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L'Europe à l'heure du grand saut : influences fédéralistes et Communauté politique européenne (1948-1954)


par Fabrice LANGROGNET
Ecole Normale Supérieure LSH - Master 1 Histoire
Traductions: Original: fr Source:

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FABRICE LANGROGNET

ENS-LSH

L'EUROPE

À L'HEURE DU GRAND SAUT

Influences fédéralistes et Communauté politique européenne (1948-1954)

MÉMOIRE DE MASTER 1

SOUS LA DIRECTION D'ÉRIC BUSSIÈRE

2005-2006

En frontispice :

Paul-Henri Spaak (à droite) et Jean Monnet à Strasbourg, le 10 août 1952.

Su le strade di Storia, fioriti

Sono allori ed ulivi giocondi Dell'Europa i Popoli uniti E fratelli il sole baciò,

Nei cantieri, nei campi, nei templi, Nel Lavoro -- bandite le guerre -- In più lingue su tutte le terre

D'una Patria il nome s'udrà

Pace alfine nell'Europa E concorde volontà ; Pace nuova nella Luce Di Giustizia e Libertà !

Pace nuova nella Luce

Di Giustizia e Libertà !

Pietro Tarchini, Hymne fédéraliste européen, mars 1951.

REMERCIEMENTS

En premier lieu, nous remercions bien sûr Éric Bussière, professeur

« européen » à l'université Paris-IV-Sorbonne, qui a accepté de diriger ce mémoire. Ensuite, Anne-Marie Sohn, responsable des Masters d'histoire contemporaine à l'École normale supérieure de lettres et sciences humaines ; qu'elle sache combien nous lui savons gré de nous avoir toujours facilité la tâche.

Nous aimerions également dire toute notre gratitude à ceux qui furent nos interlocuteurs sur les différents sites de recherche que nous avons eu l'occasion de fréquenter. Une mention spéciale, parmi eux, doit être adressée à M. François Danis, directeur de la Fondation Paul-Henri Spaak, qui fut sans doute le plus diligent dans l'assistance qu'il consentit à nous apporter.

Tout aussi précieux, l'accueil de la famille Salez, qui nous permit de faire étape

en Belgique. Citons enfin trois personnes primordiales ; grâce leur soit rendue du seul fait de s'être trouvées sur notre chemin : Simone Delattre et Guillaume Le Quintrec, pygmalions thaumaturges et grands maîtres de la discipline historique, et Agnès Mathieu, dont l'éventail des compétences n'en finira jamais de nous émerveiller.

Sommaire

Liste des sigles et des abréviations....................................................................6

Introduction ...................................................................................................7

Première partie

Les premiers printemps de l'Europe :

l'autorité politique en boutons (1948-1951) .................................................... 41

CHAPITRE 1

De La Haye à Strasbourg, l'éclosion d'une volonté ......................................... 43

CHAPITRE 2

L'Europe à l'entrée du virage communautaire.................................................. 63

CHAPITRE 3

Entre le Conseil de l'Europe et l'armée européenne,

les linéaments d'une union plus étroite............................................................ 71

Deuxième partie

Des bottes de sept lieues :

la matrice politique d'un fédéralisme réaliste (1952-1953) ............................... 89

CHAPITRE 1

Les fédéralistes sautent sur l'occasion............................................................. 91

CHAPITRE 2

Les travaux de l'Assemblée ad hoc ............................................................... 115

CHAPITRE 3

Les Six face à l'Assemblée ad hoc ................................................................ 147

Troisième partie

La décrépitude de la CPE :

quand les Six font machine arrière (1953-1954) ............................................ 159

CHAPITRE 1

Le projet de Statut et l'accueil qu'il rencontre................................................ 161

CHAPITRE 2

La CPE « au placard », ou la chronique d'une mort annoncée ........................ 185

Conclusion ................................................................................................. 209

Bibliographie................................................................................................ 225

LISTE DES SIGLES ET DES ABRÉVIATIONS

CECA Communauté européenne du charbon et de l'acier CECE Comité d'études pour la Constitution européenne CED Communauté européenne de défense

CIACE Comité d'initiative pour l'Assemblée constituante européenne CIMUE Comité international des mouvements pour l'unité européenne CPE Communauté politique européenne

