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La maternité dans la création contemporaine, de la révolution sexuelle à nos jours


par Jennifer FEVRIER
UFR des Sciences Historiques, Université de Strasbourg - Master 2 Histoire de l'Art 2012
  

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B. De la question de la maternité au sein des mouvements féministes

Si certains affirment que la question de la maternité ne figurait pas au sein des luttes féministes des années soixante-dix, au profit d'une lutte des genres, il s'avère qu'elle fut alors implicite mais néanmoins omniprésente. Comme on a pu le constater dans la première partie traitant de l'historique des mouvements de lutte féminine, la première vague du féminisme fut

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explicitement maternaliste. La deuxième vague, des années 1970 en découla. Même si les revendications évoluèrent, l'idée de la maternité, pour l'exalter ou la nier, sera présente. En effet, la seconde vague féministe va interroger plus particulièrement la notion de genre et mettre en évidence la domination masculine. Mais cette domination masculine, que ce soit dans le domaine des arts comme en société, trouve son origine dans la réduction de la femme à sa fonction biologique de procréatrice. La question de la maternité est donc toujours sous-jacente des débats féministes, puisque à la base des revendications et des dénonciations, la liberté de disposer de son corps vise en premier lieu la maternité. Ce point de vue est renforcé par Yvonne Kniebeiler « l'émancipation ne peut se faire contre la maternité ni sans elle29 », et les Chimères d'ajouter dans l'introduction de leur ouvrage Maternité esclave, « la maternité, que nous la refusons, que nous nous y laissons entrainer, est au centre de la condition qui nous est faite30. »

Par ailleurs, un rapprochement s'opère entre domination masculine et maternité, notamment sous la plume de Margaret Mead. Cette dernière pensait qu'il fallait laisser la création aux hommes car ce serait leur seul moyen de pallier leur incapacité à l'enfantement, qu'elle désignait comme le plus fort pouvoir créateur. Mais le thème de la maternité ne peut donc s'effacer complètement du paysage des mouvements féministes.

1. Les artistes révélées par la maternité

A lire les biographies de certaines artistes, la maternité a été le point de départ à leur carrière artistique, du moins à ressentir cette envie de création. Pour certaines, révélation avérée et soutenue, pour d'autres, il ne s'agirait que d'un heureux hasard. Le point d'ancrage de la création au féminin à partir de cette période est l'expérience. C'est pour cela que, pour celles qui connaissent la maternité avant d'entreprendre une carrière artistique, ce thème va être abordé.

29Knibiehler Yvonne, La révolution maternelle : Femmes, maternité, citoyenneté depuis 1945, Perrin, Paris, 1997, p.13

30 Les Chimères, Maternité esclave, Union générale d'éditions, Paris, 1975

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C'est le cas de Myriam Bat-Yosef. Cette artiste revendique ce choc esthétique qui s'est produit lors de son expérience de la maternité. « Le ressenti de ces jours constitue les pavés de la route sur laquelle je crée jusqu'à aujourd'hui. Mon état de grossesse a pulsionné ma voie et mon genre31. »

Geneviève Claisse, elle aussi, avouera que la naissance de son fils en 1972 correspondra à un changement dans sa manière de créer et l'a amené à un tournant stylistique fort. Son travail voit alors les lignes s'ouvrir et se tendra vers un passage de la peinture à l'huile, souvent connoté trop masculin pour les artistes femmes, vers l'acrylique. Il en est de même pour Tania Mouraud32, qui commence à peindre après avoir mis au monde sa fille, et « représentais des accouchements, des sexes mâles ramollis33(É). » Il s'agissait de montrer que l'expérience de la maternité n'altérait en rien les capacités créatrices des artistes femmes. Bien au contraire, pour ces artistes, la maternité leur a permis de s'émanciper des influences des courants artistiques masculins.

