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Cusco et l'image de l'étranger dans Inka Trail et Senores destos Reynos


par Nataly Villena Vega
Université Paris III - Maitrise en Littérature Générale et comparée
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

Nataly VILLENA VEGA

Mémoire de Maîtrise rédigé sous la direction de

M. le professeur Gabriel Saad

Littérature Générale et Comparée

La ville de Cusco et l'image de l'étranger dans la littérature péruvienne contemporaine :

Inka Trail de Oswaldo Chanove et Señores destos reynos de Luis Nieto Degregori

Université Paris III Sorbonne Nouvelle

2002

Sommaire

Introduction ________________________________________________________________2

1. Cusco dans la littérature péruvienne contemporaine. 7

1.1 Fin de la dualité néo-indigénisme, néoréalisme. 9

1.2 Cusco, entre l'incanisme et le cosmopolitisme. 14

1.3 Nouvelles manifestations littéraires dans le Sud du pays. 25

2. L'image de l'étranger (du mot à l'image). 28

2.1 L'étranger, étymologie et institutions. 28

2.1.1 Inka Trail et Señores destos Reynos, deux textes imagotypiques. 30

2.2 Facteurs constructifs au niveau textuel. 31

2.2.1 Examen du lexique (Mots-clés et mots-fantasmes). 31

2.2.2 L'espace et l'étranger. 34

2.2.3 Morphologie de l'étranger. 35

2.2.4 Symbolique onomastique 47

2.3 Le stéréotype. 50

2.3.1 Des personnages stéréotypés 51

2.3.2 Stéréotype et lecture littéraire. 54

2.3.3 L'écriture à thèse. 55

3. La relation hiérarchisée de l'image de l'étranger. (Dimension idéologique des facteurs constructifs). ______________________________________________________________57

3.1 Le cadre spatio-temporel : la topographie de l'étranger. 58

3.1.1 L'espace du conflit. 60

3.1.2 L'espace de convergence. 67

3.2 Typologie de l'étranger. 71

3.2.1 Procédés d'inclusion - exclusion 74

4. Le Je et l'Autre : littérature et société. (L'image comme scénario). 79

4.1 Les scénarios ou l'« agrégat mythoïde ». 80

4.2 Facteurs constructifs à niveau transtextuel. 82

4.2.1 Intertextualité. ___________________________________________________80

4.2.2 Paratexte _______________________________________________________84

4.2.3 Hypertextualité __________________________________________________87

4.3 Le modèle symbolique. 95

4.3.1 La manie. 95

4.3.2 La phobie. 96

Conclusions 98

- Annexes 101

BIbliographie _____________________________________________________________98

Introduction

La figure de l'étranger, cet Autre qui menace et qui fascine, est présente dans la littérature péruvienne depuis ses origines. La culture du continent américain fut construite sur la rencontre des groupes qui se considéraient mutuellement comme des étrangers. Dans l'histoire du Pérou, un pays marqué par la cohabitation de groupes ethniques différents, le caractère étranger est aujourd'hui relatif.

Etranger fut l'Espagnol aux yeux de l'Inca lors de l'entreprise de la conquête du nouveau monde. Etrangers furent les « criollos » et Espagnols aux yeux des indigènes et des métis de l'époque coloniale. Etrangers sont aujourd'hui les indigènes, les touristes et les immigrants aux yeux de la majorité métisse.

Au sens propre, la qualité d'étranger est définie par un ensemble de dispositions juridiques dont le fondement est indissociable de la considération de la naissance d'un individu. Deux lignes de pensée tracent les axes fondamentaux de la législation, l'une d'elles considère que le facteur déterminant est la filiation - ius sanguis- et l'autre considère que le facteur déterminant est le lieu de naissance -ius soli-.

Au sens figuré l'étranger est l'Autre, tout être différent ou marginal à l'égard aux normes établies par ceux qui détiennent le pouvoir (pouvoir politique, pouvoir économique ou pouvoir symbolique : l'écriture).

La notion d'altérité est, certes, trop vaste pour être opérationnelle, mais il est vrai également que limiter la définition de l'étranger à une simple question de nationalité nous ferait emprunter un chemin trop étroit. La réalité nous a souvent démontré que la marginalisation d'un groupe peut avoir un faible rapport avec la possession d'un document qui attesterait de son appartenance légale à la communauté dans laquelle il vit.

Dans le présent travail nous analyserons ce type d'altérité, celle qui associe un individu à un groupe originaire d'une autre terre et d'une autre culture, indépendamment de sa nationalité.

L'absence de recherches sur les images littéraires de l'étranger dans la littérature péruvienne contemporaine et la complexité dont cette figure est investie aujourd'hui sont les raisons qui ont motivé le choix du sujet.

En effet, une société marquée tout au long de son histoire par de profonds changements sociaux proportionne une grande richesse de matériels pour la construction de l'image de l'étranger.

Afin de mieux préciser notre recherche nous avons décidé d'étudier deux oeuvres contemporaines dont la scène est la ville de Cusco1(*). Ancienne capitale de l'empire Inca, berceau de l'indigénisme et des mouvements de gauche, Cusco est aujourd'hui l'une des principales destinations touristiques en Amérique du Sud.

Inka Trail, de Oswaldo Chanove et Señores destos Reynos, de Luis Nieto Degregori, un roman et un recueil de contes apparus dans les années quatre-vingt-dix, furent accueillis avec enthousiasme par le public national. Dans ces oeuvres la figure de l'étranger apparaît de façon particulièrement intéressante ; ces livres profondément dissemblables, issus d'une scène littéraire marquée par la diversité, pourront nous permettre d'emprunter deux voies différentes dans la construction de l'image de l'Autre.

L'image littéraire est, nous le savons, inscrite dans un processus de littérarisation mais aussi de socialisation. Elle révèle les fonctionnements idéologiques et psychologiques d'une société qui ne peuvent être compris que dans une réflexion interdisciplinaire.

Pour étudier le thème de l'étranger dans la littérature péruvienne, il est alors nécessaire, sans perdre de vue la littérature elle-même, d'inscrire la recherche dans un contexte historique et social. Le risque de faire une analyse purement littéraire est celui de transformer la figure de l'étranger en un topos littéraire, et d'oublier le caractère indissociable des liens qui existent entre le texte et la société qui le fait naître.

Cesare Segra dans son étude sur les principes de l'analyse du texte littéraire affirme que si le texte est conçu comme faisant partie d'un acte de communication, il est nécessaire de considérer ses liens avec la culture. De cette façon la perspective historique est revendiquée parce que l'émetteur se sert de codes qui proviennent du contexte culturel auquel ils appartiennent, et le récepteur utilise les codes dont il dispose pour interpréter le texte. « Les systèmes de signification sont institués dans une culture et font partie d'elle.[...] Plus que condamner une lecture qui considère le texte en soi, en mettant entre parenthèses le contexte, ce qu'il faut faire c'est constater que cela résulte impossible », ajoute-t-il.

Daniel-Henri Pageaux propose d'étudier l'image à travers l'analyse de ses composantes : le mot, la relation hiérarchisée et le scénario.

Une première démarche consiste donc à connaître le contexte historique, social, culturel, économique et politique dans lequel naît l'image de l'étranger. Il s'agit de comprendre à partir de quelles données nos auteurs construisent cette image de l'Autre et de connaître les mécanismes internes du fonctionnement de la société. Ces mécanismes seront identifiés plus tard dans l'utilisation de certains mots, dans l'établissement de hiérarchies ou dans la configuration des scénarios.

A la suite de cette analyse du contexte, il faut ajouter celle de la construction de l'image à partir des mots. La critique littéraire du siècle dernier et des premières années du XXIème siècle part des études effectuées par Ferdinand de Saussure et Albert Secherhaya en 1916 (Cours de linguistique générale).

Cette approche analytique privilégie la structure ou forme du texte, en conséquence le texte est aussi étudié comme un corpus objectivement linguistique. Un examen du lexique nous permettra donc, dans le deuxième chapitre, de trouver les mots-clés et les mots-fantasmes ainsi que les mots pris à l'étranger qui composent les réseaux lexicaux dont l'image est issue. Le comptage d'occurrences et l'identification des procédés de différenciation ou d'assimilation serviront à comprendre l'écriture de l'altérité dans les textes de notre corpus ainsi que la formation et l'attribution des stéréotypes.

L'analyse des mots qui servent à créer l'image de l'Autre implique également l'identification des rapports hiérarchiques dans la structure du texte imagotypique. Dans le troisième chapitre nous nous occuperons d'établir un système de personnages à partir de la caractérisation de l'étranger et de la structuration de son espace, ainsi que de la formation de l'altérité par la qualification différentielle.

Toutefois, le texte et le contexte littéraire transcendent la seule structure. Dans un dernier temps, nous analyserons l'image de l'étranger comme scénario et nous identifierons des modèles préétablis dont les auteurs se servent. L'intertextualité éclairera finalement dans quelle mesure les textes de notre corpus peuvent aussi être des outils de communication symbolique.

1. Cusco dans la littérature péruvienne contemporaine.

« Cuzco que guarda y sustenta une energía fundamental[...] Esa ciudad esencial que conjuga las viejas experiencias históricas del país, resume el peregrinaje del hombre peruano y mantiene el orgullo de esa colectividad ilustre en el continente como forjador de culturas señeras. »2(*)

Pour un historien comme Luis Enrique Tord, Cusco est forcément un point de départ intéressant. Impossible de détacher cette ville de son passé, regretté, nourri, idéalisé, tergiversé et exploité, latent dans tout ce que l'on observe. Cusco est en effet une ville aux aspects multiples : centre des Andes, ville bohème, paradis des touristes et des aventuriers, centre écologique, espace mystique et lieu de fête.