ME Mouvement européen

MFE Movimento federalista europeo

MRP Mouvement républicain populaire

MSEUE Mouvement socialiste pour les États-Unis d'Europe

NEI Nouvelles Équipes internationales

OECE Organisation européenne de coopération économique

OTAN Organisation du traité de l'Atlantique Nord

RPF Rassemblement du peuple français

SFIO Section française de l'Internationale ouvrière

UEF Union européenne des fédéralistes UFF Union française des fédéralistes UPE Union parlementaire européenne

ACE Archives du Conseil de l'Europe (Strasbourg) ADB Archives diplomatiques belges (Bruxelles) ADF Archives diplomatiques françaises (Paris)

AHCE Archives historiques des Communautés européennes (Florence)

AFPHS Archives de la Fondation Paul-Henri Spaak (Bruxelles)

Introduction

« La seule chose vraiment belle dans l'existence, c'est la volonté et c'est la lutte.1 » Voilà ce qu'écrivait, au milieu des années 1910, un jeune Belge de dix-sept ans. Ce lycéen s'appelait Paul-Henri Spaak. Il était appelé à devenir, deux guerres et quelques décennies plus tard, l'un des pionniers de la construction européenne.

« Spaak », une syllabe incisive qui résonne comme l'un des grands noms de l'Europe contemporaine. À son évocation, des images et des mots refont surface, se rappelant en foule à notre souvenance. Conférence de Messine ; signature du traité

de Rome ; balbutiements de la Communauté économique européenne... Sans doute l'oeuvre de Spaak et de ses camarades, en ces instants mémorables, fut-elle importante. Il n'en reste pas moins que l'action européenne, chez cet homme d'État comme chez d'autres européens fervents, fut un combat de longue haleine, pas toujours payé de succès. Dans la lutte pour l'Europe unie, l'aventure de la Communauté politique européenne, au tournant des années 1950, est sans conteste une étape de premier ordre.

Il est pour le moins curieux que ce sujet, la Communauté politique européenne, n'ait pas, récemment, donné lieu à davantage de travaux. En ces temps où l'Union européenne, bon an mal an, tente de se doter d'une trame constitutionnelle, la volonté qui se fit jour au début des années 1950 de nantir l'Europe d'une structure politique semblait mériter une attention plus aiguë. Non qu'il faille, bien sûr, chercher dans

les déconvenues passées la leçon des errements actuels : on aurait tôt fait de montrer que les enjeux répondent à des logiques bien dissemblables, développées sur des fondements distincts. Non, en vérité, il s'agit plutôt de rebondir sur l'exaltation des débats contemporains, pour se projeter dans les premières joutes de la construction européenne2 .

Vaste et singulier processus, justement, que celui de « construction européenne ». Cette appellation commode et quelque peu fourre-tout traduit mal les

1 Cité par Michel DUMOULIN, Spaak, Bruxelles : Racine, 1999, p . 19.

2 Pour des réflexions comparatives, cf. notamment Daniele PASQUINUCCI, I progetti di Costituzione europea : dall'Assemblea « ad hoc » alla Dicchiarazione di Laeken, Milano : Unicopli, 2003 , ou encore Jürgen ELVERT, « Zur gegenwärtigen Verfassung der Europäischen

Union. Einige Überlegungen aus geschichtwissenschaftlicher Sicht » , Zentrum für Europäische

Integrationsforschung, Rheinische Friedrich-Wilhelms-Universität Bonn, Discussion Paper C148,

2005.

foucades capricieuses de l'avancement du « chantier ». On oublie parfois que l'Europe ne s'est pas faite en un jour. Incertitudes, louvoiements, tentatives avortées... la rançon initiale d'une entreprise ambitieuse, sans doute. Peut-être aussi

la valeur du projet européen requérait-elle que l'on en soignât davantage les préparatifs, au risque de se fourvoyer quelque temps. L'Europe, à ses débuts, n'est qu'une grande idée sans défense, confrontée à des réalités souvent impitoyables. Ce noble dessein doit faire face à toute une série de rigidités, techniques, politiques ou psychologiques. Les défis à relever sont considérables. Nombreux sont ceux qui aspirent, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, à l'Europe unie. Mais vrai,

il y a bien plus loin qu'on ne le croit du voyage de la lune à l'alunissage3 .