Niki de Saint-Phalle est une des artistes pour qui la maternité est une réelle pierre angulaire au sein de sa carrière artistique. Elle devient mère pour la première fois à vingt ans et à la suite de sa maternité, elle s'inscrira en premier lieu à des cours d'art dramatique, avant de se tourner vers la peinture. Si c'est la maternité qui amènera Niki de Saint-Phalle sur le chemin de l'art, l'art, lui, assurera la réconciliation de l'artiste avec ses enfants. Alors qu'elle vit et travaille nichée dans le ventre de l'Impératrice de son jardin des tarots, elle reconnaitra l'aspect salvateur de sa démarche « Vingt ans plus tôt, j'avais quitté mes enfants pour me consacrer à mon art... ici, je vivais à l'intérieur d'une sculpture Mère que j'avais créée ! Ce fut pendant ces années...

31 Art-thérapie, n°6, mai 1983, p.293-299, cité dans Dumont, Fabienne, Femmes et art dans les années 70: "douze ans d'art contemporain" version plasticiennes : une face cachée de l'histoire de l'art, Paris, 1970-1982 ; sous la direction de Laurence Bertrand Dorléac, thèse, université de Picardie, Atelier national de reproduction des Thèses, Lille, 2006 (pagination non renseignée, microforme)

32 Elle détruira toutes ces oeuvres

33 Actuel, n°43, juin 1974, p.78-79 cité dans Dumont, Fabienne, Femmes et art dans les années 70: "douze ans d'art contemporain" version plasticiennes : une face cachée de l'histoire de l'art, Paris, 1970-1982 ; sous la direction de Laurence Bertrand Dorléac, thèse, université de Picardie, Atelier national de reproduction des Thèses, Lille, 2006 (pagination non renseignée, microforme)

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que je redevins plus proche de mes enfants34. » C'est également une grossesse, celle de son amie Clarice Rivers, qui inspirera à l'artiste l'idée des Nanas.

La maternité chez cette artiste, comme pour Louise Bourgeois, prédomine au sein de sa démarche artistique. Louise Bourgeois développe tout un univers autour de la naissance, la grossesse, du rapport entre la mère et ses enfants, comme avec son propre fils dans Reticent Child, où elle tente, par le biais de sa pratique artistique, de comprendre le caractère de son fils (figure 2). Les derniers travaux de Louise Bourgeois reprennent le thème de la maternité, par des aquarelles représentant des femmes enceintes35.

Figure 2 : Louise Bourgeois, Reticent Child, 2003, installation de 6 éléments en tissu
marbre, acier inoxydable et aluminium, collection de l'artiste

34Women artists, Femmes artistes du XXème siècle et du XIème siècle, Taschen, Köln, Uta Grosenick, 2001, p.474 35 Larratt-Smith, Philip, Louise Bourgeois, Prints: 27 August - 27 September 2009 catalogue publié à l'occasion de l'exposition "Louise Bourgeois Prints" à la Galleri Andersson/Sandström de Stockholm, 2009

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Enfin, l'artiste Mary Kelly fit de son expérience de la maternité un travail artistique de longue haleine. Dans Post-Partum Document, elle présenta des collages à partir de couches usagées, des vêtements de bébé, des dessins, mais également un texte accompagné de diagrammes lacaniens, de schémas et une analyse détaillée du « débat en cours sur la pertinence de la psychanalyse pour la théorie et la pratique du marxisme ». Ce travail qui court sur une période de cinq années, revient sur le rapport entre la mère et l'enfant, dans l'élaboration d'un dialogue passant par les couches au départ, pour aller vers le langage (figure 3).

