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Approche pragmatique du discours argumentatif selon Jacques Moeschler

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par Azedine BENJELLOUL
Université Ibn Toufail Kenitra - Licence option linguistique 2006
Dans la categorie: Arts, Philosophie et Sociologie > Philosophie
  

Disponible en mode multipage

UNIVERSITE IBN TOUFAIL

FACULTE DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES

KENITRA

Département de langue et de littérature françaises

Mémoire de licence es lettres

Option : linguistique

APPROCHE PRAGMATIQUE

DU DISCOURS ARGUMENTATIF

Selon Jacques MOESCHLER

Etude analytique et pratique

de l'argumentation conversationnelle

Mémoire préparé par : Azedine BENJELLOUL

Sous la direction de : Mr. Ali LAMNAOUAR

Année universitaire : 2005 - 2006

Remerciements

Je tiens à remercier tous ceux qui m'ont aidé à réaliser ce mémoire. Mes sentiments de gratitude vont tout particulièrement à mon professeur Mr. Ali LAMNOUAR qui orienté méthodiquement mon travail : ses remarques et suggestions m'ont permis d'en améliorer la forme et le contenu. Je tiens cependant à signaler que toute erreur reste mienne.

J'adresse, encore, mes remerciement à l'Institut Royale de la Culture Amazighe (IRCAM) - Rabat qui m'a fourni des opportunités indéniables pour me documenter

Enfin, je remercie respectueusement tout le cadre professoral du Département de Langue et de Littérature Françaises de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Kenitra.

Dédicace

Je dédie ce travail :

Aux êtres les plus chers de ma vie.

A l'amour de ma mère

A l'amour de mon père.

A l'âme de ma soeur : Fatima BENJELLOUL.

Enfin je dédie ce mémoire à mes frères : Bouchta, Driss, Kacem et à mes soeurs : Daouia et Fatiha

et à tous mes amis.

TABLE DE MATIERES

Introduction - 5 -

1. Les objectifs - 7 -

2. Les domaines - 7 -

2. 1. Interaction, discours, conversation - 7 -

2. 2. L'analyse pragmatique du discours - 8 -

La pragmatique linguistique - 10 -

1. Présentation des composantes linguistiques - 10 -

1. 1. La pragmatique : - 11 -

2. Conceptions pragmatiques - 12 -

2. 1. L'acte illocutoire - 12 -

2. 2. L'implicite et l'explicite - 16 -

Pragmatique et argumentation - 28 -

1. La notion de l'argumentation - 28 -

1. 1. Relation argumentative - 29 -

2. L'acte de l'argumentation - 31 -

2. 1. Opérateurs et connecteurs argumentatifs et topoï - 36 -

Pragmatique et conversation - 45 -

1. Le modèle dynamique de la conversation (M') - 45 -

1. 1. Modèle dynamique et modèle statique - 46 -

2. Les contraintes conversationnelles - 50 -

2. 1. Les contraintes interactionnelles - 51 -

2. 2. Les contraintes structurelles - 51 -

2. 3. Les contraintes d'enchaînement - 53 -

Conclusion  - 57 -

Annexes - 59 -

Glossaire - 60 -

Bibliographie - 64 -

« Il y a pragmatique linguistique si l'on considère que l'utilisation du langage, son appropriation par un énonciateur s'adressant à un allocutaire dans un contexte déterminé, ne s'ajoute pas de l'extérieur à un énoncé en droit autosuffisant, mais que la structure du langage est radicalement conditionné par le fait qu'il est mobilisé par des énonciations singulières et produit un certain effet à l'intérieur d'un certain contexte, verbal ou non verbal. »1(*)

Dominique MAIGUENEAU

Introduction

La pragmatique constitue une préoccupation linguistique fort ancienne. Faire recours à l'histoire de la linguistique permet de mettre à jour cette question d'ancienneté. En effet, dès l'émergence en Grèce d'une pensée linguistique, on a vu naître un grand intérêt à tout ce qui touche à L'efficacité du discours en situation, les multiples débats autour la rhétorique, l'étude de la force persuasive du discours, furent l'une des principales illustrations de ce grand intérêt porté au discours. Cette étude s'inscrit pleinement dans le domaine investi aujourd'hui par la pragmatique. L'histoire même de la réflexion européenne sur le langage nous renseigne que chez les logiciens du Port-Royal, à côté du développement proprement logique des phénomènes langagiers, se glissaient des considérations d'ordre purement pragmatique.  Dans le même ordre d'idée, « les logiciens du Port-Royal s'interrogent sur l'énigmatique pouvoir qu'a la simple énonciation de la formule « hoc est corpus meum (en latin)» (Ceci est mon corps) de transformer réellement, pour le fidèle, le pain en corps de Christ »2(*).Une telle interrogation a poussé les logiciens du Port-Royal à tenter de séparer le contenu prépositionnel de l' énoncé de ce qu'on appellera plus tard sa «force illocutoire ».Il s'agissait tout simplement de prendre en considération la complexité de « l'usage » de la langue.

Quand à la grammaire, et malgré la tradition de ne s'intéresser qu'à l'aspect nettement morphosyntaxique, dans son étude, elle n'avait pas manqué de prendre en considération un grand nombre de phénomènes langagiers évoqués à présent par la pragmatique. Car sans la prise en compte de l'activité énonciative, l'étude grammaticale du mode, du temps et des interjections à titre d'exemple, restera incomplète et sans grande signification.

Donc, la pragmatique a marqué les différentes étapes de l'histoire de la réflexion linguistique, dès les grecques jusqu'à nos jours. Ce qui permet de la qualifier de préoccupation fort ancienne. Mais la délimitation de la pragmatique comme domaine spécifique de l'étude du langage ne s'est opérée qu'au XXème siècle, et c'est à un philosophe et sémioticien qu'on a attribué communément cette délimitation et non à un linguiste. Il s'agit de l'américain C. Morris (Foundations of the theory of signs 1938), fondateur d'une théorie générale de la «sémiosis », de la signification.

Alors que faut-il entendre par réflexion pragmatique ?

Quels sont les domaines investis par une telle réflexion ?

Qu'est-ce qu'elle a pu apporter à la réflexion linguistique ?

S'agit-il d'une simple composante parmi d'autres de la linguistique à côté de la syntaxe et de la sémantique ou d'une réflexion qu'on peut distribuer sur l'ensemble de l'espace linguistique ?

Quelle relation existe-t-elle entre pragmatique et argumentation, pragmatique et conversation, argumentation et conversation ?

Vis-à-vis de l'importance d'un tel sujet et les situations complexes dans lesquelles ce nombre considérable de questions met tout linguiste, plusieurs écoles linguistiques, telle que l'école de Genève, l'école de Paris et bien d'autres, ont abordé le sujet de la pragmatique avec tant de profondeur et de richesse. Et faute de temps et d'espace, j'aborderai ce sujet en se limitant aux travaux de l'école de Genève, et plus précisément, je me fierai aux recherches du linguiste suisse Jacques Moeschler qui a travaillé sur cette problématique, et y travaille encore. Choix lié non seulement à la fiabilité des résultats et conclusions auxquels il a pu aboutir, mais aussi à sa singulière démarche méthodologique et l'intérêt qu'il a pour l'aspect empirique comme l'aspect théorique dans toutes ses études en linguistique.

1. Les objectifs

Le présent travail se donne un but double. D'abord, présenter de manière accessible quelques recherches regroupées autour les notions de pragmatique, d'argumentation et de conversation. Les références choisies par Moeschler, du point de vue duquel, je traiterai mon sujet, sont essentiellement inspirées des travaux des philosophes du langage ( Austin 1970, Searle 1972, Grice 1979 ), d'Anscombre & Ducrot (1983), et de Moeschler (1982). En second lieu, présenter les bases d'un modèle d'analyse de discours (ou de la conversation) simple et suffisamment élaboré pour interroger les faits du discours.

