Remerciements.
Je remercie toutes les personnes dont la participation a
permis la réalisation de ce travail.
En particulier, j'adresse mes remerciements à mes
directeurs, Mme Chaperon, M.Mange et M.Soulet, qui m'ont suivie et
guidée dans cette réflexion personnelle.
Mes remerciements vont aussi aux documentalistes des
différentes bibliothèques, pour leur aide et leur
disponibilité dans mes recherches.
Je remercie enfin toutes les personnes dont les savoirs, les
conseils, les relectures, les discussions, et qui par leurs soutiens et leurs
présences m'ont permis de mener à bien ce travail et de
l'enrichir sans cesse.
Sommaire
Introduction p.4
Partie 1 : retour sur la définition de la
pin-up.
I. Une inscription dans l'histoire de l'art
érotique traditionnel. p.12
1. Erotisme ou pornographie ? p.12
2. Une histoire de regard. p.17
3. Les références artistiques.
p.20
II. Histoire des accessoires et des situations de
séduction. p.26
1. Les accessoires de séductions. p.26
2. Mises en scène comparables. p.33
III. La Seconde Guerre Mondiale : l'âge
d'or des pin-up. p.39
1. Le tatouage. p.39
2. Male Call, une bande dessinée pour
soldat. p.42
3. Le Nose Art. p.45
IV. La pin-up : éthique de
l'esthétique. p.50
1. La publicité. p.50
2. Les magazines féminins. p.54
3. Barbie, une pin-up en trois dimensions ?
p.56
Partie 2 : la pin-up et son genre, les premières
déclinaisons.
I. Les pin-up des autres pays. p.63
1. L'Allemagne et ses pin-up, symbole de renouveau
économique. p.63
2. Les pin-up de Gino Boccasile. p.67
II. Un artiste particulier : Bill Ward.
p.71
1. Le parcours artistique de Bill Ward. p.71
2. Les filles de Bill. p.74
III. Les beautés glamour.
p.83
1. Définition des beautés glamour.
p.83
2. Les artistes de beautés glamour.
p.85
3. Les supports. p.88
IV. Quand les pin-up prennent vie.
p.91
1. La photographie. p.91
2. Le cinéma. p.99
3. Leurs rôles. p.103
V. De la pin-up à la playmate.
p.109
1. L'histoire excessive de Playboy.
p.109
2. Les filles de Hugh Hefner. p.114
3. Dans la lignée des pin-up. p.119
Partie 3 : Nouvelles figures de la pin-up.
I. Un nouveau support pour de nouvelles pin-up :
la bande dessinée. p.126
1. Un nouveau support : les comics books.
p.126
2. Les bandes dessinées pour adultes.
p.133
II. Quelques pin-up encore dans la presse masculine.
p.146
1. Aslan et le magazine Lui. p.146
2. Les dessinateurs contemporains de pin-up.
p.150
III. La pin-up désarticulée par,
certains artistes contemporains. p.158
1. Les accessoires de séduction. p.158
2. L'érotisme innocent. p.161
3. Le corps féminin lisse et sain.
p.166
Conclusion p.173
Annexes : Annexe 1 : Biographies
des artistes du Nose Art. p.184
Annexe 2 : Biographies des artistes des glamour.
p.193
Annexe 3 : Les références de Little
Fanny Annie. p.205
Annexe 4 : Extrait de l'entretien avec Jean Yves
Leclercq. p.234
Les sources. p.239
La pin-up, une histoire particulière au coeur de
plusieurs histoires. p.248
1. Histoire de la culture populaire. p.248
2. Le sexe et le genre : au coeur du questionnement de
l'histoire du corps et de la sexualité. p.259
3. La pin-up au centre de nouvelles histoires.
p.267
Bibliographie. p.278
Glossaire. p.289
Table des matières. p.291
Introduction
L'histoire de la pin-up est intimement liée aux
événements du XXe siècle. Cette image, en raison de son
omniprésence, de sa popularité et de sa capacité
d'adaptation, représente un chapitre riche et significatif de la culture
et de la société occidentale durant cette période.
Tout d'abord, l'image elle-même de la pin-up est
à mettre en parallèle avec l'histoire de l'art du XXe
siècle, notamment l'art de l'illustration. Cette représentation
féminine se transfigure au fur et à mesure de l'évolution
technique des outils et des méthodes artistiques. Son graphisme se
modifie avec l'apparition de nouvelles technologies qui lui permettent un
réalisme de plus en plus grand.
Mais l'histoire de la pin-up ne peut pas être
circonscrite à l'évolution chronologique d'une figure
féminine érotique. En effet, par son utilisation, par les
différents rôles qu'on lui a attribués, la pin-up devient
révélatrice de l'histoire du XXe siècle.
Son histoire participe fondamentalement à l'histoire de
l'utilisation du corps féminin idéalisé. La pin-up est
à la fois une représentation de celui-ci. Mais elle met aussi en
valeur son emploi en tant que support. Ces deux caractéristiques sont
fortement imbriquées et constituent un des traits majeurs de son
évolution.
En tant que représentation érotique, la pin-up
est destinée tout d'abord aux hommes et à leurs plaisirs. La
pin-up est une effigie sexuelle, un sex-symbol. Celui-ci consiste à
être par lui-même le tout exhaustif d'un genre sexué
supposé exciter l'ensemble des individus de l'autre genre. Elle est une
créature de rêve, pulpeuse, émoustillante et sensuelle.
Elle est une image érotique qui doit susciter un intérêt
sexuel chez le voyeur. L'érotisme est indissociable de toute l'imagerie
de la pin-up. Le terme « érotique » sert à
désigner une représentation implicite de la sexualité
alors qu'à l'inverse le terme pornographique désigne
une représentation explicite de l'acte sexuel. Nous utiliserons, dans
notre recherche, ces deux termes selon ces définitions
réciproques. L'érotisme de la pin-up est très
particulier : c'est l'érotisme de la « fille d'à
côté ». Elle est à la fois inaccessible, donc
support de fantasmes, populaire (sans distinction de classe), universelle (par
ses codes esthétiques), idéale (par sa plastique) mais aussi une
beauté, somme toute « courante ».
En tant que support de fantasmes, cette image offre la
possibilité par l'analyse de ses thématiques, de ses mises en
scène, de ses attributs ou de ses codes graphiques, de voir comment
ceux-ci se mettent en place, se transforment ou perdurent. Une certaine
constance qui transparaît au travers de toutes les transformations de la
pin-up, peut nous servir de fil conducteur et nous permettre de suivre le cours
de son évolution.
Ainsi, la transmutation de la pin-up innocente et
effarouchée en pin-up provocatrice et exhibitionniste est à
mettre en corrélation, avec l'évolution des moeurs au cours du
XXe siècle et plus particulièrement avec le statut de la
sexualité. Cette figure féminine et sa progression sont donc le
reflet des mutations de cette période historique. Elle est un signe
sensible et mesurable, en tant que représentation érotique, de ce
qui est montrable et acceptable par une société. Dans ce cadre,
la pin-up tient une position légèrement décalée
dont l'ambiguïté en fait sa nature même, expliquant sa
séduction si particulière : être à la fois
irrévérencieuse mais complètement intégrée
aux normes sociales et morales de son époque. Elle est une sorte de
« traceur » du statut donné à la
sexualité au sein d'une société. Par son graphisme, ses
attitudes, sa mise en scène, la pin-up s'inscrit à
l'intérieur d'un code précis de la représentation du corps
féminin érotique dans lequel il faut remarquer la
prégnance d'un regard masculin, occidental et
hétérosexuel. Elle participe donc à la construction
d'un imaginaire et constitue un discours sur la sexualité comme
n'importe quelle image de l'art érotique. Cette image offre alors la
possibilité de nous renseigner, certes sur la construction de la
sexualité masculine, la presse masculine étant son principal
support ; mais aussi sur la sexualité féminine ainsi que sur
la façon dont cette dernière est perçue par l'ensemble du
corps social. La pin-up met aussi en évidence le processus de
sexualisation du corps féminin.
Cependant l'efficacité érotique du corps
féminin fait que la pin-up est aussi support de messages utilitaires et
symboliques. Dans son iconographie rien n'est gratuit. Chaque détail,
couleur, accessoire et attitude sont autant de signes révélateurs
de l'utilisation stratégique de cette figure.
Les temps de guerre en sont des moments charnières et
mettent en évidence une des utilisations principales de ces images. Non
seulement, les pin-up renforcent le patriotisme des individus mais permettent
aussi le maintien et le contrôle d'une sexualité normative.
L'autre emploi des pin-up, tout aussi stratégique, doit être mis
en rapport avec l'économie capitaliste et consumériste. Ces
figures ont alors une destinée commerciale. Parallèlement
à cela, elles symbolisent un renouveau économique dans une
société optimiste et confiante.
Dès lors, la pin-up est aussi inhérente au
processus de modernisation de la société occidentale du XXe
siècle. En effet, très vite, elle sert la société
capitaliste en promouvant ce nouvel ordre social. La publicité voit dans
cette image, un support de communication sans précédent. Ce
récent médium inaugure le principe fondamental de la
société de consommation : la beauté fait vendre,
l'érotisme aussi. Tout ce qui est donné à consommer est de
ce fait affecté de l'exposant sexuel. Les pin-up vont marquer à
jamais la production de représentations féminines publicitaires
qui se multiplient et se déclinent en fonction de l'apparition de
nouveaux médias.
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les pin-up
ne sont pas produites que pour les hommes. Ces représentations
apparaissent aussi dans la presse féminine et dans les publicités
d'objets de consommations destinées aux femmes. Images imposées
dans lesquelles transparaît, en filigrane, un idéal
esthétique à atteindre. La pin-up devient alors un support
d'identification pour les femmes. Symbole de modèle standard et normatif
de la beauté qu'il faut acquérir, la pin-up est significative de
l'attachement qui existe entre la société de consommation et
l'utilisation du corps-apparence, du corps-capital, voire du corps-objet.
A l'inverse et en réaction, cette figure
féminine va véhiculer des revendications politiques et sociales.
En raison de l'efficacité de son impact, le corps féminin
continue de servir de support, dans un emploi opposé à ses
rôles traditionnels (militaire et commercial), pour la
dénonciation des valeurs et de l'idéologie propres aux pin-up.
Dans les recherches menées l'année
dernière, nous avons tenté de définir ce qu'est une
« pin-up classique ». En premier lieu, elle est le portrait
d'une jeune femme occidentale, présentant un élément
thématique ou évoquant implicitement une histoire. Elle porte
généralement une tenue légère qui
révèle des formes avantageuses. La pin-up se découvre par
mégarde, faux mouvement ou accident. Ces mises en scène dont la
crédibilité importe peu, permettent d'érotiser la femme
sans en faire un sujet sexuel actif (qui veut ou désire) tout en lui
conservant fraîcheur et naïveté.
La pin-up est également fixée dans des normes
corporelles précises et permanentes, sa plastique est idéale,
« améliorée » : seins en obus, jambes
interminables, taille de guêpe, fesses hautes. Nous voyons aussi se
construire cette image autour d'accessoires usuels de séduction :
bas, porte-jarretelles, talons, avec une mise en valeur des attributs sexuels
évocateurs : les jambes, les fesses, les seins. Les
références à une certaine tradition artistique
érotique sont nombreuses : scène de bain, miroir et
orientalisme.
La pin-up apparaît aussi dans de nouvelles
thématiques, toutes supports de fantasmes : infirmière,
soubrette, Lolita, institutrice, secrétaire.
L'homme est absent de l'image, il est plutôt en position
de voyeur malgré lui. L'humour et la légèreté,
très présents dans cette imagerie, permettent de
déculpabiliser le spectateur et lui offrent alors une excitation, sous
forme d'invitation sexuelle innocente (Illustrations. 1, 2, 3). Ainsi,
le voyeurisme, plus ou moins sollicité, est inhérent à
cette imagerie.
Mais la pin-up ne se réduit pas à une simple
image, fût-elle agréable ; elle est aussi un
« système » qu'il est possible de décrypter.
Ce système s'inscrit dans une dynamique sociale et politique.
L'archéologie de la pin-up et son fonctionnement sont difficiles
à saisir tant les références sont multiples,
néanmoins il a été possible d'en retracer l'histoire,
point qui mérite toute notre attention. L'analyse de tableaux d'art
érotique autorise l'inscription de cette figure féminine dans une
tradition érotique en témoigne la répétition des
mises en scènes, des accessoires ou des poses. De même, des
comparaisons avec d'autres dessins ou photographies érotiques et
pornographiques permettent de mettre en évidence la façon dont la
pin-up s'inscrit dans une certaine continuité. Elle puise ses racines
dans l'essor de ces deux genres (érotisme et pronographie) du XIXe
siècle et les renouvelle au cours du siècle suivant, pour offrir
une nouvelle visibilité et un développement sans
précédant de la consommation d'images érotiques et
pornographiques.
Dans un premier temps, le système de la
pin-up classique est utilisé pour transmettre des messages de
réconfort et d'optimisme durant les années de guerre puis de
reconstruction et d'expansion économique. Nous reviendrons sur ce
rôle primordial de la pin-up afin d'en saisir et d'en préciser
véritablement les rouages.
Par la suite, la force des pin-up et de leur système a
été de s'adapter à l'évolution de la
société occidentale, leurs permettant ainsi de perdurer tout au
long du XXe siècle. Ainsi, par exemple, de nouveaux accessoires de
séduction comme les cuissardes ou le string vont faire leur apparition.
Les mises en scène vont aussi évoluer, offrant de nouvelles
thématiques érotiques plus directes : scène de
saphisme, de bondage, de masturbation. De même, le voyeur devient de plus
en plus présent et de plus en plus actif.
L'histoire de la pin-up s'oriente alors vers la multiplication
des images qui se complexifient. Il s'agit d'un phénomène
mouvant, en constante évolution. Une image fabriquée pour
être possédée qui finit peut-être par
s'échapper. Du calendriers pour routiers à la photographie
glamour, la pin-up présente en effet différents visages, elle
circule dans toutes les couches sociales. Pourtant, toutes ces
représentations sont appelées pin-up et s'inscrivent dans leur
lignée.
D'autres figures féminines, toutes aussi
érotiques que les pin-up, voient le jour. Ces artistes créent ces
nouvelles figures à partir des codes du système pin-up originel.
Ce sont les premières déclinaisons des pin-up. Certains pays
réalisent eux aussi leurs propres pin-up. C'est le cas de l'Allemagne ou
de la France. Pour ces deux pays, les pin-up sont symboles d'un renouveau
économique. La ressemblance avec leurs cousines américaines est
très forte : elles apparaissent sur les mêmes supports,
présentent les mêmes thématiques et la même
plastique. Pourtant ces pays les adaptent à leur culture afin
d'optimiser leur impact.
Un artiste américain particulier, Bill Ward, par sa
technique de dessin, propose des pin-up en noir et blanc, toujours plus
aguicheuses. L'analyse de sa production permet de mettre en évidence la
première accélération que connaît le système
pin-up. En effet, ses pin-up sont légèrement
décalées par rapport à leurs homologues classiques. Plus
osées et uniquement destinées à la presse masculine ou
underground, celles-ci continuent néanmoins de perpétrer les
codes de la pin-up classique tout en les modifiant légèrement.
Tout comme les pin-up dont elles sont contemporaines, les
beautés glamour sont une représentation sophistiquée de la
beauté féminine. Elles sont créées par les
mêmes artistes. Produites principalement pour l'économie, elles
offrent aussi une figure féminine érotique pour les femmes,
cristallisant ainsi leurs rêves romantiques.
Cependant, parallèlement à ces dessins, en
liaison avec le développement de l'industrie cinématographique,
on trouve dans la presse masculine et dans la presse militaire, des
photographies érotiques de femmes appelées pin-up. A Hollywood,
les jeunes débutantes sont appelées pin-up ou chorus girl. On les
fabrique à la chaîne et on les cantonne à des rôles
secondaires ou publicitaires. Sur les images, les corps se dénudent
toujours d'avantage.
Malgré le fait que la pin-up soit peut-être
détrônée par la photographie dans la presse masculine et
dans la publicité, il semble que l'on retrouve partiellement dans ces
deux supports les influences et les caractéristiques des pin-up. La
playmate n'est qu'une nouvelle variation de l'érotisme de la
« fille d'à côté ». La pin-up est
significative d'une période marquée par l'occultation de la
sexualité par la société. Le déclin des pin-up
survient au même moment où la société permet
l'épanouissement des désirs sexuels, il n'est plus
nécessaire de se cacher derrière milles excuses pour jouir d'une
silhouette : les playmates nues prennent des poses suggestives, elles
regardent le public droit dans les yeux. Elles s'offrent et défient un
voyeur de plus en plus volontaire. La playmate constitue une nouvelle
accélération du système pin-up.
Cependant des dessinateurs continuent de perpétuer le
genre pin-up en les remaniant, tout en respectant son code graphique : ces
nouvelles figures féminines sont idéalisées et
irréelles. Elles continuent d'utiliser encore certains des accessoires
de séduction propres aux pin-up. Parallèlement la manière
de dessiner a évolué tout comme les attitudes et les mises en
scène. Ces pin-up actuelles sont beaucoup moins innocentes que leurs
lointaines ancêtres et proposent une invitation sensuelle plus directe
voire même d'assister à leur vie sexuelle.
Alors que les pin-up sont significatives d'une
société fructueuse et sont respectueuses des rôles
traditionnels, de « nouvelles pin-up » apparaissent
symboles d'un changement radical de société et des rôles
convenus des femmes. Certes, ces nouvelles pin-up, par leur graphisme et leurs
codes, se rattachent encore à ceux de leurs cousines. Mais elles
s'inscrivent par leurs utilisations et leurs rôles, en rupture totale
avec leurs aînées. C'est du côté de la bande
dessinée et des comics books*1(*) que naissent ces nouvelles figures.
Enfin, dans une sorte d'évolution ultime, des artistes
vont prendre un par un les codes du système pin-up et les
pousser à leur extrême afin de les dénoncer, de les
déconstruire ou de les détruire. Ils étudient leurs mises
en déviances et les rattachent à des questionnements modernes. Le
corps féminin est toujours utilisé comme support pour
véhiculer des messages (opinions, dénonciations,
expérimentations) mais dans cette dernière transformation de
façon moins consensuelle et moins traditionnelle.
Cette évolution nous amène à
réfléchir sur la construction de ces images et sur la
manière dont celles-ci reproduisent certains poncifs, des
stéréotypes sexuels, une hétéronorme... Ce qui
soulève autour de la sexualité les questions de sa
représentation et de sa normalisation, mettant finalement en
évidence les interrogations morales et politiques qui l'entourent. La
pin-up est peut-être l'un des fondamentaux érotiques, symbole du
corps-capital. De la simple image dessinée à son incarnation, par
ses rôles complexes et complets, la pin-up est indissociable de
l'histoire du corps au XXe siècle, et notamment de l'histoire de la
fabrication du corps séducteur.
La pin-up et ses filles : histoire d'un
archétype érotique, tout comme La pin-up : des
premières traces de l'imagerie populaire à l'archétype
érotique, est une histoire culturelle et non
esthétique : comme son titre l'indique, elle s'intéresse
davantage aux individus et aux conditions dans lesquelles ils se font les
architectes mais aussi les récepteurs d'une production culturelle
donnée, aussi subalterne qu'elle puisse paraître par rapport aux
arts « consacrés », qu'à la formulation de
jugements sur la valeur intrinsèque de tel pin-up ou de tel
dessinateur.
Cependant l'appréciation esthétique n'est pas
totalement absente des pages qui suivent car ce serait nier leur statut profond
de support érotique (et surtout méconnaître de construction
d'un canon esthétique de l'histoire de l'art érotique) que de
tourner vers elle un regard clinique parfaitement dépassionné. Il
est alors utile de suivre l'injonction d'Edgar Morin lorsqu'il écrit en
1962 : « il importe aussi que l'observateur participe à
l'objet de son observation ; il faut, dans un certain sens, se plaire au
cinéma, aimer introduire une pièce dans un juke-box, s'amuser aux
appareils à sous, suivre les matches sportifs à la radio et
à la télévision, fredonner la dernière rengaine. Il
faut être soi-même un peu de la foule, des bals, des badauds, des
jeux collectifs. Il faut aimer flâner sur les grands boulevards de la
culture de masse »2(*).
Ce présent travail se divise en trois parties. Le
premier volet propose un retour sur la définition de la pin-up afin de
la préciser et d'analyser en quoi la pin-up s'inscrit dans une certaine
tradition de l'art érotique. Cette partie offre aussi une relecture des
différentes fonctions de la pin-up, patriotique et économique. Le
deuxième volet est consacré à l'évolution du genre
pin-up et à l'étude de ses premières déclinaisons.
Cela permet finalement de mettre en évidence les caractéristiques
du système pin-up ainsi le processus par lequel il continue
à être exploité. Le troisième volet rend compte des
nouvelles figures de la pin-up et de la complexité
grandissante de son iconographie qui peut aller jusqu'à la destruction
ou la négation de sa représentation tout en utilisant
continuellement le corps féminin érotique comme support de
messages.
Partie I :
Retour sur la définition de la pin-up.
I. L'inscription des pin-up dans l'histoire de l'art
érotique traditionnel.
L'érotisme et la pornographie sont liés
à une représentation sociale de la sexualité. Ils
constituent des discours sur les corps dans lesquels on devine des enjeux
politiques3(*). Le biais
des images érotiques permet d'appréhender non seulement comment
sont générés les savoirs communs et à quel point
elles sont empreintes de subjectivité et d'affectivité. Mais
aussi comment par leur circulation et leur diffusion au sein de la
société, elles favorisent la cohésion sociale et enfin
comment elles peuvent également soulever des problèmes de lutte
de pouvoir, faisant d'elles des réalités bien mouvantes. Ces
représentations sont des acquis culturels qui interviennent dans le
façonnage et le maintien des rapports sociaux de même que dans
leur transformation. Mais avant de s'intéresser à cette
production, il convient de se pencher sur ces deux termes érotisme et
pornographie.
1. Erotisme ou pornographie ?
1.1 La sexualité : une préoccupation
culturelle plus ou moins bien vécue.
Il n'est point de société qui n'ait produit des
images de la sexualité. Cette sexualité peut revêtir des
formes nobles et sacrées, allusives et cachées ou bien triviales,
bruyantes et populaires, être évoquée sous forme artistique
ou littéraire. L'essentiel réside en ce fait particulier que,
dans les territoires de l'humain, la sexualité ne semble pas pouvoir
s'accomplir sans commentaires. Et c'est principalement dans le domaine de l'art
et ses différents genres : littérature, cinéma,
photographie, peinture ou dessin, que ces questions de définitions
semblent le plus poser problème. Car l'art est lui-même lié
à des histoires de sensibilité, au suggestif, aux goûts et
à l'esthétique. Ainsi comme le souligne Richard Ramsay4(*), il existe un usage populaire
des termes, qui place sous la bannière érotique tout ce qui
exalte la chair joyeuse à l'intérieur d'un langage harmonieux et
de situations conformes aux principes de l'ordre établi, symbole d'une
sexualité plénière, positive, facteur de cohérence,
d'équilibre et d'épanouissement. Par contre, couramment est
pornographique ce qui avilit la chair par des descriptions scabreuses ou un
langage salace ; ce qui pousse la sexualité à la
transgression d'interdits sociaux ou moraux est vite relégué du
côté de la pornographie5(*), marquée du signe du négatif, du
mépris. On peut même y discerner un rôle disqualificatif des
valeurs de la société, de la morale, de la culture, du corps
féminin, en privilégiant des pratiques regroupées sous la
rubrique de « perversions » : sadisme, masochisme,
voyeurisme, exhibitionnisme, triolisme... la plupart du temps
discréditées et dénoncées sous l'accusation
d'immoralité, de laideur, de délinquance, de misogynie voir de
crime.
Nous utiliserons, dans ce document, la définition
objective de la pornographie en tant que représentation explicite de
l'acte sexuel destinée à être communiquée au
public.
Cette volonté de classer les représentations de
la sexualité sous deux formes : l'une érotique, plus ou
moins noble, artistique et l'autre pornographique, plus ou moins ignoble,
vulgaire, est une volonté particulière à la culture
occidentale. On remarquera que peut-être cette volonté de
définir de manière précise deux types de
représentations de la sexualité est issue d'une idée
chrétienne de définir de manière manichéenne deux
valeurs de sexualité. Cette définition courante soulève la
question de l'acuité du jugement. Ce qui hier était
qualifié de pornographique peut nous apparaître aujourd'hui juste
érotique : L'amant de Lady Chatterley (1928) de D. H
Lawrence (1885-1930) fut au début du siècle taxé de roman
pornographique et obscène, aujourd'hui il appartient aux classiques de
la littérature érotique. Cet exemple soulève une
première remarque : certaines représentations artistiques de
la sexualité (écrites ou plastiques) semblent être prises
dans un processus qui permet à celles-ci de quitter la sphère de
la pornographie, pour entrer dans la sphère de l'érotisme une
fois que son auteur est reconnu comme artiste et que ses oeuvres sont inscrites
dans un patrimoine culturel. Par exemple, certains dessins de Egon Schiele
(1890-1918), sont des représentations explicites de l'acte sexuel
pourtant ils sont nommés « érotiques ».
Cette remarque s'applique particulièrement à la
littérature, au dessin, à la photographie et à la peinture
où le nu noble, comme le souligne Gilles Néret, peut
être : « émoustillant, fortement pimenté,
voir libidineux pourvu qu'il soit culturel et ostensiblement chargé
d'histoire6(*) ».
Cette notion d'esthétisme se retrouve aussi dans la
qualification des films. Certains films dits érotiques, comme les films
pornographiques, montrent l'acte sexuel. Mais ils sont labellisés
« érotiques » car issus des circuits officiels du
cinéma et leurs auteurs sont déjà reconnus comme Nagisa
Oshima (1932- ) avec L'empire des sens (1976). La
différence entre pornographie et érotisme serait alors une
question de forme, de scénario et d'esthétisme. Certaines
représentations se situent aussi du côté de la pornographie
car liées à une exploitation financière : on parle
bel et bien d'industrie pornographique dans laquelle on range
pêle-mêle les films, les magazines, les boutiques mais non
d'industrie érotique. A cela s'ajoute la notion de
réalité, certaines oeuvres sont plus facilement qualifiées
d'érotiques notamment la peinture, le dessin ou la littérature
car relevant de l'imaginaire ; à l'inverse la photographie ou le
cinéma renverraient à une représentation plus
réelle ou plus « crue » de la sexualité, ce
qui introduit dans la définition de ces deux termes une notion de
distance. Les premiers évoquent et suggèrent la sexualité
alors que les secondes la montrent sans fioriture.
1.2 Erotisme, pornographie et critique sociale.
En fait, il existe bel et bien une historicité de la
pornographie et de l'érotisme qui tient de l'évolution des
moeurs, des modifications de la sociabilité du regard ou du rapport
qu'une société entretient avec le corps, de la moralité
des représentations, de ce qui est exprimable et de la façon de
l'exprimer et sans doute à bien d'autres facteurs encore, visibles ou
cachés. Comme le remarque Richard Ramsay7(*) ce qui pousse la sexualité à la
transgression d'interdits sociaux ou moraux est vite relégué du
côté de la pornographie. Hypothèse soutenue par Lynn Hunt,
dans son ouvrage The Invention of Pornography : « Entre
1500 et 1800, la pornographie était le plus souvent un instrument
utilisant la force d'impact du sexe pour critiquer les autorités
religieuses et politiques8(*) ». La pornographie aurait alors un
rôle de « sape » politique ou religieuse.
Les écrits du Marquis de Sade (1740-1814) en sont des
exemples frappants, notamment La Philosophie de Boudoir de 1795, dans
lequel s'intercale description de l'initiation sexuelle d'une jeune fille et
réflexions philosophiques anticléricales. Le terme pornographie
serait alors attribué à ce qui est subversif alors que
l'érotisme recouvrirait des représentations plus
conventionnelles. Nos pin-up, par exemple, à la sexualité
innocente et légère, n'ont pas été censurées
ou très peu et s'inscrivent par leur graphisme, leurs codes
esthétiques et leurs mises en scène dans une tradition de la
représentation de la sensualité. Il est évident que la
pornographie tout comme l'érotisme reproduisent certains
stéréotypes sexuels ou poncifs ; les décors sont
souvent les deux types : l'environnement de la vie quotidienne ou un lieu
fantasmé, loin dans le temps ou dans l'espace. Parmi les personnages
récurrents on trouve l'aristocrate (seigneur désoeuvré, le
lord anglais, l'épouse qui s'ennuie) qui fonctionne en couple avec un
partenaire issu du peuple (la servante/serveuse, la putain, le routier, le
jardinier) et la personne en uniforme (officier, infirmière,
hôtesse de l'air, institutrice, le valet).
A l'inverse, pour certains auteurs, au début du XIXe
siècle, les représentations explicites d'activités
sexuelles ont cessé d'avoir une fonction politique ou religieuse. La
seule fonction socialement reconnue de ces représentations
écrites et visuelles aurait pour rôle la pure stimulation sexuelle
des consommateurs. La pornographie ne serait rien d'autre que le produit de
cette « autonomisation » des représentations
sexuelles explicites par rapport à leurs fonctions religieuses ou
politiques. Une autre hypothèse, émise par Lynn Hunt, de
« l'invention moderne » de la pornographie soutient que ce
n'est qu'à partir du XIXe siècle et dans le monde occidental
seulement, que la justification publique du contrôle et de la
répression de la production, de la diffusion et de la consommation de
représentations sexuelles explicites aurait cessé de s'exprimer
en termes religieux ou politiques et commencé à être
formulée en termes moraux issus des valeurs bourgeoises.
C'est à partir de ce moment seulement que ces
représentations auraient été jugées
« indécentes »,
« licencieuses », susceptibles de
« dépraver », de « corrompre les
moeurs », d'inciter à la
« débauche », d'éveiller les
« instincts humains les plus bas » (lascivité,
luxure, concupiscence). Selon ce point de vue, autrefois ou dans d'autres
société, les représentations sexuelles explicites
pouvaient être contrôlées ou interdites parce qu'elles
étaient blasphématoires (justification religieuse) ou subversives
(justification politique). Ce n'est que dans nos sociétés
modernes qu'elles auraient commencé à l'être parce qu'elles
étaient obscènes (justification morale). De plus, c'est surtout
en raison du développement de techniques de reproduction et de diffusion
massive que la consommation de représentations sexuelles explicites
serait devenue un problème « social » et que la
qualification moralisatrice de « pornographie » et surtout
d' « obscénité » serait apparue9(*).
1.3 Erotisme, pornographie et transgression sociale.
La pornographie et l'érotisme sont à mettre
directement en rapport avec la notion d'interdit. George Bataille aborde cette
limite à partir d'une réflexion sur l'excès et la
transgression, dont l'érotisme est l'un des témoins
privilégiés. L'érotisme, chez cet auteur, se tisse de
rapports complexes et essentiels entre interdit et transgression. Alors que les
interdits sont l'un des moteurs et des signes par lesquels l'humain se
dégage de l'animalité, c'est par leur transgression que se
révèle la possibilité ultime de l'humain. La transgression
lève l'interdit sans le supprimer, le maintient pour en jouir.
L'érotisme valide l'interdit dans sa possibilité de non respect.
Au moyen de son rapport intime à la transgression, il suppose alors la
présence et le maintien des interdits qui limitent la sexualité
humaine qui, par ce fait, la déplace dans le monde du fantasme et la
démarque de celle des animaux.
Certains chercheurs analysent aussi la pornographie d'un point
de vue « féministe ». Après avoir
démontré que la pornographie a un pouvoir performatif capable de
causer un préjudice aux femmes, ils oublient qu'elle n'est pas
uniquement une représentation qui donne une vision particulière
(et préjudiciable) des femmes et de la féminité, mais
aussi une représentation particulière (et préjudiciable)
des hommes et de la masculinité. Les femmes ne sont alors que des objets
sexuels, prêtes à assouvir n'importe quels fantasmes masculins
tandis que les hommes, pénis sur pattes, sont soumis à des
exigences de performance (procurer systématiquement des orgasmes
extraordinaires à leurs partenaires, taille de leur sexe...). Ainsi la
codification pornographique peut s'avérer dommageable non seulement pour
les femmes qu'elle avilit, mais aussi pour les hommes qui tiennent mal la
comparaison.
Il est à remarquer que tout comme la pornographie,
l'érotisme peut lui aussi reproduire certains stéréotypes
sexuels, notamment les ouvrages érotiques
« féminins » de la collection Harlequin. Ces romans
relèvent d'un érotisme soft et acceptable comme celui des pin-up.
Michela Marzano, quant à elle, analyse la pornographie
en lien avec le capitalisme. Cette analyse pertinente s'applique plus
particulièrement aux productions de l'après 1970. La pornographie
encouragerait, en effet, le processus général de marchandisation
de l'être humain, par la mise en scène de l'aptitude
économique à posséder des biens et à les
échanger. Pour cette auteure : « comme dans tout autre
marché, en pornographie aussi, il y a une offre, une demande, une
cotation ; comme dans n'importe quel autre marché, tout
dépend du rapport entre moyens et résultats. Par les
représentations pornographiques, c'est la sexualité
elle-même qui se trouve englobée dans un système marchand
dont les éléments principaux sont la circulation, la distribution
et l'utilisation, l'individu entier étant ainsi assujetti au
métabolisme sans fin du cycle économique10(*).» Le principe de cette
marchandisation du corps qu'analyse Michela Marzano dans la pornographie peut
s'appliquer à l'utilisation des pin-up par la publicité, en tant
qu'indices de la mise en place d'un corps symbole sexuel au service d'une
économie et de la création de besoins imaginaires.
2. Une histoire de regard.
2.1 Le regard masculin.
L'oeil, est le premier sens, le seul, à être
sollicité avec les images pornographiques et érotiques. Il est
évident que cet organe joue un rôle primordial dans la
sexualité et détermine, entre autres, vraisemblablement le choix
du partenaire. Les représentations artistiques de la sexualité ne
sont alors qu'une histoire de regard, un regard principalement masculin. Mais
ce regard est lui-même imprégné et façonné
par la culture. A propos d'érotisme et de pornographie, il est des
conventions à ce point enracinées qu'il paraît presque
superflu de les mentionner ; entre autres le fait que l'expression
« art érotique » désigne implicitement un
« érotisme pour homme ».
Cet « érotisme pour homme »
est particulièrement visible dans la production artistique du XIXe
siècle. L'image érotique, à cette période, est
créée à partir des besoins et des désirs masculins
; cette idée vaut même pour la catégorie relativement
mineure des oeuvres d'art conçues par ou pour des homosexuels. Et celles
qui traitent de thèmes lesbiens s'adressent à priori à un
public masculin : c'est bel et bien pour l'ancien ambassadeur de Turquie,
Khalil Bey, que Courbet (1819-1877) peignit le scandaleux
Sommeil11(*) .
Le XIXe siècle n'a tout simplement pas connu d'art, et
encore moins de « grand art », consacré aux besoins,
souhaits ou fantasmes érotiques des femmes. On notera ici que l'on ne
trouve pas de représentations masculines comme nos pin-up. Que l'objet
érotique soit des seins ou des fesses, des chaussures ou un corset, ces
images de délectation ont toujours été
créées à propos des femmes, pour le plaisir des hommes et
par les hommes très majoritairement. Il ne faut bien entendu pas voir
là le résultat d'un complot monté par la gent masculine
mais le reflet dans l'art de l'absence de tout territoire érotique
propre aux femmes sur la carte des réalités du XIXe
siècle. Comme le souligne Linda Nochlin : « l'homme n'est
pas uniquement le sujet de tous les prédicats érotiques, il est
aussi le consommateur de toutes les productions érotiques. Or le
consommateur a toujours raison. En contrôlant et la sexualité et
l'art, les hommes et les fantasmes masculins conditionnent également la
sphère de l'imaginaire érotique12(*) ». Cette remarque semble moins pertinente
pour la production d'images pornographiques du XIXe siècle et notamment
avec la photographie. Les auteurs de ces photographies étant la plupart
du temps inconnus, utilisant des pseudonymes ou issus d'amateurs, il est plus
difficile de mesurer la part du regard masculin. On notera ainsi la
présence de femme photographe Nativa13(*) qui semble, par les certaines de ses oeuvres sortir
d'une certaine tradition de la représentation de la sexualité,
renouvelant ici le genre au début du XXe siècle.
Au regard de cette production artistique érotique du
XIXe siècle, la femme demeure pour l'essentiel, un non sujet
c'est-à-dire un simple objet de désir paré des attributs
physiques (corporels) et des attitudes (psychologiques) qui la rendent toujours
attrayante et désirable pour le regard voyeuriste de l'homme spectateur.
L'image est le mode d'accès à l'éternel féminin
censé traverser le temps et l'espace. Le domaine des images ayant
été exclusivement celui des hommes jusqu'au XXe siècle, le
féminin qui nous a été transmis à travers ces
images, est un féminin vu, pensé, rêvé et
fantasmé par les hommes.
Les pin-up, tout comme chaque stéréotype ou
icône, possèdent une histoire avec des influences, des
références qui permettent aux dessinateurs de créer ces
images. Les pin-up, par leurs mises en scènes, leurs graphismes, leurs
attitudes, s'inspirent directement des codes de l'art érotique du XIXe
siècle, et elles s'inscrivent ainsi dans une tradition de l'art
érotique notamment par les fantasmes qu'elles véhiculent. Elles
correspondent tout à fait à la définition d'Alain
Héril, lorsqu'il écrit que le fantasme est un produit de
l'imaginaire par lequel un individu cherche à échapper à
l'emprise contraignante de la réalité. Certes il peut
correspondre à une frustration, mais il est aussi le lieu où
l'imagination s'exprime sans limite, sans contrainte, et surtout sans le carcan
de la morale. L'érotisme est le terrain idéal de
l'activité fantasmatique. Le fantasme érotique traduit donc la
force de ce qui est caché en chacun de nous en liaison avec nos
rêves secrets, nos désirs inavouables, nos satisfactions
souhaitées et nos volontés sans restriction. Il prend racine dans
les couches profondes d'une civilisation, d'une culture, d'une
éducation14(*).
2.1 Le goût masculin... normalisé.
Dans ce cadre, l'imaginaire érotique que
véhiculent nos pin-up reste nécessairement imprégné
d'un regard masculin. Le mythe de la pin-up se réduit alors à une
femme assez déshabillée pour exciter, émoustiller le
mâle ; elle ne sert qu'à aguicher. Mais la pin-up n'est pas
transgression, n'est pas provocation. Elle se tient dans la norme
esthétique et sexuelle. Il est évident que par la pose,
l'attitude, la pin-up s'adresse à la sexualité masculine,
flattée sous toutes ses formes. Le voyeur trouve son compte à
travers une imagerie suggestive, il cherche ce qui lui manque dans la vie
réelle.
Elle est aussi la partenaire parfaite car éternellement
muette, son corps ne transpire pas, elle frôle la perfection, ce que
permet le graphisme. Elle n'a pas de désirs propres, elle n'existe que
pour et par le désir qu'elle suscite. On peut voir la pin-up comme une
représentation standard de la beauté et de la sexualité
puisqu'elle est conçue (et dessinée) pour être belle et
excitante pour tous les hommes quelles que soient leurs cultures, leurs classes
sociales. L'admirateur, séduit comme tous les autres hommes se sent donc
dans la norme ; il est déculpabilisé par rapport aux codes
moraux d'une société qui lui propose des pin-up comme
modèle et stéréotype. Les propos d'Aslan, dessinateur
français de pin-up, démontrent cette volonté de
norme : « j'essaie de peindre des femmes répondant
à tous les canons universels ; flattant tous les goûts,
éveillant tous les appétits, fantastiques ou
fétichistes15(*)». Ce processus de déculpabilisation est
renforcé par le fait que la pin-up est innocente, elle ne possède
pas une sexualité agressive qui pourrait rivaliser avec une
sexualité virile et la mettre en péril.
Produite en masse, destinée à une large audience
puisque son érotisme s'adresse à tous, elle induit une
uniformisation du désir en raison de sa standardisation. Elle
règne dans tous les lieux de socialisation masculine : lieux de
travail, rue, presse. Les hommes placardent sur les murs les filles qui
éveillent le plus leurs fantasmes dans un cadre
« raisonnable ». A ce titre, on peut remarquer la
série des pin-up institutrices (Ill. 4, 5), fantasme de la
maîtresse, ou celle des secrétaires (Ill. 6) ou des
soubrettes peu vêtues (Ill. 7, 8). Les pin-up incarnent, dans
leur féminité idéalisée une sorte de compromis
significatif, dont la rareté fait le prix : modernes, car elles
répondent aux exigences de la jambe interminable, du ventre sans
bourrelet, du sein haut et de la bouche pulpeuse, mais traditionnelles, car
elles conservent la générosité de certaines rondeurs,
référence à la maternité.
Il y a lieu de remarquer que l'on retrouve ce même
imaginaire érotique lorsque les pin-up sont dessinées par des
femmes. Ainsi le regard n'est pas un simple pouvoir universel et abstrait
d'objectivation, comme le veut Sartre ; c'est un pouvoir symbolique, comme
le souligne Pierre Bourdieu, dont l'efficacité dépend de la
position relative de celui qui perçoit et de celui qui est perçu,
et du degré auquel les schèmes de perception et
d'appréciation mis en oeuvre sont connus et reconnus par celui auquel
ils s'appliquent16(*). Les
représentations de la sexualité seraient alors elles aussi
empreintes de l'habitus, loi sociale incorporée. Le langage de
l'imaginaire ne doit pas faire oublier que le principe de vision dominant (avec
les pin-up : hétéronorme et érotisme pour les hommes)
n'est pas une simple représentation mentale, un fantasme, une
idéologie, mais un système de structures durablement inscrites
dans les choses et dans les corps. Les images érotiques alors
s'adressent aux hommes et aux femmes conjointement, attisant le désir
des hommes et suggèrent aux femmes une conduite séductrice.
3. Les références artistiques.
3.1 La pin-up : un ancrage artistique sur plusieurs
siècles.
Nous pouvons établir les nombreux liens que
possède cette représentation féminine avec une certaine
coutume de codes artistiques. Le regard de la pin-up, pétillant ou plus
langoureux, est une invitation à peine déguisée.
Perchée sur des hauts talons, sa tenue suggère sa nudité
intime plutôt qu'elle ne la montre. La pin-up est un assemblage
harmonieux de zones corporelles érotiques, sensuelles : elle est
seins, cheveux, jambes. L'image de la pin-up restera celle d'une jeune
américaine de souche européenne.
Sur le Vieux Continent, à partir de 1850, les
premières photographies érotiques ainsi que les cartes postales
de femme tout en dentelles et en bas circulent sous les manteaux. Les
illustrations coquines fleurissent dans la presse de charme. Par la suite, les
soldats américains veulent retrouver les images coquines qu'ils ont vues
en France. Les éditeurs se lancent rapidement dans une vaste production
de pin-up, basée sur ces images d'Europe. L'arrière
grand-mère des pin-up est née dans les pages des premières
revues françaises de charme. Dans l'entre-deux guerres, les pin-up
envahissent, aux Etats-Unis, tous les supports : la presse, les
calendriers, les pulps*. Elles ornent désormais les pages et
les couvertures de très nombreux périodiques avec la
multiplication des girlies magazines*.
Il semble alors important de se pencher sur l'art occidental
afin de voir comment la pin-up, en comparaison avec des oeuvres
plus « officielles », s'inscrit dans cette certaine
tradition artistique européenne. Chez des artistes, on retrouve, dans
leurs compositions, une volonté de mettre l'accent sur des attributs
corporels qui revoient à la sexualité. On pensera tout d'abord
à Cranach (1472-1553) qui peint toujours le même type de
femme : mince, élancée, cheveux longs et brillants, jambes
longues, sexe bombée et petits seins17(*). On note dans ses oeuvres une importance
donnée à la parure ou au chapeau. L'intention érotique est
clairement soulignée par l'emploi que le peintre fait de sa panoplie
d'accessoires. Ces parures : colliers, bijoux, ceintures, énormes
chapeaux, draperies transparentes, n'ont pas pour but de sauvegarder la pudeur
mais bien d'alimenter les raisons du désir. Cette nudité
partielle propre aussi à nos pin-up s'inscrit dans la volonté des
artistes de ne pas dévoiler tout le corps pour rendre celui-ci beaucoup
plus mystérieux, plus excitant et érotique. L'artiste entretient
alors le fantasme et aménage un espace à l'intérieur
duquel le spectateur peut se laisser aller à ses rêveries
sensuelles. Une autre « ruse » artistique pour
créer un univers chargé d'érotisme est d'opposer un corps
nu ou partiellement à un corps habillé ; le corps nu
étant très souvent féminin et celui habillé
masculin, astuce que l'on retrouve par exemple dans le tableau de Manet Le
Déjeuner sur l'herbe18(*). Ce système se retrouve
particulièrement dans la série de pin-up du dessinateur d'Art
Frahm intitulée : « Ciel, j'ai perdu ma
culotte ! ». Une pin-up partiellement dévêtue
(sa culotte a glissée sur ses chevilles et un incident extérieur
soulève sa jupe dévoilant aussi ses fesses) s'oppose à
plusieurs spectateurs masculins habillés.
La parure sur le corps donne à ce corps une dimension
exhibitionniste, le vêtement féminin est conçu par
l'artiste, pour fonctionner comme un décor scénique. Rubens
(1577-1640) dans son tableau Hélène Fourment à la
fourrure19(*),
présente une femme nue aux cheveux blonds bouclés,
enveloppée dans un long manteau de fourrure. Grâce à ce
dispositif, Rubens nous offre la nudité d'Hélène, symbole
peut-être d'un certain éternel féminin, dans son
écrin, le manteau. La fourrure est une matière érotique
car elle renvoie à la caresse mais aussi à l'animal et donc
à une sexualité plus pulsionnelle, instinctive notamment
lorsqu'elle est portée sur une peau nue. La parure peut-être un
vêtement ou un accessoire mais aussi un attribut corporel. La chevelure,
symbole sexuel par excellence, apparaît souvent dans les oeuvres
artistiques comme un moyen de faire accéder le spectateur à un
univers érotique et sensuel. Nos pin-up aux chevelures volumineuses,
s'inscrivent dans la tradition d'un Titien20(*) (1490-1576), d'un Sandro Botticelli (1445-1510) ou
d'un Gustav Klimt (1862-1918). L'utilisation d'accessoires de
séduction dont nous avions souligné l'emploi massif par les
dessinateurs de pin-up se retrouve aussi dans les oeuvres érotiques de
nombreux artistes, point sur lequel nous reviendrons dans le chapitre suivant.
La pin-up, par son insouciance et sa jeunesse, renvoie
à l'image de la femme-enfant, de la jeune fille à la
sexualité innocente. Ce qui permet un certain fantasme, celui de la
« Lolita ». Rien ne vaut pour l'érotisme que la
candeur espiègle, l'innocence ostentatoire, la jeune fille blanche comme
une colombe, rose comme un bonbon. Cette image là est poussée
à son extrême, certes dans les tableaux de Balthus, mais bien
avant le XXe siècle avec l'oeuvre de Greuze (1725-1805), La cruche
cassée21(*). L'allusion sexuelle est on ne peut plus
évidente : cruche cassée symbole de la virginité
perdue, robe déchirée. Les joues rouges, les lèvres
brillantes de la jeune paysanne suggèrent l'acte sexuel récent.
Malgré la représentation érotique de la jeune fille,
l'oeuvre peut nous mettre mal à l'aise, un viol est peut-être
sous-entendu.
Par leur mise en scène aussi les pin-up
s'insèrent dans une tradition artistique : notamment la
série de pin-up aux bain (Ill. 9), car ce thème offre la
possibilité de présenter des corps nus et de jouer avec la
suggestion (vêtements mouillés dévoilant les formes). De
même, les scènes de bain, à partir de la fin du XVIIIe
siècle, offrent la possibilité au spectateur de rentrer dans une
scène intime et de ce fait renforcent aussi le côté
voyeuriste22(*). Cet
artifice est employé aussi avec l'utilisation du miroir23(*) (Ill. 10). La
figuration du bain qui permet de dénuder le corps des femmes, de le
dé-couvrir, est le meilleur prétexte au dévoilement de la
« vérité des chairs ». Cette stratégie
remplace le « nu-en-soi » (l'image de la femme alanguie)
par une exposition presque justifiée : celle du nu-en-acte, la
femme se baignant. L'espace est littéralement incorporé à
l'action ce qui autorise au regard de pénétrer au moment opportun
pour entrevoir ce qui ne se voit pas généralement.
La série qui s'inscrit elle aussi dans une certaine
tradition de représentations érotiques des femmes est celle des
pin-up exotiques (Ill. 11, 12). Le côté exotique a
souvent été utilisé par les artistes (peintres,
photographes) pour introduire l'érotisme, le désir et le fantasme
dans leurs oeuvres. On peut faire alors un parallèle avec le courant
orientaliste du XIXe siècle.
3.2 Les débuts de la photographie
érotique.
L'iconographie de la pin-up est aussi à mettre en lien
avec la photographie érotique ou pornographique. Avec l'invention de la
photographie, au cours du premier tiers du XIXe siècle, l'ère
technique comble l'envie d'images d'une bourgeoisie dont le pouvoir
économique s'est renforcé. A une époque où la
machine à vapeur met sa force au service de la production capitaliste,
où les métiers à tisser mécaniques remplacent de
plus en plus la main d'oeuvre humaine et où le chemin de fer se
prépare à relier des régions éloignées,
offrant à l'homme une plus grande mobilité, les
procédés manuels comme le dessin, la gravure ou la lithographie
doivent paraître quelque peu dépassés. De plus, ces
techniques manuelles, et donc largement subjectives, ne correspondent plus
tellement l'esprit de ce siècle rationaliste et positiviste qui aspire
à une vision objective du monde. L'utilisation de ces nouvelles
technologies induit alors une volonté de modernisme.
