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Envoyé Spécial : une approche de l'environnement à la télévision française (1990-2000).


par Yannick Sellier
Université Paris 1 Panthéon Sorbonne - Master 2 Histoire et Audiovisuel
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

Envoyé spécial :

une approche de l'environnement

à la télévision française.

(1989-2000)

Université Paris 1 Panthéon Sorbonne

Master 2 Histoire et Audiovisuel

Yannick Sellier

Sous la direction de Marie-Françoise Lévy

Juin 2007

Aux générations futures

Fred, extrait de Le Petit Cirque, Paris, Dargaud Editeur, 2000, [1ère éd. 1973] p. 57

Sommaire

6 Introduction

16 Première partie - Le retour de l'écologie (1989-1992).

17 Chapitre 1 - La mise en place d'Envoyé spécial

41 Chapitre 2 - L'affirmation de l'écologie

comme thème d'Envoyé spécial.

65 Deuxième partie - Une redéfinition des priorités de l'écologie

au sein d'Envoyé spécial (1992-1997).

66 Chapitre 3 - Vers une conception plus tempérée

de l'écologie ? (1993-1996).

84 Chapitre 4 - L'environnement devient un enjeu

de santé publique (1995-1997).

102 Troisième partie - Le temps des bilans (1997-2000).

103 Chapitre 5 - Envoyé spécial, moteur ou accompagnateur

des politiques publiques ?

127 Chapitre 6 - L'évaluation des moyens employés

et des mécanismes de décision (1998-2000).

142 Conclusion

148 Table des matières.

152 Annexes.

Introduction 

En 2007, tout le monde est d'accord, même si les modalités diffèrent en fonction des partis, l'environnement est une priorité politique. Les trois principaux candidats des élections présidentielles, lui consacrent un paragraphe entier dans leur programme. François Bayrou l'intitule « Ecologie : déclarer l'urgence » ; Ségolène Royal veut être la « Présidente de l'excellence environnementale » ; Nicolas Sarkozy souhaite « Répondre à l'urgence du développement durable ». Nicolas Sarkozy et François Bayrou veulent mettre en place un grand ministère, dans leur gouvernement, qui permette de prendre en compte l'environnement dans toute décision, nationale et internationale. Tous les trois souhaitent créer une fiscalité qui contraigne les pollueurs. Enfin, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy voient dans la gestion de l'environnement un gage d'avenir pour la France, c'est à dire la possibilité de créer un secteur économique innovant et surtout, de créer des emplois.1(*) Que s'est-il donc passé pour que l'écologie, l'environnement et le développement durable soient considérés comme des thèmes de campagne importants ? Est-ce parce que Nicolas Hulot, fervent défenseur de ces concepts et de leur traduction pratique, leur a fait signer à tous, au début de l'année, un « pacte écologique » ? Cette explication est réductrice. Elle occulte les transformations profondes que connaît la société française, depuis la fin des années 1980, en la matière.

Dans le livre « L'écologisme à l'Aube du XXIe siècle, de la rupture à la banalisation ? », paru en l'an 2000, sont présentés les résultats d'une enquête sur l'engagement écologique au sens large. Les enquêteurs demandent aux participants de citer les émissions de télévision à l'origine ou corrélatif d'une sympathie ou d'un engagement écologiste. Sur 635 réponses, seize personnes citent spontanément les émissions du Commandant Cousteau ; vingt-neuf personnes, Thalassa ; trente, Droit de réponse ; trente et un, La Marche du siècle ; trente quatre, Envoyé spécial, ce dernier magazine étant le plus cité. Par ailleurs, lorsqu'ils mentionnent un événement ayant suscité une prise de conscience. Si certains remontent jusqu'à la guerre du Viêtnam, Tchernobyl est considéré comme un puissant déclencheur. Dans les années 1990, l'enfouissement des déchets nucléaires et les organismes génétiquement modifiés (OGM) ont encore précipité une prise de conscience. Ces derniers faits correspondent plus à des campagnes de presse qu'à des événements proprement dits, ce qui, selon les enquêteurs, souligne l'importance des médias2(*). Dans son rapport statistique sur La sensibilité écologique des Français, l'Institut Français de l'Environnement et de la Nature (Ifen) s'accorde avec les enquêteurs précédemment cités. Selon ce rapport, « Il importe d'étudier la façon dont sont présentés les enjeux environnementaux dans les médias ». Pour exemple, la télévision est considérée, dans les années 1990, par la majorité des jeunes comme un moyen d'information privilégié sur l'environnement. Et dans le cas des problèmes de l'eau, la télévision est la source d'information privilégiée par un Français sur deux en 1999. 3(*)

> Ecologie, environnement, développement durable :

Avec la volonté d'apporter un éclairage sur les récentes transformations de la société française, nous avons décidé d'étudier l'évolution des différentes représentations de l'environnement, dont le magazine Envoyé spécial a été à la fois le révélateur et le moteur. Ce magazine n'est certes pas le seul à avoir compté. Mais, du fait de la constance et de la cohérence de sa programmation, il est évident qu'il a joué un rôle pour une partie non négligeable des téléspectateurs, et surtout des téléspectateurs français, à partir de 1990. Avant de poursuivre cette réflexion, définissons les termes d'écologie, d'environnement et de développement durable, autant de termes utiles à l'enrichissement des problématiques qu'offre un tel sujet. L'écologie, avant d'être un parti politique, est une science. Les principes de l'écologie scientifique ont été définis, en 1866, par Ernst Haeckel, naturaliste allemand, pour désigner l'étude des relations et interactions entre les êtres vivants et leur milieu. Avec l'école de sociologie de Chicago, l'écologie devient urbaine. Elle vise alors à déterminer des modèles et à expliciter les logiques de distribution de la population et les phénomènes de ségrégation4(*).

En 1921, le géographe Vidal de la Blache réintroduit le terme « environnement » (ayant quasiment disparu de la langue française depuis le XVe siècle) dans ses Principes de géographie humaine. L'usage du mot « environnement » se répand peu à peu hors des cercles de spécialistes. L' « environnement » devient un terme populaire à la fin des années 1960 : l'environnement est alors défini par et pour les sociétés humaines. Il renvoie à l'ensemble des systèmes naturels et/ou artificialisés dans lesquels l'homme, en tant qu'individu et/ou que groupes, intervient ou est intervenu, soit en les utilisant soit en les aménageant5(*). L'environnement est encore un espace, le territoire dans lequel se déploient les activités humaines (habitation, travail, circulation). Il n'a pas de caractère totalisant, puisqu'au contraire, il introduit une pluralité des univers et des acteurs. La diversité des approches de l'environnement proposées par Envoyé spécial en rend compte.

Au cours des années 1980, l'environnement acquiert un sens plus étroit : celui donné à un secteur de la vie sociale ayant trait à tout un ensemble de problèmes concernant d'abord la nature, en ce que celle-ci est exposée, soumise à l'action destructrice de l'homme et demande à être protégée ou restaurée. Les hommes, eux-mêmes, sont toujours concernés, aussi bien que leur univers collectif, puisqu'on les considère la fois comme cause de et menacé par ces processus. Enfin, l'environnement fait référence à l'ensemble des actions humaines liées à ce souci et à ces restaurations. Par conséquent, il rassemble des dimensions esthétiques, étiques, techniques, scientifiques, sociales et politiques6(*). Autant de dimensions qu'Envoyé spécial traite dans ses reportages et que nous aurons à coeur d'articuler et de désarticuler, pour en comprendre les évolutions. C'est aussi pourquoi, nous avons préféré le terme « environnement » à celui d' « écologie » pour le titre de ce mémoire.

Néanmoins, ce panel de définitions resterait incomplet si l'on occultait l'apparition depuis le début des années 1970, d'une nouvelle mouvance, et d'un véritable parti politique à la fin des années 1980, en cours de définition durant les années 1990 : l'écologie politique. Celle-ci part du principe que le mode de vie, de produire, de consommer, de se distraire de plusieurs individus assemblés, remodèle l'environnement. Ce principe est conforme à la définition de l'environnement que nous avons déjà donnée. « L'écologie politique est une science sociale, la politique écologiste est d'abord une politique sociale » écrit Alain Lipietz dans l'incipit de Qu'est-ce que l'écologie politique ?. C'est à la fois un mode de pensée et une discipline de vie que chacun peut appliquer, avec plus ou moins de conviction, basée sur une forme de respect vis à vis de soi, des autres et de l'espace dans lequel les hommes et les femmes se meuvent. Alain Lipietz évoque aussi les conséquences sur la santé de nos actes, du sort des générations futures. Mais cet incipit, étant rédigé en 1999, témoigne d'un long processus de maturation des concepts d'écologie et d'environnement dont Envoyé spécial s'est fait autant le vecteur que l'acteur.

Nous reviendrons au cours de ce mémoire sur les tensions et les discordances qui animent la mouvance écologiste en France et qui privilégient tantôt une approche naturaliste, tantôt une approche sociale de l'environnement. Plus subtil et plus philosophe, dirons nous, Bruno Latour, lui aussi en 1999, tente de dépasser le cadre de la définition pour imposer l'évidence de ce qui reste malgré tout une relecture récente des événements du passé:

Nous ne pouvons faire autrement [que de l'écologie politique] puisqu'il n'y a pas d'un côté la politique et de l'autre la nature. Depuis l'invention du mot, toute politique s'est défini par rapport à la nature dont chaque trait, chaque propriété, chaque fonction dépend de la volonté polémique de limiter, de réformer, de fonder, de court-circuiter, d'éclairer la vie politique. Par conséquent, nous n'avons pas le choix de faire ou de ne pas faire de l'écologie politique, mais de le faire subrepticement, en distinguant les questions de nature et les questions de politique, ou explicitement en les traitant comme une seule question qui se pose à tous les collectifs7(*).

Et c'est cette dernière option que le magazine Envoyé spécial a choisie et servie, plus ou moins consciemment, au cours des années 1990. L'affirmer si vite, dès l'introduction de notre travail, est une manière de rendre le lecteur attentif aux définitions qui viennent d'être données, car chaque mot recouvre un pan de l'histoire humaine et de l'histoire plus contemporaine des représentations télévisuelles de l'environnement.