Mais avant d'entamer notre recherche, il faut signaler qu'une précision des domaines de toute étude s'avère nécessaire. Pour ce faire, dans un premier temps, une délimitation du champ d'application des termes interaction, discours et conversation s'impose. En second lieu, il faut démarquer le type de recherche envisagé en parlant d'analyse pragmatique du discours.

2. Les domaines

2. 1. Interaction, discours, conversation

Même s'ils recouvrent des ensembles de faits non nécessairement coextensifs, ces trois concepts se recoupent néanmoins partiellement. En effet, toute conversation est une interaction (verbale), mais l'inverse est faux. Car l'interaction non verbale ne relève pas de la conversation. De même certains discours sont conversationnels et s'inscrivent, par la suite, dans une interaction. Mais tout discours n'est pas conversationnel. Donc, il est à signaler que c'est le discours conversationnel qui fera l'objet de cette étude et qui s'inscrit dans le cadre de l'interaction verbale.

Il est à noter aussi que toute interaction verbale réalisée au cours d'une conversation, définit un cadre de coaction et d'argumentation et c'est à l'analyse conversationnelle de discours de mettre en évidence ces coactions et argumentations intervenant dans telles interactions.

Selon Moeschler, une conversation, par définition, suppose au moins deux participants, et en plus une ou plusieurs contributions de ceux-ci3(*).

2. 2. L'analyse pragmatique du discours

Comme les termes "analyse de discours" et "analyse conversationnel" ont reçu des significations précises et ont été associés à des écoles et des problématiques bien spécifiques, Moeschler a choisi de ne pas utiliser ces concepts. Il propose le concept de l'analyse pragmatique du discours.

Alors que faut-il entendre par analyse pragmatique de discours ?

Pour le linguiste français, Dominique Maingueneau dont les travaux s'inscrivent aussi dans le cadre de l'école de Genève, il s'agit d'un effort de repenser la coupure entre la structure grammaticale et son utilisation4(*). Moeschler définit ce domaine comme la constitution d'une réflexion sur et à partir de la conversation en fonction de recherches provenant essentiellement de trois domaines distincts :

1. La pragmatique et ses dérivés : la problématique des actes de langage et de l'implicite linguistique.

2. La problématique de l'argumentation dans la langue.

3. L'analyse du discours au sens hiérarchique et fonctionnel.

En ce qui concerne notre étude, on ne s'arrêtera que sur les deux premiers domaines :

1. La pragmatique linguistique, issue des travaux de la philosophie analytique sur les actes de langage (Austin 1970, Searle 1972) et des normes conversationnelles (Grice 1979), s'est intéressée essentiellement à trois domaines de recherche :

a) A une étude des différents actes de langage (qualifiés d'actes illocutoires depuis Austin 1970) et de leurs conditions d'emploi.

b) A une étude des différents moyens linguistiques dont disposent les locuteurs pour communiquer l'acte de langage. Il est question ici de s'intéresser à la problématique Implicite/Explicite : Il s'agit des conditions définissant l'appropriété contextuelle des actes de langage.

c) A une étude des enchaînements des actes de langage dans le discours en général et la conversation en particulier. Il est question ici des conditions définissant l'appropriété cotextuelle des actes de langage.

2. La théorie de l'argumentation, développée par Anscombre & Ducrot s'est consacrée à l'étude des opérateurs et connecteurs argumentatifs (comme presque, puisque, même, mais, etc.)

Il apparaît dès lors qu'une analyse pragmatique du discours authentique interroge une conversation à partir des questions suivantes :

1. Quels sont les types de l'acte de langage réalisés dans une conversation ? Comment sont-ils organisés ?

2. Quels sont les actes d'argumentation réalisés dans une conversation ? Comment sont-ils organisés ?

3. Quel rôle joue l'implicite argumentatif dans la compréhension des enchaînements discursifs ?

Chapitre I

La pragmatique linguistique

Notre ambition dans ce premier chapitre est de présenter l'objet de la pragmatique par rapport aux autres composantes de la linguistique (la syntaxe et la sémantique) et la problématique de l'implicite, aspect de la pragmatique qui concerne en premier lieu le rapport entre sens littéral et sens impliqué par un énoncé, et en second lieu la différence entre la nature conventionnelle (linguistique) et conversationnelle (non linguistique) de l'implicite.

1. Présentation des composantes linguistiques

Dans le cadre d'une théorie générale de la « sémiosis » de la signification, C. Morris divise l'appréhension de tout langage (formel ou naturel) en trois domaines :

1. La syntaxe

2. la sémantique

3. La pragmatique

Qui correspondent aux trois relations fondamentales qu'entretiennent les signes : avec d'autres signes (syntaxe), avec ce qu'ils désignent (sémantique), avec leurs utilisateurs (pragmatique)5(*).

Selon Maingueneau, la pensée de Morris n'est pas univoque. Il semble hésiter entre l'idée que la composante pragmatique traverse la composante sémantique et l'idée qu'elle s'occupe seulement d'un nombre de considérations d'ordre psycho-sociolinguistique laissées pour compte par la syntaxe et la sémantique. Mais c'est la version de la tripartition de Morris qui a été retenue. Et par la suite, la pragmatique est conçue en tant que discipline annexe qui s'intéresse à ce que les usagers font avec les énoncés, alors que la sémantique traite leur contenu représentatif, identifié à leurs conditions de vérité.

Donc, il est à considérer que tout système de signes (toute sémiotique) peut être appréhendé selon ces trois points de vue : la syntaxe, la sémantique et la pragmatique. Dans le présent travail, je ne m'arrêterai que sur le troisième point de vue :

1. 1. La pragmatique :

La pragmatique linguistique est l'étude du sens des énoncés en contexte. Son objet est de décrire non plus la signification de la proposition (sémantique) mais la fonction de l'acte de langage réalisé par l'énoncé. L'unité pragmatique minimale est l'acte de langage, les autres unités sont l'intervention (unité monologique maximale) et l'échange (unité dialogique minimale). Si la sémantique définit le sens d'une proposition en terme de ses conditions de vérité, la pragmatique, par contre, donne une image du sens centrée non plus sur la fonction représentationnelle du langage, mais sur sa fonction énonciative, et ce en définissant ce sens par sa fonction communicative, du fait que l'acte de langage est un acte de nature particulière qui est l'acte d'énonciation.

Par acte d'énonciation, on entend la réalisation d'une action de nature linguistique liée à l'événement historique qu'est l'énonciation (cf. Benveniste 1974 ), dont le résultat est le produit linguistique énoncé.

Quelques propriétés de l'acte de langage :

- Il consiste en la réalisation d'une action telle que : ordre, promesse, requête, question, avertissement, conseil, etc.

- Il est un acte intentionnel.

- Il est un acte conventionnel du fait qu'il doit satisfaire des conditions d'emploi.

- Il est de nature contextuelle et cotextuelle : il doit satisfaire un certain nombre de conditions déterminant dans quelle mesure il est approprié au contexte et le degré de son approprieté dans l'ensemble du discours ou de la conversation ( cotexte ).

Donc, la notion de conditions d'emploi et d'approprieté con-cotextuelle est la notion clé de la pragmatique et elle est bien différente de la notion de conditions de vérité .

2. Conceptions pragmatiques

2. 1. L'acte illocutoire

La notion de performativité, en tant qu'elle permet de distinguer deux grands types d'énoncés, les énoncés performatifs et les énoncés constatifs semble être une notion à la fois opératoire au plan descriptif et théoriquement consistante. Mais elle perd de sa consistance à l'examen de quelques faits linguistiques et pragmatiques.

Exemple de ces faits :

(1) Je t'ordonne de te taire.

(2) Je t'ordonne souvent de te taire.

Commentaire : l'énoncé performatif (1) perd sa performativité par l'adjonction de l'adverbe  souvent  (modificateur) en (2).

