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Envoyé
spécial :
une approche de l'environnement
à la télévision
française.
(1989-2000)
Université Paris 1 Panthéon Sorbonne
Master 2 Histoire et Audiovisuel
Yannick Sellier
Sous la direction de Marie-Françoise Lévy
Juin 2007
Aux générations futures

Fred, extrait de Le Petit Cirque, Paris, Dargaud
Editeur, 2000, [1ère éd. 1973] p. 57
Sommaire
6 Introduction
16 Première partie - Le retour de l'écologie
(1989-1992).
17 Chapitre 1 - La mise en place d'Envoyé
spécial
41 Chapitre 2 - L'affirmation de l'écologie
comme thème d'Envoyé spécial.
65 Deuxième partie - Une redéfinition des
priorités de l'écologie
au sein d'Envoyé spécial
(1992-1997).
66 Chapitre 3 - Vers une conception plus
tempérée
de l'écologie ? (1993-1996).
84 Chapitre 4 - L'environnement devient un enjeu
de santé publique (1995-1997).
102 Troisième partie - Le temps des bilans
(1997-2000).
103 Chapitre 5 - Envoyé spécial,
moteur ou accompagnateur
des politiques publiques ?
127 Chapitre 6 - L'évaluation des moyens employés
et des mécanismes de décision (1998-2000).
142 Conclusion
148 Table des matières.
152 Annexes.
Introduction
En 2007, tout le monde est d'accord, même si les
modalités diffèrent en fonction des partis, l'environnement est
une priorité politique. Les trois principaux candidats des
élections présidentielles, lui consacrent un paragraphe entier
dans leur programme. François Bayrou l'intitule
« Ecologie : déclarer l'urgence » ;
Ségolène Royal veut être la « Présidente
de l'excellence environnementale » ; Nicolas Sarkozy souhaite
« Répondre à l'urgence du développement
durable ». Nicolas Sarkozy et François Bayrou veulent mettre
en place un grand ministère, dans leur gouvernement, qui permette de
prendre en compte l'environnement dans toute décision, nationale et
internationale. Tous les trois souhaitent créer une fiscalité qui
contraigne les pollueurs. Enfin, Ségolène Royal et Nicolas
Sarkozy voient dans la gestion de l'environnement un gage d'avenir pour la
France, c'est à dire la possibilité de créer un secteur
économique innovant et surtout, de créer des emplois.1(*) Que s'est-il donc passé
pour que l'écologie, l'environnement et le développement durable
soient considérés comme des thèmes de campagne
importants ? Est-ce parce que Nicolas Hulot, fervent défenseur de
ces concepts et de leur traduction pratique, leur a fait signer à tous,
au début de l'année, un « pacte
écologique » ? Cette explication est réductrice.
Elle occulte les transformations profondes que connaît la
société française, depuis la fin des années 1980,
en la matière.
Dans le livre « L'écologisme à
l'Aube du XXIe siècle, de la rupture à la
banalisation ? », paru en l'an 2000, sont
présentés les résultats d'une enquête sur
l'engagement écologique au sens large. Les enquêteurs demandent
aux participants de citer les émissions de télévision
à l'origine ou corrélatif d'une sympathie ou d'un engagement
écologiste. Sur 635 réponses, seize personnes citent
spontanément les émissions du Commandant Cousteau ;
vingt-neuf personnes, Thalassa ; trente, Droit de
réponse ; trente et un, La Marche du
siècle ; trente quatre, Envoyé spécial,
ce dernier magazine étant le plus cité. Par ailleurs, lorsqu'ils
mentionnent un événement ayant suscité une prise de
conscience. Si certains remontent jusqu'à la guerre du Viêtnam,
Tchernobyl est considéré comme un puissant déclencheur.
Dans les années 1990, l'enfouissement des déchets
nucléaires et les organismes génétiquement modifiés
(OGM) ont encore précipité une prise de conscience. Ces derniers
faits correspondent plus à des campagnes de presse qu'à des
événements proprement dits, ce qui, selon les enquêteurs,
souligne l'importance des médias2(*). Dans son rapport statistique sur La
sensibilité écologique des Français, l'Institut
Français de l'Environnement et de la Nature (Ifen) s'accorde avec les
enquêteurs précédemment cités. Selon ce rapport,
« Il importe d'étudier la façon dont sont
présentés les enjeux environnementaux dans les
médias ». Pour exemple, la télévision est
considérée, dans les années 1990, par la majorité
des jeunes comme un moyen d'information privilégié sur
l'environnement. Et dans le cas des problèmes de l'eau, la
télévision est la source d'information privilégiée
par un Français sur deux en 1999. 3(*)
> Ecologie, environnement, développement
durable :
Avec la volonté d'apporter un éclairage sur les
récentes transformations de la société française,
nous avons décidé d'étudier l'évolution des
différentes représentations de l'environnement, dont le magazine
Envoyé spécial a été à la fois le
révélateur et le moteur. Ce magazine n'est certes pas le seul
à avoir compté. Mais, du fait de la constance et de la
cohérence de sa programmation, il est évident qu'il a joué
un rôle pour une partie non négligeable des
téléspectateurs, et surtout des téléspectateurs
français, à partir de 1990. Avant de poursuivre cette
réflexion, définissons les termes d'écologie,
d'environnement et de développement durable, autant de termes utiles
à l'enrichissement des problématiques qu'offre un tel sujet.
L'écologie, avant d'être un parti politique, est une science. Les
principes de l'écologie scientifique ont été
définis, en 1866, par Ernst Haeckel, naturaliste allemand, pour
désigner l'étude des relations et interactions entre les
êtres vivants et leur milieu. Avec l'école de sociologie de
Chicago, l'écologie devient urbaine. Elle vise alors à
déterminer des modèles et à expliciter les logiques de
distribution de la population et les phénomènes de
ségrégation4(*).
En 1921, le géographe Vidal de la Blache
réintroduit le terme « environnement » (ayant
quasiment disparu de la langue française depuis le XVe siècle)
dans ses Principes de géographie humaine. L'usage du mot
« environnement » se répand peu à peu hors
des cercles de spécialistes.
L' « environnement » devient un terme populaire
à la fin des années 1960 : l'environnement est alors
défini par et pour les sociétés humaines. Il renvoie
à l'ensemble des systèmes naturels et/ou artificialisés
dans lesquels l'homme, en tant qu'individu et/ou que groupes, intervient ou est
intervenu, soit en les utilisant soit en les aménageant5(*). L'environnement est encore un
espace, le territoire dans lequel se déploient les activités
humaines (habitation, travail, circulation). Il n'a pas de caractère
totalisant, puisqu'au contraire, il introduit une pluralité des univers
et des acteurs. La diversité des approches de l'environnement
proposées par Envoyé spécial en rend compte.
Au cours des années 1980, l'environnement acquiert un
sens plus étroit : celui donné à un secteur de la vie
sociale ayant trait à tout un ensemble de problèmes concernant
d'abord la nature, en ce que celle-ci est exposée, soumise à
l'action destructrice de l'homme et demande à être
protégée ou restaurée. Les hommes, eux-mêmes, sont
toujours concernés, aussi bien que leur univers collectif, puisqu'on les
considère la fois comme cause de et menacé par ces processus.
Enfin, l'environnement fait référence à l'ensemble des
actions humaines liées à ce souci et à ces restaurations.
Par conséquent, il rassemble des dimensions esthétiques,
étiques, techniques, scientifiques, sociales et politiques6(*). Autant de dimensions
qu'Envoyé spécial traite dans ses reportages et que nous
aurons à coeur d'articuler et de désarticuler, pour en comprendre
les évolutions. C'est aussi pourquoi, nous avons
préféré le terme « environnement »
à celui d' « écologie » pour le titre de
ce mémoire.
Néanmoins, ce panel de définitions resterait
incomplet si l'on occultait l'apparition depuis le début des
années 1970, d'une nouvelle mouvance, et d'un véritable parti
politique à la fin des années 1980, en cours de
définition durant les années 1990 : l'écologie
politique. Celle-ci part du principe que le mode de vie, de produire, de
consommer, de se distraire de plusieurs individus assemblés,
remodèle l'environnement. Ce principe est conforme à la
définition de l'environnement que nous avons déjà
donnée. « L'écologie politique est une science sociale,
la politique écologiste est d'abord une politique sociale »
écrit Alain Lipietz dans l'incipit de Qu'est-ce que
l'écologie politique ?. C'est à la fois un mode de
pensée et une discipline de vie que chacun peut appliquer, avec plus ou
moins de conviction, basée sur une forme de respect vis à vis de
soi, des autres et de l'espace dans lequel les hommes et les femmes se meuvent.
Alain Lipietz évoque aussi les conséquences sur la santé
de nos actes, du sort des générations futures. Mais cet incipit,
étant rédigé en 1999, témoigne d'un long processus
de maturation des concepts d'écologie et d'environnement dont
Envoyé spécial s'est fait autant le vecteur que
l'acteur.
Nous reviendrons au cours de ce mémoire sur les
tensions et les discordances qui animent la mouvance écologiste en
France et qui privilégient tantôt une approche naturaliste,
tantôt une approche sociale de l'environnement. Plus subtil et plus
philosophe, dirons nous, Bruno Latour, lui aussi en 1999, tente de
dépasser le cadre de la définition pour imposer l'évidence
de ce qui reste malgré tout une relecture récente des
événements du passé:
Nous ne pouvons faire autrement [que de l'écologie
politique] puisqu'il n'y a pas d'un côté la politique et de
l'autre la nature. Depuis l'invention du mot, toute politique s'est
défini par rapport à la nature dont chaque trait, chaque
propriété, chaque fonction dépend de la volonté
polémique de limiter, de réformer, de fonder, de court-circuiter,
d'éclairer la vie politique. Par conséquent, nous n'avons pas le
choix de faire ou de ne pas faire de l'écologie politique, mais de le
faire subrepticement, en distinguant les questions de nature et les questions
de politique, ou explicitement en les traitant comme une seule question qui se
pose à tous les collectifs7(*).
Et c'est cette dernière option que le magazine
Envoyé spécial a choisie et servie, plus ou moins
consciemment, au cours des années 1990. L'affirmer si vite, dès
l'introduction de notre travail, est une manière de rendre le lecteur
attentif aux définitions qui viennent d'être données, car
chaque mot recouvre un pan de l'histoire humaine et de l'histoire plus
contemporaine des représentations télévisuelles de
l'environnement.
> Pour l'étude d'une
« sensibilité environnementale » et d'une
« culture environnementale » :
Arrivé à ce point du développement de
notre réflexion, on peut dire que l'environnement, tout comme
l'écologie, renvoient à tout et à rien. C'est parce que
l'application des vocables « écologique » ou
« environnemental » à une mesure ou à un
reportage définirait plutôt un certain type d'attentes et de
relations au monde des choses et au monde vivant. Ces attentes et ces relations
bornent remettent premièrement en cause une vision positiviste8(*), fortement ancrée dans la
société française. Attention, loin de nous l'idée
de reprocher à quiconque d'être positiviste. Cette remarque nous
oblige à une digression. Elle met en exergue la difficulté de
traiter d'un tel sujet dans le contexte actuel, sans provoquer les passions ou
sans être accusé de partialité. Et ce, depuis le sommet de
Johannesburg d'août 2002, au cours duquel l'Europe s'est engagée
à continuer résolument ses efforts de législations
environnementale, soutenue par quelques associations très performantes
sur le plan de la communication. Refermons cette parenthèse. Nous
disions donc que la conception positiviste de l'histoire humaine,
héritée d'Auguste Comte et promue par la bourgeoisie du XIXe
siècle, est celle qu'appliquent encore les planificateurs et les
urbanistes fonctionnalistes de l'après-guerre en France. Un point
saillant de cette conception est qu'il n'est de limite à leur action que
celle de la capacité humaine à modeler et remodeler infiniment
les espaces qu'il occupe.
Le prisme de l'écologie permet de percevoir le monde et
l'environnement différemment. La dynamique des interactions entre
l'homme et son milieu de vie, serait plutôt soumise à un principe
d'incertitude (très proche de la théorie physique du chaos) et
limitée par d'autres paramètres sur lesquels les hommes peuvent
parfois influer, sans pour autant les contrôler. Cette perception
nouvelle amène les écologistes à avancer l'idée
d'un « développement soutenable » à la fin
des années 1970. Cette idée, reprise par des personnalités
politiques (Gro Harlem Bruntland en Norvège, Mansour Kalid au Soudan,
respectivement président et vice-président de la Commission
Mondiale de l'Environnement et du Développement) et intellectuelles
(Hans Jonas et Dieter Binrbacher en Allemagne, Edgar Morin et Michel Serres en
France), obtient une reconnaissance internationale dans le rapport Notre
avenir à tous commandé par l'Organisation des Nations Unies
(ONU) et rendu public en 1987. Nous l'appelons aujourd'huis, en France, le
« développement durable ». Nous aurons l'occasion de
revenir, au cours de ce travail, sur les nuances qui distinguent l'idée
d'origine anglo-saxonne de sa récente traduction française.
Le « développement durable »
imbrique des menaces écologiques et économiques auxquelles tous
les gouvernements et toutes les populations doivent se confronter depuis les
années 1960. A partir de cette date, les scientifiques et les
économistes s'intéressent aux conséquences sur
l'environnement et sur les hommes, à court, moyen et long terme, de
l'industrialisation des pratiques de consommation et de production. Pour
exemple, prenons un ouvrage qui fit date : Le printemps
silencieux, publié par la biologiste Rachel Carson en
1962. Ce livre critique l'usage répandu d'insecticides très
performants, dont le DDT, mais menaçant à terme divers
écosystèmes. De même que les spécialistes, les
journalistes participent à cette réflexion. Et ce, dès la
première année de son existence, pour Envoyé
spécial, sachant que la première émission du magazine
est diffusée le 18 janvier 1990. Nous avons ainsi recensé
quatre-vingt-huit reportages en tout de 1990 à 2000.
Nous les avons choisis d'abord parce que l'on y faisait
expressément mention de l'écologie ou de l'environnement, ensuite
parceque les sujets étaient relatifs aux problématiques
évoquées plus haut. Nous n'avons pas voulu appliquer une
définition a priori trop stricte car nous envisageons de
comprendre et d'expliquer la définition actuelle que l'on peut donner de
l'environnement à partir de 1999-2000. Le rapport Notre avenir
à tous l'indique et nous le reformulons pour l'intégrer
à notre propos : les limites, autrement dit la définition
que l'on peut donner du développement durable, de l'écologie
ou de l'environnement, en théorie et surtout en pratique, ne sont pas
absolues ; ce sont celles qu'imposent l'histoire de l'état des
techniques, de l'organisation sociale et des connaissances que l'on
possède à propos de la capacité de la biosphère et
des hommes à supporter les activités humaines.
Certes, ce qui est valable à partir de 1989, le reste
pour l'essentiel jusqu'en 2000. On observe néanmoins, durant cette
décennie, des variantes significatives du traitement et des points de
vue des journalistes sur l'environnement. Nous avons donc croisé les
critères retenus par les concepteurs d'Envoyé spécial
avec ceux des statisticiens pour retenir quelques catégories de
sujets : le traitement des déchets, l'énergie
nucléaire, toutes les formes de pollution (qui se sont
diversifiées au cours de la décennie étudiée) et
les reportage traitant d'actions spécifiques en faveur ou à
l'encontre de la faune et de la flore. S'ajoutent aussi les reportages
mêlant ces différentes dimensions et les traitant à
l'échelle d'une ville, d'une région ou de la Terre entière
(cf. effet de serre). Cette question de l'évolution de l'échelle
et de la taille des groupes concernés par les thématiques de
l'environnement, sera l'une de celles que nous traiterons transversalement au
cours de ce travail.
En 1989, le parti français des Verts entrent
au Parlement Européen créant la stupéfaction. Au
même moment, la télévision publique cherche à donner
de la consistance au « service publique de l'audiovisuel ».
C'est dans ce contexte que se décide et se concrétise
l'avènement d'un magazine d'information et de reportages,
Envoyé spécial, encore diffusé en 2007. Durant
les années 1990, Antenne 2, qui programme le magazine chaque jeudi soir,
intègre le groupe public France Télévisions, pour devenir
France 2. Pendant ce temps, les acteurs de l'environnement se diversifient. Ils
délimitent petit à petit leur domaine respectif de
prérogative. Et tandis qu'on le concevait comme un défi ou un
pari au début des années 1990, l'environnement devient un espace
à gérer et à gouverner9(*). Il s'institutionnalise, perturbant encore un peu plus
les anciens repères sur lesquels les écologistes fondaient la
légitimité de leur militantisme. Envoyé spécial
rend compte de toutes ces transformations et parfois les
précède. L'évolution du traitement, par ce magazine, de
thématiques liées à l'environnement rend compte, sur dix
ans, de l'évolution de ce que nous appelons
« sensibilité environnementale ». Cette
sensibilité correspond aux manières d'appréhender, par la
vue, par l'ouïe, et finalement par l'intellect, le monde qui entoure
à la fois les journalistes et les téléspectateurs.
En l'an 2000 qu'une page se tourne : les aspirations du
début ont cédé le pas à l'action. Le 19 janvier
2001, Paul Nahon et Bernard Benyamin, coordinateurs et présentateurs du
magazine, sont remplacés par Guilaine Chenu et Françoise Joly,
qui ne partagent pas la même conception du monde ni les même
objectifs que leurs prédécesseurs. Preuve s'il en est : le
nombre de reportages sur l'environnement devient insignifiant après
2001. En janvier 2000, Envoyé spécial, pour
commémorer ses dix années d'existence, compose un montage des
reportages diffusés depuis 1990, ayant trait à l'environnement.
Ce montage constitue un condensé de ce que nous appelons
« culture environnementale ». Elle s'appuie sur des
événements qu'Envoyé spécial relate ou
crée, et sur un système de représentations de
l'environnement auquel Envoyé spécial apporte sa