La première pierre de l'édifice est posée en mai 1949. Alors, des gravats de l'Europe d'après-guerre, émerge la première assemblée européenne, dans le cadre d'une nouvelle institution, le Conseil de l'Europe. La construction de l'Europe s'accélère en 1951-1952 avec l'avènement de deux Communautés spécialisées, qui réunissent six pays d'Europe occidentale. L'Allemagne de l'Ouest, la Belgique, la France, l'Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas intègrent la Communauté européenne du charbon et de l'acier, avant de s' accorder sur une Communauté européenne de défense, dont le traité est signé à Paris le 27 mai 1952. C'est dans ce contexte, simplifié ici à l'extrême, que se matérialise le projet consistant à établir une autorité politique supranationale, qui puisse à la fois assurer la légitimation des exécutifs communautaires et leur contrôle démocratique.

Qu'est-ce à dire, en 1950, qu'une autorité politique supranationale ? Même si

la « supranationalité » s'affiche pour certains « comme un signifiant sans réel signifié, un slogan que l'on manie à hauteur d'État »4 , il s'agit, dans l'esprit du temps, d'un processus d'intégration de certaines prérogatives politiques, via des transferts de souveraineté, depuis les États vers un niveau supérieur - européen, en l'occurrence - de décision commune. Cela revient à faire remonter la compétence décisionnelle, dans certaines matières, à l'étage européen. À cette nécessité politique qui devient palpable au tournant des années 1950, les mouvements européens, ces groupes d'influence avides d'unification européenne, ne sont pas étrangers. Pour une part, c'est certain, l'aubaine des circonstances vient opportunément combler un

3 La formule renvoie aux sarcasmes peu flatteurs dont le général de Gaulle gratifie les initiateurs de

la construction communautaire. « On a vu s'y employer des synarques qui rêvent d'un empire supranational, des politiques qui croient tout perdu si l'on ne cède à l'étranger, enfin cette sorte de gens qui sont toujours prêts à s'inscrire pour le voyage de la lune, en souhaitant secrètement que le départ soit différé. Tous voulaient être les prophètes de l'Europe », Charles de GAULLE,

Conférence de presse tenue à l'hôtel Continental, 7 avril 1954, in OEuvres complètes, Discours et

Messages, t. II : Dans l'attente (1946-1958), Plon, 1970, p . 287-288.

désir « européen » déjà ancien. Mais le mérite de ces mouvements, précisément, est d'opérer la culbute : pour la première fois, réalité politique et utopie européenne se rencontrent, s'entrechoquent, s'apprivoisent.

Il est regrettable que la chronique de la Communauté politique, pourtant très étoffée, passe dans la plupart des manuels pour de la roupie de sansonnet. Réparons

cet oubli, en rappelant d'emblée les grands moments de l'expérience. À la fin de

1952, l'« Assemblée ad hoc », cette Constituante qui ne dit pas son nom, élabore sous l'injonction des gouvernements nationaux un projet institutionnel, qui doit servir de préalable à la signature d'un traité constitutionnel à six. Il faut en effet, se disent les esprits avisés, donner une tête politique à ce corps étrange que représente l'armée européenne prévue par le traité sur la Communauté de Défense. En mars

1953, le projet de statut de la Communauté européenne est prêt. Cette première manche achevée par les parlementaires, la balle est renvoyée dans le camp des gouvernements nationaux. Mais bientôt, se sentant débordés par leur créature5 , les diplomaties s'effarouchent. Petit à petit, le projet se disperse, s'édulcore, se délite.

En 1953, déjà, sonne le glas ; en 1954, l'abandon définitif est consommé. La CED

entraîne la CPE dans sa chute.

On a beaucoup écrit, en France particulièrement, sur la Communauté européenne de défense. Pourtant, avec l'armée européenne, dans le fracas du « crime

du 30 août », c'est la Communauté politique qu'on achève en silence. De longues années d'efforts semblent s'évanouir sur cette estocade feutrée dont personne, ou presque, ne prend la peine de se faire l'écho. Double meurtre, « échec double »6 : rendons justice à ceux qui ont aperçu la deuxième dimension de la défaite. De la défaite ? N'est-ce pas plutôt, pour l'Europe unie, une victoire différée ? La question reste ouverte, tant il est vrai que l'Europe de Messine et de Rome a pu, quelque temps plus tard, rebondir sur les frustrations nourries dans l'amertume des

premières désillusions7 .

