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L'Islam et les fondements du pouvoir dans l'Egypte des années 1920

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par Sophia El Horri
Ecole normale supérieure de Lyon - Master 1 d'histoire des idées 2011
  

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PREMIÈRE PARTIE

La question du califat :

Une institution dominatrice, temporelle et illégitime

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A. L'Islam et les Fondements du Pouvoir

L'oeuvre de Abderraziq intitulée L'Islam et les Fondements du Pouvoir3, est moderne à bien des égards. Elle a été produite par un cheikh de l'université conservatrice d'Al Azhar et porte sur des questions considérées par les plus conservateurs comme sacrées et donc non sujettes à l'examen scientifique et à l'évaluation. Elle est en outre porteuse d'une initiative politique nouvelle : le droit du peuple égyptien à disposer du système de gouvernement qui lui sied le mieux, opposé à un système politique figé dans le temps et hérité depuis le VIIème siècle.

L'Islam et les Fondements du pouvoir est un examen, point par point, de la légitimité du califat et a fortiori de tout régime mêlant droit public et islam. L'essai constitue un combat, une lutte qui ne dit qu'implicitement son nom : celle de la sécularisation. Bien entendu, ce combat n'est pas nouveau au premier quart du XXème siècle ; il a été maints fois théorisé et même normalisé en tant que loi, en France ou en Turquie. Néanmoins, la démarche séculière que propose Abderraziq par une négation et une délégalisation du califat est moderne et absolument pas désuète. Mais elle est surtout le fruit d'un réformisme interne qui n'est ni le fruit des avancées de la France ou de la Grande Bretagne sur ce projet, ni le résultat de la propagande kémaliste en Anatolie et en Egypte. Cette première partie se donne comme objectif d'analyser tous les arguments de l'auteur pour déconstruire le mythe entourant l'institution califale. Il apparaît que son argumentaire n'est tiré ni d'ouvrages de Carl Shmitt ni de ceux de Max Weber, desquels Abderraziq n'avait pas, semble-t-il, une maîtrise assez conséquente. Il appuie alors sa démonstration sur des sources inhérentes à la communauté musulmane à savoir le texte sacré, la sunna et certaines exégèses. L'auditoire à convaincre n'est pas tant l'Europe que les musulmans de son temps qui ne voyaient aucune alternative politique à l'institution califale, par manque de réflexion et par peur du blasphème.

Sa démonstration est doublement efficace car non seulement il se présente comme spécialiste de cette question en évoquant des domaines dans lesquels il est a priori expert grâce à sa qualité de cheikh, mais en plus il adopte le même langage que ses compatriotes afin de montrer qu'une alternative politique est possible. Il réalise enfin, et ce sera le sujet de ma troisième partie, une chance d'initiative historique nouvelle, en tant que citoyen égyptien « libéré » de la tutelle ottomane et britannique.

3 Ali Abderraziq, L'Islam et les Fondements du pouvoir, deuxième traduction d'Abdu Filali-Ansary, éditions La découverte, série Islam et société, 1994.

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I. Droit public et Religion : deux domaines distincts

Avant d'aborder le questionnement principal de ce récit : à savoir la remise en cause de la nécessité de l'institution califale dans les Etats musulmans, il convient d'abord de proposer une définition de ce processus historique souvent abordé qu'est la sécularisation4. Celle-ci se présente tant sous la forme d'un désenchantement du monde en réponse au déclin de l'hégémonie religieuse qu'à travers les traits de la modernité scientifique et la transformation des structures politique et sociale.

En 1985, Marcel Gauchet publie Le Désenchantement du Monde5, un ouvrage qui marque profondément les sciences sociales des religions et suscite un grand nombre de réactions. Cependant, son oeuvre ne porte pas exclusivement sur la religion : son objectif est de retracer l'histoire de l'homme démocratique, depuis ses origines jusqu'à ses doutes, afin d'en saisir les caractéristiques. Cette recherche constitue l'axe principal de son oeuvre et explique l'omniprésence de problématiques liées à la religion : si l'on veut comprendre la modernité, il faut la redéfinir rigoureusement en fonction de « la sortie de la religion ». L'étude de la religion est, selon lui, nécessaire à la pensée de la société car lorsque se pose la question de la communauté ou de la société, force est de constater l'importance du rôle unificateur et fondateur de la religion : pour Marcel Gauchet, la religion est une forme du rapport des hommes au vivre-ensemble, un mode de vivre-ensemble même auquel d'autres modes peuvent se substituer. Si la religion n'est pas une condition nécessaire à l'existence de la société, c'est toutefois une constante des sociétés humaines qu'il s'agit d'appréhender comme phénomène historique défini par un commencement et une fin.

Cependant, le passage d'une vérité révélée à une religion choisie pose un nouveau problème à la société, celui de la relation entre l'autorité spirituelle et la puissance terrestre qui entrent ainsi en concurrence, et aboutit finalement à la construction de l'Etat temporel contre la domination de l'autorité religieuse. Modernité politique et modernité religieuse sont donc corrélées, s'influencent et se transforment réciproquement, ce qui participe à réinventer

4 A ce sujet, le livre très synthétique de Jean Claude Monod Sécularisation et laïcité apporte une introduction très pertinente sur les principales bases de ce processus, ainsi que ces différentes déclinaisons. Collection « Philosophies », édition PUF, 2007.

5 Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde : une histoire politique de la religion, édition Gallimard, 1995.

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la religion. L'enjeu n'est pas tant de supprimer la religion que de l'inclure à l'appareil étatique : l'inclure au système politique, pour en limiter les effets.