> Pour l'étude d'une « sensibilité environnementale » et d'une « culture environnementale » :

Arrivé à ce point du développement de notre réflexion, on peut dire que l'environnement, tout comme l'écologie, renvoient à tout et à rien. C'est parce que l'application des vocables « écologique » ou « environnemental » à une mesure ou à un reportage définirait plutôt un certain type d'attentes et de relations au monde des choses et au monde vivant. Ces attentes et ces relations bornent remettent premièrement en cause une vision positiviste8(*), fortement ancrée dans la société française. Attention, loin de nous l'idée de reprocher à quiconque d'être positiviste. Cette remarque nous oblige à une digression. Elle met en exergue la difficulté de traiter d'un tel sujet dans le contexte actuel, sans provoquer les passions ou sans être accusé de partialité. Et ce, depuis le sommet de Johannesburg d'août 2002, au cours duquel l'Europe s'est engagée à continuer résolument ses efforts de législations environnementale, soutenue par quelques associations très performantes sur le plan de la communication. Refermons cette parenthèse. Nous disions donc que la conception positiviste de l'histoire humaine, héritée d'Auguste Comte et promue par la bourgeoisie du XIXe siècle, est celle qu'appliquent encore les planificateurs et les urbanistes fonctionnalistes de l'après-guerre en France. Un point saillant de cette conception est qu'il n'est de limite à leur action que celle de la capacité humaine à modeler et remodeler infiniment les espaces qu'il occupe.

Le prisme de l'écologie permet de percevoir le monde et l'environnement différemment. La dynamique des interactions entre l'homme et son milieu de vie, serait plutôt soumise à un principe d'incertitude (très proche de la théorie physique du chaos) et limitée par d'autres paramètres sur lesquels les hommes peuvent parfois influer, sans pour autant les contrôler. Cette perception nouvelle amène les écologistes à avancer l'idée d'un « développement soutenable » à la fin des années 1970. Cette idée, reprise par des personnalités politiques (Gro Harlem Bruntland en Norvège, Mansour Kalid au Soudan, respectivement président et vice-président de la Commission Mondiale de l'Environnement et du Développement) et intellectuelles (Hans Jonas et Dieter Binrbacher en Allemagne, Edgar Morin et Michel Serres en France), obtient une reconnaissance internationale dans le rapport Notre avenir à tous commandé par l'Organisation des Nations Unies (ONU) et rendu public en 1987. Nous l'appelons aujourd'huis, en France, le « développement durable ». Nous aurons l'occasion de revenir, au cours de ce travail, sur les nuances qui distinguent l'idée d'origine anglo-saxonne de sa récente traduction française.

Le « développement durable » imbrique des menaces écologiques et économiques auxquelles tous les gouvernements et toutes les populations doivent se confronter depuis les années 1960. A partir de cette date, les scientifiques et les économistes s'intéressent aux conséquences sur l'environnement et sur les hommes, à court, moyen et long terme, de l'industrialisation des pratiques de consommation et de production. Pour exemple, prenons un ouvrage qui fit date : Le printemps silencieux, publié par la biologiste Rachel Carson en 1962. Ce livre critique l'usage répandu d'insecticides très performants, dont le DDT, mais menaçant à terme divers écosystèmes. De même que les spécialistes, les journalistes participent à cette réflexion. Et ce, dès la première année de son existence, pour Envoyé spécial, sachant que la première émission du magazine est diffusée le 18 janvier 1990. Nous avons ainsi recensé quatre-vingt-huit reportages en tout de 1990 à 2000.

Nous les avons choisis d'abord parce que l'on y faisait expressément mention de l'écologie ou de l'environnement, ensuite parceque les sujets étaient relatifs aux problématiques évoquées plus haut. Nous n'avons pas voulu appliquer une définition a priori trop stricte car nous envisageons de comprendre et d'expliquer la définition actuelle que l'on peut donner de l'environnement à partir de 1999-2000. Le rapport Notre avenir à tous l'indique et nous le reformulons pour l'intégrer à notre propos : les limites, autrement dit la définition que l'on peut donner du développement durable, de l'écologie ou de l'environnement, en théorie et surtout en pratique, ne sont pas absolues ; ce sont celles qu'imposent l'histoire de l'état des techniques, de l'organisation sociale et des connaissances que l'on possède à propos de la capacité de la biosphère et des hommes à supporter les activités humaines.

Certes, ce qui est valable à partir de 1989, le reste pour l'essentiel jusqu'en 2000. On observe néanmoins, durant cette décennie, des variantes significatives du traitement et des points de vue des journalistes sur l'environnement. Nous avons donc croisé les critères retenus par les concepteurs d'Envoyé spécial avec ceux des statisticiens pour retenir quelques catégories de sujets : le traitement des déchets, l'énergie nucléaire, toutes les formes de pollution (qui se sont diversifiées au cours de la décennie étudiée) et les reportage traitant d'actions spécifiques en faveur ou à l'encontre de la faune et de la flore. S'ajoutent aussi les reportages mêlant ces différentes dimensions et les traitant à l'échelle d'une ville, d'une région ou de la Terre entière (cf. effet de serre). Cette question de l'évolution de l'échelle et de la taille des groupes concernés par les thématiques de l'environnement, sera l'une de celles que nous traiterons transversalement au cours de ce travail.

En 1989, le parti français des Verts entrent au Parlement Européen créant la stupéfaction. Au même moment, la télévision publique cherche à donner de la consistance au « service publique de l'audiovisuel ». C'est dans ce contexte que se décide et se concrétise l'avènement d'un magazine d'information et de reportages, Envoyé spécial, encore diffusé en 2007. Durant les années 1990, Antenne 2, qui programme le magazine chaque jeudi soir, intègre le groupe public France Télévisions, pour devenir France 2. Pendant ce temps, les acteurs de l'environnement se diversifient. Ils délimitent petit à petit leur domaine respectif de prérogative. Et tandis qu'on le concevait comme un défi ou un pari au début des années 1990, l'environnement devient un espace à gérer et à gouverner9(*). Il s'institutionnalise, perturbant encore un peu plus les anciens repères sur lesquels les écologistes fondaient la légitimité de leur militantisme. Envoyé spécial rend compte de toutes ces transformations et parfois les précède. L'évolution du traitement, par ce magazine, de thématiques liées à l'environnement rend compte, sur dix ans, de l'évolution de ce que nous appelons « sensibilité environnementale ». Cette sensibilité correspond aux manières d'appréhender, par la vue, par l'ouïe, et finalement par l'intellect, le monde qui entoure à la fois les journalistes et les téléspectateurs.

En l'an 2000 qu'une page se tourne : les aspirations du début ont cédé le pas à l'action. Le 19 janvier 2001, Paul Nahon et Bernard Benyamin, coordinateurs et présentateurs du magazine, sont remplacés par Guilaine Chenu et Françoise Joly, qui ne partagent pas la même conception du monde ni les même objectifs que leurs prédécesseurs. Preuve s'il en est : le nombre de reportages sur l'environnement devient insignifiant après 2001. En janvier 2000, Envoyé spécial, pour commémorer ses dix années d'existence, compose un montage des reportages diffusés depuis 1990, ayant trait à l'environnement. Ce montage constitue un condensé de ce que nous appelons « culture environnementale ». Elle s'appuie sur des événements qu'Envoyé spécial relate ou crée, et sur un système de représentations de l'environnement auquel Envoyé spécial apporte sa contribution. La formation de cette culture10(*) aboutit à une manière commune de penser l'environnement, propre à orienter l'action des hommes politiques vers des normes, contraignantes notamment, applicables à l'a société dans son ensemble.

> Envoyé spécial et l'Histoire de l'Environnement.

Ce travail s'inscrit dans le cadre d'une Histoire de l'environnement, telle qu'elle fut théorisée par Edgar Morin et Emmanuel Leroy-Ladurie, lors des Rendez-vous de l'Histoire organisés à Blois en 200111(*). Cette histoire se base sur trois piliers : une histoire des représentations de l'environnement, une histoire des sensibilités par rapport à l'environnement et une histoire dite des « faits naturels » (séismes, pollutions, ...). Jean-Louis Robert, ayant aussi intervenu dans le cadre de ces Rendez-vous, explique à ce propos qu' « il n'y a pas une histoire isolée de l'Homme à l'environnement qui ne soit pensable sans une histoire des relations des hommes entre eux. »12(*) C'est pourquoi l'on peut appliquer cette Histoire à l'étude d'une société en particulier, autrement dit à l'étude des évolutions de sa culture, de ses modes de vie et de pensée. L'Histoire de l'environnement présuppose, comme le faisait Bruno Latour dans l'extrait cité précédemment, que l'Homme s'est de tout temps soucié du milieu dans lequel il vivait. A noter cependant que c'est le président George Pompidou qui, après un voyage à Chicago, crée pour la première fois au monde, un ministère de l'environnement en 197113(*). S'intéresser au magazine Envoyé Spécial, c'est donc tenter de comprendre pourquoi et en quoi les Français se sont souciés, dans les années 1990, différemment du milieu dans lequel ils vivaient. L'étude du traitement par Envoyé Spécial des rapports de l'Homme à son environnement, correspond dès lors à l'étude d'un moment particulier de cette Histoire en France.

Afin de mener à bien cette étude, nous avons donc constitué un corpus de quatre-vingt-huit documents audiovisuels, dont quatre-vingt-un sont des reportages en première diffusion. Pour gagner en concision et proposer l'approfondissement de certaines tendances, nous n'avons pas souhaité les citer de manière exhaustive. Nous les avons évidemment tous visionnés et analysés. Puis, nous en avons sélectionnés quelques uns, plus particulièrement parcequ'ils regroupent les caractéristiques que l'on retrouve dans divers reportages de la même période ou traitant de la même problématique. Nous aurions pu choisir de n'étudier que les reportages sur les déchets ou sur la production d'énergie nucléaire. Telle n'était pas notre aspiration. Par ailleurs, ce travail restitue d'abord le discours, les interprétations et les représentations que propose et élabore Envoyé spécial. Autrement dit le contexte et les conditions de productions sont détaillés ; les reportages sont décrits afin d'en saisir l'essence et l'intention ; mais la réception, compte tenu de l'impossibilité de consulter le courrier et les messages minitels des téléspectateurs (ils n'ont pas été conservés), reste, dans la majeure partie des cas, liées à ce que nous pouvons potentiellement déduire au travers des réactions de la presse, des statistiques et de l'évolution générale de l'histoire culturelle et politique de la France des années 199014(*).

Nous commencerons par établir l'histoire du magazine afin de comprendre avec quel état d'esprit, Paul Nahon, Bernard Benyamin, et les journalistes travaillant pour Envoyé spécial, abordent les thématiques de l'environnement. Nous exposerons ainsi les attentes supposées du public en matière d'information et la conception du journalisme, en pratique et théorie, du magazine. Nous verrons ensuite comment l'écologie s'affirme au fur et à mesure des reportages, de 1990 à 1992, comme un thème, voire comme un véritable souci d'Envoyé spécial. Nous chercherons notamment à savoir si l'on peut, au cours de cette période, parler d'un engagement écologiste, et ce en dépit de ce qu'en disent Paul Nahon et Bernard Benyamin au cours de notre entretien (cf. annexes).