4 François de SAINT-OUEN, in Denis de ROUGEMONT (dir.), Dictionnaire international du

fédéralisme, Bruxelles : Bruylant, 1994, p . 154.

5 Le mot n'est pas usurpé, à en croire le général de Gaulle. N'est-ce pas tuer l'Europe, demande-t-il

à la fin de 1953, « que de fabriquer, à grand renfort d'interventions américaines, ce monstre

artificiel, ce robot, ce Frankenstein , que, pour tromper le monde, on appelle la Communauté ? », Charles de GAULLE, Conférence de presse tenue à l'hôtel Continental, 12 novembre 1953, in Discours et Messages, t. II, Dans l'attente (1946-1958), op. cit., p . 274.

6 Christophe RÉVEILLARD, Les premières tentatives de construction d'une Europe fédérale. Des projets de la Résistance au traité de C.E.D. (1940-1954), F. -X. de Guibert, 2001, p . 395 .

7 « EPC was shelved but the issues it had raised were not to go away », rappelle Rita CARDOZO,

« The Project for a Political Community (1952-1954) » , in Roy PRYCE (ed.), The Dynamics of

European Union , op. cit., p . 73 . Très récemment, certains auteurs ont avancé que l'échec de la CED et de la CPE ne marquait même pas l'abandon de l'unification étroite au profit de solutions confédérales. À partir du milieu des années 1950, la centralisation se poursuit simplement par un

biais différent, celui du rapprochement juridique accompli essentiellement par la Cour de Justice des

Franchir le pas

Dès l'abord, le projet d'union politique se présente comme un grand saut8 . L'Europe est au bord d'une véritable révolution. Prise entre des vents contraires qui tantôt l'y poussent, tantôt l'en éloignent, elle est près de se lancer dans l'inconnu fédéral. En somme, le vieux continent semble n'avoir jamais été aussi proche de son mythe éponyme : Europe est près de succomber aux charmes du taureau fédéraliste... L'histoire de la CPE, c'est l'histoire de cette suspension, de cet éphémère branlement où, dans l'angoisse du dénouement, partisans et réfractaires retiennent également leur souffle.

Bien sûr, les plus téléologues ont pu dire qu'une polarisation irrépressible9 de l'unité s'affrontait à l'inertie des institutions nationales. Comme si l'Europe avait eu

un destin, et comme si ce destin devait nécessairement aboutir à l'unification du continent. Les tensions à l'oeuvre, à vrai dire, semblent autrement plus complexes. Les États n'en sont peut-être pas uniquement la force castratrice, Moloch d'un autre âge que se plaisent à blasonner les fédéralistes. Pourvu que l'atteinte à leur souveraineté demeure dans les limites du raisonnable - limites mouvantes, ô combien -, il appert que les dirigeants politiques prennent très tôt conscience d'un certain avantage, en lâchant du lest, à borner la souveraineté nationale pour mieux l'affermir10 . Les administrations en place ont trop souvent bon dos ; peut-être convient-il, en la resituant dans sa complexité, de réhabiliter une action qui ne paraît rien moins qu'univoque.

À bien y regarder, le franchissement du pas fédéral de l'Europe procède à la fin des années 1940 d'un double mouvement. D'un côté, la formation de l'objectif fédéral, qui va en se précisant ; son adaptation aux réalités changeantes du moment,

de l'autre. L'évolution de cette superposition historique, des degrés fluctuants de concordance entre le domaine du politique et les différents espaces d'expression qui

lui sont afférents, voilà ce qu'il convient d'apprécier à sa plus juste mesure.

Communautés. Cf. Jean-Michel JOSSELIN, Alain MARCIANO, « Historical insights into the

centralisation of the European federalism » , 2006 Annual meeting of the European Public Choice

Society, Turku, Finland, 20-23 April 2006.