contribution. La formation de cette culture10(*) aboutit à une manière commune de penser
l'environnement, propre à orienter l'action des hommes politiques vers
des normes, contraignantes notamment, applicables à l'a
société dans son ensemble.
> Envoyé spécial et
l'Histoire de l'Environnement.
Ce travail s'inscrit dans le cadre d'une Histoire de
l'environnement, telle qu'elle fut théorisée par Edgar Morin et
Emmanuel Leroy-Ladurie, lors des Rendez-vous de l'Histoire
organisés à Blois en 200111(*). Cette histoire se base sur trois piliers : une
histoire des représentations de l'environnement, une histoire des
sensibilités par rapport à l'environnement et une histoire dite
des « faits naturels » (séismes, pollutions, ...).
Jean-Louis Robert, ayant aussi intervenu dans le cadre de ces
Rendez-vous, explique à ce propos qu' « il n'y a
pas une histoire isolée de l'Homme à l'environnement qui ne soit
pensable sans une histoire des relations des hommes entre
eux. »12(*)
C'est pourquoi l'on peut appliquer cette Histoire à l'étude d'une
société en particulier, autrement dit à l'étude des
évolutions de sa culture, de ses modes de vie et de pensée.
L'Histoire de l'environnement présuppose, comme le faisait Bruno Latour
dans l'extrait cité précédemment, que l'Homme s'est de
tout temps soucié du milieu dans lequel il vivait. A noter cependant que
c'est le président George Pompidou qui, après un voyage à
Chicago, crée pour la première fois au monde, un ministère
de l'environnement en 197113(*). S'intéresser au magazine Envoyé
Spécial, c'est donc tenter de comprendre pourquoi et en quoi les
Français se sont souciés, dans les années 1990,
différemment du milieu dans lequel ils vivaient. L'étude du
traitement par Envoyé Spécial des rapports de l'Homme
à son environnement, correspond dès lors à l'étude
d'un moment particulier de cette Histoire en France.
Afin de mener à bien cette étude, nous avons
donc constitué un corpus de quatre-vingt-huit documents audiovisuels,
dont quatre-vingt-un sont des reportages en première diffusion. Pour
gagner en concision et proposer l'approfondissement de certaines tendances,
nous n'avons pas souhaité les citer de manière exhaustive. Nous
les avons évidemment tous visionnés et analysés. Puis,
nous en avons sélectionnés quelques uns, plus
particulièrement parcequ'ils regroupent les caractéristiques que
l'on retrouve dans divers reportages de la même période ou
traitant de la même problématique. Nous aurions pu choisir de
n'étudier que les reportages sur les déchets ou sur la production
d'énergie nucléaire. Telle n'était pas notre aspiration.
Par ailleurs, ce travail restitue d'abord le discours, les
interprétations et les représentations que propose et
élabore Envoyé spécial. Autrement dit le contexte
et les conditions de productions sont détaillés ; les
reportages sont décrits afin d'en saisir l'essence et l'intention ;
mais la réception, compte tenu de l'impossibilité de consulter le
courrier et les messages minitels des téléspectateurs (ils n'ont
pas été conservés), reste, dans la majeure partie des
cas, liées à ce que nous pouvons potentiellement déduire
au travers des réactions de la presse, des statistiques et de
l'évolution générale de l'histoire culturelle et politique
de la France des années 199014(*).
Nous commencerons par établir l'histoire du magazine
afin de comprendre avec quel état d'esprit, Paul Nahon, Bernard
Benyamin, et les journalistes travaillant pour Envoyé
spécial, abordent les thématiques de l'environnement. Nous
exposerons ainsi les attentes supposées du public en matière
d'information et la conception du journalisme, en pratique et théorie,
du magazine. Nous verrons ensuite comment l'écologie s'affirme au fur et
à mesure des reportages, de 1990 à 1992, comme un thème,
voire comme un véritable souci d'Envoyé spécial.
Nous chercherons notamment à savoir si l'on peut, au cours de cette
période, parler d'un engagement écologiste, et ce en dépit
de ce qu'en disent Paul Nahon et Bernard Benyamin au cours de notre entretien
(cf. annexes).
Nous étudierons ensuite la période de transition
qui s'étend de la fin 1992, après la Conférence de Rio,
à l'été 1997, date à laquelle Dominique Voynet,
membre du parti français des Verts, entre au gouvernement.
Cette période se scinde en deux sous parties: l'une va de 1993
à 1995, se prolongeant jusqu'en 1996, et l'autre de 1995 à 1997.
Au cours de la première, nous analyserons la remise en cause de
l'idéal écologiste et ses conséquences dans le traitement
de l'environnement par Envoyé spécial. Au cours de la
suivante, nous nous intéresserons à une évolution qui
allie environnement de proximité et santé publique.
Enfin, nous avons intitulé la troisième
partie : le temps des bilans. Nous aurions aussi bien pu
l'intituler : le temps du retour à l'action. Puisque par les
événements qu'il initie, dont la « journée sans
voiture », et par le ton qu'il adopte, le magazine renoue avec un
engagement, relativement similaire à mais distinct de celui du
début des années 1990. Nous en analyserons les
caractéristiques pour déterminer en quoi elles annoncent le
passage à une nouvelle étape, dans la prise en compte de
l'environnement, et ce en dépit de l'impression d'un retour au point de
départ.
Première partie :
Le retour de l'écologie.
(1989-1992)
Chapitre 1 :
La mise en place
d'Envoyé spécial.
Ce chapitre, « la mise en place
d'Envoyé spécial » porte sur les quelques mois
qui se sont écoulés entre l'apparition d'une idée et sa
concrétisation. Nous analyserons en quoi cette période a
été fondatrice et quels sont ses prolongements vis à vis
de l'organisation et de l'évolution formelle du magazine au cours des
années 1990.
A- De la nécessité d'un magazine de reportage
à la télévision.
La fin des années 1980 et le début des
années 1990 constituent un moment particulier de l'histoire de la
télévision. La quasi totalité des ménages est alors
équipée d'un poste de télévision et la
télévision est en passe de devenir pour nombre de Français
le principal moyen d'accès au savoir, si ce n'est à
l'information. 1986 a vu l'apparition des chaînes privées dans le
but avoué de libérer le contenu télévisuel d'une
certaine tutelle de l'Etat. Et l'on s'inquiète encore
régulièrement de l'impact de la télévision sur
l'opinion publique, au point d'inquiéter cette même opinion sur
l'impact que pourrait réellement avoir cette
télévision.
a- Une demande accrue d'informations.
Dans les années 1980, avec l'amélioration des
méthodes d'enregistrement et des moyens de communication, se multiplient
les sources potentielles d'information. Conséquemment s'accroît le
volume d'informations transmises. Des intellectuels, au sens large, et des
professionnels demandent alors au service public de télévision
d'accroître le niveau d'exigence dans la présentation et la
sélection des informations15(*). Cette demande est relayée par un public dont
le niveau moyen d'étude n'a cessé de s'élever depuis les
années 1950. La capacité de recul de ce public, par rapport
à l'information transmise, a cependant évolué en
général vers une méfiance critique à défaut
de pouvoir se muer en examen constructif du discours télévisuel -
faute d'instance le lui permettant ou d'éducation. Ceci s'est traduit
par une défiance à l'égard des experts et
décideurs. Et c'est cette même défiance qui a poussé
le public, ou du moins ses représentants autoproclamés, à
demander un accroissement non pas seulement de la quantité mais surtout
de la qualité de l'information, en terme de diversité et de
hiérarchisation.16(*)
Jacques Campet, dans son rapport sur L'avenir de la
télévision publique, remis en septembre 1993 au ministre de
la Communication, rappelle à ce titre que « l'information est
un bien public constitutif de la démocratie »17(*). L'information, tout en
permettant une meilleure connaissance du monde, contribuerait à la
circulation des idées et à la défense des droits
individuels. En effet, elle doit fournir au téléspectateur des
éléments nécessaires à la formation de son
jugement. De la qualité de l'information dépend, en quelque
sorte, la qualité de l'éventuelle participation aux débats
publics, du téléspectateur considéré alors en tant
que citoyen. Pour la commission que préside Jacques Campet, si les
responsables du service public de télévision reconnaissent la
corrélation entre téléspectateur et citoyen, ils
n'assument encore que trop partiellement les conséquences de ce constat.
Autrement dit, ils ne font que peu d'efforts pour proposer aux
téléspectateurs des émissions qui répondent
à leurs aspirations en tant que citoyens. Cela veut dire aussi qu'ils ne
sont pas non plus totalement défaillants.
A la croisée des préoccupations du
téléspectateur en terme de décryptage de l'information et
de participation aux grandes questions qui structurent la société
française dans les années 1990, le traitement de l'environnement
par les médias est jugé décevant. D'une manière
générale et tout au long des années 1990, lorsque les
instituts de sondage les interrogent, les Français s'estiment mal ou en
tout cas insuffisamment informés (que cela concerne l'environnement en
général, ou des sujets comme l'eau, les déchets, et
surtout le nucléaire). Cela se traduit dans l'opinion publique par un
sentiment général et latent d'inquiétude. Les
Français estiment ensuite que la fiabilité des médias en
matière d'information est peu élevée. En 1997, 68% des
Français pensaient qu'on « les prenaient pour des
abrutis » à la télévision et pour 58 % des
Français, les journalistes ne méritent pas leur
confiance.18(*) Donc,
même si les téléspectateurs regardent les émissions
d'Envoyé spécial traitant de l'écologie, rien
n'indique qu'ils adhèrent aux propos ou bien même qu'ils soient
satisfaits de l'information qu'on leur communique. Malgré tout et en
dépit du peu de crédit que le public dit leur prêter, les
médias, et en l'occurrence Envoyé spécial,
restent malgré tout une source d'informations privilégiée,
parce que plus accessible que d'autres supports de l'information (livres,
prospectus)19(*).
b- Les exigences d'un service public rénové.
Toujours dans son rapport sur L'avenir de la
télévision publique, remis en septembre 1993 au ministre de
la Communication, Jacques Campet écrit que le programme d'une
chaîne doit savoir offrir les repères essentiels d'une histoire,
d'une culture, d'un savoir vivre. Il précise encore que
l'indépendance relative du « service public »
à l'égard de l'audience doit favoriser l'innovation, le risque,
la recherche. Cet ensemble de recommandation doit à terme apporter au
téléspectateur, à la fois citoyen et consommateur20(*), des moyens d'information,
d'orientation et d'intelligence21(*). Si Jacques Campet peut émettre, en 1993, de
tels avis, c'est que la commission de réflexion qu'il préside,
peut aussi s'appuyer sur des programmes de référence
passés et contemporains. Parmi lesquels figure Envoyé
spécial ; en témoignent les commentaires qui furent
faits par la suite à son égard :
« Si peu de concession avec autant d'audience
fait l'honneur du service public ... et de téléspectateurs tenus
pour intelligents. »22(*) « un public lui-même informé
et qui attend d'une télévision d'Etat qu'elle fasse ce qu'on
attend d'elle et qu'on n'attend pas toujours de la concurrence
privée. »23(*)
Pour le comprendre, revenons en 1989. Au mois d'octobre de
cette même année, Philippe Guilhaume, le nouveau président
des deux chaînes publiques (Antenne 2 et FR 3), réunit les cadres
de la rédaction à Dijon avec pour objectif de différencier
leur programmation de celle des chaînes privées.24(*) Sa politique se
démarque d'emblée de celle du précédant directeur
d'Antenne 2, Claude Contamine, qui préconisait au contraire de
s'inspirer directement de la programmation des chaînes privées. Ce
dernier n'était pourtant pas parvenu à résoudre les
difficultés que le secteur public accumulait depuis 1986, tant en terme
d'image qu'en terme financier. Et c'est avec la même volonté
d'impulser une dynamique salvatrice à la chaîne publique
généraliste, que les cadres de la rédaction proposent,
lors de cette réunion, de mettre en place « un magazine
d'information à 20h30 ».
En décembre, Jean-Michel Gaillard, directeur
général d'Antenne 2, confie à Paul Nahon et Bernard
Benyamin la gestion et la responsabilité du magazine qui sera
intitulé Envoyé spécial. Cet intitulé se
rapporte aux journalistes de la rédaction en poste à
l'étranger que l'on désigne alors comme des
« envoyés spéciaux ». En complément du
journal télévisé plutôt axé sur
l'actualité nationale, le magazine a pour vocation de traiter plus
spécifiquement de l'actualité internationale et de s'appuyer en
terme d'effectif sur ces « envoyés
spéciaux ». Cependant, dès la préparation de la
première émission, l'effectif est élargi à des
reporters et des cinéastes, de même que l'ambition du magazine en
charge d' « expliquer au téléspectateur le monde
dans lequel il vit »25(*).
La pertinence de la programmation d'un tel magazine sur une
chaîne publique généraliste va donc s'affirmer assez vite.
Et ce d'autant plus que la France s'engage dans un processus accru
d'internationalisation des échanges et des prises de décisions
politiques (Traité de Maastricht et Conférence de Rio en 1992,
création de l'Organisation Mondiale du Commerce en 1994...) pour
lesquels l'ensemble de population française n'est pas encore
nécessairement préparé.
c- Envoyé spécial, le pari
impossible ?
Pourtant lorsque l'idée de lancer un tel programme est
annoncée publiquement, l'enthousiasme de Paul Nahon et Bernard Benyamin
se heurte vite aux réticences des acteurs de l'audiovisuel dans leur
ensemble, en particulier celles des chaînes privées. Et à
ce titre, les rédacteurs des articles de Télérama
(10 janvier 1990) ou du journal Le Monde (15 juin 1990) certes
très favorables à la mise en place d'un tel magazine, se font
surtout l'échos des réserves émises par les
détracteurs quant aux chances de succès d'une telle initiative.
Ce magazine fait en effet suite à une tentative
avortée en 1987, de diffusion irrégulière, le jeudi
à 22h30, d'émissions d'un magazine similaire, Edition
spéciale. Envoyé spécial se distingue
cependant, par la régularité (diffusion hebdomadaire de septembre
à juin) et l'horaire de sa diffusion (en première partie de
soirée). La proposition d'un tel magazine est encore perçue comme
a priori aux antipodes d'une « télévision du
divertissement ». Cette conception, prônée par les
principaux responsables des chaînes de télévision (dont
Claude Contamine), est admise à la fin des années 1980 par la une
large part de l'opinion publique : l'audience d'une chaîne en
première partie de soirée ne saurait être assurée
par d'autres programmes que les jeux télévisés, les
variétés ou les fictions. Dans le même temps s'accumulent
les critiques toujours plus virulentes de la part de certains intellectuels
(dont Michel Serres, un des futurs responsables de La Cinquième) et des
acteurs de l'audiovisuel26(*) ; ils exhortent les chaînes à
diversifier leur offre et à ne pas tenir le téléspectateur
en otage du choix des programmateurs, dicté par l'importance acquise
(surtout depuis l'apparition des chaînes privées entre 1984 et
1986) des recettes publicitaires dans l'équilibre financier des
chaînes de télévision.
Programmer un magazine d'information et le maintenir
constituent donc le commencement du renversement des tendances d'un paysage
audiovisuel qui verra le service public affirmer sa spécificité
et sa cohérence au début des années 1990. Les animateurs
se prévaudront par ailleurs, comme pour s'en féliciter, de
l'austérité de leur magazine qui aurait été
à l'origine de la réussite et du maintien de leur magazine
à une heure de grande écoute. Bernard Benyamin l'explique
ainsi :
« Nous ne ressemblions ni à Drucker, ni
à Foucault, ni à Guillaume Durand. Les
téléspectateurs pensaient sans doute que nous n'étions pas
très souriants, plutôt coincés et que nous avions une
tête d'enterrement. Paradoxalement, ça a joué en notre
faveur. [...] nous aurions [pu faire] un grand show [...]. Ce n'est pas ce que
nous voulions. »27(*).
On peut tempérer cet avis car la logique du
divertissement n'est pas totalement absente de l'esprit de ses concepteurs. La
télévision, c'est aussi du spectacle. Ils en sont conscients.
Leur logique de programmation alternant les sujets difficiles et les sujets un
peu plus légers, l'atteste. D'autres éléments tenant
à la conception des reportages permettent encore de comprendre les
raisons du succès de leurs émissions. Mais avant, voyons le
détail des programmes qui concurrencent et renforcent paradoxalement la
position d'Envoyé spécial tout au long de la
décennie étudiée.
On peut en effet comprendre les réserves des
commentateurs lorsque l'on observe la programmation des chaînes
concurrentes tout au long des années 1990. En 1990-1992, TF1, FR3, La 5
et M6 diffusent le jeudi soir des films et téléfilms. Si la
programmation de M6 et FR3, devenu France 3 en septembre 1992, ne change pas
au cours de la décennie, celle de TF1 évolue pour se stabiliser
à partir de 1994 avec la diffusion de séries telles Julie
Lescaut, Navarro ou encore à partir de 1998, Les Cordiers, juge
et flic. Une telle programmation participe d'une stratégie de
fidélisation d'un public à la manière d'Envoyé
Spécial, mais dans le registre de la fiction. D'autre part,
Envoyé Spécial est plus ou moins concurrencé sur
son propre terrain, tout du moins celui du traitement des faits de
société, à partir de 1992, par la programmation de
soirées Thema, sur la chaîne ARTE, occupant des plages
nocturne du réseau hertzien laissé vacant après
l'échec de La 5. L'émission Envoyé Spécial
semble donc concurrencée sur tous les fronts : par TF1 concernant la
fidélisation d'un public, par ARTE concernant le traitement de sujets de
société, enfin par M6 et France 3 s'agissant du contenu, fiction
contre reportage. En réalité, Envoyé
spécial reste, au moins jusqu'à la fin des années
1990, le seul magazine d'information identifié comme tel par le public
dans le paysage audiovisuel. Ceci lui confèrera en partie les bases de
son maintien.
Sources : résultats accessibles dans le logiciel
Médiacorpus à l'Inathèque à partir de 1995.