Nous étudierons ensuite la période de transition qui s'étend de la fin 1992, après la Conférence de Rio, à l'été 1997, date à laquelle Dominique Voynet, membre du parti français des Verts, entre au gouvernement. Cette période se scinde en deux sous parties: l'une va de 1993 à 1995, se prolongeant jusqu'en 1996, et l'autre de 1995 à 1997. Au cours de la première, nous analyserons la remise en cause de l'idéal écologiste et ses conséquences dans le traitement de l'environnement par Envoyé spécial. Au cours de la suivante, nous nous intéresserons à une évolution qui allie environnement de proximité et santé publique.

Enfin, nous avons intitulé la troisième partie : le temps des bilans. Nous aurions aussi bien pu l'intituler : le temps du retour à l'action. Puisque par les événements qu'il initie, dont la « journée sans voiture », et par le ton qu'il adopte, le magazine renoue avec un engagement, relativement similaire à mais distinct de celui du début des années 1990. Nous en analyserons les caractéristiques pour déterminer en quoi elles annoncent le passage à une nouvelle étape, dans la prise en compte de l'environnement, et ce en dépit de l'impression d'un retour au point de départ.

Première partie :

Le retour de l'écologie.

(1989-1992)

Chapitre 1 :

La mise en place

d'Envoyé spécial.

Ce chapitre, « la mise en place d'Envoyé spécial » porte sur les quelques mois qui se sont écoulés entre l'apparition d'une idée et sa concrétisation. Nous analyserons en quoi cette période a été fondatrice et quels sont ses prolongements vis à vis de l'organisation et de l'évolution formelle du magazine au cours des années 1990.

A- De la nécessité d'un magazine de reportage à la télévision.

La fin des années 1980 et le début des années 1990 constituent un moment particulier de l'histoire de la télévision. La quasi totalité des ménages est alors équipée d'un poste de télévision et la télévision est en passe de devenir pour nombre de Français le principal moyen d'accès au savoir, si ce n'est à l'information. 1986 a vu l'apparition des chaînes privées dans le but avoué de libérer le contenu télévisuel d'une certaine tutelle de l'Etat. Et l'on s'inquiète encore régulièrement de l'impact de la télévision sur l'opinion publique, au point d'inquiéter cette même opinion sur l'impact que pourrait réellement avoir cette télévision.

a- Une demande accrue d'informations.

Dans les années 1980, avec l'amélioration des méthodes d'enregistrement et des moyens de communication, se multiplient les sources potentielles d'information. Conséquemment s'accroît le volume d'informations transmises. Des intellectuels, au sens large, et des professionnels demandent alors au service public de télévision d'accroître le niveau d'exigence dans la présentation et la sélection des informations15(*). Cette demande est relayée par un public dont le niveau moyen d'étude n'a cessé de s'élever depuis les années 1950. La capacité de recul de ce public, par rapport à l'information transmise, a cependant évolué en général vers une méfiance critique à défaut de pouvoir se muer en examen constructif du discours télévisuel - faute d'instance le lui permettant ou d'éducation. Ceci s'est traduit par une défiance à l'égard des experts et décideurs. Et c'est cette même défiance qui a poussé le public, ou du moins ses représentants autoproclamés, à demander un accroissement non pas seulement de la quantité mais surtout de la qualité de l'information, en terme de diversité et de hiérarchisation.16(*)

Jacques Campet, dans son rapport sur L'avenir de la télévision publique, remis en septembre 1993 au ministre de la Communication, rappelle à ce titre que « l'information est un bien public constitutif de la démocratie »17(*). L'information, tout en permettant une meilleure connaissance du monde, contribuerait à la circulation des idées et à la défense des droits individuels. En effet, elle doit fournir au téléspectateur des éléments nécessaires à la formation de son jugement. De la qualité de l'information dépend, en quelque sorte, la qualité de l'éventuelle participation aux débats publics, du téléspectateur considéré alors en tant que citoyen. Pour la commission que préside Jacques Campet, si les responsables du service public de télévision reconnaissent la corrélation entre téléspectateur et citoyen, ils n'assument encore que trop partiellement les conséquences de ce constat. Autrement dit, ils ne font que peu d'efforts pour proposer aux téléspectateurs des émissions qui répondent à leurs aspirations en tant que citoyens. Cela veut dire aussi qu'ils ne sont pas non plus totalement défaillants.

A la croisée des préoccupations du téléspectateur en terme de décryptage de l'information et de participation aux grandes questions qui structurent la société française dans les années 1990, le traitement de l'environnement par les médias est jugé décevant. D'une manière générale et tout au long des années 1990, lorsque les instituts de sondage les interrogent, les Français s'estiment mal ou en tout cas insuffisamment informés (que cela concerne l'environnement en général, ou des sujets comme l'eau, les déchets, et surtout le nucléaire). Cela se traduit dans l'opinion publique par un sentiment général et latent d'inquiétude. Les Français estiment ensuite que la fiabilité des médias en matière d'information est peu élevée. En 1997, 68% des Français pensaient qu'on « les prenaient pour des abrutis » à la télévision et pour 58 % des Français, les journalistes ne méritent pas leur confiance.18(*) Donc, même si les téléspectateurs regardent les émissions d'Envoyé spécial traitant de l'écologie, rien n'indique qu'ils adhèrent aux propos ou bien même qu'ils soient satisfaits de l'information qu'on leur communique. Malgré tout et en dépit du peu de crédit que le public dit leur prêter, les médias, et en l'occurrence Envoyé spécial, restent malgré tout une source d'informations privilégiée, parce que plus accessible que d'autres supports de l'information (livres, prospectus)19(*).

b- Les exigences d'un service public rénové.

Toujours dans son rapport sur L'avenir de la télévision publique, remis en septembre 1993 au ministre de la Communication, Jacques Campet écrit que le programme d'une chaîne doit savoir offrir les repères essentiels d'une histoire, d'une culture, d'un savoir vivre. Il précise encore que l'indépendance relative du « service public » à l'égard de l'audience doit favoriser l'innovation, le risque, la recherche. Cet ensemble de recommandation doit à terme apporter au téléspectateur, à la fois citoyen et consommateur20(*), des moyens d'information, d'orientation et d'intelligence21(*). Si Jacques Campet peut émettre, en 1993, de tels avis, c'est que la commission de réflexion qu'il préside, peut aussi s'appuyer sur des programmes de référence passés et contemporains. Parmi lesquels figure Envoyé spécial ; en témoignent les commentaires qui furent faits par la suite à son égard :

« Si peu de concession avec autant d'audience fait l'honneur du service public ... et de téléspectateurs tenus pour intelligents. »22(*) « un public lui-même informé et qui attend d'une télévision d'Etat qu'elle fasse ce qu'on attend d'elle et qu'on n'attend pas toujours de la concurrence privée. »23(*)

Pour le comprendre, revenons en 1989. Au mois d'octobre de cette même année, Philippe Guilhaume, le nouveau président des deux chaînes publiques (Antenne 2 et FR 3), réunit les cadres de la rédaction à Dijon avec pour objectif de différencier leur programmation de celle des chaînes privées.24(*) Sa politique se démarque d'emblée de celle du précédant directeur d'Antenne 2, Claude Contamine, qui préconisait au contraire de s'inspirer directement de la programmation des chaînes privées. Ce dernier n'était pourtant pas parvenu à résoudre les difficultés que le secteur public accumulait depuis 1986, tant en terme d'image qu'en terme financier. Et c'est avec la même volonté d'impulser une dynamique salvatrice à la chaîne publique généraliste, que les cadres de la rédaction proposent, lors de cette réunion, de mettre en place « un magazine d'information à 20h30 ».

En décembre, Jean-Michel Gaillard, directeur général d'Antenne 2, confie à Paul Nahon et Bernard Benyamin la gestion et la responsabilité du magazine qui sera intitulé Envoyé spécial. Cet intitulé se rapporte aux journalistes de la rédaction en poste à l'étranger que l'on désigne alors comme des « envoyés spéciaux ». En complément du journal télévisé plutôt axé sur l'actualité nationale, le magazine a pour vocation de traiter plus spécifiquement de l'actualité internationale et de s'appuyer en terme d'effectif sur ces « envoyés spéciaux ». Cependant, dès la préparation de la première émission, l'effectif est élargi à des reporters et des cinéastes, de même que l'ambition du magazine en charge d' « expliquer au téléspectateur le monde dans lequel il vit »25(*).

La pertinence de la programmation d'un tel magazine sur une chaîne publique généraliste va donc s'affirmer assez vite. Et ce d'autant plus que la France s'engage dans un processus accru d'internationalisation des échanges et des prises de décisions politiques (Traité de Maastricht et Conférence de Rio en 1992, création de l'Organisation Mondiale du Commerce en 1994...) pour lesquels l'ensemble de population française n'est pas encore nécessairement préparé.

c- Envoyé spécial, le pari impossible ?

Pourtant lorsque l'idée de lancer un tel programme est annoncée publiquement, l'enthousiasme de Paul Nahon et Bernard Benyamin se heurte vite aux réticences des acteurs de l'audiovisuel dans leur ensemble, en particulier celles des chaînes privées. Et à ce titre, les rédacteurs des articles de Télérama (10 janvier 1990) ou du journal Le Monde (15 juin 1990) certes très favorables à la mise en place d'un tel magazine, se font surtout l'échos des réserves émises par les détracteurs quant aux chances de succès d'une telle initiative.

Ce magazine fait en effet suite à une tentative avortée en 1987, de diffusion irrégulière, le jeudi à 22h30, d'émissions d'un magazine similaire, Edition spéciale. Envoyé spécial se distingue cependant, par la régularité (diffusion hebdomadaire de septembre à juin) et l'horaire de sa diffusion (en première partie de soirée). La proposition d'un tel magazine est encore perçue comme a priori aux antipodes d'une « télévision du divertissement ». Cette conception, prônée par les principaux responsables des chaînes de télévision (dont Claude Contamine), est admise à la fin des années 1980 par la une large part de l'opinion publique : l'audience d'une chaîne en première partie de soirée ne saurait être assurée par d'autres programmes que les jeux télévisés, les variétés ou les fictions. Dans le même temps s'accumulent les critiques toujours plus virulentes de la part de certains intellectuels (dont Michel Serres, un des futurs responsables de La Cinquième) et des acteurs de l'audiovisuel26(*) ; ils exhortent les chaînes à diversifier leur offre et à ne pas tenir le téléspectateur en otage du choix des programmateurs, dicté par l'importance acquise (surtout depuis l'apparition des chaînes privées entre 1984 et 1986) des recettes publicitaires dans l'équilibre financier des chaînes de télévision.