Donc, il ressort que l'opposition entre énoncé performatif et énoncé constatif n'est pas consistante. Cependant, ces énoncés ayant des propriétés inférentielles et formelles identiques, ils constituent des types particuliers d'acte de langage qu'Austin (1970) qualifiera d'actes illocutoires. Et par la suite, l'assertion (énoncé constatif) ne serait qu'un cas particulier d'acte illocutoire tout comme la promesse, l'ordre, le baptême, etc.

L'acte illocutoire peut être défini selon trois critères essentiels :

a) son rapport à d'autres actes (locutoires et perlocutoires).

b) sa structure interne ou sémantique.

c) ses conditions d'emploi.

Même si elle décrit l'acte réalisé en disant quelque chose (in saying), la notion de l'acte illocutoire ne désigne pas pour autant tous les aspects actionnels de l'énoncé. « En quoi dire quelque chose revient-il à faire quelque chose ? », à cette question, Austin répond en distinguant des actes locutoires et perlocutoires.

L'acte locutoire consiste simultanément en l'acte de prononcer certains sons (acte phonétique), certains mots et certaines suites grammaticales (acte phatique) et enfin certaines expressions pourvues d'un sens et d'une référence (acte rhétique).

L'acte perlocutoire consiste en la production de certains effets sur l'auditoire , ses sentiments ou ses actions .(l'acte d'effrayer , de mettre en colère).

En énonçant par exemple :

Hamas a remporté les élections législatives en Palestine.

Le locuteur réalise un acte locutoire (production de certains sons , une suite grammaticale et réfère à une organisation « Hamas » ), un acte illocutoire (d'information) et un acte perlocutoire (création d'émotions chez l'interlocuteur).

Moeschler utilise une notation spécifique pour décrire la structure interne ou sémantique de l'acte illocutoire .

Exemple :

1) Driss boit de l'eau .

2) Driss boit-il de l'eau ?

Dans ces deux énoncés le locuteur réfère à un même individu (« Driss ») et lui attribue (prédique) une même propriété (« Boire de l'eau »). Les actes de référence et de prédication constituent l'acte propositionnel (p) qui, à son tour, s'associe à la force illocutoire (F) pour constituer l'acte de langage F (p). D'où les deux énoncés précédents seront successivement notés comme suit :

ASSERTION (DRISS BOIRE DE L'EAU)

QUESTION (DRISS BOIRE DE L'EAU)6(*)

Reste à définir les conditions d'emploi d'un acte illocutoire. Par conditions d'emploi on entend les conditions que doit satisfaire un acte de langage pour être approprié au contexte de l'énonciation. Austin définit ces conditions comme autant des conditions de réussite de l'acte, tandis que Searle les définit comme les conditions de satisfaction, liées à des règles sur l'accomplissement sincère des énonciations. Il distingue quatre types de conditions :

a) Une condition de contenu propositionnel indiquant la nature du contenu de l'acte : une simple proposition (assertion), une fonction propositionnelle (question formulée), une action du locuteur (promesse) ou de l'interlocuteur (ordre, requête).

b) Une ou des conditions préliminaires définissant le savoir ou la croyance du locuteur concernant les capacités, intérêts, intentions de l'interlocuteur, ainsi que la nature des rapports entre interlocuteur. Par exemple l'ordre requiert la croyance du locuteur que l'interlocuteur est capable de réaliser l'action demandée.

c) Une condition de sincérité indiquant l'état psychologique du locuteur :

Asserter -- (Implique) la croyance

Ordonner -- le désir

Permettre -- l'intention

d) Une condition essentielle spécifiant le type d'obligation contractée par le locuteur ou l'interlocuteur par l'énonciation de l'acte en question.

Bien que ces conditions ne relèvent pas immédiatement de la linguistique, elles permettent néanmoins de formuler une classification des actes de langage, basée sur un certain nombre de critères :

1. Le but illocutoire qui correspond à la condition essentielle.

2. La direction d'ajustement mots-monde (critère nouveau)qui détermine le rapport qu'introduit l'acte illocutoire entre l'état de chose (passé, présent ou futur )et les mots le désignant. Dans le cas d'une promesse, par exemple, c'est le monde qui s'ajuste aux mots, on aura donc la direction :

monde -- mots

3. L'état psychologique correspondant à la condition de sincérité.

4. Le contenu propositionnel correspondant à la condition de contenu propositionnel.

Ces quatre critères permettent de distinguer cinq grands types d'actes illocutoires :

a. Actes représentatifs : Assertion, information.

b. Actes directifs : Ordre, requête, question, permission.

c. Actes commissifs : Promesse, offre.

d. Actes expressifs : Félicitations, excuses, remerciement, plainte, salutation

e. Actes déclaratifs : Déclaration, condamnation, baptême.

Selon Searle, la propriété principale de l'acte illocutoire est sa capacité à transformer les droits et obligations des interlocuteurs. Par rapport aux autres types d'actes intervenant dans la vie sociale, l'acte illocutoire est un acte très complexe, il comporte à la fois des aspects intentionnels, conventionnels et institutionnels. L'aspect intentionnel est lié aux contraintes qu'il impose sur son interprétation (nécessité de reconnaître l'intention illocutoire du locuteur).

L'aspect conventionnel est lié d'une part aux conditions d'emploi et d'autre part aux types d'actes inférables. Quant au troisième aspect, dire que l'acte illocutoire est un acte institutionnel revient à dire que les transformations qu'il produit (et qu'il produit en les communiquant) sont le fait du respect ou de la violation des normes. Les normes ici prennent la forme d'un ensemble de droits et d'obligations et non pas un ensemble de règles langagières. Donc, selon Ducrot (1972), l'acte illocutoire produit des transformations portant sur les droits et les obligations des interlocuteurs. L'obligation de répondre dans le cas de la question, l'obligation de réaliser l'action demandée dans le cas de l'ordre, etc.. Ces obligations sont imposées en tant que normes du fait qu'elles sont soumises au respect comme à la violation. Et par la suite, la non soumission de l'interlocuteur aux obligations illocutoires correspond à une violation des normes institutionnelles et non pas à une non-satisfaction des règles constitutives de l'acte illocutoire.

2. 2. L'implicite et l'explicite

La nature intentionnelle et conventionnelle de l'acte illocutoire laisse penser que l'intention liée à l'énonciation est toujours présentée ouvertement et le mode de réalisation de l'acte de langage se fait toujours via des processus conventionnels. Or, cette intention, comme chacun peut l'observer n'est jamais complètement accessible, et que la reconnaissance du sens illocutoire d'une énonciation se fait souvent à travers des moyens déterminés par des facteurs non linguistiques, comme le contexte, les états de croyance supposés, etc.. Donc, derrière le problème de l'acte illocutoire, se posent trois grands types de problèmes, tous liés à l'intrusion de l'implicite dans la communication verbale :

§ Le problème des différents types de l'implicite ;

§ Les différents modes de réalisation explicite et implicite des actes de langage ;

§ La nature du mécanisme inférentiel reliant la valeur littérale et la valeur implicite ;

2. 2. 1. Les différents types de l'implicite

L'interprétation d'un énoncé a pour objectif de rendre compte non seulement de son sens littéral, mais aussi des sens implicites possibles. Pour ce faire, on distingue tout d'abord deux critères de classification des implicites :

a) leur nature (sémantique vs pragmatique)

b) leur fonction discursive (objet de discours vs non-objet de discours)

a) Implicite sémantique et implicite pragmatique

Bien que la frontière entre phénomènes purement sémantiques et phénomènes pragmatiques soit relativement floue, on dira qu'un implicite sémantique est le produit du seul matériel linguistique, alors que les implicites pragmatiques sont liés à des règles ou normes discursives (principes permettant le décodage de l'implicite).