Dès 1990, l'émission passe ainsi la barre des 20
% de part de marché. Ensuite et jusqu'en janvier 2000, Envoyé
Spécial draine un public régulier. Même s'il oscille
entre trois millions et sept millions de spectateurs selon les sujets, ceci
équivaut malgré tout à une part de marché moyenne
de 22,1 %, soit environ 4,5 millions de spectateurs chaque jeudi soir28(*). On remarque aussi dans le
graphique des audiences (1995-2000) que la part des femmes qui regardent
Envoyé spécial est constamment un peu plus importante
que celle des hommes. Paul Nahon et Bernard Benyamin précisent dans un
entretien paru en juin 1997 : « Chaque numéro de notre
magazine coûte 1 million de Francs - un Navarro, 5 à 6
millions, un film de cinéma, 2 à 3 millions [pour sa diffusion
seulement] - et rapporte en publicité avant et après
l'émission de 1,3 à 1,5 millions de Francs. C'est rentable mais
pas assez pour une chaîne privée ... »29(*) Le budget de l'émission
a ainsi augmenté de même que sa durée. L'émission
passe, entre 1990 et 1992, de 650 000 F pour 52 minutes30(*), à un budget d'un
million de Francs pour 1h30 d'émission. Tandis que sur le même
temps, le nombre de sujet diminue (pour se stabiliser à une moyenne de
trois par émission) alors que la durée des reportages augmente
(de dix à vingt, voire trente minutes en moyenne).
B- La recherche d'une pratique journalistique
différente.
Tous les indicateurs montrent une rapide stabilisation de la
formule proposée par Envoyé spécial (formule
établie au début des années 1990 et toujours valable en
2007) et surtout un constant équilibre financier du magazine.
Pourquoi ? Nous allons à présent étudier dans le
détail certaines caractéristiques qui président à
l'élaboration, ainsi qu'à l'originalité, de ces
émissions.
a- Envoyé Spécial : prolongement et
rupture avec le journal télévisé.