Programmer un magazine d'information et le maintenir constituent donc le commencement du renversement des tendances d'un paysage audiovisuel qui verra le service public affirmer sa spécificité et sa cohérence au début des années 1990. Les animateurs se prévaudront par ailleurs, comme pour s'en féliciter, de l'austérité de leur magazine qui aurait été à l'origine de la réussite et du maintien de leur magazine à une heure de grande écoute. Bernard Benyamin l'explique ainsi :

« Nous ne ressemblions ni à Drucker, ni à Foucault, ni à Guillaume Durand. Les téléspectateurs pensaient sans doute que nous n'étions pas très souriants, plutôt coincés et que nous avions une tête d'enterrement. Paradoxalement, ça a joué en notre faveur. [...] nous aurions [pu faire] un grand show [...]. Ce n'est pas ce que nous voulions. »27(*).

On peut tempérer cet avis car la logique du divertissement n'est pas totalement absente de l'esprit de ses concepteurs. La télévision, c'est aussi du spectacle. Ils en sont conscients. Leur logique de programmation alternant les sujets difficiles et les sujets un peu plus légers, l'atteste. D'autres éléments tenant à la conception des reportages permettent encore de comprendre les raisons du succès de leurs émissions. Mais avant, voyons le détail des programmes qui concurrencent et renforcent paradoxalement la position d'Envoyé spécial tout au long de la décennie étudiée.

On peut en effet comprendre les réserves des commentateurs lorsque l'on observe la programmation des chaînes concurrentes tout au long des années 1990. En 1990-1992, TF1, FR3, La 5 et M6 diffusent le jeudi soir des films et téléfilms. Si la programmation de M6 et FR3, devenu France 3 en septembre 1992, ne change pas au cours de la décennie, celle de TF1 évolue pour se stabiliser à partir de 1994 avec la diffusion de séries telles Julie Lescaut, Navarro ou encore à partir de 1998, Les Cordiers, juge et flic. Une telle programmation participe d'une stratégie de fidélisation d'un public à la manière d'Envoyé Spécial, mais dans le registre de la fiction. D'autre part, Envoyé Spécial est plus ou moins concurrencé sur son propre terrain, tout du moins celui du traitement des faits de société, à partir de 1992, par la programmation de soirées Thema, sur la chaîne ARTE, occupant des plages nocturne du réseau hertzien laissé vacant après l'échec de La 5. L'émission Envoyé Spécial semble donc concurrencée sur tous les fronts : par TF1 concernant la fidélisation d'un public, par ARTE concernant le traitement de sujets de société, enfin par M6 et France 3 s'agissant du contenu, fiction contre reportage. En réalité, Envoyé spécial reste, au moins jusqu'à la fin des années 1990, le seul magazine d'information identifié comme tel par le public dans le paysage audiovisuel. Ceci lui confèrera en partie les bases de son maintien.

Sources : résultats accessibles dans le logiciel Médiacorpus à l'Inathèque à partir de 1995.

Dès 1990, l'émission passe ainsi la barre des 20 % de part de marché. Ensuite et jusqu'en janvier 2000, Envoyé Spécial draine un public régulier. Même s'il oscille entre trois millions et sept millions de spectateurs selon les sujets, ceci équivaut malgré tout à une part de marché moyenne de 22,1 %, soit environ 4,5 millions de spectateurs chaque jeudi soir28(*). On remarque aussi dans le graphique des audiences (1995-2000) que la part des femmes qui regardent Envoyé spécial est constamment un peu plus importante que celle des hommes. Paul Nahon et Bernard Benyamin précisent dans un entretien paru en juin 1997 : « Chaque numéro de notre magazine coûte 1 million de Francs - un Navarro, 5 à 6 millions, un film de cinéma, 2 à 3 millions [pour sa diffusion seulement] - et rapporte en publicité avant et après l'émission de 1,3 à 1,5 millions de Francs. C'est rentable mais pas assez pour une chaîne privée ... »29(*) Le budget de l'émission a ainsi augmenté de même que sa durée. L'émission passe, entre 1990 et 1992, de 650 000 F pour 52 minutes30(*), à un budget d'un million de Francs pour 1h30 d'émission. Tandis que sur le même temps, le nombre de sujet diminue (pour se stabiliser à une moyenne de trois par émission) alors que la durée des reportages augmente (de dix à vingt, voire trente minutes en moyenne).

B- La recherche d'une pratique journalistique différente.

Tous les indicateurs montrent une rapide stabilisation de la formule proposée par Envoyé spécial (formule établie au début des années 1990 et toujours valable en 2007) et surtout un constant équilibre financier du magazine. Pourquoi ? Nous allons à présent étudier dans le détail certaines caractéristiques qui président à l'élaboration, ainsi qu'à l'originalité, de ces émissions.

a- Envoyé Spécial : prolongement et rupture avec le journal télévisé.

Envoyé spécial, 22-10-1992, 20h50,

Première image du générique.

Dans la logique de la programmation d'Antenne 2, Envoyé spécial, que les commentateurs rangent dans la catégorie du « magazine d'information », a d'abord été perçu comme un prolongement du journal télévisé. Au cours du journal de 20h, le présentateur fait régulièrement l'annonce des reportages qui seront diffusés dans le magazine, avec un résumé des sujets et un condensé d'images extraites du reportage. C'est notamment le cas pour les deux reportages sur les sous-marins nucléaires russes laissés à l'abandon, en décembre 1992 et en juin 1993, qui apparaissent dans la rubrique des informations ayant trait à l'international. Ainsi des reportages qui n'étaient pas nécessairement et directement liés à l'actualité du moment (et à l'agenda des hommes politiques) le deviennent. D'autre part, ce sont les mêmes journalistes (90% de l'effectif d'Envoyé spécial) qui travaillent à la fois pour le Journal Télévisé et le magazine31(*), ce que rappelle le début du générique, avant que n'apparaisse le titre du magazine, « la rédaction d'Antenne 2 (puis de France 2) présente ». Paul Nahon et Bernard Benyamin pensent, par ailleurs, que le passage des journalistes par leur magazine est un acte formateur pour ces derniers. Dans l'article du Monde datant du 15 janvier 1990, Bernard Benyamin explique que, si les reporters sont enchantés de pouvoir participer à un tel magazine, « nombre d'entre eux n'ont jamais réalisé des sujets de plus de deux minutes. » Or des compétences différentes sont requises en fonction de la durée d'un reportage, selon qu'il faille concevoir un reportage de 2 minutes pour le journal télévisé ou faire un reportage d'abord de 10, puis, dès 1991, de 20, 30 voire 40 minutes pour Envoyé spécial.

Paul Nahon, en charge de la production, insiste cependant pour que le magazine dispose de moyens matériels et surtout de fonds qui lui soient propres. Ceci afin que la préparation des reportages ne pâtisse pas d'un éventuel arbitrage entre les moyens alloués au journal télévisé et ceux alloués au magazine Envoyé spécial. D'autre part, Paul Nahon et Bernard Benyamin tiennent à se distinguer résolument du journal télévisé, jugé trop lapidaire et assimilable à un flot indifférencié d'images. Leur magazine doit a contrario pouvoir proposer au téléspectateur un raisonnement construit et de qualité à partir d'un sujet bien délimité et identifié32(*). Pour les commanditaires du magazine, il s'agissait d'abord de proposer des éclairages particuliers sur l'actualité ; le reportage devait être l'occasion d'un approfondissement d'un sujet lié à l'actualité. L'objectif était de rassembler des éléments et d'apporter des précisions concernant le déroulement d'un événement récent afin que le téléspectateur puisse mieux le comprendre.

Envoyé spécial s'affirme en fait très vite, au delà des limites du « magazine d'actualité », comme un « magazine de société ». Paul Nahon et Bernard Benyamin prennent dans un premier temps, l'habitude de choisir les sujets qu'ils veulent traiter au cours de leurs futures émissions, en général longtemps à l'avance (« avec six mois d'antécédent »33(*) avait précisé Bernard Benyamin). Même s'ils peuvent modifier la programmation de leurs sujets en fonction de l'urgence de l'actualité (le début d'une guerre, la découverte d'un scandale...), le choix des sujets est en général relativement indépendant et éloigné de l'actualité quotidienne. Relativement seulement, car Paul Nahon et Bernard Benyamin ne manquent jamais, au cours du commentaire d'introduction et lorsque l'actualité s'y prête, de mettre en perspective le sujet traité avec des événements récents ayant précédé la diffusion du reportage. Quoiqu'il en soit, Paul Nahon et Bernard Benyamin souhaitent se faire les médiateurs des acteurs du monde contemporains. Profitant de la possibilité de recul, de synthèse, et d'indépendance qui leur est offerte, ils conçoivent les reportages autrement que comme pure et simple présentation des faits, comme un cadre de réflexion, comme un espace de discussion des choix que la société, en France ou à l'étranger, peut faire. On peut donc définir Envoyé spécial comme un « magazine de société ».

La visée d'un tel magazine le distingue donc fondamentalement de celle du journal télévisé. Le rôle du journal télévisé est d'abord de relater au jour le jour l'évolution des décisions que peuvent prendre les acteurs. Envoyé spécial peut s'octroyer plus facilement la liberté de poser ouvertement des questions aux téléspectateurs quant à la pertinence de ces décisions, laissant le plus souvent le soin ou la charge aux téléspectateurs de répondre à ces questions.

b- Paul Nahon et Bernard Benyamin, journalistes, présentateurs et coordinateurs.

Envoyé spécial, 22-10-1992, 20h50,

Deuxième image du générique.

Lorsque l'idée de mettre en place un « magazine d'information » est lancée, Paul Nahon est directeur adjoint de l'information chargé des magazines. Paul Nahon a une formation universitaire en sciences économiques et sociales et suit un parcours parallèle à celui de Bernard Benyamin, quant à lui formé à l'école de journalistes de Lille. Tous deux font leurs premières expériences du journalisme à France Inter au début des années 1970, puis comme reporter à la télévision, après l'éclatement de l'ORTF en 1974 et jusque dans les années 1980. Surpris de se voir confier si rapidement la responsabilité d'un magazine d'information, ils s'engagent avec un réel enthousiasme dans la préparation de la première émission (prévue pour le 18 janvier 1990). Comme Paul Nahon et Bernard Benyamin le répètent à plusieurs reprises, ils ne souhaitent pas devenir des vedettes. Lorsqu'au milieu des années 1990, on leur décernera un « Sept d'or » pour leur rôle en tant qu'animateur d'Envoyé spécial, ils le dédiront à leurs confrères et au peuple algériens.

Par la force des choses, leur personnalité est en fait très vite associée à l'image de l'émission. Ils ne sont peut être pas devenu des vedettes, mais leur style a fortement marqué les téléspectateurs. En effet, ils incarnent le sérieux des propos tenus, par leur apparence (code vestimentaire strict, costume et cravate sobres) et par le ton de leur voix (à la fois grave et concerné) ou leur manière de présenter (en peu de mots, de façon claire et concise). On peut lire en 1997 dans l'introduction d'un entretien avec Paul Nahon et Bernard Benyamin, au titre déjà évocateur - « Envoyé spécial, entre rigueur et austérité » - « [...] Envoyé Spécial se distingue par la rigueur de sa ligne éditoriale, reconnaissable au ton que le magazine a choisi pour identifier l'événement et lui donner un sens » 34(*).