Figure 3 : Mary Kelly, Post Partum Document, 1973-1979, Perpsex units, white card, plaster, cotton
fabric, 1 of the 8 units, 28 x 35.5 cm

2. Le féminisme essentialiste

A côté de celles qui ont eu pour point d'ancrage à leur pratique artistique la maternité, ou qui ont ressenti un bouleversement de leur pratique du fait de leur expérience de mère ou de future mère, il y a celles qui exaltent l'expérience de la maternité par le biais de leur pratique artistique. En effet, dans les années 1970, le mouvement féministe va se scinder en deux sur la question de la maternité. Il y a les féministes égalitaires, qui demandent les mêmes droits et considérations - sociales, politiques, culturelles et artistiques - que leurs homologues masculins

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et pour qui la seule solution sera celle du refus de l'expérience de la maternité. Et il y a les féministes de la différence, appelées aussi « essentialistes », qui revendiquent le droit à la maternité et veulent montrer que cette différence est une chance dont il faut tirer parti, artistiquement par exemple. Elisabeth Badinter parle de ce nouvel aspect du féminisme sous ces termes « un nouveau féminisme mettant en avant chaque aspect de l'expérience biologique des femmes était né. Il exaltait les règles, la grossesse et l'accouchement36. »

Cette tendance émergea au moment de la crise pétrolière, vers les années 1972-1973, lorsque nombre de femmes retrouvent le chemin de leur foyer plutôt que du travail. A cela s'ajouta la montée de l'écologisme, qui amorça ce qui est considéré par les féministes égalitaires, à un certain retour en arrière. La théorie naturaliste qui se développait en parallèle de l'écologisme prônait l'accouchement sans douleur et le recentrement de la femme sur elle-même lors de l'expérience de la grossesse.

Pour les artistes, c'était montrer que la maternité n'annihile pas la créativité, mais que cette expérience est souvent bénéfique dans une carrière, les artistes se recentrant le plus souvent sur elles-mêmes, allant vers de nouvelles phases créatives, s'éloignant des influences des courants artistiques préexistants. L'objectif était de montrer que la maternité n'empêchait pas la créativité, comme l'exprime Sylviane Agacinski « la maternité est un modèle de création sans être incompatible avec toutes les autres formes de créativité ou d'expression37. »

C'est le cas de Danièle Blanchelande qui, en 1975, réalise une série de dessins à l'encre de Chine lors de sa grossesse et de son accouchement. Elle écrit « dans ce cas précis d'une activité de peintre, la transcription graphique d'un vécu étroitement lié à la grossesse et à la maternité constitue un dépassement de l'expérience individuelle. L'image (É) s'adresse aux autres, et particulièrement aux femmes directement et biologiquement concernées [les images] se veulent une approche des désirs, des angoisses, des répulsions, des fantasmes des femmes à l'égard de

36Badinter, Elisabeth, Le conflit : La femme et la mère, Librairie générale française, Paris, 2011, p.87

37 Sylviane Agacinski, Le politique des sexes, cité dans Roux, Jean-Paul, Le sang : Mythes, symboles et réalités, collection Les nouvelles études historiques, Paris, Fayard, 1988, p.72

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la maternité. En ce sens, elles vont au-delà d'un intérêt exclusivement esthétique38. » C'est ce qu'elle représente dans sa série Grossesse et désirs, où l'on voit un enfant logé au coeur du corps maternel, où les corps s'emmêlent dans un faisceau de lignes créées à l'encre de chine. L'expérience de la maternité fut une telle source de création qu'elle exprimait son souhait d'être toujours enceinte.

3. Le féminisme égalitaire

Le féminisme qui se développa dès les années 1950 fut celui de l'égalitarisme. Ce mouvement se caractérise par un rejet des caractéristiques liées à la féminité, particulièrement la maternité. Ce refus de maternité, clamé notamment par Simone de Beauvoir dans son ouvrage de 1949 Le Deuxième Sexe, partait du constat que la domination masculine ne reposait non pas sur une base biologique, mais qu'il était le résultat d'un conditionnement culturel. Les Chimères, au sein de leur ouvrage, développèrent cette idée et prônèrent d'adopter « la seule attitude cohérente quand on a réellement pris conscience de ce que notre société a fait de la maternité est de la refuser39. » Cette position fut défendue par Judith Butler mais également Françoise Héritier. Pour la célèbre anthropologue française « les catégories de genre, les représentations de la personne sexuée, la répartition des tâches, telles que nous les connaissons dans les sociétés occidentales, ne sont pas des phénomènes à valeur universelle qui prendraient leur source dans une nature biologique commune, mais bien des constructions culturelles40 » puis d'ajouter que « le masculin et le féminin relèvent d'une construction mentale et sociale établie à partir de l'observation de données anatomico-psychologiques inévitables41. » Le refus de maternité préconisé par ces féministes n'indiquait pas qu'elles refusaient le fait d'avoir des enfants. Dans ce refus de maternité s'exprimait un rejet de la fonction maternelle prédéfinie par la société phallocrate, c'est-à-dire la maternité comme destin ou la maternité comme devoir. Ce que n'admettaient pas