Envoyé spécial, 22-10-1992, 20h50,
Première image du générique.
Dans la logique de la programmation d'Antenne 2,
Envoyé spécial, que les commentateurs rangent dans la
catégorie du « magazine d'information », a d'abord
été perçu comme un prolongement du journal
télévisé. Au cours du journal de 20h, le
présentateur fait régulièrement l'annonce des reportages
qui seront diffusés dans le magazine, avec un résumé des
sujets et un condensé d'images extraites du reportage. C'est notamment
le cas pour les deux reportages sur les sous-marins nucléaires russes
laissés à l'abandon, en décembre 1992 et en juin 1993, qui
apparaissent dans la rubrique des informations ayant trait à
l'international. Ainsi des reportages qui n'étaient pas
nécessairement et directement liés à l'actualité du
moment (et à l'agenda des hommes politiques) le deviennent. D'autre
part, ce sont les mêmes journalistes (90% de l'effectif
d'Envoyé spécial) qui travaillent à la fois pour
le Journal Télévisé et le magazine31(*), ce que rappelle le
début du générique, avant que n'apparaisse le titre du
magazine, « la rédaction d'Antenne 2 (puis de France 2)
présente ». Paul Nahon et Bernard Benyamin pensent, par
ailleurs, que le passage des journalistes par leur magazine est un acte
formateur pour ces derniers. Dans l'article du Monde datant du 15
janvier 1990, Bernard Benyamin explique que, si les reporters sont
enchantés de pouvoir participer à un tel magazine,
« nombre d'entre eux n'ont jamais réalisé des sujets de
plus de deux minutes. » Or des compétences différentes
sont requises en fonction de la durée d'un reportage, selon qu'il faille
concevoir un reportage de 2 minutes pour le journal
télévisé ou faire un reportage d'abord de 10, puis,
dès 1991, de 20, 30 voire 40 minutes pour Envoyé
spécial.
Paul Nahon, en charge de la production, insiste cependant pour
que le magazine dispose de moyens matériels et surtout de fonds qui lui
soient propres. Ceci afin que la préparation des reportages ne
pâtisse pas d'un éventuel arbitrage entre les moyens
alloués au journal télévisé et ceux alloués
au magazine Envoyé spécial. D'autre part, Paul Nahon et
Bernard Benyamin tiennent à se distinguer résolument du journal
télévisé, jugé trop lapidaire et assimilable
à un flot indifférencié d'images. Leur magazine doit a
contrario pouvoir proposer au téléspectateur un raisonnement
construit et de qualité à partir d'un sujet bien
délimité et identifié32(*). Pour les commanditaires du magazine, il s'agissait
d'abord de proposer des éclairages particuliers sur
l'actualité ; le reportage devait être l'occasion d'un
approfondissement d'un sujet lié à l'actualité. L'objectif
était de rassembler des éléments et d'apporter des
précisions concernant le déroulement d'un événement
récent afin que le téléspectateur puisse mieux le
comprendre.
Envoyé spécial s'affirme en fait
très vite, au delà des limites du « magazine
d'actualité », comme un « magazine de
société ». Paul Nahon et Bernard Benyamin prennent
dans un premier temps, l'habitude de choisir les sujets qu'ils veulent traiter
au cours de leurs futures émissions, en général longtemps
à l'avance (« avec six mois
d'antécédent »33(*) avait précisé Bernard Benyamin).
Même s'ils peuvent modifier la programmation de leurs sujets en fonction
de l'urgence de l'actualité (le début d'une guerre, la
découverte d'un scandale...), le choix des sujets est en
général relativement indépendant et éloigné
de l'actualité quotidienne. Relativement seulement, car Paul Nahon et
Bernard Benyamin ne manquent jamais, au cours du commentaire d'introduction et
lorsque l'actualité s'y prête, de mettre en perspective le sujet
traité avec des événements récents ayant
précédé la diffusion du reportage. Quoiqu'il en soit, Paul
Nahon et Bernard Benyamin souhaitent se faire les médiateurs des acteurs
du monde contemporains. Profitant de la possibilité de recul, de
synthèse, et d'indépendance qui leur est offerte, ils
conçoivent les reportages autrement que comme pure et simple
présentation des faits, comme un cadre de réflexion, comme un
espace de discussion des choix que la société, en France ou
à l'étranger, peut faire. On peut donc définir
Envoyé spécial comme un « magazine de
société ».
La visée d'un tel magazine le distingue donc
fondamentalement de celle du journal télévisé. Le
rôle du journal télévisé est d'abord de relater au
jour le jour l'évolution des décisions que peuvent prendre les
acteurs. Envoyé spécial peut s'octroyer plus facilement
la liberté de poser ouvertement des questions aux
téléspectateurs quant à la pertinence de ces
décisions, laissant le plus souvent le soin ou la charge aux
téléspectateurs de répondre à ces questions.
b- Paul Nahon et Bernard Benyamin, journalistes,
présentateurs et coordinateurs.

Envoyé spécial, 22-10-1992, 20h50,
Deuxième image du générique.
Lorsque l'idée de mettre en place un
« magazine d'information » est lancée, Paul Nahon
est directeur adjoint de l'information chargé des magazines. Paul Nahon
a une formation universitaire en sciences économiques et sociales et
suit un parcours parallèle à celui de Bernard Benyamin, quant
à lui formé à l'école de journalistes de Lille.
Tous deux font leurs premières expériences du journalisme
à France Inter au début des années 1970, puis comme
reporter à la télévision, après l'éclatement
de l'ORTF en 1974 et jusque dans les années 1980. Surpris de se voir
confier si rapidement la responsabilité d'un magazine d'information, ils
s'engagent avec un réel enthousiasme dans la préparation de la
première émission (prévue pour le 18 janvier 1990). Comme
Paul Nahon et Bernard Benyamin le répètent à plusieurs
reprises, ils ne souhaitent pas devenir des vedettes. Lorsqu'au milieu des
années 1990, on leur décernera un « Sept
d'or » pour leur rôle en tant qu'animateur d'Envoyé
spécial, ils le dédiront à leurs confrères et
au peuple algériens.
Par la force des choses, leur personnalité est en fait
très vite associée à l'image de l'émission. Ils ne
sont peut être pas devenu des vedettes, mais leur style a fortement
marqué les téléspectateurs. En effet, ils incarnent le
sérieux des propos tenus, par leur apparence (code vestimentaire strict,
costume et cravate sobres) et par le ton de leur voix (à la fois grave
et concerné) ou leur manière de présenter (en peu de mots,
de façon claire et concise). On peut lire en 1997 dans l'introduction
d'un entretien avec Paul Nahon et Bernard Benyamin, au titre déjà
évocateur - « Envoyé spécial, entre
rigueur et austérité » - « [...]
Envoyé Spécial se distingue par la rigueur de sa ligne
éditoriale, reconnaissable au ton que le magazine a choisi pour
identifier l'événement et lui donner un sens »
34(*).
1991 - Paul Nahon et Bernard Benyamin posant dans le décor
d'Envoyé spécial.