8 « [...] nous, nous voulions tout de suite faire le grand saut », Édouard BONNEFOUS, La construction de l'Europe par l'un de ses initiateurs, Propos recueillis par Pascal Binczak, PUF,

2002, p . 21. Nous avons repris la formule dans le titre de cette étude, tant l'image nous a semblé pertinente. L'idée de « saut » se retrouve sous la plume de nombreux témoins. Henri Brugmans parle pour la naissance de l'oeuvre communautaire de « saut dans l'inconnu » , in L'idée

européenne, 1918-1965, Bruges : De Tempel, Tempelhof, 1965, p . 133.

9 Mario ALBERTINI, in Andrea BOSCO, The History of Federalism since 1945, vol. II, London : Lothian Foundation Press, 1992, p . 7-8.

10 Paul MAGNETTE, L'Europe, l'État et la démocratie - Le Souverain apprivoisé, Bruxelles : Éd. Complexe, 2000, p . 20 sq .

Sur un entrelacs tourmenté d'orbites intellectuelles, diversement rapprochées des centres de décision, gravitent des hommes, des idées, des phrases. Partis, syndicats, médias ne sont, curieusement, pas vraiment de l'aventure, ou bien sur les ellipses les plus lointaines. L'essentiel de l'incidence sur le projet se partage entre

les cercles européistes et les salons feutrés des administrations nationales. Loin de nous la volonté de surestimer le rôle des groupes de pression, ou mieux dit « de promotion11 ». Nous nous garderons, comme d'autres avant nous, de croire naïvement que le pouvoir en dernier ressort soit affaire de partage. Néanmoins, dans

la décennie de tous les possibles, les instances de décision sont plus que jamais à la merci des idées nouvelles, idées que véhiculent les mouvements européens.

Fédéralistes, para-fédéralistes12 ou simplement européistes, des hommes comme Spaak, Dehousse ou Spinelli font l'interface. Quand les stratégies fédéralistes s'infiltrent dans les couloirs ministériels, quelques éminences grises opèrent cette subtile percolation. Sur l'avant-scène européenne des années 1948-

1954, une poignée d'acteurs - sorte d'élites propulsives13 - tiennent en effet les

premiers rôles. La construction européenne n'est-elle pas, à vrai dire, « un phénomène qui concerne les élites, guidé presque exclusivement par un cercle de personnalités illuminées14 » ? Certes, une erreur serait de croire leur nombre trop faible : on ne saurait se cantonner aux noms trop rares que la mémoire collective a retenus. Mais relativement à d'autres projets politiques, pour lesquels les opinions publiques ont pesé sur les décisions, celui de la CPE n'est à proprement parler le fait que de quelques funambules15 .

Pendant des années, « des plans avaient succédé aux plans », mais « aucun homme responsable » ne s'en était véritablement fait le défenseur, dira Paul-Henri Spaak16 . Cette fois, c'est chose faite : du destin de l'autorité politique, on ne peut raisonnablement détacher les figures qui l'ont façonnée, orientée, nourrie. Odyssées

11 Alain (Ilan) GREILSAMMER, Les mouvements fédéralistes en France de 1945 à 1974, Presses

d'Europe, 1975, p. 28.

12 Ibid ., p . 75 .

13 Roy PRYCE, Wolfgang WESSELS, « The search for an ever closer union : a framework for analysis », in Roy PRYCE (ed.), The Dynamics of European Union, London : Rowe, 1987,

p. 16. Ces deux auteurs distinguent les « propulsive elites » des « supportive elites » . Tandis que les premières sont formées d'une très petit nombre de personnes, qui sont à l'origine et à la

conduite des initiatives politiques pour l'Europe unie, les secondes renvoient aux individus et aux mouvements qui soutiennent les idées une fois qu'elles sont émises, fournissent des réseaux pour leur dissémination , et des mécanismes de mobilisation des gouvernements, des partis, des milieux parlementaires et des médias.

14 Daniele PASQUINUCCI, op. cit., p . 7 .

15 Le mot est celui du général de Gaulle, Discours prononcé à Paris, 11 novembre 1952, in

Discours et Messages, t. II, Dans l'attente (1946-1958), op. cit., p . 232.

16 Paul-Henri SPAAK, Combats inachevés, t. II, De l'espoir aux déceptions, Fayard, 1969, p . 20 .

individuelles pour s'abstraire des Iliades collectives... Ceux que la passion étiologique a peut-être pompeusement nommés « pères fondateurs », ceux-là sont

les premiers héros d'une histoire qui, jusqu'à nos jours, est avant tout une histoire d'influences17 .