La maturation qui s'est ainsi produite dans l'esprit d'Abderraziq est du même ordre, car il ne considère pas le califat comme la rencontre de la religion avec le monde mais comme le système de domination qu'il symbolise. La problématique essentielle de son ouvrage est bien la recherche d'un vivre-ensemble sans fondement religieux dominant ; l'interrogation qui structure sa recherche est fondamentale : quels rapports entretenir avec le paradigme fondateur et avec le système de représentations normalisées sensées régir l'ordre social ?

La sécularisation peut être étudiée comme un déclin historique et sociologique de l'hégémonie religieuse. La sociologie allemande a ainsi défini la sécularisation, à partir des thèses de Weber, de Marx mais aussi de Comte, comme affaiblissement de l'importance de la religion organisée comme moyen de contrôle social6. Une société sécularisée est une société où la loi, le savoir et le pouvoir sont séparés, et est pensée comme l'aboutissement même de l'histoire moderne. La science et ses progrès se révèlent être la pierre de touche de ce processus. En effet, les méthodes de la science nouvelle et son recours à l'autorité de l'empirisme et de l'expérimentation contre l'autorité de la révélation et de la tradition, son exigence de validation intersubjective, ses démonstrations validées, avaient rejailli sur l'existence d'un autre mode de lecture des symboles les plus probants de la religion. L'auteur Ali Abderraziq, bien qu'appartenant au corps des Azharites, adhère à cette modernité de la science et de la recherche. Bien que sacrées, la personne du calife et celle du prophète sont questionnées et mises en équation dans une démonstration quasi géométrique.

Néanmoins, dans nos analyses, nous prendrons garde à ne pas confondre le processus de sécularisation européen avec ce qui a pu se passer et motiver Ali Abderraziq après l'abolition du califat en Anatolie par Mustafa Kemal. Bien entendu, la sécularisation est un processus qui n'a pas de terre de prédilection mais l'on peut retrouver les traits décrits précédemment dans plusieurs sociétés. L'auteur n'évoque pas le mot « séculier » ou « laïque » / « «lmânî » ou « lâ'ikî » ou encore « zamanî » dans la version originale. Pourtant, dans la traduction d'Abdu Filâlî Ansâry, nous retrouvons le mot « laïque » 7 en tant que

6 Bryan R. Wilson, Religion in secular society, 1966, Londres, Penguin, p 14.

7 Ali Abderraziq, L'Islam et les fondements du pouvoir, traduit par Abdou Filali-Ansary, op. cit. p 167

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traduction choisie pour « lâ dinî », qui signifie littéralement « non religieux ». Il semble donc que le traducteur ait pris position dans le choix de ce terme, nous émettons deux hypothèses pour ce choix. Tout d'abord, comme Abdou Filali-Ansary l'a noté lui-même, le terme laïque était la traduction officielle pour « lâ dinî » au début du XXème siècle avant la généralisation du terme « `almânî » ; sa traduction avait donc pour but de reproduire justement les concepts de l'époque sans tomber dans un écueil anachronique. Notre seconde hypothèse porte sur le fait que « laïque » signifiait seulement le contraire de « religieux », le premier étant l'antonyme du second. Dans ce cas, « séculier » aurait pu être utilisé et aurait pu qualifier le mot « gouvernement ». À partir de leur forme adjectivale, ces termes sont proches par extension, car ils signifient tous deux un pouvoir temporel non soumis à l'autorité ou à l'influence de la religion. Mais dans leur forme nominale « sécularisation » et « laïcité » se distinguent conceptuellement. S'il n'existe pas de tels termes dans l'essai de Ali Abderraziq, c'est que « almânyia » et « lâ'«kiya » manquaient comme substantifs et que leur idée même n'était pas décantée. Inversement, il est possible que le terme laïque dans sa forme adjectivale ait été utilisé dans la traduction car le concept de « laïcité » n'avait pas encore été connu ni généralisé dans ses principes. Cette dernière peut être comprise comme une sécularisation complète des institutions, comme le parachèvement institutionnel et juridique des divers processus de sécularisation. Quant à la traduction de « sécularisation » par « `almaniya », il important de rappeler que la source linguistique de ce terme vient du mot « `alm » qui s'oppose à « habr », « prêtre », et désigne donc l'homme qui ne tient pas de fonctions religieuses. Cette différenciation dans les termes est d'une même ordre que la distinction entre clergé « séculier » et « régulier », et montre que très tôt dans le corpus littéraire arabe, il existe des disciplines qui ne sont pas caractérisées par aucun contenu religieux ni théologique.

Dans l'ouvrage Sécularisation et laïcité 8de Jean Claude Monod, l'auteur rappelle que la sécularisation n'a pas que des acteurs au sein de l'Etat, ceux-là même qui prônent ce principe contre une religion dominante. En effet, la sécularisation peut être impulsée de l'intérieur, et il existe des formes de réformisme séculier qui n'émanent pas d'une laïcisation politique. Dans le cas de L'islam et les Fondements du Pouvoir, Ali Abderraziq fait partie du corps des cheikhs d'Al Azhar, avec une autorité religieuse reconnue et légitime dans le pays. Ses attaques envers le califat témoignent d'une volonté de supprimer cette structure

8 Jean Claude Monod, Sécularisation et laïcité. Collection « Philosophies », édition PUF, 2007

dominatrice et vétuste. Au moyen de son statut et de sa formation, il fait indéniablement partie du corps religieux et se lance pourtant dans un examen logique et rationnel sur le prophète, figure sacrée, et tente de délégitimer sévèrement l'institution califale. L'essai constitue par conséquent une sorte de profession de foi civile, qui émane d'un acteur interne au système religieux, avec un discours inhérent au système qu'il dénonce.

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"Enrichissons-nous de nos différences mutuelles "   Paul Valery