L'enregistrement de l'émission s'effectue en
général en fin d'après-midi, le jeudi, quelques heures
avant la diffusion. Paul Nahon et Bernard Benyamin se partagent l'animation du
magazine et n'apparaissent que rarement en même temps à
l'écran. Lorsque l'un apparaît pour introduire les reportages,
l'autre commente en voix-off le sommaire en images des sujets traités au
cours de l'émission. Leur présence (de même que le
dispositif dans lequel ils évoluent) engage le
téléspectateur à se laisser convaincre.
Derrière l'écran et en tant que coordinateurs de
l'émission, Paul Nahon et Bernard Benyamin consacrent beaucoup de temps
à la préparation de leur magazine. Leur première
tâche est de vérifier le contenu des reportages qu'ils diffusent.
D'abord, selon eux, parce que toute hypothèse avancée par un
journaliste doit être prouvée par l'image, si l'on souhaite
susciter l'intérêt du téléspectateur et ne pas
s'attirer les foudres de ceux qui, mis en cause, pourraient leur intenter des
procès. C'est pourquoi, lorsque cela s'avère nécessaire,
les reportages peuvent prendre la forme d'enquêtes et de
démonstrations. D'autre part, en tant que responsables et prestataires
d'un service destiné à un large public, ils se doivent de fournir
un propos compréhensible par chacun. Ainsi Paul Nahon rappelle une
anecdote : un reporter ayant mis en avant le discours d'un tunisien
immigré en France disant « Si mon fils part combattre au
côté des irakiens, je le tue ! », on a
préféré nuancer le propos en insérant plus loin le
discours dans le reportage afin que le téléspectateur ne
s'imagine pas « Comment, ils tuent leurs enfants, ces gens
là ! »35(*). Il ne faut pas se méprendre, leur rôle
n'est pas de contrôler le contenu informatif, mais bien d'accompagner le
journaliste en charge du reportage.
Ainsi, ils organisent aussi à l'attention des
journalistes, des réunions avec des spécialistes, afin de leur
permettre de mieux préparer leur investigation et leur prise de contacts
sur le terrain. Cette pratique qui pourrait paraître normale ou
évidente, ne l'était que parce que le service public en avait les
moyens et donc leur laissait le temps de préparer consciencieusement les
reportages. Enfin, ils programment et choisissent les sujets diffusés.
La ligne éditoriale de leur magazine correspond d'abord à
celle du service public, ensuite aux aspirations de Paul Nahon et Bernard
Benyamin, que ces quelques mots résument : « tolérance,
ouverture, découverte de l'autre, solidarité »36(*). Autant de
références apparemment abstraites qui trouveront leur traduction
pratique dans la manière de traiter l'écologie et renvoient
finalement à une conception humaniste de l'information.
c- Une démarche journalistique : entre
documentaire et reportage.
N'apparaît souvent sur le plateau qu'une seule personne
lorsqu'il s'agit de présenter le journaliste que Paul Nahon et Bernard
Benyamin désignent comme l' « auteur » du
reportage. Par ailleurs, Bernard Benyamin et Paul Nahon invitent des
réalisateurs de cinéma à concevoir des reportages.
Concernant l'écologie, deux réalisateurs ont apporté leur
contribution : Robert Enrico37(*) sur les incendies de forêt en mai 1991, Yves
Boisset sur les ours et les infrastructures routières dans les
Pyrénées en octobre 1992. Présenter le journaliste comme
l'auteur d'un reportage, pour Paul Nahon et Bernard Benyamin, c'est une
manière de préserver le journaliste du
« rapt » du reportage auquel il a
généralement consacré plusieurs semaines et dont
eux-mêmes avaient été victimes en tant que journalistes. Le
journaliste acquiert un droit moral sur son reportage comparable au
« droit d'auteur » pour le cinéma. Entre autres
exemples, Bernard Monsigny réalise en tant que journaliste des
reportages pour Envoyé Spécial et en tant que
cinéaste, des documentaires. Existe donc un constant parallèle
entre une certaine démarche cinématographique (en terme de choix
des images, de montage) et une pratique du journalisme (dont le but est d'abord
de porter à la connaissance de toutes les informations essentielles).
Paul Nahon explique ce parallèle:
« Vous savez très bien qu'à la
télévision les journalistes sont aussi des auteurs38(*). Pas des réalisateurs,
sauf s'ils réalisent leur sujet. Mais quand un journaliste part en
reportage, il a envie de faire oeuvre de cinéaste. En revanche quand les
cinéastes viennent travailler chez nous, ils n'ont qu'une envie c'est
faire oeuvre de journaliste. Ainsi les uns et les autres essaient de se
retrouver à la croisée des chemins. »39(*)
A cela s'ajoutent des titres de reportages évoquant
explicitement des titres de films à succès, produisant une
lecture particulière des éléments du discours
agencés dans le reportage. Entre autres, Massacre à la
tronçonneuse évoque le déboisement comme devant
susciter horreur et frayeur, ou La bataille du rail, reprenant le
titre d'une film de René Clément (1946) sur les sabotages du
chemin de fer par la Résistance française durant la seconde
guerre mondiale, et évoquant les résistances de la population
touchée par le tracé du train à grande vitesse reliant
Paris à Lyon. Paul Nahon et Bernard Benyamin expliquent que :
« Une information est lettre morte sans les
visages, les hésitations, les rires et les larmes. Voilà pourquoi
le bonheur et la tragédie sont souvent présents dans les
reportages, signes tangibles que le monde bouge, change, explose ou
s'apaise. » (...) « Le reportage, c'est le goût
et la saveur, la texture et le relief d'un événement qui ne
serait sans lui que bruit et fureur. Le reportage, c'est la vie, loin des
encadrés stériles et des dossiers austères aux vertus
informatives évidentes mais ennuyeuses. » 40(*).
Paul Nahon précise encore que pour un reportage,
« Comme dans un film, un personnage donne la clef pour entrer dans un
problème. »41(*) et enfin, que le téléspectateur
s'attache « plutôt à un personnage ou à un
groupe de personnes qui vont servir à éclairer l'histoire de leur
pays, et, partant faciliter l'identification du
spectateur. »42(*) Le reportage est donc souvent monté comme une
histoire, ou plutôt comme un ensemble d'histoires singulières
desquelles le téléspectateur peut tirer des enseignements,
parfois une morale ou une loi générale.
Cependant, cette démarche n'est pas pour plaire
à tout le monde. En effet, les théoriciens du journalisme, ou
pour mieux dire certains universitaires et essayistes s'intéressant au
journalisme, revendiquent pour la télévision, au début des
années 1990, l'impartialité du discours informatif. Oubliant que
le simple fait de choisir de traiter telle ou telle information est
déjà le signe tangible d'une subjectivité. Cette
revendication d'impartialité43(*) découle d'une évolution des techniques
de transmission et d'enregistrement de l'information qui distinguerait la
télévision de la presse écrite. La
télévision aurait un impact renforcé, car plus direct et
s'adressant à un public beaucoup plus large, que la presse
écrite. Or le nombre de chaînes accessibles au plus grand nombre
(les chaîne hertziennes) est restreint au début des années
1990 (le câble et le satellite ne sont encore réservés
qu'à une part restreinte de la population). En conséquence de
quoi, la télévision devrait être plus vigilante et surtout
neutre vis à vis de l'information qu'elle transmet. Ceci afin que le
téléspectateur puisse, en toute liberté, se faire une
opinion sur celle-ci sans être trop influencé. Les moyens dont
dispose la rédaction d'une chaîne de télévision
semblent alors aussi plus performants que ceux de la presse écrite.
Cette dernière est cantonnée à l'écrit et à
quelques photos lorsque le journal télévisé diffuse images
animées et commentaires pris sur le vif. La télévision se
distinguerait donc encore de la presse par ses dons d'ubiquité et sa
capacité à rendre le réel. Tandis que la presse serait
plus à même de proposer un regard critique, un recul, par
l'intermédiaire d'une réécriture nécessairement
plus engagée de l'actualité.
Dans cette répartition plutôt schématique
des tâches, et qui néglige par ailleurs le rôle des
émissions radiodiffusées, Envoyé spécial
apparaît un peu comme un électron libre. Certes, ce magazine
s'inscrit dans la tradition du grand reportage des années 1950 aux
années 1970 mais pour un public des années 1990, avec des moyens
techniques et des aspirations différentes. Paul Nahon et Bernard
Benyamin se départent donc d'un caractère prétendument
strict et objectif au profit d'une subjectivité assumée,
corroborée tant du point de vue formel que de celui du fond par les
liens qui rapprochent le journaliste du documentariste.
C- Des moyens au service d'une volonté.
Dans un contexte finalement propice à l'innovation en
matière télévisuelle, Envoyé spécial
a développé une approche particulière du discours
informatif et de la pratique journalistique. Cet effort de renouvellement est
lié en grande partie à l'expérience et au
professionnalisme de Paul Nahon et Bernard Benyamin en matière de
journalisme. Mais cela ne suffit pas. Pour ce faire, ils ont rassemblé
des personnes partageant cette même volonté et leur dynamisme.
L'évolution du décor et du générique, le choix des
sujets traités ont aussi donné consistance et cohérence
à leur démarche. Le tout a d'abord été fait pour
que le téléspectateur se sente en phase avec les propos tenus au
cours des émissions, et ensuite, soit prêt à se laisser
surprendre par des sujets parfois difficiles à aborder.