38Cité dans Dumont, Fabienne, Femmes et art dans les années 70: "douze ans d'art contemporain" version plasticiennes : une face cachée de l'histoire de l'art, Paris, 1970-1982 ; sous la direction de Laurence Bertrand Dorléac, thèse, université de Picardie, Atelier national de reproduction des Thèses, Lille, 2006 (pagination non renseignée, microforme)

39 Les Chimères, Maternité esclave, Union générale d'éditions, Paris, 1975, p.16

40 Héritier, Françoise, Une pensée en mouvement, Odile Jacob, Paris, 2009, p.91

41 Op. Cit.. p.99

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les féministes égalitaires, c'est la prise en charge totale des enfants par les femmes, ce qui les entrainait inévitablement à renoncer à leur vie, comme l'exprime Eliette Abecassis « mon expérienceÉdepuis que j'ai un bébé, je n'ai plus de vie de couple, je ne dors plus, je ne me lave plus les cheveux, je ne lis plus, je ne vois plus d'amis. Je suis devenue mère, soit. Mais je ne savais pas qu'une mère n'était qu'une mère. J'ignorais qu'il fallait abdiquer tous les autres rôles, qu'il fallait renoncer à la sexualité, à la séduction, au travail, au sport, à son corps, à son esprit. J'ignorais qu'il fallait renoncer à la vie42[É]. » Ce refus de maternité et des caractères féminins en général entraina le rapprochement de cette branche du féminisme avec le mouvement lesbien, et amènera à la lecture dépréciative du mouvement en virilisant ses défenseurs.

Les artistes se définissant comme féministes égalitaires ne désiraient pas être définies en tant qu'artistes grâce à leur condition de femme-mère. Comme il est indiqué dans l'ouvrage d'Elisabeth Lebovici « de plus en plus d'artistes femmes (et non plus de femmes artistes) semblent s'affirmer comme artiste « tout court », hors de toute spécificité féminine, d'épouse ou de mère43. » Il était également hors de question pour ces artistes de renoncer à la création afin d'accomplir leur devoir de mère. Annette Messager fera le constat de cette injonction sociale de la maternité au sein de ses oeuvres telles que Tout sur mon enfant ou Les enfants aux yeux rayés (figure 4). Cet album-collection montre des photos de bébés découpées dans des magazines et dont l'artiste a gribouillé les yeux. Par ses collections et le découpage des images dans les magazines, elle fait référence aux petites manies féminines, mais cette certaine frivolité est rapidement rattrapée par le sentiment d'angoisse face à ces enfants aveuglés.

42 Abécassis, Eliette, Un heureux événement, Albin Michel, Paris, 2005, p.157

43 Lebocivi, Elisabeth, Femmes artistes/artistes femmes: de 1880 à nos jours, Hazan, Paris, 2007, p.239

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Figure 4 : Annette Messager, Album-Collection III: Les enfants aux yeux rayés, 1974, tirage argentique, annotation dactylographiée « Annette Messager Collectionneuse » au dos, 8 x 13,8 cm. Exposition: «Annette Messager Collectionneuse », Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, 1974