Examinons les exemples suivants :

(1) Driss a visité toutes les villes Marocaines

(1')  « Driss a visité quelques villes Marocaines »

(2) La voie express rive gauche est ouverte

(2') « La voie express rive droite est fermée »

(1) donne lieu à un implicite sémantique : c'est de sa seule structure sémantique qu'on peut tirer l'information liée à cet énoncé. Il s'agit ici d'une implication logique liée aux propriétés logiques du quantificateur universel tout (impliquant logiquement le quantificateur existentiel (quelque). D'autres implicites sémantiques peuvent avoir lieu comme :

- Les implications sémantiques :

Exemple : Etre célibataire implique non marié

- Les présuppositions :

Prenons l'exemple suivant qui a été longtemps débattu et que Ali LAMNOUAR7(*) le commente comme suit :

« (6)8(*) Pierre a cessé de fumer

Si l'on veut faire une étude sémantique exhaustive de cette phrase, on est censé examiné non seulement le contenu posé :

p : « Pierre ne fume plus actuellement », mais aussi le contenu présupposé :

pp : « Pierre fumait auparavant ».

Cette caractéristique doit être, à nos yeux, prise en considération par la théorie sémantique.

[...] imaginons une phrase qui se base sur les valeurs de vérité pour déterminer la présupposition de (6 ), on serait amené à affirmer que quand on a (6), on obtient systématiquement (7) :

(7) : La proposition « Pierre fumait auparavant » est vraie.

Mais cet état de chose nous semble contestable, car il n'est pas exclu que (dans la réalité) « Pierre n'ait jamais fumé auparavant ».  Et pour que (7) puisse bénéficier d'une certaine authenticité, il faudrait prendre le soin d'appliquer la valeur de vérité aux X1 : « Je » et X2 : « vous » de l'hyper-phrase qui englobe (6) en structure profonde. A ce moment là, on peut avancer le postulat suivant :

La phrase (6) ne peut être prononcée de façon adéquate que si X1 (qui l'émet) pense que (7) et que X2 (qui la reçoit) est contraint d'admettre que pour X1 (7). D'où l'avantage du recours à l'hyper-phrase. Cette dernière qui souligne aussi qu'une théorie de présupposition passe inévitablement par une prise en charge de facteurs pragmatiques. »9(*)

En (2), on a affaire à un implicite pragmatique dans la mesure où le contenu implicite est déterminé par une loi de discours (loi d'exhaustivité chez Ducrot 1972 ou maxime de quantité chez Grice 1979) et non par le sens des constituants de l'assertion (2). la dite loi de discours indique que toute l'information pertinente doit être donnée. Ce qui nous mène à dire que si la voie express rive droite n'est pas ouverte, c'est que celle-ci est encore fermée.

Selon Moeschler : « L'implicite pragmatique ou implicitation, correspond à tout mouvement d'inférence autorisé de par les propriétés de l'énoncé, du contexte et des lois de discours. »10(*)

b) Implicite discursif

La fonction discursive des implicites (objets de discours vs non-objets de discours) est le deuxième critère de classification qui nous permettra de préciser le type d'implicite qui nous intéresse dans la problématique de l'illocutoire. Il est entendu dire par fonction discursive de l'implicite sa fonction d'objet intentionnel ou d'objet non-intentionnel dans le discours.

Examinons ces exemples empruntés à Moeschler11(*):

(1) Situation : L énonce devant ses invités en baillant :

Il est déjà minuit

(1') « Il est temps que vous partiez »

Le locuteur réalise implicitement un acte requête (1') par l'intermédiaire d'un acte d'assertion (1) : il s'agit ici d'un implicite d'illocutoire.

(2) Situation : L a fait la queue pendant dix minutes à un guichet de poste et se voit renvoyé au guichet 9 .Il répond à la postière :

Je vous remercie, vous êtes très aimable.

(2') « Vous auriez pu le dire plus tôt, vous êtes tout sauf sympathique. »

Ici le locuteur veut dire l'inverse de ce qu'il énonce, il s'agit tout simplement d'un implicite d'ironie.

(3) Ce livre est un peu difficile.

(3') « Ce livre est difficile. »

Le locuteur place le contenu exprimé sur un degré hiérarchiquement supérieur (ou inférieur) dans l'échelle de gradation par rapport à celui présenté à l'énoncé source (3), il s'agit cette fois d'un implicite de gradation.

Les trois exemples précédents permettent donc, d'illustrer trois types d'implicite :

- Un implicite d'illocutoire qui permet au locuteur de réaliser un acte implicitement à l'aide d'un autre acte.

- Un implicite d'ironie, dont la valeur est l'inverse du contenu asserté dans l'énoncé source.

- Un implicite de gradation, nécessitant de placer le contenu exprimé sur un degré hiérarchiquement supérieur (ou inférieur) dans l'échelle de gradation par rapport à celui présenté à l'énoncé source.

Ducrot (1972) qualifie ces implicites de sous-entendus ou d'implicites discursifs.

Le sous-entendu possède trois propriétés :

1. Il n'est déclenché que par le contexte dans lequel l'énoncé apparaît.

2. Il permet au locuteur de dire et de ne pas dire, c'est-à-dire de donner à entendre tout en se protégeant derrière le paravent du sens littéral.

3. Il nécessite, pour être décodé, un calcul/un raisonnement de la part de l'interlocuteur, raisonnement que Moeschler schématise comme suit : « X m'a dit p. Or si X a dit p, c'est qu'il voulait dire q. X m'a donc dit q. »12(*)

Le schéma suivant résume le présent paragraphe13(*) :

Sémantique (1)

Implication

Sémantique Logique (2)

Présupposition (3)

Implicite

Implication (4)

Implication conversationnelle

Pragmatique

Sous-entendu (5)

(1)Driss est célibataire.

« Driss n'est pas marié »

(2)Driss a visité toutes les villes du Maroc.

«  Driss a visité quelques villes du Maroc »

(3) Driss a cessé de fumer.

« Auparavant, Driss fumait»

(4) La voie express rive gauche est ouverte.

« La voie express rive droite est fermée »

(5) Situation : L énonce devant ses invités en baillant :

Il est déjà minuit.

« Il est temps que vous partiez »

2. 2. 2. Les différents modes de réalisation

Le fait qu'un sous-entendu est un certain type d'implicitation conversationnelle, et que le langage a à sa disposition d'autres modes d'implicitation, rend la distinction parmi les implicites pragmatiques les sous-entendus des implicitations conversationnelles insuffisante. Moeschler considère que la valeur (illocutoire) d'un énoncé peut être communiquée ou explicitement ou implicitement, implicitement de façon conventionnelle ou conversationnelle, conversationnellement de manière ou généralisée ou particulière. Il résume ses propos à l'aide du schéma14(*) :

Valeur illocutoire communiquée

Explicitement (1) Implicitement

Implicitation conventionnelle (2) Implicitation conversationnelle

Généralisée (3) Particulière (4)

(1) Je te prie de me passer le sel.

(2) Peux-tu me passer le sel, s'il te plait ?

(3) Peux-tu me passer le sel ?

(4)La soupe manque de sel.15(*)

2. 2. 3. Nature du mécanisme inférentiel

Après avoir cerner en quelque sorte la problématique du type d'implicite, Moeschler traite le problème de la nature du mécanisme inférentiel qui existe entre la valeur littérale de l'énoncé et sa valeur dérivée ou implicite, tout en se référant à trois type de théories qui cernent cette problématique; la théorie des maximes conversationnelles de Grice (1979), la théorie des actes de langage indirects de Searle (1982) et la théorie de la dérivation illocutoire d'Anscambre (1977, 1980 et 1981). Ces trois théories, selon Moeschler, ont comme point commun de centrer la problématique de l'implicite discursif sur celle des « conventions » en usage dans la langue (normes, règles, contraintes).

a) Les maximes conversationnelles

Pour décoder l'implicite, Grice suppose que l'interlocuteur effectue un calcul interprétatif de nature purement rationnelle. Pour lui, la rationalité du comportement conversationnel se traduit par deux hypothèses:

Hypothèse 1: les participants d'une conversation respectent un principe général de coopération(coopérative principale).Ce principe stipule que chaque participant doit contribuer conversationnellement de manière à correspondre aux attentes des autres interlocuteurs, en fonction du stade de la conversation, du but et de la direction de l'échange.