L'importance de Cusco dans la littérature péruvienne a toujours été liée à sa condition de bastion du mouvement indigéniste. La littérature péruvienne reconnaît les origines de ce mouvement à Cusco vers la fin du XIXème siècle, avec la publication du roman Aves sin nido3(*) de Clorinda Matto de Turner4(*) (1854-1919) et du livre El padre Horán5(*), de Narciso Aréstegui.

A l'époque du modernisme, lorsqu'une forte polémique oppose deux groupes récalcitrants, les défenseurs nationalistes des indiens et les intellectuels d'inspiration raciste, Cusco se range du côté indianiste6(*). Pourtant, ce n'est pas seulement la littérature qui s'y intéresse, d'autres manifestations artistiques de tendance indigéniste telles que la photographie et le cinéma sont aussi développées7(*).

Après la Révolution mexicaine, l'indigénisme pénètre les arts plastiques péruviens de manière généralisée, mais dans la littérature, il est encore circonscrit à la zone andine et privilégie un genre : la poésie. La deuxième vague indigéniste regroupe ainsi une génération de poètes de Cusco issus de l'avant-garde postmodernisme : Luis Nieto Miranda, Gamaliel Churata et Mario Florián. Le mouvement indigéniste Resurgimiento est fondé à Cusco en 1926 et sa première action est l'organisation d'une « Cruzada por el Indio ». Les théoriciens les plus réputés de l'indigénisme national y sont rassemblés dont l'historien Luis E. Valcárcel et le sociologue José Uriel García, professeurs à l'université San Antonio Abad del Cusco. A l'indigénisme raciste que Valcárcel prône dans son Tempestad en los Andes (1927), s'oppose l'andinisme d'Uriel García qui, dans El nuevo indio (1930), considère l'indigène non pas comme un groupe ethnique mais comme entité morale. Ces thèses seront reprises par José María Arguedas qui les fera connaître dans le monde entier.

Cependant, la littérature de Cusco, dont l'importance a été déterminante dans la première moitié du XXème siècle, connaît un certain déclin pendant plus de deux décennies. L'indigénisme qui ne fait que se mordre la queue depuis longtemps s'engage dans une dérive chauvine. Une littérature qui semble privilégier la tradition orale et le conte se fait jour grâce à des écrivains jusqu'alors peu connus tels que Sueldo Guevara et Raúl Brozovich. Cependant, leurs intéressants travaux, qui n'ont pourtant pas la charge idéologique de l'indigénisme, resteront sans suite. Depuis, de nombreux travaux ont été publiés, l'indigénisme n'a pas abandonné complètement la plupart de ces oeuvres mais une nouvelle vision commence à s'instaurer et Cusco n'apparaît plus seulement liée aux questions d'ordre racial ou historique. Son atmosphère de plus en plus ouverte au monde par les communications et le tourisme est observée avec grand intérêt par le pays et constitue un cadre unique non seulement pour la création littéraire, mais aussi pour les arts plastiques, le cinéma et la photographie.

1.1 Fin de la dualité néo-indigénisme, néoréalisme.

Au Pérou, il était fréquent entre les années cinquante et les années quatre-vingt, de diviser le champ de la narration (et d'autres genres) en un secteur indigéniste, intéressé par le monde andin et les transformations que celui-ci subissait, et un secteur néoréaliste qui avait comme cadre la ville et les bidonvilles des alentours, et qui choisissait comme protagonistes les personnages marginaux de la société urbaine.

Depuis les années cinquante, une grande masse d'habitants de la province, entassée dans des bidonvilles, modifia le visage de la capitale socialement, économiquement et même artistiquement.

L'indigénisme du début du siècle -le protoindigénisme de Vargas Llosa-, opposé à l'hispanisme et influencé par le naturalisme français et le positivisme, s `est effacé lentement. Or, un nouvel indigénisme dont l'objectif n'est plus la protestation social ni la dénonciation de la difficile situation de l'indigène prend forme. Confronté à la nouvelle réalité, cet indigénisme agit pour le renouvellement des liens avec le monde andin.8(*)

Los ríos profundos (1958) d'Arguedas marque le début de cette période où le questionnement permanent sur la façon et la difficulté de conjuguer un monde en évolution et de le sortir de son régionalisme pour l'inscrire dans la littérature mondiale allaient être une préoccupation constante.

Après la mort d'Arguedas, Manuel Scorza prend le relais. Son roman La Guerra silenciosa jouit d'un grand succès qui lui permet d'accéder à la reconnaissance internationale.

Le néo-indigénisme utilise les attributs artistiques modernes sans toutefois rompre complètement avec la tradition indigéniste classique. Après Arguedas et Scorza, Edgardo Rivera, Eleodoro Vargas Vicuña et Cronwell Jara témoignent de l'effacement progressif de la ligne de séparation entre ce type de littérature et le néoréalisme urbain.

Le néoréalisme urbain, un type de littérature plus expérimental et moderne, s'intéresse aux changements de la ville et les phénomènes d'immigration, de pauvreté et de violence de l'époque. Lima est le sujet central de cette narrative. Des écrivains tels que le groupe Palermo, dont Julio Ramón Ribeyro est l'un des meilleurs représentants, produisent des oeuvres capitales dans la littérature péruvienne pendant deux décennies.

Entre les années cinquante et soixante-dix, les deux courants de création développent un travail complémentaire, chacun avec son propre monde référentiel. La littérature de cette étape a une image duale dont les deux faces peuvent s'articuler sans problèmes.

Pourtant, à partir des années quatre-vingt, cette cohabitation bien délimitée est bouleversée.

Après le retour à la démocratie marqué par l'élection de Fernando Belaúnde en 1980, la vie sociale et politique du pays subit une sorte de désintégration.

Le pays avait vécu sous le gouvernement des Forces Armées (1968-1975) un « néo-indigénisme d'Etat »9(*) qui prônait le nationalisme et prenait l'Indien comme symbole du peuple péruvien. Le système socio-économique avait été commotionné par des transformations radicales telles que la réforme agraire et le contrôle des grandes entreprises par l'Etat. Le retour à l'état de droit n'est donc pas des plus calmes.

En 1979 le Sentier Lumineux fait son apparition en Ayacucho, ville de la sierra et commence son action terroriste sans attirer une attention particulière des médias.

Cette guerre qui durera dix ans et qui plongera le pays dans la violence et la crise économique les plus dures de son histoire, n'éveillera l'intérêt national qu'en 198310(*). Un nouveau visage du Pérou apparaît et le terrorisme qui a, depuis longtemps, fait son travail, pousse de grandes masses d'habitants au déplacement, à la migration, phénomène déjà commencé à partir des années cinquante.

La société en est bouleversée, dans les grandes villes le paysan, l'intrus, devient un fondateur, c'est lui qui construit la nouvelle ville et qui forge une nouvelle image de soi et de son entourage. Le processus de « cholification » est en marche et une nouvelle culture mi-urbaine, mi-rurale tend à s'imposer à travers de pratiques économiques telles que le commerce informel, des expressions culturelles (notamment la musique) et les médias, particulièrement la radio et la télévision. La migration fait du pays un ensemble hétéroclite et déstructuré, les nouvelles circonstances obligent à s'adapter et à réviser toute classification.

Dans cette culture hybride submergée dans la violence, la littérature trouve de nouveaux éléments de création. L'analyse du nouveau panorama et des racines de la violence terroriste oblige à tourner la vue vers le monde andin et à essayer de le comprendre. Le néo-indigénisme et le néoréalisme urbain sont révisés. Aujourd'hui, ils n'ont plus de signification réelle car ce qui existe est un ensemble chaotique et intense. Des éléments thématiques ou formels qualifiés autrefois de purement indigénistes franchissent la ligne et se mélangent aux aspects urbains et vice versa.

Le néo-indigénisme circonscrivait les arguments et les personnages à un territoire spécifique, à un paysage et à certaines formes organisatrices ayant rapport strictement à la vie paysanne. Ceci rendait impossible le rapport entre le champ et la grande ville par la conception généralisée de ces deux mondes comme étant antagoniques. Le changement du mode de vie influence naturellement la littérature.

Vers la moitié des années 1980 deux lignes opposées dominent la narration péruvienne, l'une moderne et cosmopolite et l'autre intéressée uniquement à la réalité du pays.

Un néo-indigénisme renouvelé -l'indigenismo-2 de Mirko Lauer-11(*) illustre le statut du monde indigène dans un contexte socio-politique entièrement différent : celui de la violence.

La disparition de la dichotomie qui faisait la spécificité de l'indigénisme, disparition prédite par Sebastián Salazar Bondy, n'est pas loin d'être une réalité. Une forte crise des postulats dans les décennies passées donne comme résultat une superposition de nouvelles images souvent très conflictuelle. Du conflit de ces images faibles aucune ne paraît avoir l'hégémonie et le champ littéraire en rend compte.

Antonio Cornejo Polar affirme à ce sujet que le néo-indigénisme, qui fondait sa légitimité dans l'espace andin, s'est désterritorialisé profondément. Il cite comme l'un des exemples les plus clairs, le roman Patíbulo para un caballo de Cronwell Jara.

Ce qui donne la particularité à ce roman est le fait que l'histoire ait lieu à Lima, dans un quartier marginal ; l'histoire raconte les événements qui conduisent à la formation d'une barriada. La loi, le regard de la société et les drames personnels sont mis en scène dans un mélange hétérogène de contenus andins, criollos, afro-péruviens, et de la haute culture occidentale. Dans la narration confluent la sagesse populaire et l'académique mais cela n'arrive pas vraiment à se consolider dans un symbole totalisateur. L'impression qu'on a c'est que la narration cherche à montrer cette atomisation de la réalité, encore plus que le signe majeur de cette réalité est son caractère changeant, éphémère et aléatoire.

Le morcellement de la réalité confronte le lecteur aux mélanges : les personnages sont andins mais aussi de la côte, ils sont ruraux mais aussi urbains, provinciaux mais aussi de la capitale. On est donc face à ce que l'on appelle métissage.