4. Contre le principe « Kinde, Küche, Kirche44 »

En France, les luttes pour la légalisation de la contraception et de l'avortement renforcèrent les mouvements en faveur de la libération des femmes. Aux Etats-Unis, les mouvements féministes s'attaquèrent plus directement à la question du genre et de la contestation de l'hégémonie masculine. Cela s'explique, entre autre, par le fait que la pilule était autorisée depuis 1960, le discours était donc dirigé moins directement sur la condition biologique de la femme de faire des enfants et la liberté de son corps, mais s'orienta vers la dénonciation de la fonction sociale de la femme confinée au foyer et à l'élevage des enfants. Bien que l'avortement fut encore

44 Traduit par « enfants, cuisine, Eglise », formule de Guillaume II mais assimilé au régime nazi, il énonce les valeurs traditionnelles dévolues aux femmes en Allemagne

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interdit en 1970, c'est la place des femmes au sein de la société qui fut décriée après des constats affligeant. Les maris avaient les pleins pouvoirs sur leurs femmes, possédant salaires et actifs de leurs épouses, n'en faisant plus que des mineurs ; les universités limitaient les femmes dans leurs cours... L'ouvrage de Betty Friedan regorge d'exemples montrant par exemple que la société américaine reléguait les femmes à l'isolement et à l'ennui de la condition de mère de banlieue « le seul désir des jeunes filles américaines était de se marier, avoir quatre enfants et vivre dans une gentille maison au milieu d'une agréable banlieue45.» L'auteur constate également que si les jeunes filles pouvaient accéder à l'instruction, et notamment aller à l'université, le but n'était pas de briguer de hautes fonctions mais de trouver un mari. Après la seconde guerre mondiale, les établissements secondaires et universitaires américains dispensaient des cours sur le mariage et la famille, afin d'apprendre à être une bonne mère et une bonne épouse. Etre intelligente n'était pas bien vu et même caricaturé, invoquant une diminution de la féminité voire même une frustration sexuelle46 du seul fait de son éducation « la femme paie ses connaissances intellectuelles par la perte de précieuses qualités féminines... Toutes les observations confirment que la femme intellectuelle est masculine ; sa pensée chaleureuse et intuitive a cédé la place à une réflexion froide et stérile47. »

« La famille conjugale est fondée sur l'esclavage domestique avoué ou voilé de la femme48 » affirmait Engels. C'est ce que retiennent les femmes au XXe siècle. La femme au foyer est un modèle répandu, surtout après la guerre et la période du baby-boom, car la pénurie de moyens de garde pour les enfants entrainait les mères qui travaillaient à rester à la maison, jusqu'à ce que l'école prenne le relais. L'univers de la maison, où se trouve cantonnée la femme, va être mis à mal par les féministes, et cela va se distinguer artistiquement parlant. Car il y a une indistinction qui se produit entre la fonction procréatrice des femmes et le fait d'élever ses enfants, de les éduquer. Au fil des recherches, le constat est sans appel. En effet, lorsqu'est abordé le thème de la maternité, il s'effectue également un glissement de la fonction biologique

45 Friedan, Betty, La femme mystifiée, Gonthier, Genève, 1964, p.9

46 Dans les années cinquante, le rapport Kinsey indiquait que le degré d'instruction entrainait des frustrations sexuelles. Selon ce rapport, l'orgasme était atteint à 100% par les femmes noires non instruites, 80% pour les femmes ayant suivi des cours dans le secondaire et seulement de 15% à 50% pour les femmes ayant franchi les études supérieures.

47Hélène Deutsch, « The Psychology of Women », pagination non renseignée, cité dans Friedan, Betty, La femme mystifiée, Gonthier, Genève, 1964, p.199

48Cité dans Les Chimères, Maternité esclave, Union générale d'éditions, Paris, 1975, p.13

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de procréation au rôle d'éducation des enfants, car le travail domestique prendrait son origine dans les soins à apporter aux enfants. Les tâches ménagères découlaient donc du statut de mère. D'ailleurs, le thème des tâches ménagères et de l'enfermement des femmes au sein de leur foyer était débattu au sein du Mouvement de Libération des Femmes.