Hypothèse 2: chaque contribution d'un participant doit respecter les maximes ou règles suivantes :

- Maxime de quantité : que la contribution contienne autant d'informations qu'il est requis, mais pas plus ;

- Maxime de qualité : que la contribution soit véridique ;

- Maxime de relation : que la contribution soit pertinente (be relevant) ;

- Maxime de manière : que la contribution soit claire (be perspicuous).

Une implicitation est déclenchée donc, par le fait rationnel d'utilisation des maximes ci-dessus.

Examinons L'exemple :

(1) A : Je suis en panne d'essence .

B : Il y a un garage au coin de la rue .

Moeschler commente l'exemple (1) comme suit : « B est obligé de penser que A respecte la maxime de relation et donc l'implicite que le garage est ouvert et que A y trouvera de l'essence, car si non, sa contribution, bien que suffisant la maxime de qualité, serait inopportune ou inadéquate et donc en contradiction avec le principe de coopération qu'il est censé respecter. »16(*)

b) Actes de langage indirects et postulats de conversation

Dans sa théorie, Searle exploite les mêmes principes explicatifs utilisés par la théorie de Grice et s'intéresse d'avantage aux rapports qui existent entre la façon de réaliser un acte de langage indirectement et les conditions de satisfaction de l'acte en question.

Pour illustrer ce point de vue searleen, Moeschler s'appuie sur les deux requêtes indirectes suivantes qui sont toutes deux en relation à la condition de préliminaire (3) et à la condition de sincérité des requêtes (4).

(1) Peux-tu descendre la poubelle ?

(2) J'aimerais que tu descendes la poubelle

(3) Conditions préliminaires de la requête :

L'interlocuteur I est en mesure d'effectuer l'action future A ; le locuteur L pense que I est en mesure d'effectuer A.

(4) Conditions de sincérité :

L désire que I effectue A.

Searle propose la généralisation suivante : Pour réaliser une requête indirecte, il suffit d'asserter une condition de satisfaction du locuteur ou de mettre en question une condition de satisfaction de l'interlocuteur. Gordon et Lakoff ont repris ce principe de généralisation en proposant de formuler des postulats de sens (meaning postulats), ces postulats sont formulés sous forme d'implication logique.

Exemple de ces postulats17(*) :

REQUETE (L, FAIRE (I, A)) ---- CAPACITE (I, FAIRE (I, A))

«Si le locuteur L fait une requête à son interlocuteur I de faire A, alors c'est que I a la capacité de faire A.»

c) La dérivation illocutoire

En s'appuyant sur de l'énonciation de Ducrot, Anscambre a voulu que les notions clés de sa théorie soient celles d'acte illocutoire dérivé (voir primitif), de marqueur de dérivation illocutoire et de loi de discours. Pour ce mode de traitement proposé par Anscambre, la présence de toute marque linguistique qui donne lieu à un acte indirect ou dérivé (marque qualifiée de marqueur de dérivation illocutoire) est considérée comme la trace d'une loi de discours. Ce point de vue peut être illustré par l'exemple (1) :

(1) Peux-tu baisser le son de ta hifi ?

La loi de discours attachée au marqueur de dérivation pouvoir dans son emploi en acte dérivé (1) est la suivante :

(2) LD1 : «  demander à quelqu'un s'il est capable de faire quelque chose , c'est lui demander de le faire . »

De la même façon, c'est par le recours à une loi de discours de type (4) que (3) donne lieu à une implicitation à valeur de requête,

(3) La soupe manque de sel.

(4) LD2 : « Si X informe Y de l'état de fait de M et si M est désagréable à X, X interroge Y sur les possibilités qu'a Y de faire cesser M » (Anscambre 1981).

Moeschler formule cette loi en termes plus simples: « Toute mention d'un manque est une demande de son arrêt. »18(*)

Ce qui distingue LD1 de LD2 c'est que seule la première a pu être intégrée dans la langue par l'intermédiaire d'un marqueur de dérivation.

Dans le même sens, il est à considérer tout verbe performatif comme marqueur de dérivation et par la suite, la trace d'une loi de discours à dégager.

Chapitre II

Pragmatique et argumentation

Dans ce chapitre, je porterai intérêt, dans un premier temps aux phénomènes argumentatifs de nature linguistiques, sur lesquels ont travaillé pour longtemps Anscambre et Ducrot. Les phénomènes argumentatifs, dont il sera question ici, sont en nombre deux et concernent :

· Les marques argumentatives que sont les opérateurs et les connecteurs argumentatifs.

· Les règles argumentatives permettant l'activité argumentative que sont les topoï.

L'effet principale de la mise en place d'une théorie de l'argumentation est d'interroger la distinction entre sémantique (attachée à la fonction représentationnelle du langage) et pragmatique (attachée à sa fonction instrumentale) que nous avons essayé d'établir au cours du chapitre précédant.

1. La notion de l'argumentation

Cerner la notion d'argumentation nécessite, selon Moeschler, d'opposer argumenter à prouver et déduire. Apporter des preuves ou fonctionner selon les principes de la déduction logique ne présentent en aucun cas une caractéristique du discours argumentatif, ce qui veut dire qu'il est tout à fait différent de toute démonstration ou déduction .En termes de Moeschler: « argumenter ne revient pas à démontrer la vérité d'une assertion, ni à indiquer le caractère logiquement valide d'un raisonnement». Dans le cadre de la même idée, on présente l'exemple suivant, emprunté à Moeschler «  Si pour le commissaire de police Z, la présence de l'arme de crime chez X est une preuve que X est l'assassin de Y , personne ne pourra prendre au sérieux son accusation en(1) et dire qu'il a prouvé par là la culpabilité de X :

(1) On a retrouvé l'arme du crime chez X. X est donc coupable du meurtre de Y.

Par contre, dire qu'il argumenté semble être un compte-rendu plus correct. »19(*)

Enfin, l'une des caractéristiques fondamentales de l'argumentation qui la distingue nettement de la démonstration ou de la déduction est qu'elle (l'argumentation) est soumise, à tout moment, à la réfutation.

1. 1. Relation argumentative

Dans le paragraphe précédant, on a distingué argumenter de prouver ou de déduire, dans le présent paragraphe on essayera de distinguer en langue la relation argumentative des relations logiques. Ce dernier type de relation est soumis à des conditions de vérité. Or, le premier type ne l'est pas et ne peut pas être caractérisé par de telles valeurs.

Toujours dans le cadre de la distinction qu'on essaie d'établir entre relation argumentative et relation logique, on trouve Moeschler exposer les faits suivants :

- Contradictions logiques et argumentation discursive :

A ce propos, Moeschler affirme qu'il est très courant d'observer des énoncés logiquement impossibles ( du fait qu'ils donnent généralement à des contradictions logiques ), alors que ces mêmes énoncés peuvent être tout à fait acceptables en discours. Et pour soutenir son idée, il s'appuie sur l'exemple :

(2) Je n'ai pas le temps, mais je prends quand même un café.

Moeschler note que dans le discours, un tel énoncé est tout à fait acceptable, du fait que le langage y dépasse les contradictions logiques tout en les intégrant à l'aide de marques précises (quand même) et les présentant comme non problématiques, alors que ce même énoncé est sans aucun sens du point de vue de la logique classique.

- L'argumentation dans les énoncés déclaratifs et interrogatifs :

Examinons le cas des énoncés déclaratifs :

Exemple :

(3) X est intelligent

Le sens primitif d'un tel énoncé est : description d'un individu X dont le locuteur dit qu'il est intelligent.