Influences à l'alambic

L'autorité politique est en quelque sorte ce bébé fédéraliste qui, avant même d'avoir été porté sur les fonts baptismaux, est vidé avec l'eau du bain de la CED. Évanescent, presque ectoplasmique, le projet fantôme de la CPE n'est que le corollaire institutionnel du traité sur l'armée européenne. Passant bredi-breda de mains en mains, c'est comme s'il perdait à chaque fois un peu plus de sa substance. Résistants, fédéralistes, délégués au Conseil de l'Europe, membres de l'Assemblée

ad hoc, gouvernants, fonctionnaires nationaux ; tous en sont un jour ou l'autre les dépositaires, tous sous une forme différente. Le point nodal du processus réside dans cette transformation, dans ces mutations successives d'un projet qui se révèle, dès son origine, hautement protéiforme. Brusquement, le champ du politique est investi par un dessein idéel, presque idéal : faire l'Europe, la paix, la prospérité. Des décideurs d'envergure s'emparent du projet d'Europe unie. À partir de 1950, les sourciers précurseurs sont relégués à l'arrière comme de vulgaires songe-creux. Les intellectuels participent toujours à l'élan commun « de générosité et d'intelligence18 », mais ils quittent le front de l'engagement européen aux hommes d'action19 . Penseurs de la paix perpétuelle, les premiers se dessaisissent de l'utopie européenne dès lors que le réalisme des seconds impose, au moins pour un temps, d'oblitérer les vieux fantasmes universalistes.

Plus matériels, sans doute, les nouveaux protagonistes croient en la possibilité

de créer des « solidarités réelles ». Activistes européens, militants fédéralistes, personnalités politiques, hommes d'affaires, parfois même tout cela à la fois, leur dénominateur commun est cette même préoccupation d'efficacité, cette soif de résultats concrets. « Rien n'est possible sans les hommes, rien n'est durable sans

17 « Il est difficile, concluait Bertrand Vayssière dans un article récent, de juger de l'impact des

fédéralistes dans la mise en place des premières institutions européennes, du fait même qu'ils ne

sont pas les seuls à se battre pour elles. On peut tout de même remarquer un élargissement de leur

sphère d'influence. » Bertrand VAYSSIÈRE, « Du Plan Schuman à la Communauté politique européenne : quand l'Europe s'annonçait fédéraliste (1950-1953). L'histoire d'un malentendu », Politique européenne, n° 15, hiver 2005, p . 191 .

18 ACKERMANN Bruno, « L'aventure européenne, une quête sans fin » , in Andrée BACHOUD, Josefina CUESTA, Michel TREBITSCH (dir.), Les Intellectuels et l'Europe, de 1945 à nos jours,

Publications universitaires Denis Diderot, 2000, p . 57 .

19 Robert FRANK « Raymond Aron, Edgar Morin et les autres : le combat intellectuel pour l'Europe est-il possible après 1950 ? », id., p . 77-89

les institutions », répète Jean Monnet20 . Qui le corsetant, qui l'élargissant, ceux qui font le sacrifice du pragmatisme parviennent ainsi à orienter le cours tumultueux des événements. En ce temps-là, point de salut sinon cette praxis constructive. La philosophie politique de l'Europe n'est plus directement partie prenante ; dans les débats, elle est au mieux vulgarisée, au pire dévoyée.

Des enjeux multiples

Pour juger de ces défis si singuliers, constamment placés sous le signe de l'étrangeté, du « sui generis », c'est bien dans le rapport polymorphe entre le projet positif de CPE et l'ensemble de ce qui l'entoure, le modèle, le conditionne, que demeurent les pièces à conviction. Dans l'évaluation des stratégies mises en oeuvre,

il faut tenir compte non seulement de leurs objectifs, de leur contenu et de leurs méthodes, mais aussi et surtout des acteurs qui les promeuvent et de l'environnement dans lequel les initiatives sont lancées21 .