Dans ce contexte, les artistes vont développer une démarche artistique afin de critiquer cet amalgame et réduction entre fonction biologique de procréation et fonction sociale d'éducation des enfants.

Annette Messager explique d'ailleurs que par sa pratique, notamment avec ses oeuvres comme Les enfants aux yeux rayés ou Le repos des pensionnaires, elle « voulait montrer au second degré ce que c'est d'être une femme, donc une mère, qui travaille dans la maison, élève ses enfants et, le plus souvent, fait, en plus, un boulot artisanal ou artistique49. » Il y a dans cette citation une accumulation : la fonction maternelle, qui apparait ici comme évidente ; le travail ménager ; le rôle d'éducatrice des enfants et en dernier lieu, une part de travail qu'elle appelle artisanal ou artistique, c'est-à-dire la couture, la peinture (figure 5).

49 Dallier, Aline, « Annette Messager : un langage de plasticienne », Cahier du Grif, n°13, octobre 1976, p.44-45, cité dans Dumont, Fabienne, Femmes et art dans les années 70: "douze ans d'art contemporain" version plasticiennes : une face cachée de l'histoire de l'art, Paris, 1970-1982 ; sous la direction de Laurence Bertrand Dorléac, thèse, université de Picardie, Atelier national de reproduction des Thèses, Lille, 2006, p.343

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Figure 5 : Annette Messager, Le Repos des pensionnaires (détail), 1971-1972, Plumes et laine, vitrine
154 x 94 cm, Collection Musée national d'art moderne, Centre Pompidou, Paris

L'idée que la femme qui reste à la maison est non-productive, voire qu'elle ne fait rien, est remise en cause par Françoise Dolto avec une petite phrase tirée de son émission sur France Inter « Lorsque l'enfant parait » et qui dit que « blanche-neige, c'est quelqu'un qui bosse du matin au soir50.» En effet, les contes appuient cet héritage de domination masculine, toutes tour à tour sauvées par des princes qui sont toujours charmants et qui les emportent vers un avenir meilleur, pour « avoir beaucoup d'enfants ». Cependant, ce que veut dire la pédopsychiatre, c'est que finalement, Blanche-neige, quand elle est chez les nains, reste certes à la maison mais pas à ne rien faire. Elle s'occupe du ménage, et fait tout au mieux pour le retour des nains.

Raymonde Arcier mêle également enfermement au domicile et enfants lorsqu'elle dit « si dans leurs murs qu'elles habillent et déshabillent comme elles le font avec leurs bébés, ces murs qui couvrent la solitude de femme, avec les cris des enfants qui couvrent leurs cris de mères51 [É].» Pour dénoncer la « tyrannie des devoirs maternels52 », ce qui pour cette artiste comme pour d'autres, empêche l'accession à la création, Raymonde Arcier fait une immense femme, s'étirant du sol au plafond, les bras écartés en croix (figure 6). A chaque bras, elle porte de lourds cabas remplis de courses, qui pendent jusqu'au sol. D'entre ses jambes, elle donne naissance à un bébé qui lui aussi est enfermé dans un filet de ménagère. Cette artiste dénonce dans cette oeuvre Au nom du père, en 1977, le stéréotype de la femme : la femme au foyer, consommatrice acharnée et mère. Par le fait de mettre le bébé dans un filet à provision, on peut y voir l'hypothèse d'une dénonciation d'un héritage de l'image du féminin : la petite-fille qui ne connait sa mère que sous ces aspects reproduira le même schéma, et le petit garçon cherchera une femme conforme à l'image de sa mère. Car à cette époque, la génération de filles de la

50Tiré du livre compilant ses interventions radiophonique, Dolto, Françoise, Lorsque l'enfant paraît, Collection Point, Edition du Seuil, Paris, 1977, p.430

51 Dallier, Aline, « Les travaux d'aiguilles », Cahier du Grif, n°12, juin 1976, p.49-54, cité dans Dumont, Fabienne, Femmes et art dans les années 70: "douze ans d'art contemporain" version plasticiennes : une face cachée de l'histoire de l'art, Paris, 1970-1982 ; sous la direction de Laurence Bertrand Dorléac, thèse, université de Picardie, Atelier national de reproduction des Thèses, Lille, 2006, p.340

52, Badinter, Elisabeth, Le conflit : La femme et la mère, Librairie générale française, Paris, 2011, p.146

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libération sexuelle en voulait à leurs mères qui se laissaient confiner dans un moule social qui les asservissait.