On considère que l'ère de la photographie
commence en 1839. Force est de constater que les premières
décennies de la photographie érotique sont essentiellement
françaises. La première photographie de nu date environ de
184424(*). Quelques 5000
daguerréotypes* à caractère érotique sont
réalisés jusque vers 1860, principalement à Paris. Obtenus
par un procédé directement positif, et donc en exemplaire unique,
leur prix est élevé. La photographie érotique est donc
tout d'abord réservée à une haute bourgeoisie. Mais les
artistes comprennent vite que les photos, les nus en particulier, peuvent
constituer un précieux outil de précision anatomique et
gestuelle, tandis que les amateurs trouvent leur bonheur, souvent clandestin,
dans les figures qualifiées d' « obscènes ».
Contre l'idée que « le nu... serait, en
photographie, inavouable25(*) », la seconde moitié du XIXe
siècle s'adonne avec diligence au nu dit académique, sous de
studieuses appellations : Etude académique, Etude de nu,
manière de contourner ou d'esquiver la charge de sensualité que
le nu, masculin ou féminin, de dos ou de face, véhicule. En
parallèle, une abondante production érotique se développe,
due aux perfectionnements techniques apportés au procédé
négatif-positif permettant de tirer des épreuves bon
marché et en grande quantité. Mais cette production fait l'objet
d'une législation répressive visant aussi bien les photographes
et les modèles que les distributeurs ; les premières
condamnations pénales tombent en France dès 1851.
L'arrivée de la carte postale entraînera une production de masse
de la photographie érotique et pornographique et une multiplication de
ses sujets : nu ethnologique, pathologique (gros plan des organes
sexuels), scènes homosexuelles, coït, sodomie, masturbation,
scènes sado-masochistes....
3.3 Les lieux communs de l'érotisme.
Après avoir survolé rapidement l'histoire des
débuts de la photographie érotique, il est temps de voir en quoi
nos pin-up possèdent des traits communs avec celle-ci.
On retrouve tout d'abord l'utilisation presque
systématique des mêmes accessoires de séduction :
chaussures à talons, bas, jarretière et ensuite
porte-jarretelles, sous-vêtement en dentelles (Ill. 13, 14, 15,
16)... De même les thèmes des mises en scène sont
communs : femmes se regardant dans un miroir (Ill. 17, 18), jeune
soubrette (Ill. 19), femme déguisé en petite fille
(socquettes, présence d'un cerceau...), secrétaire, institutrice
ou écolière (Ill. 20), vêtements de marin rendu
sexy, exotisme (costumes orientaux) (Ill. 21), présence
d'animaux de compagnie (petit chien ou chat), mariée se
préparant, scène de bain (Ill. 22), de voyeurisme
(Ill. 23) ou saphisme (Ill. 24)... Il est important de
souligner qu'il faudra attendre les années 1910 pour que les hommes
apparaissent plus souvent dans les photographies pornographiques, et
contrairement au corps féminin, le corps masculin est rarement
entièrement nu.
C'est dans les intitulés des séries
photographiques ou des albums que l'on retrouve le monde léger et
insouciant des pin-up. Nous avions remarqué que l'humour provenait
également des légendes ou titres accompagnant les dessins de
pin-up. Elles s'inscrivent dans le sillage des photographies, où le
texte renforce l'érotisme de la mise en scène. Sans pour autant
être triviaux ou graveleux, les mots sont coquins, allusions sexuelles
implicites ou explicites : Sous la robe (1925), L'Eve
moderne (1925), Le dernier voile (1926), Les bas de soie de
Mlle Enigme (1927), Le coucher de la mariée (1927), Ma
chemise trop courte (1927), Mademoiselle sans culotte (1928),
Parisette écolière (1928), Une effrontée
(1928), Chemises transparentes (1929), Au dessus de la
jarretière (1929), Gamine charmante (1929), Ma chemise
trop fendue (1929), Parisienne en pantalons (1929), Le jardin
de ma voisine (1929), Exubérante dactylo (1929),
Audacieux maillot (1930), Grain de poivre (1930),
Pantalon récalcitrant (1930), Jarretelles de satin
noir (1930), Pour lire à l'aise (1930), Le bain
(1930), Une jolie girl (1930), A chat perché (1930),
La panne d'auto (1930), Princesse indoue (1930), L'oeil
en coulisse (1930), Ma chemise vous gène t-elle ?
(1930), La beauté du site (1930), L'école
buissonnière (1930), Pagne improvisé (1930),
Une secrétaire évaporée (1930), L'accident du
maillot (1930), Maillot trop étroit (1930), Jeux
innocents (1930), Piquante soubrette (1933), Nuits de
Chine (1933), La prière d'une vierge (1933)26(*).
Ainsi nos pin-up dessinées s'inscrivent bel et bien
dans une certaine tradition de l'art érotique par ses codes
esthétiques (corps idéalisés, joues rouges, chevelures
abondantes) par ses accessoires (bas, chaussures à talons, parures,
miroir) et par ses mises en scènes (scène de bain, exotisme).
Tout autant, elles puisent aussi leurs racines dans la production
française de photographies érotiques et pornographiques de la fin
XIXe et du début du XXe siècle. La pin-up joue alors avec les
signes de séduction et d'érotisme selon les codes
conventionnels.
II. Histoire des accessoires et des situations de
séduction.
Comme nous l'avons vu précédemment les
principaux accessoires des pin-up sont des accessoires de séduction
usuels. Leur utilisation systématique les banalise en même temps
qu'elle les fait accéder au rang de fétiches. Ces accessoires
sont devenus des attributs emblématiques de la séduction
féminine. Ils symbolisent dans notre société la femme
érotique et sont, de ce fait, associés à la
sexualité en raison de leur histoire et d'une certaine construction
culturelle.
1. Les accessoires de séductions.
1.1 Le rôle des talons hauts.
Les hauts talons étaient portés par les
prostituées au XIXe siècle tout comme les collants
résilles. La femme perchée sur ces chaussures est à la
fois fragile puis que ces mouvements et notamment ses pas sont modifiés,
entravés mais elle est aussi autoritaire puisque ces mêmes
chaussures peuvent devenir des symboles de domination et de pouvoir.
La chaussure érotique se définit tout d'abord
par un talon haut, étroit et contourné. Ainsi le pied
paraît plus petit, la cambrure plus prononcée, la jambe plus
longue, le mollet plus galbé, les hanches et les fesses ont des
mouvements plus balancés. Certains matériaux peuvent accentuer la
sensualité : le suggestif vinyl ou encore les peaux
d'animaux : chevreau, cuir, serpent. Ces dernières matières
renvoient, là aussi, par leur provenance, à une sexualité
plus pulsionnelle, plus instinctive. La coupe doit coller à la forme du
pied et à son mouvement sinueux. Ces chaussures sexy peuvent être
aussi découvertes comme l'escarpin. Dans l'univers de la mode, on
parle de chaussures décolletées comme d'une robe
décolletée. La forme pointue du bout de la chaussure amincit et
sexualise le pied. A l'inverse les chaussures pour fillettes ou jeunes filles
ont plus souvent un bout carré.
C'est grâce à la photographie érotique
voire pornographique que les chaussures ou les bottes à talons vont
véritablement devenir des accessoires sexuels, des fétiches. Les
nombreuses photographies réalisées par le couple Yva Richard
montre bien ce processus. Nativa, en plus de réaliser des photographies
ou de poser, est aussi une créatrice de lingerie, dès 1913. Elle
se sert des photographies comme support pour vendre ses produits :
bottines vernies, dessous affriolants. Dans une photographie de 1930, Nativa
porte déjà des chaussures à talon de 10 cm (Ill.
25). Les photographies réalisées à partir de 1934 par
ce couple, proposent des scènes de plus en plus
fétichistes. Dans la série, Elle a des bottes,
Nativa porte des bottes à talons de 19 cm (Ill. 26). Ces
chaussures à talons vertigineux se retrouvent avec les pin-up
réalisées par Peter Driben.
Mais le père du fétichisme moderne est
évidemment John Willie (1902-1952), créateur de la bande
dessinée Sweet Gwendoline et de la revue Bizarre
(Ill. 27, 28), revues qui comportent de très nombreuses
photographies, dessins fétichistes et même des scènes
sadomasochistes. Bizarre, créé en 1946, influence
notamment le photographe Eric Kroll, adepte des talons vertigineux et
Léonard Burtmann, créateur d'une autre revue fétichiste,
Exotique (1951).
Betty Page, née en 1923 dans le Tennesse,
considérée comme « the queen of pin-up »,
marque les années quarante, en posant dans des attitudes burlesques de
très nombreuses fois pour Robert Harrison, dès 1950, dans les
pages de Beauty Parade. Elle est certes connue pour avoir posée
pour le poster central de Playboy en 1955, pour ses photographies de
bondage ou celles à caractère sadomasochiste
réalisées par Irving Klaw (1911-1970) mais aussi pour sa
collection impressionnante de chaussures à talons. En effet elle met un
point d'honneur à ne jamais porter deux fois les mêmes chaussures
pour les photographies.
Jayne Mansfield (1933-1967), symbole sexuel des années
soixante, qui possède elle aussi une collection de plus de deux cents
paires de chaussures, n'a qu'une idée en tête lorsqu'elle choisit
une nouvelle paire, la valeur de leur sex-appeal : « je
choisis mes souliers avec le même soin que mes produits de beauté
parce que mes souliers attirent l'attention sur mes pieds. Plus que les
Américains, les Européens considèrent que les pieds de la
femme font partie de son attrait sexuel. Peut-être parce que les
Américains oublient que leurs pieds sont un de leurs charmes les plus
puissants27(*) ». Pour elle, les chaussures à
talons doivent être sexy mais non provocantes. Comme toute parure, les
chaussures, déclare-t-elle, « doivent suggérer la
sexualité mais pas la hurler28(*) ».
Rita Lydig, qui occupe une place importante dans la
« haute société » du premier quart du XXe
siècle et connue pour l'extravagance de ses toilettes, a des centaines
de paires de chaussures, presque toutes sexy et dont certains modèles
ont été créés pour elle. Collection si
extraordinaire qu'en 1970 le New York Metropolitan Museum en présente
une exposition. Dans le catalogue de l'exposition, Mme Lydig pose ce
principe : « A mon sens, la sexualité commence avec le
pied. C'est par là qu'une femme commence à se parer. Une
chaussure qui n'a pas de sex-appeal est comme un arbre sans feuille29(*) ».
1.2 Le cas particulier des bas.
Mais l'accessoire de séduction qui revient
systématiquement dans les dessins de pin-up est la paire de bas. Ces bas
sont une sorte de leitmotiv dans les représentations féminines
sensuelles. A partir de la fin du XIXe siècle, ils vont devenir
l'accessoire presque conventionnel de l'imagerie érotique.
L'origine du mot bas est une abréviation du mot du
XVIIe siècle : « bas de chausses » qui
désigne la partie d'un élément masculin collant et allant
du pied au genou30(*). Les
bas ordinaires étaient en laine et les bas de luxe en soie (depuis 1572,
date de l'apparition en Angleterre, des premières machines à
tricoter). Le bas de coton est en vogue dans le dernier tiers du XVIIIe
siècle et le fil d'écosse est à l'honneur sous Louis
Philippe. Différentes modes se succèdent du XVIIIe siècle
à nos jours. On peut cependant dégager quelques étapes
décisives. Dès la fin du XIXe siècle, la soie s'impose
pour le bas comme pour les autres pièces de lingerie. Après 1924,
la mode des jupes légèrement plus courtes répand l'usage
du bas de soie de couleur chair. A la fin des années vingt, on commence
à utiliser en bonneterie la rayonne ou la soie synthétique. C'est
en 1938 que naît le bas nylon (le nylon est mis au point par Wallace
Carothers). Durant la Seconde Guerre Mondiale, les restrictions imposent aux
femmes un étonnant subterfuge : elles teintent leurs jambes nues et
dessinent le long du mollet un trait brun figurant la couture du bas. C'est en
1955 qu'une découverte dans les métiers à tisser permet
de supprimer la couture. Dans les années soixante, l'industrie des bas
est révolutionnée par l'apparition du collant qui apporte une
amélioration considérable, surtout en ce qui concerne la finesse
de la maille. Le retour de la lingerie de charme, dans les années
quatre-vingt, réhabilite le bas. Quant au collant, suivant la même
tendance, qu'il soit à couture, en dentelle fine, semé de strass,
imprimé, brodé ou mêlé de soie, il se sophistique.
Le regard s'arrête sur l'endroit magique où le
bas s'arrête et où va apparaître la culotte.
L'érotisme se fixe alors sur ce petit intervalle de chair
délicate et tentatrice (entre le bas et la culotte) (Ill. 29).
Que se soit dans l'art ou dans la littérature les bas ont toujours
fasciné et possèdent un pouvoir attractif qui relève du
fantasme : « Je ne lui laissais que les bas parce qu'à
mon avis c'est plus joli. D'ailleurs, sur les journaux, les femmes
déshabillées ont toutes des bas31(*) ». On retrouve ce même pouvoir sexuel
dans un passage de Jean Charles Gateau : « on se branlait
à 15 ans sur Paris Hollywood et V Magazine. Ce dernier
gonflait ses pages de pineupes pneumatiques aux pétards du tonnerre, aux
nichons russeliens et aux ondulations hayworthienne ; l'autre en
séquences immuables, déshabillait des gonzesses en couleur [...]
Telles étaient nos madones de pensionnat. L'érotisme de grand
papa, bottines et baleines, nous laissait de glace. La page des fatales
d'avant-guerre (yeux charbonneux, culotte de soie incrustés de
dentelles, bas luisants, seins de coulisse ou de douche) et même
« la petite tralala » de Suzy Delair ne nous faisaient pas
tourner la tête. Trop de fanfreluches rétro. La guerre n'avait pas
encouragé l'excitation fétichiste : hideuses semelles
compensées, culottes de viscoses ou de rayonne, bas de coton
ravaudés ou teinture à la chicorée sur laquelle les
habiles peignaient la couture. Notre génération vit s'imposer les
textiles de synthèse et le roi nylon [...] Avec la
prospérité venaient, dans une grande débauche de blanc
nuptial, les jambes parfaitement gainées de nylon arachnéen par
Chesterfield, les slip minuscules et affriolants, la gaine Scandale
illustrée par Brenot, les décolletés pigeonnants, les
porte-jarretelles légers comme une plume32(*) ».
Mais c'est réellement dans l'art que les bas exercent
tout leur pouvoir de fascination. Nombreux sont les tableaux où les
scènes représentées ne sont qu'un prétexte pour
dévoiler les bas : on pense à l'oeuvre La levée
de Fanchon33(*) de
Nicolas Bernard Lépicié (1735-1784) où une jeune fille,
non coiffée, en chemise, met ses bas. Le lit, sur lequel elle est
assise, est défait. Un chat se frotte à sa jambe. Le titre du
tableau sème le trouble : véritable réveil ou
rhabillage après l'amour ? Le réajustement des bas
apparaît aussi comme un thème prétexte pour
représenter un geste, qui dans l'imaginaire érotique est on ne
peut plus sensuel34(*).
Les scènes de bain ou de toilette, comme nous l'avons vu, permettent de
dévoiler le corps féminin mais aussi les parures de ce même
corps : dans le tableau de François Boucher (1703-1770), La
toilette intime, le jupon de la jeune fille est retroussé,
dévoilant ainsi ses bas blancs35(*). Du côté de la photographie
érotique ou pornographique, les bas aussi sont un thème
récurrent : de nombreuses séries de photographies
s'intitulent : les bas rayés (1900), les bas
noirs (1910) ou alors Les émois du pantalon
(1900).
Cette fascination pour les bas poussa Elmer Batters
(1919-1997) à inventer le genre photographique du « leg
art ». Ses magazines comme Legs That Dance To Elmer's Tune,
Black Silk Stocking (1958), Sheer Delight (1958), Tip Top
(1967), Nylon Double Take (1967) et Man's Favorite
Pastime se composent principalement de photographies de jambes de femmes
ornées de bas (Ill. 30). Cette passion pour les jambes des
femmes lui vaut au début des années soixante, une accusation pour
obscénité : « c'était à cause des
pieds dans les bas. Devant le tribunal, j'ai demandé ce que ça
avait d'obscène et ils n'ont pas su me répondre, sauf pour me
dire que c'était pervers36(*) ».
1.3 Le porte-jarretelles, au plus haut des bas.
Mais les bas fonctionnent aussi avec le porte-jarretelles ou
jarretière dans une sorte de dispositif érotique optimal. La
jarretière peut marquer la frontière entre le sensuel et le
sexuel, lisière de la pudeur, elle pose un obstacle excitant puisque
aisé à franchir mais aussi constitue une dernière et
symbolique étape (Ill. 31). Rabelais signale la passion
grivoise des Dames de Thélème qui les pousse à assortir
leurs jarretières à leurs bracelets37(*).
L'ordre très noble de la Jarretière (The Most
Noble of the Garter) est le plus important ordre anglais de la
chevalerie38(*). Sa
fondation remonte en 1348, par le roi Edouard III. Selon la légende, la
comtesse de Salisbury, maîtresse de roi, laisse tomber sa
jarretière lors d'un bal de la cour. Le roi la ramasse vivement et la
rend à la comtesse. Devant les plaisanteries des courtisans, il
s'écrit : « Honni soit qui mal y pense». Il promet
alors à cette favorite de faire de ce ruban bleu un insigne si
prestigieux que les courtisans les plus fiers s'estimeront trop heureux de le
porter. La phrase « Honni soit qui mal y pense» devient ensuite
la devise de l'ordre.
L'artiste Peter Driben a une prédilection pour les
jarretières au détriment des porte-jarretelles. Ses pin-up ont
très souvent une jarretière ornée d'un petit coeur rouge.
L'autre accessoire de lingerie, le porte-jarretelles est
inventé en 1878 par Féreol Dedieu pour remplacer la
jarretière. Son succès est peut-être du à un certain
esthétisme, comme le souligne Marlène Dietrich :
« le porte-jarretelles permettait au moins d'avoir une ligne nette
des cuisses à l'entrejambe quand on bougeait au lieu de cette horrible
ligne transversale à mi-cuisse39(*) ». Il deviendra vite le symbole des dessous
et des accessoires érotiques par excellence, dans de nombreux tableaux
mais aussi au cinéma. Les scènes érotiques aux femmes tout
en bas et en porte-jarretelles se multiplient : dans l'Ange bleu
(1930) de Joseph van Sternberg (1894-1969), dans Cabaret (1972)
de Bob Fosse (1925-1987), dans Mariage de Maria Braum (1979) de
Fassdinder (1945-1982). Dans la littérature aussi, la jarretière
ou les porte-jarretelles sont synonymes de séduction :
« cette femme feignant de se dérober dans l'ombre pour
attacher sa jarretelle et qui, dans sa pose immuable, est la seule statue que
je sache à avoir des yeux : ceux même de la
provocation40(*) ». Même constat dans les
écrits de Henry de Montherland : « j'aime voir, en rose,
sur leurs jambes nues, la marque laissée par leurs
jarretières41(*) ».
En 1974, un article du numéro 4 de
Cosmopolitan suggère de pendre dans sa salle de bain, pour
impressionner et émoustiller l'amant de passage, « une
culotte, un soutien-gorge pigeonnant et surtout un porte-jarretelles, à
acheter de préférence noir avec des incrustations de dentelles
chair ou même rouge, avec plein de volants et de rubans, que vous
porterez sûrement jamais mais que vous étendrez bien en
évidence sur un cintre de velours rose ou violet une bonne fois pour
toute [...] afin que monsieur puisse l'admirer en pensant à toutes
sortes de choses pendant que vous naviguerez à l'aise dans vos dessous
tout confort42(*) ».
Les changements de mode font qu'aujourd'hui, les bas et le
porte-jarretelles sont moins utilisés par les femmes. Mais lorsqu'ils se
portent, c'est avec la conscience de ce qu'ils symbolisent, la femme
érotique et séductrice, comme le souligne Jacques Laurent :
« Avant la femme portait innocemment et naturellement un
porte-jarretelles, aujourd'hui elle est consciente que cette attitude
délibérée a une signification pour elle et pour
l'autre43(*) ».
Le porte-jarretelles est alors le lien privilégié entre celle qui
s'en pare et celui qui y a accès. Il devient alors un signe dans le
langage codé de la séduction et de l'érotisme.
Ce dispositif érotique optimal (talon, bas,
jarretière) trouve son apogée avec le tableau de Félicien
Rops (1833-1898), Pornockrates44(*). Dans ce tableau, comme dans d'autres, Rops
pousse à son extrême l'utilisation de parures diverses mais
chargées de nombreuses connotations érotiques (bas,
escarpins, jarretières, gants noirs ou rubans noués autour de la
poitrine, de cou) pour mettre l'accent sur les parties du corps
féminins érotiques ou sexuelles. Les seins, les jambes
sont « offerts » à notre oeil, de suite
attiré sur ces parties grâce aux accessoires, aux agréments
(Rops a une prédilection dans ses oeuvres pour les rubans noués).
Comme le souligne Néret : « Rops a niché les sept
péchés capitaux dans un pli d'étoffe, et non pas
animé, mais animalisé la robe, ce qui est mieux ou pire comme on
voudra. Peintre de la perversité, il va de soi qu'il excelle dans le
déshabillé. Ses retroussis de manches, ses noeuds de cou sont une
invention merveilleusement significative. Il est l'inventeur en art de ces
longs gants et ces grands bas noirs, qui sans rien perdre du modelé
donnent un accent extraordinaire et pervers45(*) ». Rops, utilise bel et bien l'accessoire
érotique comme quelque chose d'annexe, de complémentaire, de
subsidiaire, comme une extension de ce qui est présent, de ce qui est
directement accessible. Le coté provocant des tableaux de Rops ne
provient pas de la présence de corps nus mais du fait que les parties du
corps les plus sexuelles sont marquées d'un signe. Car la
nudité n'a rien de provocant à moins qu'elle ne soit partielle,
c'est-à-dire qu'un fétiche justement cache une partie de cette
nudité. Le fétiche sur le corps donne à ce corps une
dimension « exhibitionniste », dans un processus de passage
du signe au signifiant.
1.4 En fait, une mise en scène de la jambe.
Jusqu'aux années quarante, il semble qu'il n'est pas
ou peu de nudité entière de corps féminin que ce soit dans
les oeuvres de l'art érotique officiel, dans la photographie
érotique voire pornographique ou dans la presse masculine. Mais cette
absence est largement compensée par les tenues fétichistes des
modèles. C'est l'ère de la jambe, uniquement parce que c'est le
seul endroit érotique des femmes que l'on peut dévoiler
légalement (presse érotique). L'aspect sensuel des jambes
féminines est renforcé par la présence de parures ou
accessoires devenant des sortes de décors scéniques de
l'anatomie féminine (Ill. 31). Cette mise en scène, ce
costume de la jambe trouve son apogée lorsque que sur les photographies
ou dessins apparaissent en plus des talons, bas, jarretières ou
porte-jarretelles, les dentelles de la culotte (Ill. 32). Les jambes
sont exagérées (démesurablement longues pour les pin-up)
et glorifiées, enveloppées dans les bas, enserrées par la
jarretière, juchées sur des talons vertigineux et se perdent dans
les volants virginals des culottes. Il faudra attendre les années
cinquante voir soixante pour que l'accent soit mis sur les seins notamment dans
la photographie. L'année 1973 sera marquée par la première
publication, dans la presse masculine, d'une photographie où les poils
pubiens n'ont pas été censurés. A l'inverse, les fesses
apparaissent très souvent dans la photographie érotique ou
pornographique dès 1880, peut-être en raison de leur
« situation géographique », au plus haut de la jambe
(Ill. 33).
L'analyse de l'histoire de quelques accessoires
érotiques, les plus conventionnels et les plus visibles dans l'art
montre bien que l'accent est porté sur certaines parties du corps
féminin. L'utilisation de ces accessoires agit comme un dispositif
optimal de l'érotisation du corps féminin. La permanence de ces
parures traditionnelles et leur banalisation permettent à celles-ci
de se fixer dans la sphère mythique de l'imaginaire érotique. Ces
accessoires déjà signes deviennent signifiants. Ils
accèdent au statut d'accessoires de séduction. Les femmes se
parent de manière à éveiller les désirs masculins.
Mais ce désir est lui-même fixé et codifié dans un
imaginaire érotique traditionnel, ce qui induit une certaine
normalisation de la sexualité. Le désir masculin, alors
standardisé et uniformisé dans la sphère du fantasme,
introduit en retour une standardisation et uniformisation des corps
féminins pour y répondre. Comme le remarque George
Bataille : « par le soin qu'elle prête à sa parure,
par le souci qu'elle a de sa beauté, que sa parure met en relief, une
femme se tient elle-même pour un objet que sans cesse elle propose
à l'attention des hommes46(*) ». La beauté et l'art de la
séduction par cette utilisation d'objets, peuvent être alors
qualifiés de valeurs symboliques.
2. Mises en scènes comparables.
2.1 Les situations.
Comme nous l'avions souligné
précédemment, la pin-up se présente et est
présentée de manière générale, dans une
scène de la vie quotidienne. Le cadre peut être urbain ou
campagnard. La différence avec la représentation d'une femme
ordinaire dans son quotidien réside dans le fait que, à
l'intérieur de ce décor narratif, un élément ou la
situation en général peu probable permet aux dessinateurs de
découvrir, dévoiler les jambes, les bas, la jarretière ou
le porte-jarretelle, la poitrine, le soutien-gorge (pour les images datant des
années cinquante) de cette femme. La mise en scène est
instrumentalisée de sorte que l'on puisse voir, apprécier,
observer une zone érotique du corps féminin selon un regard
masculin. La pin-up est alors une représentation d'une femme qui nous
semble maladroite, un peu gauche mais gracieuse, puisque à chaque fois
qu'elle entreprend une activité, elle ne réussit qu'à
coincer sa jupe, tacher ses vêtements, casser sa bretelle, faire glisser
sa culotte. Ce qui renforce le côté « petite
fille ». Elle subit sans cesse des incidents, elle est victime. Une
certaine ambiguïté mêlant maladresse et désir,
érotisme et gaucherie semble se dégager de ces
représentations. Souvent seule, on peut noter parfois la présence
d'un homme ou plusieurs mais en arrière plan, profitant de la situation.
Cette remarque s'applique aussi à certaines mises en
scène de la photographie érotique du début du XXe
siècle. Une photographie anonyme de 1930 montre une femme perchée
sur un escabeau. Une partie de son visage est caché par sa jupe
remontée, qui nous dévoile ainsi sa culotte. Seuls ses yeux sont
visibles et nous font signe en direction de celle-ci. Grâce à cet
artifice, l'accent est donné sur le dispositif érotique :
bas, talon, culotte, porte-jarretelles. On retrouve ce même dispositif
dans une photographie de 1920 : une femme dont le visage est caché
à sa jupe soulevée. L'oeil est de suite attiré par les bas
noirs et la toison pubienne dévoilés de cette inconnue (Ill.
34). Une autre photographie de 1930 par exemple, nous offre une femme de
dos en train de se relever d'une balançoire. Sa jupe semble
coincée nous permettant ainsi d'observer sa culotte, ses bas, son
porte-jarretelles et ses talons. Dans une série de photographies de
1927, un homme apprend à une femme à faire de la
bicyclette : il la tient par la taille, retenant (volontairement ou par
inadvertance ?) un pan de la jupe, nous dévoilant ainsi bas et
porte-jarretelles (Ill. 35). Ce geste masculin qui dévoile le
corps féminin se retrouve dans une autre photographie anonyme de
1930 : une femme assise sur une roue de voiture se penche pour embrasser
l'homme, qui dans son geste pour lui caresser la joue relève
légèrement la jupe de la jeune fille (Ill. 36).
Une autre photographie de la même année montre
une femme en train de ramer, un pan de la jupe pris dans la rame. Dans la
photographie L'art de grimper aux arbres, de Giffey, de 1930, une
femme a un volant de sa jupe retenu par une branche. L'homme qui l'accompagne,
resté au pied de l'arbre, semble ravi à la vue des bas, de la
culotte, et du porte-jarretelles dévoilés par hasard... La phrase
qui légende cette image, souligne le côté cocasse de la
scène : « grimper aux arbres, c'est bon pour la
santé et pour la vue donc ! » La même mise en
scène est présente dans une photographie de 1937 La parfaite
secrétaire : une secrétaire, les pieds posées
sur son bureau, attrape par inadvertance un pan de sa jupe en décrochant
le téléphone, nous offrant une vue imprenable sur ses bas et son
porte-jarretelles. L'art de dévoiler les parties du corps
érotisées par la présence d'accessoires trouve son
apogée avec la photographie anonyme intitulée : L'art de
croiser les jambes en société pour mieux montrer ses
dessous, datée de 1930.
Nous avions souligné que souvent les pin-up nous
apparaissaient comme surprise dans une situation cocasse. Le côté
ridicule, maladroit est renforcé dans des mises en scène
présentant des femmes dans une activité réputée
comme non féminines : dans une photographie de 1925, une femme de
dos, se penche pour réparer sa roue de voiture, sa jupe est
relevée sur sa culotte et ses bas (Ill. 37). Une autre
signée Beiderer de 1930, montre une femme est en train de lire le
journal. Elle est assise en équilibre sur le dossier de la chaise de
telle manière à ce que ses bas et son porte-jarretelles soient
visibles (Ill. 15). On retrouve ceci aussi dans des photographies
signées Vasta Images-books de 1930, où une femme de dos, à
la jupe soulevée, accent mis sur le dispositif
culotte-bas-talons-jarretelles, se retourne, bouche ouverte comme surprise.
2.2 Les parties du corps.
L'art érotique met l'accent sur certaines parties du
corps féminins selon un processus et un dispositif qui dépend du
contexte de visibilité et de
« démocratisation » de ces parties corporelles.
Jusqu'aux années quarante l'accent est mis sur la jambe (Ill.
38). Or depuis le Moyen Age, les jambes féminines apparaissent
d'autant plus érotiques qu'elles sont peu visibles et très peu
dévoilés. Elles suscitent alors l'attrait, le fantasme car
frappées d'interdits et de pudeur.
L'engouement que suscite à la fin du XIXe
siècle, le french cancan en est un exemple révélateur.
Cette danse a d'abord été un geste d'insulte. Les femmes, sur les
barricades de la révolution de 1830, soulèvent leurs jupons
faisant ainsi un affront suprême à la garde royale.
A partir de ce geste grivois, une danse populaire va
être élaborée et se sophistiquer jusqu'à devenir une
chorégraphie avec ses pas précis : acrobaties, quadrille
(tenir son pied dans la main tout en sautant en cadence sur le pied de l'autre
jambe), grand écart, cancan (la robe et les jupons sont soulevés
à deux mains), chahut (ou l'art de lever la jambe). Le clou du
chahut47(*) est le
décoiffage d'un des spectateurs. D'un pied leste et adroit, la
caf'conc'48(*) fait voler
le chapeau de l'un des hommes présents. Cette danse impudique
jusqu'alors réservée aux habitués des guinches, des
fortifs et des bastringues de Pigalle est désormais à la
portée des bourgeois et gens de fortune qui se rendent au Moulin-Rouge.
Cette chorégraphie particulière représente, à
l'époque, une forme d'invitation sexuelle considérée comme
indécente. La situation est d'ailleurs jugée si grave en 1891,
que MM. Jules Simon, Richard Bérenger, de la Berge et
Frédéric Passy appellent à la formation d'une
société centrale contre l'incitation à la
débauche.
En effet, l'intérêt et le succès de cette
danse tiennent bel et bien dans le fait que les danseuses vont
révéler et montrer leurs jambes, leurs dessous à un moment
ou un autre du spectacle : « jaillissant de la touffeur des
jupes au pillage, d'un remous de dentelle et de dessous coûteux
éclairés de rubans de nuances attendries, une jambe
l'évoque, droite levée vers le lustre, une jambe au port d'armes,
soyeuse et brillante, qu'une boucle de diamants mord au dessus du genou, et la
jambe se trémousse, joyeuse et spirituelle, lascive et prometteuse avec
son pied mobile49(*) ».
Une photographie de 1890, intitulée Les cinq
demi vierges immortalisent les plus célèbres danseuses (dont
Nini Patte en l'Air, la Goulue, Grille d'Egouts, l'Hirondelle) dans une pose de
french cancan : jambes en l'air ornées de bas noirs, jupons
relevés. Jane Avril, une chahuteuse plus connue sous les surnoms
« La Mélinite » ou « Petite
Secousse », explique l'importance de la couleur des bas :
« Les jupons étaient, ainsi que les pantalons, d'entre-deux et
de mousseuses dentelles. Les bas noirs, au milieu de ces neigeuses blancheurs,
faisaient mieux valoir la forme des jambes50(*) ».
Dans les années vingt, notamment grâce à
la mode, les femmes dévoilent un peu plus leurs jambes (surtout le
mollet) mais l'imaginaire érotique reste encore très
centré sur cette partie du corps. Il faudra attendre les années
cinquante où la jambe féminine est moins marqué du sceau
de l'interdit (donc véhiculant moins de fantasmes car plus visible),
pour que l'accent soient mis sur la caractère érotique de la
poitrine. La banalisation du port du soutien-gorge, qui deviendra lui aussi un
accessoire érotique et de séduction, permettra un nouvel
imaginaire. Inventé en 1889 par Herminie Cadolle, ce n'est
réellement qu'après la Seconde Guerre Mondiale que celui-ci est
popularisé notamment par le New Look de Dior (taille fine, hanches
voluptueuses et poitrine épanouie) mais aussi par les actrices de
cinéma. En effet, Jane Russel (1921- ) est la première à
porter le soutien-gorge à balconnet créé par Howards
Hughes (1905-1976). Ce soutien-gorge lance la mode des seins obus d'abord chez
les actrices puis chez toutes les femmes. Les années soixante voient la
généralisation, dans les revues de charmes, de photographies
topless (seins nus) (Ill. 39). C'est en 1966, en France, sur les
plages de St Tropez que la mode des seins nus est lancée.
Avec l'apparition de la minijupe et la mode
éphémère du monokini, dans les années soixante-dix,
c'est au tour de la culotte de devenir l'objet de toutes les attentions. En
effet celle-ci étant le dernier rempart pudique et au contact direct
avec le sexe féminin, les fantasmes se cristallisent autour de ce
dessous, lui conférant ainsi toute son aura érotique. Aslan,
dessinateur français de pin-up, met l'accent très
régulièrement, dans sa production de pin-up, sur ce
sous-vêtement. Cette décennie voit aussi la représentation
courante, dans les images érotiques, du sexe féminin, les pin-up
de ce même artiste sont parfois représentées en train de se
masturber. En 1971, cet artiste dessine sa pin-up, pour dans le numéro
de décembre de la revue Lui, avec des poils pubiens.
Playboy attend janvier 1974 pour révéler les poils
pubiens d'Annie, l'héroïne de sa bande dessinée, bien que
celle-ci ait été nue devant nous un nombre incalculable de fois.
Ces deux magazines brisent enfin la convention artistique de non
représentation des poils des corps nus. Ce tabou a déjà
été mis à mal avec l'Origine du monde51(*) de Courbet, oeuvre
réaliste représentant un sexe féminin. Cet interdit
découle du fait que les poils pubiens renvoient inévitablement
à l'animalité et sexualisent d'autant plus un corps nu. Bob
Guccione est le premier, de manière « officielle »,
pour son numéro d'avril 1970 de Penthouse, à montrer une
toison pubienne. Ce n'est qu'une photographie prise de loin d'une fille nue
marchant sur une plage mais le tabou est brisé. S'en suit alors entre
ces deux rivaux, Playboy et Penthouse ce que nous pouvons
appeler « la guerre des poils ». Les années
quatre-vingt autorisent la représentation du sexe féminin plus ou
moins en gros plan (lèvres écartées...) notamment dans la
presse érotique masculine.
La banalisation du string, dans les années
quatre-vingt-dix, qui met à la fois en valeur les fesses et le triangle
pubien, entraîne, dans la presse masculine, un renouveau au niveau des
mises en scène, des attitudes et des poses des modèles.
Selon Alain Héril, le dessous féminin
appartient à l'imaginaire sexuel des hommes, il en est une des
composantes essentielles. L'accès à la nudité
féminine est toujours passé par la dernière étape,
l'étape des dessous, celui-ci prenant toutes les formes, toutes les
découpes, utilisant tous les tissus. L'objet même du dessous
féminin est un accélérateur du fantasme masculin52(*). Tiraillée entre les
diktats de la séduction et ceux de la santé, l'évolution
de la lingerie ne doit rien au hasard. Elle suit l'air du temps comme la
longueur des ourlets, et même plus, car elle va littéralement
à l'essentiel. Le corps se couvre et se découvre selon une
logique implacable. La vocation érotique des dessous féminins a
été maintes fois évoquée. Dissimuler pour mieux
laisser deviner, interdire pour faire désirer, souligner pour mieux
mettre en valeur. Les exercices savants ou naïfs de cette
rhétorique de la séduction varient d'une époque à
une autre. Les représentations érotiques féminines
semblent alors procéder des limites fluctuantes entre la
visibilité et l'interdit : est considéré comme
érotique à une période les parties du corps qui
relèvent d'un certain tabou sans être pour autant une
transgression, évitant ainsi la censure, remarque qui s'applique
particulièrement à la presse masculine.
Dans notre première recherche sur la
définition de la pin-up nous avions conclu que la pin-up par sa
plastique, son visage, ses attitudes participe bel et bien au mythe du
sex-symbol. Cette remarque se trouve renforcée au vu des analyses sur
la photographie et sur l'art érotique. En comparant nos pin-up et les
thématiques développées dans l'art, nous avons pu
établir certains codes au niveau de la mise en scène et
permanences au niveau des accessoires dans la représentation du corps
féminin érotique depuis le XIXe siècle. L'arrivée
de la Seconde Guerre Mondiale va permettre une accélération et
une multiplication des images érotiques, renforçant ainsi la
suprématie des pin-up.
III. La Seconde Guerre Mondiale : l'âge d'or
des pin-up.
La Seconde Guerre Mondiale représente
dans l'histoire de la pin-up un moment de cristallisation. Cette période
peut être qualifiée d'âge d'or de la pin-up puisque celle-ci
envahit rapidement tous les lieux possibles sous différents formats et
supports. Dans le premier volet, nous nous étions penchés sur la
presse, et particulièrement la presse à soldats, les
véhicules militaires et les dessins animés. Nous reparlerons ici
du support « avions », partie en mettre en relation avec
l'Annexe 1 qui comporte de nombreuses biographies d'artistes du Nose Art ;
mais tout d'abord nous évoquerons deux supports plus originaux : le
tatouage et la bande dessinée.
1. Le tatouage.
1.1 Un art particulier.
Avant la fin du XIXe siècle, les tatouages
pratiqués sur la peau sont le fait d'une petite minorité :
aristocrates et marins, soldats professionnels, surtout en Grande Bretagne et
aux Etats-Unis, ailleurs par des groupes de marginaux, prisonniers, bagnards,
membres de la pègre, forains et gens du cirque53(*). La plupart des motifs sont
réalisés par des amateurs travaillant dans la
clandestinité ou par des praticiens occasionnels. Beaucoup sont
réalisés par des hommes sur eux-mêmes, comme
témoigne le grand nombre de tatouages localisés sur le bras
gauche. La technique reste rudimentaire, douloureuse et risquée. Les
aiguilles sont bricolées ou remplacées par la lame d'un rasoir.
Le colorant de base est obtenu à partir de « produits de
fortune, comme le charbon de bois pilé mélangé avec de
l'eau savonneuse, de la suie, du noir de fumée déposé de
la flamme d'une bougie sur un morceau de verre, avec adjonction de salive, de
caoutchouc brûlé et même du cirage54(*) ». La couleur est
rarement utilisée et le noir prend rapidement une apparence
bleutée.
On commence à enregistrer les progrès dans
l'exercice de cette pratique avec le nombre croissant de visiteurs, de
marchands, de diplomates, et de marins qui se rendent au Japon, depuis que les
frontières de ce pays s'ouvrent plus facilement aux étrangers,
à partir de la fin du XIXe siècle. Certains, dès leur
retour, tentent de s'inspirer des techniques des tatoueurs japonais dont
l'habilité leur permet de réaliser des motifs
élaborés et colorés, en utilisant un outillage d'
« aiguilles d'ivoire de la taille d'un crayon, taillées et
peintes55(*) ».
Ils se mettent à fabriquer des aiguilles d'acier aussi fines et
efficaces, et les plus doués réussissent à leur tour
à utiliser des couleurs : « après une longue
recherche, les tatoueurs ont découvert un bleu permanent ultramarine et
un beau vert, tous les deux parfaitement sans danger pour la peau, et ils
exercent patiemment sur leur propre corps à la mise au point d'un jaune
et d'un ton lavande56(*) ».
Mais c'est l'invention de la machine à tatouer
électrique en Allemagne, exportée en Grande Bretagne et aux
Etats-Unis, et plus tard en France, et fabriquée en série dans
les années 1880 qui révolutionne cette pratique :
« Elle constituait à l'origine en trois aiguilles
parallèles vibrant dans un tube de cuivre actionné par les
pousses d'un électro-aimant relié à une petite batterie.
Une machine plus perfectionnée permet ensuite d'accélérer
la phase de remplissage du dessin57(*) ». Avec la diffusion de cet instrument, le
tatouage peut devenir une activité commerciale légale.
L'opération devient rapide, pratiquement indolore, du moins par
comparaison avec ce qu'elle est auparavant, y compris avec les aiguilles de
métal ou d'argent utilisées par les praticiens les plus
scrupuleux. Les règles d'hygiènes sont respectées, chaque
aiguille étant désinfectée à l'alcool ou à
la flamme après chaque opération. De plus la qualité du
graphisme s'en trouve considérablement améliorée : le
tracé est plus sûr et plus régulier, les pigments plus
nombreux, les aiguilles pouvant chacune comporter une teinte différente.
Les motifs représentant des femmes ont toujours
été parmi les plus nombreux : sirènes au bras
levé au dessus de leur tête, geishas en kimono, indigènes
faisant la danse du ventre, Espagnoles aux grandes boucles d'oreilles, filles
de la rue en jupe fendue assise devant un verre d'absinthe (Ill. 40, 41,
42, 43). A présent, ces images commencent une nouvelle
carrière, proposées à des clients recrutés hors des
cénacles étroits auxquels elles étaient
réservées. Ainsi, les images de femmes sur les tatouages sortent
à leur tour de la semi clandestinité qu'elles avaient connue.
Elles ne sont plus cantonnées dans les arrières-salles de
cafés de ports, les boutiques louches des quartiers mal famés,
ni, à l'inverse, aux clubs fermés fréquentés par
l'aristocratie anglaise et américaine58(*). Depuis l'introduction des machines à
aiguilles électriques, cette activité se professionnalise et le
nombre de praticiens ne cesse d'augmenter. Cela se traduit par l'ouverture de
nombreux établissements ayant pignon sur rue et que les contemporains
comparent à des « salons de coiffure pour hommes,
croisés avec un studio de photographies59(*) ». Et à la manière de ces
métiers anciens et reconnus, les tatoueurs prennent l'habitude d'exposer
des exemples de leurs oeuvres dans les vitrines et sur les surfaces des
pièces où ils pratiquent leur art.
1.2 Un rituel viril.
Mais la Seconde Guerre Mondiale va permettre de renouer avec
la tradition du tatouage, tradition de marin, et notamment avec des tatouages
représentant des femmes. Les périodes d'attente, semblent longues
et induisent chez les soldats, une volonté de s'occuper. Se faire
tatouer, en temps de guerre, relève de plusieurs raisons :
appartenance au groupe et la la volonté de marquer dans la chair les
épreuves liées à cette période très
particulière comme un rite d'initiation. Le tatouage, par sa pratique,
demande un certain courage, du sang froid. Il devient alors un défi qui
fait appel à des qualités dites viriles pour le relever,
perpétuant ainsi le mythe du héros viril.
Les pin-up tatouées, tout comme les images de femmes
que l'on trouve dans les baraquements des soldats, pallient elles aussi, une
absence affective. Elles rappellent aux soldats les motifs de leurs combats.
Elle symbolise la fiancé, la fille d'à côté, celle
qui patiente jusqu'au retour des jeunes hommes. Nous avions remarqué
lors de l'analyse de la présence d'images féminines dans les
lieux quotidiens militaires, que le soldat donne à ces pin-up une valeur
de fétiche, de talisman porte-bonheur. Elles alimentent le besoin de
celui-ci d'être rassuré grâce à une image connue et
intime. La pin-up est celle qui l'accompagne dans les moments les plus durs et
dangereux de la guerre. Elle est féminité apaisante, la
protection du soldat, son porte-bonheur, l'enjeu de superstition,
peut-être celle à qui l'on parle, rêve, se confie, se
motive. La pin-up, par son rôle de soutien et d'accompagnement tout au
long de la guerre, autorise l'avènement du soldat héros.
Celui-ci, avec la Seconde Guerre Mondiale, peut se définir comme tout
homme digne de l'estime publique, de la gloire, par sa force de
caractère, son dévouement total à une cause. Il se
distingue par ses exploits, sa fermeté exceptionnelle devant le danger,
la douleur et son courage extraordinaire notamment dans le domaine des armes.
Cette remarque s'applique particulièrement aux pin-up tatouages. Le
tatouage permet au soldat d'avoir sa pin-up gravée dans la chair, de
l'avoir dans la peau. En plus d'être un talisman, la pin-up tatouage est
alors symbole de son engagement et signe son appartenance au groupe, au
régiment, à l'escadron.
L'accès à la virilité se conçoit
comme l'intégration d'un comportement normatif. L'objet de valeur de la
virilité le plus significatif est la sexualité. Les images de
pin-up sont un bon stimulus sexuel notamment en période de guerre. Car
elles sont une sorte de palliatifs à l'absence affective et sexuelle de
ces hommes sur les fronts sans pour autant l'exacerber ce qui aurait des
conséquences désastreuses pour les combats. Mais le soldat
affirme également son hétérosexualité au vu de tous
grâce au tatouage d'une femme sur son corps. Car dans un milieu masculin,
où la frustration sexuelle peut être importante et
l'homosexualité tentante, il est pour les soldats plus que jamais
important de s'inscrire dans une sexualité normative et
exclusive : l'hétérosexualité.
Nous avions vu que collectionner les pin-up devient au sein
des armées un geste de camaraderie, elles permettent une certaine
solidarité. Mais elles renforcent aussi les hommes dans leur
virilité : les soldats essaient d'impressionner leurs semblables en
étalant leurs collections de pin-up mais aussi leurs tatouages. Elles
sont une conquête de plus. Le tatouage apparaît en temps de guerre
comme un rituel d'intégration. Non seulement le soldat tatoué
réussit une épreuve virile, preuve de ses qualités comme
le courage, la résistance à la douleur mais aussi s'affirme dans
le monde des hommes hétérosexuels en tant qu'homme à
femmes, séducteur à succès, playboy et coureur de
jupons.
2. Male Call, une bande dessinée pour soldats.
Un certain nombre de dessinateurs de bandes dessinées
ont également été mis à contribution durant la
Seconde Guerre Mondiale. Il faut qu'eux aussi participent à l'effort de
guerre. Leurs héroïnes, qui avaient souvent été
créées auparavant et que la plastique rattache à
l'imagerie des pin-up, se trouvent alors mêlées à des
aventures dont le contexte est celui de la guerre.
2.1 L'effort de guerre particulier d'un artiste.
L'une de ces héroïnes les plus
célèbres est certainement Miss Lace (Ill. 44).
Crée par Milton Caniff, elle apparaît dans le strip* Male
Call.
Né en 1907 à Hillsboro dans l'Ohio, Milton
Caniff commence à travailler pour le Dayton Journal, le
Miami Daily News et le Columbus Dispatch après avoir
obtenu son diplôme à l'Ohio State University. En 1932, il
s'installe à New York et crée pour l'Associated Press, ces deux
premières bandes dessinée : Puffy the Pig et
The Gay Thirties. Un an plus tard, Dickie Dare voit le jour.
Milton Caniff travaille aussi avec Noël Sickles sur Scorchy Smith
et avec Bill Dwyer sur Dum Dora. En 1934 le New York
News lui demande un strip : Milton donne alors naissance à
Terry and The Pirates. Ce strip se déroule en Chine. Au sein
des corps militaires évolue Burma (Ill. 45), une blonde et
somptueuse créature au passé sulfureux : « la pin-up
type Rita Hayworth était appréciée de tous, et Burma
était comme ça. La petite amie de tous. Le rêve
mouillé de tout le monde. C'est pourquoi je l'avais choisi60(*) ». Terry
paraît quotidiennement dans 175 journaux civils et dans les
éditions italiennes et européennes de Stars and Stripes.
Les premières contributions à l'effort de guerre
de Milton Caniff sont une affiche de prévention sur les gestes à
faire en cas de bombardement, affiche destinée aux civils et une affiche
d'information sanitaire pour les soldats sur les dangers des maladies
vénériennes. Lorsque le Camp Newspaper Service est fondé,
Caniff y propose son strip Terry and the Pirates. Mais certaines
vignettes sont jugées trop osées. Milton décide alors de
mettre fin à Terry et la blonde Burma en 1942.