a- Qui sont les journalistes travaillant
pour Envoyé spécial ?
Envoyé spécial, 19-09-1996, 21h48, Paul
Nahon va s'entretenir avec Georges Golberine à propos du reportage
« Amiante, 50 ans de mensonges ».
Les journalistes sont systématiquement présents
dans Envoyé spécial. Leur présence est
attestée sur le plateau, au début par deux sièges, puis
très rapidement par une table autour de laquelle Bernard Benyamin ou
Paul Nahon s'entretiennent avec le journaliste après que le reportage
ait été diffusé. Le journaliste est alors invité
à s'exprimer sur les conditions de tournage, ses intentions et souvent,
sur les événements qui ont suivi la fin du tournage. Le
journaliste, en apparaissant à l'écran, incarne le propos et les
images du reportage. Il est rendu responsable, surtout du point de vue des
téléspectateurs, de l'information qu'il communique. Il participe
ainsi personnellement à un processus de légitimation du discours
qu'il a produit et qu'Envoyé spécial contribue à
diffuser.
Il faut ici préciser ce que l'on entend par
journaliste. La désignation précise de ceux qui réalisent
ce type de reportages est, selon la définition de la convention
collective nationale du travail des journalistes et avenants des entreprises de
l'audiovisuel, rédigée dans les années 1980 et encore en
vigueur aujourd'huis44(*),
« Journaliste reporter d'images » (JRI). Selon cette
convention, « Il est responsable de la qualité technique de la
prise de vue et co-responsable avec le Rédacteur Reporter du contenu
informatif des images à diffuser. » Il est
précisé par ailleurs qu'il se sert de sa caméra
« comme d'un stylo ». Il se distingue du cameraman par sa
formation journalistique et non purement technique.
Etant donné l'apparition d'un matériel plus
maniable et performant (caméscope, Betacam), on attend du JRI qu'il soit
capable à lui seul de rendre compte de l'information depuis sa recherche
sur le terrain jusqu'à son lancement sur le plateau du studio.
L'équipe de tournage est plus autonome, souvent réduite à
une ou deux personnes, les journalistes. Auxquels il faut ajouter le monteur et
parfois la personne qui dit le commentaire en voix-off (le commentaire
étant rédigé par le journaliste en charge du reportage).
L'efficacité des journalistes et le soin apporté aux reportages
qui sont diffusés sont à noter. Ainsi en 1991, Envoyé
spécial reçoit le prix Albert Londres (prix
récompensant le travail d'un grand reporter de moins de quarante ans)
pour « L'Affaire Farewell », première d'une longue
série de récompenses.
L'effectif des journalistes travaillant pour Envoyé
spécial est principalement composé de personnes issues de la
rédaction d'Antenne 2, puis de France 2. Mais Envoyé
spécial fait aussi appel à des journalistes venant de
maisons de production indépendantes. Concernant notre corpus, on observe
deux tendances45(*). De
1990 à 1994, ce sont surtout des partenariats de la rédaction
avec des organismes reconnus pour leurs compétences en matière de
journalisme scientifique comme NHK pour le Japon, LMK Images pour la France. Ce
à quoi il faut ajouter Spot Images pour les prises de vue satellitaires.
Pour les reportages tournés dans les pays de l'Union Soviétique,
puis de l'ex Union Soviétique après 1991, Paul Nahon et Bernard
Benyamin ont fait aussi appel à la chaîne Master TV de Moscou ou
encore à Est Ouest Production en France.
De 1995 à 1999, c'est la boîte de production Capa
Presse qui se distingue en fournissant sept reportages à
Envoyé Spécial, parmi lesquels cinq sont des sujets
internationaux (au sens où le reportage est tourné dans plusieurs
pays) et deux français sur des sujets sensibles (les nitrates en
Bretagne et les irradiés de Forbach). Dans ses principes, cette agence
s'avère correspondre à l'esprit d'Envoyé
Spécial « être plus prêt des gens, montrer
l'envers du décor, comprendre et enquêter. »46(*) En constante recherche de la
preuve par l'image et poursuivant leurs efforts pour proposer au
téléspectateur un reportage de qualité, Paul Nahon et
Bernard Benyamin ont donc fait d'abord appel à des maisons de production
indépendantes parce que des contraintes logistiques le leur imposaient.
Ils ont aussi fait cet appel pour la liberté de ton ou le renouvellement
de l'approche de l'information que les journalistes de ces maisons de
production apportent au magazine.
Paul Nahon et Bernard Benyamin, parlent dans un livre
consacré à leur émission en 199247(*), d'une
« génération Envoyé
spécial » pour qualifier rétrospectivement
l'équipe des journalistes ayant travaillé pour le
magazine48(*).
Précisons qu'au cours des années 1990, l'âge médian
des journalistes baisse légèrement pour se stabiliser entre 25 et
30 ans. En effet, au début, Paul Nahon et Bernard Benyamin recrutent de
préférence des journalistes ayant une expérience et
surtout d'anciennes connaissances, parmi lesquels Patrick Hesters (quatre
reportages du corpus, de 1991 à 1992) ou Isabelle Staes (cinq reportages
de 1990 à 1992). Puis très vite, Paul Nahon et Bernard Benyamin
demandent à de jeunes reporters ou inversement de jeunes reporters
proposent leurs services. Les journalistes réalisent alors un nombre
plus limité de reportages pour Envoyé spécial.
En général, ce ne sont pas des journalistes
spécialisés. Paul Nahon et Bernard Benyamin les choisissaient
justement parcequ'ils peuvent apporter un regard neuf sur
l'actualité49(*).
Cela ne veut pas pour autant dire que ces journalistes n'étaient pas
préoccupés à titre personnel par les sujets sur lesquels
ils travaillaient. S'agissant de l'écologie, quelques cas particuliers
permettent de s'en rendre compte. François Cornet, qui fait un reportage
sur Tchernobyl et un autre sur une ville roumaine très polluée,
est connu pour avoir couvert en 1978 le naufrage de l'Amoco Cadiz. Lorsque
Georges Golbérine décide de tourner deux reportages, en 1995 et
1996, relatant les effets de l'amiante sur la santé, il avait
déjà publié, en 1992, une enquête qualitative sur
l'hôpital qui avait fait grand bruit et dirigeait alors la
rédaction de Sciences et Avenir. Enfin Marie-Odile Monchicourt,
dont le reportage traite des conditions de travail des scientifiques et du
personnel dans une centrale nucléaire en Lituanie, est aussi productrice
à France Inter et France Culture d'émissions scientifiques.

b- Le dispositif : reflet d'une conception du monde.
Envoyé spécial, 28-06-1999, 21h,
Bernard Benyamin introduit le reportage « Massacre à la
tronçonneuse. »
Dès 1990 et jusqu'en 2000, les émissions
d'Envoyé spécial se déclinent en quelques
étapes : d'abord apparaît le générique de
l'émission, puis le téléspectateur découvre le
sommaire de l'émission en images ; ensuite, chaque reportage est
introduit par Bernard Benyamin ou Paul Nahon. Comme il n'y a
généralement qu'une ou deux personnes au plus sur le plateau
(sauf émission particulière), le décor des
émissions est mis en valeur. Il l'est d'autant plus qu'on en filme les
détails au début de chaque émission. Son évolution,
de même que celle du générique du début, nous
renseigne sur la maturation des conceptions du monde et de l'information du
magazine.
Paul Nahon et Bernard Benyamin le reconnaissent :
« Les premiers temps nous étions très
manichéens. [...] Notre décor était noir et blanc.
Nous avions tendance à ne voir que les misères du
monde.»50(*) Au
début des années 1990, le plateau apparaît très
exigu avec de forts clair-obscur liés autant au choix des couleurs que
des éclairages par faisceaux lumineux. La caméra circule entre
des panneaux verticaux et opaques, donnant l'impression que le plateau se situe
au centre d'un labyrinthe. Les présentateurs apparaissent
littéralement, en début d'émission, au détour d'un
panneau ou à proximité d'un globe après un panoramique de
la caméra dans un décor vide. Ce mouvement de caméra qui
croise le trajet du présentateur sur le plateau correspond à la
mise en scène d'une rencontre (presque fortuite) entre un
téléspectateur désireux d'en savoir plus et un
présentateur prêt à lui donner les renseignements
souhaités (par le biais des reportages proposés).


Envoyé spécial, 22-10-1992, 20h54,
première image après le générique.
Le globe terrestre en mouvement, avec le quadrillage apparent
des longitudes et des latitudes, est un élément récurrent
du dispositif : on le voit constamment, durant l'émission, en
élément seul ou en fond de plateau, en maquette ou en projection
vidéo. Il figure le globe terrestre mais sans le tracé des
frontières entre pays, ni entre continents et océans. Cette
abstraction du décor renvoie sans doute à la
méconnaissance présupposée des
téléspectateurs du monde qui les entoure. En tout cas, cette
représentation invite à dépasser les découpages
géographiques. Le téléspectateur est amené à
percevoir le monde au delà des limites et des frontières pour se
plonger dans le « monde des hommes » plus que dans celui
des Etats.
Envoyé spécial, 22-10-1992, 20h50,
images extraites du générique.


C'est encore à cela que renvoie le fondu
enchaîné des écritures, des foules, des explosions, des
visages (connus et inconnus), avec une nuance en plus : celle de
l'apparente confusion du monde. Apparente parcequ'on y voit des
événements reconnaissables (ici le musicien Rostropovitch jouant
sur les ruines du Mur de Berlin) de la mémoire
télévisuelle et du reportage. La mémoire
particulière des téléspectateurs et la mémoire
globale, celle de l'Histoire, semblent ici se mêler. Ce magazine aurait
donc bien, entre autres missions, pour vocation de proposer des repères
au téléspectateur et pourquoi pas de participer à la
construction d'une certaine mémoire commune, une mémoire
(télé)visuelle de l'humanité.

Envoyé spécial, 19-09-1996, 20h57,
générique.

Ce désir de fournir des repères s'affirme au
courant des années 1990 avec plus de vigueur pour se transformer en
décryptage de l'information. L'espace du décor s'ouvre peu
à peu. Mais c'est surtout le générique qui change
radicalement. Aux accords agressifs de guitare électrique des premiers
temps se substitue le tempo sec et rapide de percussions acoustiques et
électroniques. Le noir, le blanc et le bleu restent des couleurs
dominantes. Mais la confusion du monde est réduite à
l'état de petits encadrés animés tandis que le nom de
l'émission apparaît de façon claire et nette, dans tous les
sens, sur fond de codes barre et de flèches. Il ne s'agit plus de donner
un sens trop restreint à des images provenant du monde entier.
L'objectif d'Envoyé spécial n'est plus seulement de
mettre à jour des problèmes, mais de les identifier, c'est
à dire de chercher à en déterminer la nature. La
précision des commentaires et le choix des images doivent servir
à mieux organiser ce que l'on porte à la connaissance du
téléspectateur. A la confusion du monde, on préfère
mettre différemment en valeur la mission essentielle du magazine :
celle de rendre compréhensible à tout à chacun (citoyen du
monde ET consommateur) ce que l'on appelle désormais la
« mondialisation » (que cela