Ayant une fonction primitive qu'est l'assertion n'empêche à un tel énoncé d'être réalisé dans des séquences où il ne peut avoir qu'une fonction argumentative :

(4) Je crois que cette personne vous conviendra : elle est intelligente et aussi sympathique

En (4), l'énoncé X est intelligent intervient dans sa seule fonction argumentative, il est présenté, c'est-à-dire dans le cadre d'acte d'argumentation.

Moeschler résume tout ceci en affirmant : « Rien n'empêche [...] de considérer que, lors d'une énonciation de X est intelligent, le locuteur ne fait pas une description de X, comme il fait une description on disant il pleut, mais plutôt [...] un acte d'argumentation, en demandant à son interlocuteur d'interpréter un énoncé comme un argument pour une certaine conclusion.»20(*)

Un examen analogue des énoncés interrogatifs semble fournir à cette hypothèse qui fait de la valeur argumentative la valeur primitive des énoncés assertifs, un soutien complémentaire.

De ce qui a été avancé tout au long de ce paragraphe, on remarque que les relations argumentatives interviennent à des niveaux linguistiques fondamentaux (tournures syntaxiques) et constituent par le biais d'une telle intervention une donnée interprétative basique, et non marginale.

2. L'acte de l'argumentation

Soit A un énoncé et C une autre unité linguistique (énoncé , contenu), une relation argumentative a lieu entre A et C si A est destiné à servir C.

A la question qu'est ce que l'entend par l'expression  « est destiné à servir ». Moeschler répond : « une telle formulation nécessite l'introduction à la fois d'un agent et d'un destinataire et de considérer la relation argumentative comme la trace d'une activité. Tout d'abord, cette relation est le fait d'un locuteur et est présentée à un interlocuteur. Ensuite, argumenter revient à réaliser une activité communicative. En tant qu'activité, réalisée par et dans le langage, l'argumentation semble donc relever de l'illocutoire, au même titre que la promesse, L'ordre, l'assertion, etc. Or, [...] l'activité illocutoire est une activité descriptible en termes intentionnels, conventionnels et institutionnels. Si, lorsqu'il y a relation argumentative entre A et C, il y a acte d'argumentation, cela signifie que l'argumentation une activité à la fois intentionnelle, conventionnelle et institutionnelle. »21(*)

Dès que l'on parle de relation argumentative, on parle d'acte illocutoire, d'où la nécessité d'examiner l'argumentation en tant qu'activité à la fois intentionnelle, conventionnelle et institutionnelle.

a) Intentionnalité de l'argumentation

En examinant la définition de la relation argumentative, on remarque que le caractère intentionnel de l'argumentation est constitutif de cette définition. en effet, dire qu'un énoncé A est « destiné à servir une conclusion C », mentionne que son caractère intentionnel est reconnu (plus précisément que soit reconnue l'intention de servir telle conclusion).

b) Conventionalité de l'argumentation

Moeschler associe le caractère conventionnel de l'acte d'argumentation à trois types de marques argumentatives, responsables de l'activité argumentative : les marques axiologiques, les opérateurs argumentatifs et les connecteurs argumentatifs. L'examen de ces trois exemples suivants permet d'illustrer respectivement ces trois types de marques :

(1) Driss est très sympathique

(2) Il n'est que huit heures

(3) Ce film est excellent. En tout cas les images sont superbes

Commentaire : En (1), c'est la valeur axiologique de sympathique qui détermine la valeur argumentative. Ayant une telle valeur axiologique, sympathique s'oppose aux contenus (très sympathique, assez sympathique, peu sympathique) et se situe à l'intérieur de l'échelle argumentative de la « sociabilité »22(*) :

+ Sociabilité

^

__ très sympathique

__ sympathique

__ assez sympathique

__ un peu sympathique

A ce titre, (1) constitue un argument favorable plus fort que (1'), (1''), etc.

(1') Driss est sympathique

(1'') Driss est assez sympathique

Cependant en (2), c'est l'adjonction de ne...que à l'énoncé (2') qui détermine la valeur argumentative de l'énoncé (cf. Ducrot 1982).

(2') Il est huit heures

Par contre en (3), c'est par l'intermédiaire d'un connecteur argumentatif (en tout cas) que l'existence d'une argumentation a pu être marquée. Une telle argumentation est destinée à servir une conclusion positive (de type  « va voir ce film »23(*)).

Le caractère conventionnel de l'acte d'argumentation est, donc, marqué par des morphèmes dont la fonction principale est de marquer l'activité argumentative.

c) Institutionnalité de l'argumentation

L'aspect institutionnel de l'argumentation concerne :

a) les transformations juridiques imposées par cet acte illocutoire particulier. A la question : « quelles peuvent être les transformations juridiques imposées par l'acte de l'argumentation ? », Moeschler répond : « Si l'on entend par acte d'argumentation l'énonciation d'un argument destiné à servir telle ou telle conclusion, c'est d'une part qu'une telle fonction, attribué à l'énoncé argumentatif, est prétendue par le locuteur - au même titre que l'énonciation d'un ordre attribue à son énonciateur la prétention d'ordonner- et d'autre part qu'une telle fonction impose à l'interlocuteur de tirer le type de conclusion que l'énoncé présente comme objet de l'acte de l'argumentation. L'obligation argumentative est donc une obligation de conclure (cf. Ducrot 1977) et de conclure dans le sens indiqué par l'argumentation. C'est à ce titre qu'interviennent de façon décisive les marques argumentatives (axiologiques, opérateurs, connecteurs), car elles ont pour principale fonction d'orienter les énoncés argumentatifs, mais également d'introduire les principes généraux rendant possible l'argumentation. »24(*)

b) la nature des mécanismes rendant possible l'argumentation : c'est le caractère normatif des principes sur lesquels s'appuie l'acte illocutoire d'argumentation qui lui permet de consister en une prétention à obliger l'interlocuteur à tirer tel type de conclusion. Ducrot (1982 et 1983a) appelle les principes ou normes régissant l'argumentation des topoï. Ce sont les lieux communs sur lesquels s'appuie l'argumentation, ou, de façon plus claire, les mécanismes rendant possible l'acte d'argumentation.

Reste à savoir de quelle manière de tels principes rend possible la réalisation de l'acte d'argumentation.

Examinons l'exemple (4) :

(4) Cette voiture est chère .Elle est donc solide

La justification par un topos, T, est nécessaire pour que l'argumentation particulière (4), reçoive une quelconque légitimité. T est de nature générale reliant cherté (prémisse)et solidité (conclusion). Le topos argumentatif ne doit pas se confondre avec la majeure d'un syllogisme. Si on admet que le principe qui rend compte de l'acte d'argumentation (4), est l'implication (4').

(4') Toutes les voitures chères sont solides

(4') aurait pour conséquence nécessaire, la négation du caractère argumentatif de (4). Alors (4) ne serait qu'un raisonnement incomplet. Pour maintenir le caractère argumentatif de (4), Ducrot propose une définition des topoï comme graduels.

Un topoï serait donc une relation entre objets(O) et prédicats (P)de forme générique (5)25(*) :

(5) Plus O est P, Plus O' est P'

Moins Moins

Ce qui donne dans le cas de l'argumentation (6) :

(6) Plus une voiture (O) est chère (P), plus elle (O') est solide (P').

Résumons ce que nous venons de dire à propos les topoï en citant Moeschler : « Un topos est un principe général rendant possible l'accès à une conclusion. Lorsque cette conclusion est explicite, le topos explicite le trajet entre l'argument et la conclusion [...]; lorsqu'elle est implicite, il constitue au contraire le principe d'accès à cette conclusion. »26(*).