Il se lance alors dans un strip ayant pour décor la
Seconde Guerre Mondiale dont les thèmes abordés se veulent
proches des préoccupations des soldats. Cette bande dessinée
paraît dès 1942 toutes les semaines dans plus de 2500 journaux
officiels du Service de la Presse Militaire. La première
difficulté de ce strip est qu'il doit être un gag solo car la
continuité ne fonctionnerait pas avec les soldats qui sont
transférés d'un endroit à l'autre. Une des règles
que Caniff doit respecter, est la conformité des uniformes,
conformité à laquelle tiennent les soldats. En effet, il arrivent
souvent que certains mobilisés écrivent à l'artiste afin
de rectifier des erreurs sur les uniformes ou les termes techniques, lui
fournissant ainsi une documentation précise. Mais la règle
primordiale est le respect du bien-fondé de la présence
américaine sur le front.
Certains civils se plaignent néanmoins du
côté sexiste du strip. Il leur est répondu, au
Département de la Guerre, que : « c'est pour les gars,
pas pour vous, Lady Jane. C'est pour les garçons, et ça va rester
comme ça61(*) ». Milton Caniff n'a jamais eu d'ennui bien
que le strip soit osé. Il s'en défend :
« c'était suggestif, mais pas vulgaire. Je voulais que ce soit
un strip sexy62(*) ».
2.2 Le succès de Miss Lace.
Pour son créateur Miss Lace est un condensé de
tous les fantasmes des soldats : « quand j'ai créé Miss
Lace, je voulais l'opposé de Burma, je la voulais brune. Je la voyais
innocente mais sexy en diable. Bien plus que les standards de l'époque.
J'étais un pionnier : je voulais qu'elle ait cette petite touche,
sans que ce soit trop. Finalement, elle n'était pas du tout comme Burma.
Un facteur essentiel était qu'on ne parlait ici d'une fille dont on ne
savait rien du passé. On savait tous quelque chose sur Burma, elle
était la petite amie de tout le monde. Lace était vraiment la
petite amie de personne. Elle pouvait jouer au poker avec vous, mais n'irait
pas forcément au lit avec vous63(*) ». Grâce à d'habiles
subterfuges, il maintient les soldats dans un certain imaginaire
érotique : « l'inaccessibilité de Lace
était plus productive à long terme que si vous aviez su qu'elle
s'était roulée dans le foin avec le lieutenant durant le
week-end. C'est la grande différence64(*) ». Miss Lace, par son
inaccessibilité s'inscrit alors dans la tradition des pin-up.
Le succès de cette bande dessinée tient dans le
fait que son auteur a su cerner avec pertinence les attentes des soldats :
« j'ai calqué Lace sur quelques stars de l'écran. Elle
était l'incarnation d'une idée, d'un point de vue. Elle
était comme un génie, comme une fée, qui apparaît
dans vos rêves. Quand elle faisait tourner les têtes des GI's, ou
les pantalons de colonels, c'était toujours drôle. C'était
une grande satisfaction pour les lecteurs. Elle était toujours
là, toujours disponible, et pourtant pas libre. Tout se passait selon le
point de vue du GI américain, l'Américain qui se trouvait soudain
plongé dans un endroit dont il n'avait jamais entendu parler auparavant.
Il pense aux filles de chez lui, pas aux entraîneuses de taverne proche
de son campement. En tout cas pour les officiers. C'est ce qui leur manque. Il
y a de nombreuses scènes de baisers, ce que les gars auraient
aimé vivre. Mais ils n'auraient jamais pensé que ça leur
arriverait dans la vraie vie, et c'est là que le rêve commence.
C'était un voeu réalisé, et d'une certaine façon,
c'était la nature de cette permission de deux minutes pour les gars qui
lisait le strip65(*) ».
Miss Lace apparaît dans un univers militaire, univers
uniquement masculin. Dans la bande dessinée, elle est alors le
« petit plus » des soldats du camp, leur
« madeleine de Proust » qui leur rappelle les prochaines
retrrouvailles avec leurs femmes, leurs petites amies. Mais Miss Lace perturbe
aussi fortement la vie quotidienne du camp. Elle attise parfois les
rivalités entre les soldats, les gradés et les non gradés,
ce qui la rend d'autant plus inaccessible. Tous rêvent de passer un
moment intime et privilégié avec elle et pour cela ils
développent des stratégies des plus originales. Pourtant aucun
n'arrive à conclure, elle repousse sans cesse leurs assauts,
préférant jouer aux dés où ils parient des
cigarettes. Parfois elle danse avec l'un d'eux lors des soirées
organisées par l'armée et c'est le seul contact physique qu'elle
autorise. Malgré le fait qu'elle porte une tenue sexy, une robe bustier
moulante et d'immenses gants noirs, qu'elle soit physiquement très
attirante (Ill. 46), elle n'apparaît jamais nue, ne joue pas sur
son sex-appeal. De ce fait, Miss Lace s'inscrit dans le code graphique et
éthique des pin-up. Elle semble ne pas avoir de sexualité. La
seule fois où elle apparaît au lit avec quelqu'un, c'est avec une
femme, une volontaire féminine. Ce strip « Know wich arm
you're in » (Ill. 47), ne sera jamais publié,
jugé trop osé. Par contre, elle a souvent un rôle maternel
auprès de certains soldats : les console lorsqu'ils n'ont pas de
courriers, leurs rend visite dans les tranchées... Elle a bel et bien
comme les pin-up un rôle de soutien et d'accompagnement. Elle valorise
aussi le soldat, le futur héros : elle appelle tous les soldats
« général » sans distinction de grade. Miss
Lace est peut-être la contraction des deux images des femmes dont le
soldat a besoin : la mère et la séductrice.
A la fin de 1946, Male Call prend une tournure plus
civile, et Milton Caniff finit par l'abandonner, Miss Lace ayant rempli son
rôle. Il termine son dernier strip Back to the ink well
(Ill. 48) du 3 mars 1946 par une lettre de Miss Lace disant
ceci : « je peux vous dire que ma mission est accomplie. Je
retourne d'où je suis venue...Je serais là si vous avez besoin de
moi ». Miss Lace apparaît ensuite presque annuellement durant
les 35 années suivantes dans des dessins spécialement
réalisés pour des réunions militaires et des publications
diverses.
3. Le Nose Art.
3.1 Une tradition militaire.
La Seconde Guerre Mondiale voit se multiplier les supports
sur lesquels apparaissent les pin-up. Un des supports les plus originaux est le
véhicule militaire et plus particulièrement l'avion. Les pin-up
ornent alors le nez de ses appareils et se détachent avec la même
netteté sur le gris argenté des bombardiers que sur les teintes
mates, marron et vert des avions camouflés (Ill. 49, 50, 51, 52, 53,
54).
Mais cette particularité n'est pas une
spécificité de ce conflit. En fait, elle perpétue une
certaine tradition. Avant le XXe siècle, de nombreuses femmes,
sculptées ou peintes, ont d'abord orné la proue de navires
commerciaux ou militaires. Ces navires portent souvent des noms
féminins. Avec le Nose Art, les combattants renouent avec cette coutume
et avec une ancienne symbolique. Tout comme la proue, le nez de l'avion est la
partie la plus avancée, la plus pointue, la plus phallique de
l'appareil. L'avion, comme le navire fend la mer, fend l'air, le
« pénètre ». Le Nose Art s'apparente alors
à un art symbolique sexuel.
Les pin-up, dans leur dénomination et leur graphisme,
deviennent plus personnelles car partageant le dur quotidien des
mobilisés et accompagnant l'aviateur dans ses missions les plus
risquées. Les noms des pin-up présentes sur les fuselages des
avions militaires peuvent se classer sous différentes
catégories : figures de l'exhibitionnisme et de l'impudeur :
Vicky the Vicious Virgin, de l'ingénuité :
Careful Virgin, figures locale ou vernaculaires : Dallas
Doll, de la mythologie populaire : Calamity Jane ou Lady
Eve, figures de la nostalgie et du mal du pays Look Home-ward
Angel, de l'agressivité Butcher's Daughter ou Blonde
Bomber et enfin des noms appelant au « repos du
guerrier » comme Never Satisfied, Target for
Tonite. L'allusion érotique ou sexuelle est très visible
dans le choix de leurs dénominations. L'analyse de cette pratique nous
a conduit à mettre en valeur le côté réconfortant
qu'apportent ces images aux soldats. Ces pin-up ont bel et bien un rôle
de soutien moral, de protection et d'appartenance clanique, comme nous venons
de l'évoquer avec la pratique du tatouage.
Comme le souligne G. R Klare, professeur de psychologie, la
privation sexuelle joue un rôle important dans l'apparition du Nose Art.
Il remarque que les dessins de femmes sur les avions des bases les plus
éloignées sont souvent les plus osés66(*). Pour James Farmer, auteur
d'un ouvrage sur le Nose Art, il semble que « l'un des fantasmes le
plus fort et le plus constant de l'homme soit la conquête et la
domination du sexe opposé. Toute mythologie repose sur le principe selon
lequel une femme n'est pas une femme, qui ne rêve pas d'être
conquise et enlevée par un mâle rustre et agressif. Dans ce type
de conquête fondée sur le désir charnel, il n'est pas
question d'amour, mais d'affirmation de la foi de l'homme en sa domination
naturelle. Rien n'a jamais mieux aidé un militaire à supporter la
guerre que l'évocation d'une femme, sans ces aspects les plus tendres,
comme les plus dégradants. Et dans la plupart des cas, ses rêves
tendent vers ce qu'il y a de plus inaccessibles67(*) ».
Dans le cas des pin-up, elles offrent au spectateur mâle
une représentation de ce que lui-même ou ses pareils aimeraient
rencontrer, mais auront en réalité peu de chance de trouver,
à savoir une femme qu'ils pourront dominer et qui, bien entendu, attend
de l'être, une femme qui ne répond ni ne réclame de
réciprocité, de compromis ou de justice. En dotant son avion de
l'identité mythique de la fille de ses rêves, le soldat assure
donc en partie, du moins superstitieusement, la maîtrise ou la domination
du mâle sur l'élément le plus critique de son
environnement : l'avion.
La fonction de soutien moral des pin-up est officiellement
assurée et reconnue. En Août 1944, le règlement 35-22 de
l'AAF stipule que : « le secrétaire d'état
à la guerre autorise la décoration du matériel de
l'Armée de l'Air avec des motifs personnels et l'encourage en tant
qu'élément de soutien moral des hommes68(*) ». Le Nose Art vient
d'acquérir ses lettres de noblesse au sein des différents corps
de l'armée.
Cette longue tradition, de peindre des femmes sur les
fuselages, se retrouve lors des conflits militaires suivants. Ces figures
féminines prennent alors d'autres formes, comme le souligne James
Farmer : « Finies les pin-up de Petty ou Vargas,
créatures de rêve, simple et romantiques, des années 1940.
A leur place, on voit naître une sorte de symbole sexuel vulgaire et
dépourvu de finesse, où l'imaginaire n'a plus sa place. Ce que la
décence faisait discrètement dissimuler par un léger voile
ou un bras ou une jambe judicieusement pliée, donne lieu à de
nouvelles hardiesses ; les artistes de la guerre de Corée adoptent
une expression plus directe, d'où est absente toute forme de sous
entendus69(*) ».
Les figures féminines du Nose Art relève elle aussi de l'histoire
de l'érotisme et de ces jeux subtils entre interdit et transgression.
3.2 Des soldats artistes.
La plupart des créateurs de ces pin-up du Nose
Art70(*) restent fortement
méconnus et n'apparaissent que dans les ouvrages
spécialisés. Il faut tout d'abord remarquer que la
majorité des dessins du Nose Art ne sont pas signés. Les quelques
artistes connus sont des civils, qui avant de s'engager, ont plus ou moins
fréquenté un milieu artistique : écoles d'art pour
Donald E. Allen, Rusty Restuccia et Thomas E. Dunn. D'autres comme Arthur
De Costa, Al Merkling, Philip Brinkman sont déjà des artistes
amateurs ou professionnels (publicité). A l'inverse, à la fin de
la guerre, certains artistes improvisés du Nose Art décident de
poursuivre leur carrière révélée lors de la
création de ces peintures de guerre : Anne Joséphine
Hayward, Philip Brinkman, Arthur De Costa, Donald E. Allen. Pour devenir
artiste du Nose Art le parcours semble assez simple finalement : les dons
de l'artiste sont repérés par le reste des soldats notamment lors
de réalisation de fresques ou de décors pour les lieux de vie des
militaires et ensuite, le bouche à oreille faisant le reste, les
commandes pleuvent (Ill. 55, 56).
Les techniques de dessins nous apparaissent assez difficiles
à cerner en raison de sources partielles. Mais il est possible de
repérer certaines permanences et habitudes artistiques. La
première difficulté à laquelle doit faire face l'artiste
est le manque de matières premières et d'outils : peintures,
laques, pinceaux. Pour pallier ce manque les artistes font soit appel à
leur famille qui leur envoie le matériel manquant comme James C.
Nickley, soit à leurs réserves personnelles comme Arthur De Costa
qui a emporté avec lui son matériel de dessinateur. Mais la
plupart du temps les artistes se débrouillent avec ce qu'ils trouvent
sur les bases : peintures volées aux autres corps de l'armée
(notamment chez les Marines*), brosse à nettoyer découpée
pour servir de pinceaux, essence utilisée comme solvant...
Le choix du dessin résulte la plupart du temps d'un
accord entre les dessinateurs, qui proposent une série d'esquisses et
l'équipage de l'avion. Les artistes avouent souvent s'inspirer des
pin-up de la presse comme Esquire (Ill. 58) ou de certaines
bandes dessinées comme Male Call (Ill. 59, 60) ou Jane
(Ill. 57). Il arrive parfois que le dessinateur travaille à partir
de la photographie de la femme ou de la petite amie d'un des membres de
l'équipage mais plus rarement. Chaque artiste possède ensuite ses
propres techniques pour réaliser le dessin : application d'une base
blanche à la laque pour Arthur de Costa, peinture directement
appliquée sur la tôle pour Al G.Merkling. Rares sont les artistes
qui se font payer pour leurs réalisations, à part Philip Brinkman
qui demande 50 dollars, les autres se contentent de peu : quelques dollars
pour Leland J. Kessler ou des bières pour Al Merkling. La production
de ces artistes est assez difficile à mesurer, certains affirment
n'avoir réalisé que quelques avions, d'autres atteignent
facilement la vingtaine. Anthony L. Starcer quant à lui détient
le record en laissant son empreinte sur plus de 130 véhicules
militaires. Les artistes réalisent la plupart de leurs oeuvres durant
leurs temps libres. Les avions dont les fuselages ont été le plus
souvent peints sont : les B.17, P.47, B.24, Les Liberator, Les Forteresses
Volantes et les Halifax.
Il est très fréquent que les artistes
reproduisent sur les blousons de l'équipage le même motif que
celui peint sur leur avion, comme une multiplication des cercles de protection.
D'abord le talisman porte-bonheur apparaît sur le véhicule,
ensuite sur le blouson et parfois à même la peau avec le tatouage,
augmentant ainsi, dans un imaginaire en proie aux superstitions, le pouvoir
magique de celui-ci. Il devient alors symbole de l'attachement du soldat
à une unité, un clan comme le blason symbolise une famille, un
groupe. A ce titre, certains artistes refusent tous types de
rémunération lorsqu'ils effectuent des pin-up sur le nez des
avions de leur unité, mais se font payer lorsqu'ils travaillent pour un
autre escadron.
Cette association femmes sexy et objet de guerre trouve son
apogée avec la présence de pin-up sur les bombes larguées
par les avions. Rita Hayworth (1918-1987) aurait été
dessinée sur la bombe atomique lâchée sur
Hiroshima71(*).
Dès le début du conflit, les pin-up contribuent
à remonter le moral des troupes sur le front. Pendant la guerre, le nez
de milliers de bombardiers américains arbore une pin-up. Sur chaque base
aérienne, les meilleurs artistes se voient confier la mission
prestigieuse de peindre une fille sexy sur les fuselages. Les pilotes et leur
équipage pensent que la belle porte chance. Pour les mêmes
raisons, les pilotes arborent une pin-up, peinte sur leurs blousons, ou
tatouée sur leurs corps. A leur manière, les pin-up contribuent
elles aussi à la victoire. Comme Miss Lace, elles donnent du courage aux
hommes mobilisés mais elles permettent également de pallier une
absence affective et sexuelle. A la fin du conflit, les pin-up se trouvent au
seuil d'une nouvelle ère pleine de promesse. Non seulement elles sont
devenues socialement acceptables et sont parfaitement intégrées
dans la culture populaire de la nation.
IV. La pin-up éthique de
l'esthétique.
A la sortie de la guerre, la pin-up devient
révélatrice de l'utilisation du corps féminin comme
symbole d'une société optimiste en pleine croissance
économique. Les objets de consommation accessibles à tous, les
progrès techniques et le plein emploi jouent un rôle sans
précédent dans la vision d'un avenir meilleur. Elle est alors
utilisée par la publicité mais aussi par la presse en raison de
son efficacité prouvée et testée lors du conflit. Par son
omniprésence et la multiplicité de ses supports, la pin-up
s'adresse à la fois aux hommes et aux femmes. Son érotisme
léger et conventionnel la rend acceptable et son code graphique, son
ambiguïté permettent de vendre les produits sans grande
difficulté. La pin-up exerce alors tout son pouvoir de séduction.
Elle offre une image de la femme à laquelle vous pouvez vous identifier
ou dont vous pouvez rêver.
1. La publicité.
1.1 Les femmes, sujets et objets de consommation.
La société de consommation grâce à
son nouveau médium, la publicité, inaugure ce nouveau
principe : tout ce qui est donné à consommer est
affecté de l'exposant sexuel. Le corps, la beauté,
l'érotisme sous le règne des pin-up publicitaires deviennent des
valeurs marchandes et d'échanges.
La permanence d'une présence féminine dans la
publicité, sur les affiches, sur les couvertures de magazines, renvoie
dans les années cinquante, à la coïncidence entre la femme
comme sujet potentiel et la femme comme objet possible. Les femmes sont aussi
la cible de ces publicitaires car elles sont les gestionnaires du foyer. A cela
s'ajoute le fait que la prédominance dans la vie quotidienne de la forme
d'érotisme proposée par la culture de masse laisse
inévitablement le rôle principal - là encore bien ambigu -
à la figure féminine, que l'Occident a identifiée à
la sexualité à l'inverse de l'Inde qui, par exemple, l'identifie
au couple hétérosexuel. Jean Baudrillard souligne « le
rôle dévolu à la femme et au corps de la femme, comme
véhicule privilégié de la Beauté, de la
Sexualité, du Narcissisme dirigé. Car s'il est évident que
ce processus de réduction du corps à la valeur d'échange
esthétique/érotique touche aussi bien le masculin que le
féminin [...] c'est cependant sur la femme que s'orchestre le grand
Mythe Esthétique/Erotique72(*) ». Dans cette optique, les nombreux
discours des artistes sur leur pin-up sacralisent le corps féminin
perpétuant ainsi le poncif de l'existence d'un éternel
féminin, au sein duquel la beauté chez la femme serait d'essence
naturelle. Ils participent ainsi à l'auto-valorisation et
l'auto-érotisation des corps.
Les figures féminines représentées dans
des poses auto-érotiques dans la publicité sont une
manière à encourager les femmes à prendre conscience
d'elle-même et à leur rappeler la primauté de leur pouvoir
d'attraction et de séduction. Dans ce jeu d'image, l'apparence est la
principale marchandise. Il y a bel et bien une standardisation de l'apparence
féminine et de l'idée même de féminin, puisque la
transformation suggérée est tout à la fois
extérieure et intérieure : savoir se maquiller signifie
« se trouver soi-même ». Ainsi, les marchés
qui s'organisent autour de « la beauté », de la
« santé »... répondent à une demande
amplement suscitée par le modèle normatif qui accompagne leurs
biens et leurs services, et par la culpabilité nouvelle qu'il induit
chez ceux qui ne s'y conforment pas ou le risque de ne pas être
« de son temps ».
Pour Bourdieu : « Tout, dans la genèse
de l'habitus73(*)
féminin et dans les conditions sociales de son actualisation, concourt
à faire la limite de l'expérience universelle du corps pour
autrui, sans cesse exposé à l'objectivation opérée
par le regard et le discours des autres74(*) ». Le nouvel ordre social que met en place
la société de consommation à partir des années
cinquante renforcent l'impératif du besoin du regard d'autrui pour se
constituer. Les femmes sont continûment orientées dans leur
pratique par l'appréciation que leur apparence corporelle, leur
manière de tenir leur corps et de le présenter pourra recevoir.
1.2 Le corps féminin réapproprié.
On apprend aux femmes, à travers la publicité,
à se regarder comme des objets dont chacune est une création
concurrente de celle des autres femmes, peintes, sculptées et
modelées grâce aux bons soins du marché moderne :
« Il faut que l'individu se prenne lui-même comme objet, comme
le plus beau des objets, comme le plus précieux matériel
d'échange, pour que puisse s'instituer au niveau du corps, de la
sexualité, un processus économique de rentabilité75(*) ». On sait, de
reste, combien l'érotisme et l'esthétique moderne du corps
baignent dans un environnement foisonnant de produits, de gadgets,
d'accessoires, sous le signe d'une certaine sophistication et d'un
marché fructueux. De l'hygiène au maquillage, en passant par le
sport et les multiples préconisations de la mode, la redécouverte
du corps passe d'abord par des produits. Le corps est ainsi
réapproprié l'est d'emblée en fonction d'objectifs
capitalistes : autrement dit s'il est investi, c'est pour le faire
fructifier. L'objectif n'est pas les finalités autonomes du sujet, mais
un principe normatif de jouissance et de rentabilité hédoniste,
selon une contrainte d'instrumentalité directement indexé sur les
codes et les normes d'une société de production, de consommation
dirigée et d'intérêts mercantiles.
Le rapport qui existe sur le plan de ce spectacle outrancier
de la femme hypersexuée que la pin-up représente,
c'est-à-dire l'image de la féminité désirable,
trouble la frontière de l'image-de-la-femme et de la femme-comme-image.
Ce rapport des plus significatifs découle des besoins, des exigences et
des impératifs de la valeur d'échange et d'un certain
fétichisme de la marchandise issus de la société marchande
qui, durant la seconde moitié du XXe siècle, culminent avec la
consommation de masse en la société de spectacle76(*).
Pourtant, cet objectif productiviste, ce processus de
rentabilité par lequel se généralisent au niveau du corps
les structures sociales de production, est sans doute encore secondaire par
rapport aux finalités d'intégration et de contrôle social
mises en place à travers le dispositif mythologique et psychologique
centré autour du corps. Il existe bel et bien un imaginaire du corps
comme le soutient George Vigarello : « les normes ont à
jouer avec ce corps. Elles ne peuvent pas se transformer sans lui. Ce n'est
jamais passivement que le corps est habité par elles. Il faut même
que changent les images de celui-ci pour que puissent se déplacer les
contraintes77(*) ».
L'éthique du corps, dans la nouvelle
société constituée à partir des années
cinquante, peut se définir comme la réduction de toutes les
valeurs concrètes, les valeurs d'usages (énergétique,
gestuelles..) en une seule « valeur d'échange »
fonctionnelle. Le corps, n'est plus rien qu'un matériel de signes qui
s'échangent. Il fonctionne comme une valeur/signe. Nous avions
déjà souligné que les pin-up sont représentatives
du corps objets. Elles ne sont qu'un ensemble de zones érotiques et
d'accessoires de séduction. Mais l'association de ce patchwork devient,
par le talent du dessinateur, un assemblage plausible, crédible, bien
qu'irréaliste. Baudrillard remarque que : « le corps tel
que l'institue la mythologie moderne n'est pas plus matériel que
l'âme. Il est, comme elle, une idée, ou plutôt, car le terme
d'idée ne veut pas dire grand-chose : un objet partiel
hypostasié, un double privilégié, et investi comme tel. Il
est devenu, ce qu'était l'âme en son temps, le support
privilégié de l'objectivation, le mythe directeur d'une
éthique de la consommation78(*) ».
1.3 Un nouveau corps normé, maîtrisé et
contrôlé.
Les images publicitaires invitent par conséquent
à se former un système de représentations à leur
ressemblance. D'où un épuisement de l'originalité au
profit d'une espèce d'imaginaire consensuel composé chez tous de
mêmes éléments formatés par la vision de ces images
publicitaires. A travers les pin-up un nouvel imaginaire du corps est
proposé : ce corps doit être contrôlé,
maîtrisé, épilé, poudré, verni, soyeux,
parfumé, érotisé selon les canons esthétiques et
les normes de séduction en vigueur au cours des décennies.
On voit alors combien le corps, à partir des
années cinquante, au travers l'exemple des pin-up, est
étroitement mêlé aux finalités de la production
comme support (économique), comme principe d'intégration
(psychologique) dirigé de l'individu, et comme stratégie
(politique) de contrôle social. La norme se dit et se montre. La pin-up
est un exemple représentatif du processus de mise en place de nouvelles
normes esthétiques (donc érotiques et économiques) au sein
d'une société de consommation. On arrive à une fixation de
traits esthétiques qui deviennent universels. La pin-up devient alors un
mythe référence. « L'utopie s'y accomplit dans sa
perfection, mais cette perfection est un spectacle, son harmonie est une
représentation. De ce point de vue, le travail de la fiction utopique se
transcrit dans une figure idéologique où il s'immobilise79(*) ».
Mais la norme ne s'énonce pas de manière
autoritaire et absolue comme dans une société disciplinaire,
société dans laquelle la maîtrise sociale est construite
à travers un réseau ramifié de dispositifs ou d'appareils
qui produisent et régissent les coutumes, les codes vestimentaires, les
habitudes et les pratiques productives. Elle s'édicte par un glissement
subtil d'intériorisation de celle-ci, de méthodisation comme le
pratique la société de contrôle. « On doit
comprendre la société de contrôle comme la
société qui se développe à l'extrême fin de
la modernité et ouvre sur le postmoderne, et dans laquelle les
mécanismes de maîtrise se font toujours plus démocratiques,
toujours plus immanents au champ social, diffusés dans le cerveau et le
corps des citoyens80(*) ». La société de
contrôle pourrait être ainsi caractérisée par une
intensification et une généralisation des appareils normalisants
de la disciplinarité qui animent à l'intérieur nos
pratiques communes et quotidiennes ; mais au contraire de la discipline,
ce contrôle s'étend bien au-delà des sites
structurés des institutions sociales, par le biais des réseaux
souples, modulables et fluctuants, notamment avec l'apparition de nouveaux
médias comme la télévision.
La norme peut être élaborée mais celle-ci
ne sera vraiment effective que si en même temps la méthode de
conformité est énoncée afin que la norme y soit
incorporée. Ce rôle est tenu par les magazines féminins qui
prennent alors le relais.
2. Les magazines féminins.
2.1 La règle esthétique...
La construction et la manipulation de l'image du corps
recréent un éternel féminin selon les besoins du
marché, tout en culpabilisant et en marginalisant ceux qui
s'éloignent de ces canons. Alors que les images de pin-up envahissent la
presse masculine et la publicité, on retrouve ces mêmes images
dans la presse féminine. Celle-ci utilise les pin-up, de manière
directe, avec les dessins de mode ou la publicité. Mais la pin-up
apparaît aussi dans cette presse, en filigrane, de manière
insinueuse. L'analyse de nombreux articles (conseil beauté, conseil
séduction) de magazines féminins classiques : Elle,
Cosmopolitan, Marie Claire, Vogue, souligne bien la correspondance de
ceux-ci avec les caractéristiques de la définition de la pin-up.
Cette dernière est bel et bien présentée comme le
modèle féminin à imiter ou à atteindre. Les pin-up
deviennent le modèle des femmes, corps et accessoires,
re-féminisée de parfums, de mode, et de produits de beauté
qui saturent les pages des magazines.
La pin-up atteint le statut de citoyenne-modèle, telle
que la société marchande la redéfinit à partir de
la Seconde Guerre Mondiale, notamment avec la mise en place d'élection
de miss ou élection de pin-up. Il faut signaler ici que le terme pin-up
sert à qualifier à la fois des figures humaines inanimés,
les mannequins top-modèle ou les miss. Les trois procèdent
peut-être de la même dépersonnalisation de l'individu :
elles s'effacent derrière leur corps.
Avec la pin-up, la jeunesse et la féminité se
trouvent alors élevées au rang d'idéaux régulateurs
de l'intégration, de normalisation et d'uniformisation. Elle s'ancre
durablement comme modèle féminin et marquera durablement les
nouvelles représentations féminines à partir des
années 70 comme nous le verrons plus tard.
La conformité esthétique devient pour les femmes
un moyen spectaculaire de renouveler leur allégeance à l'ensemble
des règles reconnues par le corps social. La mise en place, à
partir des années quatre-vingt, de l'industrie proliférante de la
chirurgie esthétique en est un exemple frappant. La beauté est
conçue comme une conformité esthétique et non comme
l'association agréable chez une femme de particularités
très personnelles. Dès lors ce n'est pas seulement le
résultat esthétique de l'effort de conformité qui compte
mais l'effort lui-même. La règle esthétique se double donc
d'une règle sociale. Les magazines féminins structurent leurs
discours esthétiques autour de l'idée centrale de
conformité, et celle-ci évolue selon les modes
esthétiques.
2.2 ...et le devoir de s'y conformer.
La valorisation de la conformité esthétique
connaît une progression rigoureuse dans le développement d'une
argumentation normative, mais elle ne s'impose pas en tant que telle. La norme
esthétique est présentée comme une référence
en prendre en considération mais en suggérant finalement qu'il
n'existe aucune autre valeur qui puisse être supérieure ou
égale.
Ces mêmes périodiques renforcent ce principe du
devoir de conformité esthétique en le déclarant accessible
à toutes les femmes. Là encore, le caractère de masse est
énoncé selon le principe d'égalité des chances et
de la démocratisation : toutes les femmes peuvent (et doivent)
accéder à la beauté, pourvu qu'elles s'y emploient. La
conformité n'est jamais spontanée, elle n'existe pas à
l'état naturel puisqu'elle résulte d'un acte culturel voire d'un
effort financier ; elle est le ciment social d'un groupe. En revanche cet
acte peut-être accompli indifféremment par n'importe quelle femme.
Une des caractéristiques de la pin-up est le fait qu'elle
représente la fille d'à côté (banalité des
scénarii, scène de vie quotidienne) pleine de sex-appeal,
sex-appeal dont elle peut ou pas avoir conscience, d'où son pouvoir
attractif. Elle apparaît comme « naturellement »
séduisante en raison de la standardisation de ses traits et de
l'accumulation systématique des signes convenus érotiques,
même si à l'inverse les mises en scène qui permettent de
renforcer cet érotisme relèvent du fantasme et de l'improbable. A
travers la pin-up, il est demandé aux femmes de se constituer comme
objet « naturellement » séduisant selon les
règles sociales, esthétiques et économiques en vigueur. Le
respect de la norme doit donc être un objectif capital qui mérite
que les femmes lui consacrent une grande énergie et un part de leur
pouvoir d'achat. La conformité esthétique serait ainsi reconnue
par le groupe comme symbole d'une volonté d'intégration et donc
la preuve d'un mérite. Mais pour que ce mérite soit complet,
l'effort ne doit pas être trop visible. La norme doit être
incorporée pour apparaître comme
« naturelle ».
Les magazines donnent de très nombreux conseils
destinés à montrer aux lectrices comment elles peuvent, elles
aussi, atteindre l'état idéal d'esthétique glorifié
tout au long des magazines. Ces articles énoncent la règle et
donnent le mode d'emploi pour y accéder. Sans la méthode, la
norme pourrait être rejetée comme une utopie irréalisable.
La méthode remplace la norme dans un contexte pratique qui lui donne
toute sa valeur. Si la conformité est un devoir et si ce devoir est
à la portée des femmes, la conformité devient une
règle générale.
3. Barbie, une pin-up en trois dimensions ?
3.1 D'une pin-up en deux dimensions à une pin-up en
trois dimensions.
Serait-ce parce que les convenances interdisent encore
d'interroger les femmes sur leur âge que les média entretiennent
le flou sur la date de naissance de Barbie ? 1959 (première
présentation lors d'une exposition commerciale de fabricants de jouets
à New York) est, en effet, l'année officiellement retenue.
Pourtant l'histoire de Barbie commencerait déjà en 1951.
Néanmoins, elle ne débute pas, comme beaucoup peuvent le
supposer, en Amérique mais à Hambourg, en Allemagne. Barbie est,
en réalité, l'identité nouvelle d'une jeune femme qui se
prénommait Lilli. En effet, Lilli est d'abord une femme dessinée
produite par un dessinateur de presse du nom de Reinhard Beuthien qui travaille
pour le nouveau journal Bild Zeitung :
« assurément, dans cette Lilli, il se cache toujours quelques
chose d'enfantin. Certes, c'est une jolie fille désinvolte et insolente,
mais personne ne peut prouver qu'elle n'est plus innocente. Nous avons un
lectorat en partie très sensible, qui souvent achète le journal
Bild avant de monter dans le tramway ; les lecteurs y cherchent
?ce que dit Lilli aujourd'hui?, puis jettent le journal dès qu'ils sont
arrivés à destination. Si dans la rubrique de Lilli, je
dérapais une seule fois en donnant dans le mauvais goût, non
seulement l'affaire de Lilli aurait été réglée,
mais c'est le journal dans sa totalité qui en aurait fait les
frais »81(*).
Lilli est un sex-symbol mais elle est à la fois aguicheuse et
naïve, provocante et inoffensive. Outrageusement féminine, elle
garde toutefois la candeur d'un bébé. Tout comme avec les pin-up,
une légende à double signification accompagne Lilli à
chaque apparition. La rédaction de la légende est plus
problématique et plus délicate que le dessin lui-même. Le
texte doit être rédigé dans un esprit frivole, naïf,
insolent, drôle, bête et prétentieux à la fois,
autant de tonalités qui complètent l'ambiguïté et la
compréhension du message. Lilli peut être associée au type
de la jolie jeune fille sexy. Elle est un peu naïve, flirteuse,
prétentieuse à sa manière, très insolente et
très libérale dans le message de ses charmes corporels. Un type
de femme plutôt extraordinaire pour le citoyen moyen.
Trois ans après avoir couché sa Lilli sur le
papier, en 1955, Reinhard Beuthien imagine voir sa Lilli debout. En effet,
l'énorme intérêt que suscite d'emblée l'astuce
quotidienne du Bild amène le dessinateur à penser que le
succès peut être renforcé avec la diffusion de cette
effigie produite en trois dimensions, à remettre comme cadeau de la
maison d'édition du Bild. On ne la destine alors pas plus aux
hommes qu'aux femmes. On l'envisage tout simplement comme quelque chose que
chacun associe immédiatement au journal Bild, une
identification systématique qui bien sûr fait un joli cadeau, en
un mot, quelque chose d'agréable à regarder. Après
plusieurs prototypes, le 12 août 1955, la société Greiner
& Hausser GmbH, basée en Bavière, lance sur le marché
allemand une poupée adulte en plastique de couleur chair. Elle mesure 29
cm, son visage remodelé exhibe des lèvres insolentes, un nez en
trompette, un regard de biche. Les cheveux blonds platine sont lissés
vers l'arrière et retenus en queue de cheval. La poupée Lilli
fait sa première apparition à la Foire du Jouet de Nuremberg et
se vend alors dans de très nombreuses boutiques allemandes, puis dans
d'autres pays : Suisse, Autriche... C'est lors de vacances familiale en
Suisse, au cours de l'été 1956, que Ruth Handler, directrice avec
son époux Elliot Handler de la société industrielle de
jouet Mattel (créée en 1945), rencontre fortuitement la
poupée Lilli. Elle achète plusieurs modèles de cette
poupée et la ramène aux Etats-Unis. La société
Mattel se lance alors dans la fabrication de poupée en plastique, sur le
modèle de Lilli, qu'elle nomme Barbie.
De prime abord, Lilli et Barbie ont une morphologie
parfaitement identique. Si leurs poids diffèrent compte tenu des
progrès technologiques permettant l'utilisation de matériaux plus
performants, leur taille, 29 cm, comme leurs mensurations (99-48-84 à
l'échelle humaine) sont semblables. La continuité entre les deux
stars se lit aussi dans la finesse de la jambe élancée et dans le
galbe du mollet. Lilli et Barbie exhibent pareillement de longs bras, des mains
fines, des hanches étroites, une taille de guêpe et une poitrine
ronde et généreuse. L'une comme l'autre ont un port de tête
plutôt altier découvrant un long cou. Aucune différence
notoire dans l'allure physique générale des deux pin-up. Pourtant
Handler ambitionne d'intégrer Barbie à la culture
américaine et elle se donne les moyens de réussir cette
acculturation. Elle va alors gommer les expressions trop provocatrices de
Lilli : on affine la bouche, on modifie la moue boudeuse en un joli
sourire, on allège les sourcils. L'aguicheuse originelle doit se faire
oublier au profit d'une nouvelle égérie respectable. Barbie doit
alors respirer la santé à travers son apparence physique
soignée et elle doit aussi exprimer le bon goût dans son style
vestimentaire. Barbie est alors prête à être
présenté à son public. En 1959, sur le tremplin du
succès à la Foire du Jouet de New York, Barbie exhibe un teint
délicat, des yeux en amande, des sourcils allégés, une
petite bouche rouge souriante. Son mini maillot de bain rayé noir et
blanc met en valeur son corps idéal, sa taille de guêpe. Elle est
déjà proposée avec une foule d'accessoires : boucles
d'oreilles, chaussures à talons, lunettes de soleil, ongles vernis.
Avec l'apparition de Barbie dans le monde des jouets, on
assiste au passage d'une poupée enfant à une poupée femme.
Le succès de Barbie est impressionnant. Selon les chiffres de
Newsweek du 20 février 198982(*), Barbie atteint en 1963 les 5 millions d'exemplaires
au Etats-Unis, en 1988 les 20 millions, en 1989 les 30 millions d'exemplaires.
La même année, 50 millions d'exemplaires de la poupée
mannequin sont vendus dans le reste du monde. En 1983, 20 millions de
vêtements de Barbie ont été fabriqués. Et depuis
1959, 650 millions d'exemplaires de Barbie ont été vendus.
3.2 Un corps idéal.
Dans les années soixante, la volonté
d'uniformisation et de standardisation du corps féminin par rapport
à un modèle normé, est renforcée par la
création de la poupée Barbie. Ce jouet, destiné aux
petites filles, leur offre une vision idéalisée de la
féminité tout comme les pin-up. Barbie est bel et bien une pin-up
en trois dimensions. Parmi les objets produits par la culture populaire
mondiale, Barbie s'est imposée comme icône du corps qui concentre
les symboles de la culture de consommation et de la société
post-moderne : corps superbe mis en scène avec des biens de
consommation innombrables et toujours renouvelés, notamment sa garde
robe infinie, corps apprêté usant des cosmétiques, suivant
la mode, corps éternellement jeune adapté aux caprices du
changement social et culturel.
Deux ans après sa naissance, les créateurs de
Barbie décide d'adoucir les traits de son visage, puis tous les sept
ans, son visage, toujours enfantin, est redessiné afin de correspondre
aux tendances actuelles. Après les années soixante, les
concepteurs de Barbie ont le souci de présenter une femme moins
sophistiquée, plus naturelle. Son regard prend de la profondeur, l'iris
blanc devient bleu, le sourcil arqué plus légèrement
courbé. Les gros anneaux qu'elle a coutume de porter aux oreilles sont
remplacés par de simples perles et disparaissent même en 1965. En
1963, elle peut changer de coiffures grâce à des perruques. Au fur
et à mesure, la souplesse de Barbie va être
amélioré : en 1964, elle peut plier les genoux et ses yeux
s'ouvrent et se ferment. Un an plus tard ses jambes sont articulées. En
1967, son buste pivote. Par ailleurs, l'expression de son regard est plus
jeune, plus tonique, plus innocent. La poupée a de grands yeux
bordés de longs cils, le teint plus clair encore, les cheveux ont
poussé. Elle peut parler en 1968, en 1970 ses mains peuvent s'articuler
et il est possible de lui friser les cheveux. A partir des années
soixante-dix, le monde Barbie s'agrandit considérablement : des
soeurs, des amies et un fiancé.
Ce corps spectaculairement féminin, tout comme celui
des pin-up, est poussé à l'extrême, jusqu'à
l'irréel. Barbie est, elle aussi, un assemblage de signaux sexuels
hypertrophiés : seins volumineux, taille de guêpe, hanches
plutôt étroites, jambes galbées et longues, fesses
bombées, jolie chute de rein et un visage enfantin. Barbie
également ne cherche pas à être réelle : elle
n'a pas de sexe, pas de poils. Elle est un fétiche de la
féminité et non de la maternité, ses seins par exemple, ne
sont pas destinés à allaiter mais à « être
femme », c'est pourquoi elle n'a pas de mamelons et ses hanches sont
étroites. Barbie est une reconnaissance visuelle globale et
immédiate de la féminité.
Modelée sans le moindre défaut, Barbie est
surtout une icône corporelle, façonnée pour correspondre
à des normes culturelles occidentales qui définissent un corps
beau et désirable : peau claire, cheveux blonds, yeux bleus, nez
retroussé, silhouette longue et mince. Le corps de Barbie offre à
chacune, ce à quoi s'identifier, ce qu'il faut imiter - même
inconsciemment dans la plupart des cas. Elle permet une projection dans le
futur aux petites filles, preuve en est les nombreuses lettres que
reçoit le Barbie Fan Club (créé en 1961) ; en 1963,
Newsweek en compte plus de 10000 par semaine83(*). Avec Barbie, la fillette
s'exerce à être femme, elle se prépare à ses
rôles futurs de femmes auxquels elle sera tenue de se conformer sous
peine de ne pas être socialement acceptée. Barbie apprend aux
petites filles à être des femmes, à la fois consommatrices
et consommables.
3.2 Un corps symbole de la société de
consommation.
Un des éléments d'identification est son
évidente jeunesse. La société de consommation, à
partir des années trente érige la jeunesse comme reconnaissance
sociale d'un modèle idéal. Le fait que Barbie triomphe sur le
vieillissement lui confère certainement un attrait puissant. Le fait
qu'elle n'ait pas d'âge résume peut-être sont statut
fabuleux en même temps qu'il scelle sa féminité. Le corps
de Barbie est tout à la fois extrêmement clair, jeune, de type
classe moyenne américaine, en parfaite forme et terriblement
hétérosexuel.
Un autre aspect impérieux de Barbie, c'est sa
propension naturelle à dépenser, à consommer pour
s'accomplir, son inclinaison à se réaliser dans les
activités multiples de loisirs en jouissant de tous les biens
matériels et des accessoires qui y sont attachés.
Rémanences de l'imaginaire social ? Ses comportements semblent bien
s'inscrire dans le fil droit de ce que la société
américaine a valorisé. Perchée sur ces talons hauts qui
devraient, logiquement, lui interdire certaines activités
matérielles, Barbie s'affiche en conformité avec l'image
américaine d'une certaine féminité oisive, originellement
investie d'une mission sociale, celle de valoriser l'homme blanc qui s'est fait
une place dans la société américaine, qui s'est
intégré en réussissant sa promotion sociale.
Le statut de classe moyenne de Barbie penche très
nettement vers une aisance extrême, sorte de préalable
imposé par son élégante féminité faite de
vêtements, maquillage, accessoires à la mode, mobilier de luxe et
de consommation continue, tout comme une partie des pin-up. Elle réalise
le fantasme du crédit illimité et de la consécration du
bonheur à travers l'acquisition de biens matériels qui sont
socialement connotés (voiture de sport, tenues particulières pour
chaque activités, accessoires de loisirs...). Dans l'univers de Barbie,
il est important de s'entourer de tous les signes extérieurs de richesse
pour prendre du bon temps, de soigner les apparences et de suivre toutes les
modes. La consommation ostentatoire est sans cesse
réactualisée.
Barbie est son corps, il est le centre de son univers de
consommation : « Barbie est l'exemple d'une synecdoque
postmoderne qui mérite une analyse approfondie non seulement de ce
qu'elle révèle à propos du corps, mais aussi de ce qu'elle
nous apprend sur cet âge posthumaniste où les corps deviennent, au
moins symboliquement, la totalité de la personne. Le jeu principal avec
Barbie est de l'habiller et de la déshabiller dans un environnement de
luxe et d'objet. Elle évolue dans un univers capitaliste où le
corps (avec les objets) est le capital. Dans les questions culturelles, quand
les éléments du corps en viennent à symboliser la personne
entière, le postmodernisme sombre dans le posthumanisme. La personne se
résume alors à un agrégat d'artifices qui ne cessent de se
développer de façon complexe à partir de techniques
commercialisées84(*) ».
Le corps de Barbie défie toutes les idées
« naturelles » qui semblent aller de soi, au sujet des
corps humains. Son corps laisse transparaître un message : à
condition d'avoir les ressources financières et surtout une ferme
détermination, le corps peut presque devenir une matière
malléable entre les mains du moi sculpteur. Mais les outils dont nous
avons besoin pour sculpter sont presque entièrement des biens et des
services fournis par les entreprises. Le corps de Barbie représente donc
un support de consommation pour les technologies du corps. Cette
caractéristique fait du corps : « un instrument
d'aérobic, un objet pour la chirurgie, pour le maquillage,
l'expérience diététique85(*) » c'est-à-dire un projet permanent
visant à dénier la « nature » en traduisant
des fantasmes en apparence de réalité.
Barbie est alors un corps qui
symbolise « l'émergence du technocorps dans la culture
des biens de consommation86(*) ». Habillée, coiffée et
accessoirisée comme elle l'est toujours, Barbie intègre à
la perfection le traditional exhibitionist role87(*) (la fonction
traditionnelle de représentation) de la femme au début du XXe
siècle. Barbie demeure très conformiste ; en s'articulant
autour de frivolité, des loisirs, son mode de vie ne s'éloigne
pas des diktats sociaux fondateurs. Son apparence physique, sa
célébrité et son matérialisme outrancier
apparaissent comme une expression caricaturée des attributs que
l'Amérique du Nord a vénérés et valorise toujours.
Le processus de construction de la féminité est
alors complètement géré et orienté par la
société de consommation. On propose aux petites filles
grâce à Barbie puis aux jeunes filles et aux femmes au travers les
magazines féminins et à la publicité un modèle
corporel induisant chez le sujet une pratique double de son propre corps :
celle du corps comme capital, celle du corps comme fétiche (ou objet
idéal de consommation). Dans les deux cas, il importe que le corps, loin
d'être nié ou omis, soit délibérément
investi.
Partie II : La pin-up et son genre, les
premières déclinaisons.
I. Les pin-up des autres pays.
Précédemment dans le premier tome, nous nous
étions principalement attachés à analyser les pin-up
américaines. Nous nous étions penché aussi sur les
artistes français de pin-up et leurs oeuvres : Brenot, Okley,
Aslan. Or la pin-up apparaît également durant les années
trente dans les magazines masculins d'autres pays et plus
particulièrement les revues allemandes. Ces publications sont issues de
l'Allemagne de l'ouest qui se trouve du côté du capitalisme. Nous
retrouvons donc ici, les pin-up en tant que symbole d'une économie
florissante et d'un avenir optimiste. Nous reviendrons aussi sur la production
française et plus particulièrement sur un artiste : Gino
Boccasile dont les pin-up sont graphiquement légèrement
différentes de l'iconographie classique de cette figure
féminine.
1. Allemagne et ses pin-up, symbole de renouveau
économique.
1.1 Une tradition du corps nu.
Au cours de la première moitié du XXe
siècle, des associations de « culture physique » et
des communautés nudistes fleurissent dans les pays d'Europe, comme la
France, la Suède et l'Autriche-Hongrie, mais c'est surtout en Allemagne
que l'adamisme va attirer des centaines de milliers d'adeptes de toutes
classes, régions, professions, religions et tendances
politiques88(*). C'est
également dans le monde germanophone que les magazines nudistes et
« de la réforme de vie » défient le statu quo
social et religieux, s'imposant dans la sphère civique. Dans une large
mesure, avant 1940, l'image du corps nu est celle des dieux et déesses
nordiques aux yeux bleus traînant derrière eux une
progéniture blonde et svelte, batifolant béatement dans un air
pur et un décor sain de champs, de ruisseaux et de rivages
champêtres89(*).
La Grande Guerre, l'abdication du Kaiser et le
déshonneur de l'armistice changent définitivement l'Allemagne. A
l'époque de la République de Weimar, Berlin, avec ses
prostituées, ses homosexuels et ses cabarets, devient l'incarnation
même de la décadence. Par réaction, à partir de
1919, les vieux pionniers du nudisme, à présent rebaptisés
Freikörperkultur (Culture du corps libre, ou
FKK), publient de nombreux périodiques ou gazettes
trimestrielles tels que le proto-nazi Nacksport (Sport nu) ou
Der Leib (Le corps)90(*). Parmi les illustrations, un thème revient
sans cesse : une fille naturiste et saine opposée à une
fille de mauvaise vie. Le plus souvent, un photomontage juxtapose des images de
femmes insouciantes dans le plus simple appareil, se lançant des
medicine-balls à celles de prostituées photographiées la
nuit, le visage ricanant, posant devant les vitrines de grands magasins
à l'américaine.
A la mi-mars 1933, la République de Weimar cède
la place au Troisième Reich d'Adolf Hitler. Dans un premier temps, la
plupart des associations nudistes et leurs publications ne sont pas
inquiétées, puis, au cours de l'été de la
même année, elles sont
« aryanisées »91(*) (idéalisation du corps féminin selon
les canons esthétiques aryens associés à la mythologie
nordique très visible).