Injustement confiné aux oubliettes de quelques sentences lapidaires, le projet d'autorité politique européenne s'inscrit dans une partie très vaste, irréductible à son seul épilogue. Partie qui met en jeu non seulement un ensemble de circonstances particulières, réelles ou perçues, mais aussi le temps plus long d'une aspiration séculaire d'unir le désuni, de forcer les fermoirs des contradictions européennes, en somme de transformer le plomb en or : vouloir faire l'histoire de la Communauté politique, cela revient en effet à pénétrer dans la dialectique tortueuse d'une savante alchimie. Quelque chose s'agrège, se forme, se déforme même, avant de se décomposer, pour revenir quasiment au statu quo ante. Pourquoi et comment, entre

1948 et 1954, se déploie cette subtile coalescence ? Voilà bien la question qui doit nous occuper.

Dès lors, il convient de s'interroger sur les relations qu'entretiennent les idées,

les représentations, les textes signés, avec les instances de décision ou d'influence qui en régissent l'existence. Mettons-nous en devoir de comprendre comment ce projet mûrit, quelles options idéologiques, quels choix politiques il cristallise. Avec

la chronologie politique du tournant du siècle comme étalon, apprécions la distance

qui sépare alors l'Europe de la fédération. Cet espace s'amenuise d'abord, pour se creuser ensuite. À quoi, à qui la responsabilité ?

20 Jean MONNET, Mémoires, Fayard, 1976, p. 360 .

21 Cf. Roy PRYCE, Wolfgang WESSELS, op . cit., p . 3 .

La recherche est affaire de choix ; l'un des nôtres consiste à nous attarder sur deux réseaux de déterminants. D'abord, sur un triptyque cardinal, constitué des individus « chercheurs d'aventure22 », des stratégies d'influences, et de leurs aboutissants concrets. Trois éléments qui forment un premier ensemble, lequel, à son tour, en recoupe un autre, à trois branches lui aussi. Ce second écheveau est celui des gouvernements, des chercheurs d'aventure (ou élites propulsives) et des mouvements européens. Il va de soi que ces derniers ensembles ne sont pas homogènes. Mal avisé qui prétendrait que les gouvernements ne forment qu'une instance unique, épargnée par toute divergence de vues sur l'Europe. De même pour

les mouvements européens, qui passent presque autant de temps à s'entre-déchirer sur des questions doctrinales qu'à se battre pour l'Europe. Mais le système de relations entre ces trois groupes23 nous semble constituer, en revanche, une constante de notre période.

Dans le schéma qui suit, qui n'a d'autre prétention que de clarifier notre pensée, on lira les flèches comme indiquant le sens d'une influence, d'un impact. Les pointillés marquent quant à eux une interdépendance moins palpable, plus indirecte. Bien sûr, on pourrait nous objecter qu'on ne mêle pas ensemble ce qui n'est pas de même nature, comme des stratégies d'influences et des groupes politiques. Le mérite de cette représentation réside sans doute moins dans sa rigueur épistémologique que dans sa simplicité didactique. On y retrouve l'idée séduisante d'un polygone des forces24 , qui fait apparaître un mouvement constant d'interaction entre des personnes, des groupes et des idées.

22 C'est le mot, resté fameux, qu'employa Georges Bidault le 9 mars 1953 en recevant le projet de

Statut de la Communauté européenne des mains de Paul-Henri Spaak (cf. infra , troisième partie).

23 Ces trois groupes, évidemment, ne sont pas étanches, ils s'interpénètrent. De Gasperi, Adenauer

ou Beyen ne sont-ils pas, le moment venu, des forces propulsives du fédéralisme ? Spinelli, est-il

un leader fédéraliste, ou le conseiller officieux du gouvernement italien ? Et que dire de Spaak, qui

ne cesse de passer des instances non officielles aux plus hautes charges publiques, qu'elles soient belges ou européennes... Non, en vérité, ces trois groupes ne sont séparés ici que par souci de lisibilité.

24 Cf. notamment à ce sujet Jean MEYNAUD, Dusan SIDJANSKI, Les Groupes de pression dans

la Communauté européenne, Montréal : Université de Montréal, 1969, p. 451-457.

Contestable, notre biais d'analyse l'est sans doute. Parviendrait-il, toutefois, à

rendre raison d'événements injustement méconnus en les replaçant dans un halo contextuel fidèle, rétif aux lieux communs, qu'il permettrait déjà de poursuivre en confiance l'instruction approfondie du dossier.

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