigène apparaît humble et soumis mais aussi
traître, rancunier, violent et vengeur : « ...Malisco,
indio renegado y rastrero... », « ....fue el traidor Mamani
el que sujetó las bridas de tu caballo ? »,
« ...basta una chispa para inflamar la ira y el rencor que el indio
ha acumulado contra los blancos... », « ...respondieron con
actos horripilantes, arrancándote la barba, sacándote los ojos,
cortándote la lengua... », « ...y tumbaron la
puerta, y me pegaron, y me quebraron los huesos de brazos y piernas, y me
cortaron la lengua, y me saltaron los ojos y -para que nunca te metas con
nuestras mujeres diciendo- me castraron... ».
Lui et son monde restent éloignés et
mystérieux et le Je est partagé entre la fascination et le
mépris envers eux : « [j'étais] uno el que
hablaba de los sufrimientos de los indios y otro el que los hacía
trabajar por cuatro reales, uno el que estaba orgulloso de ellos y otro el que
los despreciaba. », « El detonante [...] fue la innoble y
destemplada reacción de los mistis del lugar, ante el nombramiento de un
indígena [...] como gobernador del pueblo. »,
« ...es necesario escribir con dedicación y cariño la
historia de las luchas campesinas y entregar la existencia a esa
causa », « ...indio mugriento y piojoso de
autoridad... ».
L'habitant de la côte est pour sa part bavard,
extraverti et vantard. Il se lie d'amitié facilement mais dans ses
rapports il y a, sous-jacents, un fort complexe de supériorité et
un sentiment raciste envers l'habitant de la sierra : « Unos metros
más allá, junto al muro, un sujeto flaco, de cabello
castaño y de tez porosa los miraba fijamente. Dijo: -Cholo de
mierda! », « La esposa del gerente era de provincias y
odiaba la servidumbre de la capital. Decía que estaban todos maleados.
-Rateros! », « ...Gerardo explicaba, con ese tono pedante
característico de los no nacidos en la Capital Imperial, cómo los
urbanistas cusqueños contemporáneos se habían ganado
laboriosamente el título de perfectos imbéciles. »
Le touriste européen ou américain du Nord
apparaît le plus souvent comme un individu sympathique et communicatif,
insouciant, impulsif, curieux et extravagant, toujours à la recherche de
soi, de nature libre et sans préjugés : «-Hola patas
-saludaba, intentando mitigar la natural aspereza que le imponía su
lengua y acortar así las distancias. », « [Stephen]
me estrechó la mano con calidez paternal. No parecía recordar
nada desagradable en su vida larga y llena de oprobio. »,
« -No eres de ningún lugar? -se burló él. -Soy
de una ciudad. Todas las grandes ciudades son iguales. »,
« las hondas arrugas que configuraban aquel rostro neoyorquino no
exhibían su exaltación característica sino que
parecían suavizadas por la luz transparente de un nuevo día en el
Imperio de los Incas. »
Attaché à ses habitudes :
« Apareció un gringo que a pesar de la cordillera de los Andes
seguía aferrado a su chaqueta de tweed. ». Sale ou propre
selon les origines : « La complicidad del idioma común,
de la piel, del código de señales, de la escasa tolerancia ante
las bacterias. », « -Qué tal el viejo mundo? -Son
peores que nosotros: se bañan cada quince días. ».
Strict, décidé et profondement individualiste.
La femme étrangère est indépendante et sa
sexualité est débordante, caractéristiques décrites
de façon positive : « Helène bailaba a pocos
metros, sola, con movimientos ondulantes que parecían dictados por una
necesidad de explicar algo. », « Frente a Manuel se
habían ubicado dos fulanas que emitían su sexapil con cierta
impaciencia », « Katjia era una gigante. Pero era la reina
del reino de las gigantes. Tal vez medía dos metros pero eran dos metros
llenos de amor. » Son excentricité et son hystérie sont
des traits négatifs soulignés de façon
répétée : « A pocos pasos se agitaba un
alien. Sin duda era norteamericano, pero de ascendencia sueca o danesa. En su
amarillento brazo derecho ostentaba un complicado tatuaje. »,
« ..una joven europea lucía un ancho pantalón floreado
que denunciaba su franca opinión sobre los principios generales de la
estética. », « -Es una gringa loca, pero lo que pasa
es que hemos enganchado. », « Contó que Helène era
una loca.[...] - Lo que más odio son las mujeres histéricas
-gritó. », « -Está loca -dijo el chileno-. Ya
te lo dije. »
La religion, les croyances et les partis pris de
l'étranger sont traités avec une certaine ironie :
« ...un estado de nervios que nadie sabía explicar [...]
terminó siendo achacado a la acción del maligno »,
« ...rezos y penitencias fueron el remedio... »,
« el severo Dios de los cristianos », « Las
alemanas expertas en ecología jamás tocan los pelos de sus
axilas. Y estos crecen exuberantes. No mancillan tampoco el lugar con productos
químicos. », « El Atómico mostró una
sonrisa iluminada e informó, con palabras rebuscadas, algo sobre el
centro magnético del universo. -Hay un encuentro. Han venido maestros de
renombre mundial -detalló. Parecía contento. »
- Le parler de l'étranger.