De manière générale, les revues de
charme d'avant la Seconde Guerre Mondiale sont sophistiqués,
excentriques et typiquement germaniques dans leur contenu et dans leur forme.
Ceux produits à et autour de Berlin entre 1925 et 1933 sont du
même niveau que les français de la même époque :
les plus extravagants jamais réalisés (originalité des
mises en scène, modèles hétérogènes...).
Lorsque l'édition allemande reprend après la guerre, ce qu'elle
fait aussi rapidement que dans la plupart des autres pays d'Europe, ses
publications sont nettement plus modestes. Les magazines nudistes se
concentrent désormais sur la santé et la beauté, rien de
plus. Les magazines de nu artistique ne se distinguent en rien de ceux produits
dans toute l'Europe du Nord.
Reigen, le Playboy du Berlin des
années vingt, rendu rachitique par les pénuries de papier, est
contraint de s'exiler en Autriche. Bolero, à l'origine un
périodique de cinéma, mélange des pin-up et les photos de
stars de cinéma dans une imitation pâlotte de Paris
Hollywood. Gondel possède de magnifiques couvertures avec
des pin-up, mais l'intérieur contient un mélange similaire de
vedettes de cinéma européennes et américaines et
d'articles d'intérêt général saupoudrés de
quelques nus artistiques insipides. Paprika est
légèrement plus pimenté et l'un des rares à oser
aborder des questions sociales liées à l'après guerre sous
sa devise « Das Magazin fur Optimisten » (« le
magazine des optimistes »). Mix, Neue Melange et
Top Fit copient les digests français axés sur les
modèles aux longues jambes. Neues Kriminalmagazin,
publié à partir des années quarante, mélange les
faits divers, les histoires sordides et des nus faisant des cabrioles tandis
que Venus, au graphisme Art Déco, propose un poster central
dans chacun de numéros. Un des numéros de l'année 1949,
montre dans son poster central une fumeuse d'opium, comme un dernier sursaut du
Berlin d'autrefois. Au début des années cinquante, le magazine
Vénus, a été reconstruit selon les demandes du
marché de l'érotisme.
1.2 Regard sur les pin-up allemandes.
Les pin-up présentes sur les couvertures des magazines
tels que Gondel, Paprika ou Mix s'inscrivent dans la
tradition des pin-up américaines. Les pin-up allemandes
possèdent, tout d'abord, la même plastique que leurs cousines
américaines. Elles ont, elles aussi, un visage enfantin et frais. Elles
portent systématiquement les accessoires de séduction les plus
courants.
Ces pin-up allemandes, vêtues selon la dernière
mode, portent des vêtements très sexy qui mettent en valeur leurs
formes féminines. En tant que sex-symbol, elles ne doivent pas se
déroger à cette fonction, il n'existe pas ou peu de pin-up en
pantalon. Il arrive souvent que, comme leurs homologues américains, les
artistes allemands pour rendre leurs pin-up plus sexy, les vêtissent d'un
déshabillé de voile.
Les mises en scènes dans lesquelles elles apparaissent
sont aussi issues du quotidien. Par exemple, une couverture de Gondel
datant de 1952 présente une pin-up en petite tenue (culotte et soutien
gorge blanc) et talons aiguilles, allongée sur le dos pour pratiquer ses
exercices de mises en formes (abdominaux) (Ill. 61). Elle soutient son
bassin avec ses mains dont les ongles sont vernis. Une de ses jambes est
légèrement repliée. Derrière elle, on devine un
décor de chambre : rideau vert et paravent mauve. Cette pin-up
blonde, regarde le voyeur en souriant comme les pin-up américaines. Mais
à la différence celles américaines, les pin-up allemandes,
pour la grande majorité, regardent le spectateur de manière plus
franche, présupposant évidemment que celui-ci est un homme. Ce
regard franc et séducteur renforcé par un sourire enjoliveur
permet là aussi de déculpabiliser le spectateur-voyeur. Les
figures féminines allemandes s'inscrivent alors dans un autre registre,
celui de la complicité et de la confiance, en comparaison avec leurs
cousines américaines. L'invitation est plus directe, le regard,
renforcé par le sourire, est plus incitateur (Ill. 62, 63).
Par contre, comme avec les pin-up américaines, la
crédibilité de la mise en scène importe peu : dans la
couverture de Gondel la pin-up fait ses exercices sportifs en talons
aiguilles et sous-vêtements. Les artistes allemands instrumentalisent
eux-aussi la scène afin de découvrir, dévoiler la lingerie
de leurs filles. Dans la couverture décrite précédemment,
la position peu commune de la pin-up permet à l'artiste de mettre
l'accent sur les jambes de celle-ci. En effet, les deux tiers de la couverture
du magazine sont occupés par les jambes fines et lisses de la pin-up.
D'autres magazines allemands utilisent aussi ce
procédé : un numéro de Mix de l'année
1950 présente une pin-up qui s'apprête à sortir (Ill.
64). Elle est vêtue d'une robe de soirée en soie ou satin
bleu métallisé. Sa poitrine est mise en valeur grâce
à sa robe bustier et à la rose décorative placée
entre ses deux seins. Elle est accessoirisée : talons hauts et immenses
gants assortis à la robe. Un jeune groom derrière elle lui tend
son manteau de fourrure. Il semble déstabilisé par la belle. En
effet celle-ci a remonté sa robe jusqu'en haut de ses cuisses pour
pouvoir fixer ses bas aux agrafes de son porte-jarretelles, nous
dévoilant ainsi ses longues jambes ornées de bas couleur chair.
On retrouve également une série de pin-up
surprises. La couverture du magazine Cocktail, par exemple, propose
une pin-up en train de s'habiller dans sa chambre (Ill. 65). Elle
porte juste ses sous-vêtements (culotte et soutien-gorge), ses bas noirs
et ses escarpins. Elle est en train d'enfiler une chemise lorsqu'elle est
surprise. Elle nous regarde, la bouche légèrement ouverte entre
sourire et interrogation. L'homme n'est pas coupable de la surprendre. Les
scènes d'intérieur offrent la possibilité au spectateur
masculin d'entrer dans une intimité support de fantasmes et de ce fait
renforcent le côté voyeuriste cher à nos artistes de
pin-up. Le contexte est mis au service du voyeur. Les artistes allemands
respectent ainsi le code graphique des pin-up.
Comme les périodiques américains, ceux
allemands emploient des pin-up en couvertures pour
« doper » leurs ventes. Le numéro de mois de
décembre 1950 du magazine Gondel propose, comme une grande
majorité de revues durant cette période de fête, une pin-up
de Noël (Ill. 66). Celle-ci est vêtue du costume du
Père Noël, légèrement arrangé de
manière à ce que celui-ci soit beaucoup plus sexy : bottines
rouges à talons, ornées de fourrure blanche, jupe courte rouge
ourlée d'une bande de fourrure blanche et enfin un soutien gorge rouge
agrémenté lui aussi de fourrure. Elle porte une toque
égayée d'une branche de houx. Assise sur des cadeaux, les jambes
croisées, elle est en train d'allumer des bougies disposées sur
une couronne de sapin. Derrière elle, un feu de cheminée
dégage une lumière douce et chaude, ce qui renforce
l'érotisme de cette scène. Tout comme les artistes
américains, les dessinateurs allemands jouent avec des couleurs
chaudes : rouge, orangé, rose pour leurs pin-up. Ces couleurs vives
renforcent le côté jeune, frais et gai des pin-up.
Les magazines de charme allemands des années cinquante,
dont de très nombreuses pin-up ornent les couvertures, vont eux aussi
participer à la mondialisation de cette représentation
féminine stéréotypée qu'est la pin-up. Symboles
d'abondance et d'une économie en pleine reconstruction puis en
expansion, les pin-up s'établissent sur le Vieux Continent, en tant
qu'ambassadrices du plan Marshall, constituant alors une aide symbolique. Dans
l'Allemagne reconstruite, et plus particulièrement dans l'Allemagne de
l'ouest, les modèles de prospérité, d'optimisme et de
réussite sont survalorisés comme symbole d'un renouveau et d'une
renaissance économique, politique et culturel.
Une couverture de Paprika de 1950 résume bien
ce nouvel espoir de reconstruction financée par les Etats-Unis (Ill.
67). Une pin-up rousse, typiquement germanique, vêtue d'une petite
jupe verte assortie à son soutien-gorge et ses escarpins, semble
tombée du ciel. Son grand sourire, ses joues rouges et ses yeux rieurs
soulignent sa gaîté. Sa chute dévoile ses bas, son
porte-jarretelles et les dentelles de sa culotte. Au sol quatre hommes
disposés à chaque coin tiennent un immense billet vert allemand
comme pour amortir la chute de la jeune fille. Ce magazine dont le slogan est
« le magazine de l'espoir » remplit bel et bien sa mission
avec cette couverture très symbolique.
2. Les pin-up de Gino Boccasile.
2.1 La presse coquine française après la
Seconde Guerre Mondiale.
Dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Paris
Hollywood rouvre la porte à la presse érotique
française et un tas d'autres publications lui emboîtent le pas.
La Vie Parisienne et Paris Sex-Appeal ont survécu mais
d'autres revues de grande qualité telles que Beauté et
Paris Plaisirs ont succombé aux pénuries de papier,
d'argent et de main d'oeuvre. Les GI's américains stationnés en
France raffolent de digest imprimés sur papier sépia comme
Paris-Folies et Paris-Frivole, qui mêlent des photos
recyclées des années vingt et trente à l'humour de corps
de garde. Mais pour la création française, ces magazines bon
marché marquent un creux déprimant dans sa riche histoire
érotique92(*).
Lorsque Paris Hollywood voit le jour en 1946, il
annonce le retour d'une vraie édition de charme. Quand il devient plus
explicite en 1948, il entraîne dans son sillage toute une série de
digests inattendus. Les digests français connaissent leur âge d'or
entre 1949 et 1955 même si, une fois établi, le format reste
populaire jusque dans les années soixante-dix. Leur contenu
évolue plus ou moins comme les digests américains, des bas et de
la lingerie à la nudité intégrale, puis l'accent est mis
sur le pubis, aux poses jambes écartées et enfin sur les
simulations de rapports sexuels. A mesure qu'ils changent, leur qualité
d'impression et de production baissent jusqu'à ce que plus rien ne les
distingue des digests scandinaves les plus bas de gamme93(*). Sans doute, comme partout
ailleurs, les éditeurs trouvent-ils que leurs lecteurs sont de moins en
moins exigeants à mesure que le contenu devient de plus en plus
explicite.
Les digests les plus singuliers des années quarante et
cinquante sont publiés par les éditions Extensia
(Régal, Sensations, Chiche, Rose et
Noir et Paris Tabou) et leurs rivales, les éditions R.M
Dupuy (Paris Gai, Paris Sourire, Moi et Toi). Les
deux maisons offrent des impressions en noir et blanc de haute qualité,
sous forme de photos de style film noir. Chacune a son artiste attitré
qui lui apporte sa touche de distinction. L'artiste de la maison Dupuy est un
illustrateur de bandes dessinées nommé J. David. Ses plantureuses
héroïnes sont une sorte de croisement entre Daisy Mae et une
péripatéticienne parisienne94(*).
L'italien Gino Boccasile crée les couvertures
humoristiques de Paris Tabou. Toutes ses images incluent la mascotte
de la maison, un garçonnet espiègle tracassant une beauté
voluptueuse. Boccasile né en 1901 en Italie, entre à l'âge
de 24 ans à l'agence Mauzan-Morzentia et travaille sous la direction de
Achille Mauzan. Après un voyage à Paris et en Argentine, il
retourne dans son pays natal durant les années trente et réalise
alors de nombreuses affiches et publicités pour Pitigrilli. Avec
l'arrivée au pouvoir de Mussolini, ses talents sont mis à
contribution, il peint de nombreuses affiches de propagande pour le
régime fasciste. Durant le conflit, il quitte l'Italie pour se
réfugier en France et trouve du travail auprès des
éditions Extensia. Il réalise alors un grand nombre de
couvertures pour le magazine Paris Tabou. Au début des
années cinquante, Extensia abandonne ses revues de charme pour se
reconvertir dans les livres pour enfants et Boccasile continue à peindre
son chenapan sans ses victimes sexy. Après être rentré en
Italie, il décède en 1952.
2.2 Les pin-up de Gino Boccasile.
Tout comme les pin-up, les filles de Gino Boccasile
atteignent une plastique idéale. On remarquera néanmoins que les
pin-up de Gino sont légèrement plus plantureuses que les
américaines : les cuisses, les hanches sont plus marquées.
Leur buste est un peu moins fin ainsi que leurs épaules. Elles ont, dans
leurs formes maternelles, quelques liens avec les femmes italiennes des
affiches de propagande. Gino Boccasile dessine des pin-up plutôt
méditerranéennes. Elles sont plus européennes et moins
universelles que leurs homologues américaines. Il les présente
avec les accessoires de séduction usuels. Elles sont, elles aussi,
souriantes, pleine de vie et de jeunesse. Les scènes dans lesquelles
apparaissent ses pin-up sont également des scènes de vie
quotidienne. La grande différence avec les autres dessinateurs de pin-up
réside dans le fait que Boccasile emploie un petit garçon pour
instrumentaliser la scène afin de découvrir les accessoires
érotiques ou des zones du corps féminins.
Ce garçonnet qui ressemble fortement au chérubin
de la Renaissance italienne, tourmente les pin-up. Vêtu comme les enfants
de six ans (short et tee-shirt), le garçon aux joues rouges
apparaît systématiquement dans toutes les couvertures de Paris
Tabou. Très espiègle, il profite et nous fait profiter de
toutes les situations, volontairement ou non. Dans la couverture de Paris
Tabou numéro 15 de l'année 1950, il dessine des moustaches
à une pin-up endormie (Ill. 68). Celle-ci est juste
habillée d'un peignoir de satin rouge, dévoilant ainsi ses
jambes. Mais nous pouvons aussi apercevoir sa poitrine car en grimpant sur le
haut de fauteuil, le garçonnet a coincé son pied dans les plis du
tissu encartant du coup ceux-ci. Même scénario pour le Paris
Tabou numéro 6 de la même année, le garçonnet
effrayé par un cygne s'accroche aux hanches et aux fesses de la pin-up
(Ill. 69). Celle-ci en robe blanche à bustier et talons
assortis perd légèrement l'équilibre. Le petit
garçon, ainsi accroché, soulève avec son pied la jupe, et
nous offre ainsi une vue sur les bas de la jeune fille. Gino Boccasile avec ce
petit garçon respecte le code graphique des pin-up, puisqu'il les
présente dans une situation improbable et irréelle. Il se place
dans la continuité de l'iconographie des pin-up tout en renouvelant
légèrement le genre. Grâce au petit garçon, le
voyeur est alors matérialisé et le spectateur devient un voyeur
indirect par un truchement subtil.
Tout comme les autres dessinateurs de pin-up, afin
d'éviter la censure, Gino présente ses pin-up dans des
vêtements sexy ou en déshabillés. Mais ces
déshabillés sont d'autant plus érotiques et supports de
fantasme qu'ils sont parfois malencontreusement mouillés, notamment dans
la couverture du numéro 91 de Paris Tabou datant de 1952
(Ill. 70). La pin-up est étendue sur un lit. Sa cigarette
oubliée est posée à coté du cendrier ; elle
est encore allumée. Le petit garçon muni d'une lance à
incendie intervient pour éteindre le début de feu, mouillant
alors le déshabillé de la jeune femme. Sa nudité et ses
formes sont ainsi moulées par le tissu plaqué et
dévoilées par transparence.
Une autre couverture du même magazine, celle du
numéro 30 de l'année 1952, nous propose une pin-up qui est en
train de s'habiller (thématique très commune à l'univers
des pin-up) (Ill. 71). Elle porte uniquement des bas et des chaussures
à talons. Un tissu (une serviette ou un vêtement) est
disposé de telle manière à cacher son sexe. Elle tient son
porte-jarretelles noir à pois blancs devant elle, perplexe. Un de ses
bras masque habillement une partie de sa poitrine dévoilant juste
l'arrondi du sein et le téton. En regardant de plus près on
s'aperçoit qu'il manque une des quatre jarretelles servant à
attacher le bas. Près du gros coussin sur lequel est assis la pin-up, le
petit garçon essaye son nouveau lance-pierre dont l'élastique
n'est autre que la jarretelle manquante. Les bêtises de ce petit
garçon profitent alors au spectateur, ce qui rend le petit garnement
d'autant plus touchant.
Avec ce dispositif, ce couple pin-up-garçonnet
espiègle, Gino renouvelle l'art des pin-up tout en restant dans sa
tradition : instrumentalisation de la mise en scène pour
dévoiler le corps féminins et l'érotiser. Cette
érotisation reste légère et innocente grâce à
la présence de l'enfant qui renforce aussi le côté
improbable mais aussi humoristique du dessin. Le voyeur a alors un complice
physique au sein même du dessin. Certains artistes américains tel
Harry Ekman, ont souvent utilisé un chien dans leurs mises en
scène afin de dévoiler les dessous de la pin-up. Mais Gino
Boccasile avec la présence de ce chérubin permet une projection
plus réelle du spectateur. Comme si le spectateur agissait par
procuration. L'enfant met finalement en scène les fantasmes masculins.
Grâce ce chérubin, l'homme pénètre dans
l'intimité des femmes, intimité à laquelle ont
accès les enfants seulement durant leur jeunesse. La présence du
garnement permet aussi aux spectateurs masculins de renouer avec leurs premiers
fantasmes et émois. Comme un nouveau éveil de leur
sexualité. Le garçonnet est une sorte de « madeleine de
Proust » pour les hommes. Il leurs rappelle la proximité
perdue du monde féminin en échange du désir. Il est
symbole de la perte de l'innocence enfantine pour le gain de la
sexualité.
Après la Seconde Guerre Mondiale, l'iconographie
américaine des pin-up, alors en pleine expansion, va trouver des
échos dans d'autres pays européens et notamment en
Allemagne, car elles symbolisent alors un monde insouciant et optimiste, plein
d'espoir pour l'avenir. Elles deviennent presque garantes d'une économie
florissante et abondante. A l'inverse de leurs homologues américaines,
ces figures féminines allemandes ont un regard plus direct. Leurs
invitations sexuelles sont plus franches. Mais la pin-up trouve aussi un public
en France. Gino Boccasile renouvelle alors leur genre en incluant un voyeur
complice et substitut du spectateur voyeur. Ce procédé va
être utilisé aussi durant la même période, les
années cinquante, par un artiste américain de pin-up, un peu
particulier, Bill Ward.
II. Un artiste particulier Bill Ward.
Dans nos premiers travaux sur les pin-up, nous avions
volontairement fait le choix de ne pas étudier les oeuvres de l'artiste
Bill Ward. En effet, au regard de toute sa production, de nettes
différences apparaissent. Les filles de Bill Ward ne sont plus tout
à fait des pin-up et constituent peut-être une transition entre le
genre classique du dessin de pin-up et les nouvelles figures féminines
érotiques. Cet artiste modernise alors le genre grâce à son
style particulier, le dessin au crayon à papier Conte, mais aussi
grâce à de nombreuses caractéristiques visuelles. Pourtant
ses femmes dessinées, par leur graphisme s'inscrivent bel et bien dans
l'iconographie des pin-up.
1. Le parcours artistique de Bill Ward.
1.2 Des débuts prometteurs.
William Hess Ward naît en mars 1919 dans le quartier de
Brooklyn, à New York. Adolescent, il enchaîne les petits
boulots : d'abord en travaillant l'été sur les bateaux de
l'United Fruit Co., dont son oncle Irv est président et son père
Wallace le chef comptable, puis en décorant, l'année suivante en
1936, des beer jackets pour les adolescents d'Ocean City dans le
Maryland : « c'était la première fois que je me
rendais compte que le dessin pouvait être autre chose qu'un passe-temps
[...] C'étaient des blousons en jean blanc que les ados portaient pour
boire de la bière. On les décorait avec des phrases du genre "Oh,
toi ! Prends moi, je suis à toi". Moi je décorais les miens
avec des filles et des sirènes. Sur la plage, les mecs m'ont
demandé de décorer leurs blousons. Je faisais payer 1 dollar par
blouson et j'en ai fait des centaines, ce qui m'a permis de passer
l'été dans cet endroit de rêve. Ce qui m'impressionnait le
plus, ce n'était pas de gagner de l'argent en dessinant - cela, sans
aucune formation artistique-, mais le fait que c'était une façon
géniale de rencontrer des filles. C'est là que j'ai
décidé de devenir artiste95(*) ». Il effectue ainsi son premier travail
artistique rémunéré.
De 1939 à 1941, Bill Ward étudie l'art de
l'illustration au Pratt Institute de Brooklyn. A la fin de ses trois
années d'études, il est embauché par Jack Binder, qui lui
apprend les nombreuses techniques de la bande dessinée :
arrière-plan, crayonnage, encrage, hachage... En 1942, il quitte Jack
Binder pour aller travailler pour Buzy Arnold chez Quality Comics, où il
dessine et encre, entre autres, le célèbre Blackhawk et
un recueil de Captain Marvel.
Mais la guerre le rattrape. Appelé sous les drapeaux le
7 décembre 1942, il continue de travailler de manière clandestine
pour Quality pendant ses gardes de nuit à la base aéronavale de
Quonset Point (Etat de Rhode Island). L'année suivante, il crée
la bande dessinée Ack-Ack Amy pour le journal de
l'armée : « une nuit, un lieutenant de marine est venu me
voir et m'a dit : " Soldat Ward, on m'a parlé de
l'entraînement auquel vous vous consacrez. Qu'est ce que vous diriez de
voir votre travail imprimé au lieu de faire ces entraînements
ridicules ? Vous pourriez faire une bande dessinée pour le
Quantum Scout, un petit journal militaire. Les marins m'ont dit que
vous saviez très bien dessiner les filles. Faites-en pour le Quantum
Scout." On m'a forcé à la créer. Moi je ne voulais
pas. Mais j'ai été littéralement obligé. Elle s'est
d'abord appelée Ack-Ack-Amy (Amy la DCA), fille à
matelots. Comme il y avait des marins chez nous, il fallait bien que ce soit
une fille à matelots96(*) ».
En 1943, Bill est muté à Fort Hamilton dans le
New Jersey et donne naissance à une nouvelle bande dessinée,
toujours pour l'armée, intitulée Torchy :
« Torchy a vu le jour. J'ai changé la couleur de
cheveux de la blonde Amy, j'ai changé son nom et le tour était
joué. Pour son nom, je voulais quelque chose de chaud. Pour être
chaude, elle l'était ! J'avais d'abord pensé à
Scorchy (Torride) car, pour moi c'était plus chaud que
Torchy (Enflammée). Mais à l'époque, il y avait
une bande dessinée qui s'appelait Scorchy Smith et je ne
voulais pas avoir de problèmes avec eux. Je lui donc donné le nom
de Torchy, qu'elle a toujours gardé depuis97(*) » (Ill.
72).
1.2 Une carrière prolifique.
Suite à la démobilisation, il retrouve sa place
pour les six prochaines années chez Quality où il commence
à dessiner et à encrer des numéros entiers de
Blackhawk, des histoires de Torchy et maints numéros
de Romance. Au printemps 1946, Torchy fait son entrée
dans une revue de bande dessinée grand public. Trois ans plus tard,
Torchy devient une publication Quality, entièrement
dessinée par Bill Ward ou Gill Fox, mais est interrompue au bout de six
numéros seulement : « Torchy a connu un vif
succès. Elle a paru dans Modern Comics et dans Doll Man
pendant environ trois ans. Ils recevaient tellement de courrier que Buzy a
décidé d'en faire un livre. J'étais aux anges : cette
blondasse que j'avais créée aller avoir un livre à elle
toute seule98(*) ».
Mais le projet n'a pas lieu, car Torchy se retrouve
sur la liste noire du docteur Frederic Wertham. Dans son traité
Seduction of Innocent (1953), ce psychiatre critique les magazines de
bande dessinée en soulignant les effets négatifs sur les gamins.
Quality décide de laisser tomber son héroïne sulfureuse. A
partir de 1947, Bill Ward commence à dessiner pour Humorama
d'Abe Goodman. Partenariat de vingt années durant lesquelles l'artiste
fournira à cette revue jusqu'à trente dessins au crayon Conte par
mois. Nombre d'entre eux seront régulièrement republiés
jusqu'au départ en retraite de Goodman au début des années
1980. Parallèlement à cette collaboration, Bill Ward, commence
dés l'année 1953, à faire des dessins au crayon et
à l'encre pour le magazine Cracked de Bob Sproul.
L'année suivante il épouse Judy Bond. Bill Ward est de plus en
plus sollicité pour ses talents de dessinateurs de femmes très
sexy.
Jusqu'aux années soixante, il devient pigiste pour la
« quasi-totalité » des magazines pour hommes
(Adam, Stag, Modern Man) sous divers pseudonymes (McCartney, Ordway,
Satana). Son succès artistique lui permet de multiplier ses
productions : il réalise en 1963 une série de cartes des
voeux pour Daisy Card Co qu'il signe Dori ou Babs et illustre le
catalogue de vente par correspondance de lingerie The Undie World of Lily
St. Cyr. La même année, il crée ses premières
illustrations pour les publications Eros Goldstripe de Lenny Burtman.
En 1965, il produit au moins deux séries d'aquarelles signées
McCartney pour la Hoover Calendar Co.
S'en suit une collaboration de treize ans avec le magazine
Sex to Sexty durant lesquels Bill Ward fournit au moins vingt dessins au
crayon et à l'encre par mois. Mais il continue aussi à
créer des bandes dessinées aux héroïnes très
plastiques : Pussycat voit le jour en 1967, série
créée pour le premier numéro de Men's Annual,
série reprise l'année suivante par Marvel Comics. A la fin des
années soixante, il dessine la série de six ouvrages Bondage
Trios pour Mr. Malkin. L'année 1970 est marquée pour la
publication de Bill Ward's Women et A Sex-to-Sexty Special,
anthologie de ces cinq premières années de dessins au trait. De
1979 à 1994, Bill Ward écrit et illustre une histoire mensuelle
pour Juggs et Leg Show, revues publiées par George
Mavety.
La renommée de Bill Ward s'étend ; en 1985,
Red Stout réalise un documentaire sur lui intitulé : The
Wonderful Women of Ward. La même année en avril, une
exposition au Danceteria de New York lui est consacrée. Malgré ce
succès, Bill continue de travailler et dessine de 1984 à 1989 une
bande dessinée de quatre pages très osée (Sizzle
jusqu'en octobre 1987, puis Debbie) pour le magazine Club. Il
illustre aussi The Breast of Russ Meyer, autobiographie en trois
volumes. En 1992, Bill écrit et réalise sa dernière bande
dessinée Scorchy. La même année l'exposition
The Wonderful World of Ward est organisée à la galerie
La Luz de Jesus, à Los Angeles. Deux ans plus tard une autre exposition
à la galerie Bess Cutler de New York le consacre. Il donne à la
société Comic Image une licence pour commercialiser 50
Fabulous Years of Torchy, des cartes à collectionner, renouant
ainsi avec la vieille tradition des pin-up sur les cartes mutoscopiques*. Bill
Ward meurt en 1998 d'une série d'attaques cérébrales et
des conséquences de la maladie de Parkinson.
2. Les Filles de Bill.
2.1 La touche de Bill.
Les filles de Bill, par leur plastique, s'apparentent au
système pin-up. Certaines scènes dans lesquelles elles
apparaissent sont également proches des mises en scènes plus ou
moins crédibles de l'univers des pin-up (Ill. 74, 75). Les
filles de Bill se signalent aussi par leurs accumulations de signes ou
d'accessoires érotiques usuels. Avenantes, souriantes, souvent
coquines, parfois faisant la moue, elles ont une frimousse fraîche et
sympathique. Le nez légèrement retroussé, la bouche
pulpeuse, les pommettes hautes qui rosissent facilement renvoient à une
certaine joie de vivre, une insouciance attrayante. Tout comme avec les
pin-up, leurs yeux de biche pétillent et reflètent une
espièglerie délicieuse. En effet, le regard de ses filles joue un
rôle important dans la mise en place du dispositif de séduction.
Ce même regard devient déclencheur, support de fantasme. Avec les
paupières mi-closes, les cils immenses qui ourlent leurs oeillades,
elles s'inscrivent dans une symbolique où l'oeil et le sexe se trouvent
associés. Ces oeillades transmettent un signal d'invite sexuelle
(Ill. 73). Cela crée une certaine connivence entre le
spectateur-voyeur et les filles de Bill. Ces dernières semblent
évoluer dans un monde où le plaisir hédoniste est la
règle.
Pour créer ces femmes toute en sex-appeal Bill
s'inspire de nombreuses vedettes : « mes fans me demandent
souvent où je trouvais les modèles de mes filles. J'ai pris ce
qu'il y avait de mieux chez plusieurs vedettes de l'époque. Les
paupières lourdes et exotiques d'Ann Sothern m'impressionnaient
beaucoup. Je leur ai donné cet aspect et je les peintes en bleu ou vert
métallisé. Les lèvres de Marilyn Monroe [mais pas sa
silhouette, curieusement] me faisaient beaucoup d'effet. Elles étaient
si épaisses ! Pour la silhouette, je me suis inspiré de
cette bombe à la poitrine monumentale qu'était Anita Ekberg. Et
puis, il y avait un célèbre mannequin, qui a connu un bref
succès au cinéma : Suzie Parker. Elle avait les plus beaux
cheveux longs et ondulés au monde. Mes nanas ont ses cheveux.
Jusqu'à aujourd'hui, quand je dessine ou quand je peins une femme, je
visualise les différentes parties du corps de ces femmes. Comme je crois
au sexe associé à la grande classe, j'ai toujours voulu
mêler les deux pour les filles. J'ai toujours dessiné des boucles
oreilles longues comme des pendeloques de lustre, bien avant que cela devienne
à la mode. Il y a des années, une chanteuse de night-club portait
sur scène de longs gants. Cela m'attirait beaucoup et, si vous regardiez
bien, mes filles en portent souvent, sauf au petit déjeuner... Encore ce
que ce soit tentant. Les talons aiguilles stratosphériques m'ont
toujours excité. J'en dessine tout le temps, ainsi que les bas noirs. Je
fais mes nanas comme j'aimerais les voir, avec mes désirs secrets. On
dirait que vous êtes nombreux à ressentir la même chose que
moi99(*) ».
Tout comme les autres dessinateurs de pin-up, Bill modifie
l'anatomie de ses modèles afin d'atteindre un certain idéal de
beauté : « la femme moyenne n'est pas bâtie comme
il faut. Ses jambes sont trop courtes par rapport au son corps. Pour faire un
dessin vraiment sexy, les jambes doivent atteindre une longueur plus
agréable à l'oeil. Je suis contraint de modifier
considérablement l'équilibre. J'allonge un peu le buste et la
longue courbe de jambes bien galbées. Dommage qu'elles n'aient pas
été conçues comme ça dès le départ.
Enfin, elles sont quand même super au naturel100(*) ». Avec les filles
de Bill, on arrive à une représentation du corps féminin
« amélioré » afin d'être parfait,
sensuel et surtout érotique. Le corps de ses femmes dans son
intégralité s'idéalise pour devenir signe, support de
fantasme. L'artiste n'hésite pas alors, à hypertrophier les
parties corporelles qui renvoient le plus à la sexualité :
les fesses, hanches, jambes et les seins afin de pousser à son maximum
le dispositif fantasmatique : « l'un de mes dessins
représente particulièrement bien mon interprétation de ce
qu'est la femme très sensuelle et très glamour. C'est une
scène de corrida dans un dessin de 1961. La fille est une blonde
à la beauté ravageuse. Un luxueux manteau de vison l'enveloppe,
mais la fourrure ne dissimule en rien son énorme torse bombé en
avant, ni ses jambes fabuleusement longues, gainées de bas noirs et
moulants. Elle est entourée de señores bouche bée, y
compris le matador, qui la dévisagent en se désintéressant
du taureau101(*) ».
La carrière de Bill Ward ressemble aux anneaux du tronc
de séquoia qui permettent d'en donner l'âge. Chaque année,
les poitrines de ses filles croissent à mesure que leur taille s'affine
(Ill. 76, 77, 78, 79). En effet, les seins généreux qui
semblent toujours vouloir d'échapper des décolletés
moulants vont devenir très vite la marque de fabrique, la touche de Bill
Ward.
L'autre particularité de cet artiste est sa technique
de dessin. Pour Eric Kroll, « personne ne sait mieux que lui donner
des brillants aux bas de nylon ou de dessiner tous les détails d'une
dentelle, autant de signes reconnaissables de son style102(*) ». En effet Bill
ne travaille qu'au crayon Conté. Il n'utilise pratiquement pas la
couleur pour ses filles sauf un peu de gouache blanche pour rehausser certains
détails du dessin : chevelure, bijoux. Néanmoins Bill dans
ses dernières productions, celles des années quatre-vingts,
emploie plus souvent la couleur jouant avec des dégradés de
rouge, rose, orange ou utilise des coloris plus froid tel que le noir, le bleu
métallisé notamment pour les dessins aux connotations
sadomasochistes. Mais la technique la plus fréquente chez Bill Ward
reste bel et bien le crayon Conté qui lui permet une grande
variété d'ombrages. Il est à la fois assez doux et assez
opaque pour rendre les rehauts, afin que le dessin ait l'air de jaillir de la
page. Avec ce crayon, Bill souligne les tracés, les contrastes, les
textures et les volumes ou formes.
Comme le précise Dian Hanson :
« Grâce à ses dessins au Conté, Bill Ward savait
donner un aspect particulier au nylon et au cuir qui rendait ses illustrations
et ses dessins humoristiques inoubliables et qui le distinguait des autres
dessinateurs de l'époque. Cela lui donnait aussi un côté
fétichiste. Le fétichiste ne concerne pas la chair, mais
l'habillage de la chair. Ce crayon lui a permis de rendre dans ses images des
textures qui excitent les hommes [...] Ces images sont inoubliables. Quand on
tombait sur l'un de ces dessins dans un magazine, on ne savait pas trop ce qui
le rendait excitant. Mais quand on regarde de près, c'est le cuir, le
nylon, le satin [...] Il était le seul à dessiner le tissu.
C'était fétichiste. Les gens ne se rendaient pas compte qu'ils
étaient excités par des signes fétichistes, mais
c'était ça et rien d'autre103(*) ».
2.2 Un côté fétichiste.
Ce côté fétichiste apparaît
dés le début avec la première fille de Bill,
Torchy, qui est révélatrice de l'intérêt de
l'artiste pour les démarches chaloupées, les jambes longues, les
accessoires. Ward dessine souvent Torchy en train de
s'éloigner, offrant aux lecteurs les plus beaux point de vue sur ses
jambes longilignes et ses fesses, notamment dans les strip destinés aux
journaux militaires. Les scénarii de ces strip ressemble fortement
à ceux de Milton Caniff. Comme Miss Lace, Torchy évolue dans les
camps militaires où elle console les soldats, leur tient compagnie lors
de repas et épice leur quotidien. Tous les militaires, du simple soldat
au haut gradé, sont fous d'elle et imaginent sens cesse de nouvelles
stratégies afin de pouvoir « conclure ». Ce n'est
que lorsque Torchy obtient sa propre bande dessinée
destinée à un grand public, qu'elle apparaît en couleur,
selon la tradition des comics. Une des couleurs dominante de Torchy
est le rouge, symbole, comme nous l'avions remarqué avec les
pin-up, d'ardeur, de pouvoir, de jeunesse et de santé, sensé
éveiller le désir.
Une des premières couvertures de Torchy montre
la jeune femme dans un accoutrement totalement fétichiste. Sa robe
très moulante est en satin, ou en latex. Ses talons aiguilles font au
moins quinze centimètres de haut. Dans ses aventures, elle passe son
temps à cogner les mauvais garçons. Elle est souvent
représentée en train de s'habiller. Dans les premiers
Torchy publiés par Quamlity Comics dans Modern Comics,
elle est plus vamp qu'à ces débuts (moins innocente, plus
consciente de sa sexualité et du désir qu'elle suscite). Dans sa
propre bande dessinée, elle prend quelques rondeurs. Mais elle reste la
sirène aux longues jambes. Comme le souligne Judy Ward :
« elle a toujours les jupes relevées !104(*) ».
A cette époque-là, Bill Ward ne
s'intéresse pas encore aux gros seins. Dans une lettre à Reb
Stout, ami et collectionneur, Bill évoque ses dessins faits
pour l'armée : « Pas mal pour un gamin de 18 ans. Je
crois que je n'ai pas fait beaucoup de progrès depuis. L'armée ne
voulait pas que je dessine les poitrines que je voulais. Ils
prétendaient que ça aurait rendu les troufions
complètement dingues105(*) ». Quoi qu'il en soit, ces poitrines n'ont
pas atteint la taille qu'elles vont prendre plus tard avec Humorama. A
l'époque, ce qui compte, ce sont les jambes, les talons, la lingerie et
la chevelure à la Veronica Lake. Des années plus tard, Ward
affirmera que Torchy a les jambes de Betty Grable et les yeux d'Ann
Sothern.
Comme beaucoup de dessinateurs érotiques, Bill sait
jouer avec l'interdit et la transgression tout en respectant certains tabous.
La raison du succès de Bill Ward provient en partie d'avoir su s'adapter
aux demandes du marché érotique. Dans ces dessins de
l'après soixante-dix par exemple, ceux destinés à Sex
to Sexty, Bill n'hésite pas à représenter ses femmes
nues ou des scènes explicites de l'acte sexuel.
2.3 Le monde de Bill.
Dès la fin des années quarante, Bill Ward se
consacre aux magazines pour hommes ou underground. Les femmes aux yeux de biche
et aux poitrines généreuses deviennent la marque de fabrique de
Bill Ward et par la même occasion du magazine Humorama dans
lequel elles paraissent. Les images sont humoristiques ou paillardes, à
la fois obscènes et innocentes. Ce côté innocent et
humoristique provient en partie des légendes coquines, allusions
implicites qui renforcent l'érotisme de la scène. Au
début, une grande partie des femmes que Ward dessine pour
Humorama ressemble aux mannequins sophistiqués et
habillés haute couture des illustrations commerciales courantes de
l'époque : chapeaux à larges bords, tailleurs en laine
moulants. Ce goût pour la mode s'estompe assez rapidement. A mesure que
les poitrines prennent de l'ampleur, les tenues ne servent plus qu'à
souligner les silhouettes. Malgré tout, de nombreux dessins peuvent
être datés par les tenues et les modes vestimentaires. Lorsque
l'on va au-delà de la fascination de Ward pour les grosses poitrines
parfaitement irréelles qui étirent à l'extrême le
moindre morceau de tissu, on découvre une attirance marquée pour
les fourrures, la lingerie riche, les bijoux luxueux. Ces femmes
possèdent une certaine distinction. Elles ne sont pas issues de la
classe moyenne américaine comme les pin-up. Ce qui crée alors une
nouvelle situation de fantasme car par leur richesse et leur statut social, les
femmes de Bill sont d'autant plus inaccessibles et supports de rêves.
On peut classer les dessins au Conté selon les
goûts : jambes, lingerie, etc. Il arrive souvent qu'un même
dessin en fasse la synthèse : une femme tournant le dos à
son patron, cigarette à la main, juchée sur d'immenses talons
aiguilles, les jambes gainées de bas noirs, les bras gantés de
noir jusqu'aux aisselles, portant culotte transparente à pois noirs et
enveloppée dans une étole de vison blanc. La sexualité
transpire par tous les pores de la peau des femmes de ce dessinateur.
On retrouve de nombreux thèmes ou fantasmes communs
avec les pin-up : infirmière (Ill. 80), soubrettes
(Ill. 81), institutrices (Ill. 82), étudiantes
(Ill. 83) ou scènes d'intérieur devant la
cheminée. Les filles de Bill, dans ces années là,
reproduisent certains stéréotypes et poncifs sur les
femmes : attirées par l'argent, les diamants (Ill. 84, 85,
86)... On pense alors à une des chansons de Marilyn Monroe dans
Les hommes préfèrent les blondes106(*) dans laquelle elle nous
confie que le meilleur ami que peuvent avoir les femmes est le diamant.
Les filles de Bill apparaissent aussi dans des
activités dites « féminines » : se
maquillant, s'habillant, téléphonant (Ill. 87, 88, 89,
90). Comme le souligne l'artiste, ces mises en scène doivent
correspondre à des fantasmes masculins universels :
« Abe Goodman, éditeur des magazines Humorama
aimait bien les dessins de filles sexy au téléphone.
C'étaient des filles comme celles que dessinait Alberto Vargas, bien
plus sexy et voluptueuses. J'ai fini par être connu pour mes nanas au
téléphone107(*) ».
Dans les années soixante et soixante-dix, en raison
d'une libération progressive de la sexualité et donc de sa
représentation, Bill va plus loin dans ses mises en scène. Ses
filles vont peu à peu s'affranchir de certains tabous sociaux tout en
restant dans l'acceptable : scène de saphisme (Ill. 91,
92), de fessée (Ill. 93, 94). Les scènes de
saphisme reviennent souvent au regard de toute la production de Bill. Avec ces
scènes, il s'inscrit dans une certaine tradition de l'art
érotique. En effet, comme l'analyse Linda Nochlin pour les oeuvres de
certains peintres du XIXe siècle, ces représentations de
l'homosexualité féminine ne sont pas destinées à un
public homosexuel féminin mais bel et bien aux hommes, comme supports de
fantasmes.
Les dessins de Ward ont un côté
« Eisenhower », ils symbolisent un monde conservateur,
masculin et raisonnable. Ils représentent le quotidien dont est absente
la beauté fatale : le bureau, le terrain de golf, le cabinet de
médecin. Le dessinateur met en scène des hommes de tous
âges, de toutes formes, de toutes tailles, tandis que les femmes se
doivent d'être jeunes et jolies. En effet au contraire de la pin-up
classique, l'homme est présent dans les dessins de Bill et c'est ainsi
que l'artiste se distingue de l'iconographie classique de celle-ci. La plupart
du temps les hommes sont en costumes et les femmes en négligé,
dispositif déjà utilisé par Manet avec Le
déjeuner sur l'herbe108(*).
Ce qui distingue les dessins de Bill de ceux des autres
dessinateurs contemporains, c'est bel et bien sa représentation du
rapport hommes-femmes. La plupart des grands dessins de pin-up, montrent des
créatures au visage jeune qui ne demandent qu'à être
cueillies. Les femmes de Ward sont raffinées et mondaines, mais elles
sont aussi des déesses à part entière, aux proportions
inimaginables et exagérées, sculpturales et dominant les hommes
qui les reluquent. Généralement les hommes de Bill sont petits
(Ill. 76, 77, 81). Ils arrivent à hauteur de la poitrine des
filles de Bill, ce qui lui permet d'accentuer encore le fantasme. Les filles
exhalent la sexualité et ne font pas les effarouchées, alors que
les hommes de Ward semblent être des bouffons, indignes de l'objet de
leurs désirs. Ward reproduit souvent les mêmes personnages
masculins : le jeune homme au visage poupin et aux cheveux en brosse
devient un quadragénaire un peu bedonnant, au nez très souvent
proéminent, symbole du pénis. Les hommes de Ward vieillissent et
n'ont plus de formes précises, mais les femmes demeurent belles et
parées de bijoux. Elles n'ont pas le droit de vieillir. Les femmes de
Bill ont souvent des yeux de biches, tandis que les hommes ont des gros yeux
exorbités. Au fil de temps, les hommes possèdent toujours les
mêmes caractéristiques corporelles (petit, bedonnant, un peu
dégarni, nez proéminent) et vestimentaires (pantalon et veste de
costume, chemise claire et cravate). Les hommes de Bill représentent
l'Américain moyen (Ill. 78, 86). Par ce dispositif, Bill
crée une situation d'autant plus érotique en raison de la
différence de classe sociale entre ces femmes inaccessibles et ces
hommes communs. Bill prolonge alors la vieille tradition du burlesque.
En effet, dans les années quarante, Robert Harrison,
les cheveux grisonnants, le ventre bedonnant et portant de grosses lunettes, a
un penchant exhibitionniste dans sa revue Beauty Parade. Dans ses
propres photographies, il aime se mettre en scène en pitre en culotte
bouffante, aguiché puis éconduit par Betty Page ou Lily St Cyr
(ses deux modèles préférées), incarnant alors le
« looser » cher aux amateurs de comique burlesque. De nos
jours, ce dispositif se retrouve dans une bande dessinée de Hugot et
publiée dans Fluide Glacial : Les Trucs de
Pépé Malin. Un vieillard, Pépé Malin, nous
confie, tous ses « trucs pour tripoter les filles ». Dans
chacune de ses aventures, Pépé est toujours aussi laid et
anti-érotique alors que les filles qu'il tripote sont toujours de
superbes créatures aux seins, fesses et hanches hypertrophiées et
candides à l'extrême.
Du point de vue thématique, l'homme, dans les dessins
de Bill, essaye souvent de duper la femme, de tendre des pièges à
la jeune femme plus ou moins naïve, de la draguer, de la reluquer ou de
l'espionner. Il ne l'embrasse, ni ne l'étreint que très rarement.
Il n'existe peu de représentations de l'acte sexuel
hétérosexuel. Il arrive aussi que l'étreinte ou
l'embrassade soit forcée. Bill Ward dessine un fantasme alors nouveau,
dans la presse masculine, celui de l'agression sexuelle.
Quand Bill quitte Cracked au début des
années soixante, le marché du magazine à pin-up est en
chute libre. La concurrence est alors plus rude pour les magazines de dessins
gentillets et de plus en plus vieillots, face au déferlement des revues
pornographiques et de leurs photographies. Plus les revues deviennent
« hard », plus les dessins de Bill les imitent. Les gags
subtils et suggestifs laissent la place aux blagues plus littérales, aux
fouets et autres effets lubriques. Le style de Bill continue de suivre l'air du
temps, dans ce qui est acceptable... et rentable. Il adopte une perspective
résolument commerciale : ne s'étant jamais perçu
comme un grand artiste agissant selon son bon plaisir, il n'a aucun mal
à s'adapter au marché. Illustrateur sur commandes dans les
années soixante, Bill accepte toute demande, quels qu'aient pu
être ses goûts. D'où peut-être, l'abondance
d'illustrations sadomasochistes qu'il fait pour Lenny Burtman à la fin
de ces années-là et tout au long de la décennie suivante,
mais en continuant à dessiner en parallèle des pin-up et des
gags. Contrairement aux femmes de ses dessins pour Humorama, celles
des gags de Sex To Sexty manquent de personnalité et de
tempérament. Elles ressemblent à des poupées gonflables
animées. Il suffirait de les piquer avec une aiguille pour qu'elles
éclatent. Chacun de ses dessins reproduisent d'énormes poitrines
défiant les lois de la pesanteur et dotées de tétons en
érection, ainsi que des fesses blanches en demi lune, toujours
identiques.
Comme le souligne Mort Todd ami et admirateur de Bill et
éditeur de la première rétrospective de cet artiste :
« pour des millions de garçons et de filles des années
cinquante, l'éveil à la sexualité et à
l'érotisme est venue des dessins de Bill Ward. Je le sais :
j'étais l'un d'eux. La représentation enjolivée des
femmes, par l'un des plus prolifiques illustrateurs, était tout à
fait accessible dans des dizaines de magazines qui tiraient à des
millions d'exemplaires. Ses dessins plaisaient autant aux garçons qui
aimaient les jolies filles pour les beaux vêtements et les poupées
Barbie. Même si nous ne connaissions pas les magazines pour adultes, plus
osés auxquels Bill Ward participait, ses dessins dans Cracked
convenaient aux adolescents que nous étions109(*) ». Les filles de
Bill apparaissant dans différents périodiques semblent
jalonnées et ponctuées l'apprentissage de la sexualité
masculine. Ces dessins de femmes et leur évolution font de Bill Ward un
artiste représentatif de l'art érotique du XXe siècle.
Le monde de Bill par certains aspects s'inscrit
évidemment, dans l'iconographie classique des pin-up. Mais cet artiste
remanie bel et bien le genre, avec ses dessins au Conte. Les filles de Bill
proposent aussi une invitation sexuelle plus directe et plus franche avec leurs
oeillades ravageuses. L'autre innovation de Bill Ward est la présence
d'un homme, symbole de l'Américain moyen. Comme le chérubin de
Gino, cet homme est le voyeur par procuration du spectateur. Le
spectateur-voyeur est alors beaucoup plus actif qu'avec les pin-up
traditionnelles. C'est peut-être pour cette raison que les filles de Bill
connaissent une durée de vie plus longue que les pin-up, puisqu'elles
continuent à paraître dans la presse masculine jusque dans les
années quatre-vingts. Ces filles sont aussi plus sophistiquées et
plus inaccessibles en raison de leur statut social. Et cette sophistication des
figures féminines connaît aussi son apogée avec les
beautés glamour pour en devenir la caractéristique principale.
III. Les beautés glamour.
Les magazines, les publicités, les pulps, les
calendriers, les différents supports sur lesquels apparaissent nos
pin-up, utilisent également une autre représentation
féminine très caractéristique, pouvant être
considérée comme une héritière. Cette
représentation graphique que nous nommons beauté glamour
mérite alors toute notre attention. Il convient donc de l'analyser cette
image d'un point de vue iconographique avec toute l'attention qu'elle
mérite afin de la comparer avec nos pin-up. Ce chapitre est à
mettre en relation avec l'Annexe 2, qui comporte des biographies
détaillées des artistes cités.
1. Définition des beautés glamour.
1.1 La beauté glamour, une femme dessinée
sophistiquée.