Or le problème face auquel on se trouve est que l'idée de métissage est aussi en crise. Quelques années auparavant les phénomènes socioculturels pouvaient être expliqués grâce à l'idéologie du métissage si bien que l'analyse était simplifié. Le héros de cette formule idéologique avait été l'Inca Garcilaso de la Vega, le premier métis, le premier péruvien à avoir réussi dans la fusion harmonique de ses deux racines. Néanmoins, avec tout son contenu aristocratique, la figure de Garcilaso, fils d'un noble et d'une princesse, n'était pas celle d'un métis quelconque ; sa nouvelle image est aujourd'hui celle d'un être angoissé, victime de conflits non résolus : le besoin d'harmonie et la condamnation à l'impossibilité de celle-ci12(*).

La violencia del tiempo (La violence du temps) de Miguel Gutiérrez est un autre cas encore plus problématique. Ce roman raconte l'histoire de la famille du narrateur édifiée sur un péché originel : le viol de la mère par le conquistador. Le destin du lignage sera marqué par ce fait, et la seule façon d'effacer la honte consistera en exterminer la descendance métisse et donc maudite.

Contrairement à Gutiérrez, Edgardo Rivera Martínez, dans son País de Jauja (1993) présente un métissage idéalisé. L'histoire du roman se développe à Jauja, dans les Andes centrales du Pérou ; le métissage ne constitue pas ici une condition problématique, c'est une réalité déjà constituée que l'on accepte naturellement. L'auteur réalise un travail d'exploration des possibilités de transculturation entre la société métisse et les valeurs de la société occidentale entre le XIXème et le XXème siècle.

Puisque l'indigénisme, l'hispanisme, le néo-indigénisme et le néoréalisme urbain n'ont plus de signification réelle, on peut affirmer que le champ littéraire a cessé d'être régi par la hiérarchisation et l'organisation d'autrefois.

On est face à un nouvel espace littéraire, profondément dispersé, sans organicité et sans hégémonies. Ce qui existe est « une belligérance vaste et emmêlée entre diverses périphéries, chacune avec leurs propres postulations et avec un pouvoir fugace et aléatoire sur des petits espaces culturels. »13(*)

La vague du libéralisme qui envahi toute l'Amérique latine prône la nécessité d'une modernisation de racine, et ce changement est en train de recomposer l'espace littéraire et culturel du pays.

Face à ce désir de modernisation, deux grandes postures se sont emparées du milieu culturel, l'une d'elles en faveur de l'innovation, et le pari pour la modernité, et l'autre, plus conservatrice qui est en quelque sorte encore liée à la tradition néo-indigéniste.

1.2 Cusco, entre l'incanisme et le cosmopolitisme.

Une nouvelle dynamique s'est emparée de Cusco dans les trente dernières années grâce à l'interaction de deux phénomènes : l'idéologie incaniste14(*) et le tourisme.

L'incanisme pourrait trouver ses origines dans Los Comentarios Reales de los Incas de l'Inca Garcilaso de la Vega, premier récit qui présente l'empire du Tawantinsuyu de manière (aujourd'hui on le sait) idéalisée. D'autres oeuvres ont naturellement suivi cette idéologie et l'ont renforcée et incorporé à l'imaginaire social.

De même, le tourisme qui n'est pas un phénomène récent donné à la ville ces dernières années, un certain caractère cosmopolite. Cette disposition à rassembler des personnes de plusieurs origines et à subir des influences des nombreux pays commença au XVIIIème siècle, époque à laquelle des célèbres voyageurs tels que Humboldt ou Darwin visitèrent Cusco pour profiter de la géographie et de la tranquillité de la zone.

L'incanisme est une idéologie revendicatrice qui fait partie du mouvement indigéniste. L'incanisme considère le Tawantinsuyu comme un état modèle de bien-être, un empire de caractère socialiste. Dans ce « paradis », la terre appartenait à toute la population et elle était redistribuée selon les nécessités de chacun, les tributs bénéficiaient toute la communauté, l'état protégeait ses citoyens et l'aristocratie contribuait à la prospérité générale.

L'incanisme et l'indigénisme ont contribué à développer dans la population de Cusco et de la région un sentiment d'empathie envers les victimes de la domination (l'Inca ou l'indigène actuel selon ces idéologies), ce qui a converti la région en terrain fertile pour l'apparition de mouvements sociaux de proteste (la gauche est ici l'orientation politique d'acceptation majoritaire).

L'incanisme agit aussi en renforçant l'image que la population locale se fait de Cusco. L'habitant rural et urbain a une vision brillante de sa terre ; le régionalisme et ce sentiment de fierté adoucissent l'impact que des problèmes tels que le terrorisme, la corruption, la pauvreté, la contamination, le chômage, et tant d'autres a dans le reste du pays.

Dans les dernières décennies, l'idéologie incaniste est intervenue à tout niveau, le premier d'eux, le langage. L'incanisme prône l'apprentissage et le parler d'un quechua raffiné et culte, nettement différent de celui parlé par les indigènes monolingues15(*). Le fait de parler quechua est un motif d'orgueil car l'habitant se découvre favorisé par rapport aux habitants monolingues de la côte.

Cependant, cet orgueil est souvent accompagné de préjugés face aux indigènes contemporains. Si les Inca sont admirés, ses descendants sont parfois considérés ignorants, paresseux et alcooliques.

L'incanisme s'exhibe aussi de manière symbolique. L'exemple le plus frappant est le débat sur la façon correcte d'écrire le nom de la ville. « Cuzco », la forme castillane utilisée dès la fondation espagnole de la ville est refusée par son orthographie trop proche de l'espagnol. La seconde forme, Cusco, es celle d'usage courant et officialisée par les institutions régionales. « Qosqo », la troisième forme d'écrire le nom de la ville, répond au désir de récupérer la prononciation quechua et fut d'usage officiel entre 1990 et 1992. Evidemment cette dernière écriture est celle dont les incanistes se servent par son authenticité indigène.

L'incanisme se manifeste aussi à travers de nombreuses représentations visuelles. Le drapeau du Tawantinsuyu est officialisé et utilisé dans toute cérémonie comme le symbole de l'incanisme. L'architecture inca est objet de révérence publique : soigneusement restaurée et surveillée en permanence, la loi interdit son changement. Le style architectonique néo-inca envahit les rues et bâtiments du centre ville avec des monuments aux gouvernants inca, des fresques et des décorations, la plupart d'entre eux d'une esthétique douteuse.

Les habitants de Cusco, conscients de la valeur du patrimoine inca, l'exaltent à l'extrême en détriment du patrimoine colonial, également intéressant, mais commun à d'autres villes du continent et donc dépourvu du caractère unique.

Les musées reflètent aussi l'incanisme16(*), continuellement visités par les étudiants de l'école primaire et secondaire, contribuent à renforcer l'incanisme e indigénisme transmis à travers les textes d'histoire du Pérou.

Des cérémonies publiques telles que l'Inti Raymi sont les démonstrations les plus évidentes de l'incanisme17(*). Des fêtes telles que le Corpus Christi ou le Cruz Velacuy (veillée de la croix) sont des rituels de participation massive où le composant andin et inca est revendiqué sur le composant espagnol. Conçues comme des expressions d'affiliation collective, ces festivités marquent le caractère dual de la société et la culture de Cusco.

Bien qu'une grande partie de ces manifestations ait été créée pour un public local, aujourd'hui est de plus en plus destinées aux touristes.

Si le tourisme du XIXème siècle était occasionnel et élitiste, le tourisme en sens moderne commence à partir de la découverte de Machupicchu en 1911. Des publications telles que la National Geographic diffusent cet événement et, vers 1920, les premiers guides de voyages sont publiées. La ville reste pourtant de difficile accès jusqu'aux années soixante, où les premiers vols rendent possible l'arrivée de grands groupes de visiteurs. Cusco acquiert la réputation du centre de spiritualité et paix dans cette décennie de révoltes. Le tourisme de ces années connaît ainsi d'abord l'arrivée massive des hippies et de mochileros, jeunes voyageurs à budget réduit qui peuvent rester dans la région pendant des mois et ensuite du tourisme massif qui fait augmenter le nombre de vols à trois par jour.

Si en 1963, le nombre total de voyageurs était de 35,767, en 1986 il augmente jusqu'à 144,000, chiffre qui descend suite aux premières attaques terroristes, à 54,000 touristes en 1991. Avec la chute du mouvement séditieux, Cusco vécut une explosion touristique inattendue, en 1995, le nombre de touristes est de 183,000 en 1996, le gouvernement annonce le chiffre record de 600,000 touristes arrivés au pays. Les problèmes politiques et divers font que ces quantités soient très variables, les attentats du 11 septembre ont ainsi frappé le tourisme du pays et obligé aux acteurs économiques de varier leurs marchés. Aujourd'hui, le tourisme à Cusco est principalement européen et l'offre ne se borne plus au tourisme culturel mais aussi au tourisme écologique, mystique et d'aventure.

Malgré ses différences, ces phénomènes agissent de manière complémentaire. Le tourisme s'appuie économiquement dans l'incanisme18(*).

Le tourisme s'est aujourd'hui diversifié tout comme les images de la ville. Les jeunes pour la plupart, cherchent le tourisme d'aventure (randonnée, trekking, parapente, kayak, escalade et autres), l'écotourisme (voyages à la forêt ou aux réserves naturelles), le tourisme mystique (visite des lieux énergétiques, diverses cérémonies religieuses andines) où simplement la fête (l'ambiance nocturne de la ville est réputée). Ces formes de tourisme sont cependant liées directe ou indirectement aux thème inca.

La culture inca à travers le tourisme contribue à l'économie. Aux yeux de l'habitant de Cusco, la culture inca n'est plus seulement celle d'une société utopique du passé, au présent, elle se constitue en tant que soutien économique et source de reconnaissance. Le tourisme en tant qu'activité économique agit donc, en renforçant, en validant et en valorisant économiquement l'idéologie incaniste. Celle-ci devient en même temps une idéologie de fierté et de filiation régionale et aussi une marque stratégique pour vendre la tradition inca en tant que service de consommation pour le visiteur national et étranger19(*).