1991 - Paul Nahon et Bernard Benyamin posant dans le décor d'Envoyé spécial.

L'enregistrement de l'émission s'effectue en général en fin d'après-midi, le jeudi, quelques heures avant la diffusion. Paul Nahon et Bernard Benyamin se partagent l'animation du magazine et n'apparaissent que rarement en même temps à l'écran. Lorsque l'un apparaît pour introduire les reportages, l'autre commente en voix-off le sommaire en images des sujets traités au cours de l'émission. Leur présence (de même que le dispositif dans lequel ils évoluent) engage le téléspectateur à se laisser convaincre.

Derrière l'écran et en tant que coordinateurs de l'émission, Paul Nahon et Bernard Benyamin consacrent beaucoup de temps à la préparation de leur magazine. Leur première tâche est de vérifier le contenu des reportages qu'ils diffusent. D'abord, selon eux, parce que toute hypothèse avancée par un journaliste doit être prouvée par l'image, si l'on souhaite susciter l'intérêt du téléspectateur et ne pas s'attirer les foudres de ceux qui, mis en cause, pourraient leur intenter des procès. C'est pourquoi, lorsque cela s'avère nécessaire, les reportages peuvent prendre la forme d'enquêtes et de démonstrations. D'autre part, en tant que responsables et prestataires d'un service destiné à un large public, ils se doivent de fournir un propos compréhensible par chacun. Ainsi Paul Nahon rappelle une anecdote : un reporter ayant mis en avant le discours d'un tunisien immigré en France disant « Si mon fils part combattre au côté des irakiens, je le tue ! », on a préféré nuancer le propos en insérant plus loin le discours dans le reportage afin que le téléspectateur ne s'imagine pas « Comment, ils tuent leurs enfants, ces gens là ! »35(*). Il ne faut pas se méprendre, leur rôle n'est pas de contrôler le contenu informatif, mais bien d'accompagner le journaliste en charge du reportage.

Ainsi, ils organisent aussi à l'attention des journalistes, des réunions avec des spécialistes, afin de leur permettre de mieux préparer leur investigation et leur prise de contacts sur le terrain. Cette pratique qui pourrait paraître normale ou évidente, ne l'était que parce que le service public en avait les moyens et donc leur laissait le temps de préparer consciencieusement les reportages. Enfin, ils programment et choisissent les sujets diffusés. La ligne éditoriale de leur magazine correspond d'abord à celle du service public, ensuite aux aspirations de Paul Nahon et Bernard Benyamin, que ces quelques mots résument : « tolérance, ouverture, découverte de l'autre, solidarité »36(*). Autant de références apparemment abstraites qui trouveront leur traduction pratique dans la manière de traiter l'écologie et renvoient finalement à une conception humaniste de l'information.

c- Une démarche journalistique : entre documentaire et reportage.

N'apparaît souvent sur le plateau qu'une seule personne lorsqu'il s'agit de présenter le journaliste que Paul Nahon et Bernard Benyamin désignent comme l' « auteur » du reportage. Par ailleurs, Bernard Benyamin et Paul Nahon invitent des réalisateurs de cinéma à concevoir des reportages. Concernant l'écologie, deux réalisateurs ont apporté leur contribution : Robert Enrico37(*) sur les incendies de forêt en mai 1991, Yves Boisset sur les ours et les infrastructures routières dans les Pyrénées en octobre 1992. Présenter le journaliste comme l'auteur d'un reportage, pour Paul Nahon et Bernard Benyamin, c'est une manière de préserver le journaliste du « rapt » du reportage auquel il a généralement consacré plusieurs semaines et dont eux-mêmes avaient été victimes en tant que journalistes. Le journaliste acquiert un droit moral sur son reportage comparable au « droit d'auteur » pour le cinéma. Entre autres exemples, Bernard Monsigny réalise en tant que journaliste des reportages pour Envoyé Spécial et en tant que cinéaste, des documentaires. Existe donc un constant parallèle entre une certaine démarche cinématographique (en terme de choix des images, de montage) et une pratique du journalisme (dont le but est d'abord de porter à la connaissance de toutes les informations essentielles). Paul Nahon explique ce parallèle:

« Vous savez très bien qu'à la télévision les journalistes sont aussi des auteurs38(*). Pas des réalisateurs, sauf s'ils réalisent leur sujet. Mais quand un journaliste part en reportage, il a envie de faire oeuvre de cinéaste. En revanche quand les cinéastes viennent travailler chez nous, ils n'ont qu'une envie c'est faire oeuvre de journaliste. Ainsi les uns et les autres essaient de se retrouver à la croisée des chemins. »39(*)

A cela s'ajoutent des titres de reportages évoquant explicitement des titres de films à succès, produisant une lecture particulière des éléments du discours agencés dans le reportage. Entre autres, Massacre à la tronçonneuse évoque le déboisement comme devant susciter horreur et frayeur, ou La bataille du rail, reprenant le titre d'une film de René Clément (1946) sur les sabotages du chemin de fer par la Résistance française durant la seconde guerre mondiale, et évoquant les résistances de la population touchée par le tracé du train à grande vitesse reliant Paris à Lyon. Paul Nahon et Bernard Benyamin expliquent que :

« Une information est lettre morte sans les visages, les hésitations, les rires et les larmes. Voilà pourquoi le bonheur et la tragédie sont souvent présents dans les reportages, signes tangibles que le monde bouge, change, explose ou s'apaise. » (...) «  Le reportage, c'est le goût et la saveur, la texture et le relief d'un événement qui ne serait sans lui que bruit et fureur. Le reportage, c'est la vie, loin des encadrés stériles et des dossiers austères aux vertus informatives évidentes mais ennuyeuses. » 40(*).

Paul Nahon précise encore que pour un reportage, « Comme dans un film, un personnage donne la clef pour entrer dans un problème. »41(*) et enfin, que le téléspectateur s'attache «  plutôt à un personnage ou à un groupe de personnes qui vont servir à éclairer l'histoire de leur pays, et, partant faciliter l'identification du spectateur. »42(*) Le reportage est donc souvent monté comme une histoire, ou plutôt comme un ensemble d'histoires singulières desquelles le téléspectateur peut tirer des enseignements, parfois une morale ou une loi générale.

Cependant, cette démarche n'est pas pour plaire à tout le monde. En effet, les théoriciens du journalisme, ou pour mieux dire certains universitaires et essayistes s'intéressant au journalisme, revendiquent pour la télévision, au début des années 1990, l'impartialité du discours informatif. Oubliant que le simple fait de choisir de traiter telle ou telle information est déjà le signe tangible d'une subjectivité. Cette revendication d'impartialité43(*) découle d'une évolution des techniques de transmission et d'enregistrement de l'information qui distinguerait la télévision de la presse écrite. La télévision aurait un impact renforcé, car plus direct et s'adressant à un public beaucoup plus large, que la presse écrite. Or le nombre de chaînes accessibles au plus grand nombre (les chaîne hertziennes) est restreint au début des années 1990 (le câble et le satellite ne sont encore réservés qu'à une part restreinte de la population). En conséquence de quoi, la télévision devrait être plus vigilante et surtout neutre vis à vis de l'information qu'elle transmet. Ceci afin que le téléspectateur puisse, en toute liberté, se faire une opinion sur celle-ci sans être trop influencé. Les moyens dont dispose la rédaction d'une chaîne de télévision semblent alors aussi plus performants que ceux de la presse écrite. Cette dernière est cantonnée à l'écrit et à quelques photos lorsque le journal télévisé diffuse images animées et commentaires pris sur le vif. La télévision se distinguerait donc encore de la presse par ses dons d'ubiquité et sa capacité à rendre le réel. Tandis que la presse serait plus à même de proposer un regard critique, un recul, par l'intermédiaire d'une réécriture nécessairement plus engagée de l'actualité.

Dans cette répartition plutôt schématique des tâches, et qui néglige par ailleurs le rôle des émissions radiodiffusées, Envoyé spécial apparaît un peu comme un électron libre. Certes, ce magazine s'inscrit dans la tradition du grand reportage des années 1950 aux années 1970 mais pour un public des années 1990, avec des moyens techniques et des aspirations différentes. Paul Nahon et Bernard Benyamin se départent donc d'un caractère prétendument strict et objectif au profit d'une subjectivité assumée, corroborée tant du point de vue formel que de celui du fond par les liens qui rapprochent le journaliste du documentariste.

C- Des moyens au service d'une volonté.

Dans un contexte finalement propice à l'innovation en matière télévisuelle, Envoyé spécial a développé une approche particulière du discours informatif et de la pratique journalistique. Cet effort de renouvellement est lié en grande partie à l'expérience et au professionnalisme de Paul Nahon et Bernard Benyamin en matière de journalisme. Mais cela ne suffit pas. Pour ce faire, ils ont rassemblé des personnes partageant cette même volonté et leur dynamisme. L'évolution du décor et du générique, le choix des sujets traités ont aussi donné consistance et cohérence à leur démarche. Le tout a d'abord été fait pour que le téléspectateur se sente en phase avec les propos tenus au cours des émissions, et ensuite, soit prêt à se laisser surprendre par des sujets parfois difficiles à aborder.

a- Qui sont les journalistes travaillant

pour Envoyé spécial ?

Envoyé spécial, 19-09-1996, 21h48, Paul Nahon va s'entretenir avec Georges Golberine à propos du reportage « Amiante, 50 ans de mensonges ».

Les journalistes sont systématiquement présents dans Envoyé spécial. Leur présence est attestée sur le plateau, au début par deux sièges, puis très rapidement par une table autour de laquelle Bernard Benyamin ou Paul Nahon s'entretiennent avec le journaliste après que le reportage ait été diffusé. Le journaliste est alors invité à s'exprimer sur les conditions de tournage, ses intentions et souvent, sur les événements qui ont suivi la fin du tournage. Le journaliste, en apparaissant à l'écran, incarne le propos et les images du reportage. Il est rendu responsable, surtout du point de vue des téléspectateurs, de l'information qu'il communique. Il participe ainsi personnellement à un processus de légitimation du discours qu'il a produit et qu'Envoyé spécial contribue à diffuser.

Il faut ici préciser ce que l'on entend par journaliste. La désignation précise de ceux qui réalisent ce type de reportages est, selon la définition de la convention collective nationale du travail des journalistes et avenants des entreprises de l'audiovisuel, rédigée dans les années 1980 et encore en vigueur aujourd'huis44(*), « Journaliste reporter d'images » (JRI). Selon cette convention, « Il est responsable de la qualité technique de la prise de vue et co-responsable avec le Rédacteur Reporter du contenu informatif des images à diffuser. » Il est précisé par ailleurs qu'il se sert de sa caméra « comme d'un stylo ». Il se distingue du cameraman par sa formation journalistique et non purement technique.