La beauté glamour apparaît de prime abord comme
une déclinaison de la pin-up. Tout comme la pin-up, la glamour110(*) est une jeune fille
occidentale blonde ou brune plus rarement rousse. Elle a, elle aussi, un corps
idéal, une plastique de « rêve ». Elle est une
représentation idéale du corps féminin (Ill. 95,
96).
La première différence entre les pin-up et les
beautés glamour réside dans le fait qu'à l'inverse des
pin-up, les glamour portent systématiquement une tenue
sophistiquée : robe de soirée ou de cocktail (Ill. 97,
98). Cette sophistication qui transparaît dans la tenue de la
glamour et dans sa présentation ou dans sa mise en scène mais
aussi dans les détails de sa coiffure, dans son maquillage est le trait
fondamental de la définition iconographique de cette
représentation féminine. En effet à l'inverse de la pin-up
qui symbolise l'érotisme spontané de la « fille
d'à côté », la glamour relève d'un
érotisme plus recherché et distingué.
La glamour est élégante et sa
présentation vestimentaire, corporelle doit relever de cette même
élégance : les robes sont longues et
décolletées (souvent des robes bustiers), les coiffures
élaborées (Ill. 99, 100, 101, 102). Alors que la pin-up
peut apparaître les cheveux libres ou attachés simplement, les
glamour adoptent des chignons complexes ornés de parures (fleurs, bijoux
brillants), des boucles parfaitement dessinées ou des mises en plis
soigneuses (Ill. 103, 104, 105, 106). Tout comme la coiffure, le
maquillage est beaucoup plus étudié. Certes que les pin-up ont
une apparence soignée en toutes circonstances : rouge à
lèvre, ongle vernis. Avec les beautés glamour l'utilisation du
maquillage est systématique et plus élaboré : les
lèvres sont rouges et pulpeuses, les ongles vernis, le sourcil
arqué, les yeux ourlés de mascara et les paupières
brillantes de fars. De la même manière que les pin-up, les glamour
ont les joues rosies, en appel à la gourmandise, au plaisir
hédoniste. Les beautés glamour, comme les pin-up sont pleines de
vie, jeunes et en bonne santé.
On retrouve bien naturellement les accessoires de
séduction courants avec les glamour. Elles aussi sont
représentées, avec des bas, des talons hauts. A l'inverse des
pin-up, comme nous le verrons plus tard, il n'y a pas d'instrumentalisation de
la mise en scène pour dévoiler une partie de leur corps ou de
leurs dessous. Néanmoins, il arrive que la beauté glamour nous
dévoile ses bas ou ses chaussures à talon en relevant
légèrement sa jupe. Ce n'est pas ici un geste volontaire
d'invitation sexuelle mais un geste féminin d'élégance qui
n'est pas moins érotique.
Par contre les glamour portent très souvent un autre
accessoire de séduction qui apparaît peu avec les pin-up :
les immenses gants souvent assortis à la robe. Ces gants participent
à l'extrême sophistication des glamour et renforcent leur
érotisme. Par leur histoire, cet accessoire vestimentaire est
rattaché à une certaine aristocratie. Or les gants, pour certains
artistes comme Félicien Rops, Bill Ward ou comme certaines actrices des
années quarante, sont aussi un moyen de créer le désir et
un support de fantasme.
Les glamour sont parées aussi de très nombreux
bijoux : colliers de perles, bracelets, accessoires dans les cheveux. Ces
bijoux brillants ont pour principale fonction d'attirer l'oeil sur certaines
parties du corps : la gorge, les mains... Ils symbolisent le luxe de ces
beautés en classant celles qui les portent dans un statut social et
financier supérieur. En plus d'une mise en beauté, ils renforcent
l'inaccessibilité de ces femmes. Mais ils participent aussi à la
mise en place de la femme-parure. Cette représentation de la femme
parée de multiples bijoux s'inscrit dans une certaine tradition du
portrait féminin. En effet de nombreux artistes du XVIIIe et du XXe
siècle comme Jean Honoré Fragonard (1732-1806), Dominique Ingres
(1780-1867) ou Louis David (1748-1825) ont très souvent peint leurs
belles avec leurs colliers de perles, leurs boucles d'oreilles et leurs
bracelets.
1.2 Attitude et mise en scène.
A la différence également de la pin-up qui est
présentée dans une scène de la vie quotidienne, la
beauté glamour apparaît dans un décor de rêve. Mais
ce décor est difficile à définir car souvent flou :
fond sombre (Ill. 110), bosquet foncé... On devine parfois un
jardin (arbre, plantes luxuriantes...) (Ill. 107, 108) ou une
terrasse. Il arrive aussi que la glamour soit assise sur le rebord d'une
fontaine (Ill. 109), un petit banc de pierre ou s'appuie sur une
balustrade (Ill. 111, 112). Le cadre est principalement
nocturne : ciel bleu profond étoilé, lumière douce.
Ce qui rend crédible la scène, vu que la beauté glamour ne
porte que des robes de soirée ou de cocktail. Crédibilité
renforcée par les quelques accessoires qui accompagnent la
glamour : un verre de vin, des fleurs exotiques ou des roses. La plupart
du temps, la glamour tient ces accessoires ou ceux-ci sont posés
à côté d'elle. La glamour pose dans ce décor de
rêve et particulièrement romantique, elle nous regarde et nous
sourit. De ce cadre se dégage une atmosphère onirique et
sensuelle.
Alors que la pin-up dégage un érotisme
léger et n'est pas consciente de l'attrait sexuel qu'elle suscite, la
glamour apparaît comme beaucoup plus consciente de sa
féminité et de la sensualité qu'elle représente.
Elle se sait charmante, élégante et sophistiquée. Elle est
séductrice et envoûte grâce à son sourire
enjôleur et son regard de braise. Mais à l'inverse,
l'érotisme direct dégagé peut paraître moindre car
il n'y a pas de dévoilement de lingerie ou de zone corporelle. Pourtant
la glamour est autant support de fantasme que les pin-up. En effet
l'érotisme de la pin-up provient du fait qu'elle est une femme
idéalisée par son graphisme et inaccessible par
l'irréalisme des situations. La glamour est tout autant une
représentation féminine idéalisée mais elle est
plus inaccessible, et c'est là la différence fondamentale avec
les pin-up, par son élégance, sa distinction, par son niveau
social élevé. Cette inaccessibilité sociale et
financière nourrit le fantasme. Et c'est peut-être cela qui les
rapproche des actrices.
2. Les artistes de beautés glamour.
2.1 Des artistes particuliers.
Une fois définis les traits communs aux beautés
glamour, il est temps de s'intéresser à leurs créateurs.
Tout d'abord, il convient de signaler que la plupart des dessinateurs de pin-up
ont aussi dessiné des glamours indifféremment selon les
commandes. De même, il arrive que les peintres des glamour
réalisent eux aussi des pin-up selon les besoins du marché.
La plupart de ces artistes de glamour sont issus les
mêmes écoles que leurs confrères : l'Art Institute de
Chicago pour Mc Cleveland Barclay, Roy Best, Pearl Frush l'Academy of Art de la
même ville ou l'Art Students Leake pour Cardwell S. Higgins, Mike Ludlow
et l'American Academy of Art de New York. Certains artistes sont aussi
autodidactes : Henry Clive, Edwards M. Eggleston, Jules Erbit, Laurette et
Irène Patten, Gene Pressler. D'autres artistes aussi enseignent
parallèlement à leur travail de dessinateur : Cardwell S.
Higgins enseigne, entre 1937 et 1942, à la Bloomsfield Art League et
à la Fawcett School of Fine and Industrial Art dans le New Jersey.
Les artistes de beautés glamour participent eux aussi
à l'effort de guerre : soit en s'enrôlant directement Mc
Clelland Barclay, soit le plus souvent en créant des affiches incitant
à l'enrôlement, prodiguant des conseils (affiches
pédagogiques) ou soutenant les troupes comme celle
réalisée par Cardwell S. Higgins pour l'USO (Centre d'accueil
pour les militaires américains). Ainsi les beautés glamour sont
aussi abondamment distribuées sur le front.
Tout comme leurs homologues, les artistes de glamour
réalisent des oeuvres pour la presse, les calendriers de Brown and
Bigelow, Louis F. Dow, Shaw-Barton, Kemper-Thomas, Gerlach-Barklow ou Joseph C.
Hoover. Mais ils peignent également de nombreuses affiches de
cinéma ou du monde du spectacle notamment pour les Ziegfield Follies (Mc
Clelland Barclay, Henry Clive), des couvertures de programme de spectacle
(Edwards M. Eggleston pour Aquacade de Billy Rose, spectacle
proposé à l'Exposition universelle de New York en 1939). Ces
artistes travaillent aussi pour la publicité.
Ils dessinent aussi de nombreux portraits d'actrices ou
jeunes débutantes pour les revues de cinéma. Mc Clelland Barclay
est l'un des premiers à peindre Betty Grable. Henry Clive peint des
portraits hebdomadaires de stars pour la série « Enchantresses
of the Ages » pour American Weekly Magazine. Le portrait de
Betty Compton d'Edwards M. Eggleston pour le magazine Motion Pictures
Classic fait parler tout Hollywood en 1922 en raison de son
réalisme. Lorsqu'il travaille pour Hollywood, Merlin Enabnit
réalise entre autre le portrait de Virginia Mayo.
2.2 Les techniques.
Comme leurs confrères, les artistes de glamour
utilisent des modèles afin de créer leurs oeuvres : la
plupart du temps ils s'inspirent de photographies de jeunes actrices ou
d'actrices plus reconnues. Pour atteindre cette perfection corporelle et cette
plastique parfaite propre aux pin-up et aux beautés glamour, ces
artistes, eux aussi, n'hésitent pas à modifier les proportions
anatomiques de leurs modèles : allongement des jambes, affinement
de la taille... Il leur arrive aussi d'associer les
« meilleures » parties du corps de leurs
modèles : les yeux de celle-ci, la poitrine de celle-là, les
jambes de telle autre...
A la différence de leurs collègues qui
emploient très souvent la gouache ou l'huile pour les pin-up, il semble
que les dessinateurs de glamour utilisent plus fréquemment le pastel
mais également l'huile. En effet le pastel permet un meilleur rendu pour
les tissus, la robe de la glamour étant un de ses traits
caractéristiques. Cette robe doit être longue, pleine de frou-frou
et de plis agréables. Les robes sont taillées dans des
étoffes luxueuses : satin, soie ou voile. Le pastel et l'huile bien
maîtrisés permettent véritablement à l'artiste de
réaliser des drapés dans toutes leurs complexités et de
jouer avec le rendu des matières. La lumière vient se
refléter doucement sur les tissus et met en valeur ceux-ci. On pense
à de nombreux artistes tel Jean-Antoine Watteau (1684-1721),
François Boucher, Nicolas Lancret (1690-1743) pour cette manière
particulièrement réaliste de peindre toutes les nuances d'une
robe en satin ou en soie. Dans L'Enseigne de Gersaint111(*), Watteau rend avec
brio la délicatesse de la robe volante, l'éclat de la soie, la
douceur du satin. Le traitement des textiles permet à l'artiste de
glamour de souligner les courbes avantageuses de ces modèles. En effet
les robes semblent mouler ces beautés comme une seconde peau. La soie,
le satin collent au corps, se confondent avec celui-ci. Même
entièrement vêtue, la beauté glamour dévoile
finalement son anatomie (Ill. 113, 114).
Les couleurs employées par les artistes sont
très variées : les robes sont roses, rouges, or ou blanches.
Néanmoins on remarquera que celles-ci sont particulièrement
brillantes, riches en couleurs luxueuses. A l'inverse les coloris des fonds
sont sombres (noir, bleu nuit, vert bouteille, rouge lie-de-vin) et
plutôt flous à l'opposé du décor quotidien
traités avec réalisme chez les pin-up. Ces coloris foncés
mettent la glamour et notamment sa robe en valeur. La beauté glamour
apparaît alors comme un diamant dans son écrin renforçant
ainsi sa position sociale, sa préciosité.
3. Les supports.
3.1 La presse.
Au niveau de la presse, on note une forte proportion de
glamour dans la presse traditionnelle ou familiale comme Esquire,
The Saturday Evening Post ou la presse dite
« féminine » tel Cosmopolitan ou
Ladies's Home Journal. En effet, les beautés glamour servent
d'abord à illustrer les nouvelles sentimentales ou les feuilletons
à épisodes de ces revues. Ces dessins ne montrant pas ou peu le
corps féminin ou la lingerie féminine semblent beaucoup plus
acceptables et moins osés vu le thème à « l'eau
de rose » de ces feuilletons. On retrouve aussi ces images dans les
magazines sur le monde du cinéma. De nombreuses actrices ont
été dessinées en beautés glamour au début
des années quarante et cinquante. Les glamour dégagent une
atmosphère onirique et sensuelle et servent bel et bien à vendre
du rêve comme nous le verrons avec la publicité. Il est donc
logique que l'on les retrouve dans ce type de presse.
Elles se font relais du rêve hollywoodien que
véhiculent les actrices de cinéma. Pour les femmes, elles
symbolisent la réalisation d'un rêve de petite fille, celui de la
princesse. La robe extraordinaire, la coiffure et le maquillage parfaits, les
bijoux éclatants, les lumières douces, le décor onirique,
les thématiques sous entendues (soirée habillée, cocktail,
dîner sur invitation) participent entièrement à ce fantasme
éternel de la princesse. Cette forte présence dans les magazines
féminins donnent certes pour modèle une femme extrêmement
sophistiquée, mais perpétue aussi le rêve mythique de
l'ascension sociale suite à un « beau mariage ».
Rêve mythique relayé par les feuilletons sentimentaux et par les
livres « destinés aux femmes » de la collection
Harlequin sur lesquels apparaissent de nombreuses glamour en couvertures. Les
femmes ne deviennent pas, dans les années cinquante, princesse par leurs
propres moyens mais bel et bien parce qu'elles ont épousé un
prince et donc ce qui va avec : les robes, les bijoux, le décor,
les soirées, la beauté. Par ce mariage réussi, elles
connaissent une double élévation : distinction sociale et
élégance des sentiments. Les glamour participent alors à
ce mythe romantique féminin.
La beauté glamour apparaît alors comme un
fantasme féminin universel : à la ménagère,
elle lui propose de s'évader de son monde en lui proposant un univers
où elle serait reine. A la jeune fille, la glamour sous entend l'effort
qu'elle devra faire pour se distinguer sur le marché symbolique de la
séduction, du mariage et y rencontrer le prince charmant si celle-ci
veut accéder au rang de beauté glamour.
3.2 Des glamour pour vendre.
La glamour sert à « vendre » du
rêve c'est pourquoi elle est présente très souvent sur les
affiches de film ou de spectacles musicaux. Mais aussi plus prosaïquement,
son rôle évocateur va être utilisé dans la
publicité et plus particulièrement pour certains produits, les
produits cosmétiques et les produits de luxe. Le fait qu'elle soit
employée pour vanter les mérites du rouge à lèvre,
du vernis à ongles ou des crèmes de jour semble assez logique
puisque l'un des traits fondamentaux des glamours est sa sophistication, sa
présentation soignée. En s'adressant aux femmes au travers la
glamour, les annonceurs proposent aux femmes d'accéder, grâce
à leurs produits, à cette perfection corporelle, vestimentaire
mais aussi sociale. Car ce qui est associé à la glamour est
évidemment sa classe sociale. Par sa distinction, sa
présentation, son élégance, la glamour n'est
évidemment pas la fille d'à côté. Elle n'est pas
maladroite, légère et insouciante comme la pin-up. Elle est
consciente de son capital séduction, capital que l'on peut maximiser
grâce aux cosmétiques. La glamour est celle qui tient le
« haut de l'affiche », celle que l'on repère sur le
marché symbolique matrimonial.
C'est le même système que l'on retrouve dans les
publicités pour des produits de luxe destinés aux hommes :
cigarette, alcool et voitures. Pour ce type de publicité, quelles que
soient les marques, les annonceurs utilisent systématiquement des
glamours. Car en filigrane voilà ce qui transparaît : avec
nos produits, avec cette marque de voiture, cet après-rasage, cette
cigarette, ce whisky, vous, messieurs attirerez de telles femmes : belles,
parfaites, élégantes, « classes »,
soignées en toute circonstance. En effet avec les glamour, les
annonceurs matérialisent par une incarnation féminine parfaite et
onirique le principe fondamental de vente qui sous-tend la
publicité : on ne vend pas que le produit mais aussi le rêve
qui va avec.
Comme pour la pin-up mais avec des procédés
différents, la glamour est aussi une représentation
féminine, un modèle féminin qui marche pour les deux
sexes. Pour les hommes comme pour les femmes, la glamour est support de
fantasmes, car idéalisée et inaccessible. Cependant, aux
débuts des années cinquante, il semble que le dessin ne suscite
plus assezle rêve. En effet, la presse, tout d'abord, puis la
publicité, vont utiliser la photographie comme support pour créer
le désir et le fantasme. Ces femmes qui posent alors comme
modèles sont aussi appelées pin-up.
IV. Quand les pin-up prennent vie.
Dans la presse, parallèlement aux dessins de pin-up,
on voit apparaître des photographies de femmes présentées
en tant que pin-up. Le terme « pin-up » recouvre alors,
dès les années quarante, deux formes artistiques : le dessin
et la photographie. Mais la photographie de pin-up est aussi un genre
particulier qui mérite toute notre attention. En effet, ce genre
possède ses propres caractéristiques, ses propres artistes et ses
modèles qui le distingue de la photographie classique et artistique.
Cette autre iconographie paraît légèrement
différente de celle de la pin-up classique.
1. La photographie.
1.1 La naissance du genre photographique pin-up.
Au début des années quarante, le terme de
« pin-up » est aussi couramment usité pour
désigner des photos de belles filles. La presse à soldat
représente certes un des supports les plus florissants pour les pin-up
dessinées, mais aussi pour les photographies de jeunes femmes souvent
anonymes.
Tout comme nos pin-up dessinées, ces modèles
pin-up participent à l'effort de guerre en tant que soutien moral des
troupes. Lorsque Bernard of Hollywood, photographe célèbre de
pin-up, est traîné devant les tribunaux pour
obscénité suite à la parution de son ouvrage
Pin-ups : a Step Beyond112(*), ouvrage regroupant sa production
photographique ; son avocat présente à la cour, au cours du
procès, une lettre du ministre de la Défense. Le ministre y
remercie officiellement le photographe d'avoir autorisé la reproduction
de ses photos de pin-up dans les journaux et les brochures de l'armée de
terre et de l'air pour « remonter le moral des troupes ».
Ce livre reçoit même les éloges du général
Dwight David Eisenhower (1890-1969). En se fondant sur les preuves de la
« portée sociale » des images de pin-up, la Cour
Suprême prononce un non-lieu car nombreuses sont les lettres de GI's
adressées à Bernard of Hollywood dans les années quarante
lui demandant une photo de pin-up : celle d'une certaine fille qui avait
titillé leur imagination, d'une fille bien de chez eux qui leur
donnerait une bonne raison de continuer à se battre.
Le conflit s'éternisant, les conditions de la vie
quotidienne de plus en plus difficiles, le manque de plus en plus
déstabilisateur ont probablement eu raison des dessins de pin-up. Les
photographies de jeunes filles un peu dénudées (principalement la
poitrine) permettent alors de pallier la solitude et l'abattement grandissant
du soldat. Plus réelles que les dessins, ces photographies
légèrement érotiques de belles Américaines
deviennent, elles aussi, soutien et support de fantasmes pour les hommes du
front.
C'est vraiment durant la Seconde Guerre Mondiale que
naît le genre photographique pin-up. En effet, même si l'on trouve
avant cette période des photographies de femmes dans la même
presse où apparaissent nos pin-up, celles-ci sont principalement des
photographies d'actrices, de chanteuses, ou moins souvent de danseuses
déjà reconnues. Les jeunes femmes restées à
l'arrière participent à l'effort de guerre en posant pour
remonter le moral des troupes. Mais cette explosion de ce genre photographique
est également à mettre en lien avec l'âge d'or d'Hollywood
comme nous le verrons ultérieurement. En effet, l'attrait de cette
industrie cinématographique florissante, amène une nuée de
jeunes filles à se précipiter à Hollywood dans le but de
se faire remarquer. Tout comme le souligne Bernard of Hollywood :
« à cette époque, Hollywood était un aimant pour
toute l'Amérique. Toutes les filles qui avaient été
majorettes dans leur lycée, qui étaient considérées
comme relativement mignonnes, qui s'étaient entendu dire par leur petit
ami "Chérie, tu devrais faire du cinéma", se précipitaient
à Hollywood et prenaient un agent. Or si vous aviez un bon visage et une
bonne silhouette, il était très facile d'être prise par un
agent. Et, si vous aviez de bonnes photos, il était très facile
de franchir les portes du studios113(*) ».
La majorité des modèles posent en
« pin-up » tout comme les actrices d'Hollywood qui
affectionnent ce type de pose pour leurs photos de publicité. Quant
à la plupart des magazines ils sortent des éditoriaux
nommés « Pin-up Parade » ou « Pin-up
Revues ». Le genre photographique pin-up vient de naître. La
pin-up photo est réellement appréciée en tant que telle,
c'est-à-dire en tant que vraie femme avec ses courbes harmonieuses, le
galbe de son corps et l'allure suggestive de sa pose propre à
émoustiller le voyeur. Une forte proportion des périodiques pour
hommes des années quarante et cinquante, propose des pin-up excitantes,
telles qu'elles ont été écrites ci-dessus. Certains des
revues américaines comme Glamourous Models ou Tit Bits of
Beauty se spécialisent et présentent exclusivement
d'aguichantes pin-up, mais d'autres comme Click, Grin,
Pic, See, Snap et Spot couvrent des
chroniques de sport, des articles sur les crimes et sur l'actualité
événementielle, ainsi qu'une rubrique loisir
agrémentée régulièrement de pin-up.
Bien évidemment, pour les lecteurs, ces pin-up
photographiées mais mises en scène de manière à les
valoriser restent assez captivantes pour être rangées dans le
domaine de l'oeuvre d'art. Comme le remarque Bernard of Hollywood :
« la frontière entre l'étalage vulgaire du corps
féminin et l'oeuvre d'art commerciale légitime ne se situe pas
dans la marge de ce qui est livré au regard. Ni de ce qui est
laissé à l'imagination. Personne ne remet en question l'art des
grands maîtres de la peinture et de la sculpture qui ont fait des nus.
C'est de l'intégrité et du talent de l'artiste que dépend
le fait que son oeuvre se contente de réveiller des pulsions animales ou
qu'elle transmette des valeurs esthétiques114(*) ». Le photographe
va même jusqu'à faire poser Lili St Cyr (1917-1999) (Ill.
115), une de ses modèles favorites, comme les statues antiques des
dieux et déesses (Ill. 116, 117). Il réalise aussi, avec
ce même modèle, des photographies qui imitent les bustes
sculptés propres aux représentations des aristocrates et des
personnages célèbres (Ill. 118).
Au début des années cinquante, Esquire
commence à publier une série de portraits féminins :
« Lady Fair » qui propose une galerie de modèles
inconnues posant en studio dans diverses mises en scène et des
environnements variés ; puis plus tard une nouvelle série
est établie avec cette fois-ci les portraits d'actrices de renom.
L'analyse de la production du photographe attitré de ce genre, Bernard
of Hollywood, permet de mieux cerner le genre particulier qu'est la pin-up
photographiée.
1.2 Bernard of Hollywood.
Bruno Bernard, plus connu sous le pseudonyme de Bernard of
Hollywood, est l'un des photographes glamour les plus recherchés de
l'âge d'or d'Hollywood, surnommé à l'époque
« Rembrandt de la photographie », « Roi du
glamour hollywoodien », « Vargas de la photo » et
« Découvreur de Marilyn Monroe ». Il est le premier
photographe de plateau à être honoré, en 1984, par
l'Academy of Motion Picture Arts and Science, la cérémonie
s'accompagnant d'une exposition hommage de 150 de ses portraits les plus
célèbres, dont ceux de Clark Gable, Marilyn Monroe, Gregory Peck,
Ginger Rogers, John Wayne, Marlene Dietrich, Rita Hayworth, Elvis Presley,
Lucille Ball. Il est l'un des rares photographes indépendants de son
époque à diriger trois studios simultanément. Le premier,
légendaire, situé sur Sunset Boulevard, constitue un des hauts
lieux d'Hollywood pendant plusieurs décennies. Le second se trouve
à Palm Springs, l'oasis dans le désert, dans le refuge
très protégé des stars : le Palm Springs Racquet
Club. Le troisième est une luxueuse suite avec un terrasse au Riviera
Hotel de Las Vegas, où il photographie les personnalités du jour
et les plus belles danseuses de revues.
Bruno Bernard naît dans la misère de Berlin en
1911. Vivant de l'aide sociale, il est placé, comme ses trois
frères et soeurs, en orphelinat à l'âge de huit ans.
Encouragé par ses parents malades, il fréquente
l'université de Heidelberg puis part à Kiev pour étudier
le droit pénal. En 1934, il fait partie des deux pour cent
d'étudiants Juifs à obtenir son doctorat. A cause de son
engagement pour le mouvement de la jeunesse juive, sa vie est constamment
menacée par la montée du pouvoir nazi et il se retrouve
bientôt sur la liste de la Gestapo des personnes à
éliminer. En 1937, âgé de 26 ans, il quitte
précipitamment l'Allemagne et émigre aux Amériques,
débarquant à New York.
Une bourse d'étude des services sociaux internationaux
lui permet de poursuivre ses études à Berkeley. Toutefois en
1938, ne résistant pas à l'attrait de l'industrie
cinématographique, le jeune universitaire part pour Hollywood,
où, anonyme et sans le sou, il vit d'expédients. Il s'inscrit
à l'Actor's Workshop de Max Reinhardt, qui forme des acteurs et
réalisateurs. Bien qu'il ne passe jamais derrière la
caméra, cette école sème en lui le germe qui portera ses
fruits plus tard dans sa manière de mettre en scène ses
compositions photographiques, parfois appelées des
« instantanés posés ». En collaborant ensuite
avec le célèbre illustrateur Alberto Vargas, il deviendra le
chantre de la photo de pin-up aux « jambes
effilées ».
Bernard découvre rapidement que la photographie est son
véritable point fort. En 1940, il installe sa première chambre
noire dans le sous-sol de son appartement de Hollywood. En 1942, il ouvre son
premier studio sur Sunset Boulevard. « Personne ne savait qui
était Bernard, mais tout le monde connaissait Hollywood115(*) ». C'est ainsi que
lui vient l'idée de son pseudonyme, Bernard of Hollywood.
Au début des années soixante, il vend ses
studios et retourne dans son Berlin natal pour y devenir correspondant de
presse, couvrant le procès d'Eichmann en Israël pour Der
Spiegel. A partir de cette expérience, il publie un album,
Israël : Bernard's Photographic Impressions, qui rencontre
un franc succès. Ensuite il se réfugie à Palma de
Majorque. De là, il est libre de sillonner le monde avec son appareil
photo. Deux livres publiés en Allemagne et des centaines de couvertures
de magazines arborant ses photos de jolies femmes témoignent de cette
période.
Après sa mort en 1987, sa fille, l'écrivaine
Susan Bernard, crée Bernard of Hollywood Pub./Renaissance Road Inc. pour
préserver, exposer, publier ses images et gérer les droits
internationaux de son oeuvre et de son nom légendaire. Elle fait
connaître le travail de son père à une nouvelle
génération. En 1999, le MOMA de New York choisit une de ses
nombreuses photos de Marilyn Monroe comme le symbole du XXe siècle pour
son exposition Fame After Photography. La même année, la
Chambre de Commerce de Hollywood et la Historical Society décernent un
prix posthume à Bernard of Hollywood pour l'ensemble de son oeuvre.
1.3 La pin-up photographique par Bernard of Hollywood.
Il est important tout d'abord de préciser que la
plupart des photographies de pin-up sont des photographies noir et blanc. Les
photographies couleurs de pin-up datent quant à elles des années
soixante. Le noir et blanc a certes l'avantage de pouvoir être reproduit
à moindre frais mais permet surtout à l'artiste des jeux de
lumière, de rendre la texture de la peau particulièrement
veloutée et crée une atmosphère plus intime. Le noir et
blanc autorise ces images à s'apparenter à un art noble, la
photographie artistique, leur conférant ainsi des valeurs
esthétiques. Quant à la manière de travailler de Bernard
of Hollywood ou ses techniques photographiques, elles lui sont propres :
« je n'ai jamais retouché aucune de mes photos. J'ai
cherché à captiver l'essence humaine de mes sujets et à la
transférer sur l'émulsion sensible de la pellicule. Pour moi, un
portrait photographique digne de ce nom est une biographie physique et
psychologique du modèle et, parallèlement, une autobiographie du
photographe116(*) ».
1.3.1 Les canons de beauté de beautés
« canons ».
Le modèle de la pin-up photographique est une jeune
femme occidentale désirable correspondant aux canons de beauté et
à l'idéal érotique de
l'époque déjà évoqués. Tout comme nos
pin-up dessinées, la pin-up photographiée est souvent blonde, car
comme le souligne la fille de Bernard of Hollywood : « pour mon
père, les blondes étaient plus photogéniques. Elles
étaient attirées vers son objectif comme des papillons de
nuits117(*) ».
Il est fort probable que cette blondeur permettait au photographe de nombreux
jeux de lumières. Sa tenue est assez simple et ne varie
guère : la plupart du temps elle porte un maillot de bain (Ill.
119), un déshabillé (Ill. 125), un pull long sur
des collants (Ill. 120). Sa tenue doit avant tout mettre en avant ses
formes avantageuses (Ill. 121, 122). Il arrive parfois que la pin-up
garde son costume de scène pour la photographie notamment lorsque
celle-ci est issue du monde du spectacle (Ill. 123, 124). Un certain
nombre de beautés photographiées par Bernard of Hollywood sont
des strip-teaseuses notamment pour une série de photographies
réalisées entre 1955 et 1967.
Une autre série de photographie dont les tenues de
pin-up diffèrent légèrement est la série de
photographie d'actrices déjà reconnues comme Jayne Mansfield,
Marilyn Monroe... Dans cette série, les actrices portent
généralement leurs robes de soirée ou des tenues plus
originales mais tout aussi sexy. Par ces tenues glamour les actrices
s'éloignent légèrement du genre photographique pin-up.
Les modèles photographiées sont aussi
sophistiquées et soignées que leurs homologues
dessinées : yeux de biches ourlés de mascara, lèvres
pulpeuses et brillantes, sourcils arqués, ongles vernis, peau de
pêche, bijoux. Et sont elles aussi, présentées avec toute
une panoplie d'accessoires de séduction. On remarquera encore
l'utilisation quasi systématique des chaussures à talons
déclinées à l'infini : escarpins, talons aiguilles,
chaussures à boucles, talons compensés... Lorsque le décor
n'autorise pas la présence de chaussures à talons, la pin-up pose
alors sur la pointe des pieds, histoire d'allonger la jambe, de fuseler le
mollet et de galber les fesses (Ill. 126). On retrouve aussi une forte
proportion d'images dont les modèles portent des collants simples, de
couleurs, résilles ou des bas (Ill. 127). Il arrive aussi que
les jambes du modèle soient nues quant le décor le permet, jambes
nues certes mais parfaitement lisses.
En effet l'accent dans la photographie de pin-up est bel et
bien mis sur les jambes du modèle. La mise en valeur de cette zone du
corps féminin engendre une atmosphère érotique. Les pin-up
photographiées ont des jambes interminables un peu comme les pin-up de
Vargas. Tout comme les dessinateurs, le photographe emploie de nombreux
« trucages » afin « d'allonger » les
jambes de ses modèles : cadrage, jeux de lumière, pose des
modèles, vêtements courts permettant d'affiner la silhouette
(Ill. 129, 130)... Cette volonté de mettre l'accent sur les
jambes résulte d'un érotisme conventionnel et non
« immoral ». En effet, dans les années quarante et
cinquante, dévoiler les jambes féminines n'est plus
obscène. Mais il révèle aussi d'un goût particulier
de l'artiste pour cette partie du corps
féminin : « j'avais du flair pour dénicher
des pin-up. On m'a toujours qualifié "d'homme à jambes". Pour moi
la jambe était la plus belle partie du corps d'une femme, la plus
séduisante, la plus érotique. Ils m'appelaient "le Vargas de la
photographie". Même M. Vargas me l'a dit. Nous avions la même
démarche dans notre quête de la femme idéale. Je sais que,
même si ses dessins une fois achevés avaient un côté
exotique, pour lui, le modèle idéal était
l'Américaine type, naturelle, débordante de
santé118(*) ».
L'autre partie du corps féminin mise en avant dans ses
photos est évidemment la poitrine, et plus particulièrement
à partir des années cinquante. Ici aussi l'artiste utilise de
nombreuses « astuces » afin de renforcer l'attrait sexuel
que suscite cette particularité anatomique bien féminine. Les
modèles se cambrent, les décolletés sont plongeants, les
bretelles glissent sur les épaules, les voiles des
déshabillés soulignent le galbe d'un sein. Il arrive aussi que le
modèle pose seins nus. En effet, une forte proportion des
« lecteurs » semble se désintéresser des
jambes pour se tourner vers le « confort maternel » du
sein. A partir de 1955, la plupart des magazines pour hommes présente
des modèles topless. En 1957, Fling est le premier magazine en
vente libre à s'adresser exclusivement aux amateurs de grosses
poitrines. La concurrence sur ce terrain se fait vite sentir :
Gem (1967), The Swinger (1968), The gent (1963),
Juggs (1979).
1.3.2 L'environnement des modèles.
Le décor dans lequel sont présentées les
pin-up est propre à créer et à susciter le rêve et
le fantasme. Ainsi par exemple, les pin-up apparaissent telles des naïades
au bord de l'eau que ce soit sur la plage, un ponton ou le bord d'une luxueuse
piscine (Ill. 119, 126). Cela permet certes, de présenter la
pin-up en tenue légère mais aussi renforce l'exotisme, support de
fantasmes. Exotisme accentué grâce à certaines tenues des
modèles : robe au motif hawaïen (Ill. 128), fleur
exotique dans les cheveux.
Mais il arrive aussi que les scènes dans lesquelles
elles apparaissent soient des scènes d'intérieur. Le décor
se limite alors à un tabouret sur lequel s'appuie le modèle
(Ill. 120), un fauteuil ou d'un sofa dans lequel, plus ou moins
lascive, est présentée la jeune fille (Ill. 125). On
retrouve aussi, dans une moindre mesure, les thématiques de mise en
scène propre à nos pin-up dessinées : modèles
téléphonant (Ill. 125), secrétaires (Ill.
131, 132), soubrettes aux vêtements sexy (Ill. 133, 134).
Ces thématiques sont plutôt déclinées dans les
photographies de pin-up destinées à la publicité. Car tout
comme sa cousine dessinée, la pin-up photographiée va, elle
aussi, servir de support à la société de consommation et
apparaître dans la publicité. En effet, à la fin des
années cinquante, la pin-up photographie est partout. Elle fait tourner
les têtes mais également les rouages du commerce. Dans la
publicité, elle sert à vendre tout et n'importe quoi, des
chaussettes aux voitures de sport en passant par les légumes en conserve
et les gaines. Elle transmet un message d'optimisme et de progrès, sans
parler de rentabilité. La signature Bernard of Hollywood apparaît
alors sur des centaines de panneaux publicitaires et de calendriers, ainsi que
dans les périodiques pour hommes, plus populaires que jamais.
Une des raisons du succès de ces pin-up photos provient
en partie de l'érotisme léger dégagé. En effet,
tout comme leurs homologues dessinés, le monde de ces pin-up est un
monde léger, frais, insouciant. Cette légèreté
omniprésente permet d'offrir au spectateur et au consommateur un
érotisme innocent et déculpabilisant. Cette atmosphère
érotique pourtant pudique n'évitera pas à l'artiste
Bernard of Hollywood de voir ces photos qualifiées d'obscène dans
une Amérique encore puritaine.
La pin-up photographiée doit engendrer la rêverie
et éveiller le désir mais non les exacerber. Elle relève
alors d'un érotisme « politiquement correct ». Elle
ne doit pas avoir une sexualité trop franche et affirmée. C'est
pourquoi certaines images peuvent tirer sur la mièvrerie.
Néanmoins l'érotisme de ces images est accentué, tout
comme avec les pin-up dessinées, par les légendes, titres
décalées ou explicites qui accompagnent les photographies :
Gamine (Ill. 135) pour une photographie d'Ava Norring (1929- ) des
années quarante où elle pose en maillot, assise de manière
à nous présenter ses jambes avec un regard et une expression
très sérieuse de beauté froide, Cold Outside (Ill.
136) pour une photographie de Barbara Nichols (1929-1976), datant aussi
des années quarante, seulement vêtue d'une étole de
fourrure et de chaussures à talons à lacets. Dans Pretty Baby
(Ill. 137), des mêmes années, Frances Irwin pose assise sur
un fauteuil en osier, vêtue d'une chemise ouverte sur sa poitrine et
tenant une grosse poupée. Enfin dans Good Connection (Ill.
125), de la même période, Laurette Luez (1928-1999) est en
train de téléphoner, assise sur un sofa, uniquement
habillée d'un tout petit peignoir orné de fourrure.
2. Le cinéma.
2.1 Les Chorus Girl.
Comme nous l'avons brièvement souligné pour
l'industrie du cinéma, les pin-up constituent « la cerise sur
le gâteau ». Parfois, quand le scénario est trop terne,
les studios engagent des auteurs spécialisés dans les gags dont
la seule fonction est d'inventer une situation drôle où une jolie
fille avec de belles jambes doit traverser le plan en balançant les
hanches. Comme Marilyn Monroe. On l'appelle à ces débuts
« Melle Déhanchement ». Elle a appris à
maîtriser cette démarche à la perfection. D'un
côté, il y a les pin-up, de l'autre, les actrices - les Bettis
Davis (1908-1989) et Joan Crawford (1904-1977). Elles appartiennent à
deux mondes différents. Comme le remarque Bernard of Hollywood des
premières : « le meilleur ami que ces filles pouvaient
avoir, outre un diamant, c'était un photographe glamour119(*) ».
À la sortie de la crise de 29 et après le creux
de la Seconde Guerre Mondiale, depuis la relance de l'industrie des images par
le cinéma, le nombre de femmes qui veulent tenter leur chance devant les
lentilles des caméras et les lumières des sunlights n'a
cessé d'augmenter. Elles affluent de tous les Etats-Unis et parfois
d'Europe pour tenter l'aventure. Longtemps disséminées dans les
grandes villes, passant leur vie à circuler entre les ateliers des
photographes, les scènes et les loges de music-hall et des vaudevilles,
les studios de publicités et les agences de modèles, elles sont
de plus en plus nombreuses à venir se concentrer autour des studios
construits à la lisière du désert californien.
Arrivées à Hollywood, elles rejoignent la
colonie de femmes qui les a précédée. Après
s'être logées dans des hôtels, meublés, pensions de
famille, s'être pliées aux démarches administratives de
l'Etat rendues obligatoires pour tous les immigrants même de
l'intérieur, il leur reste à accomplir l'essentiel :
décrocher un contrat, si court et si modeste soit-il. Après
s'être changées dans les vestiaires collectifs, après des
heures d'attente dans les couloirs et les coulisses des plateaux, elles
enchaînent les unes à la suite des autres les épreuves de
sélections, qui peuvent durer des journées entières. Ces
différentes étapes servent principalement à juger du
potentiel physique de la jeune prétendante : ayant revêtu des
maillots de bain, elles défilent sous le regard de réalisateurs
et d'assistants prenant des notes. Une fois leurs mensurations prises par les
habilleuses, elles subissent des séances de pose devant des photographes
qui varient les effets d'éclairage. Elles passent ensuite des essais en
tournant de courtes scènes.
Pour la minorité qui est retenue, les personnages qui
leur sont proposés sont généralement plus proches de la
figuration que de la comédie. La grande majorité des rôles
réservés à ces femmes durant ces années-là
sont, en effet, toujours les mêmes, répétés des
dizaines de fois d'un film à l'autre. Ce sont des filles de vestiaires,
des serveuses de bar, des vendeuses de cigarettes, des danseuses, des
entraîneuses ou des prostituées ; et quand elles font des
apparitions dans la haute société, ce sont comme filles
entretenues ou « invitées ». Parmi ces emplois, les
plus nombreux sont ceux de danseuses de boîte de nuit ou de
music-hall : les chorus girl. Les attentes entre les différentes
prises sont longues : « frustrées et ennuyées, les
chorus girls, au milieu des bouteilles vides et des banquettes sales, tuaient
le temps en se couvrant les dents de faux diamants ou en se colorant les
cheveux avec des teintes qui allaient de l'anisette au vin
rosé120(*) ». Mais la principale cause de leur
désenchantement vient de leur exploitation sans ménagement, comme
nous le verrons dans la dernière partie de ce chapitre.
2.2 Les actrices.
A partir de 1925, le moindre film de star joué par une
vedette excitante ou sexy donne lieu à une publication des photos de
plateaux. Ces clichés sont, non seulement destinés aux magazines
des fans, mais encore aux agences de publicité, aux critiques, aux
grands quotidiens, aux managers et aux revues d'intérêt
général. Ces photos en noir et blanc sont les premiers
médias des pin-up de l'écran. Surtout en raison du fait qu'elles
peuvent être commandées directement aux studios d'Hollywood.
Chaque mois, des milliers de lettres d'admirateurs arrivent, réclamant
des photos des stars préférées. Parallèlement, les
périodiques de cinéma tirent à 4 millions d'exemplaires
par mois121(*). Film
Fun ou Movie Humor publient dans leurs pages des photos de stars
et de starlettes en maillot de bain, en robe transparente ou habillées
de tenues excentriques garnies de plumes d'autruche. Toutes les
« déesses du sexe » hollywoodiennes, sont
appréciées, autant pour leur talent que pour leur
sensualité.
2.2.1 Les sex-symbol.
Cela se prolonge jusque dans les années quarante, les
années de guerre venant tempérer ces frivolités et ces
divertissements luxueux. Le sex-symbol hollywoodien doit servir au bon moral
des troupes, la pin-up doit exhorter le soldat à se battre. A Hollywood,
les starlettes de divertissement sont remplacées par des actrices de
talent comme Veronica Lake (1919-1973) ou Gloria Grahame (1923-1981). Toutes
deux, en outre, sont très séduisantes. D'autres
célébrités sont investies de ce type de fonction :
Ann Sheridan (1915-1967) est la « Oomph girl » (la fille
sexy par excellence) Rita Hayworth « la captivante », Jane
Russel (1921- ) « la fille saine et bien en chair », et
Esther Williams (1922- ) « la prodigieuse
sirène »122(*). Quant à Betty Grable (1916-1973)... elle est
tout simplement unique. Ses jambes font rêver des milliers de soldats au
front. Dans son classique maillot une pièce, juchée sur ses
talons hauts, un ravissant bracelet suspendu à son poignet, cette pin-up
semble dire : « Retrouvez-moi bientôt au pays, les gars,
c'est pour moi que vous vous battez ! ».
Dans les années 40 à 50, fleurissent des revues
appelées : Movie Fan, Movie Pix, Movie
Secrets, Screen Fun, toutes très populaires aux
Etats-Unis. Les années cinquante sont marquées par le
règne incontestable de l'actrice Marilyn Monroe (1926-1962). Aucun autre
sex-symbol hollywoodien ne réussit à l'égaler. Marilyn
incarne dans tous ses films le type même de la blonde
évaporée, féminine jusqu'au bout des ongles. Elle
symbolise le fantasme de la femme-enfant, femme que l'on souhaite
protéger tout autant qu'on la désire ardemment. Ce cliché
éclipse ces réels talents d'actrice. Et sa mort tragique
transforme son destin en mythe.
Dans les années soixante, le public apprécie les
stars plus terrestres, moins inaccessibles que ces sex-symbol des années
quarante et cinquante. Ces actrices, tout autant appréciées pour
leur talent que pour leurs courbes généreuses, posent pour des
photos de presse et plus rarement pour des calendriers ou des magazines de
fans. Surtout elles se démarquent du style pin-up qui ne convient pas
à leur nouveau statut de star. Peut-être se
considèrent-elles comme trop belles ou trop bonnes comédiennes
pour être comparées à de simples pin-up.
2.2.2 De la pin-up anonyme au rêve
américain : une difficile ascension.
Pourtant la plupart de ces actrices ont commencé, elles
aussi, par être de simples pin-up, de simples chorus girl. Jean Harlow
(1911-1937) pose en maillot de bain en se tenant à l'échelle et
est remarquée dans une courte scène de comédie, sortant
d'une Rolls Royce. Sa robe reste coincée dans la portière et elle
traverse le hall de son immeuble dans une combinaison noire qui fait ressortir
ses cheveux platine. Joan Crawford (1904-1977) quitte son emploi de serveuse de
café pour figurer dans des évocations de scènes d'orgie.
Lana Turner (1920-1995) pose sur des photos, habillée d'un costume
léger de plumes d'autruche, en robe de soirée pour les
publicités d'hôtels, et doit ses premiers contrats à un
pull qu'elle porte sans soutien-gorge en buvant un milk-shake, assise sur un
tabouret. Gloria Swanson (1899-1993) commence comme figurante habillée
d'une casquette d'ouvrier et d'une salopette trop grande pour elle,
scène tout à fait digne des pin-up dessinées. Jane Russel
(1921- ), selon ses propres dires, abandonne son poste de secrétaire et
de dentiste pour « baptiser les bateaux, juger des concours du plus
beau bébé et multiplier des séances de photos en maillot
de bain sur toutes les plages des Etats-Unis123(*) ».
Joan Blondell (1906-1979) marque les foules par le nombre de
séquences dans ses premiers films où elle réussit à
paraître toujours vêtue d'une courte combinaison de dentelle noire.
Ann Sheridan gagne un concours organisé par un studio d'Hollywood de
« Search of Beauty » qui longtemps ne lui assure que des
contrats de figuration et de modèle. Ava Gardner (1922-1990),
après avoir suivi des cours de dactylo, ne parvient pas à obtenir
un emploi dans une agence, toutes ses photos étant refusées.
Betty Grable joue les ingénues en chaussettes dans des comédies
musicales de deuxième ordre, apparaît dans des scènes de
harem ou pose avec un coeur géant le jour de la Saint Valentin. Quant
à Marilyn Monroe, élue Miss Idaho Potatoe, elle commence par
défiler sur les chars fleuris et présenter des maillots de bain.
Rita Hayworth fait la tournée des boites de nuit en
répétant toujours le même numéro de danseuse
espagnole. Et Marlene Dietrich (1901-1992), après avoir tourné
son premier film important, apparaît encore chaque soir sur une
scène de Berlin, couchée sur le dos et pédalant sur un
vélo fixe, dans une culotte de strass, en bas noirs et en talons
aiguilles.
Le jour où, s'élevant dans la hiérarchie
du « star system », elles deviennent connues et voient leur
nom en tête des génériques, couvrant en grandes lettres les
graphismes des affiches, cette ascension s'accompagne d'une recherche du
perfectionnement visuel qui prend, lui aussi, une autre dimension. C'est leur
corps et leur visage qui sont modifiés pour mieux correspondre aux
règles draconiennes des compagnies et de leur statut de sex-symbol. Ces
compagnies qui, plus que des fabricants d'images, deviennent presque
littéralement des « tailleurs d'images », sculptant
et refaçonnant traits et formes. On les dotent de prothèses
diverses pour supprimer les défauts ou améliorer leur
apparence : appareils latex détachables pour les nez trop
épatés, tissus sous les lèvres pour les rendre plus
proéminentes et sensuelles, ongles postiches, accroche-coeur, bandes
chirurgicales pour remonter les seins. Et quant ces mesures sont jugées
insuffisantes, on se livre à des opérations de chirurgie
esthétique : épilation des sourcils, rectification du nez,
retrait à l'électrolyse des cheveux pour agrandir le front,
arrachage des molaires pour creuser les joues. La différence qu'il
existe entre les premières photos de Marilyn à ces débuts
de pin-up et celles en tant que vedette en sont un exemple frappant (Ill.
138, 139).
Mais surtout ces actrices sont tenues de respecter la loi
d'airain des studios d'Hollywood qui les contraint à accepter tout
rôle qui leur est destiné dans une distribution, les cantonnant
alors à jouer et rejouer les mêmes personnages, preuve en est la
filmographie de Marilyn Monroe et l'échec de sa tentative
d'émancipation.
3. Leurs rôles.
3.1 Missions de guerre.
La présence visuelle et les rôles qui sont
dévolus à ces pin-up de chair vont s'accroître durant la
Seconde Guerre Mondiale. En effet elles sont recrutées par centaines
pour des missions les plus diverses. Leurs services sont sollicités
aussi bien par les organismes de propagande, les oeuvres de bienfaisance, les
organisateurs de spectacles destinés à soutenir le moral des
civils et des soldats, que par les responsables de campagnes orchestrées
pour obtenir le soutien financier et matériel des populations.
Elles font la tournée des usines et des chantiers
où elles chantent et dansent pour les équipes de jour comme de
nuit. Elles se rendent dans les casernes et distribuent soupe et beignets aux
foyers des soldats. Elles visitent les blessés rapatriés du front
dans les hôpitaux et les maisons de repos. Montées sur de grandes
estrades de bois décorées de drapeaux et de fleurs, elles se
produisent sur des places publiques au centre des villes, dans les quartiers
populaires et dans les villages. Elles baptisent les premiers avions de
nouvelles séries sortant des usines de montages, cassent des bouteilles
sur des navires de guerre et des sous-marins.