concerne les échanges et certaines décisions
politiques).
Envoyé spécial, 28-10-1999, 20h58, Paul
Nahon introduit le reportage « Tableau de chasse».
Dernière évolution du dispositif, le
décor se modernise et s'éclaircit à partir de 1998. Au
bleu nuit se substitue le bleu ciel. Les panneaux verticaux s'espacent et
deviennent translucides. Le générique change lui aussi, pour
renouer en partie avec le fondu enchaîné des débuts, mais
avec des images nouvelles de l'histoire des années 1990. L'ensemble
défile dans des encadrés qui se déplacent horizontalement
sur l'écran. La mélodie désormais prime sur le rythme, et
la voix humaine accompagnée des choeurs renvoie aux images de foules et
portraits visibles sur l'écran. Le magazine propose enfin une vision
plus apaisée du monde. L'information n'est plus associée aux
bruits et à la fureur du monde. On pourrait y voir la reconnaissance
implicite d'éventuels résultats de l'action du magazine, le
téléspectateur étant à présent
rassuré. Quoiqu'il en soit, un espoir (on y voit notamment des
représentations des nouvelles technologies) s'est substituée
à une vision tragique de l'Histoire. L'objectif ne semble plus
être celui de dénoncer en braquant un faisceaux lumineux ou une
caméra à la recherche de responsables, mais bien
d'éclairer, d'expliciter (plus encore que d'expliquer) les tenants et
aboutissants des problèmes qui se posent. Nous verrons par l'analyse des
contenus que l'on peut cependant nuancer ce propos. Car, si les sujets semblent
être abordés de manière moins partisane à la fin des
années 1990, la vigueur du ton et la dramatisation de l'information (au
sens de « mise en histoires ») restent une
caractéristique constante de l'émission.
c- L'environnement comme thématique
d'Envoyé spécial :
un « choix de
société » à l'échelle de la
planète.
Entre sujets sérieux et sujets plus
légers, traités avec une égale exigence,
l'équilibre souhaité du contenu des émissions
d'Envoyé spécial s'inscrit en droite ligne de Cinq
colonnes à la une, premier magazine français de grands
reportages. Antenne 2 veut renouer, en 1990, avec cette tradition du
journalisme de terrain pour la revitaliser. Après 1992, France 2
perpétue et pérennise cette politique. De même que son
illustre prédécesseur, Envoyé spécial est
plutôt éclectique quant au choix des sujets et des approches
(économique, politique, sociologique...) de ces sujets. Nous avons fait
valoir à plusieurs reprises qu'Envoyé spécial
était un « magazine de société »
ouvert sur le monde. Ouvert sur le monde, certes. Le magazine ne néglige
pas les sujets nationaux pour autant. Dans de tel cas, les journalistes
s'évertuent à comparer la France à d'autre pays
européens, ou même de comparer différentes régions
entre elles. Ainsi, que l'on ait affaire à des sujets régionaux,
nationaux ou internationaux, que cela concerne la construction d'un reportage,
la construction d'une émission ou la mise en relation d'une
d'émissions avec d'autres, une logique comparatiste préside. Nous
y reviendrons au cours de ce travail.
Une autre recherche intéressante aurait
été l'étude du traitement des pratiques religieuses
contemporaines et surtout des sectes, auxquelles Envoyé
spécial a consacré de nombreux reportages à partir du
milieu des années 1990. Ces reportages ont eu un écho important
dans l'opinion publique à la fois en terme politique et en terme
critique (au moins un de ces reportages a reçu une récompense).
Envoyé spécial a aussi consacré beaucoup
d'énergie pour couvrir de manière perspicace (autant que cela
soit possible) différents conflits : en Irak, en Yougoslavie,...
Les journalistes se sont investis pour défendre les grandes causes
humanitaires et tenter de poser un regard différent, moins
misérabiliste que de coutume (cf. un reportage sur l'économie de
la débrouille à Dakar entre autres exemples) sur les populations
de pays autres que les pays industrialisés. Envoyé
spécial a finalement abordé les grands thèmes faisant
débat au sein de la société française dans les
années 1990. Ceux que l'on met ici en exergue sont loin de constituer
une liste exhaustive. Rappelons au passage quelques reportages remarquables sur
les nouvelles pratiques urbaines comme les tags, le rap, ou encore sur
l'extrémisme politique, avec des reportages sur le Front National et la
xénophobie. Avec un positionnement éthique particulier lié
un humanisme revendiqué, Paul Nahon, Bernard Benyamin et leur
équipe ont régulièrement animé la vie publique
française par la mise à jour de problèmes irrésolus
ou de thématiques sensibles.
Tableau montrant la progression, de 1990 à 2000,
du nombre de sujets par catégorie dans Envoyé
spécial.

Dans ce cadre de réflexion et avec un état
d'esprit similaire, les journalistes ont traité de l'écologie
politique et de la gestion de l'environnement. Ces thèmes se sont
imposés comme des thèmes majeurs du magazine. Nous avons
recensé 88 reportages (dont une dizaine sont des rediffusions). Mais,
à n'en pas douter, on peut ajouter au moins une dizaine de reportages
qui ont pu nous échapper ou pour lesquels l'écologie ou
l'environnement ne sont pas la thématique centrale. Le graphique
ci-dessus rend compte par année, du nombre de reportages
consacrés à des sujets regroupés par catégorie. On
remarque d'emblée deux années fastes : 12 reportages en 1992
et 17 reportages en 1997 (une grande partie de ceux-ci ayant été
diffusés au cours d'une émission particulière
« Alerte à la pollution). Elles correspondent à deux
temps forts le Sommet de Rio pour 1992, et l'entrée des Verts au
Parlement et au gouvernement après les législatives
anticipées de 1997. L'année 1995, correspondant à un temps
fort de la vie politique française, l'élection
présidentielle, est aussi remarquable.
Si l'on analyse d'une manière globale ce graphique, on
note la constance de sujets emblématiques de l'écologie
liés à la faune et la flore (les feux de forêt, les ours,
les loups et les éléphants), à la perturbation du milieu
de vie (les hommes étant touchés autant que les animaux ou les
plantes, après une marée noire ou du fait de la proximité
d'usines), et enfin au nucléaire (surtout l'arsenal nucléaire
civil et militaire anciennement soviétique). Les déchets et la
pollution de l'eau, thèmes traditionnels depuis les années 1970,
sont aussi régulièrement traités, de même que les
technologies nouvelles permettant l'observation des phénomènes
naturels ou la limitation des effets nocifs de certaines activités
humaines. Dans la catégorie « autres », on a
classé les reportages ayant trait aux acteurs de l'environnement, de
Greenpeace aux chasseurs, ainsi que les sujets globaux comme les
rétrospectives ou des reportages sur le réchauffement climatique.
Enfin, il est à noter le traitement nouveau à partir de 1995,
d'une pollution assez mal connue jusque là, la pollution de l'air
causée par les activités de transport urbain et par l'utilisation
de matériaux dans l'espace domestique, aux propriétés
inquiétantes.
Dans l'ensemble, au début des années 1990, les
reportages correspondent à des piqûres de rappel. Ils sont
généralement l'occasion d'une synthèse à
l'échelon locale de problèmes liés à la non prise
en compte d'un environnement global. Cette tendance perdurera tout au long des
années 1990. Mais à partir du milieu des années 1990, et
surtout entre 1995 et 1997, Envoyé spécial traite de
problèmes nouveaux, anticipant parfois de peu ou s'inscrivant dans des
campagnes de presse à propos de sujets comme l'amiante, les OGM. Enfin,
après 1997, Envoyé spécial fait un retour sur les
enjeux déjà ou trop vite oubliés de l'écologie en
intégrant les données nouvelles dont les journalistes disposent
désormais. Plus encore qu'à la cohérence, les
coordinateurs d'Envoyé spécial sont surtout
attaché à la complémentarité, comme outil de lutte
contre l'oubli, des informations sur le court et le moyen terme. Après
avoir étudié le contenu des reportages plus en détails,
nous reviendrons sur ces affirmations qui peuvent apparaître
péremptoires pour l'instant.
Voyons donc comment s'articulent les différentes
dimensions d'Envoyé spécial en tant que magazine
d'information, de société, et enfin de référence du
service public ayant pour vocation de traiter l'actualité
internationale, lorsque les journalistes décident petit à petit
de rendre compte de l'écologie comme sujet digne d'un peu plus de
considération de la part des téléspectateurs
français.
Chapitre 2 :
L'affirmation de l'écologie
comme thème d'Envoyé
spécial.
(1989-1992)
A- Le retour en force de l'écologie dans l'espace
public.
En 1990, le public est en attente d'informations à
propos de l'écologie. Paul Nahon en donne une explication :
« [...] quand on prend les commandes en 1989, on
a 20 ans de terrain derrière nous. On a vu plein de choses dans le
monde, les déforestations, on a vu les pluies acides ... Moi j'ai
été au Viêtnam pendant très longtemps où j'ai
fait des reportages depuis 1973, j'ai vu l'agent orange, lui au Brésil,
la déforestation. Donc on avait ça inconsciemment, moi j'ai vu en
Afrique, la déforestation avec les énormes troncs des
forêts qui se baladaient sur toutes les routes ... »51(*)
Si le public n'a pas fait le même périple que les
reporters, il a vu malgré tout les images que ceux-ci ont
apportées pour lui pendant une vingtaine d'année. Le public est
donc disposé en 1990, à regarder les reportages cités dans
le chapitre précédent d'un oeil a priori favorable. Pour
le comprendre, un petit retour au début de 1989 s'impose.
a- Un tournant de l'histoire de l'écologie
politique en France (1989-1990).
L'année 1989 marque le passage à une
étape nouvelle dans l'histoire de la prise en compte de
l'écologie comme projet et enjeu politique d'importance nationale. Le 18
juin 1989, neuf membres du parti des Verts français entrent au
Parlement européen. Ils représentent, pour la France, le parti
qui compte le plus de députés. Cet avènement a surpris les
commentateurs de l'époque habitués, jusque là, à ce
que les mandats brigués par les écologistes (de tous les partis
et toutes les mouvances) aient été strictement locaux (au niveau
des communes). Pour certains observateurs, dont Brendan Prendville52(*) et Philippe
Roqueplo52(*), le
résultat de ces élections n'est pourtant pas tellement
surprenant. Notamment si l'on considère l'actualité liée
à l'environnement, particulièrement chargée au cours du
premier semestre de 1989.
Selon eux, l'élément déclencheur aurait
été la sécheresse de 1988, vécue comme une
catastrophe naturelle majeure par les habitants des Etats-Unis. Cette
catastrophe a amené la revue Time à publier en janvier
1989, un numéro intitulé Planet of the Year, the
endangered planet53(*). Cette publication rencontre un écho
amplifié par la presse française, nationale et régionale,
qui consacre un nombre croissant articles à ce sujet. A la
télévision, La Marche du Siècle,
magazine présenté par Jean-Marie Cavada, propose une
émission diffusée le 20 février, spécialement
consacrée aux questions d'écologie et s'inspirant pour
l'essentiel des thématiques développées par le
Time : Planète Terre : on est prié de
laisser cet endroit aussi propre ...54(*) En rassemblant des « invités
prestigieux » dont Emmanuel Leroy-Ladurie, Simone Veil, Brice Lalonde
ou encore Hubert Reeves, cette émission fait date et entraîne de
nouveaux des commentaires dans la presse.
Sur le plan politique, l'Assemblée Nationale tient le 4
mars 1989 un colloque ayant pour titre « Atmosphère et
Climat ». Le 11 mars, un sommet est organisé à la Haye
sur la « Protection de l'atmosphère du globe »,
succédant à celui consacré à la
« défense de l'Ozone », s'étant
déroulé à Londres, du 5 au 7 mars. Enfin les 12 et 13
juin, le Ministère de la Recherche et de la Technologie organise, en
présence du Président de la République, un colloque :
« Planète Terre ».55(*) Membre du parti des Verts et devenu en 1988
secrétaire d'Etat auprès du Premier ministre Michel Rocard,
chargé de l'environnement et de la prévention des risques
technologiques et naturels majeurs, Brice Lalonde participe activement à
l'organisation de ces diverses réunions. Bien que n'ayant pas les moyens
de ses ambitions (le budget consacré à l'environnement est alors
dérisoire, 0,06% du budget du gouvernement, inférieur à
celui du début des années 1980), il réussit, par un
travail institutionnel et grâce à son pragmatisme politique,
à contribuer à une prise en compte de l'environnement dans les
choix technocratiques. Il créera aussi l'association
Génération Ecologie, à laquelle participent des
personnalités telles qu'Haroun Tazieff (invité de la
« rétrospective écologie »
d'Envoyé spécial le 30 décembre 1991).
Les élections européennes confirment donc un
regain d'intérêt de la part de l'ensemble des Français pour
l'écologie. On peut même penser qu'il reflète les
inquiétudes d'une partie croissante de la population. En effet, selon
les sondages, au début des années 1990, les Français sont
plutôt dubitatifs quant à la capacité des pouvoirs publics
à gouverner sur la base de principes écologiques. Des fractions
significatives de la population se déclarent même pessimistes
à l'égard de l'avenir, tout particulièrement les jeunes de
moins de 30 ans56(*). Or
on l'a dit précédemment, l'âge médian des reporters
travaillant pour Envoyé spécial tourne rapidement
autour de 30 ans. Voyons donc en quoi Envoyé spécial
devient, au début des années 1990, le reflet
d'inquiétudes et le révélateur d'une envie d'agir pour
l'environnement.