Etant donné l'apparition d'un matériel plus maniable et performant (caméscope, Betacam), on attend du JRI qu'il soit capable à lui seul de rendre compte de l'information depuis sa recherche sur le terrain jusqu'à son lancement sur le plateau du studio. L'équipe de tournage est plus autonome, souvent réduite à une ou deux personnes, les journalistes. Auxquels il faut ajouter le monteur et parfois la personne qui dit le commentaire en voix-off (le commentaire étant rédigé par le journaliste en charge du reportage). L'efficacité des journalistes et le soin apporté aux reportages qui sont diffusés sont à noter. Ainsi en 1991, Envoyé spécial reçoit le prix Albert Londres (prix récompensant le travail d'un grand reporter de moins de quarante ans) pour « L'Affaire Farewell », première d'une longue série de récompenses.

L'effectif des journalistes travaillant pour Envoyé spécial est principalement composé de personnes issues de la rédaction d'Antenne 2, puis de France 2. Mais Envoyé spécial fait aussi appel à des journalistes venant de maisons de production indépendantes. Concernant notre corpus, on observe deux tendances45(*). De 1990 à 1994, ce sont surtout des partenariats de la rédaction avec des organismes reconnus pour leurs compétences en matière de journalisme scientifique comme NHK pour le Japon, LMK Images pour la France. Ce à quoi il faut ajouter Spot Images pour les prises de vue satellitaires. Pour les reportages tournés dans les pays de l'Union Soviétique, puis de l'ex Union Soviétique après 1991, Paul Nahon et Bernard Benyamin ont fait aussi appel à la chaîne Master TV de Moscou ou encore à Est Ouest Production en France.

De 1995 à 1999, c'est la boîte de production Capa Presse qui se distingue en fournissant sept reportages à Envoyé Spécial, parmi lesquels cinq sont des sujets internationaux (au sens où le reportage est tourné dans plusieurs pays) et deux français sur des sujets sensibles (les nitrates en Bretagne et les irradiés de Forbach). Dans ses principes, cette agence s'avère correspondre à l'esprit d'Envoyé Spécial « être plus prêt des gens, montrer l'envers du décor, comprendre et enquêter. »46(*) En constante recherche de la preuve par l'image et poursuivant leurs efforts pour proposer au téléspectateur un reportage de qualité, Paul Nahon et Bernard Benyamin ont donc fait d'abord appel à des maisons de production indépendantes parce que des contraintes logistiques le leur imposaient. Ils ont aussi fait cet appel pour la liberté de ton ou le renouvellement de l'approche de l'information que les journalistes de ces maisons de production apportent au magazine.

Paul Nahon et Bernard Benyamin, parlent dans un livre consacré à leur émission en 199247(*), d'une « génération Envoyé spécial » pour qualifier rétrospectivement l'équipe des journalistes ayant travaillé pour le magazine48(*). Précisons qu'au cours des années 1990, l'âge médian des journalistes baisse légèrement pour se stabiliser entre 25 et 30 ans. En effet, au début, Paul Nahon et Bernard Benyamin recrutent de préférence des journalistes ayant une expérience et surtout d'anciennes connaissances, parmi lesquels Patrick Hesters (quatre reportages du corpus, de 1991 à 1992) ou Isabelle Staes (cinq reportages de 1990 à 1992). Puis très vite, Paul Nahon et Bernard Benyamin demandent à de jeunes reporters ou inversement de jeunes reporters proposent leurs services. Les journalistes réalisent alors un nombre plus limité de reportages pour Envoyé spécial.

En général, ce ne sont pas des journalistes spécialisés. Paul Nahon et Bernard Benyamin les choisissaient justement parcequ'ils peuvent apporter un regard neuf sur l'actualité49(*). Cela ne veut pas pour autant dire que ces journalistes n'étaient pas préoccupés à titre personnel par les sujets sur lesquels ils travaillaient. S'agissant de l'écologie, quelques cas particuliers permettent de s'en rendre compte. François Cornet, qui fait un reportage sur Tchernobyl et un autre sur une ville roumaine très polluée, est connu pour avoir couvert en 1978 le naufrage de l'Amoco Cadiz. Lorsque Georges Golbérine décide de tourner deux reportages, en 1995 et 1996, relatant les effets de l'amiante sur la santé, il avait déjà publié, en 1992, une enquête qualitative sur l'hôpital qui avait fait grand bruit et dirigeait alors la rédaction de Sciences et Avenir. Enfin Marie-Odile Monchicourt, dont le reportage traite des conditions de travail des scientifiques et du personnel dans une centrale nucléaire en Lituanie, est aussi productrice à France Inter et France Culture d'émissions scientifiques.

b- Le dispositif : reflet d'une conception du monde.

Envoyé spécial, 28-06-1999, 21h, Bernard Benyamin introduit le reportage « Massacre à la tronçonneuse. »

Dès 1990 et jusqu'en 2000, les émissions d'Envoyé spécial se déclinent en quelques étapes : d'abord apparaît le générique de l'émission, puis le téléspectateur découvre le sommaire de l'émission en images ; ensuite, chaque reportage est introduit par Bernard Benyamin ou Paul Nahon. Comme il n'y a généralement qu'une ou deux personnes au plus sur le plateau (sauf émission particulière), le décor des émissions est mis en valeur. Il l'est d'autant plus qu'on en filme les détails au début de chaque émission. Son évolution, de même que celle du générique du début, nous renseigne sur la maturation des conceptions du monde et de l'information du magazine.

Paul Nahon et Bernard Benyamin le reconnaissent : « Les premiers temps nous étions très manichéens. [...]  Notre décor était noir et blanc. Nous avions tendance à ne voir que les misères du monde.»50(*) Au début des années 1990, le plateau apparaît très exigu avec de forts clair-obscur liés autant au choix des couleurs que des éclairages par faisceaux lumineux. La caméra circule entre des panneaux verticaux et opaques, donnant l'impression que le plateau se situe au centre d'un labyrinthe. Les présentateurs apparaissent littéralement, en début d'émission, au détour d'un panneau ou à proximité d'un globe après un panoramique de la caméra dans un décor vide. Ce mouvement de caméra qui croise le trajet du présentateur sur le plateau correspond à la mise en scène d'une rencontre (presque fortuite) entre un téléspectateur désireux d'en savoir plus et un présentateur prêt à lui donner les renseignements souhaités (par le biais des reportages proposés).

Envoyé spécial, 22-10-1992, 20h54,

première image après le générique.

Le globe terrestre en mouvement, avec le quadrillage apparent des longitudes et des latitudes, est un élément récurrent du dispositif : on le voit constamment, durant l'émission, en élément seul ou en fond de plateau, en maquette ou en projection vidéo. Il figure le globe terrestre mais sans le tracé des frontières entre pays, ni entre continents et océans. Cette abstraction du décor renvoie sans doute à la méconnaissance présupposée des téléspectateurs du monde qui les entoure. En tout cas, cette représentation invite à dépasser les découpages géographiques. Le téléspectateur est amené à percevoir le monde au delà des limites et des frontières pour se plonger dans le « monde des hommes » plus que dans celui des Etats.

Envoyé spécial, 22-10-1992, 20h50, images extraites du générique.

C'est encore à cela que renvoie le fondu enchaîné des écritures, des foules, des explosions, des visages (connus et inconnus), avec une nuance en plus : celle de l'apparente confusion du monde. Apparente parcequ'on y voit des événements reconnaissables (ici le musicien Rostropovitch jouant sur les ruines du Mur de Berlin) de la mémoire télévisuelle et du reportage. La mémoire particulière des téléspectateurs et la mémoire globale, celle de l'Histoire, semblent ici se mêler. Ce magazine aurait donc bien, entre autres missions, pour vocation de proposer des repères au téléspectateur et pourquoi pas de participer à la construction d'une certaine mémoire commune, une mémoire (télé)visuelle de l'humanité.

Envoyé spécial, 19-09-1996, 20h57, générique.

Ce désir de fournir des repères s'affirme au courant des années 1990 avec plus de vigueur pour se transformer en décryptage de l'information. L'espace du décor s'ouvre peu à peu. Mais c'est surtout le générique qui change radicalement. Aux accords agressifs de guitare électrique des premiers temps se substitue le tempo sec et rapide de percussions acoustiques et électroniques. Le noir, le blanc et le bleu restent des couleurs dominantes. Mais la confusion du monde est réduite à l'état de petits encadrés animés tandis que le nom de l'émission apparaît de façon claire et nette, dans tous les sens, sur fond de codes barre et de flèches. Il ne s'agit plus de donner un sens trop restreint à des images provenant du monde entier. L'objectif d'Envoyé spécial n'est plus seulement de mettre à jour des problèmes, mais de les identifier, c'est à dire de chercher à en déterminer la nature. La précision des commentaires et le choix des images doivent servir à mieux organiser ce que l'on porte à la connaissance du téléspectateur. A la confusion du monde, on préfère mettre différemment en valeur la mission essentielle du magazine : celle de rendre compréhensible à tout à chacun (citoyen du monde ET consommateur) ce que l'on appelle désormais la « mondialisation » (que cela

concerne les échanges et certaines décisions politiques).

Envoyé spécial, 28-10-1999, 20h58, Paul Nahon introduit le reportage « Tableau de chasse».

Dernière évolution du dispositif, le décor se modernise et s'éclaircit à partir de 1998. Au bleu nuit se substitue le bleu ciel. Les panneaux verticaux s'espacent et deviennent translucides. Le générique change lui aussi, pour renouer en partie avec le fondu enchaîné des débuts, mais avec des images nouvelles de l'histoire des années 1990. L'ensemble défile dans des encadrés qui se déplacent horizontalement sur l'écran. La mélodie désormais prime sur le rythme, et la voix humaine accompagnée des choeurs renvoie aux images de foules et portraits visibles sur l'écran. Le magazine propose enfin une vision plus apaisée du monde. L'information n'est plus associée aux bruits et à la fureur du monde. On pourrait y voir la reconnaissance implicite d'éventuels résultats de l'action du magazine, le téléspectateur étant à présent rassuré. Quoiqu'il en soit, un espoir (on y voit notamment des représentations des nouvelles technologies) s'est substituée à une vision tragique de l'Histoire. L'objectif ne semble plus être celui de dénoncer en braquant un faisceaux lumineux ou une caméra à la recherche de responsables, mais bien d'éclairer, d'expliciter (plus encore que d'expliquer) les tenants et aboutissants des problèmes qui se posent. Nous verrons par l'analyse des contenus que l'on peut cependant nuancer ce propos. Car, si les sujets semblent être abordés de manière moins partisane à la fin des années 1990, la vigueur du ton et la dramatisation de l'information (au sens de « mise en histoires ») restent une caractéristique constante de l'émission.

c- L'environnement comme thématique d'Envoyé spécial :

un « choix de société » à l'échelle de la planète.