Des reines de beauté d'un jour appellent les civils
à épargner, habillées selon la saison d'un maillot de bain
ou d'un tailleur égayé par une écharpe tricolore
nouée en travers de la poitrine. Des célébrités,
vêtues d'une tenue de scène légère et
décolletée, haranguent les foules en expliquant la
nécessité de récupérer pour les fonderies les
objets et articles ménagers en métal inutilisés ou
superflus. Elles participent aussi à des quêtes destinées
à recueillir des fonds pour les secteurs de l'industrie les plus
cruciaux, et en particulier l'industrie aéronautique. Des villes, des
usines, des clubs, des écoles se voient proposer l'achat collectif de
« leur » avion de chasse ou de « leur »
bombardier.
Quant à celles qui sont déjà connues, les
vedettes et les vraies célébrités du monde du spectacle,
de la chanson et du cinéma, elles ne sont pas oubliées dans cette
vaste mobilisation. Elles aussi oeuvrent à des missions qui leur
permettent d'apporter leur contribution à l'effort de guerre. Par
patriotisme ou peut-être désireuses de ne pas être
supplantées par leurs concurrentes obscures, elles n'hésitent pas
à se dépenser et à payer de leur personne. Entre deux
tours de chants, Vera Lynn (1917- ) sillonne les villes anglaises pour
persuader les femmes de s'engager dans les corps féminins chargés
de lutter contre les incendies et de gérer les abris antiaériens
collectifs. Jane Russell appelle à souscrire des bons de défense.
La strip-teaseuse Gypsy Rose Lee se produit dans des soirées où
elle fait payer aux spectateurs le droit de retirer une des étoiles
argentées collées sur son maillot de scène de gaze
transparente. Rita Hayworth visite les casernes et se fait photographier en
train de recoudre le pantalon d'uniforme troué d'un GI. Betty Grable
vend ses baisers au cours de galas organisés par la Croix Rouge et sert
des repas à la « Gamelle du soldat ».
Mais ces femmes apparaissent aussi sur les lieux même de
la guerre. Sur les champs de bataille, se produisent les troupes du
« Spectacle aux armées », constituées de
volontaires peu connues. Les plateaux se réduisent à de
grossières plates-formes mal éclairées où elles
chantent et dansent. Une des seules vedettes à avoir pris l'initiative
de rejoindre le front est Marlène Dietrich. Pendant plusieurs mois, elle
quitte Hollywood pour sillonner tous les théâtres
d'opération en Europe. Se déplaçant en camion et en jeep,
habillée d'un blouson militaire, d'un pantalon kaki et de rangers, elle
emmène avec elle une unique valise pour se déplacer facilement
avec ses produits de maquillage, ses faux ongles qu'elle ne quitte jamais, et
ses robes de scène décolletées à paillettes,
à la fois seyantes et commodes, parce qu'elles ne se froissent pas. Avec
courage et témérité, elle n'hésite pas à
apparaître dans des endroits si proches des premières lignes qu'il
n'y a pas de lumière, l'éclairage se faisant avec les phares de
véhicules alignés les uns à côté des autres
ou des lampes accrochées à des ficelles sur le plateau
improvisé. Parfois, les soldats assistent aux représentations
sans quitter leurs fusils qu'ils amènent avec eux. Avant de se reposer
pour la nuit et de repartir le lendemain pour un autre point de front, elle se
fait conduire vers l'hôpital de campagne du secteur. Là, devant un
autre auditoire, elle reprend consciencieusement les mêmes numéros
et les mêmes chansons, et dans le même ordre : « Je
chantais toujours The Boys in the Back Room en premier, parce que
c'était celle qu'ils voulaient tous124(*) ».
Un film datant de 1944, intitulé Pin-up Girl
et réalisé par Libbie Bloch résume parfaitement la
situation de ces pin-up durant le conflit. Ce film peut être
apparenté à une comédie musicale en raison des nombreux
numéros de danse et de chant. Lorry, jeune fille blonde et
soignée, sert dans une cantine pour les soldats. Elle correspond avec de
jeunes hommes envoyés au front et s'est déjà
fiancée avec six d'entre eux. Dans la cantine, elle a beaucoup de
succès et de nombreux militaires réclament sa photographie en
« pin-up ». Elle rencontre lors d'une sortie Tommy, jeune
Marine acclamé à son retour au pays suite à ses exploits
militaires. Tommy et Lorry tombent amoureux mais la jeune fille lui cache son
statut de sténographe, lui faisant croire qu'elle est une star du
music-hall. Suite à une série de quiproquo, Tommy apprend enfin
la vérité et Lorry devient finalement une star du music-hall. Le
dernier numéro de chant qui clôture l'heureux dénouement
montre Lorry et ses danseuses effectuant une danse aux fortes connotations
militaires. Toutes vêtues d'uniformes très sexy, elles exhortent
les jeunes hommes à s'engager. Au final, sur l'écran apparaissent
les mots : Buy Bond (Achetez des Bons).
Cette fonction très particulière des pin-up,
starlettes ou actrices durant les période conflit militaire est
renouvelée lors des conflits suivants : la guerre de Corée,
du Vietnam. En 1954, Marilyn Monroe, lors de la guerre de Corée, tout
comme l'a fait Marlène Dietrich, va chanter de nombreuses fois dans
différents camps et bases militaires. Ainsi de multiples playmates ou
bunnies vont, à leur tour, chanter, danser et remonter le moral des
troupes sur le front comme on peut le voir dans une séquence du film de
Coppola, Apocalypse Now de 1979. Dans cette séquence, trois
playmates, vêtues de manière très sexy (costume de cow-boy,
maillot deux pièces aux couleurs des Etats-Unis et pagne d'indienne pour
la troisième) donnent un spectacle dans un camp militaire. Suite aux
danses très suggestives des jeunes filles, la foule s'agite, et la
soirée commence à dégénèrer. Les trois
playmates sont donc contraintes de s'enfuir en hélicoptère pour
échapper aux GI's qui ont envahi la scène.
Seule Jane Fonda peut apparaître comme une
« anti pin-up » lors de la guerre du Vietnam.
Américaine, elle va soutenir les Vietnamiens et dénoncer les
ravages de la guerre sur les populations locales, à l'inverse des
autres sex-symbol de l'époque, se présentant simplement
vêtue d'une chemise et d'un pantalon de toile.
3.2 Missions publicitaires.
Les pin-up de chair, au sortir de la guerre continuent
d'exercer tout leur pouvoir de fascination. Et très vite, les
publicistes trouvent dans ces images de nombreux avantages et exploitent le
filon dans la continuité. En effet, celles-ci, notamment les chorus
girl, découvrent rapidement qu'elles doivent passer plus de temps
devant les appareils photos que devant les caméras. Les contrats de
maison de production prévoient qu'elles soient disponibles en permanence
pour poser au service d'images publicitaires de toutes sortes. De plus pour
compléter leurs revenus, elles continuent à accepter d'autres
engagements dans les agences diverses chargées de recruter à
Hollywood des modèles ou des figures, présentées comme des
« actrices » pour des affiches, des catalogues, des
illustrations dans la presse. Et quand elles sont sollicitées par des
invitations, c'est rarement pour des premières de films, mais pour des
inaugurations, des réceptions publicitaires, des foires commerciales ou
des défilés de fêtes locales.
Destinées à vendre, promouvoir ou fêter
n'importe quel produit, objet, activité ou événement,
elles sont appelées à remplir la même fonction
interchangeable et répétitive. Elles posent aussi bien pour des
marques de boissons, des nouveaux articles ménagers, que pour des
banques ou des compagnies d'assurances, des blanchisseries ou des garages.
Elles inaugurent des hôtels, des bars, des restaurants ou des mairies en
se tenant debout sur les chars fleuris. Elles ouvrent la saison de football
d'un club ou d'une université en short, bas résille, avec un
ballon ovale sur les genoux. Elles célèbrent les
événements les plus hétéroclites, depuis la
première traversée de l'Atlantique en avion, coiffées d'un
casque de pilote de cuir avec une hélice de carton fixée
derrière la tête, jusqu'à la sortie d'une nouvelle
pièce d'un dollar, les hanches et le bas du ventre couverts d'une
énorme pièce de monnaie portée sur le côté
comme un bouclier, et les bonnets d'un soutien-gorge ressemblant à une
cotte de maille de pièces brillantes cousues125(*).
On les envoie dans des villes pour faire la publicité
d'une nouvelle compagnie aérienne en se tenant devant l'insigne peint
sur le fuselage d'un avion, au milieu d'une piste d'aéroport, ou en
serrant dans leurs bras le pylône d'un feu rouge au coin d'une rue,
après avoir été élue Miss Danger Signal. On les
envoie à la montagne poser dans la neige pour une collection de
vêtements de sport d'hiver, à la mer pour participer à des
concours de beauté sur des estrades, baptiser des bateaux,
présenter des nouveaux modèles de maillot de bain ou des
voitures. On les envoie à la campagne se faire élire Miss
Rodéo. Et au moment des récoltes, elles prêtent leur
concours à des versions incongrues de calendriers agricoles pour
promouvoir les produits que les agriculteurs ont du mal à vendre. Elles
se déguisent en Miss Carot, habillées d'un guêpière,
de longs gants et d'une cape de strass, et bardés de répliques en
plastique de carottes, accrochées à la taille, sur les
épaules et dans leurs cheveux ; ou encore en Miss Idaho Potatoe,
affublés d'une robe découpée dans un sac de pommes de
terre se terminant par des franges sur les cuisses et un collier brillant
attaché au-dessus de l'encolure beige mat de la toile de jute.
Elles accompagnent également les jours de fêtes
tout au long de l'année. Leurs présences en images étant
en passe de devenir une rubrique permanente dans une grande partie de la presse
populaire : « chaque jour férié est
célébré avec des jambes et des seins. Le 4 Juillet, une
starlette en culotte chevauche une fusée géante. Le jour de la
Saint Valentin, elle porte un coeur géant en papier en se penchant juste
assez. Pour Noël, elle porte un costume de Père Noël sans
pantalon. Une semaine plus tard pour la nouvelle année, elle est en
maillot de bain, assise, les jambes en l'air, dans un verre à champagne
de deux mètres de haut126(*) ».
Un nouveau médium, la télévision, va
aussi utiliser ces pin-up de chair comme publicité. Ce médium,
apparu en 1930, devient particulièrement populaire dans les
années cinquante. Ces jeunes filles, souvent choisies pour leurs
attraits érotiques, présentatrices de jeux, d'émissions ou
du bulletin météorologique, font alors la promotion de la
chaîne. Elles sont une « vitrine » de celle-ci. Elles
fidélisent les spectateurs. Tout comme les pin-up, elles peuvent
recevoir de nombreuses lettres de leurs admirateurs. Dans les années
quatre-vingt-dix, la chaîne Canal Plus, avec son émission
« Pin-up » de quelques minutes, propose une caricature de
ces jeunes femmes, miss météo et autres. Cette émission en
les stéréotypant, dénonce leurs rôles.
Le genre photographique pin-up est un style photographique
dont les frontières sont finalement assez floues. Entre la simple pin-up
et l'actrice sex-symbol, la délimitation est parfois difficile à
tracer. Malgré de nombreuses caractéristiques corporelles
communes aux pin-up dessinées, corps valorisés, mêmes
attitudes ou présentations et des fonctions identiques, soutien moral en
temps de guerre et promotions publicitaires, les pin-up de chairs
s'affranchissent de leurs homologues dessinés. Elles constituent alors
une sorte de transition pour la presse masculine et préparent
l'arrivée de la nouvelle figure féminine érotique :
la playmate.
V. De la pin-up à la playmate.
Aujourd'hui dans le langage courant, il arrive que l'on
désigne aussi les playmates sous le terme de pin-up. Or la playmate est
contemporaine de la pin-up. Son histoire de « fille du
mois » est intimement liée à l'une des revues de charme
la plus populaire du XXe siècle Playboy. Le succès de ce
magazine masculin n'aurait peut-être pas été aussi
important sans l'attrait du poster central. Mais l'iconographie de la playmate
ainsi que son utilisation font que celle-ci s'inscrit dans la lignée de
la pin-up classique. Elle innove le genre tout en respectant le
« système pin-up » qui a fait, certes la
renommée des femmes dessinées, mais aussi l'incroyable
popularité de ce nouveau fantasme de papier glacé.
Playboy ouvre alors un nouveau chapitre de l'histoire de
l'érotisme.
1. L'histoire excessive de Playboy.
1.1 Des débuts incertains.
Hugh Marston Hefner, né le 9 avril 1926, lance en 1953,
à l'âge de vingt-huit ans, le magazine pour hommes qui deviendra
le plus d'influent du XXe siècle, avec 8000 dollars empruntés
à sa famille et ses amis - y compris plusieurs centaines de dollars sur
la garantie des meubles.
Etudiant moyen, pendant ses études secondaires Hefner
passe plutôt son temps à des activités extracurriculaires,
comme le dessin humoristique et la publication du journal scolaire :
The Pepper. A l'âge de 16 ans, il commence à
rédiger son autobiographie, sorte de journal intime très dense et
complet qu'il tiendra toute sa vie. Après avoir servi dans
l'armée à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, durant laquelle
il illustre de nombreux journaux de caserne, Hefner décide
d'étudier la psychologie à l'université de l'Illinois. Il
devient le rédacteur en chef du journal humoristique du campus
Shaft mais écrit et dessine aussi pour le journal
universitaire The Daily Illini. En 1948, après la publication
du premier rapport Kinsey, il décide d'en faire un compte rendu dans
Shaft. L'une de ses premières innovations est l'introduction
dans ce même journal, d'une rubrique intitulée
« l'étudiante du mois ». Après avoir soutenu
son mémoire à la fin de l'année scolaire 1950 ayant pour
thématique : le comportement sexuel et la loi, Hugh publie son
premier ouvrage de dessins satiriques : Balade en ville. Cet
ouvrage, édité à 5 000 exemplaires, est une fresque
burlesque des usages et des moeurs de Chicago, selon la définition de
l'auteur. Le ton est léger, comme nous le prouve un de ses
dessins : un homme s'adresse à un autre, croisant une fille dont la
jupe s'envole jusqu'à la poitrine, découvrant ses
jarretières "Voilà bien longtemps que j'avais envie de visiter la
Ville du Vent"127(*).
Après ses études Hefner exerce des tas de
petits boulots pour finalement devenir rédacteur publicitaire pour
Esquire. Lorsque cette revue transfère les bureaux de la
rédaction de Chicago à New York, Hefner demande une augmentation
de cinq dollars. La direction refuse et Hefner resté à Chicago,
décide de lancer son propre magazine. Esquire lui sert de
modèle. Le distingué mensuel pour hommes, fondé en 1933
par Arnold Gingrinch, avait acquis sa notoriété en combinant des
textes littéraires rédigés par les grands écrivains
de l'époque avec des pin-up de Petty, des photos glamour de George
Hurrel et des dessins humoristiques osés. Hefner et les
vétérans de la Seconde Guerre Mondiale forment la nouvelle
génération, et avec un culot propre à la jeunesse, il se
propose d'améliorer la formule d'Esquire pour l'adapter au
goût du lecteur de l'après rapport Kinsey, première
étude scientifique des comportements sexuels des hommes et des femmes.
Comme lui-même le souligne dans le volume 52 de son autobiographie :
« j'aimerais créer un magazine pour distraire l'homme de la
ville, un journal à la fois enjoué et intelligent. Les photos des
filles garantiraient les ventes initiales, mais le magazine aurait la
qualité en plus128(*) ». Il veut appeler la nouvelle publication
Stag Party, mais quant le périodique Stag émet
une objection, il change le cerf mascotte du logo en un lapin et intitule son
magazine Playboy.
Hugh donnera sa propre définition d'un playboy dans
l'éditorial du numéro d'avril 1956 : « qu'est ce
qu'un playboy ? Est-ce simplement un oisif, un bon à rien, un
faignant toujours tiré à quatre épingles ? Non
évidemment ! Un playboy peut-être un jeune homme d'affaire
très brillant, un artiste, un professeur d'université, un
architecte ou un ingénieur. En fait le métier importe peu ;
ce qui compte c'est la vision du monde. Un playboy voit la vie non comme une
vallée de larmes, mais comme une occasion de prendre du bon temps. Bien
sûr, il aime son travail, mais ne le considère pas comme une fin
en soi. C'est un homme vif, un homme aisé, un homme de goût,
sensible au plaisir et qui, sans être un épicurien forcené,
sait vivre intensément sa vie. Voilà ce que nous pensons lorsque
nous utilisons le mot playboy ».
Le premier numéro sort sans date sur la couverture,
parce que, d'après ce qu'il en est dit, il n'était pas sûr
de la date de parution - s'il y en avait une - du prochain numéro. Le
nom de Hefner n'est mentionné sur aucune des pages pour, du moins on le
suppose, lui permettre de retrouver plus facilement du travail dans
l'édition si le numéro fait un flop. La « note de
l'éditeur » anonyme du premier numéro donne tout de
suite le ton. Ce ton, qui dénote une certaine suffisance, est
paradoxalement cordial avec une connotation d'appartenance : nous sommes
élitistes, mais nous serions ravis de vous aider à vous hisser
à notre niveau. Nous retrouvons ce même ton dans toutes les pages
du magazine au cours des décennies suivantes. Ce premier numéro
sera édité à 70 000 exemplaires et les
réactions sont plutôt enthousiastes. Pour le Times,
Playboy est « un journal futé et coquin129(*) », pour le
Saturday Review : « même dans sa période
la plus provocante, Esquire faisait figure de manuel de
catéchisme comparé à Playboy130(*) » et pour
Newsweek : « les rédacteurs d'Esquire
doivent se sentir bien mal à l'aise à l'idée qu'un rival
plus jeune d'une génération et nettement plus effronté
était en train de pénétrer en force la chasse
gardée des vieux messieurs131(*) ».
L'humour, le raffinement et le libertinage mis à part,
le premier numéro de Playboy (Ill. 140) a une chose
qui intéresse énormément les hommes - à savoir la
page du milieu, une icône d'aujourd'hui, la photographie (Ill.
141), réalisée par Tom Kelley, de Marilyn Monroe dans le
plus simple appareil, que Hefner a rachetée 500 dollars, à un
imprimeur de calendrier local, Baumgarth Company. Dès le premier
numéro, la formule soigneusement élaborée du magazine est
une éclatante réussite : il se vend à plus de 54000
exemplaires132(*), ce
qui est suffisant pour payer les factures et justifier la sortie du
deuxième. Et du troisième... Et du quatrième... Et pour
que Hefner appose son nom en haut de la couverture.
Tout comme le premier numéro, Hught réalise les
trois numéros suivants dans son appartement. Au bout d'un an,
Playboy est édité à plus de 175000 exemplaires,
en 1956 à 500000 exemplaires et en 1959, avec ses 1 millions
d'exemplaires il détrône Esquire133(*). Pour quelles raisons la
formule connaît-elle un tel succès ? La clé
réside dans l'expression « à la maison ». A
l'exception d'Esquire, jusque là tous les magazines
américains pour hommes supposent que leurs lecteurs sont de
« vrais mâles », des chasseurs, pêcheurs,
amateurs de bières, des fiers-à-bras de bistrot qui ne
s'intéressent aux femmes que pour le sexe et panser leurs blessures,
pour ensuite retourner se mesurer aux autres hommes. Contrairement à
Modern Man par exemple, Playboy offre une vie plus sensuelle,
où la culture l'emporte sur le muscle, où un homme peut passer
ses loisirs en compagnie des femmes et y prendre du plaisir. Dans le monde de
Playboy, un homme peut s'habiller avec élégance (les
pyjamas en soie de Hefner sont là pour en témoigner),
décorer son appartement, être un fin cuisinier et ne rien perdre
de son charme auprès des femmes.
Hefner est absolument sérieux lorsqu'il parle de
produire un magazine de très grande qualité comme il l'a promis.
Comme les ventes continuent à augmenter, il recrute une équipe de
rédacteurs, de dessinateurs, de photographes et d'illustrateurs de
talent ; et il est connu pour payer tous ses collaborateurs à prix
d'or dès les premiers numéros. Ces tarifs généreux
lui assurent la collaboration d'écrivains de classe internationale,
souvent très contestés à leur époque, comme Henry
Miller (1891-1980), Vladimir Nabokov (1899-1977), Norman Mailer (né en
1923), Ray Bradbury (1920- ), Philip Roth (1933- ) et John Updike (1932- ).
Pour achever sa vision d'un Esquire pour une génération
plus jeune, Hefner engage Alberto Vargas (Ill. 142), un artiste
quelque peu plus audacieux que George Petty pour dessiner la pin-up de
Playboy dès le mois de mars 1957. Cette collaboration durera
jusqu'en 1978. Il faut aussi reconnaître qu'au cours de son histoire,
Playboy publie à maintes reprises d'excellents articles et
entretiens. Cette série des interviews de gens célèbres
forme à l'heure actuelle une impressionnante source documentaire. Le
premier est Miles Davis (1926-1991), en 1962, interviewé par Alex Haley.
Au cours des années suivantes, de nombreuses personnalités
importantes se succèdent de Malcolm X (1925-1965), Fidel Castro (1927-),
Snopp Dogg, les Beatles ou le candidat Jimmy Carter (1924-).
1.2 L'empire Playboy.
En 1960, Playboy se vend à plus d'un million
d'exemplaires par mois et sa société HMH Publishing Compagny, qui
se compose de plus d'une centaine d'employés, propose de nombreux
produits dérivés ornés du célèbre
lapin : boutons de manchettes, cravates de soie, briquets
précieux... C'est le début de la « Grande
Vie » pour Hefner, réalisant la vie de rêve qu'il
présente dans son magazine. En octobre 1959, la première
émission de télévision est lancée :
Playboy's Penthouse. Hefner finance aussi cette même
année le premier Playboy Jazz Festival et l'achat d'une
luxueuse résidence à Chicago, la Playboy Mansion. Pour rester
fidèle à cette notoriété d'appartenance dans le
message de Playboy - la clé de son succès commercial -
il ouvre le 29 février 1960, le premier des Clubs Playboy à
Chicago. Trois ans plus tard, de nombreux clubs naissent un peu partout sur le
sol américain : Miami, Nouvelle Orléans, St Louis, New York,
Phoenix, Détroit et les bunnies*, serveuses particulières aux
Clubs, envahissent le territoire. Le succès de Playboy apporte
aussi à son créateur de nombreux détracteurs. Pour
répondre à ceux-ci, Hugh Hefner écrit, en 1962, un long
commentaire social, la Philosophie Playboy publié en deux ans
et demi sur 25 numéros. Trois ans plus tard la Fondation Playboy est
créée afin de soutenir les propositions de réformes
juridiques, sociales, et politiques suggérées par cet ouvrage de
philosophie. Certaines de ses propositions sont particulièrement
intéressantes, d'un point de vue social et la Fondation Playboy investit
dans plusieurs projets, supportant financièrement la défense de
la liberté de parole, les droits du citoyen, l'éducation
sexuelle, la contraception et une réforme plus humaine de la
législation sur les drogues. D'autres propositions par contre
relèvent de délires mégalomanes.
En 1971 le magazine se vend à 7 millions d'exemplaires
par mois134(*) et la
société Playboy fait son entrée en bourse avec
son avion privé luxueux orné du célèbre logo, ses
vingt-trois Clubs Playboy, ses villégiatures et ses casinos (le premier
est ouvert en 1966 à Londres) dans le monde entier, plus une maison
d'édition du livre, une agence de modèles, un label de disque,
plusieurs compagnies de production de cinéma et de
télévision et même un service de location de limousine.
Hefner achète alors une autre résidence, la Playboy Mansion West
à Los Angeles et s'y installe définitivement avec une cohorte de
bunnies, de playmates et de petites amies, en 1975, pour mener la
« Grande Vie » dans tous les sens du terme. Hugh Hefner
représente alors l'exemple type du « self made man »
et fait ainsi rêver des milliers de lecteurs. Par son parcours Hugh
alimente bel et bien « l'american way of life ». La seule
ombre au tableau de cet « âge d'or » est que
Playboy devient la cible des féministes. Ce qui agace
profondément Hugh qui a toujours pensé que Playboy
libérerait les femmes de la répression sexuelle.
Les attaques augmentent dans les années quatre-vingts,
la période la plus sombre de l'histoire de Playboy. De
nombreuses histoires de corruption et de pots de vin touchés par
certaines mafias suite à l'ouverture de casino obligent Hugh à
s'en séparer. De même, les histoires sordides de drogues et de
trafics touchant le personnel proche de Hefner, particulièrement sa
secrétaire et l'assassinat d'une playmate, l'obligent à calmer le
jeu. Lorsque les premiers cas de Sida apparaissent quelques années plus
tard, l'Amérique revient à une morale plus stricte qui culmine en
1984 avec la nomination par Reagan de la commission Meese pour une étude
sur les retombées sociales de la pornographie. Marqué au fer
rouge, Playboy perd un grand nombre de ses points de vente sur les
stands de journaux et beaucoup de ses annonceurs publicitaires. Les ventes
dégringolent et redescendent autour de 3,5 millions d'exemplaires par
mois, et Hefner se sépare d'un bout de son empire. Suite à une
légère hémorragie cérébrale en 1985, Hugh,
à 59 ans, nomme sa fille Christie (née en 1952) à la
présidence du conseil d'administration et au poste de PDG de son
entreprise, se contentant du poste de rédacteur en chef. En 1989, il
renonce à la pluralité pour épouser Kimberley Conrad, la
playmate de l'année.
L'élection de Clinton à la présidence en
1992 met fin à la chasse aux sorcières de la période
Reagan. Cette période plus relaxée voit la reprise des affaires
pour Playboy. A la fin des années quatre-vingt-dix, l'homme aux
pyjamas, fraîchement divorcé, refait son entrée dans la
société. Agé aujourd'hui de 81 ans, Hugh Hefner vit
toujours à la Mansion entouré de ses petites amies et ne se
déplaçant qu'accompagné d'une équipe de blondes
voluptueuses.
La critique n'a aucun mal à discréditer
l'univers de Playboy - un monde invraisemblable de luxe masculin et de
chair féminine retouchée - puéril et pompeux, et aussi
« effrontément » (un terme favori du lexique du
magazine) chauviniste.
Mais pour vraiment comprendre le rôle culturellement
subversif qu'a joué, un temps, le mensuel, il faut se rappeler
l'époque d'où il vient. En 1953, six mois avant le lancement de
Playboy, la guerre de Corée s'est terminée en impasse,
Julius et Ethel Rosenberg, accusés d'être des espions russes, ont
été électrocutés ; le sénateur Joe Mac
Carthy est à l'apogée de son pouvoir avant sa disgrâce un
an plus tard. Une culture effrayante et pernicieuse, un mélange de
consumérisme aveugle, de paranoïa anticommuniste et de puritanisme
affiché se répandent. Playboy offre alors,
indirectement, une alternative en rendant visible et en soutenant,
grâce à la publication de textes et de reportages, des opinions
divergentes ou critiques comme par exemple, en faisant s'exprimer les courants
révolutionnaires de l'époque : beatnik, hippie, freak,
Black Panthers....
2. Les filles de Hugh.
2.1 La playmate.
Pour Tom Starler, l'un des trois directeurs artistiques qui
se sont succédés à Playboy, « sans le
poster central, Playboy aurait été un magazine
littéraire de plus135(*) ». L'incroyable succès et la
notoriété de la revue proviendraient alors de cette jeune femme
qui pose, plus ou moins dénudée, pour le poster central. D'abord
appelé « fille du mois », celle-ci deviendra
très vite la playmate et ne cessera de marquer les esprits comme le
souligne Tom Starler : « les playmates devinrent un rite de
passage de l'adolescence à l'âge adulte pour une
génération d'Américains. Presque tout le monde se souvient
de son premier numéro de Playboy et de sa première
playmate136(*) ». Avec celle-ci, Hugh Hefner exploite la
notion érotique de « la fille d'à
côté ». « La fille d'à
côté » est une sorte d'archétype de la voisine de
palier, jeune, fraîche et sympathique, en réaction, pour Vince
Tajiri, un des photographes attitré de Playboy,
« à la beauté froide et sophistiquée des
mannequins de Vogue137(*) ». Ce concept s'inscrit alors dans
prolongement de la pin-up dessinée.
Pour Hugh Hefner, son concept de « la fille
d'à côté » est proprement révolutionnaire
et résulte d'une nouvelle conception de la sexualité, et
particulièrement de la sexualité féminine :
« tout comme les pin-up reflétaient l'image un peu coquine de
la bonne fille américaine, les playmates ont reflété ma
propre vision romantique du sexe opposée. Dès les origines, je
suis parti à la recherche de cette image de la fille d'à
côté, de la voisine de pallier. Une image faisant partie d'une
attitude positive, croquant la vie à pleines dents, vis-à-vis de
la sexualité. [...] Ce concept a bien plus servi à
l'émancipation qu'à l'exploitation des femmes. Cela dit je ne
pensais guère en ces termes lorsque le magazine fut créé.
A l'époque, j'essayais de faire passer le message que les jolies filles
des voisins pouvaient aussi aimer le sexe. Cette idée fut
révolutionnaire dans les années cinquante alors que soufflait le
vent du refoulement. A cette époque, l'homme n'avait le choix - dans la
représentation de la femme - qu'entre la madone et la putain. Toute
expression de sexualité devait aussitôt déclencher des
sentiments d'inconfort. Mon idée ne faisait que réactualiser ce
qui avait été déjà dit sur les pin-up. L'art de la
pin-up n'avait jamais été quelque chose de vulgaire138(*) ».
L'éditorial du numéro de juillet 1955 va dans ce sens :
« bien sûr on serait tenté de croire que d'aussi
splendides créatures vivent dans un monde à part. Cependant
détrompez-vous : d'innombrables playmates en puissance
évoluent au tour de vous. Il suffit d'ouvrir les yeux : la
secrétaire que vous venez d'embaucher, la beauté aux yeux de
biche assise en face de vous hier au restaurant, la vendeuse de votre magasin
préféré. La preuve : nous avons trouvé Miss
Juillet dans notre service abonnements139(*) ».
Pour répondre à ce concept de « fille
d'à côté », la rédaction du magazine
invente à chaque fois de petites anecdotes pour introduire les
playmates. A partir du numéro de juillet 1971, la magazine propose
même une fiche d'identité plus ou moins fabulée de la
playmate, fiche nous renseignant sur les loisirs de celle-ci, ses
lectures...Tout cela est mis en place afin de rendre la playmate accessible aux
lecteurs. Le fantasme prend alors une allure très réaliste.
L'érotisme est aussi renforcé par le fait que la playmate est
d'abord présentée, avant le poster central, dans son
quotidien : photographie d'elle lisant dans son salon, promenant son
chien... Le poster central raconte, lui aussi, une histoire, comme si nous
surprenions la playmate dans une scène de vie quotidienne,
détail, qui pour Vince Tajiri, crée tout l'érotisme de
l'image : « Hefner affectionne une sorte de
spontanéité naturelle et candide. Surtout il aime observer une
étincelle dans l'image et un certain éclairage. La fille est
active. Elle est photographiée à un instant de sa vie, en train
de faire quelque chose ou vient juste de la faire, et là, elle regarde
l'objectif. C'est ce qui crée le contact avec le lecteur140(*) ».
Mais l'érotisme dégagé par l'image
provient aussi du fait qu'une présence masculine est
suggérée. La playmate est plus ou moins dénudée,
l'homme n'est pas loin, comme si nous surprenions le couple ou plutôt la
playmate à un moment de sa vie sexuelle. Gary Cole, aujourd'hui
directeur photo du magazine, souligne ce même point :
« Hef aime les posters qui véhicule une idée, qui
raconte une histoire. Un instant de séduction. La présence d'un
homme est suggérée. Nous commençons avec une jolie fille,
mais ce sont les autres éléments - le stylisme, les
vêtements, les détails - qui en font un poster. Le poster est un
film tout entier dans une seule image141(*) ». Comme avec les pin-up, le
côté voyeuriste est mis en avant. Mais la playmate,
déculpabilise également le spectateur voyeur en le regardant et
en souriant. Mais elle n'est pas vraiment surprise, elle se sait
regardée et apprécie. Cette présence masculine
apparaît différemment dans les mises en scène des
poster : pour le numéro d'avril 1955, une pipe est posée
près du lit sur lequel est étendu la playmate ; pour celui
d'août de la même année, on retrouve aussi une pipe
près du tabouret et la playmate porte une chemise d'homme ; pour le
mois de novembre 1955, une cravate, un savon à barbe et le blaireau sont
disposés sur une table contre laquelle s'appuie la playmate et enfin
dans le numéro de juillet 1956, on distingue la silhouette d'un homme au
fond.
Comme nous le souligne Hugh Hefner, Playboy se
propose alors de réaliser le rêve américain :
transformer la voisine de pallier en sex-symbol142(*). Et pour ce faire, on
n'hésite pas alors à « retravailler » le
corps féminin afin qu'il réponde aux canons esthétiques en
vigueur (40 % des playmates sont blondes par exemple), mais aussi à
l'agrémenter des signes de séduction afin de le rendre plus
attrayant et érotique. La playmate, tout comme la pin-up qu'elle soit
dessinée ou photographiée, est une idéalisation du corps
féminin. A ne pas en douter, en plus d'une stricte sélection
basée sur l'esthétique et l'âge, la playmate subit une
« purification » du corps grâce au maquillage qui
gommera les imperfections indésirables à l'harmonie corporelle.
Ainsi, par exemple, grâce à des artifices comme l'air
conditionné, les mamelons sont « retouchés »,
autrement dit, mis dans un état d'érection qui les rendra plus
désirables et censés traduire l'excitation sexuelle de la jeune
femme.
Susan Bernard pose dans les années soixante comme
playmate : « Mon père me présenta Hugh Hefner, un
homme en robe de chambre rouge fumant la pipe sous un tableau de Picasso. C'est
ainsi que, dans les années soixante libérées, à
l'âge tendre de 17 ans, je devins la première vierge juive
à poser pour le poster central de Playboy ! Je me tenais
devant un arbre de Noël, souriante, la hanche droite en avant, un bras
levé, un bouquet de gui dans une main, le corps cambré en S,
le menton bien haut, mes mamelons poudrés de rose dressés dans
toute leur splendeur143(*) ». En dissimulant ainsi les imperfections
de la peau comme les moindres boutons, les cicatrices, les veines apparentes ou
les tâches de naissance, la féminité est exacerbé,
car renvoyée à une sacralisation, loin de la
réalité du corps des femmes. Ce corps est
« amélioré » afin de correspondre aux canons
esthétiques et érotiques et devient ainsi un support de
fantasmes. Et pour ce faire, le modèle est tenu à une discipline
de fer. La playmate n'est pas finalement une femme réelle puisque,
grâce à d'habiles procédés elle atteint une certaine
perfection corporelle, perfection corporelle instrumentalisée dans un
but commercial. Et c'est justement parce qu'elle n'est pas tout à fait
réelle qu'elle s'inscrit dans la continuité des pin-up en tant
qu'image idéalisée et normalisée de la beauté
féminine.
Cette exigence corporelle est la base du statut de playmate
et ce qui la fait advenir comme telle. L'article 5 du contrat de playmate
souligne bel et bien cet aspect là : « au cas où
la playmate se laisserait aller et négligerait son apparence physique,
par exemple en prenant ou en perdant excessivement du poids, ou en subissant
toute modification physique susceptible de porter atteinte à son pouvoir
de séduction et de détruire ainsi la valeur promotionnelle
qu'elle représente, le magazine Playboy se réserve le
droit de mettre fin au contrat144(*) ». Cette exigence esthétique, ce
corps idéalisé et l'image que renvoie la playmate à propos
de la sexualité féminine, dans les années soixante-dix,
vont profondément affecter les féministes de l'époque. Ce
que prouve la « lettre ouverte aux femmes que Playboy ne
publiera jamais » de Susan Braudy, lettre publiée dans
Glamour, un magazine féminin : « Pourquoi un
magazine pour titiller des hommes n'offre-t-il pas une représentation
objective de la vraie femme à ces braves hommes ? Pourquoi faut-il
monter un corps de rêve si déshumanisé qu'il en devient
désexualisé : poil épilés, odeur
remplacée, pores bouchées par les cosmétiques, visage
lisse et expression doucereuse, vide de toute menace ? L'homme de
Playboy est-il si faible, si désespéré ?
Incapable d'affronter la réalité et les vrais femmes que la
créature de rêve qui hante ses fantasmes inspirés sur le
papier glacé de Playboy doit être
mécanisée, passive, manipulable et dominable ?145(*) »
2.2 Les bunnies.
En effet, Playboy idéalise d'un point de vue
masculin, peut-être, toute sexualité authentique en proposant une
image fétiche. Il s'inscrit grâce à la playmate dans le
« système pin-up ». C'est ce qui semble aussi
apparaître en filigrane dans les discours de Keith Hefner, frère
de Hught, en charge des bunnies, serveuses dans les Club Playboy :
« Qu'est ce qu'une bunny ? Une bunny, tout comme la playmate de
Playboy, c'est la fille d'à côté. Elle
représente l'Américaine mythifié et romanesque... C'est
une femme à la fois très belle, désirable et sympathique,
qui adore s'amuser. Une bunny n'est ni une fille de petite vertu, ni une
hippie. Elle peut être sexy, mais sainement, sans perdre sa
fraîcheur146(*) ». Les bunnies doivent alors
paraître « naturellement » sexy et
séduisantes. Elles sont reconnaissables à leur costume
particulier (Ill. 143) : collant résille, talons,
justaucorps en satin de couleur, petit noeud papillon et l'incontournables
queue et oreilles de lapin. Elles sont soumises à une
réglementation très stricte. Cette réglementation
s'applique bien sûr à leur costume et sûrement à
leur vertu : « N'oubliez pas que votre bien le plus précieux
est votre petite queue de lapin [...] elle doit être d'une blancheur
irréprochable147(*) ». Mais aussi à leur comportement,
on leur apprend comment allumer une cigarette de manière sexy. Leur
aspect physique est également strictement contrôlé :
poids, mensuration, interdiction d'être enceinte, hygiène de vie
saine... Leur corps est évidement le capital le plus précieux des
bunnies. Nombreux sont les récits d'ex-bunnies qui racontent les
difficultés et la pression constante que celles-ci rencontrent :
interdiction de fumer pendant les quelques minutes de pause lors des heures de
services, de mâcher du chewing-gum. D'autres racontent les marques rouges
laissées à la taille par les justaucorps trop serrés, les
tiges métalliques des serre-tête oreilles de lapin qui rentrent
dans le cuir chevelu. Les bunnies possèdent en outre, dans la
hiérarchie de l'empire Playboy, un statut moins prestigieux que
la playmate, preuve en est le fait que dans la Playboy Mansion, elles
résident dans un dortoir collectif, au dernier étage alors que
les playmates possèdent des chambres privatives voire des petits
appartements.
Cependant tout comme les playmates, les bunnies doivent
susciter le rêve et le fantasme et pour cela être inaccessibles, en
n'ayant, en particulier, aucune relation intime avec les clients, point sur
lequel insiste Keith Hefner : « Le Club Playboy appartient plus
au show-business qu'à l'hôtellerie, et les bunnies sont les stars.
Nous avons des managers comme metteurs en scène, des barmen comme des
chefs de plateaux, des portiers et des aides serveurs comme machinistes. C'est
vous - les stars - qui attirez les gens à l'intérieur du club.
C'est vous qui lui donnez son prestige, et nous voulons être sûrs
que ce prestige restera toujours mérité. C'est pour cette raison
que nous tenons à ce que les bunnies ne deviennent jamais intimes avec
les clients. Si les hommes adorent Elizabeth Taylor, c'est parce qu'ils savent
qu'ils ne pourront jamais la toucher ni lui faire des avances. Dès
l'instant où ils auraient la possibilité de l'approcher et de
faire plus ample connaissance, elle ne jouirait plus de l'aura de prestige qui
l'entoure. Il doit en être de même pour les bunnies. Nous ferons
tout ce qui est dans notre pouvoir pour faire de vous la plus enviée des
Etats-Unis, travaillant dans le cadre le plus exaltant et le plus prestigieux
du monde148(*) ».
3. Dans la lignée des pin-up.
3.1 Des thématiques communes.
Pour Hugh Hefner l'origine de la création de
Playboy et de la playmate est le résultat de deux influences,
d'une part les films hollywoodiens des années trente avec ses
rêves de luxe, de glamour et de vie réussie ; mais aussi
d'autre part, des magazines comme Life, Look,
Esquire et True qui proposent dans leurs pages les pin-up de
Vargas et de Petty149(*) : « j'ai eu le coup de foudre pour
les dessins de Petty que j'ai entrepris de collectionner. Lorsque je me suie
mis à les afficher sur les murs de ma chambre, mes parents ont
été horrifiés. Ils ne m'ont pas cependant forcé
à les retirer150(*) ». Pour son créateur, la playmate
s'inscrit dans la tradition américaine de glorification de la
beauté de ces citoyennes : « cette idée de
Ziegfeld de glorifier la femme américaine fut une source d'inspiration
lorsque je lançais, beaucoup plus tard, le concept de la playmate du
mois. J'eus l'impression de partager avec Ziegfeld son sens du spectacle et de
l'appréciation de la beauté151(*) ». Ziegfeld est l'homme, qui aux
Etats-Unis, a mis en place, un des plus célèbres music-hall et
théâtre du XXe siècle. La beauté de ses danseuses et
la qualité de ses représentations firent de lui le maître
du monde du spectacle et du divertissement. En s'inscrivant dans sa
lignée, en choisissant un tel maître, Hugh, non seulement, donne
une valeur artistique à son travail et son projet, se protégeant
ainsi des critiques « d'obscénité, d'immoralité
et de luxure » mais aussi il se fait accepter au panthéon des
acteurs du glamour, glamour qui a fait la renommée des Etats-Unis.
A l'inverse, Hugh est parfaitement conscient du rôle
qu'ont joué les pin-up dans son éducation et dans son
éveil à la sexualité notamment lorsqu'il est soldat dans
l'armée : « ma vie est longue histoire d'amour avec les
pin-up. Adolescent, j'accrochais les girls dessinées par Petty sur les
murs de ma chambre. C'était là un véritable acte de
rébellion précoce dans une maison très puritaine.
Après l'école, mon diplôme en poche, je me suis
engagé dans l'armée. Comme n'importe quel garçon faisant
son service, j'avais tout le minimum vital dans ma cantine : un uniforme,
un casque et une pin-up. On a tendance à minimiser l'importance de ces
demoiselles sur papier glacé au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Pas
de discrimination : les plus grandes vedettes au même titre que les
plus jolies starlettes ont posé pour ces photos. Certaines
carrières furent même lancées sur la base d'un seul de ces
clichés152(*) ».
Les soldats ont appris à aimer, apprécier un
certain modèle féminin érotique, à se
délecter d'un idéal corporel et à reconnaître les
signes de séduction grâce à la déclinaison des
mêmes accessoires, des mêmes attitudes, des mêmes mises en
scène. Hugh le sait car lui aussi a été
« conditionné ». Et c'est pourquoi Hugh Hefner va
reprendre avec les playmates ce qui a fait le succès des pin-up. Tout
comme leurs cousines, les playmates sont présentées avec tout
l'attirail traditionnel d'accessoires de séduction. La playmate du mois
d'avril 1975, Victoria Cunningham, ne porte que d'immenses bas noirs et des
chaussures à talons tout comme la playmate d'octobre 1979, Ursula Buch
Jellner ou Sylvie Garant, playmate du mois suivant, et plus récemment la
playmate du mois de février 2002, Anka Romensky, et enfin Tailor Junes,
playmate de juin 2003. Playmate de juillet 1975, Lynn Schiller, porte, quant
à elle, la panoplie complète : bas, talon,
porte-jarretelles. On remarque que l'utilisation de ces accessoires devient
systématique à partir de 1973 pour les photos de playmates. Ces
photos prennent alors un ton fétichiste, renforcé parfois par la
matière des sous-vêtements : satin, cuir, latex... ou par
leurs coupes : culotte fendue, guêpière, corset. Le
déshabillé de dentelles connaît aussi un réel
succès avec les playmates. Déshabillés que portent par
exemple la playmate du mois de novembre 1957 ou du celle du mois d'août
1961, Karen Thompson, dans un décor romantique : sofa moelleux,
coupe de fruit, cage à oiseaux.
Mais c'est surtout au niveau de la mise en scène que
l'on retrouve les traits caractéristiques des pin-up. Hugh met un point
d'honneur à présenter ses playmates dans une mise en scène
de la vie quotidienne. Il faut que le poster central raconte une histoire.
Ainsi, la playmate apparaît dans des scénarii
dont les thématiques sont communes avec les pin-up. Et certaines mises
en scène sont aussi peu crédibles que celles des pin-up :
miss avril 1956, Rusty Fisher, bricole, uniquement vêtue de son jean, un
marteau dans la poche arrière de celui-ci. Mais à l'inverse de la
pin-up, il n'y a aucun détail, aucune instrumentalisation du
scénario pour dévoiler une partie de l'anatomie de la girl ou sa
lingerie. La playmate se dévoile d'elle-même. Elle est consciente,
à l'inverse de la pin-up, de son pouvoir de séduction et de son
potentiel sexuel. Elle connaît son pouvoir érotique, elle sait ce
qui excite.
La thématique du bain est une des thématiques
les plus courante chez les pin-up, car elle offre au spectateur une
scène intime et renforce le côté voyeuriste. Cette
thématique du bain apparaît aussi souvent dans le monde des
playmates : pour celle du mois d'octobre 1955, Barbara Cameson ; du
mois d'octobre 1957, Collen Farrington ; la playmate du mois de mai 1958,
Lari Laine ; celle du mois de janvier 1963, Judi Monterey ; ou de
juin 1972, Debbie Davis. Ce côté voyeuriste peut être
renforcé par l'utilisation d'un miroir. Le jeu que l'artiste propose
avec le miroir implique aussi le spectateur comme protagoniste. Le miroir
autorise et stimule le regard du voyeur : playmate du mois de
février 1957, Sally Todd nous dévoile ses fesses, grâce
à ce miroir. Margie Harrison, playmate du mois de juin 1954, s'inscrit
quant à elle dans la lignée de Petty girl : elle pose en train de
téléphoner et porte d'immenses gants noirs. Tout comme les
pin-up, les playmates sont aussi présentées en fonction des
différentes fêtes de l'année avec la plupart des symboles
de ces fêtes : Bettie Page, playmate de janvier 1955 pose nue
prés d'un sapin de Noël seulement vêtue du bonnet du
Père Noël.
Nous avions vu aussi que les pin-up sont souvent
présentées près d'une source de chaleur, symbole de
l'ardeur sexuelle. Ce feu « érotique » est visible
dans la mise en scène de la playmate juin 1955, Eve Meyer ou dans celle
de février 1962, Kari Knudsen. Souvent la séduction, l'appel
sexuel, joue sur côté « Lolita » que l'on ne
peut nier : parfois à la place des chaussures à talons les
pin-up porte des petites chaussures à boucles et des socquettes
blanches. Playmate du mois de juillet 1960, Teddù Smith porte une petite
jupe plissée, des socquettes blanches et un chemisier à col
Claudine qu'elle est en train d'enlever. On retrouve aussi des série de
playmates qui s'inscrivent dans des représentations traditionnelles,
playmate d'avril 1989, Jennifer Jackson et celle de juin 1990, Bonnie Marino
sont « vêtues » comme de parfaites
secrétaires : cravate, chemise blanche ouverte, veste de tailleur
pour la première et chemisier blanc avec jupe de tailleur relevée
pour la seconde. Shauna Sand, playmate de mai 1996, incarne quant à
elle, le fantasme de la jeune mariée : elle ne porte que des
sous-vêtements blancs tout en dentelles, des chaussures à talon et
le traditionnel voile de mariée. La playmate, tout comme les pin-up, est
une beauté américaine, une « fille bien de chez
nous » ; Susan Miller, playmate de septembre 1972, est une
cow-girl, elle porte des santiags, un petit short, un chapeau de cow-boy et
tient une bière à la main.
Une des dernières séries commune avec les
pin-up est la série des playmates « militaires ».
Comme leurs cousines, il arrive que les playmates portent des vêtements
qui se rattachent plus ou moins à l'univers militaire, vêtements
évidemment beaucoup plus sexy que les uniformes conventionnels. Playmate
d'avril 1963, Sandra Setter, porte le calot de l'armée de mer tout comme
celle du mois de décembre 2004, Tiffany Fallon, à cheval sur un
mât, vêtue d'un costume complet de marin avec des talons rouges.
Wendy Kaye, playmate du mois de juillet 1991, est elle aussi vêtue comme
un marin : calot, pull à rayures. Ce costume a aussi un petit air
patriotique : elle porte avec ses talons rouges, des socquettes blanches
ornées des étoiles du drapeau américain. Quant à la
playmate de février 1986, Julie McCullough, elle porte uniquement une
veste militaire kaki ornée de nombreuses médailles et un chapeau
de Marine.
3.2 La playmate, soutien moral.
Cette dernière série n'est guère
étonnante en raison du soutien moral des troupes attribué aux
pin-up durant la Seconde Guerre Mondiale. Rôle sur lequel Hugh Hefner est
particulièrement lucide : « pendant la guerre, les pin-up
ont grandement servi à dynamiser le moral des troupes en rappelant
gentiment à tous ces gars si loin de leurs foyers ce pourquoi ou pour
qui ils étaient en train de se battre. Les plus belles filles, on les
trouvait dans l'hebdomadaire Yank : the army weekly. C'est
à l'un des rédacteurs de ce magazine qu'on doit le terme pin-up.