Pour traiter le thème du parler de l'étranger
dans les oeuvres analysées il est nécessaire de faire quelques
observations :
- Il faut, en premier lieu, dire que tous les personnages
étrangers ne parlent pas dans les textes étudiés.
- Il faut noter ensuite que, lorsque les personnages
étrangers parlent, le texte ne transmet pas toujours leurs paroles par
l'entremise du discours direct.
- En dernier lieu, il faut souligner que, même lorsque
les paroles de l'étranger sont retranscrites dans un discours direct, il
existe une convention littéraire tacite selon laquelle tout personnage,
même étranger, s'exprime dans la langue dans laquelle est
écrite l'oeuvre narrative. Cependant, dans le cas d'Inka Trail,
il est possible de trouver quelques phrases en anglais, particulièrement
lorsque les personnages étrangers parlent entre eux.
Selon cette convention les textes peuvent choisir de ne pas
retranscrire les nuances particulières de l'accent de chacun (de fait,
dans les textes que nous analysons, 40 personnages étrangers sur 44,-
c'est-à-dire 90% des personnages étrangers du corpus- ou bien ne
parlent pas ou bien, s'ils le font, ils s'expriment dans un espagnol neutre),
ce qui arrive dans presque la totalité des cas :
« -O sea que tú eres nada menos que el
cantinero -dijo el anciano, con un castellano aprendido en Tijuana.
Examiné sus ojos azules que parecían esmaltados
a fuego vivo.
-Vives para mezclar tragos que no son para ti? »
Quant aux paysans indigènes ou indigènes de la
ville, il faut souligner que leur origine ne peut être
déterminée que par leur parler. C'est à travers la
subtilité du langage que les différences régionales sont
établies.
Dans ce contexte, les personnages de la côte sont
reconnaissables par leur utilisation de l'argot et de clichées :
« - Aprendí a imponerme -siguió Gerardo-.
Alquilé un depto en un edificio que daba al Golf -arqueó una
ceja-. Hasta les dejaba sus dolarillos a mis viejitos.
-Lo importante no es sólo ser el mejor sino parecerlo.
Soltó una carcajada.
Manuel llenó un vaso hasta el borde con agua mineral.
-Tú nunca chupas? -le preguntó Gerardo por
enésima vez. »
Les personnages de la sierra parlent en argot s'ils habitent
dans la ville et les paysans ne le font pas :
« -Yo era durazo, compadre, pero creo que eso a ella
no le molestaba. Ahí empecé a entender que a las crudas les
gustamos nosotros los indios de mierda. »
« -Qué le pasa, maestro? -se
sorprendió el otro, divertido.
-Tienes vaina? -preguntó Manuel.
Tupi lo estudió un instante.
-A usted le gusta la cochinada.
-Dos mogras -dijo el cantinero, entregándole el
billete. »
Le quechua est la langue douce que les indigènes
luttent pour conserver et parler l'espagnol est pour eux l'équivalent
d'un châtiment : « [le quechua était] el idioma
dulce en el que [Beatriz] se comunicaba con su madre »,
« [L'espagnol] tortura[ba] su entendimiento ». La langue
sert aussi à rapprocher le Je et l'Autre : « ... el suave
torrente del quechua borraba la hosquedad de los rostros y todos, embrujados
por las palabras, olvidaban que ahora él era un
intruso... »
- Cadre spatio-temporel de l'étranger :
L'analyse des deux oeuvres porte sur deux moments historiques
différents. Dans ces deux contextes on est confronté à des
situations sociales, économiques et politiques qui déterminent le
statut d'étranger.
Señores destos Reynos, qui traite dans sa
première partie la période de la conquête espagnole et les
débuts de la Colonie, présente un étranger
conquérant. Les rapports entre l'étranger et le natif sont
conflictuels, leur confrontation est violente car c'est la rencontre de mondes
antagoniques et inconnus l'un pour l'autre. Cet étranger envahi,
détruit, s'impose.
La vision actuelle de cet étranger du passé est
particulièrement polarisée et stéréotypée.
Le poids psychologique et idéologique dans l'interprétation d'un
moment historique que l'auteur n'a pas vécu est clairement
perceptible.