b- L'écologie, entre humanitaire et cadre de
vie (janvier 1990-juin 1990).
Envoyé spécial, 18-01-1990, 20h38,
« Soumgaït », commentaire : « un
bidonville où vivent les ouvriers, leurs femmes et leurs
enfants »

Envoyé spécial, 18-01-1990, 20h40,
« Soumgaït », le chimiste énumère les
produits toxiques rejetés par les usines qui obstruent dans l'image
l'horizon.
Dans son article paru le 15 janvier 1990 dans Le
Monde, Laurence Follea attire l'attention de ses lecteurs sur le premier
reportage de la première émission d'Envoyé
spécial. Gilles Rabbin, auteur de ce reportage, était
d'abord parti pour faire un reportage sur le nationalisme en Azerbaïdjan.
En effet, en février 1988, la ville de Soumgaït avait
défrayé la chronique suite à de graves troubles que l'on
avait qualifié alors de « pogrom
anti-arménien » organisé par des azerbaïdjanais.
Parti pour faire le bilan de la quasi guerre civile qui s'en était
suivie, Gilles Rabbin est mis au courant de l'existence d'un
« bidonville » à Soumgaït. Il tourne donc un
reportage sur des personnes résidant dans des habitations
vétustes et asphyxiés par les fumées et rejets d'usines
chimiques. Cette impression d'asphyxie est renforcée par l'inventaire,
énoncé par le chimiste et relayé par le commentateur du
reportage en voix-off, des composés toxiques rejetés par les
usines. Le journaliste montre surtout un « cadre de vie »
sordide et insalubre (multiplication des prises de vue de cheminées, de
tuyaux, de grillages, impression d'emprisonnement et gouttes de pluies visibles
sur l'objectif de la caméra). Ce premier reportage traite d'abord de la
misère d'un peuple puisque l'accent est mis sur les ouvriers des usines
et leurs enfants décrits comme « victimes
impuissantes » d'un « développement industriel
à tout prix ». La pollution atmosphérique y est
finalement abordée comme les écrivains naturalistes du XIXe
siècle pouvaient l'aborder lorsqu'ils décrivaient les
travailleurs manuels ou les pauvres : ce sont des miasmes qui participent
à la détérioration des conditions de vie de quelques uns
dont l'impact reste limité. L'accent est finalement mis sur l'ignorance
supposée des personnes vivant là et victimes à leur insu
(le journaliste ayant donc pour tâche de mobiliser l'énergie de
ces opprimés et surtout de mobiliser celle éventuelle de
téléspectateurs compatissants).

Envoyé spécial, 22-02-1990, 20h40,
« Le nucléaire : danger ? »,
première image du reportage, l'usine de la Hague apparaît à
l'horizon durant tout le reportage.
La deuxième occurrence de notre corpus n'est, elle
aussi, pas directement rattachée à l'écologie. Elle
s'inscrit même à rebours de la radicalité des grandes
manifestations antinucléaires de la fin des années 1970 par
le simple fait de poser une question dans le titre du reportage :
« Le nucléaire : danger ?». Le reportage traite
des conséquences sociales, économiques et accessoirement
environnementales liées à l'implantation du site de retraitement
de la Hague. Il est en quatrième position d'une émission ayant
pour thème général, « le pouvoir en
question ». Bernard Benyamin précise, avant la diffusion du
reportage, que suite à des manifestations ayant duré plusieurs
mois en Bresse, le premier ministre a décidé de geler les
études en cours pour l'implantation d'une nouvelle usine de retraitement
des déchets nucléaire. Il ajoute que le reportage peut être
considéré, pour les interviewés du reportage comme pour le
téléspectateur, comme une « thérapie »
: « la parole, dit Bernard Benyamin, exorcise encore les
démons ». Le reportage s'ouvre sur une longue séquence
aux abords puis au sein d'une église, le temps d'une messe. Le
journaliste fait le portrait de personnes vivant à proximité de
l'usine, employées par elle et s'en accommodant tant bien que mal. Soit
qu'il n'ait pas eu l'autorisation, soit qu'il n'ait pas eu la volonté,
le journaliste n'entre jamais dans l'usine. On ne la voit donc jamais que comme
un élément de horizon, élément étrange dans
un décor pittoresque. Le journaliste nous présente des villageois
et des paroissiens conscients des risques potentiels, mais aussi de la
nécessité (contre l'exode rural) d'une telle installation. Une
petite polémique autour d'éventuelles conséquences sur la
santé est rapidement résolue par un ethnologue, fin analyste des
rumeurs, et par un prêtre dont les dernières paroles constituent
la conclusion du reportage : « quand on ne connaît
pas un problème, je pense qu'on se tait. » L'évocation
de la durée de vie des déchets nucléaires
(« pour des siècles et des siècles »)
constitue le seul bémol d'un reportage qui fait la part belle au paysage
et au caractère typique (ou typé) des intervenants pour qui le
site ne suscite pas une forte angoisse.
Le 8 mars 1990, un reportage
« Décharges : alerte » est diffusé afin
de prévenir les téléspectateurs des problèmes que
pose en France la gestion des déchets, ou pour mieux dire sa non gestion
ou sa mauvaise gestion. Le titre évoque un sentiment d'urgence. On y
voit surtout les riverains des décharges se plaindre et les responsables
locaux se décharger de toute responsabilité. Le sujet reste
encore très localisé (autour de La Baule) et les revendications
s'apparentent plus à des revendications restreintes de type NIMBY (Not
in my backyard, pas dans mon jardin) donc pas nécessairement
partageables par l'ensemble des Français, mais le ton est
déjà plus engagé. Enfin, on annonce le 19 avril, la
« journée de la Terre » organisée le 22 avril
1990, lors de la diffusion de deux reportages, l'un sur l'assèchement de
la mer d'Aral et l'autre annoncé comme le premier reportage occidental
sur les coulisses de Tchernobyl (cette centrale nucléaire ayant pris feu
le 26 avril 1986). Dans leur livre paru en 1992, Paul Nahon et Bernard Benyamin
font explicitement référence à ces émissions :
« Les nouveaux messages minitel et le courrier
reçu après chaque émission montraient que les
Français étaient beaucoup plus préoccupés par les
problèmes d'environnement. Dès le début, nous avons donc
traité des sujets écologiques au sens large du terme. Tchernobyl,
la Mer d'Aral, les déchets nucléaires ... et chaque
problème recevait une très bonne audience.»57(*)
On observe ici une relecture de l'histoire de leur magazine
qui fait l'impasse sur les premiers tâtonnements. Néanmoins cet
extrait rend compte de la réceptivité du public et de leur
engagement rapide en faveur d'une véritable (ou plus efficace selon les
domaines) prise en compte de l'environnement. A force de se mettre du
côté des plus faibles et de décrire leurs souffrances, la
complaisance attendue laisse rapidement place à une réelle
indignation qui ne va pas cesser d'augmenter jusqu'en 1992. Le courrier des
téléspectateurs, tel qu'évoqué ici, montre que ce
sentiment est partagé par une part de la population française.
Envoyé spécial, de vitrine de la misère du monde,
fait rapidement du journalisme un instrument de combat contre cette
misère. Comment ? Par l'adoption sincère d'une
rhétorique militante qui fait de l'écologie à la fois une
cause humanitaire et de l'environnement un cadre de vie et un
écosystème à protéger.
c- Une réappropriation de la rhétorique
militante (avril 1990-décembre 1991).
Paul Nahon le souligne à nouveau dans un entretien
réalisé pour la revue Cinémaction en
199758(*) :
Envoyé spécial, 28-06-1990, 21h07,
« Massacre à la tronçonneuse » - plan
resserré sur un arbre arraché à la pelleteuse.
« Le troisième pilier [après celui
d'un regard différent sur l'actualité et la question des droits
de l'homme], c'était l'écologie, au sens large, avec pour maxime
le respect de la planète (à l'époque ce thème
était relativement peu traité à la
télévision) et la question qui en découle : quel
monde allons nous laisser à nos enfants ? ».

Suite à une enquête parue dans 50 millions de
consommateurs, Paul Nahon et Bernard Benyamin envoient Isabelle Staes
faire un reportage sur la pollution des nappes phréatiques en Bretagne,
région la moins bien classée, selon cette revue, en terme de
qualité de l'eau. C'est suite à ce reportage (sur lequel
nous reviendrons) et à celui sur les décharges, que Paul Nahon et
Bernard Benyamin font un appel aux téléspectateurs pour que
ceux-ci leur envoient des propositions de sujets relatifs à
l'environnement. En fonction de l'intérêt de la proposition, ils
promettent de faire un reportage. C'est ainsi qu'a pu être tourné
et monté en quelques semaines (le temps de la diffusion des matchs de la
coupe du monde de football 1990) un reportage sur la déforestation
liée à l'exploitation d'une carrière à ciel ouvert
en région parisienne. Ce reportage remporte un franc succès en
terme d'audimat d'après Paul Nahon et Bernard Benyamin. Même s'ils
ne renouvellent pas d'appel à témoins similaire concernant
l'environnement, cela ne les empêchera pas par la suite, d'être
avertis

par les populations et d'étudier les
possibilités de

faire un reportage sur tel ou tel

problème.
Envoyé spécial, 28-06-1990, 21h07,
« Massacre à la tronçonneuse », mouvement de
caméra de la cime des arbres au fond du gouffre.
Le reportage est donc présenté ainsi :
« Envoyé spécial pour arrêter ce
« Massacre à la tronçonneuse » ». A
l'engagement se substitue donc l'action des journalistes sur le réel. Ce
à quoi, s'ajoutent quelques positions de bases que Paul Nahon et Bernard
Benyamin défendront au moins jusqu'en 1992 : au cours de
l'introduction, Bernard Benyamin parle de la « lutte du pot de terre
conte le pot de fer ». Cette expression est reprise mot pour mot dans
l'introduction du reportage diffusé le 3 janvier 1991, « La
bataille du rail », et elle restera en filigrane de nombreux
reportages dénonçant le cynisme des autorités, de ceux qui
détiennent le pouvoir économique ou politique quel que soit le
pays où se situe l'action. A cela, Envoyé spécial
oppose la mobilisation spontanée (bien que simulée pour les
besoins du reportage) d'une population pour une cause présentée
comme légitime (bien qu'elle soit en désaccord avec la
légalité puisque le bois en question est la
propriété de la société d'exploitation de la
carrière). Remarquons l'utilisation de prises de v |