Ce qui peut paraître étrange, au regard d'une certaine controverse
politique à propos de la vente de Playboy - et des autres
magazines sexy - dans les bases de l'armée américaine, c'est que
Yank était une publication gouvernementale, malgré son
côté polisson. Tout comme Stars and Stripes, le magazine
de l'information des armées, Yank était lu par des
millions de recrues dans le monde entier et je n'en ai d'ailleurs
moi-même jamais raté un seul numéro153(*) ».
D'où l'incompréhension de Hugh Hefner. Comment
après avoir encouragé, publié et même
consommé ces images, l'état américain et ces citoyens
peuvent qualifier Playboy de revue immorale et les photographies de
playmates d'obscènes vu que celles-ci s'inscrivent dans la tradition des
pin-up : « ce que l'on considérait comme vital pour les
gars qui servaient leur patrie était du même coup réduit
à l'état d'obscénités par ladite mère
patrie154(*) ». Hugh est conscient de l'hypocrisie qui
règne autour de la sexualité dans les années cinquante et
soixante au Etats-Unis : « Bien que les américains aient
toujours été bien plus coincés que leur cousins du Vieux
Continent, cela ne les a jamais empêché de se délecter
à la vue de jolies filles [...] mais comme toujours, l'idée de
célébrer la sexualité, même sous une forme
artistique comme c'était le cas avec les pin-up, a causé un
certain malaise chez un bon nombre de gens155(*) ».
Mais l'histoire de Playboy rassurera Hugh. Car tout
comme les pin-up qui l'ont soutenu durant la Seconde Guerre Mondiale, les
playmates soutiendront les GI's au Vietnam et de ce fait, deviendront
acceptables, ayant prouvé leur « rôle
social ». Point sur lequel le Washington Post est
très lucide dans un article de l'année 1967 : « si
la Seconde Guerre Mondiale était celle de la Bannière
étoilée et de Betty Grable, la guerre du Vietnam est celle de
Playboy. La Playmate est l'amie, la maîtresse ou la femme de
chacun156(*) ». Susan Bernard se souvient des
nombreuses lettres qu'elle reçoit des GI's après avoir
posé comme playmate du mois de décembre 1966 :
« en tant que miss décembre 1966, je finis sur le mur de
nombreuses chambrées de casernes américaines, où
l'innocence de plus d'un soldat s'acheva dans une giclée de sang. [...]
J'ai conservées une liasse de lettres manuscrites, reçues du
Vietnam, remplies d'espoirs intimes, de rêves et d'aspirations de ces
GI's157(*) ».
Playboy enverra même une des playmates sur le
front afin de respecter une offre promotionnelle. En effet dans les
années soixante, Playboy propose pour tout nouveau abonnement
à vie que la playmate du mois viennent en personne livrer le premier
numéro à l'abonné. Un régiment s'étant
cotisé pour s'offrir cet abonnement qui s'élève alors
à 150 dollars, celui-ci verra débarquer sur le front la playmate
avec un numéro de Playboy. D'autres camps militaires ouvriront
leur propre Club Playboy certes sans les bunnies ni le luxe mais l'esprit est
là et cela suffit à remonter le moral des troupes.
Et à chaque nouvelle guerre, il semble que ce
concept : « des jolies filles pour le moral des
troupes » soit réactivé. Juste avant l'opération
« Tempête du désert » de la Guerre du Golfe,
Kimberley Conrad, femme de Hugh et playmate de l'année, lance
« l'Opération Playmate », opération qui
connaît un certain succès puisque le général Norman
Schwarzkopf envoie une lettre de félicitations et de remerciements aux
playmates qui se sont déplacées.
Par son iconographie (mises en scène, attitudes,
perfection corporelle) et par son utilisation (patriotisme érotique en
tant de guerre), la playmate s'inscrit évidemment dans la lignée
des pin-up. Mais elle renouvelle le genre, en dépoussiérant
l'érotisme de « la fille d'à
côté » à l'adaptant aux nouvelles attentes du
public masculin. Playboy ouvre alors un nouveau épisode de
l'histoire de l'érotisme et constitue un chapitre riche et significatif
de l'histoire culturelle des Etats-Unis. D'autres revues masculines de charme
vont alors s'engouffrer dans le sillage de Playboy :
Penthouse pour le Royaume Uni, Lui pour la France, proposant
eux aussi ce qui a fait le succès et la popularité de
Playboy, la femme de papier glacé : la playmate.
Partie III : Nouvelles figures de la pin-up.
I. Un nouveau support pour de nouvelles pin-up :
la bande dessinée.
La pin-up va donner naissance à
d'autres figures féminines qui peuvent exister parallèlement
à celle-ci. Ces figures dont le graphisme les rapproche des pin-up
classiques vont néanmoins s'éloigner de l'iconographie de
celles-ci mais aussi de leurs utilisations et leurs rôles traditionnels.
Ce sont d'abord les comic books, qui avec leurs personnages féminins
sexy, amorcent cette « dérive », mêlant leurs
héroïnes à des aventures dangereuses ou à des univers
réservés aux hommes. Puis la bande dessinée pour adulte
prend le relais en proposant des histoires qui vont de plus en plus critiquer
le monde des pin-up et mettre en relief le fonctionnement du
« système » pin-up pour, souvent, mieux le
dénoncer.
1. Un nouveau support : les comic books.
1.1 Le lectorat des comic books.
Après le cinéma et la publicité, c'est
la bande dessinée qui fait le plus pour diffuser les pin-up
auprès d'un public majoritairement juvénile. Le marché de
ces publications est en plein essor, surtout aux Etats-Unis. Le plus grand
paradoxe de l'histoire des comic books est que leur période de plus
grand succès la décennie 1945-1955, est également celle au
cours de laquelle ils deviennent les cibles privilégiés des
censeurs.
La lecture des comic books est alors une pratique culturelle
quasiment universelle chez les préadolescents et les adolescents
américains des deux sexes. Selon une série d'articles parue en
1942 dans le New York World-Telegram, l'âge moyen des lecteurs
de comic books est de 10 à 12 ans158(*). Une enquête réalisée en 1944
révèle qu'entre 6 et 11 ans, 95% des garçons et 91% des
filles lisent des comic books, à raison d'une douzaine par mois en
moyenne (donc 3 par semaine) ; entre 12 et 17 ans, 87% des garçons
et 81% des filles lisent 7 à 8 illustrés par mois (soit 2 par
semaine) ; les lecteurs de 18 ans et plus représentent encore 41%
des hommes et 28% des femmes, qui consomment en moyenne une demi-douzaine de
comic books par mois. Cette enquête montre l'ampleur de la lecture des
illustrés chez les jeunes Américains mais aussi, dans une moindre
mesure, chez les adultes.
Un sondage réalisé en 1948159(*) pour le groupe de presse
Hearst met en valeur la progression de la lecture de bandes dessinées de
presse chez les adultes : 81,1% des adultes vivants en ville en lisent et
sont simultanément de gros consommateurs de radio, de cinéma et
de magazines. La lecture de comics est partagée équitablement
entre toutes les couches de la société avec de faibles
écarts entre les catégories socioprofessionnelles des chefs de
famille. Les plus gros lecteurs sont les ouvriers qualifiés et les
artisans (85%), suivis par les employés (82,5%), les ouvriers
spécialisés (78,9%), les cadres et professions libérales
(78%). En somme, quatre adultes sur cinq lisent des bandes dessinées et
l'intensité de cette pratique est proportionnelle au niveau
d'études et à la consommation de médias de
divertissements160(*).
Une autre étude menée pour le compte de National Comics (DC)
donne une image plus fine du lectorat des comic books à la même
période. Les chiffres portant sur les jeunes sont
prévisibles : 92,7% des 8-14 ans et 72,1% des 15-20 ans lisent des
illustrés. Plus surprenant est le constat que le poids numérique
des adultes en fait les plus gros lecteurs : 53,7% des lecteurs de comic
books sont âgés de 21 ans et plus ; la tranche 31-45 ans
représente à elle seule le quart du total de toutes les
générations confondues161(*).
Les comic books sont alors aussi populaires chez les adultes
que chez les enfants ou adolescents comme nous le prouve ces différentes
enquêtes. L'attrait pour ces revues provient évidemment de leurs
thématiques variées : policier, horreur, aventure,
animalier, romantisme qui répondent aux différentes attentes du
lectorat. Mais de très nombreux comic books, notamment ceux
destinés à un public masculin, comportent un nombre important de
figures féminines. Par leur graphisme ces femmes se rattachent à
l'iconographie de la pin-up mais leurs rôles sont
légèrement différents.
1.2 Des héroïnes sexy.
Or, les héroïnes dans ces magazines ont
changé depuis la guerre. Elles ne sont plus représentées
comme des êtres asexués : leurs seins sont nettement
soulignés et les courbes de leurs hanches et de leurs cuisses sont
devenues des formes résolument sensuelles.
Le cas de l'éditeur de comic books Eductionnal Comic se
révèle particulièrement exemplaire de cette
évolution. En 1947, William Gaines hérite d'Educational Comics,
une petite maison d'édition fondée par son père, dont le
but était donc de produire des illustrés éducatifs et des
histoires susceptibles d'être lues par tous. A la mort de son fondateur,
EC affiche un déficit de 100 000 dollars162(*). Afin de doper les ventes,
le jeune Gaines décide d'engager Albert Feldstein (1925- ), un artiste
particulièrement doué pour dessiner les jolies femmes. EC se met
alors à publier des titres western, policiers et sentimentaux dont les
pages sont ornées de belles créatures. Ces titres rencontrent
alors un succès inattendu auprès des lecteurs.
Ces héroïnes malgré leurs présences
dans des aventures qui ne sont pas obligatoirement rattachées au monde
féminin et aux rôles traditionnels des femmes, s'inscrivent dans
le « système » pin-up.
En effet, quel que soit le genre d'histoires dans lesquelles
ces beautés apparaissent, elles « n'ont qu'un point commun,
leurs vêtements révélateurs et qui se déchirent
aisément163(*) ». Filles de la jungle ou tarzanes parties
à la recherche de cimetières d'éléphants,
botanistes ou zoologues perdues dans la forêt, elles sont
accompagnées de singes ou de panthères apprivoisés.
Habillées d'un maillot deux-pièces découpés dans
une fourrure ou une peau de bête, elles portent un couteau de chasse
à la ceinture et se parent de colliers d'os et de dents de fauves. On
pense évidemment à la production de Frank Frazetta (1928- ) pour
ces amazones sexy.
Qu'elles soient prisonnières de tyrans sanguinaires
dans des planètes lointaines attendant d'être
délivrées par des voyageurs de l'espace, victimes de savants fous
et sadiques ou de monstres extraterrestres à tentacules, vengées
par de fidèles robots métalliques, leurs tenues se
réduisent à des jupes fendues, d'étroits soutiens-gorge ou
de minces robes moulantes. C'est Barbarella, créée en 1962 par
Jean Claude Forest pour V Magazine, qui inaugure ce nouveau genre.
Justicière dotés de pouvoirs occultes de vitesse
et d'adresse, affrontant la nuit les forces maléfiques avec leurs poings
gantés, leurs lassos magiques et leurs bracelets pour arrêter les
balles, elles accomplissent leurs missions dans des maillots serrés,
à l'effigie du drapeau américain ou d'un bleu-nuit uniforme, avec
de grandes bottes à talons et des loups pour se cacher le visage. On
pense évidemment à « The Woman in Red », une
des premières justicières costumées, dont les aventures
paraissent dans Thrilling Comics (Better) en 1940, et à
« Wonder Woman » (créée en 1941 par Charles
Moulton pour All-America/DC) ou « Mary Marvel »
(créée en 1942 par Marc Swayze pour Fawcett).
Parmi cette cohorte d'héroïnes, la seule à
avoir connu une popularité durable est
« Katy Keene », créée par Bill Woggon
pour MLJ en 1945. Ce personnage, qui ressemble physiquement à la pin-up
Betty Page, mène dans ses aventures une carrière de vedette de
cinéma dont est gommé tout aspect scabreux et connaît,
pendant une quinzaine d'années auprès d'un vaste public
comprenant des adultes des deux sexes en plus des enfants et adolescents, une
popularité entretenue par une interactivité permanente. Ses
lecteurs sont en effet invités à lui envoyer des dessins
d'habits, de maisons, d'automobiles, dont les plus réussis sont
finalement publiés dans les pages des fascicules où elle
apparaît sous forme de paper dolls*164(*).
Après une vague « creuse » autour
des années soixante-dix, en raison de la multiplication de comic books
« underground », on remarque un renouveau, dans les
années quatre-vingt, dans la bande dessinée, de ces figures
féminines sexy. A partir des années 1993, on assiste à la
multiplication de titres mettant en scène des héroïnes
souvent dangereuses aux formes très généreuses. Cette
tendance, alors surnommé « bad girl art » (par
allusion au mouvement analogue de « good art girl », filles
gentilles et jolies, qui a lieu pendant et après la Seconde Guerre
Mondiale), a des sources thématiques et graphiques
précises : au débuts des années quatre-vingt, le
personnage de la guerrière ninja « Elektra »
créée par Frank Miller lorsqu'il assure les scénarios et
les dessins de Daredevil (1979 pour DC) a lancé sans grands
échos immédiats un type d'héroïne redoutable, riche
en ambiguïtés morales, sans rapport avec les justicières
fades conçues comme des succédanés féminins des
super héros antérieurs : Ms. Marvel, She-Hulk
(créée en 1980 par John Buscena pour Marvels Comics) ou
Spider-Woman (créée en 1977 pour Marvels Comics). La
pérennité du personnage d'Elektra tout au long de la
décennie s'accompagne de nouvelles images de femmes
« dangereuses » comme « Lady
Shiva » apparue en 1987 dans The Question (DC) ou plus
encore la tueuse orientale muette Miho dans Sin City (Dark Horse) de
Frank Miller à partir de 1993.
Par sa dimension graphique, le « bad girl
art » dérive directement des exagérations anatomiques
féminines pratiquées sans vergogne depuis la fin des
années soixante, et d'une perfection très sensuelle du dessin. Le
corps de ces héroïnes s'est modernisé car les canons
esthétiques et la façon de dessiner ont changé. Le code
graphique des pin-up est réactualisé notamment par Rob Liefeld et
Jim Lee (X men et X force pour Marvel Comics, 1991), et
assimilé par les suiveurs comme Jim Balent, qui dessine
Catwoman (DC) de 1994 à 1999 ou Mike Deodato qui reprend
Wonder Woman (DC) en 1994-1995.
Parmi les éditeurs indépendants apparaissent en
quelques années plusieurs personnages aux mérites très
divers : du côté des concepts les plus racoleurs, la tueuse
de la série « Razor » (London Night Studios, 1992),
l'aventurière blonde à forte poitrine « Barb
Wire » (Dark Horse, 1994), la démoniaque « Lady
Death » (Chaos ! Comics, 1994) ; du côté des
créations plus personnelles, la samouraï « Si »
(Cru Sade, 1994) de William Tuchin ou les super héroïnes de Michael
Turner « Witchblade » (Image, 1995) et
« Fathom » (Image, 1998), sans oublier
« Vampirella » chez Harris à partir du débuts
des années 90.
La liste des protagonistes féminines de la seconde
moitié des années 90 est très longue d'autant plus que la
veine est entretenue par la popularité considérable de
séries télévisées mettant en scène des
femmes d'action très sexy comme Xena : Warrior Princess
(1995-2001) ou Buffy The Vampire Slayer (1997-2003) et de jeux
vidéo comme Tom Raider, qui fait la
célébrité mondiale de l'aventurière
« Lara Croft ». Cette dernière est une nouvelle
pin-up virtuelle, en 3 dimensions et moderne.
1.3 Le scandale des comic books.
Assistant à la généralisation de ces
figures de femmes très suggestives dans les bandes dessinées, les
ligues morales, les association de parents, les organisations
féministes, mais aussi les institutions religieuses et mêmes
politiques se mobilisent contre ces magazines. Des mères de familles se
regroupent pour amener les autres femmes à empêcher l'acquisition
de ces bandes dessinées par leurs enfants, en exerçant un
contrôle étroit sur l'utilisation de leur argent de poche. Des
institutrices et des directrices d'école, de leur côté,
apportent leur soutien à ce mouvement en se mettant à les
confisquer dans les classes et les cours de récréation.
Mais les choses ne s'arrêtent pas là. Le fait
que les lecteurs baptisent ces revues les «head-light comics »
en reprenant l'expression des routiers américains désignant les
seins en se référant aux phares de leurs
véhicules165(*),
et que ces publications mêlent ces héroïnes à des
situations souvent violentes, transforme littéralement le
problème en affaire d'Etat.
Dans les années cinquante, les bandes dessinées
des comics books sont alors accusées d'exercer une influence pernicieuse
sur la jeunesse et une commission sénatoriale est désignée
pour étudier ce dossier dans le cadre de travaux sur la
délinquance juvénile. On a fait appel à des savants, des
médecins, des psychologues, des sociologues. Ils sont chargés de
procéder à divers tests et recherches sur ce problème.
Certaines équipes, qui avaient commencé des travaux
étudiant les effets des images de femmes sur l'enfance dans le domaine
du cinéma, reprennent du service. Notamment, elles utilisent des publics
d'adolescents visionnant un film pour procéder à des
expériences à leur insu : « des photographies
étaient prises dans l'obscurité à l'infrarouge166(*) », et il suffit
« d'observer les prunelles des spectateurs dans l'ombre propice pour
se rendre compte de leur exaltation psychologique et parfois physique167(*) ».
D'autres expériences, d'autres études de cas
sont entreprises avec des nouvelles méthodes adaptées à la
bande dessinée, avec de jeunes
« délinquants ». Un psychiatre, Frederic Wertham,
directeur d'un hôpital psychiatrique de New York, prend la tête de
cette croisade. Ayant mené ses propres recherches en laboratoire, il
confirme la nocivité et le danger de ces publications dans les
conclusions d'un livre qui va devenir un best-seller : The Seduction
of the Innocent, ouvrage dans lequel figure, au fil des pages, de
nombreuses images de pin-up servant à en illustrer abondamment
l'argumentation « scientifique ».
De leur côté, les maisons d'édition qui
publient ces magazines n'ont pas attendu ce verdict pour réagir.
Beaucoup décident d'effacer systématiquement des dessins les
décolletés suggestifs et les zones d'ombre trop
évocatrices autour des poitrines et des cuisses. Et, à la suite
de la faillite d'un certain nombre de petites sociétés,
ruinées par les pressions exercées sur les ventes, les
professionnels organisent leur propre autocensure et prennent en charge
eux-mêmes ce qu'ils appellent « le nettoiement de la bande
dessinée168(*) ». Ce mouvement, par exemple, met fin
à Torchy, l'héroïne sulfureuse de Bill Ward.
Un code est rédigé en 1954 et un comité
se crée pour se charger de son application : la « Comic
Code Authority ». Les principaux sujets abordés par le code
sont la délinquance et sa représentation (12 articles), l'horreur
(5 articles) et une série de recommandations sur la décence des
dialogues (3 articles), les références à la religion (1
article), la représentation de la nudité et du corps
féminins (4 articles), le mariage et le sexe (7 articles)169(*). La section sur la
publicité prohibe toute promotion pour les tabacs, alcools, armes et
jeux de hasard. Est interdite également toute publicité pour les
feux d'artifices, les ouvrages sur le sexe ou contenant des reproductions de
nus et des produits médicaux « de nature
contestable ». Après examen de chaque publication, le code
délivre le droit de faire figurer sur la couverture de la revue un sceau
en forme de timbre, garantie de « bonne moralité »
pour les parents et les éducateurs : « approved by
CCA ».
Equivalent du code de censure du cinéma, le Code Hays,
cette réglementation régit principalement la
représentation de la sexualité et des femmes :
« 1. La nudité, sous toutes ses formes est
prohibée, ainsi que l'exposition indécente ou inconvenante des
parties du corps.
2. Les illustrations suggestives et salaces ou les postures
suggestives sont inacceptables.
3. Tous les personnages seront représentés
dans des tenues raisonnablement acceptables dans notre
société.
4. Les femmes seront dessinées de manière
réaliste, sans exagération de quelque caractéristique
physique que ce soit.
5. Les relations sexuelles illicites ne doivent pas
être évoquées ni montrées. Les scènes d'amour
violentes ainsi que les anormalités sexuelles sont inacceptables.
6. La passion pour autrui ne doit jamais être
traité sous un angle qui stimule les émotions basses et viles.
7. Le rituel de séduction et le viol ne doivent jamais
être montrés et suggérés.
8. La perversion sexuelle ou toute allusion à son
propos est strictement interdite. »170(*)
Par ailleurs, en ce qui concerne le contenu publicitaire, il
est spécifié que : « la publicité pour le sexe
ou les ouvrages d'éducation sexuelle sont inacceptables et la vente de
cartes postales illustrés, posters féminins (pin-up), "ouvrages
artistiques" ou toute autre reproduction de corps nus ou demi nus est
interdite171(*) ».
Les nouveaux venus des années 70 mettent un point
d'honneur à rejeter toute affiliation avec le Comics Code Authority. Le
contrôle exercé par le CCA connaît alors un recul
considérable, traduit par la modification du texte de son code en 1971,
puis en 1989172(*). Mais
le scandale des comics books ne touche pas, néanmoins, les bandes
dessinées pour adultes. C'est sur ce nouveau support que quelques pin-up
vont continuer à vivre.
2. Les bandes dessinées pour adultes.
2.1 Little Annie Fanny.
Little Annie Fanny voit le jour en octobre 1962 dans
le magazine Playboy. Cette bande dessinée
réalisée par Harvey Kurtzman et Will Elder raconte les aventures
de son héroïne Annie, une jeune femme blonde, très jolie et
provocante mais aussi un peu naïve et pas très malicieuse
malgré sa sexualité débordante. Annie de Harvey Kurtzman
est une parodie d'une bande dessinée de 1929 de Brandon Walsh Little
Orphan Annie. L'Annie de Kurtzman deviendra très vite le symbole de
la femme aimée par tous les étudiants des Etats-Unis mais aussi
par les lecteurs de Playboy.
2.1.1 Des débuts difficiles.
L'auteur Harvey Kurtzman est né le 3 octobre 1924
à New York. Il fréquente la Hight School of Music and Art et la
Cooper Union. En 1943, il publie Magno et Unknow, puis
Black Venus et Silver Linings. En 1950, il travaille pour de
nombreux comics books : New Trend, Two Fisher Tales et
Frontline Combat. Deux ans plus tard, il fonde sa propre revue, une
revue satirico-humouristique, Mad. Cette même année, Hugh
Hefner, créateur de Playboy, entre en contact avec lui et tous
deux développent rapidement une relation mêlant amitié et
respect mutuel. Début 1956, Hugh embauche Harvey Kurtzman ainsi que Will
Elder, Jack Davis, Al Jaffee, Arnold Roth, Russ Heath et leur confie la
création d'un magazine satirique en couleurs, rapidement
baptisé Tremp. Mettant pleinement à profit les
ressources de Playboy, Kurtzman et son équipe produisent le
magazine le plus luxueux que l'Amérique n'a jamais connu. Son lancement
début 1957, n'est pas un succès immédiat et cette
expérience échoue au bout de deux numéros.
Avec leurs économies, l'équipe lance fin 1957,
un comic book satirique appelé Humbug. Malgré toute leur
détermination, leur énergie et la qualité de leur travail,
ils ne peuvent faire face aux problèmes de production et de
distribution : Humbug cesse de paraître au bout d'un an.
L'équipe éditoriale se disperse alors. Durant l'année
1958, Kurtzman fait une série de propositions à Playboy,
qui sont toutes refusées.
Ian Ballantine est un pionnier et un visionnaire dans le
domaine du livre de poche. Ballantine Books publie en poche les quatre premiers
recueils d'histoire de Mad. L'éditeur est prêt à
publier aussi des recueils tirés de Tremp et de
Humbug. Conscient du génie de Kurtzman, il lui fait une proposition
au printemps 1958. Ballantine veut une création originale, et est
prêt à lui donner carte blanche. Kurtzman saisit l'occasion. Le
résultat de leur collaboration est son célèbre Jungle
Book, publié en 1959. C'est le premier livre de poche
entièrement constitué de bandes dessinées originales.
Jungle Book comprend quatre histoires satiriques indépendantes,
toutes brillantes, réalisées à la plume et au lavis. Dans
une de ses histoires « The Organization Man », Kurztman
crée le personnage de Goodman Beaver. Mais Jungle Book,
malgré son statut quasi légendaire aujourd'hui, est un
échec commercial. Ballantine annule le volume suivant prévu avec
Kurtzman.
Celui-ci se met à travailler
régulièrement pour les éditions Pageant, Madison Avenue,
TV Guide, mais il poursuit néanmoins sa correspondance avec Hefner et
son responsable éditorial, Ray Russel. Kurtzman désire toujours
créer des histoires pour le magazine, et Playboy a besoin
d'humour. Russel, dans une lettre à Kurtzman datée de
février 1960, écrit : « Hef et moi pensons
réellement que la bande dessinée peut nous apporter beaucoup. Les
B.D ont un attrait direct et immédiat à plusieurs niveaux de
lecture. Elles sont fortes, colorées, facilement assimilées et
racontent une histoire. Le principal problème, bien sûr, est
d'adapter cette technique à quelque chose qui aurait un sens pour
Playboy, et serait justifiable et logique dans nos pages. Nous ne
voulons plus ce que Bill Gaines avait fait pour nous un temps, ces "
picto-fiction" nullissimes. La satire semble être la seule solution. Si
Mad n'avait jamais existé, des histoires comme ton "Flesh
Gordon" et tes autres parodies auraient été parfaites. Un travail
superbe, de l'action, des filles sexy dans des tenues provocantes, et surtout,
de l'humour. L'importance de la satire est double : l'humour en soi, bien
sûr, mais également une excuse ou un argument pour publier une
bande dessinée dans un magazine de luxe173(*) ». Kurtzman fait
de nouvelles propositions, mais celles-ci sont de nouveau refusées. Il
continue alors de travailler en « free-lance » pour
d'autres y compris pour Esquire.
En 1960, il s'associe avec l'éditeur James Warren pour
créer et éditer un nouveau magazine satirique,
Help ! Cette revue attire l'équipe habituelle de
dessinateurs de Kurtzman. L'un des points forts du périodique est une
série de cinq nouvelles aventures de Goodman Beaver. Cette fois Kurtzman
écrit et met en pages les histoires, mais le dessin final est
assuré par Will Elder. Mais le magazine reste financièrement
fragile. Dès septembre 1961, Kurtzman confie à Hefner qu'il
pourrait être bientôt à la recherche de travail. Il lui
demande si l'offre que lui a fait Russel un an et demi plus tôt de
créer pour Playboy une bande dessinée dans le style de
Mad tient toujours. Kurtzman leur envoie les toutes premières
histoires de Goodman Beaver, et propose à Playboy de publier
les épisodes parodiant « Superman » et
« Sea Hunt ».
En novembre 1961, Hefner lui répond favorablement, mais
annonce également que la série, sous sa forme du moment, ne lui
convient pas. Il demande néanmoins à Kurtzman d'expliquer les
concepts que sous-tend Goodman Beave, en ajoutant : « il existe
peut-être un moyen de lancer une série similaire qui serait lue en
rapport avec Playboy et qui présenterait toutes sortes de
mésaventures liées à divers sujets174(*) ». Kurtzman envoie
son explication : « la raison d'être de Goodman Beaver est
que je voulais un personnage qui peut être ridicule et en même
temps sage, naïf et pourtant moral. Il participe innocemment au mal tout
en épousant le bien. De cette façon, je peux traiter
simultanément des faiblesses et des idéaux. Goodman Beaver est un
idiot adorable, optimiste et philosophe. Il déambule et peut
apparaître n'importe où. Il est jeune et peut se trouver impliquer
dans des situations sexy175(*) ». Une semaine après ce
résumé, Kurtzman écrit de nouveau à Hefner :
« Tu as suggéré dans ton courrier du 7 novembre 1961
qu'il existait peut-être un moyen de lancer une série similaire
(à Goodman Beaver) - qui serait plus en rapport avec Playboy.
Que penserais-tu d'une fille, un peu dans le style Belle Poitrine-Lace mais
vraiment de loin, à laquelle je pourrais appliquer mon genre de
situation176(*) ? »
Six semaines passent sans réaction, enfin Hefner
répond à la suggestion de Kurtzman : « Je crois
que ton idée de faire une BD de Goodman Beaver de trois ou quatre pages,
mais avec une fille sexy est un coup de génie. Nous pourrions la passer
dans chaque numéro177(*) ». Kurtzman continue à travailler
pour Help ! tout en développant, avec Will Elder, sa
nouvelle série pour Hefner. Kurtzman suggère la
possibilité que la nouvelle série soit illustrée dans le
style d'une parodie qu'Elder a réalisé pour Trump, tout
en exprimant sa préférence pour le style de Goodman Beaver,
dessiné au trait pour être ensuite mis en couleurs. La
préférence de Hefner pour la couleur directe prévaut. Il
ne reste plus qu'à trouver un titre. Parmi les premières
propositions de Kurtzman on trouve : « Les Périls de
Zelda », « Les Périls d'Irma »,
« Les périls de Shiela », et même
« Little Mary Mixup », avant qu'il choisisse avec Hefner
finalement « Little Annie Fanny »178(*).
2.1.2 La technique.
En produisant Little Annie Fanny, pour Hugh Hefner
et Playboy, les deux amis Kurtzman et Elder doivent ouvrir leur
collaboration à une influence éditoriale extérieure. Le
gain en prestige et en qualité va de pair avec certaines contraintes.
Harvey Kurtzman ne peut plus choisir n'importe quelle cible et la parodier
comme il le fait dans Mad. Il doit soumettre un projet d'histoire
à Hefner, qui le contrôle et le révise avant même que
Will Elder l'ait vu. Les deux hommes n'ont pas l'habitude d'une critique
extérieure, et il leur faut un certain temps avant de s'en accommoder.
Lorsque Kurtzman reçoit le script approuvé par Hefner, il en
dessine la mise en page sous forme d'esquisses. Will Elder et Harvey Kurtzman
discutent ensuite des détails de l'histoire. Ces réunions posent
les fondations de l'histoire finale, et fournissent à Will Elder tout ce
qui lui est nécessaire pour développer ces esquisses et y faire
les ajouts appropriés.
Chaque histoire est le produit d'un processus complexe et
d'un travail acharné. L'inspiration, l'observation, le minutieux travail
de documentation, la structure scénaristique, la composition graphique
et l'équilibre de la page, le réalisme documentaire, le sens du
gag, l'élégance, la finesse et une fascinante maîtrise du
pinceau sont les ingrédients primordiaux de Little Annie Fanny.
Le sujet doit être d'actualité et plaire au public
(c'est-à-dire avoir une forte connotation sexuelle). Il doit être
encore pertinent lors de la publication, et donc plusieurs mois après sa
conception. L'épisode inachevé sur les Beatles est la parfaite
illustration des dangers d'un sujet trop lié à
l'actualité.
La technique de Will Elder, consistant à multiplier
les couches de couleurs, donne à Annie toute sa luminosité et ses
couleurs éclatantes, uniques dans la bande dessinée. Peignant par
touches avec lesquelles les couches peuvent se multiplier, il n'utilise que
l'aquarelle et la détrempe, et la seule encre sur page est celle des
textes, réalisés par divers lettreurs au fil des années.
« Les couleurs étaient pour moi comme des
pierres précieuses, explique Elder, et je travaille
énormément à les iriser. J'utilisais du contrecollé
comme support. Le côté blanc fait office de peinture blanche. Avec
l'huile, on peut superposer les couches, on peut remettre des couleurs claires
sur des couleurs sombres. A l'aquarelle, on ne touche pas au blanc et on
commence par les parties sombres. Si on veut représenter un beau yacht
blanc brillant comme le radeau de Nounours Grospognon, on laisse la feuille
blanche et l'on ajoute, très subtilement, tous les reflets dans l'eau,
des bleus ou bleu-vert très clairs. Mais on ne touche pas au blanc, sauf
pour ajouter des formes et des ombres. On n'utilise pas de peinture blanche sur
une aquarelle, sauf pour quelques effets de dernière minute. Ma gomme
électrique est un outil très important, parce qu'elle
m'évite d'énormes pertes de temps et me permet de faire ressortir
mon travail. Les gens se demandent souvent comment je réalise ces
peintures. Je ne sais pas si je dois parler d'illustration ou de bande
dessinée. C'est probablement une forme hybride179(*) ».
2.1.3 Le Monde d'Annie.
Tout comme les pin-up, Annie a un visage enfantin,
étonné et innocent, une plastique très
généreuse et des seins qui semblent vouloir sans cesse
s'échapper de son tee-shirt (Ill. 148, 149). June Cochran, une
playmate aurait servi de modèle pour créer le physique d'Annie
(Ill. 144). Mais Annie est aussi une gentille fille un peu simplette
(Ill. 145), prête à tout pour rendre service. Elle
travaille principalement comme comédienne pour la publicité
même si il lui arrive aussi de tourner des films et de faire d'autres
petits boulots. Annie se retrouve toujours dans des situations incroyables ou
invraisemblables qui sont prétexte à la dénuder davantage
(Ill. 146, 147). Cela est dû parfois à sa maladresse ou
à un élément extérieur plus ou moins
crédible comme dans les scénarios de nos pin-up classiques. Mais
la plupart du temps ce sont les personnages masculins qui la pousse à se
déshabiller. Un peu comme Betty Boop, elle doit faire face à des
hommes qui essaient sans cesse de la tripoter, voire plus. Elle est poursuivie
par deux personnages masculins qui reviennent sans cesse : Benton
Bottbarton, un cadre supérieur voyeur et Ralphie Towser, un intellectuel
amateur, caricature de l'étudiant. Mais Annie a deux amies pour l'aider
dans ces drôles aventures : la pulpeuse et gentille Ruthie qui
partage sa chambre et Wanda Homefree, caricature de la nymphomane. Son parrain
Sugardaddy Bigbucks est sensé veiller sur elle.
La capacité de Will Elder à caricaturer
n'importe quel visage et à imiter tous les styles fait partie
intégrante du monde d'Annie. Les personnages récurrents sont
tirés de bandes dessinées, de programmes
télévisés, de films ou de l'actualité politique,
culturelle180(*). Ce qui
a été l'une des caractéristiques des premiers
Mad, est largement amélioré dans les luxueuses pages de
Little Annie Fanny. Il y a le hâbleur Solly, inspiré de
l'acteur Phil Silvers (1911-1985), qui prend le rôle de l'agent d'Annie,
l'arnaqueur ultime. Ralphie Towser, le bon Samaritain, parfois branché
parfois benêt, toujours là pour dire aux gens qu'ils font quelque
chose de mal, est un mélange des comédiens Mickey Rooney
(né en 1920) et de Robert Morse (né en 1930). Terry Thomas
(1911-1990), l'acteur anglais aux dents écartées, devient l'un
des personnages favoris d'Elder, parce qu'affable et facilement identifiable.
Et bien sur, Daddy Warbucks, l'homme d'affaires manipulateur tout puissant de
la bande dessinée Little Orphan Fanny est également
parodié avec Nounours Grospognon. L'une des caractéristiques les
plus uniques de la série est la capacité de Will à prendre
n'importe quel visage de n'importe quelle page du journal et lui donner un
rôle important dans Little Annie Fanny.
Mais tout le talent et la spécificité de cette
bande dessinée s'expriment dans l'attribution des rôles
secondaires et rendent la bande dessinée dense. C'est peut-être
une partie encore plus cruciale du style Elder : les personnages et
détails annexes, ajoutés à une scène sans
détourner l'attention du lecteur. Et non seulement ils
réussissent à ne pas détourner cette attention, mais ils
offrent un nouvel élément à découvrir en seconde ou
troisième lecture. Ainsi il semble parfaitement logique de voir Timothy
Leary (1920-1996) dans le « The Ultimate Kick » (septembre
1967) ayant pour thème le phénomène Hippie, ou John Wayne
(1907-1970) comme pilote dans le « Henry Kissingbug » de
1973 dont le thème traite des célébrités
hollywoodiennes. Ces présences renforcent la satire en ponctuant la
scène. Will gratte le vernis de l'image publique de biens des
notoriétés pour donner aux lecteurs un aperçu de ce qui se
trouve en dessous.
D'autres personnages de bandes dessinées classiques
sont ramenés à la vie, comme Dick Tracy et Jiggs de Bringing
Up Father dans l'épisode « Nude Therapy » de
mai 1970. Les personnages de Li'l Abner apparaissent dans
« Hippie Commune » de janvier 1971. Popeye et la
mère de Li'l Abner font une apparition dans l'épisode
« Muscle Builders » de décembre 1977. Will donne
l'impression que Chester Gould, Al Capp, George McManus et E. C. Segar sont
revenus dessiner leurs personnages.
Cette bande dessinée est aussi une critique des
années soixante et des différents événements de
cette décennie. Du mouvement féministe au Ku Klux Klan, Kurtzman
et Elder caricaturent les personnages importants de la vie politique et
culturelle des Etats-Unis. Grâce à ce chahut intelligent et
iconoclaste, Will Elder et Harvey Kurtzman tiennent en quelque sorte une
chronique de l'histoire culturelle et politique des Etats-Unis. Little
Annie Fanny par son caractère irrévérencieux,
érotique et intellectuel s'inscrit bel et bien dans les principes
fondateurs du magazine de Hugh Hefner, Playboy.
2.2 Pin-up.
En 1995, Yann et Berthet, deux dessinateurs français
contemporains, entreprennent une bande dessinée en plusieurs
cycles : Pin-up. Cette bande dessinée raconte la vie de
Dottie dont l'histoire est très proche de l'histoire des pin-up. A
travers les aventures tumultueuses de Dottie, les deux artistes entreprennent
une critique du rôle des pin-up tout en soulignant leur incroyable
succès. Mais avant de s'intéresser à cette bande
dessinée revenons un peu sur la carrière de ces deux
créateurs.
2.2.1 Deux artistes, une histoire.
Yann voit le jour à Marseille le 25 mai 1954. Il
publie ses premières planches dans le magazine Spirou en 1974.
En 1978, il rencontre Didier Conrad, illustrateur pour Spirou Jason.
Deux ans plus tard, les deux auteurs donnent naissance à Matricule
Triple Zéro pour Spirou mais aussi Bebert le
cancrelat. En 1983, Yann crée Bob Marone, bande
dessinée de plusieurs volumes parodiant le fameux Bob Morane
d'Henri Verne. Yann multiplie les collaborations, en 1985, il travaille
sur La Patrouille des libellules avec Mark Hardy, collaboration
renouvelée en 1988 sur Lolo et Sucette et en 1992 pour
Croqu'la vie. Durant cette même période, il travaille sur
Sambre avec Yslaire et avec Batem et Franquin sur le
Marsupilami. En 1994, il attaque la série Pin-up avec
Philippe Berthet. Un an plus tard, il crée Pearce et Kid
Lucky avec Jean Léturgie et en 1997, Colt Walker. En
1999, il collabore avec René Hausman pour Le prince des
écureuils et avec Jean Léturgie pour Spoon &
White. Et enfin en 1999, il crée Cotton Kid.
Berthet Philippe naît le 22 septembre 1956 à
Thorigny sur Marne. Il fait ses études à la section bande
dessinée de l'Institution St Luc de Bruxelles durant laquelle il
réalise sa première bande dessinée 9°
Rêves, bande dessinée en trois volumes. En 1981, il entre
à Spirou où il travaille avec Andrieu sur Couleur
Café. Un an plus tard, il réalise le Marchand
d'Idée avec Cossu et Hiver 51-Eté 60 avec Andreas.
En 1983, il crée avec François Rivière et
José-Louis Bocquet Le privé d'Hollywood, L'oeil du
chasseur avec Foester et La dame, le cygne, l'ombre avec D.
David. En 1991, il donne naissance à Sur la route de Selma,
puis en 1993 à Halona. En 1995, il commence sa collaboration
avec Yann pour Pin-up, collaboration qui durera jusqu'en 2002. En
1996, il travaille de nouveau avec Foester pour Chien de Prairie.
Pour Yann, sa première source d'inspiration pour
créer Pin-up, est évidemment les pin-up :
« les pin-up me fascinent. Les filles de Vargas, Betty Page, Male
Call de Caniff, Playboy...J'adore toutes ces filles de magazines
et le fantasme de papier en général, mais je ne savais pas quoi
"cristalliser" autour de cela. Par ailleurs j'avais aussi de la documentation
sur la guerre du Pacifique. Nous avons cherché longtemps avec Philippe
avant de trouver quelque chose. Puis un jour, je lui parle de l'histoire des
carlingues et il est emballé181(*) ». Yann est fasciné par les pin-up
mais aussi par leur rôle de soutien moral durant la Seconde Guerre
Mondiale : « les pin-up, ces filles peintes sur le nez des
bombardiers. J'étais curieux de savoir si cela ne leur donnait pas des
névroses culpabilisatrices de figurer nues et souriantes sur des engins
de destruction de masse182(*) ».
Yann et Berthet, grâce à une documentation
précise et fouillée, vont alors entreprendre de raconter
l'histoire des pin-up durant le XXe siècle, à travers l'histoire
de Dottie, une héroïne sulfureuse. Car Berthet a
véritablement un don, selon Cauvin, pour dessiner les femmes :
« j'apprécie l'élégance de son dessin. C'est
rare en bande dessinée. Ses héroïnes sont vraiment
très belles, très féminines sans jamais être
vulgaire183(*) ». C'est peut-être ce don qui fera
le succès de cette bande dessinée mais plus probablement aussi un
scénaro bien ficelé dans lequel les allusions à l'histoire
des pin-up et les références aux hommes et
événements du XXe siècle sont nombreuses.
L'héroïne s'inscrit par son graphisme dans la tradition des pin-up
classiques mais cette bande dessinée offre surtout une analyse acerbe du
rôle des pin-up et de leur utilisation stratégique durant les
guerres. Pin-up décline un angle de vue personnel aux auteurs
intéressant à détailler. Celui-ci se présente en
trois cycles de trois tomes chacun, racontant la vie mouvementé de
Dottie.
2.2.2 Dottie, une héroïne
tourmentée.
Dans le premier cycle, Joe Willys part combattre les
« japs » dans le Pacifique laissant sa fiancée, une
blonde aux formes généreuses, Dottie Partington. Son
fiancé au front, Dottie, sur les conseils de son amie Talullah,
décide de travailler comme modèle pour un dessinateur Milton afin
de subvenir à ses besoins. Ce dessinateur, à partir de son
modèle, crée Poison Ivy, l'héroïne de sa nouvelle
série, publiée dans les magazines de l'armée. Tous les
GI's sont sous le charme de Poison Ivy, même Joe, qui du coup
délaisse sa fiancée. Dottie travestie en Poison Ivy est
envoyée sur le front où elle retrouve Joe qui n'a que d'yeux pour
Poison Ivy. Au cours d'un combat, Joe est blessé et perd la vue. De
retour au pays, il retrouve Dottie.
Pour ce premier cycle, Yann est « séduit par
l'idée d'un type amoureux d'une fille, craque sur sa
représentation iconique sans savoir que c'est la même qui a
posé. Il rejette celle de chair et d'os d'autant plus que son image
sublimée par un dessinateur l'attire. C'est l'éternel conflit
entre le monde imaginaire, souvent plus séduisant et le monde
réel184(*) ». Dans ces trois premiers tomes, les
allusions au monde et à l'histoire des pin-up sont nombreuses, certes
par le scénario mais aussi au travers une multitude de petits
détails historiques.
Dottie est en fait le pendant dessinée de Dorothy
Partington qui pose comme modèle pour Miss Lace, l'héroïne
du strip de Milton Caniff. Au début de la bande dessinée, lorsque
Joe part rejoindre l'armée, Dottie lui offre une photographie d'elle
posant comme les pin-up en maillot de bain pour lui porter bonheur. Talullah,
la brune amie de Dottie, pose pour l'affiche publicitaire du Yoyo Club, un
cabaret pour les soldats prés de la base aérienne. C'est Milton,
homologue dessiné de Milton Caniff qui réalise cette affiche sur
laquelle Talullah effectue un salut militaire, nue, à cheval sur une
bombe. Talullah se justifie ainsi : « c'est un moyen de porter
chance aux pilotes qui risquent leur peau à chaque mission ».
Milton explique en ces termes à Dottie ce que doit être Poison
Ivy : « elle doit être belle, envoûtante,
mystérieuse, bref une vamp capable de faire oublier aux soldats leurs
petites amies, épouses, soeurs ou mères qui sont restées
aux pays » puis il conclue rapidement : « vous et moi on va
les faire bander, tous nos braves petits troufions ». Yann et Berthet
vont même jusqu'à redessiner des strip de Milton Caniff pour
pousser à son extrême la similitude entre le dessinateur
réel et le personnage Milton (Ill. 151, 47). Lorsque Dottie -
Poison Ivy - se rend sur le front (Ill. 150), Earl un pilote, lui
demande d'être son porte-bonheur et la dessine sur le nez de son avion.
Tout comme Miss Lace, Poison Ivy est là pour remonter le moral des
troupes et Dottie en est consciente : « je retire ma panoplie de
"redresse moral du soldat" puisque je ne suis plus en service » ou
« ce troupeau grotesque de filles à soldats aux ordres de
l'Oncle Sam, ridicule. C'est de la propagande patriotique honteuse qui
s'adresse aux plus bas instincts de l'être humain ». De retour
au pays Dottie retrouve Talullah jalouse du succès de Dottie et devenue
blonde car selon elle : « c'est beaucoup plus sexy ».
Malgré une fin plus ou moins heureuse, Dottie, à
la fin du premier cycle, est, selon Berthet, prisonnière de son
« enveloppe » de pin-up : « sa vie ressemble
un peu à une descente aux enfers. Finalement, son physique et son statut
de femme adulée ne lui apportent pas beaucoup d'avantages, bien au
contraire !185(*) ». Car Dottie, dans le deuxième
cycle, n'a pas une vie plus facile.
Le deuxième cycle se déroule sur fond de Guerre
Froide. On retrouve Dottie, cheveux courts, mariée avec Gary
Powers186(*), un pilote.
Celui-ci dont l'avion s'est écrasé sur le sol de l'URSS est
accusé d'espionnage du côté russe et de trahison du
côté américain. On retrouve aussi Talullah mariée
à Milton qui dessine alors le strip Steve Canyon. Dottie est
enlevée par Howards Hughes (1905-1976), célèbre
milliardaire et propriétaire des studios de cinéma RKO. Le
personnage Howards Hughes est très fidèle au milliardaire :
même vie recluse, même phobie des microbes. Dottie lors de sa
rencontre, se moque de lui et de son film célèbre :
« The Outlaw avec Jane Russel, vous m'avez fait perdre deux
heures à regarder gigoter deux gros navets dans un soutien-gorge
pigeonnant ! Ridicule ! » Howards Hughes propose à
Dottie un marché : la vie sauve de Gary contre la satisfaction de
ses fantasmes. Traumatisée par ce marché, Dottie, dans un de ces
cauchemars se voit devenir la bunny attitrée de Howards. Mais finalement
Howards désire la faire jouer dans un film retraçant l'histoire
de Poison Ivy. Dottie peut finalement assister au procès de son mari et
lui promet de tout faire pour le libérer. Howards fait poser aussi
Dottie pour des photographies comme Betty Page, pin-up aux talons vertigineux
qui réalise, dans les années cinquante et soixante, de nombreuses
photographies sadomasochistes ou de bondage. Joe, le premier fiancé de
Dottie, devenu dépressif, fait aussi une apparition. A la fin du cycle,
Gary est libéré mais embrasse alors fougueusement Miss Lioubov,
ex-membre du KGB sous les yeux de Dottie.
Dans le troisième et dernier cycle, Dottie aux cheveux
longs et roux, travaille comme physionomiste dans un casino à Las Vegas,
celui de Gus Greenbaum. Lors d'une soirée au casino, Frank Sinatra lui
fait des avances que Dottie refuse. En se rendant chez son amie Millicent
Seigel, Dottie se fait menacer par un homme qui l'a confondu avec celle-ci.
Dottie se défend et élimine l'homme. Suite à cela, elle se
retrouve sans emploi. Elle est alors embauché par Hugh Hefner pour
travailler de nouveau comme physionomiste dans l'un des casinos Playboy. Elle
découvre alors l'univers Playboy : le jet privé, la
Playboy Mansion, les habitudes alimentaires de Hefner (pepsi et
amphétamines) et ses fêtes. Lors d'une de ses fêtes Hugh est
victime de la Society for Cutting Up Men, un groupe féministe radical,
qui lui coud une queue de lapin sur son pyjama de soie. Ce cycle se
déroule sous fond de guerre du Vietnam, on y retrouve Jane Fonda venue
soutenir les Vietnamiens.
« Snake Eyes187(*) », GI's faisant partie des
L.U.R.P188(*), est
fiancé à Angie, bunny et playmate. Selon les entraînements
avant les psy-ops189(*), Snake Eyes répète la règle
numéro 1 du règlement des bunnies afin de déstabiliser son
adversaire : « n'oubliez pas que votre bien le plus
précieux est votre queue de coton, vous devez veiller à ce
qu'elle soit toujours blanche et soyeuse ». Mais Angie
décède, référence à la mort tragique d'une
des playmates. Lors de son enterrement Snake Eyes rencontre Dottie.