Max Hernández donne une intéressante explication psychanalytique de ces deux phénomènes dans la conscience de l'individu. La modernité, dit-il, apparaît en occident sous la forme d'un narcissisme hypertrophique, et dans le tiers monde le conflit que la modernité génère ont créé un état des choses qui mène soit à l'affirmation d'une conscience ethnique passionnée, soit à l'exhibition de formes idéologiques basées dans un « exécrable cosmopolitisme »20(*).

L'indigénisme et ses variations plus radicales, dont l'incanisme, ainsi que le cosmopolitisme et des phénomènes qui l'accompagnent tels que le bricherismo sont ainsi des symptômes qui cachent la crise du sujet.

1.2.1 Antécédents.

Avec l'arrivé des espagnols en 1532, Cusco perd son caractère de « nombril du monde », le centre du cosmos inca n'a plus d'importance pour le nouveau pouvoir. En 1535 la ville de Lima est créée et la totalité des organes administratifs s'y installent. Ceci est le point de départ de l'hégémonie politique et économique de la côte sur le reste du pays, et notamment la sierra. Socialement, ce changement se déroulera de façon plus complexe et moins radicale.

A l'époque coloniale, Cusco occupe encore une place privilégiée au sein de la Vice-royauté. La Cédule Royale émise à Madrid en 1540 déclare à Cusco « Première ville et premier vote de toutes les villes et villages de la Nouvelle Castille »21(*).

La position géographique de la ville s'avère être stratégique dans les domaines économique et commercial parce que Cusco est l'axe du « circuit de l'argent » qui comprend les mines du sud du Pérou, la Bolivie et le port de Buenos Aires, une source vitale pour la vice-royauté.

Une grande partie de la noblesse inca habite à Cusco jusqu'à sa disparition et pendant ce temps exerce encore une certaine influence sur les décisions du gouvernant, notamment en relation aux droits et normes qui déterminent la vie des indigènes.

En 1598, les jésuites fondent un séminaire qui ouvrira les portes à la postérieur création d'une des premières universités du continent.

Cusco, en tant que point de convergence des quatre régions inca, et carrefour des chemins qui y mènent, est le lieu où les mouvements et tentatives de rébellion face à la domination espagnole se produisent. L'antisuyo ou la jungle, est la parfaite cachette pour les Inca vaincus qui planifient à plusieurs reprises des actions militaires telles que la résistance des incas de Vilcabamba, initiée avec la mort d'Atahuallpa et finie en 1572 et la rébellion de Túpac Amaru II entre 1780 et 1781. Aux débuts du XIXème siècle, la noblesse inca est presque éteinte mais la ville est encore la scène des mouvements émancipateurs d'Aguilar y Ubalde en 1805 et Mateo Pumacahua et les frères Angulo en 1814.

Dans la lutte pour l'indépendance, dirigée fondamentalement par les criollos établis sur la côte, il y a une absence de bases fortes pour créer une nation intégrée et juste pour tous ses habitants. Le mouvement indépendantiste criollo, est marqué par son caractère fortement élitiste et urbain.

L'établissement de la République oblige le gouvernement à prendre des mesures particulièrement conservatrices pour se consolider. Le centralisme fait des ravages et les frontières avec d'autres Etats son fermées. Les circuits économiques qui avaient si bien fonctionné pour la Colonie sont désarticulés.

Dans son désir de rivaliser avec l'Europe, l'Etat concentre ses efforts de développement dans la capitale et empêche progressivement celui des régions intérieures du pays. Le cas des Andes est particulier car la géographie favorise l'isolement des villes.

Après une période de forte industrialisation qui avait consolidé l'économie des villes de l'intérieur, les marchés sont ouverts indistinctement à l'importation de produits hors du continent américain. Cela détermine la faillite de nombreuses industries textiles (obrajes) dans la sierra. Cette mesure, néfaste pour les économies régionales, marque le début de la décadence des villes de l'intérieur et Cusco en est le meilleur exemple.

L'énorme chute démographique de Cusco observée dans le XIXème siècle et aux débuts du XXème siècle par rapport à 1532, démontre à quel point son importance pour le pays et le gouvernement avait diminué. De 300 000 habitants en 1532, la ville avait passé à 12 000 en 1912.

De nombreux documents de l'époque laissent imaginer Cusco comme une ville obscure, fétide et lugubre, caractérisée par la bigoterie de sa société. Paradoxalement, c'est dans ce milieu où le courant indigéniste de Cusco se développe, accompagné d'un fort anticentralisme et d'une revendication de Cusco dans l'histoire nationale.

A partir de ce moment un sentiment de fierté généralisé prendra la forme d'un courant social et artistique : el cusqueñismo.

1.2.2 La ville et sa nouvelle vision d'elle-même.

En 1950, un terrible tremblement de terre laisse Cusco presque détruit et ceci attire l'attention des propres habitants et du reste du pays. Le processus de reconstruction oblige à un rassemblement des forces locales et une remise en question semble inévitable. Le processus de reconstruction de la ville détermine les bases de son développement et marque sa première modernisation.

Les discours indigéniste et cusqueñista déjà existants sont renforcés par la généralisation et l'approfondissement des études andines22(*). La présence du tourisme s'accroît et cet ensemble sert à stimuler une importante valorisation de l'entourage.

Dans les années soixante, des grandes mobilisations paysannes dans les vallées orientales de Cusco appellent l'intérêt du pays, préparant ainsi la région à sa future condition de terrain de lutte politique. Plus tard, dans les années soixante-dix, Cusco devient le siège des grandes fédérations de travailleurs urbains, paysans et étudiants et sa population confirme ses préférences politiques de gauche.

Dans la seconde moitié du XXème siècle, la population de Cusco se transforme en volume et composition. Une grande partie de l'élite intellectuelle et économique se déplace vers Lima et les phénomènes généralisés de la migration rurale, l'explosion démographique et la diminution du taux de mortalité touchent aussi cette ville. Le nombre d'habitants de Cusco est multiplié.

Après douze ans de dictature militaire, le pays rentre sur le terrain démocratique tout en ayant souffert de grands changements tels que la Réforme Agraire de 1969.

Vers 1980, avec la vague terroriste du Sentier Lumineux, la tension économique, sociale et politique explose et engendre une situation de crise totale. La violence et la répression qui en résultent n'atteignent pas la ville de Cusco de façon considérable mais la région en souffre et la misère se répand dans les alentours. La migration augmente de manière vertigineuse, particulièrement vers Lima, où tous les services de l'Etat étaient concentrés et vers la fin des années quatre-vingt, la violence envahit la capitale qui devient alors le centre du chaos.

En 1991, la crise du Golfe Persique se répercute très négativement dans l'économie du pays qui est de nouveau frappé par l'épidémie du choléra, les caractéristiques de cette maladie font que la côte soit la seule région affectée et que le sud andin connaisse une certaine tranquillité.

La proximité de Cusco et de la campagne fait que la ville trouve facilement des moyens pour s'approvisionner sans risque. Le choléra n'apparaît pas dans la ville mais provoque la forte diminution du tourisme. De nombreux hôtels, agences de voyages et restaurants ferment leurs portes pendant ces années.

Cependant, Cusco continue à être la destination favorite du tourisme national et dans le pays, cette ville devient l'un des derniers endroits de calme et de plaisir. Les habitants de Cusco ont l'impression de vivre dans un endroit privilégié.

En 1992, le pays est la scène du chaos, de la maladie et de la crise généralisée. Le gouvernement de Fujimori proclame un auto coup d'Etat et ferme le Parlement. A Lima on observe tous les jours l'explosion de voitures piégées qui terrorisent la population, le même panorama se reproduit dans les zones d'émergence. La capitale souffre à cause de la destruction des tours de haute tension et doit supporter des rationnements d'énergie et d'eau.

Dans la même période, la politique du gouvernement municipal de Cusco est orientée vers l'embellissement de la ville. Les oeuvres de construction civile dotent les zones marginales d'eau et d'énergie.

Le cusqueñismo est la principale caractéristique de ce gouvernement local, il stimule aussi la participation aux « Fêtes de Cusco »23(*). La population trouve dans ces festivités et dans le nouveau visage de la ville une source de satisfaction et un exutoire au désespoir.

En 1992, de grands événements commotionnent Cusco et le pays. Au niveau local, la célébration du Tricentenaire de la fondation de l'Université San Antonio Abad, principale université de la région, centre culturel de grande importance pour les habitants de Cusco et berceau des courants de pensée qui ont dominé le pays dans le passé, mobilisent la population entière.

En septembre de la même année, le dirigeant du Sentier Lumineux est capturé, le mouvement subversif est durement affecté mais la population civile vit dans la peur d'une riposte violente.

La commémoration du Cinquième centenaire de l'arrivé des Espagnols en Amérique n'éveille pas de réactions importantes de la population. Un groupe d'intellectuels issus de l'indigénisme et dans leur majorité professeurs à l'université nationale en sciences sociales, décident d'appeler cette date, « le centenaire de l'invasion espagnole » et de nombreux documents et articles de protestation sont publiés24(*).

La grande effervescence du cusqueñismo commence en 1991 pour être, en 1992, un sentiment généralisé qui dure jusqu'en 1994. Aujourd'hui les festivités de Cusco occupent une place importante dans le calendrier annuel mais le cusqueñismo semble être plus stable et moins débordant.

Pour les habitants d'aujourd'hui, Cusco n'est plus seulement un espace historique, archéologique ou de fête ; la politique indigéniste, l'arrivée du tourisme et la prospérité de la ville au milieu de la crise généralisée ont fait de cet endroit un ensemble éclectique qui constitue une nouvelle source d'images sur lui-même et sur sa société.