Dans un contexte différent, l'Autre de l'époque
contemporaine est aussi bien l'indigène que le touriste étranger.
Señores destos Reynos (dans sa deuxième partie) et
Inka Trail explorent le tissu social contemporain et l'interaction
entre le touriste et le métis. Si dans le cas de l'indigène nos
auteurs exposent aussi bien le conflit que la cohabitation ; dans le cas
du touriste, il s'agit plutôt de l'observation mutuelle car nul n'envahit
le monde de l'autre et leur contact est bref.
2.2.4
Symbolique onomastique
Le choix du nom propre revêt une importance capitale
dans la littérature réaliste. En effet, au-delà de la
fonction de désignation, le nom propre de l'étranger est aussi
porteur de connotations de caractère symbolique.
Les noms et prénoms attribués aux personnages
des deux oeuvres portent en eux les échos des langues
étrangères ou des temps anciens. Le personnage étranger
subit ainsi une sorte de dissolution de sa particularité individuelle
car son nom propre est associé à une communauté.
Lorsque nous considérons la question du nom propre des
personnages étrangers dans nos deux oeuvres, force est de souligner,
tout d'abord, que le 45 % des personnages étrangers n'ont ni
prénom ni nom, 5 % n'ont qu'un prénom, 2 % ont seulement un nom
de famille et 48 % ont et un nom et un prénom.
Dans le choix d'un nom propre, deux types de mécanismes
sont mis en oeuvre : sa configuration phonique, qui se limite à
mettre en évidence l'appartenance de ce nom à une certaine langue
étrangère et, par ce biais, à une certaine
communauté d'origine ; et ses connotations associatives, qui
inscrivent le nom propre (donc le personnage qu'il désigne) dans
certains réseaux sémantiques de la langue castillane.
Les noms propres des personnages des oeuvres
étudiées ont une configuration phonique telle que le lecteur est
capable d'identifier immédiatement leur communauté d'origine.
Certains noms et prénoms font référence
aux communautés étrangères : allemande (Heide, Siggi
Haas), française (Helène), hollandaise (Katja, Marion),
anglo-saxonne (April, Stephen, Oliver), et aussi aux groupes régionaux
du pays : de la côte (Arturo, Manuel) et de la sierra (Pascucha,
Carmena, Agripina, Adela, Malisco). Dans ce dernier cas, le caractère
métis de la combinaison de prénoms et noms sert à
différencier les personnages d'origine Quechua et, à quelques
exceptions près, l'habitant rural (Adriana Condori, Teodomiro
Gutiérrez, Benito Kana, Josefa Chillo, Túpac Velásquez) de
l'habitant de la ville (Gerardo Villegas, Manuel Zapata).
La fonction du nom propre n'est pourtant pas seulement celle
d'identifier le personnage en tant qu'individu et, dans le cas de
l'étranger, en tant que membre d'une communauté d'origine. Les
sèmes que le nom possède ou évoque par association avec
certains mots de la langue espagnole y ajoutent d'autres connotations.
Ce mécanisme, dénommé,
« motivation » du nom, cherche à renforcer certains
aspects de la caractérisation d'un personnage et rend le texte
« lisible » (selon les termes de Roland Barthes) 41(*), cette
« légibilité » étant l'objectif
essentiel de la fiction réaliste.
Philippe Hamon affirme que dans la fiction réaliste
« la famille forme une sorte de champ dérivationnel
`motivé', `transparent' (Saussure), où les noms jouent un
rôle de radicaux véhiculant une certaine information [...] et les
prénoms, celui d'une sorte de flexion apportant une information
complémentaire [...], structures fonctionnant comme une sorte de
`grammaire' des personnages (mode de classement, restrictions
sélectives, prévisibilité de comportement, etc.)42(*)»
Dans Inka Trail la motivation du prénom est
particulièrement importante car il préfigure les traits de
caractère des personnages que le lecteur découvre progressivement
dans la lecture. Cette motivation explique le prénom du
protagoniste : Manuel, (du latin manualis ou
manuarius : main, symbole de la force et de l'autorité
maritale sur la femme, et voleur), qui s'enferme dans sa chambre pour
écrire, qui aime les femmes et qui finit par causer la mort de son rival
pour lui prendre la sienne. Arturo (de arto : étroit,
serré, réduit), est le machiste vantard, affectueux et profiteur,
propriétaire de l'Enterprise, son petit monde, en dehors duquel
il n'« existe » pas. Gerardo Villegas (de villa,
nom lié à l'idée d'une ville dans son acception de lieu
qui jouit de petits privilèges) est le jeune cadre aisé et
talentueux qui laisse ses commodités et son ambiance à |