Pinky190(*), une des
petites amies de Hugh connue pour son inclinaison pour la cocaïne, est
jalouse de Dottie. Elle décide alors de piéger sa rivale mais se
fait enlever par erreur par la mafia aux trousses de Virginia Hill,
secrétaire de Hugh, qui a dénoncé et tué son ancien
amant le fameux Bugsy Siegel. Les filles de Hefner sont reconnaissables, comme
le souligne Dottie, à leur odeur particulière, celle de la
« baby oil ». Huile avec laquelle Hefner enduisait ses
conquêtes. Alors que Dottie doit faire face à Virginia Hill, qui
la confond avec Millicent Siegel, Snake Eyes se rend à la plus
importante des manifestations contre la guerre au Vietnam, « la naked
crusade » afin de tuer Jane Fonda, qu'il considère comme
traître. En regardant les images diffusées à la
télévision, Dottie reconnaît Joe dans les manifestants,
devenu le garde du corps de Jane. Pour échapper à la mafia, et
à Talullah engagée par celle-ci, Dottie s'enfuit à
Hawaï. Elle tue enfin son ancienne amie devenue sa rivale.
Yann et Berthet avec cette bande dessinée et plus
particulièrement avec le premier cycle touche au plus près
l'histoire des pin-up en la transcrivant avec finesse et précision.
2.3 Exposition.
Cette dernière bande dessinée pour adulte, la
plus contemporaine (2006), créée par Noé, rend hommage
à sa manière, à un des plus grands dessinateurs de
pin-up : Gil Elvgren. Pour se faire, le dessinateur Noé touche au
plus près du graphisme des pin-up classiques : héroïne
aux formes avantageuses, coloris vifs et criards et reproduction de nombreux
tableaux connus de l'artiste.
Ignacio Noé, né en 1965, travaille tout d'abord
comme illustrateur pour la presse et l'édition enfantine argentine.
Après la parution de ses premières bandes dessinées en
Italie, il collabore avec des magazines érotiques de bandes
dessinées en Hollande, Allemagne et aux Etats-Unis avant de créer
ses propres albums.
Le thème de sa bande dessinée
Exposition est le suivant : Melle Ana Spam, organise une
exposition rétrospective des oeuvres de son grand-père Gil Spam,
devenu, paralysé et muet suite à un infarctus. Lors de cette
exposition Ana rencontre un jeune illustrateur, fervent admirateur de son
grand-père. Ici aussi les allusions au monde des pin-up sont nombreuses.
Dès le début, Martin, le jeune admirateur encense « la
candeur et la grâce infinie des femmes de Spam ». Il confie
à la jeune femme que son père collectionnait tous les calendriers
réalisés par son grand-père. Ana Spam propose alors
à Martin de visiter l'exposition à ses côtés.
S'attardant devant les oeuvres de Gil Spam dont la ressemblance avec les pin-up
de Gil Elvgren sont frappantes (même poses, mêmes légendes)
(Ill. 152, 153, 155, 156), ils se demandent quelles ont
été les sources d'inspirations de l'artiste. Pour chaque pin-up,
Noé nous les dévoile, en nous plongeant dans les souvenirs de Gil
Spam. Hélas les sources d'inspiration de Gil Spam sont très loin
de celles auxquelles pensent nos deux jeunes admirateurs. En effet, la plupart
de pin-up de Gil Spam sont le résultat de viols perpétrés
par l'artiste (Ill. 154, 157). Par exemple, le tableau le balai
indiscret montrant une jeune soubrette dont la jupe est soulevée
par le balai qu'elle tient, est le résultat de la tentative de viol de
Gil sur sa nouvelle femme de ménage. Ana raconte aussi à Martin
comment chacun des tableaux de son grand-père a joué un
rôle dans sa vie, notamment dans sa vie sexuelle comme nous le montre les
vignettes. A la fin Martin et Ana s'ébattent dans la réserve du
musée.
Cette bande dessinée composée à grande
majorité de scènes sexuelles très explicites prend pour
prétexte l'histoire des pin-up afin d'en faire un support
pornographique. Néanmoins Noé renvoie à ce que sont
réellement les pin-up : un support de fantasmes. En nous
dévoilant les souvenirs sexuels de Gil, l'auteur nous met en situation
de voyeur actif comme l'est le consommateur de pin-up. Les viols
perpétrés par Gil Spam sont peut-être une métaphore
de la violence faîte aux modèles féminins lorsque ceux-ci
doivent se conformer aux canons esthétiques et aux exigences de
perfections corporelles. Enfin il soulève une dernière
interrogation : les pin-up à l'érotisme candide et
léger ne s'appuie-t-il pas sur l'éveil de pulsions plus
directes ?
Même si toutes ces héroïnes des comic books
puis des trois bandes dessinées pour adultes choisies ici se rattachent
par leur graphisme au code traditionnel des pin-up, celles-ci s'en
éloignent fortement. En effet, elles vont tout d'abord sortir du
« monde féminin » auquel on les avait
cantonné pour devenir de plus et plus « actives » et
obtenir enfin leur indépendance. Cela est évidemment à
mettre en relation avec l'évolution de la condition des femmes au XXe
siècle. On peut voir dans ces nouvelles images des femmes une
« dérive » des pin-up. Mais les dessinateurs vont
aussi utiliser la symbolique à laquelle renvoie l'image des pin-up afin
de la critiquer et de faire une analyse acerbe de celle-ci. Le regard que
portent les dessinateurs contemporains de ces nouvelles pin-up est en rupture
par rapport à leurs homologues et constitue un discours novateur.
Pourtant d'autres dessinateurs continuent de perpétuer
le genre pin-up avec des représentations érotiques de femmes tout
en les adaptant aux nouvelles attentes du public. Ces
« nouvelles » pin-up sont beaucoup moins innocentes que
leurs lointaines cousines et proposent une invitation sexuelle plus directe.
II. Quelques pin-up encore dans la presse
masculine.
Malgré la présence de plus en plus importante
de photographies de plus en plus explicites de femmes dans la presse masculine
et la multiplication de ces titres, certains éditeurs continuent
à publier des dessins érotiques de femmes. De nombreux
dessinateurs, le plus souvent français, perpétuent le fantasme de
la femme inaccessible. Tout comme les pin-up, ces nouvelles figures
féminines sont idéalisées et irréelles. Elles
continuent aussi d'utiliser les accessoires de séductions propres aux
pin-up. Pourtant le graphisme a évolué ainsi que les attitudes et
les mises en scène. L'érotisme que dégagent ces pin-up
récentes est alors plus direct afin de répondre aux nouvelles
attentes du public masculin.
1. Aslan et le magazine Lui.
1.1 Le magazine Lui.
Parmi les nombreuses pin-up dessinées dans les
années soixante et soixante-dix, celles d'Aslan191(*) apparaissent dans un
magazine français Lui.
En 1960, la France a cessé d'être un moteur en
matière d'innovation dans l'édition érotique. Le pays qui
a définit l'érotisme des années 1890 aux années
trente ne retrouve jamais sa prééminence après la Seconde
Guerre Mondiale. Certes, on y voit refleurir des digests de la fin des
années quarante au milieu des années cinquante mais, à la
fin de cette décennie, les magazines suédois et danois, produits
en abondance, commencent à supplanter les produits nationaux192(*). Pour la première
fois, la France devient imitatrice plutôt qu'initiatrice,
épousant, comme les autres pays d'Europe, le grand format sur papier
glacé du Playboy américain. Ceci dit, on doit lui
reconnaître le mérite d'avoir produit le meilleur
succédané de Playboy avec le sophistiqué
Lui, lancé par Daniel Filipacchi en 1963.
Filipacchi, né le 12 janvier 1928, connaît de
nombreuses carrières, d'abord photographe de mode, puis producteur de
musique et éditeur de magazines musicaux en 1961. Pour son premier
magazine pour hommes, il reprend le format « vie moderne »
qu'il infuse d'un style, d'un humour et d'une touche de décadence
très « vieille Europe ». Jusque là, les
périodiques « vie moderne » pour hommes les plus lus
sont La Vie Parisienne, qui remonte aux années 1890, et
Paris Hollywood, datant de 1946. Efficace, plus cosmopolite,
Lui représente une rude concurrence pour ces revues parisiennes
traditionnelles qui perdent rapidement une grande part de marché.
Même s'il s'inspire largement de Playboy, Lui devient
un modèle pour la plupart des magazines masculins européens qui
vont suivre.
Vers 1970, il se vend proportionnellement mieux en France
que Playboy aux Etats-Unis193(*). Au cours des années qui suivent, il
entraîne la disparition de La Vie Parisienne et de Paris
Hollywood. Hugh Hefner, homme d'affaire avisé est
impressionné. En 1972, il conclut un accord avec Filipacchi afin de
franchiser le nom et le contenu de Lui pour le diffuser aux Etats-Unis
sous le titre Oui. Ce dernier fait quelques fervents adeptes mais
s'avère finalement trop « européen » pour la
plupart des mâles américains. En 1980, Oui est revendu
à un éditeur de titres érotiques de troisième
zone.
L'immense succès de Lui impose dans les
kiosques français la norme du magazine « vie
moderne » de 20 x 27 cm, pendant que des digests de plus en plus
explicites et bas de gamme se vendant sous le manteau, puis dans les sex-shops
fraîchement apparus en 1966 en France.
Daniel Filipacchi crée Lui dans la pure
lignée de Playboy comme nous le prouve l'éditorial du
premier numéro en novembre 1963 : « Lui, c'est
l'homme marié, le célibataire, l'intellectuel et l'homme
d'action. Lui, c'est des milliers d'hommes qui s'intéressent
aux femmes, à l'automobile, au cinéma, à la
littérature, à eux-mêmes et à beaucoup d'autres
choses. En lisant Lui vous saurez qui nous sommes et nous saurons qui
vous êtes ».
Même si le ton est légèrement moins
élitiste que le magazine Playboy, l'homme de Lui est
aussi un homme moderne et raffiné. On retrouve de nombreuses rubriques
communes à ces deux magazines: des rubriques littéraires
« Lu pour Lui » et une nouvelle, cinéma
« Vu pour Lui », culinaire
« Goûté pour Lui », musicale
« Entendu pour Lui » et bien sur un poster central
représentant chaque mois un modèle différent
« Souriez pour Lui ». Le modèle de la fille
du mois pose selon les règles de mise en scène des pin-up comme
nous l'explique Dita Von Teese (1972- ), fille du mois du numéro 20
d'août 1995 : « je donne vie aux clichés de pin-up
classique, tels qu'on peut les voir dans les motifs de tatouage ou sur les
calendriers publicitaires. Par exemple, on me voit prendre un bain dans un
verre de martini géant. Ou bien je fais la danse des plumes d'autruches,
cachée derrière d'immenses éventails vaporeux. Bref je
m'inspire des stéréotypes de la femme sexy. J'adore jouer
à la demoiselle en détresse qui se retrouve nue dans des
situations difficiles et qui roule de grands yeux effrayés tout en
remuant du popotin194(*) ». Dans le numéro 4 du mois de mars
1964, une nouvelle rubrique fait son apparition : « le courrier
des lecteurs ». Mais l'innovation de Lui dans la presse
française, est bel et bien de présenter chaque mois une
« fille que l'on épingle », comme le titre de cette
rubrique l'indique, dans la pure tradition d'un Esquire, afin
d'égaler Playboy et sa Varga Girl.
1.2 Les filles d'Aslan.
Alors que Playboy attend quatre ans avant de faire
appel au service de Vargas et renouer avec l'érotisme du dessin, Lui
dés son septième numéro, celui de juin 1964,
présente son nouveau collaborateur Aslan : « la pin-up,
née aux Etats-Unis pour soutenir le moral des troupes et
élevée avec tendresse dans le Pacifique par les Marines
américains tout au long du second conflit mondial, a survécu
à la paix...Vingt ans après l'épopée d'Iwo Jima, la
pin-up se porte parfaitement bien et cela, grâce à deux hommes qui
perpétuent la tradition de la femme à épingler. Antonio
Vargas pour les Américains et Gourdon Aslan sur le Vieux Continent.
Lui vous présente aujourd'hui les filles d'Aslan, père
tranquille du dessin, mais ardent recréateur de l'Eve idéale que
l'on peut plier et déplier, afficher et abandonner à son
gré. Fille de papier, la pin-up a pourtant un ennemi
affirmé : la fille de chair qui n'aime pas la voir entrer dans la
chambre des hommes, elle redoute son pouvoir de fascination. La pin-up, symbole
d'une époque troublée doit-elle être brûlée ou
adorée ? A vous de juger195(*) ».
Dans cette présentation, Lui décide de
mettre au même niveau les deux dessinateurs malgré leurs parcours
très différents : Vargas a déjà fait depuis
fort longtemps ses preuves dans le dessin de pin-up (depuis 1940, il
crée de nombreuses pin-up pour différents magazines
américains) et Aslan est un jeune inconnu dans le monde des pin-up mais
pas dans celui de l'illustration. Implicitement, Lui nous
présente ce dessinateur, Aslan, comme un jeune disciple suivant les
traces du grand maître des pin-up mais comme un disciple innovant, qui
égale son maître voire le supplante. Cet « ardent
recréateur de l'Eve idéale » doit alors tout mettre en
oeuvre pour répondre aux attentes du public masculin des années
soixante. Pour cela, il défriche le vieux concept de la pin-up pour
répondre aux goûts et aux demandes de ce nouveau public.
Les filles d'Aslan constituent une transition entre le dessin
et les playmates. Leurs hyper réalisme notamment avec la
représentation des organes génitaux et la pilosité
pubienne à partir des années quatre-vingts, les rapprochent de la
photographie. Cet artiste les définit comme pin-up et elles sont bel et
bien une vision idéalisée du corps féminin.
Néanmoins elles ne sont pas incluses dans une mise en scène
représentant le monde quotidien et sont beaucoup moins innocentes que
les autres pin-up. Elles ont une sexualité plus franche et plus
assumée, certaine de ses même pin-up sont
représentées en train de se masturber. Mais là aussi leurs
désirs ne comptent guère car elles nous regardent et effectuent
leurs gestes avant tout pour le spectateur. L'exhibitionnisme semble être
le credo des filles d'Aslan.
Chez Aslan, l'accent est mis sur les jambes, la poitrine, les
fesses selon la tradition des pin-up. Des bas, porte-jarretelles ornent leurs
jambes, les chaussures à talons les affinent. Les
décolletés sont plongeants, les seins ronds semblent, là
aussi, vouloir s'échapper des tee-shirt. Les jupes se soulèvent
sur des postérieurs arrondis. Mais Aslan sait que cela ne suffit pas. La
concurrence des photographies est difficile et chaque jour les filles du mois
se déshabillent un peu plus. L'érotisme léger des pin-up
dessinée des années quarante et cinquante n'arrive
peut-être plus à susciter suffisamment le fantasme et le
désir. C'est pourquoi l'accent est aussi mis, chez les filles d'Aslan,
sur le sexe. Les jambes des filles s'écartent et on devine le motif
fleuri d'une petite culotte. Les sous-vêtements se complexifient,
deviennent de plus en plus originaux : parure culotte soutien-gorge
très échancrés et reliés ensemble. Les culottes
minuscules sur les corps ne cachent plus grand-chose (Ill. 158, 159).
Les modèles apparaissent plus souvent nues.
A l'inverse Aslan s'inscrit dans la pure tradition des pin-up
en légendant ces dessins de manière humoristique. Ces
légendes doivent susciter l'amusement et renforcer l'érotisme des
dessins. Ainsi une pin-up, habillée juste d'une culotte peau de
bête apparaît, pour le numéro 26 de l'année 1966,
dans un décor de jungle comme le souligne la légende :
la jungle est aussi pavée de bonnes attentions (Ill. 165).
Je saute donc je suis pour la pin-up du numéro 37 de
l'année 1967 (Ill. 160), cette jeune fille sautant à la
corde, à la jupe relevée, nous dévoile ses bas et son
porte-jarretelles. Une pin-up assise en tailleur, pour le numéro 43 de
1967, nous offre une vue sur sa petite culotte mais aussi sur sa poitrine
grâce à un décolleté très plongeant ;
c'est la légende accompagnant ce dessin qui met alors l'accent sur ses
seins : pour jouer aux boules, il ne manque que le cochonnet (Ill.
161). Une autre, celle du numéro 37 de 1967, est uniquement
vêtue d'un déshabillé transparent, celui-ci se
soulève et dévoile ses fesses nues : le vent se
lève, il faut tenter de vivre (Ill. 162). La légende la
plus belle « attrape-mari » du siècle
accompagne la pin-up du numéro 41 de 1967 (Ill. 163), celle-ci
nous offre une vue imprenable sur sa poitrine. La pin-up du numéro 49 de
l'année 1968 est uniquement vêtue de ses bas comme le
précise la légende : dans la femme, il y a toujours un
haut et des bas (Ill. 164).
Les légendes s'inspirent aussi de slogans
publicitaires : une tigresse à la recherche d'un moteur
pour la pin-up du numéro 46 de l'année 1967 ou de phrases
culturelles : ne cachez pas ce sein que je voudrais voir pour la
pin-up du numéro 52 de 1968. Mais elles pratiquent aussi de mauvais jeux
de mots : l'enfer vaut l'endroit pour la pin-up du numéro
55 de 1968, de faux proverbes teintés de misogynie : le silence
est le plus bel ornement de la femme mais il est peu porté pour
celle du numéro 57 de la même année ou encore :
les femmes sont comme des spaghettis, plus on les chauffe plus elles
collent pour la pin-up du numéro 71 de l'année 1969. Enfin
ces commentaires peuvent être fortement grivois ou graveleux :
j'aurais aimé la photographier sous son meilleur angle,
hélas, elle est assise dessus pour la pin-up du numéro 76 de
l'année 1970. Ces légendes de manière
générale sont beaucoup moins spirituelles que celles que l'on
trouve sous les dessins de Gil Elvgren par exemple.
Les pin-up d'Aslan sont révélatrices de
l'évolution des figures féminines dessinées dans la presse
érotique masculine. Elles sont évocatrices de la dérive de
la pin-up classique. En effet, on assiste au passage d'un érotisme frais
à un érotisme plus appuyé, plus démonstratif.
D'aguicheuses, les pin-up deviennent racoleuses.
Aslan dessinera aussi dans les années 70 des pin-up
féministes aux visages sévères, coincées dans leur
corps. Pour lui, les féministes ne peuvent être que
rébarbatives comme si la prise de conscience de la liberté de
leur sexualité et de leurs propres désirs annule aux yeux d'Aslan
l'envie de désir et d'érotisme. Ces féministes ne peuvent
être que anti érotiques et anti sexuelles.
2. Les dessinateurs contemporains de pin-up.
2.1 Dominique Wetz.
Cet artiste, né dans les années soixante,
inscrit ses filles dans la tradition des pin-up, comme il le souligne en
introduction de sa monographie : « la femme a une longue
histoire picturale derrière elle. Le XXe siècle est l'ère
de la pin-up, la vraie, la fille piquante que l'on épingle. Faire valoir
publicitaire, prétexte illustratif pour vanter des spectacles
légers, son arrivée officielle dans la presse il y a environ un
siècle a ouvert à un fabuleux harem de demoiselles. De moins en
moins vêtues, de plus en plus aguicheuses, elles sont passées par
les chambrées des GI's, les vestiaires des sportifs et les dessous des
matelas boutonneux. Elles ont voyagé sur les fuselages des avions ou
dans les attachés-cases des hommes d'affaires. Elles ont
déchaîné passion, fureur et censure, faisant frissonner
quelques centaines milliers d'hommes et peut-être nourri l'imagination
d'un nombre non négligeable de femmes196(*) ».
Pour créer ses girls, Dominique Wetz s'est
inspiré des grands maîtres de l'art des pin-up : Aslan, Gil
Elvgren, Alberto Vargas : « avant tout gamin, je dessinais
surtout des paysages et des natures mortes. Mais de voir le travail de ces deux
artistes, Gil et Aslan, a vraiment été une
révélation pour moi et ce sont eux qui m'ont donné envie
de dessiner des femmes. J'aime également Vargas qui est très fort
en aquarelle et d'une manière générale tous les
dessinateurs de pin-up197(*) ». Dominique Wetz s'inscrit alors dans la
lignée des dessinateurs de pin-up. En choisissant de tels maîtres,
Gil Elvgren et Alberto Vargas étant aujourd'hui les artistes les plus
côtés, connus et reconnus dans le monde des pin-up et Aslan, le
dessinateur français travaillant pour Lui, Dominique Wetz
assure peut-être sa future renommée. En effet cet artiste n'est
pas issu comme la plupart des dessinateurs de pin-up du monde de l'art ou de
l'illustration. Plâtrier de métier, il ne dessine que pour
« s'amuser ». C'est sa femme qui le convainc d'envoyer ses
dessins au magazine Kiss. Il réalise alors la couverture de
cette revue et sa carrière est lancée.
Comme beaucoup de dessinateurs de pin-up, il travaille
principalement à l'huile, au pastel et au crayon. Toutes ses filles sont
dessinées d'après photo, il effectue le même patchwork pour
créer son corps féminin idéal : « je prends
ce que j'aime bien sur certaines images, je change les habits, les couleurs,
les lieux. Je cherche à donner à la femme la beauté
parfaite198(*) ». A l'inverse d'une majorité de
dessinateurs de pin-up, il ne travaille pas d'après un modèle
vivant : « à part pour les portraits, je n'ai jamais
travaillé d'après un modèle vivant. Il faudrait que je
trouve une fille suffisamment patiente199(*) ».
Malgré quelques modifications, les filles de Dominique
sont aussi des pin-up. Car quelques soient les variantes physiques
imposées par l'air du temps, la pin-up de cet artiste est restée
belle, ensorcelante et inaccessible, fidèle à son mythe plus star
que les stars. La seule modification notable qu'ait connue la pin-up se trouve
alors dans son comportement. De toujours, les pin-up dessinées ont
devancé l'évolution des moeurs, leurs consoeurs photographiques
se contentant peut-être de leur emboîter le pas. De chastes (mais
diablement affriolantes !) à leurs débuts, elles ont petit
à petit enlevé le haut puis le bas avant de tenir les promesses
qui nourrissent les espoirs masculins. Sur le papier glacé des
calendriers ou des magazines, elles ont délaissé les attitudes
amusantes pour se faire directement provocatrices. Finie la vierge
effarouchée par un coup de vent fripon. La pin-up d'aujourd'hui affiche
ouvertement son désir exhibitionniste notamment lorsqu'elle est
dessinée par Wetz.
Ces girls ne sont pas innocentes. Elles se masturbent en nous
regardant ou en dormant. Pourtant comme leurs aïeules, elles portent
talons et bas et souvent que cela. Leur sexe est régulièrement
visible. Elles ont, elles aussi, de longues chevelures flamboyantes. Certaines,
dans la tradition des Lolita, portent de petites socquettes blanches. D'autres,
selon un vieux fantasme, sont vêtues comme des soubrettes. Cependant Wetz
a abandonné le ton léger propre à la pin-up. Il
préfère : « que ses pin-up de papier soient plus
directes, plus vraies, aussi bien dans leurs attitudes que dans leurs
proportions, dans leurs tenues comme dans leur exhibition200(*) ».
Les pin-up de Wetz, tout comme les filles d'Aslan, sont hyper
réalistes. Elles se rapprochent de la photographie. Mais elles sont
aussi, en bonnes pin-up, une représentation idéalisée du
corps féminin. Elles n'ont pas de poils et parfois leur sexe est
épilé selon les dernières modes. La peau est soyeuse, elle
semble huilée. Les maquillages sont sophistiqués tout comme les
coiffures.
2.2 Jean-Yves Leclercq.
Après des études en aviation et suivi quelques
cours à l'académie de Verviers et à St Luc à
Liège en illustration de bande dessinée, Jean-Yves Leclercq,
citoyen belge, décide de se reconvertir dans le dessin de
créatures de rêve à l'âge de 32 ans. Il se met
à dessiner des pin-up pour lui, « et pour tous ceux et celles
qui les apprécient201(*) », en raison de son adoration pour
« l'esthétique du corps féminin202(*) ».
Pour lui, une pin-up est : « un dessin ou une
photo représentant une jeune fille susceptible de séduire celui
qui la regarde. La demoiselle occupe souvent une grande partie de l'image, est
représentée en pied, et a tendance à regarder son
spectateur. Ces codes ont été mis en place par Alberto Vargas
dans les années 20, bien que des artistes antérieurs avaient
commencé à travailler dans cette direction. Les pin-ups ont
évolué jusqu'à nos jours au gré des moeurs, de la
mode et des techniques picturales203(*) ». Cet artiste découvre les pin-up,
à l'âge de dix-sept ans dans un livre d'Olivia de Berardinis, et
il décide de suivre les traces de ses précurseurs et dessinateurs
favoris tel Alberto Vargas et Gil Elvgren : « Les pin-up de
Gil Elvrgen, bien que moins agressives sexuellement que celles d'aujourd'hui,
sont tellement adorables qu'on en tomberait à mon avis bien plus vite
amoureux que n'importe quelle autre. A côté d'un tel travail, je
suis obligé de rester très modeste au sujet de ce que je
fais204(*) ».
En effet, pour cet artiste, le phénomène pin-up est bel et bien
américain : « Le phénomène des pin-ups
vient de USA. Elles sont culturellement beaucoup plus importantes là-bas
que nulle part ailleurs, y compris en France. Il y a deux temps forts dans
l'histoire de la pin-up américaine : La Seconde Guerre Mondiale,
où elles accompagnent les GIs sur le front dans les magazines US, et les
années 50-60, lorsque des artistes comme Elvgren sont au sommet de leur
art et créent des images qui représentent un certain aspect du
rêve américain. Malgré le génie de dessinateurs
comme Aslan, la pin-up française ou de tout autre pays fait figure
d'imitation205(*) ».
Comme tout dessinateur réaliste, Jean-Yves Leclerq a
besoin d'un modèle pour atteindre un « niveau de
qualité suffisant206(*) ». Il commence par s'inspirer de
photographies trouvées dans la presse puis se met à dessiner des
pin-up d'après modèles : « je m'inspire toujours
de modèles pour mes dessins réalistes. Elles viennent poser pour
moi ou m'autorisent à utiliser des photos existantes. Ce sont souvent
des modèles professionnelles ; parfois des filles qui
décident enfin de réaliser ce qu'elles n'avaient pas encore
osé : se transformer en vamp le temps d'une séance
photo207(*) ».
Il arrive parfois que sa compagne pose pour lui. Chaque séance de pose
lui fournit matière à dessiner : « une jolie
modèle, deux spot bien placés et un Olympus C-2500 vous donne en
deux heures de pose de quoi dessiner pendant des mois ! Mes photos sont
très loin de ce que l'on pourrait qualifier de professionnelles mais
elles contiennent toutes les informations (proportions, attitudes et surtout
ombre et lumières) qui vont me permettre de réaliser des croquis
intéressants, qu'ils soient hyperréalistes ou
caricaturaux208(*) ». Puis il crayonne leurs courbes
affriolantes. Lorsqu'un croquis atteint un niveau de détails voulu, il
passe des heures à les mettre en couleur sur ordinateur. Les dessins
scannés sont ensuite modifiés grâce à une tablette
graphique wacon et l'outil aérographe de Photoshop. Tous les effets sont
obtenus de la même manière qu'avec un aérographe
réel, avec l'avantage de pouvoir créer et rappeler les calques
à tout moment, et de pouvoir tenter n'importe quelle expérience
effaçable en cas d'échec. Le personnage est dissociable du fond
pour qu'il soit intégrable n'importe où. La mise en page
éventuelle et les lettrages en vue de la réalisation d'une
affiche sont également réalisés à l'aide de
Photoshop6. Selon l'artiste, la réalisation d'une image prend en tout
une quarantaine d'heures de travail. Le fait de travailler sur ordinateur rend
ses dessins encore plus réalistes. L'ordinateur permet aussi de jouer
sur les textures : le velouté des peaux, la brillance du latex ou
du cuir (Ill. 166)...
Ces girls ont, comme leurs ancêtres, des talons
vertigineux, des bas et gants noirs et souvent un porte-jarretelles (Ill.
167). Comme leurs consoeurs de Wetz, elles portent aussi des dessous
arachnéens et parfois des robes moulantes en latex. Elles ont des
chevelures de lionnes ou des coiffures plus sophistiquées. Les yeux sont
maquillés de noir afin de souligner leur regard de braise. Leclercq a
bien compris que ces créatures sont là pour répondre aux
fantasmes masculins, c'est pourquoi il varie les scénarios et les
poses : « mes créatures correspondent à des types
de fantasmes différents : ça va de la pin-up classique
à la poupée sadomosachiste en passant par l'aventurière
tatouée ou l'institutrice sévère et BCBG209(*) ». Dans sa
production artistique, on trouve aussi bien des pin-up qui s'inscrivent dans
une certaine tradition classique de l'érotisme : infirmière
(Ill. 168), soubrette, nue sous un tablier de cuisine (Ill.
169), Lolita (Ill. 176), portant un uniforme (Ill. 170)
ou scène de saphisme (Ill. 172) que des pin-up plus
modernes puisque les « pin-up reflètent leur
époque, il est normal que les images actuelles soient plus directes
qu'il y a cinquante ans210(*) ». On trouve des pin-up
prisonnières (Ill. 173), attachées (Ill. 171),
se masturbant (Ill. 174, 175). Pour cette dernière
thématique, l'artiste souhaite ne pas aller trop loin car il :
« préfère l'esthétique du corps à celle du
sexe, même s'il m'arrive parfois de déborder211(*) ».
Même si l'artiste ne considère pas ces
créatures « comme des femmes de substitutions212(*) », pas plus qu'il
ne considère ces « jolies modèles comme des
femmes-objets213(*) », celles-ci sont néanmoins des
figures idéalisées du corps féminin comme les filles de
Wetz. L'artiste reconnaît volontiers que ses pin-up sont : « la
représentation de fantasmes masculins. Certaines femmes s'y
reconnaissent et les apprécient, mais elles ne peuvent pas être
qualifiée d'oeuvres féministes. Il y a un manque de
compréhention entre les féministes et les dessinateurs de
pin-ups, du au fait qu'une pin-up est une image très réductrice
de la femme. Pour éviter un trop long débat, je dirais que les
pin-up ne sont pas des femmes-objets. Ce sont des objets, qui n'ont pas
grand-chose à voir avec de vraies femmes214(*) ». Si Jean Yves
Leclercq devait illustrer un magazine féminin, il avoue :
« qu'il travaillerait dans un style très
différent215(*) ».
Grâce à la publication de ses oeuvres dans la
presse masculine (Playboy, Lui) et dans divers ouvrages
(Taschen, Ballistic Publishing), l'artiste a pu vivre deux ans de ses pin-up.
Aujourd'hui, il vit d'illustrations plus rapides à produire et donne
aussi des cours de retouche photographique.
2. 3 Une nouvelle vague de dessinateurs.
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le dessin
érotique se perpétue malgré la prédominence de la
photographie érotique. En effet, tout comme Dominque Wetz et Jean Yves
Leclercq, de très nombreux artistes proposent encore des figures
féminines sensuelles qu'ils nomment pin-up.
Certains de ces dessinateurs de pin-up, qu'ils soient
américains, italiens, espagnols, japonais ou français ont suivi
un parcours simple. Paul John Ballard (né en 1960) fréquente le
Highbury Grove School avant de s'inscrire au London College of Art. Olivia de
Berardinis (1948- ) suit des cours au New York School of Visual Art. Carlos
Diez (1966- ), quant à lui, préfère l'Université of
Fine Arts Ans School of Applied Arts et Jon Hul (1957- ) choisit la Valley High
School à Las Vegas. Drew Posada (1969- ) suit les cours de Phillip
Bradshaw à la High School à Seattle. D'autres artistes
multiplient les formations artistiques : Anthony Guerra (1970- ),
après avoir fréquenté Mayfield High School, puis American
College for the Applied Arts à Atlanta, termine ses études
à l'Art Institute de Houston. Hubert de Lartigue (1963- ) étudie
à l'Ecole Duperré puis à l'Ecole Estienne. Hajime Sorayama
(1947- ) fréquente l'université de Shikoku Gakuin puis la Japan's
Chuo Art School. Enfin Lorenzo Sperlonga (1969- ) suit de nombreux cours
d'illustrations, d'animations et de design à la Roberto Rossellini's
Institute à Rome, puis entre à la Valeri Visual Arts avant de
parfaire son apprentissage à la Lapis Graphic Design.
Mais une grande majorité de ces dessinateurs sont
autodidactes : Elizabeth Austin (1962- ), Michael Calandra (1962- ),
Carlos Cartagena (1960- ), Kevin Clark (1965- ), Paul Corfield (1970- ), Marcus
Gray (1971- ), Jennifer Janesko, Lorenzo Di Mauro (1954- ), Michael Mobius
(1968- ) et Ary Spoelstra (1956- ).
Tout comme leurs prédécesseurs, ces artistes ont
une trajectoire similaire. Beaucoup ont d'abord fait leurs classes dans le
monde de l'illustration, notamment pour la littérature enfantine ou pour
la publicité. Le monde du spectacle, les studios de cinéma ou des
films d'animations les ont très souvent employés. Certains ont
commencé par réaliser des peintures murales pour des hotels,
restaurants, clubs comme Paul John Ballard ; d'autres ont d'abord
réalisé des bandes dessinées, des comics tel Carlos Diez
ou des premières de couvertures d'ouvrages de science-fiction avant de
se touner vers les pin-up. La plupart sont aujourd'hui des illustrateurs
indépendants et subviennent à leurs besoins grâce à
leurs pin-up.
Ces pin-up apparaissent évidemment sur les mêmes
supports que leurs aïeules : cartes postales, posters, calendrier et
presse masculine comme Playboy, Penthouse, Maxim Magazine.
Olivia de Berardinis, Carlos Cartagena, Jennifer Janesko, Hajime Sorayama,
Lorenzo Sperlonga ont tous fourni de très nombreuses pin-up pour ces
magazines. La revue underground Heavy Metal se signale aussi par la
publication de pin-up de Carlos Diez, de Jessica Dougherty et de Lorenzo
Sperlonga.
A l'inverse des dessinateurs classiques de pin-up, ces
nouveaux artistes connaissent une renommée plus rapide. Leur
succès va grandissant et il est possible d'acheter leurs oeuvres
(lithographie, cartes postales, posters) sur internet. Un éditeur,
Robert Bane Publishing, s'est spécialisé depuis 1984, dans la
production de ces nouvelles pin-up. Certains artistes comme Hajime Soroyama
publient aussi de nombreuses monographies ou artbooks. De nombreuses
expositions aux Etats-Unis sont organisées, présentant leurs
travaux. Une galerie se distingue particulièrement : la Tamara Bane
Gallery à Los Angeles. Cette galerie a exposé les oeuvres de
Olivia de Berardinis (1987), Carlos Diez (2002), Drew Posada (1996), Hajime
Sorayama (1994), Lorenzo Sperlonga (2003).
Au niveau des techniques artistiques, il est à
remarquer la forte proportion de l'utilisation de l'aérographe notamment
chez Michael Calandra, Paul Corfield, Jennifer Janesko. D'autres
préfèrent les nouvelles technologies et travaillent grâce
à des logiciels informatiques comme Lorenzo Di Mauro ou Ary Spoelstra.
Néanmoins de très nombreux artistes, Paul John Ballard ou Hubert
de Lartigue, continuent à employer des outils plus traditionnels :
gouache, acrylique, huile ou crayon, aquarelle.
L'influence de pin-up classique dans ces nouvelles figures
féminines est grande et visible. Tout d'abord de très nombreux
dessinateurs contemporains s'inscrivent dans la lignée d'Alberto Vargas
(Elizabeth Austin, Carlos Cartegena, Carlos Diez, Hubert de Lartigue), de
George Petty (Carlos Cartegena, Hubert de Lartigue), de Gil Elvgren (Carlos
Cartagena), d'Aslan (Hubert de Lartigue) ou Alphonse Mucha (Marcus Gray). Il
arrive aussi que ces artistes contemporains s'amusent à dessiner des
pin-up classiques dans la tradition la plus pure (Ill. 177, 178, 179,
180) comme pour rendre hommage à leurs prédécesseurs
et à leurs oeuvres. Par exemple de très nombreuses pin-up
classiques sont mises en scène dans un verre à cocktail. On
retrouve ce même dispositif avec Elizabeth Austin (Ill. 185).
Certains artistes font même des clins d'oeil à
l'histoire de cette image (Ill. 181, 183). D'autres dessinateurs
soulignent l'origine américaine de leurs beautés (Ill. 182,
187). Parfois, tout comme chez leurs ancêtres, les jupes se
soulèvent pour dévoiler les dessous de ces nouvelles pin-up
(Ill. 186, 187). Plusieurs de ces pin-up contemporaines sont aussi
inspirées directement de figures mythiques comme Betty Page
(Ill. 188, 189, 190, 191) ou Marilyn Monroe (Ill. 192, 193,
194).
Ces nouvelles pin-up sont évidemment
présentées avec les accesoires usuels de séductions
(Ill. 195, 196, 207). On note néanmoins une prédominence
de la cuissarde à talon, en cuir ou latex, pour les pin-up des
années 2000 (Ill. 197, 198). La figure de la pin-up
guerrière apparaît de nombreuses fois (Ill. 199). Parfois
cette pin-up amazone est aussi une figure féminine fantastique notamment
lorsqu'elle est dessinée par Olivia de Berardinis. L'artiste s'inscrit
alors dans la lignée des représentations féminines de
Franck Frazetta. Le fantasme de la soubrette (Ill. 210, 211), de
l'infirmière (Ill. 200, 201), de la secrétaire (Ill.
203, 204), de l'institutrice (Ill. 209) ou de la Lolita (Ill.
208) sont encore les thèmes de nombreuses de ces
représentations féminines érotiques. On note aussi des
scènes de bain (Ill. 205, 206) ou de saphisme (Ill.
202). Enfin, de plus en plus de ces nouvelles pin-up sont dessinées
en train de se masturber (Ill. 210, 211).
A travers l'analyse plus approfondie de l'iconographie de ces
différents dessinateurs contemporains de pin-up, nous avons pu mettre en
valeur les permanences et les transformations entre les pin-up classiques et
les pin-up modernes. Le genre pin-up ne cesse de se modifier pour s'adapter aux
exigences et aux attentes du public. Même si ces dernières pin-up
s'éloignent fortement des premières pin-up, il est possible de
voir en filigrane que le « système » pin-up continue
de fonctionner et de faire de nouveaux adeptes, se déplaçant en
flirtant avec la ligne de la tolérance morale. A l'inverse d'autres
artistes vont se servir de ce « système » afin de le
dénoncer et de le critiquer. Ces artistes, grâce à leurs
oeuvres, poussent alors le spectateur à réfléchir sur la
production de représentations érotiques et sur les statuts
attribués aux femmes dans notre société.
III. La pin-up désarticulée par certains
artistes contemporains.
Le « système » des pin-up est un
système qui « marche », preuve en est la
pérennité de ces figures féminines et leur capacité
à s'adapter aux modes, goûts et attentes du public. De nos jours
on trouve encore des représentations féminines érotiques
que l'on peut rattacher à l'iconographie des pin-up. Ces
dernières semblent être inhérentes à l'histoire de
l'érotisme du XXe siècle. Pourtant ces images des femmes et les
valeurs qu'elles véhiculent dérangent aussi de nombreux artistes.
Ils vont alors se servir d'éléments caractérisant les
pin-up, les modifier, les exagérer, afin de dénoncer et de
critiquer l'image stéréotypée qu'est la pin-up. La pin-up
morcelée devient alors le symbole des luttes contre les structures
normalisées de l'érotisme et notamment la prégnance du
regard masculin dans l'art érotique, les représentations
traditionnelles de la sexualité, les exigences corporelles auxquelles
sont soumises les femmes et le cantonnement de celles-ci à des
rôles figés. Ces artistes prennent un à un les codes des
pin-up pour les étudier et les rattacher à des questionnements
modernes. Le corps féminin est toujours utilisé comme support
pour véhiculer des messages (opinions, dénonciations,
expérimentations) mais de façon moins consensuelle. Sont alors
repris de façon parodique, caricaturale ou hypertrophiée, les
particularités communes à l'art des pin-up à savoir :
les accessoires de séduction, l'érotisme innocent, le corps
féminin lisse et sain.
1. Les accessoires de séduction.
Les pin-up représentées la plupart du temps
avec bas, gants, jarretière ou porte-jarretelles, chaussures à
talons s'inscrivent dans une certaine tradition de l'art érotique. Ces
mêmes accessoires fascinent les artistes du XIXe siècle et ceux du
début du XXe siècle. Les dessinateurs contemporains de pin-up
comme Dominique Wetz et Jean Yves Leclercq utilisent également ces
accoutrements. Mais des artistes non spécialisés dans l'art des
pin-up vont aussi les faire apparaître dans leurs oeuvres. L'utilisation
de ces accessoires prend, alors, des sens différents : fascination,
symbolisme, dénonciation....
Ainsi, Tapiés (1923- ), dans un de ces tableaux,
Marron aux bas216(*), nous présente une vraie paire de bas en
nylon fixée sur un panneau couleur terre. Cet artiste, qui travaille
principalement sur les symboles et les signes, choisit ici d'exposer un des
symboles de la féminité et de la séduction. Les
interrogations posées par cette oeuvre semblent nombreuses : les
bas, seuls, exerce-t-il encore leurs pouvoir de fascination ? Sont-ils
encore support de fantasme, une fois sortis d'une mise en scène
érotique ? La femme sans ses bas est-elle encore
érotique ? Qu'a-t-elle fait avant, pendant et après avoir
enlevé ces bas ? Qui porte ces bas ?
Dans une lignée plus traditionnelle, des artistes
continuent d'utiliser ces accessoires pour créer des oeuvres
chargées d'érotisme. Dans cette pure tradition de la fin du XIXe
siècle, Gerhard Richter (1932- ), nous présente, dans
l'Etudiante217(*), une jeune femme nue juste vêtue de ses
bas noirs. John Kacere (1920-1999), dans nombreux de ses travaux,
représente les femmes, parées d'accessoires, dans des
atmosphères très sensuelles. Ces tableaux, hyper
réalistes, se rapprochent de la photographie par une maîtrise de
l'huile très proche de certains dessinateurs de pin-up comme Aslan ou
Wetz. L'accent est mis sur les zones corporelles féminines qui suscitent
le désir : les cuisses, les fesses. Avec Linda218(*), l'artiste nous
présente une femme vêtue d'un déshabillé de satin.
Ce déshabillé, remonté jusqu'aux hauts des cuisses, nous
offre une vue sur un petite culotte beige en dentelle, un porte-jarretelles
blanc et des bas de la même couleur. Ici l'artiste joue sur la
frontière, entre ce qui nous dévoile et ce que nous aimerions
qu'il nous dévoile. La femme s'efface puisque l'artiste ne
représente pas son visage. Elle n'est plus que son corps, corps
séducteur et érotique, concentré autour de sa culotte, ses
bas et son porte-jarretelles (Ill. 212, 213, 214). L'artiste utilise
le même dispositif dans Llena 82219(*). Un haut de dentelle est remonté sur les
hanches du modèle nous dévoilant sa culotte noire et son
porte-jarretelles assorti. Ici, la femme est représentée de dos,
nous n'apercevons pas son visage. Elle se résume alors à ces
accessoires de séduction. Les dimensions importantes de ces deux
tableaux soulignent l'importance accordée au corps séducteur
féminin.
William N. Copley (1919-1996) représente lui aussi une
femme réduite à ses accessoires de séduction dans son
tableau The Devil in Miss Jones220(*). Dans cette oeuvre, une femme dont la
tête n'est pas visible, est en train d'enlever sa jupe, nous
dévoilant sa culotte et son porte-jarretelles. A l'inverse des oeuvres
de Kacere, c'est le modèle qui se dénude, la femme reste active,
crée la situation érotique et se donne en spectacle. Le
spectateur est alors en position de voyeur.
D'autres artistes, comme Kacere, vont surdimensionner
certaines parties du corps féminins soit pour mettre en valeur leur
fascination ou une fascination culturelle pour ces parties du corps, soit pour
dénoncer la réduction des femmes à certaines parties de
son corps. Allen Jones (1937- ), avec Filles sur commandes III221(*), nous présente
une femme aux seins énormes, juste vêtue de gants et de bas noirs
et de chaussures à talons. Gottfried Helnwien (1948- ), quant à
lui, va plus loin avec son tableau Lulu222(*). Il représente une
femme géante dont les bas, la jarretière et le sexe sont
visibles. A côté d'elle, un homme nain. Déesse
érotique ? Ou peur de la femme réductrice,
castratrice ? Même peur peut-être pour Eric Stanton
(1926-1999). Dans une illustration pour FaceSitting effectuée
au cours des années soixante-dix, il réalise une photographie
d'une femme aux bas noirs portant un porte-jarretelles, un homme
étranglé, est dessiné entre ses jambes.
La femme parée d'accessoires érotiques fascine
encore ou fait peur comme nous venons de le voir. Mais durant les années
soixante, de nombreuses réactions vont s'opposer à la figure de
la femme accessoirisée. En 1968, la manifestation contre
l'élection de Miss America à Atlantic City inquiète les
conservateurs : en queue de cortège, les manifestantes
enlèvent divers accessoires vestimentaires symboliques - soutiens-gorge,
bas, gaines, chaussures à talons - en signe de protestation contre la
soumission des femmes aux canons habituels, étroits et contraignants, de
la beauté féminine. Elles jettent tous ces accessoires dans une
grande poubelle portant l'étiquette « Liberty » et y
mettent le feu. Cette manifestation semble aujourd'hui modérée,
mais, à l'époque, elle apparaît comme l'expression d'une
révolte effrayante, définitive. Dans les médias
populaires, les féministes deviennent « ces folles qui
brûlent leurs soutiens-gorge ». De cette appelation, on ne
tarde pas à dériver vers : « les féministes se
fichent de la beauté, elles veulent détruire la famille, ce sont
toutes des lesbiennes ». Ces déclarations montrent à
quel point le féminisme suscite l'angoisse dans la culture dominante. Le
but initial de la manifestation - montrer le rapport entre les contraintes
vestimentaires et l'oppression politique des femmes - est presque passé
au second plan. Cette oppression découle en grande partie du contenu
idéologique des images, en particulier celles concernant les images et
les rôles des femmes dont les sous-vêtements deviennent le symbole.
Les femmes refusent le moule dans lequel une partie de celles-ci ne se
reconnaissent pas ou ne veulent pas être réduites.
2. L'érotisme innocent.
2.1 La pudeur.
Dans les années soixante-dix, de nombreux artistes
dessinent encore quelques pin-up dans leurs oeuvres. Mais lorsqu'elles sont
représentées ce n'est plus de manière innocente. En effet,
ces artistes reprennent les pin-up en tant que symbole de la femme
érotique standardisée pour mieux parfois le déconstruire.
Ils choisissent généralement un élément du
« système » pin-up, le décline, le densifie,
l'exagère, le pousse à son extrême pour le
détruire.
Mel Ramos (1935- ), un des pionniers de cette
« déviance », fait poser son modèle selon la
tradition pin-up dans son tableau Beaver Shot223(*). Sur un fond en losange
orange, une jeune fille blonde, les bras croisés derrière la
tête, légèrement déhanchée, nous regarde et
sourit. Elle porte une robe courte à rayure. Mais l'artiste a
ajouté un cercle sur cette robe au niveau du sexe de la jeune fille. Sur
ce cercle apparaît la culotte de la jeune fille comme si nous avions
découpé le tissu de sa robe à cet endroit précis
afin de voir l'objet tant convoité. Avec ce dispositif, Mel Ramos,
utilise ce qu'est réellement une pin-up : une jeune fille saine,
souriante, fraîche dont nous espérons qu'une chose : pouvoir
apercevoir une zone de son corps ou sa lingerie. Il nous renvoie à notre
statut de voyeur en nous montrant dans sa mise en scène ce que nous
attendons tous et met en relief le processus de fantasme. Mel Ramos
réalise aussi de nombreuses pin-up, avec Richard Hamilton (1922- ),
notamment avec leur série Cosmetic Ladies.
Zoe Leonard (1961- ) dans son oeuvre Pin-up, s'amuse
à photographier ces modèles masculins dans les poses glamour des
pin-up des années cinquante. La première photographie de cette
série représente un homme posant nu sur un tissu rouge de satin
comme l'est Marilyn Monroe dans le premier poster central de Playboy (Ill.
215, 141). Ici, l'artiste souhaite nous faire réfléchir sur
ce que nomme art érotique et la prédominance du regard masculin
dans cet art. Mais à l'inverse de la photographie de Marilyn, cette
photographie Pin-up 1 ne connaît aucun succès224(*).
Linda Nochlin, dans les années soixante-dix,
mène une expérience similaire. A partir d'une photographie
érotique du XIXe siècle, représentant une femme nue aux
bas noirs tenant un plateau sur lequel sont disposées des pommes et les
seins du modèle, intitulée « Mangez des
pommes », elle propose de réaliser le tenant masculin de
celle-ci afin de mesurer les réactions. Elle fait poser un homme nu en
chaussette tenant un plateau sur lequel sont disposées des bananes et le
pénis du modèle. Elle intitule cette photographie :
« Mangez des bananes ». Ensuite elle montre ces deux photos
à ces étudiants, la première ne suscite aucune
réaction alors que la deuxième fait rire. Par ce
procédé Linda Nochlin met en valeur, tout comme Zoe Leonard, la
prédominance du regard masculin dans l'art érotique.
2.2 Le voyeur malgré lui.
Avec les pin-up classiques, le spectateur et consommateur est
en position de voyeur de manière accidentel. Mais le voyeur au fur et
à mesure de l'évolution du genre pin-up est mis en situation de
plus en plus active. De nombreux artistes vont travailler sur le voyeurisme
afin de le pousser à son extrême pour mieux démonter ces
structures. En effet, le voyeurisme semble indissociable de l'histoire de
l'érotisme et de la pornographie du XXe siècle.
Pour « peindre » ses portraits et tableaux
de groupes dans les trois dimensions de l'espace, Va |