En réponse au centralisme, les villes régionales, dont Cusco, ne voient plus en Lima le modèle idéal de vie. Aujourd'hui ce sont les pays étrangers, et particulièrement les Etats-Unis qui attirent l'attention.

Le second phénomène de migration cette fois-ci économique a fait qu'un grand groupe de personnes, spécialement des professionnels25(*) soit obligé de chercher de meilleures possibilités de vie à l'extérieur. Le regard est maintenant posé sur l'espace étranger et c'est au travers les yeux de l'étranger, une sorte de miroir, que la société se construit une auto-image.

1.3 Nouvelles manifestations littéraires dans le Sud du pays.

Aujourd'hui, les frontières du néo-indigénisme et du néoréalisme ayant disparu, la scène est ouverte pour les villes de l'intérieur du pays et la récupération des voix des marges. Les écrivains péruviens montrent de moins en moins de désir régionaliste et leur littérature cherche de nouveaux cadres comme une réponse à la progressive décentralisation culturelle que le pays expérimente.

Un mouvement littéraire est ainsi initié à Arequipa vers la fin des années quatre-vingt par le poète et promoteur culturel Alonso Ruiz Rosas. D'autres poètes tels que Patricia Alba, Odi Gonzáles, Oswaldo Chanove et Misael Ramos s'agglutinent autour des magazines Omnibus et Macho Cabrío et la « República de los poetas » regroupe les écrivains les plus importants du pays dans des activités destinées à diffuser la littérature régionale, une série de lectures littéraires et d'atéliers d'écriture redonnent du souffle à l'activité culturelle du Sud péruvien.

La littérature de tendance cusqueñista prolifère à la même époque, sa thématique est présente dans presque toutes les publications faites par la Municipalité ou l'université de Cusco. Un nombre croissant de touristes arrivent à Cusco à la recherche d'expériences mystiques et prodigieuses promises dans les brochures et guides de voyage. La région y est présentée comme une source inépuisable de magie et d'énergie extraordinaire. De nombreux récits littéraires ou guides pour des voyages initiatiques dans lesquels ce stéréotype est renforcé ont été publiés.

A partir de 1986 la narration andine augmente considérablement sa production, fortement influencée par les événements tragiques issus de la subversion (aussi bien du Sentier Lumineux que du Mouvement Túpac Amaru) ses récits offrent des points de vue et des traitements divers sur le sujet. Les auteurs d'origine provinciale sont ceux qui s'occupent le plus du thème de la violence politique mais l'acceptation nationale est faible. Selon Mark Cox, le goût et le marché encore faibles seraient à l'origine de cette situation plus que la qualité même des travaux.

L'anthologie El cuento peruano en los años de violencia26(*) aborde le sujet de la violence politique dans les Andes et l'auteur signale qu'il y a un groupe d'écrivains qui commencent à produire à partir de l'expérience de la guerre subversive. Parmi les écrivains réunis, Dante Castro, Luis Nieto Degregori, Enrique Rosas Paravicino et Jaime Pantigoso Montes, tous nés à Cusco montrent une claire influence de l'indigénisme, mais comme Cox l'affirme, la narration andine qui s'occupe du thème de la violence est un trait de plus dans la littérature péruvienne actuelle.

Néanmoins, au-delà des aspects thématiques, ces modèles narratifs nous parlent aussi de la fugacité de ses messages. Ils constituent des codes expressifs marqués par leur condition éphémère, c'est-à-dire que dans leur propre forme ils communiquent une vision du désespoir qui coïncide avec celle dont leurs arguments parlent.

Une nouvelle ligne narrative apparaît pour enrichir le panorama de la prose de fiction : le récit historique, dont Señores destos Reynos (1994) de Luis Nieto Degregori27(*) (1955) est un exemple intéressant. Nieto réalise une vaste recherche historique sur les événements les plus importants de l'époque coloniale, pour construire dans une prose élégante, des univers où l'influence néo-indigéniste est évidente. D'autres écrivains comme Enrique Rosas Paravicino28(*) (1948) et Jaime Pantigoso s'intéressent aussi à cette voie.

En revanche, la narrative réaliste d'Oswaldo Chanove29(*) (1953) et Mario Guevara30(*) préfère s'éloigner de la tradition, thématiquement dans le cas de Guevara et aussi formellement dans le cas de Chanove.

En effet, Chanove, qui s'initie dans le monde de la littérature à travers la poésie, démontre un fort expérimentalisme ; ceci avait déjà surpris dans une poétique nationale dont les signes dominants étaient la pluralité et la dispersion. Ses premières publications poétiques étaient caractérisées par un fort iconoclasme qui pourrait trouver son origine dans le désenchantement politique et social. Son travail narratif en rend évidemment compte et l'attention est attirée par l'influence d'autres arts, en particulier le cinéma et la musique. De même, il y a une revendication de ce qui est banal, de la production des mass média, la culture pop et les clichés.

C'est alors dans un contexte littéraire individualiste, hétérogène et critique envers l'idéologie du passé où l'écrivain traduit la mise en question permanente de l'image de soi. Qui suis-je ? semble être la question sous-jacente dans la plupart des textes, et puisque cette question n'a pas de réponse, l'écrivain se retourne vers l'autre.

2. L'image de l'étranger (du mot à l'image).

Il est connu que l'image est une représentation verbalisée qui ne reflète pas la réalité mais un ensemble d'aspects basiques d'elle-même. Nous savons aussi que grâce à ces traits basiques l'homme peut la saisir de façon simplifiée, il s'investit d'une certaine assurance et agit en conséquence.

L'image fait partie de la constitution d'une conception du monde. Cette conception étant assimilée par l'éducation et par la société, on peut affirmer que l'image est l'une des façons dont l'homme apprend. L'homme essaie ainsi de se former une image lucide et simplifiée du monde pour surpasser celui de l'expérience en essayant de la lui substituer31(*).

L'image littéraire reprend et récrit ces interprétations verbalisées que l'homme fait sur sa perception de l'univers. Souvent légitimée ou réfutée, l'image littéraire peut servir à transmettre des idéologies parce qu'elle révèle les fonctionnements de la société

Dans les deux oeuvres étudiées, nous verrons comment les images de l'étranger sont construites et combien elles répondent à des considérations sociales, historiques et idéologiques.

2.1 L'étranger, étymologie et institutions.

Deux mots latins pour désigner l'étranger : « hospes » et « hostis ».

La dualité est le signe de l'étranger. L'étranger est l'hôte et l'ennemi.

Hospitalité et hostilité peuvent alors bien définir les sentiments à l'égard de l'Autre. L'étymologie des mots révèle trois acceptions : a) personne qui accueille, b) personne accueillie et dans ce dernier sens, c) étranger32(*). Plus tard, « hostis » acquiert une quatrième acception qui lui assigne la valeur d'« ennemi ». Curieux glissements sémantiques qui mettent en rapport direct celui que nous jugeons digne de notre hospitalité, celui que nous signalons comme étant différent par son origine lointaine et celui envers lequel nous éprouvons une franche hostilité.

Emile Benveniste, écrit dans un article consacré au monde étymologique de l'esclave en latin et en grec :

« [...] l'étranger est nécessairement un ennemi - et, corrélativement, [...] l'ennemi est nécessairement un étranger. C'est toujours parce que celui qui est né au dehors est a priori un ennemi, qu'un engagement mutuel est nécessaire pour établir, entre lui et EGO, des relations d'hospitalité qui ne seraient pas concevables à l'intérieur même de la communauté. Cette dialectique [...] joue déjà dans la notion de philos. [dans la Rome des premiers âges] Les rites, les accords, le traités, interrompent ainsi cette situation permanente d'inter-hostilité qui règne entre les peuples ou les cités. »33(*)

Mais l'étymologie peut nous conduire encore à d'autres réflexions intéressantes. Le mot « extranjero » dérivé du latin  exter (du dehors) et extra (hors de) établit un lien vers les catégories spatiales. Un étranger l'est donc parce qu'il s'est déplacé dans l'espace. Et si en latin « dehors » se dit extra et « près » se dit propre, l'extraneus devient l'im-propius et s'oppose à propius. La langue française, pour qui le propius est « le proche » ou « l'adéquat », lui accorde aussi l'acception de « propre », ce qui est en espagnol « limpio ». L'impropius est ainsi « l'inadéquat », « le non proche », « l'impropre », « el sucio ». L'étranger devient, grâce à ce réseau sémantique, « le sale ».

La notion castillane « limpieza de sangre » comprend en soi la polysémie des mots « propre » et « impropre » et quand on parle de pureté de sang on pense immédiatement aux mots « casto »34(*) et « castizo »35(*), tous les deux dérivés du latin castus (pur, vertueux, chaste).

Comme on peut l'observer, l'étymologie des mots liés à l'étranger est un point de départ intéressant pour la réflexion. L'analyse des conceptions occidentales sur l'étranger que le lexique latin et ses glissements sémantiques évoquaient peut nous permettre d'éclairer le sens présent du mot.

2.1.1 Inka Trail et Señores destos Reynos, deux textes imagotypiques.

Daniel-Henri Pageaux a bien signalé que l'image est un langage parce qu'elle intervient dans un processus de communication (auteur et lecteur étant alors émetteur et récepteur). Le choix délibéré d'une image de l'étranger dans un contexte précis (dans ce cas-ci celui du Pérou contemporain), révèle les rapports qui existent entre le Je et l'Autre36(*). Dans notre étude, la fonction de l'image de l'étranger est donc celle de révéler les rapports entre le métis d'aujourd'hui, l'indigène et le visiteur étranger. L'image de l'étranger a, dans la terminologie de Barthes, une « fonction-signe ».

Inka Trail et Señores destos Reynos sont des textes imagotypiques parce qu'ils peuvent être interprétés (décodés) par le public auquel ces oeuvres sont dirigées. Leur public lecteur connaît totalement ou partiellement le contexte culturel auquel les livres font référence. Il connaît aussi le vocabulaire utilisé et il peut facilement interpréter l'image de l'étranger.