Figure 6 : Raymonde Arcier, Au nom du père, 1977

Pour certaines femmes, qui n'ont pas été élevées dans cette tradition domestique du conditionnement à certaines tâches, qui n'ont pas en quelque sorte été dressées au ménage, un choc se produit lorsqu'elles deviennent mère de famille et lorsque se révèle « l'accablante routine du quotidien53.» Car comme le souligne Elisabeth Badinter, « la future mère ne fantasme que sur l'amour et le bonheur. Elle ignore l'autre face de la maternité faite d'épuisement, de frustration, de solitude voire d'aliénation, avec son cortège de culpabilité54. » Mierle Laderman Ukeles explique qu'elle comprit qu'en devenant mère de petits enfants, elle n'allait plus avoir le temps pour créer. C'est à partir de ce moment qu'elle décide de poursuivre son travail de création, mais à partir de son quotidien, afin d'en dénoncer le caractère routinier et aliénant. Après la naissance de son premier enfant, elle écrit son Manifesto For Maintenance Art en 1969, où elle questionne particulièrement les systèmes binaires, et notamment le rapport entre art et vie. Elle dénonce également au sein de son ouvrage l'aberration du quotidien. Bobby Baker en fera de même. Ainsi dans ses performances, Drawing On a Mother's Experience, elle

53Knibiehler Yvonne, La révolution maternelle : Femmes, maternité, citoyenneté depuis 1945, Perrin, Paris, 1997, p.232

54 Badinter, Elisabeth, Le conflit : La femme et la mère, Librairie générale française, Paris, 2011, p.25

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utilise des produits issus de sa cuisine et entreprend une danse rituelle autour d'une feuille, rappelant le rituel de Jackson Pollock (figure 7). Ces performances lui sont inspirées de son quotidien, alors qu'elle arrête sa carrière artistique dans les années soixante-dix pendant une durée de huit ans, afin d'élever ses deux enfants. Enfin, la dénonciation de la servitude domestique transparait dans la performance vidéo Semiotics of the Kitchen de Martha Rosler (figure 8). En 1975, elle propose une chorégraphie quelque peu grotesque (elle mime un assassinat à l'aide d'une fourchette) en énumérant par ordre alphabétique les différents ustensiles de cuisine se trouvant autour d'elle. On remarque l'omniprésence de l'univers de la cuisine, que ce soit en rapport avec l'éducation des enfants ou, comme on va pouvoir le constater par la suite, lors des avortements55.

Figure 7: Bobby Baker, Drawing On a Mother's Experience

55 IVe partie

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Figure 8: Martha Rosler, Semiotics of the Kitchen, 1975, video, 7 minutes

Le projet Womenhouse fera de la maison et de l'univers domestique une véritable oeuvre. A l'origine de ce projet, Judy Chicago, qui fonda le premier « Feminist Art Program » à la California State University, qui était un cours réservé aux étudiantes et destiné à favoriser leur affirmation sociale, entre 1971 et 1973. C'est en 1972, avec Miriam Schapiro, et ses étudiantes du Feminist Art Program qu'elle développa le projet Womenhouse. Dans un immeuble désaffecté de Los Angeles, les artistes installaient dix-sept environnements illustrant les expériences des femmes dans le cadre familiale. Habituellement lieu d'aliénation domestique, les femmes de ces projets réinvestissaient la maison pour s'affirmer en tant qu'artiste.

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"Des chercheurs qui cherchent on en trouve, des chercheurs qui trouvent, on en cherche !"   Charles de Gaulle