2. 1. Opérateurs et connecteurs argumentatifs et topoï

Examinons l'exemple :

(1) Gaston ne bat pas sa femme parce qu'il l'aime

Commentaire : (1) est un énoncé ambigu de par son sens et deux interprétations lui sont possibles, selon Moeschler, on peut les expliciter par les structures sémantiques suivantes27(*) :

S.1 :(CAUSE [(AIMER (GASTON, SA FEMME)], [BATTRE (GASTON, SA FEMME)])

« Il n'est pas vrai que le fait que Gaston aime sa femme est la raison du fait qu'il la batte »

S.2 :NIER [ LOCUTEUR, BATTRE( GASTON , SA FEMME)]& JUSTIFICATION [(ASSERTER[LOCUTEUR,AIMER ( GASTON, SA FEMME)]) , (NIER [ LOCUTEUR , BATTRE(GASTON, SA FEMME)])

« Le locuteur nie que Gaston bat sa femme et justifie sa dénégation en assertant que Gaston aime sa femme »

Dans S.1, parce que, déclencheur de l'ambiguïté, est opérateur sémantique, alors qu'il est connecteur pragmatique dans S.2.

Donc, un opérateur sémantique est un relateur propositionnel, alors qu'un connecteur pragmatique est un relateur d'actes illocutoires. Il est important de souligner que l'opérateur porte toujours sur des constituants à l'intérieur d'un acte. Pour distinguer opérateur connecteur on peut avoir recours aux tests proposés par Anscambre et Ducrot (cf. groupe ë-1 1975, Anscambre et Ducrot 1977).

La distinction entre opérateur et connecteur, légitime pour distinguer les fais sémantiques des faits pragmatiques, peut être utilisée à l'intérieur des faits argumentatifs. Moeschler distingue parmi les marqueurs argumentatifs, les opérateurs argumentatifs des connecteurs argumentatifs.

2. 1. 1. Les opérateurs argumentatifs

« L'opérateur argumentatif est un morphème qui, appliqué à un contenu, transforme les potentialités argumentatives de ce contenu (cf. Ducrot 1982). Soit E les énoncés du contenu p et E' les énoncés du contenu p', où p'= p + x (x un opérateur argumentatif comme bien, presque, ne...que, peu, etc.). Je dirai que x est un opérateur argumentatif si les possibilités d'argumentation à partir de E' ne sont pas les mêmes qu'à partir de E et (cela indépendamment des informations apportées par x). En disant par il n'est que huit heures, par opposition à l'énonciation il est huit heures, je ne modifie nullement la valeur informative de l'énoncé E', mais par contre sa valeur argumentative est modifiée. Si [...] la suite (3) est tout à fait acceptable, la séquence (3') demande un contexte particulier, et donc un trajet interprétatif différent.

(3) Il est huit heures. Presse-toi.

(3') ? Il n'est que huit heures. Presse-toi »28(*)

De cette citation il apparaît qu'un opérateur argumentatif limite les possibilités d'utilisation des énoncés qu'il modifie, à des fins argumentatives. Et comme leur portée est interne au contenu de l'énoncé, ils constituent donc une sous-classe des opérateurs sémantiques.

2. 1. 2. Les connecteurs argumentatifs

De nature grammaticale variée : conjonction de coordination, conjonction de subordination, adverbe, locution adverbiale, etc., le connecteur argumentatif est un morphème qui articule deux énoncés ou plus intervenant dans une stratégie argumentative unique, le connecteur argumentatif articule, contrairement à l'opérateur argumentatif, des actes de langages, c'est-à-dire des énoncés intervenant dans la réalisation des actes d'argumentation. La description d'un connecteur argumentatif, selon Moeschler, nécessite la prise en compte des trois critères suivants :

1) Dans un premier temps il s'avère nécessaire de distinguer dans la description du connecteur de son environnement matériel, des variables argumentatives qu'il articule. A l'instar de Ducrot (1980a), Moeschler distingue la séquence X CA Y (où X et Y désignent les segments matériels articulés par le connecteur argumentatif CA) de la séquence p CA q(où p et q désignent les variables argumentatives articulées par le connecteur argumentatif CA).

2) Le connecteur argumentatif relie des variables argumentatives qui peuvent être d'une part être en nombre différent, et d'autre part réaliser des fonctions argumentatives différentes :

a) Parmi les connecteurs on distingue les prédicats à deux places des prédicats à trois places.

- Les prédicats à deux places : donc, alors, par conséquent, car, puisque , parce que, etc.

- Les prédicats à trois places : décidément, quand même, pourtant, finalement, mais, d'ailleurs, même, etc.

b) Parmi les connecteur, on distingue ceux dont la fonction argumentative d'introduire des arguments de ceux dont la fonction est d'introduire des conclusions:

- Connecteurs introducteurs d'argument : car, d'ailleurs, même, mais

- Connecteurs introducteurs de conclusion : donc, décidément, quand même, finalement.

3) Enfin, lorsque le connecteur est un prédicat de trois place il faut distinguer les connecteurs dont arguments sont coorientés (décidément, d'ailleurs, même) de ceux dont les arguments sont anti-orientés (quand même, portant, finalement, mais ).

Les trois critères précédents : nature du prédicat (sa valence), fonction argumentative de l'énoncé introduit par le connecteur, caractère coorienté et anti-orienté des arguments, permettent de résumer les .différents types de connecteurs à l'aide du tableau suivant29(*) :

Valence

Fonction

Prédicats

à 2 places

Prédicats à 3 places

arguments

coorientés

arguments

anti-orientés

introducteur

d'argument

car

puisque

parce que

d'ailleurs

même

mais

introducteur

de conclusion

donc

alors

par conséquent

décidément

quand même

pourtant

finalement

2. 1. 3. Les topoï

Rappelons que la notion de topos est liée à l'hypothèse selon laquelle l'argumentation est régie par des principes (ou règles) généraux dont la propriété essentielle est d'être distincts des principes du raisonnement logique.

Citons quelques propriétés générales des topoï :

a) Un topos est une règle générale qui se distingue des syllogismes et des règles de la déduction naturelle et rend possible une argumentation particulière,

b) un topos est une règle supposée communément admise.

c) La propriété essentielle d'un topos est son caractère graduel.

Reste à savoir comment les topoï interviennent dans le cas des opérateurs et connecteurs argumentatifs :

- Dans le cas des opérateurs argumentatifs :

Un opérateur argumentatif a la propriété d'orienter argumentativement l'énoncé :

(4) Il n'est que huit heures

est orienté vers le tôt .

(5) il presque huit heures

est orienté vers le tard.

Cette orientation rend possible l'utilisation d'un topos de type T1 dans (4) et T'1 dans (5) :

30(*) :  + tôt - hâte

i+n _ 8-10 _ j+n

i _ 8 T1 _ j

i- n _ 8+10 _ j- n

T1 : Plus on a de temps, moins il faut se presser.

31(*) : + tard + hâte

i+n _ 8-10 _ j+n

i _ 8 T'1 _ j

i- n _ 8+10 _ j- n

T'1 : Moins on a de temps, plus il faut se presser.

A travers l'examen des exemples précédents, il parait que le topos nous donne automatiquement la conclusion de l'acte d'argumentation: Cette conclusion correspond au contenu associable à la deuxième proposition du topos :

( Plus O' est P' )

Moins

- Dans le cas des connecteurs argumentatifs : le fonctionnement des topoï est différent selon que le connecteur est un prédicat de deux places ou un prédicat de trois places :

a) Dans le cas des prédicats à deux places (cf. donc) : le topos met en correspondance deux échelles : celle de l'argument (en l'orientant) et celle de la conclusion. Dans ce cas, le topos ne sert pas à découvrir les termes de l'argumentation puisqu'ils sont explicitement donnés, mais à légitimer leur mise en correspondance.

b) Dans le cas des prédicats à trois places : les topoï ont un rôle très important.

Examinons le cas standard de mais.

A propos de ce connecteur Moeschler note: « Ce que dit Ducrot, c'est que la signification d'une phrase X mais Y suppose que l'on soit capable d'associer à X et à Y respectivement les contenus P et Q, de considérer P comme un argument pour une conclusion r, Q comme un argument pour une conclusion non-r, et de tirer de l'ensemble P mais Q la conclusion non-r. Comprendre l'énoncé de la phrase X mais Y, c'est donc attribuer une valeur respectivement à P, Q, r et non-r»32(*).