Le langage utilisé par les auteurs est susceptible de générer des réflexes sémantiques plus ou moins univoques. A l'aide de mots-clés, authentifiés par l'histoire, ces textes permettent un décodage plus ou moins immédiat et le message transmis par les images de l'étranger peut aussi avoir un contenu idéologique sous-jacent. « A un moment historique donné, et dans une culture donnée, il n'est pas possible de dire, d `écrire n'importe quoi sur l'Autre », nous dit Pageaux.

2.2 Facteurs constructifs au niveau textuel.

2.2.1 Examen du lexique (Mots-clés et mots-fantasmes).

Notre analyse portera sur l'utilisation de certains mots (les mots-clès et mots-fantasmes auxquels Pageaux fait référence) dans la construction de l'image de l'étranger d'Inka Trail et Señores destos Reynos. Il faut pourtant ne pas oublier que lorsqu'il s'agit de désigner l'étranger, l'utilisation de certains mots est elle-même un signe. En effet, les mots dont chacun des nos auteurs se sert pour le désigner, ne sont pas les seuls pouvant satisfaire à cette fonction. L'utilisation de ces mots est sémantisée par leur style.37(*)

Dans Inka Trail, « gringo », est le mot pour désigner tout étranger. Ce mot péjoratif utilisé à la base pour parler de l'Américain du Nord  est, dans les oeuvres analysées, un terme d'usage généralisé. « Gringo » peut ainsi désigner aussi bien un Suédois qu'un Espagnol. Le mot « extranjero » est très rarement utilisé. D'autres variations sont aussi employées : « crudo » (cru), un mot de l'argot local pour parler de l'étranger en général qui fait référence à sa peau très blanche, comme la pâte du pain qui n'est pas cuite ; « extraterrestre » et « alien », deux mots qui signalent évidemment leur appartenance à un ailleurs lointain et à une flagrante étrangeté ; ou simplement « turista », étranger de passage, au premier abord intéressé par la culture du Je.

Si le mot « gringo » signale initialement l'Autre, une fois celui-ci intégré à l'histoire racontée, il est désigné par son prénom ou par des adjectifs faisant référence à ses traits physiques : « el viejo », « la rubia », etc. De même, l'emploi de la nationalité pour l'identification des personnages est très marqué (« el inglés », « la sueca », « la escocesa »), de façon à former ou à renforcer le stéréotype. Ce procédé est aussi utilisé dans Señores destos Reynos de façon à créer des couples oppositionnels : Inca - Espagnol, Péruvien - Espagnol, et, par extension, indien - métis.

Les personnages nationaux d'Inka Trail sont rarement mentionnés par leur prénom et apparaissent souvent dans l'incarnation de rôles ou fonctions (Manuel : « el cantinero », Víctor : « el cocinero ») contrairement à ce qui se passe avec les personnages de Señores destos Reynos, tous clairement identifiables.

Quant aux mots-fantasmes, il s'agit le plus souvent des mots en quechua qui ont un rapport avec le monde du Je. Certains de ces mots, particulièrement ceux utilisés par Nieto, servent le travail onirique et la communication symbolique. Souvent en rapport à certaines conceptions métaphysiques et philosophiques du monde andin, ces mots ne peuvent être compris qu'accompagnés d'autres mots complémentaires. Ainsi, collana, payan, et cayao symbolisent la tripartition de l'espace symbolique andin et hanan et urin, qui correspondent aux notions de haut et de bas, sont utilisés dans toute conception spatiale.

La création de l'homme selon les Incas commence par les munay, êtres faits pour l'amour. Comme ces êtres sont incomplets, les llank'aq sont créés, ces hommes faits pour le travail ne sont pas heureux. Le troisième âge correspond donc aux yachay, ceux qui savent penser et qui réussissent à harmoniser amour et travail.

L'univers andin est encore divisé en trois parties : l'ukupacha, le monde intérieur ou celui des dieux, le kaypacha, le monde extérieur ou le monde des humains et le hanaqpacha, le monde du bonheur auquel seuls les morts arrivent après un long voyage.

D'autres mots tels que runa (homme initié à la connaissance ésotérique), mallku (condor, oiseau sacré qui présage des événements), apu (dieu qui habite dans la montagne) et ayllu (groupe indigène vivant en communauté, réunit par des liens familiaux ou d'affinité) sont aussi utilisés.

Inka Trail inclut d'autres mots-fantasmes tels que : « Alita de Mosca » et « Caspa del Inca », noms qui font référence aux drogues et qui sont utilisés de façon à créer un effet exotique et à imprégner le monde du Je d'un certain mysticisme.

De même, le mot « brichero », utilisé dans les deux livres, introduit la figure du « latin lover » mystique. Le « brichero », une sorte de guide spirituel et amoureux, fait connaître les secrets de la culture andine ainsi que le « véritable » amour à une étrangère qui avait jusqu'alors fait partie d'un monde automatisé.

L'analyse lexicale nous permet de détecter aussi un grand nombre de mots pris à l'étranger, le plus souvent de l'anglais. La plupart d'entre eux correspondent à des noms de marques : Epson, Longines, Cheroquee, Pilsen, Coca-cola, Boeing, Chianti, BMW, Jack Daniels, More, Scania, Absolut ; des mots d'usage courant : « counter », « jeans », « water », « barman », « daddy », « the boss », « play », « Black label », « Rythm & blues », « Hi Fi », « Windows » ; des personnages de fiction, bande dessinée ou de séries télévisées : Garfield, Indiana Jones, William Body, Billy the kid, Enterprise, Up-Down, Kamikaze. On trouve aussi des mots hispanisés : « broder », « taper », « chef », « metro », « jatear », « sexapil » et les mots en quechua : « huayqui » ou « huayquicha », « capero », « ukukus », « saya »et « kirkincho ».

2.2.2 L'espace et l'étranger.

Le comptage des occurrences montre que du 100% des mentions des lieux spécifiques : 57% font référence à Cusco, 14% à Paris, 9% à New York, 9% à Lima, 7% à d'autres villes européennes et 4% à d'autres villes des Etats-Unis38(*).

Erreur ! Liaison incorrecte.

2.2.3 Morphologie de l'étranger.

L'étranger d'Inka Trail apparaît très rarement sous cette dénomination, des mots populaires ou encore de l'argot sont utilisés à sa place, alors que celui de Señores destos Reynos se fait le plus souvent désigner par sa nationalité :

 

Occurrences

Gringo
Turista

Extranjero

Crudo
Nationalité

Inka Trail

Señores destos Reynos

40

3

8

1

2

-

2

1

70

62

a) Saisie extérieure des personnages :

Les premiers signes de différentiation entre les personnes ont évidemment un rapport avec leur aspect physique. Dans le tableau suivant, certaines caractéristiques générales nous aideront à comprendre que l'image de l'étranger et la distance entre le Je et l'Autre, se construisent très souvent à partir des différentiations telles que la couleur des yeux ou le teint de peau.

L'étranger est, donc, clairement différenciable par son physique. Le procédé d'éloignement par le physique fait qu'aucun péruvien ne peut être confondu avec un étranger. Or, dans le groupe de personnages péruviens il est encore possible d'établir certaines différences entre les personnages andins et ceux de la côte. Cet éloignement étant trop subtil, les auteurs ont recours aux vêtements et aux traits de caractère.

Caractéristiques générales
(personnages principaux)

 
 

Yeux

Cheveux

Peau

Taille

Noirs

Clairs

Foncés

Clairs

Mate

Blanche

Basse

Moyenne

Grande

Personnages Inka Trail

Alias

Tupi

Autres Cusqueños

Memo

Arturo

Manuel

Gerardo

Autres Costeños

Helène

April

Stephen

Oliver

Autres touristes

Personnages S.d.Reynos

Parte Uno

Manco

Espagnols

Beatriz

Mariano

María Nieves

Parte Dos

Propriétaire

Fernando

Sonia

Abelardo

Laura

Gonzalo

X

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Le « brichero » est caractérisé de la façon suivante :

« Tupi Velázquez vestía de negro como fondo a un chaleco colorido con motivos prehispánicos. Coronaba su densa cabellera con el viejo sombrero de paño de José Gabriel Condorcanqui, Túpac Amaru, su antepasado inmediato. Llevaba, además, colgado en su pecho, un medallón de oro puro que le fue entregado a su padre, y al padre de su padre, y al de éste y al de éste. Su muñeca estaba ceñida por un lazo tejido por un artesano semiciego, implacable en cada puntada. »39(*)

« ...cabello largo, sombrero Túpac Amaru, chaleco de Taquile y camisa de bayeta... »40(*)

- Nationalité de l'étranger.

L'analyse des deux livres nous permet de détecter une grande diversité de personnages. L'étranger y est en grand nombre. De la soixantaine de personnages d'Inka Trail, 10 sont des personnages principaux et parmi eux, 6 sont des péruviens et 4 viennent d'autres pays. Des personnages péruviens seulement 2 sont de Cusco, les 4 autres viennent de la côte du pays dont 2 de Lima.

Señores destos Reynos rassemble dans sa première partie plus de 60 personnages, 10 personnages principaux dont 3 indigènes, 3 métis et 4 espagnols. Dans sa deuxième partie il y a un total de 40 personnages, dont 6 principaux : 5 de Cusco et 1 étranger.

Origines des

Personnages

Señores destos Reynos
Inka Trail

Masculin

Féminin

Total

Masculin

Féminin

Total

De Cusco (métis)

De Cusco (indig.)

De Lima

De Arequipa

Autres péruv.