Entre sujets sérieux et sujets plus légers, traités avec une égale exigence, l'équilibre souhaité du contenu des émissions d'Envoyé spécial s'inscrit en droite ligne de Cinq colonnes à la une, premier magazine français de grands reportages. Antenne 2 veut renouer, en 1990, avec cette tradition du journalisme de terrain pour la revitaliser. Après 1992, France 2 perpétue et pérennise cette politique. De même que son illustre prédécesseur, Envoyé spécial est plutôt éclectique quant au choix des sujets et des approches (économique, politique, sociologique...) de ces sujets. Nous avons fait valoir à plusieurs reprises qu'Envoyé spécial était un « magazine de société » ouvert sur le monde. Ouvert sur le monde, certes. Le magazine ne néglige pas les sujets nationaux pour autant. Dans de tel cas, les journalistes s'évertuent à comparer la France à d'autre pays européens, ou même de comparer différentes régions entre elles. Ainsi, que l'on ait affaire à des sujets régionaux, nationaux ou internationaux, que cela concerne la construction d'un reportage, la construction d'une émission ou la mise en relation d'une d'émissions avec d'autres, une logique comparatiste préside. Nous y reviendrons au cours de ce travail.

Une autre recherche intéressante aurait été l'étude du traitement des pratiques religieuses contemporaines et surtout des sectes, auxquelles Envoyé spécial a consacré de nombreux reportages à partir du milieu des années 1990. Ces reportages ont eu un écho important dans l'opinion publique à la fois en terme politique et en terme critique (au moins un de ces reportages a reçu une récompense). Envoyé spécial a aussi consacré beaucoup d'énergie pour couvrir de manière perspicace (autant que cela soit possible) différents conflits : en Irak, en Yougoslavie,... Les journalistes se sont investis pour défendre les grandes causes humanitaires et tenter de poser un regard différent, moins misérabiliste que de coutume (cf. un reportage sur l'économie de la débrouille à Dakar entre autres exemples) sur les populations de pays autres que les pays industrialisés. Envoyé spécial a finalement abordé les grands thèmes faisant débat au sein de la société française dans les années 1990. Ceux que l'on met ici en exergue sont loin de constituer une liste exhaustive. Rappelons au passage quelques reportages remarquables sur les nouvelles pratiques urbaines comme les tags, le rap, ou encore sur l'extrémisme politique, avec des reportages sur le Front National et la xénophobie. Avec un positionnement éthique particulier lié un humanisme revendiqué, Paul Nahon, Bernard Benyamin et leur équipe ont régulièrement animé la vie publique française par la mise à jour de problèmes irrésolus ou de thématiques sensibles.

Tableau montrant la progression, de 1990 à 2000,

du nombre de sujets par catégorie dans Envoyé spécial.

Dans ce cadre de réflexion et avec un état d'esprit similaire, les journalistes ont traité de l'écologie politique et de la gestion de l'environnement. Ces thèmes se sont imposés comme des thèmes majeurs du magazine. Nous avons recensé 88 reportages (dont une dizaine sont des rediffusions). Mais, à n'en pas douter, on peut ajouter au moins une dizaine de reportages qui ont pu nous échapper ou pour lesquels l'écologie ou l'environnement ne sont pas la thématique centrale. Le graphique ci-dessus rend compte par année, du nombre de reportages consacrés à des sujets regroupés par catégorie. On remarque d'emblée deux années fastes : 12 reportages en 1992 et 17 reportages en 1997 (une grande partie de ceux-ci ayant été diffusés au cours d'une émission particulière « Alerte à la pollution). Elles correspondent à deux temps forts le Sommet de Rio pour 1992, et l'entrée des Verts au Parlement et au gouvernement après les législatives anticipées de 1997. L'année 1995, correspondant à un temps fort de la vie politique française, l'élection présidentielle, est aussi remarquable.

Si l'on analyse d'une manière globale ce graphique, on note la constance de sujets emblématiques de l'écologie liés à la faune et la flore (les feux de forêt, les ours, les loups et les éléphants), à la perturbation du milieu de vie (les hommes étant touchés autant que les animaux ou les plantes, après une marée noire ou du fait de la proximité d'usines), et enfin au nucléaire (surtout l'arsenal nucléaire civil et militaire anciennement soviétique). Les déchets et la pollution de l'eau, thèmes traditionnels depuis les années 1970, sont aussi régulièrement traités, de même que les technologies nouvelles permettant l'observation des phénomènes naturels ou la limitation des effets nocifs de certaines activités humaines. Dans la catégorie « autres », on a classé les reportages ayant trait aux acteurs de l'environnement, de Greenpeace aux chasseurs, ainsi que les sujets globaux comme les rétrospectives ou des reportages sur le réchauffement climatique. Enfin, il est à noter le traitement nouveau à partir de 1995, d'une pollution assez mal connue jusque là, la pollution de l'air causée par les activités de transport urbain et par l'utilisation de matériaux dans l'espace domestique, aux propriétés inquiétantes.

Dans l'ensemble, au début des années 1990, les reportages correspondent à des piqûres de rappel. Ils sont généralement l'occasion d'une synthèse à l'échelon locale de problèmes liés à la non prise en compte d'un environnement global. Cette tendance perdurera tout au long des années 1990. Mais à partir du milieu des années 1990, et surtout entre 1995 et 1997, Envoyé spécial traite de problèmes nouveaux, anticipant parfois de peu ou s'inscrivant dans des campagnes de presse à propos de sujets comme l'amiante, les OGM. Enfin, après 1997, Envoyé spécial fait un retour sur les enjeux déjà ou trop vite oubliés de l'écologie en intégrant les données nouvelles dont les journalistes disposent désormais. Plus encore qu'à la cohérence, les coordinateurs d'Envoyé spécial sont surtout attaché à la complémentarité, comme outil de lutte contre l'oubli, des informations sur le court et le moyen terme. Après avoir étudié le contenu des reportages plus en détails, nous reviendrons sur ces affirmations qui peuvent apparaître péremptoires pour l'instant.

Voyons donc comment s'articulent les différentes dimensions d'Envoyé spécial en tant que magazine d'information, de société, et enfin de référence du service public ayant pour vocation de traiter l'actualité internationale, lorsque les journalistes décident petit à petit de rendre compte de l'écologie comme sujet digne d'un peu plus de considération de la part des téléspectateurs français.

Chapitre 2 :

L'affirmation de l'écologie

comme thème d'Envoyé spécial.

(1989-1992)

A- Le retour en force de l'écologie dans l'espace public.

En 1990, le public est en attente d'informations à propos de l'écologie. Paul Nahon en donne une explication :

« [...] quand on prend les commandes en 1989, on a 20 ans de terrain derrière nous. On a vu plein de choses dans le monde, les déforestations, on a vu les pluies acides ... Moi j'ai été au Viêtnam pendant très longtemps où j'ai fait des reportages depuis 1973, j'ai vu l'agent orange, lui au Brésil, la déforestation. Donc on avait ça inconsciemment, moi j'ai vu en Afrique, la déforestation avec les énormes troncs des forêts qui se baladaient sur toutes les routes ... »51(*)

Si le public n'a pas fait le même périple que les reporters, il a vu malgré tout les images que ceux-ci ont apportées pour lui pendant une vingtaine d'année. Le public est donc disposé en 1990, à regarder les reportages cités dans le chapitre précédent d'un oeil a priori favorable. Pour le comprendre, un petit retour au début de 1989 s'impose.

a- Un tournant de l'histoire de l'écologie politique en France (1989-1990).

L'année 1989 marque le passage à une étape nouvelle dans l'histoire de la prise en compte de l'écologie comme projet et enjeu politique d'importance nationale. Le 18 juin 1989, neuf membres du parti des Verts français entrent au Parlement européen. Ils représentent, pour la France, le parti qui compte le plus de députés. Cet avènement a surpris les commentateurs de l'époque habitués, jusque là, à ce que les mandats brigués par les écologistes (de tous les partis et toutes les mouvances) aient été strictement locaux (au niveau des communes). Pour certains observateurs, dont Brendan Prendville52(*) et Philippe Roqueplo52(*), le résultat de ces élections n'est pourtant pas tellement surprenant. Notamment si l'on considère l'actualité liée à l'environnement, particulièrement chargée au cours du premier semestre de 1989.

Selon eux, l'élément déclencheur aurait été la sécheresse de 1988, vécue comme une catastrophe naturelle majeure par les habitants des Etats-Unis. Cette catastrophe a amené la revue Time à publier en janvier 1989,  un numéro intitulé Planet of the Year, the endangered planet53(*). Cette publication rencontre un écho amplifié par la presse française, nationale et régionale, qui consacre un nombre croissant articles à ce sujet. A la télévision, La Marche du Siècle, magazine présenté par Jean-Marie Cavada, propose une émission diffusée le 20 février, spécialement consacrée aux questions d'écologie et s'inspirant pour l'essentiel des thématiques développées par le Time : Planète Terre : on est prié de laisser cet endroit aussi propre ...54(*) En rassemblant des « invités prestigieux » dont Emmanuel Leroy-Ladurie, Simone Veil, Brice Lalonde ou encore Hubert Reeves, cette émission fait date et entraîne de nouveaux des commentaires dans la presse.

Sur le plan politique, l'Assemblée Nationale tient le 4 mars 1989 un colloque ayant pour titre « Atmosphère et Climat ». Le 11 mars, un sommet est organisé à la Haye sur la « Protection de l'atmosphère du globe », succédant à celui consacré à la « défense de l'Ozone », s'étant déroulé à Londres, du 5 au 7 mars. Enfin les 12 et 13 juin, le Ministère de la Recherche et de la Technologie organise, en présence du Président de la République, un colloque : « Planète Terre ».55(*) Membre du parti des Verts et devenu en 1988 secrétaire d'Etat auprès du Premier ministre Michel Rocard, chargé de l'environnement et de la prévention des risques technologiques et naturels majeurs, Brice Lalonde participe activement à l'organisation de ces diverses réunions. Bien que n'ayant pas les moyens de ses ambitions (le budget consacré à l'environnement est alors dérisoire, 0,06% du budget du gouvernement, inférieur à celui du début des années 1980), il réussit, par un travail institutionnel et grâce à son pragmatisme politique, à contribuer à une prise en compte de l'environnement dans les choix technocratiques. Il créera aussi l'association Génération Ecologie, à laquelle participent des personnalités telles qu'Haroun Tazieff (invité de la « rétrospective écologie » d'Envoyé spécial le 30 décembre 1991).