Chilien

Argentin

Américains

Français

Anglais

Espagnol

Allemand

Hollandais

Belge

Autres

18

20

2

-

-

-

-

-

2

-

29

-

-

-

-

15

8

-

-

-

-

-

-

-

-

7

-

-

-

-

33

28

2

-

-

-

-

-

2

-

36

-

-

-

-

9

1

8

2

11

1

1

3

1

1

1

-

-

-

5

9

0

2

2

-

-

-

2

3

2

-

2

2

1

4

18

1

10

4

11

1

1

5

4

3

1

2

2

1

9

Il faut souligner la profusion de personnages masculins nationaux et féminins étrangers.

Erreur ! Liaison incorrecte.

Les noms et prénoms des personnages sont souvent substitués par leur nationalité ou lieu d'origine dans un procédé de nature métonymique. Cette constante mise en relief de l'altérité du personnage, au détriment d'autres caractéristiques, finit par le réduire au stéréotype et par le rendre en quelque sorte interchangeable :

- Profession ou activité de l'étranger

Le personnage a aussi une fonction sociale. L'importance de cette fonction est fortement déterminée par son activité économique, métier ou profession. Dans le cadre suivant nous pouvons distinguer les activités et professions choisies pour caractériser l'étranger dans les oeuvres analysées :

Profession/activité

De Cusco

De Lima

D'autres pays

Paysan

Anthropologue

Brichero

Patron

Guide Touristique

Chauffeur de taxi

Médecin, avocat

Fonctionnaire

Commerçant

Réalisateur

Mannequin

Ecologiste

Publicitaire

16

3

5

1

2

2

1

1

1

-

-

-

-

-

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3

1

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2

1

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4

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1

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1

1

1

1

La plupart des personnages étrangers sont des gens éduqués, avec un bon niveau culturel et sans grandes difficultés économiques. Les auteurs choisissent souvent de les placer dans le cadre du loisir ou d'études lorsqu'il s'agit d'anthropologues ou ethnologues. Aucun des personnages principaux ne travaille de façon permanente à Cusco et les seules activités occasionnelles qu'ils exercent sont celles qui les mettent en contact avec leurs semblables : guide de tourisme, barman, etc.

Le Je pour sa part, exerce différentes activités, il est aussi bien un professionnel de bon niveau culturel (anthropologue, médecin, avocat) qu'un paysan, mais leurs métiers ont souvent un rapport avec l'activité touristique.

b) Saisie intérieure de l'étranger.

La saisie intérieure de l'étranger est souvent faite en termes absolus, particulièrement dans le cas de Señores destos Reynos. Tant le Je comme l'Autre sont caracterisés de façon opposée, la confrontation entre les bons et les méchants est la marque distinctive de la première partie du livre ; dans la deuxième partie cet effet est atténué. Inka Trail, pour sa part, pousse au bout certains traits des personnages et l'effet est proche de la caricature.

L'Inca est ainsi passionné : « En el afán de recuperar a esa mujer, su única luz entre tanta tiniebla, [...] quiso atraer [le conquistador] a una celada », et n'éprouve aucune rancune : « Por qué me has hecho esto?, le preguntó sin rencor ». L'Inca est digne et majestueux, capable d'imposer le silence avec un simple mouvement de mains. Sa nature est divine et il est vénéré par ses citoyens : « ...la cabeza del príncipe [...] en lugar de ser envilecida por los gusanos, estaba día a día embelleciendo... ».

L'indigène est courageux et vaillant, il se bat héroïquement. Son univers est celui de la magie et du monde naturel : « ...tenían el don de ver lo venidero en las nervaduras de las hojas, en las vísceras del cuy, en el corazón de las llamas... ».

L'indigène souffre à cause de sa nouvelle condition : « menospreciada en su propio país y apartada de su gente, no acababa de comprender cuál era su lugar en un mundo tan hostil » . Il vit en profonde tristesse : « una profunda melancolía [...] caló en su alma y dejó huella en su semblante ».

Quant aux étrangers, les métis sont conjurateurs et lâches : « pusilánimes, medrosos, sin esas partes nobles que [son] signo de hombría », et les Espagnols leur apparaissent en tant qu'êtres magiques : «... tenían truenos que mataban a la distancia... », « ...podían conversar [...] mediante unos pañuelos blancos... », « No serían de verdad enviados de Viracocha o de un dios aún más poderoso? ». Ils symbolisent le mal, ils sont dangereux et ils n'ont pas de merci : « ...no se fíen de la gente española porque no son enviados del Viracocha sino siervos del supay, hijos del demonio... », « [el virrey] es sumamente peligroso, fríamente calculador y extremadamente soberbio », « ni siquiera las montañas más inexpugnables ni los ríos más caudalosos eran obstáculo insalvable para ellos », « el virrey Toledo dio muestras de cuán inflexible podía ser ». Le Je les méprise car ils sont peu virils, cupides et voleurs : « [Toledo] el yana del rey de España », « el muy puerco », « como marido y hombre era tan poquísima cosa que la había defraudado », « se llevó la más sagrada de las reliquias,[...] además de otros cuantiosos tesoros y de un rebaño de cincuenta mil llamas », « extranjero usurpador que había robado tierras y hombres», « el verdadero dios de los españoles era el oro, [...] por ese metal estaban dispuestos a matar a sus propios padres y hermanos. », « la voraz codicia de los españoles », « su codicioso esposo », « el verdadero dios de los españoles era el oro y [...] la codicia guiaba sus actos », « lo que movió al capitán [...] fue el deseo de hacerse con los aderezos de oro de Túpac Amaru y con la jugosa recompensa... ».

La cruauté des Espagnols n'a pas de limites : « Todo en adelante fueron desgracias, vejámenes y saqueos [...] las peores humillaciones », « mont[ó] en cólera y viol[ó a Cura Ocllo y orden[ó] luego que la varearan, flecharan y arrojaran su cuerpo al río en una cesta... », « pérfidos invasores ». L'indigène ne peut rien contre eux car ils sont astucieux, faux et traîtres : « intentó superar a los barbudos en el arte del engaño y la traición », « ...no se deje engañar por los españoles, que lo único que buscan es echarle una argolla en el pescuezo... », « Y si los españoles, como hacían siempre, burlaban al Inca... ? », « habían engañado con malas artes », « ...fue con palabras melosas como me engañaron [dit l'Inca avant de mourir] ».

L'étranger méprise le Je, cependant celui-ci lui reconnaît sa bravoure : « [Le mari espagnol de Beatriz] no perdía oportunidad de denigrar a la nobleza cusqueña », « [les Espagnols] mostraron gran arrojo ».

En ce qui concerne l'étranger contemporain, il convient de signaler séparément les traits de caractère de l'indigène, de l'habitant de la côte et du touriste.

L'indigène apparaît humble et soumis mais aussi traître, rancunier, violent et vengeur : « ...Malisco, indio renegado y rastrero... », « ....fue el traidor Mamani el que sujetó las bridas de tu caballo ? », « ...basta una chispa para inflamar la ira y el rencor que el indio ha acumulado contra los blancos... », « ...respondieron con actos horripilantes, arrancándote la barba, sacándote los ojos, cortándote la lengua... », « ...y tumbaron la puerta, y me pegaron, y me quebraron los huesos de brazos y piernas, y me cortaron la lengua, y me saltaron los ojos y -para que nunca te metas con nuestras mujeres diciendo- me castraron... ».

Lui et son monde restent éloignés et mystérieux et le Je est partagé entre la fascination et le mépris envers eux : «  [j'étais] uno el que hablaba de los sufrimientos de los indios y otro el que los hacía trabajar por cuatro reales, uno el que estaba orgulloso de ellos y otro el que los despreciaba. », « El detonante [...] fue la innoble y destemplada reacción de los mistis del lugar, ante el nombramiento de un indígena [...] como gobernador del pueblo. », « ...es necesario escribir con dedicación y cariño la historia de las luchas campesinas y entregar la existencia a esa causa », « ...indio mugriento y piojoso de autoridad... ».

L'habitant de la côte est pour sa part bavard, extraverti et vantard. Il se lie d'amitié facilement mais dans ses rapports il y a, sous-jacents, un fort complexe de supériorité et un sentiment raciste envers l'habitant de la sierra : « Unos metros más allá, junto al muro, un sujeto flaco, de cabello castaño y de tez porosa los miraba fijamente. Dijo: -Cholo de mierda! », « La esposa del gerente era de provincias y odiaba la servidumbre de la capital. Decía que estaban todos maleados. -Rateros! », « ...Gerardo explicaba, con ese tono pedante característico de los no nacidos en la Capital Imperial, cómo los urbanistas cusqueños contemporáneos se habían ganado laboriosamente el título de perfectos imbéciles. »

Le touriste européen ou américain du Nord apparaît le plus souvent comme un individu sympathique et communicatif, insouciant, impulsif, curieux et extravagant, toujours à la recherche de soi, de nature libre et sans préjugés : «-Hola patas -saludaba, intentando mitigar la natural aspereza que le imponía su lengua y acortar así las distancias. », « [Stephen] me estrechó la mano con calidez paternal. No parecía recordar nada desagradable en su vida larga y llena de oprobio. », « -No eres de ningún lugar? -se burló él. -Soy de una ciudad. Todas las grandes ciudades son iguales. », « las hondas arrugas que configuraban aquel rostro neoyorquino no exhibían su exaltación característica sino que parecían suavizadas por la luz transparente de un nuevo día en el Imperio de los Incas. »

Attaché à ses habitudes : « Apareció un gringo que a pesar de la cordillera de los Andes seguía aferrado a su chaqueta de tweed. ». Sale ou propre selon les origines : « La complicidad del idioma común, de la piel, del código de señales, de la escasa tolerancia ante las bacterias. », « -Qué tal el viejo mundo? -Son peores que nosotros: se bañan cada quince días. ». Strict, décidé et profondement individualiste.

La femme étrangère est indépendante et sa sexualité est débordante, caractéristiques décrites de façon positive : « Helène bailaba a pocos metros, sola, con movimientos ondulantes que parecían dictados por una necesidad de explicar algo. », « Frente a Manuel se habían ubicado dos fulanas que emitían su sexapil con cierta impaciencia », « Katjia era una gigante. Pero era la reina del reino de las gigantes. Tal vez medía dos metros pero eran dos metros llenos de amor. » Son excentricité et son hystérie sont des traits négatifs soulignés de façon répétée : « A pocos pasos se agitaba un alien. Sin duda era norteamericano, pero de ascendencia sueca o danesa. En su amarillento brazo derecho ostentaba un complicado tatuaje. », « ..una joven europea lucía un ancho pantalón floreado que denunciaba su franca opinión sobre los principios generales de la estética. », « -Es una gringa loca, pero lo que pasa es que hemos enganchado. », « Contó que Helène era una loca.[...] - Lo que más odio son las mujeres histéricas -gritó. », « -Está loca -dijo el chileno-. Ya te lo dije. »

La religion, les croyances et les partis pris de l'étranger sont traités avec une certaine ironie : « ...un estado de nervios que nadie sabía explicar [...] terminó siendo achacado a la acción del maligno », « ...rezos y penitencias fueron el remedio... », « el severo Dios de los cristianos », « Las alemanas expertas en ecología jamás tocan los pelos de sus axilas. Y estos crecen exuberantes. No mancillan tampoco el lugar con productos químicos. », « El Atómico mostró una sonrisa iluminada e informó, con palabras rebuscadas, algo sobre el centro magnético del universo. -Hay un encuentro. Han venido maestros de renombre mundial -detalló. Parecía contento. »

- Le parler de l'étranger.

Pour traiter le thème du parler de l'étranger dans les oeuvres analysées il est nécessaire de faire quelques observations :

- Il faut, en premier lieu, dire que tous les personnages étrangers ne parlent pas dans les textes étudiés.

- Il faut noter ensuite que, lorsque les personnages étrangers parlent, le texte ne transmet pas toujours leurs paroles par l'entremise du discours direct.

- En dernier lieu, il faut souligner que, même lorsque les paroles de l'étranger sont retranscrites dans un discours direct, il existe une convention littéraire tacite selon laquelle tout personnage, même étranger, s'exprime dans la langue dans laquelle est écrite l'oeuvre narrative. Cependant, dans le cas d'Inka Trail, il est possible de trouver quelques phrases en anglais, particulièrement lorsque les personnages étrangers parlent entre eux.

Selon cette convention les textes peuvent choisir de ne pas retranscrire les nuances particulières de l'accent de chacun (de fait, dans les textes que nous analysons, 40 personnages étrangers sur 44,- c'est-à-dire 90% des personnages étrangers du corpus- ou bien ne parlent pas ou bien, s'ils le font, ils s'expriment dans un espagnol neutre), ce qui arrive dans presque la totalité des cas :

« -O sea que tú eres nada menos que el cantinero -dijo el anciano, con un castellano aprendido en Tijuana.

Examiné sus ojos azules que parecían esmaltados a fuego vivo.

-Vives para mezclar tragos que no son para ti? »

Quant aux paysans indigènes ou indigènes de la ville, il faut souligner que leur origine ne peut être déterminée que par leur parler. C'est à travers la subtilité du langage que les différences régionales sont établies.

Dans ce contexte, les personnages de la côte sont reconnaissables par leur utilisation de l'argot et de clichées :

« - Aprendí a imponerme -siguió Gerardo-. Alquilé un depto en un edificio que daba al Golf -arqueó una ceja-. Hasta les dejaba sus dolarillos a mis viejitos.

-Lo importante no es sólo ser el mejor sino parecerlo.

Soltó una carcajada.

Manuel llenó un vaso hasta el borde con agua mineral.

-Tú nunca chupas? -le preguntó Gerardo por enésima vez. »

Les personnages de la sierra parlent en argot s'ils habitent dans la ville et les paysans ne le font pas :

« -Yo era durazo, compadre, pero creo que eso a ella no le molestaba. Ahí empecé a entender que a las crudas les gustamos nosotros los indios de mierda. »

« -Qué le pasa, maestro? -se sorprendió el otro, divertido.

-Tienes vaina? -preguntó Manuel.

Tupi lo estudió un instante.

-A usted le gusta la cochinada.

-Dos mogras -dijo el cantinero, entregándole el billete. »

Le quechua est la langue douce que les indigènes luttent pour conserver et parler l'espagnol est pour eux l'équivalent d'un châtiment : « [le quechua était] el idioma dulce en el que [Beatriz] se comunicaba con su madre », « [L'espagnol] tortura[ba] su entendimiento ». La langue sert aussi à rapprocher le Je et l'Autre : « ... el suave torrente del quechua borraba la hosquedad de los rostros y todos, embrujados por las palabras, olvidaban que ahora él era un intruso... »

- Cadre spatio-temporel de l'étranger :

L'analyse des deux oeuvres porte sur deux moments historiques différents. Dans ces deux contextes on est confronté à des situations sociales, économiques et politiques qui déterminent le statut d'étranger.

Señores destos Reynos, qui traite dans sa première partie la période de la conquête espagnole et les débuts de la Colonie, présente un étranger conquérant. Les rapports entre l'étranger et le natif sont conflictuels, leur confrontation est violente car c'est la rencontre de mondes antagoniques et inconnus l'un pour l'autre. Cet étranger envahi, détruit, s'impose.

La vision actuelle de cet étranger du passé est particulièrement polarisée et stéréotypée. Le poids psychologique et idéologique dans l'interprétation d'un moment historique que l'auteur n'a pas vécu est clairement perceptible.

Dans un contexte différent, l'Autre de l'époque contemporaine est aussi bien l'indigène que le touriste étranger. Señores destos Reynos (dans sa deuxième partie) et Inka Trail explorent le tissu social contemporain et l'interaction entre le touriste et le métis. Si dans le cas de l'indigène nos auteurs exposent aussi bien le conflit que la cohabitation ; dans le cas du touriste, il s'agit plutôt de l'observation mutuelle car nul n'envahit le monde de l'autre et leur contact est bref.

2.2.4 Symbolique onomastique

Le choix du nom propre revêt une importance capitale dans la littérature réaliste. En effet, au-delà de la fonction de désignation, le nom propre de l'étranger est aussi porteur de connotations de caractère symbolique.

Les noms et prénoms attribués aux personnages des deux oeuvres portent en eux les échos des langues étrangères ou des temps anciens. Le personnage étranger subit ainsi une sorte de dissolution de sa particularité individuelle car son nom propre est associé à une communauté.

Lorsque nous considérons la question du nom propre des personnages étrangers dans nos deux oeuvres, force est de souligner, tout d'abord, que le 45 % des personnages étrangers n'ont ni prénom ni nom, 5 % n'ont qu'un prénom, 2 % ont seulement un nom de famille et 48 % ont et un nom et un prénom.

Dans le choix d'un nom propre, deux types de mécanismes sont mis en oeuvre : sa configuration phonique, qui se limite à mettre en évidence l'appartenance de ce nom à une certaine langue étrangère et, par ce biais, à une certaine communauté d'origine ; et ses connotations associatives, qui inscrivent le nom propre (donc le personnage qu'il désigne) dans certains réseaux sémantiques de la langue castillane.

Les noms propres des personnages des oeuvres étudiées ont une configuration phonique telle que le lecteur est capable d'identifier immédiatement leur communauté d'origine.

Certains noms et prénoms font référence aux communautés étrangères : allemande (Heide, Siggi Haas), française (Helène), hollandaise (Katja, Marion), anglo-saxonne (April, Stephen, Oliver), et aussi aux groupes régionaux du pays : de la côte (Arturo, Manuel) et de la sierra (Pascucha, Carmena, Agripina, Adela, Malisco). Dans ce dernier cas, le caractère métis de la combinaison de prénoms et noms sert à différencier les personnages d'origine Quechua et, à quelques exceptions près, l'habitant rural (Adriana Condori, Teodomiro Gutiérrez, Benito Kana, Josefa Chillo, Túpac Velásquez) de l'habitant de la ville (Gerardo Villegas, Manuel Zapata).

La fonction du nom propre n'est pourtant pas seulement celle d'identifier le personnage en tant qu'individu et, dans le cas de l'étranger, en tant que membre d'une communauté d'origine. Les sèmes que le nom possède ou évoque par association avec certains mots de la langue espagnole y ajoutent d'autres connotations.

Ce mécanisme, dénommé, « motivation » du nom, cherche à renforcer certains aspects de la caractérisation d'un personnage et rend le texte « lisible » (selon les termes de Roland Barthes) 41(*), cette « légibilité » étant l'objectif essentiel de la fiction réaliste.

Philippe Hamon affirme que dans la fiction réaliste « la famille forme une sorte de champ dérivationnel `motivé', `transparent' (Saussure), où les noms jouent un rôle de radicaux véhiculant une certaine information [...] et les prénoms, celui d'une sorte de flexion apportant une information complémentaire [...], structures fonctionnant comme une sorte de `grammaire' des personnages (mode de classement, restrictions sélectives, prévisibilité de comportement, etc.)42(*)»

Dans Inka Trail la motivation du prénom est particulièrement importante car il préfigure les traits de caractère des personnages que le lecteur découvre progressivement dans la lecture. Cette motivation explique le prénom du protagoniste : Manuel, (du latin manualis ou manuarius : main, symbole de la force et de l'autorité maritale sur la femme, et voleur), qui s'enferme dans sa chambre pour écrire, qui aime les femmes et qui finit par causer la mort de son rival pour lui prendre la sienne. Arturo (de arto : étroit, serré, réduit), est le machiste vantard, affectueux et profiteur, propriétaire de l'Enterprise, son petit monde, en dehors duquel il n'« existe » pas. Gerardo Villegas (de villa, nom lié à l'idée d'une ville dans son acception de lieu qui jouit de petits privilèges) est le jeune cadre aisé et talentueux qui laisse ses commodités et son ambiance à