Les élections européennes confirment donc un regain d'intérêt de la part de l'ensemble des Français pour l'écologie. On peut même penser qu'il reflète les inquiétudes d'une partie croissante de la population. En effet, selon les sondages, au début des années 1990, les Français sont plutôt dubitatifs quant à la capacité des pouvoirs publics à gouverner sur la base de principes écologiques. Des fractions significatives de la population se déclarent même pessimistes à l'égard de l'avenir, tout particulièrement les jeunes de moins de 30 ans56(*). Or on l'a dit précédemment, l'âge médian des reporters travaillant pour Envoyé spécial tourne rapidement autour de 30 ans. Voyons donc en quoi Envoyé spécial devient, au début des années 1990, le reflet d'inquiétudes et le révélateur d'une envie d'agir pour l'environnement.

b- L'écologie, entre humanitaire et cadre de vie (janvier 1990-juin 1990).

Envoyé spécial, 18-01-1990, 20h38, « Soumgaït », commentaire : « un bidonville où vivent les ouvriers, leurs femmes et leurs enfants »

Envoyé spécial, 18-01-1990, 20h40, « Soumgaït », le chimiste énumère les produits toxiques rejetés par les usines qui obstruent dans l'image l'horizon.

Dans son article paru le 15 janvier 1990 dans Le Monde, Laurence Follea attire l'attention de ses lecteurs sur le premier reportage de la première émission d'Envoyé spécial. Gilles Rabbin, auteur de ce reportage, était d'abord parti pour faire un reportage sur le nationalisme en Azerbaïdjan. En effet, en février 1988, la ville de Soumgaït avait défrayé la chronique suite à de graves troubles que l'on avait qualifié alors de « pogrom anti-arménien » organisé par des azerbaïdjanais. Parti pour faire le bilan de la quasi guerre civile qui s'en était suivie, Gilles Rabbin est mis au courant de l'existence d'un « bidonville » à Soumgaït. Il tourne donc un reportage sur des personnes résidant dans des habitations vétustes et asphyxiés par les fumées et rejets d'usines chimiques. Cette impression d'asphyxie est renforcée par l'inventaire, énoncé par le chimiste et relayé par le commentateur du reportage en voix-off, des composés toxiques rejetés par les usines. Le journaliste montre surtout un « cadre de vie » sordide et insalubre (multiplication des prises de vue de cheminées, de tuyaux, de grillages, impression d'emprisonnement et gouttes de pluies visibles sur l'objectif de la caméra). Ce premier reportage traite d'abord de la misère d'un peuple puisque l'accent est mis sur les ouvriers des usines et leurs enfants décrits comme « victimes impuissantes » d'un « développement industriel à tout prix ». La pollution atmosphérique y est finalement abordée comme les écrivains naturalistes du XIXe siècle pouvaient l'aborder lorsqu'ils décrivaient les travailleurs manuels ou les pauvres : ce sont des miasmes qui participent à la détérioration des conditions de vie de quelques uns dont l'impact reste limité. L'accent est finalement mis sur l'ignorance supposée des personnes vivant là et victimes à leur insu (le journaliste ayant donc pour tâche de mobiliser l'énergie de ces opprimés et surtout de mobiliser celle éventuelle de téléspectateurs compatissants).

Envoyé spécial, 22-02-1990, 20h40, « Le nucléaire : danger ? », première image du reportage, l'usine de la Hague apparaît à l'horizon durant tout le reportage.

La deuxième occurrence de notre corpus n'est, elle aussi, pas directement rattachée à l'écologie. Elle s'inscrit même à rebours de la radicalité des grandes manifestations antinucléaires de la fin des années 1970 par le simple fait de poser une question dans le titre du reportage : « Le nucléaire : danger ?». Le reportage traite des conséquences sociales, économiques et accessoirement environnementales liées à l'implantation du site de retraitement de la Hague. Il est en quatrième position d'une émission ayant pour thème général, « le pouvoir en question ». Bernard Benyamin précise, avant la diffusion du reportage, que suite à des manifestations ayant duré plusieurs mois en Bresse, le premier ministre a décidé de geler les études en cours pour l'implantation d'une nouvelle usine de retraitement des déchets nucléaire. Il ajoute que le reportage peut être considéré, pour les interviewés du reportage comme pour le téléspectateur, comme une « thérapie » : « la parole, dit Bernard Benyamin, exorcise encore les démons ». Le reportage s'ouvre sur une longue séquence aux abords puis au sein d'une église, le temps d'une messe. Le journaliste fait le portrait de personnes vivant à proximité de l'usine, employées par elle et s'en accommodant tant bien que mal. Soit qu'il n'ait pas eu l'autorisation, soit qu'il n'ait pas eu la volonté, le journaliste n'entre jamais dans l'usine. On ne la voit donc jamais que comme un élément de horizon, élément étrange dans un décor pittoresque. Le journaliste nous présente des villageois et des paroissiens conscients des risques potentiels, mais aussi de la nécessité (contre l'exode rural) d'une telle installation. Une petite polémique autour d'éventuelles conséquences sur la santé est rapidement résolue par un ethnologue, fin analyste des rumeurs, et par un prêtre dont les dernières paroles constituent la conclusion du reportage : « quand on ne connaît pas un problème, je pense qu'on se tait. » L'évocation de la durée de vie des déchets nucléaires (« pour des siècles et des siècles ») constitue le seul bémol d'un reportage qui fait la part belle au paysage et au caractère typique (ou typé) des intervenants pour qui le site ne suscite pas une forte angoisse.

Le 8 mars 1990, un reportage « Décharges : alerte » est diffusé afin de prévenir les téléspectateurs des problèmes que pose en France la gestion des déchets, ou pour mieux dire sa non gestion ou sa mauvaise gestion. Le titre évoque un sentiment d'urgence. On y voit surtout les riverains des décharges se plaindre et les responsables locaux se décharger de toute responsabilité. Le sujet reste encore très localisé (autour de La Baule) et les revendications s'apparentent plus à des revendications restreintes de type NIMBY (Not in my backyard, pas dans mon jardin) donc pas nécessairement partageables par l'ensemble des Français, mais le ton est déjà plus engagé. Enfin, on annonce le 19 avril, la « journée de la Terre » organisée le 22 avril 1990, lors de la diffusion de deux reportages, l'un sur l'assèchement de la mer d'Aral et l'autre annoncé comme le premier reportage occidental sur les coulisses de Tchernobyl (cette centrale nucléaire ayant pris feu le 26 avril 1986). Dans leur livre paru en 1992, Paul Nahon et Bernard Benyamin font explicitement référence à ces émissions :

« Les nouveaux messages minitel et le courrier reçu après chaque émission montraient que les Français étaient beaucoup plus préoccupés par les problèmes d'environnement. Dès le début, nous avons donc traité des sujets écologiques au sens large du terme. Tchernobyl, la Mer d'Aral, les déchets nucléaires ... et chaque problème recevait une très bonne audience.»57(*)

On observe ici une relecture de l'histoire de leur magazine qui fait l'impasse sur les premiers tâtonnements. Néanmoins cet extrait rend compte de la réceptivité du public et de leur engagement rapide en faveur d'une véritable (ou plus efficace selon les domaines) prise en compte de l'environnement. A force de se mettre du côté des plus faibles et de décrire leurs souffrances, la complaisance attendue laisse rapidement place à une réelle indignation qui ne va pas cesser d'augmenter jusqu'en 1992. Le courrier des téléspectateurs, tel qu'évoqué ici, montre que ce sentiment est partagé par une part de la population française. Envoyé spécial, de vitrine de la misère du monde, fait rapidement du journalisme un instrument de combat contre cette misère. Comment ? Par l'adoption sincère d'une rhétorique militante qui fait de l'écologie à la fois une cause humanitaire et de l'environnement un cadre de vie et un écosystème à protéger.

c- Une réappropriation de la rhétorique militante (avril 1990-décembre 1991).

Paul Nahon le souligne à nouveau dans un entretien réalisé pour la revue Cinémaction en 199758(*) :

Envoyé spécial, 28-06-1990, 21h07, « Massacre à la tronçonneuse » - plan resserré sur un arbre arraché à la pelleteuse.

« Le troisième pilier [après celui d'un regard différent sur l'actualité et la question des droits de l'homme], c'était l'écologie, au sens large, avec pour maxime le respect de la planète (à l'époque ce thème était relativement peu traité à la télévision) et la question qui en découle : quel monde allons nous laisser à nos enfants ? ».

Suite à une enquête parue dans 50 millions de consommateurs, Paul Nahon et Bernard Benyamin envoient Isabelle Staes faire un reportage sur la pollution des nappes phréatiques en Bretagne, région la moins bien classée, selon cette revue, en terme de qualité de l'eau. C'est suite à ce reportage (sur lequel nous reviendrons) et à celui sur les décharges, que Paul Nahon et Bernard Benyamin font un appel aux téléspectateurs pour que ceux-ci leur envoient des propositions de sujets relatifs à l'environnement. En fonction de l'intérêt de la proposition, ils promettent de faire un reportage. C'est ainsi qu'a pu être tourné et monté en quelques semaines (le temps de la diffusion des matchs de la coupe du monde de football 1990) un reportage sur la déforestation liée à l'exploitation d'une carrière à ciel ouvert en région parisienne. Ce reportage remporte un franc succès en terme d'audimat d'après Paul Nahon et Bernard Benyamin. Même s'ils ne renouvellent pas d'appel à témoins similaire concernant l'environnement, cela ne les empêchera pas par la suite, d'être avertis

par les populations et d'étudier les possibilités de

faire un reportage sur tel ou tel

problème.

Envoyé spécial, 28-06-1990, 21h07, « Massacre à la tronçonneuse », mouvement de caméra de la cime des arbres au fond du gouffre.

Le reportage est donc présenté ainsi : « Envoyé spécial pour arrêter ce « Massacre à la tronçonneuse » ». A l'engagement se substitue donc l'action des journalistes sur le réel. Ce à quoi, s'ajoutent quelques positions de bases que Paul Nahon et Bernard Benyamin défendront au moins jusqu'en 1992 : au cours de l'introduction, Bernard Benyamin parle de la « lutte du pot de terre conte le pot de fer ». Cette expression est reprise mot pour mot dans l'introduction du reportage diffusé le 3 janvier 1991, « La bataille du rail », et elle restera en filigrane de nombreux reportages dénonçant le cynisme des autorités, de ceux qui détiennent le pouvoir économique ou politique quel que soit le pays où se situe l'action. A cela, Envoyé spécial oppose la mobilisation spontanée (bien que simulée pour les besoins du reportage) d'une population pour une cause présentée comme légitime (bien qu'elle soit en désaccord avec la légalité puisque le bois en question est la propriété de la société d'exploitation de la carrière). Remarquons l'utilisation de prises de v