Ce connecteur pose comme instruction argumentative l'anti-orientation des contenus qu'il articule et décide de la supériorité argumentative du deuxième constituant. Dans l'exemple (6) :

(6) il fait beau, mais je suis fatigué

« Il fait beau et je suis fatigué vont utiliser des topoï opposés (T2 et T2') pour réaliser les actes d'argumentation de conclusion inverse :

(6') 33(*) +beau(p) +sortir(r)

T2

_ i _ j

T2 : plus il fait beau, plus il faut sortir.

(6'') 34(*) +fatigue (q) - sortir (non-r)

_ i T2' _ j

T2' : plus on est fatigué, moins il faut sortir

« Il apparaît que dans le cas de mais, qui convoque deux topoï, les topoï ne sont pas l'inverse l'un de l'autre, comme T1 et T1' pour l'opposition ne...que/presque. Simplement, mais indique la supériorité de T2' sur T2, à Savoir qu'il faut choisir T2'. Notons que si le locuteur avait inversé l'ordre de constituants (je suis fatigué, mais il fait beau), mais nous imposerait de choisir le topos T2. Il apparaît donc qu'en utilisant un connecteur de type mais, le locuteur réalise deux actes d'argumentation et opère le choix entre les deux actes. »35(*)

Les trois propriétés principales des topoï (leur généralité, leur appartenance au sens commun, leur graduation), selon Moeschler font apparaître la possibilité de leur contestation ou réfutation. Ce qui semble aller en compatibilité avec la définition de l'argumentation qui affirme que toute argumentation est contestable. Moeschler propose trois façons pour réfuter un topos et par la suite une argumentation :

a) En premier temps, On déclarer la non pertinence du topos, ou en termes de Moeschler, refuser de mettre en correspondance les contenus p et q de l'acte d'argumentation avec les propriétés P et Q du topos. Ainsi,dans l'exemple(7) :

(7) Cette voiture est bon marché (P), il faut donc l'acheter (Q)

Il est possible de refuser l'application du topos T3 :

(7') T3 : Plus une voiture est bon marché (P),plus il faut l'acheter (Q)

En d'autres termes, une réponse que telle que « une voiture est bon marché n'est pas une raison (une bonne raison, une raison suffisante) de l'acheter » est capable de nier la pertinence de T3 et refuser par la suite son application.

b) En second lieu, on peut reconnaître que le topos est pertinent, mais refuser de l'appliquer soit :

- en relativisant sa valeur (cf. le cas de mais, ou T2' est présenté comme plus fort que T2- oui, mais sa couleur n'est pas belle);

- en l'opposant à un topos inverse(cf. une réponse de type je n'achète que des voitures chères qui convoque le topos T3') :

(7'') T3' : plus une voiture est chère, plus il faut l'acheter

c) Enfin, Moeschler propose d'accepter un topos, mais refuser son application particulière. La situation où O est déclaré non suffisamment P pour Q correspond à ce cas : l'évaluation du degré de propriété P de l'objet O est refusée par l'interlocuteur. Dans l'exemple (7), on refuse que la voiture en question soit suffisamment bon marché pour en conclure qu'il faille l'acheter.

Résumons ce qu'on vient de voir à propos des topoï, dans ce dernier paragraphe, en citant Moeschler : « Le topos est [...] le principe rendant possible l'argumentation. Plus précisément sa fonction est d'une part de permettre l'accès aux conclusions visées par l'acte d'argumentation, et d'autre part de choisir parmi les conclusions lorsque plus d'un acte d'argumentation est réalisé. Le topos est de ce fait en étroit rapport avec les marques argumentatives que sont les opérateurs et les connecteurs, mais également avec la notion primitive d'acte d'orientation argumentative, puisque c'est à partir de telles indications que s'applique le topos. »36(*).

Chapitre II

Pragmatique et conversation

Sans vouloir minimiser l'importance de l'argumentation, il est à noter que celle-ci ne peut à elle seule contenir toutes les instructions de nature discursive. Le discours est également contraint, mais à des niveaux qui ne relèvent plus de la cohérence argumentative, mais plutôt de la cohérence conversationnelle. Et c'est à la théorie conversationnelle d'intervenir aux tels niveaux. Dire qu'une telle théorie parait plus puissante qu'une théorie argumentative ne veut nullement dire qu'il faille abandonner la seconde au profit de la première. L'idée que Moeschler défend, est plutôt l'inverse, à savoir qu'une théorie de la conversation a besoin d'une théorie de l'argumentation, mais d'une théorie de l'argumentation contrainte conversationnellement, c'est-à-dire adaptée au traitement non plus de phénomènes relevant du discours idéal, mais plutôt de phénomènes relevant du discours authentique. Alors dans ce chapitre je présenterai un modèle dynamique de l'analyse conversationnelle (M'), tel qu'il a été conçu par Moeschler.

1. Le modèle dynamique de la conversation (M')

Même s'il est basé sur des principes simples de composition (hiérarchique et fonctionnelle), et même s'il permet de donner une image cohérente, organisée d'un ensemble apparemment non structuré qu'est l'échange, le modèle hiérarchique et fonctionnel de la conversation (M) ne fonctionne pas sans apporter quelque travestissement, altération interprétative des données de départ, raison pour laquelle Moeschler a préféré un modèle moins rigide de la conversation (M').

1. 1. Modèle dynamique et modèle statique

Selon Moeschler, l'analyse hiérarchique et fonctionnelle de la conversation, que nous n'avons pas pu présenter ici faute de temps, est un modèle statique du fait qu'il a les propriétés suivantes :

a) l'analyse d'un objet conversationnel X présuppose sa complétude conversationnelle ;

b) l'analyse conversationnelle de X est atemporelle, i.e. fait abstraction de son déroulement syntagmatique et temporel.

1. 1. 1. Intégration et programmation

Au lieu de parler de complétude d'un objet de conversation, Moeschler propose de parler de ses capacités intégratrices, et de remplacer le concept d'analyse atemporelle par celui de propriétés programmatrices de la conversation.

a) La notion d'intégration (introduite dans Auchlin, Moeschler & Zenone 1981) rend compte d'une part du principe de composition fonctionnelle de la conversation (un constituant complexe intègre d'autre constituants simples ou complexes : échange, intervention ou acte de langage) et d'autre part de la propriété récursive d'un tel principe (un constituant conversationnel est à la fois intégrable et intégrant).

b) L'idée de programmation conversationnelle est liée d'une part aux hypothèses externes, intuitives, sur le sens des énonciations, et d'autre part aux hypothèses internes, sur la structure de la conversation. Par exemple, nous savons tous qu'il est constitutif du sens d'une question d'appeler une réponse, de même qu'il est constitutif d'une intervention initiative d'être combinée à une intervention réactive. De telles observations sont susceptibles d'extraire la nature programmatrice de certains constituants conversationnels. En d'autres termes, un constituant est un programmateur (d'échange ou d'intervention - comme les préséquences, les préliminaires et les préparations) si à partir de son occurrence, il est possible de faire des prédictions non seulement sur la nature du constituant ultérieur (intervention, acte de langage), mais aussi sur sa fonction. Ce principe indique donc, en termes d'intégration, la nature intégrable ou intégratrice des constituants adjacents et du constituant programmateur.

Les deux concepts d'intégration et de programmation permettent donc d'appréhender l'objet conversationnel de façon dynamique. Autrement dit : A chaque temps du déroulement conversationnel, la conversation est prise entre deux forces contradictoires : une force « expansive » (ou centrifuge), liée aux propriétés programmatrices de ses constituants et une force « réductive »(ou centripète), liée aux propriétés intégratrices. Conséquence : l'analyse dépendra étroitement du déroulement syntagmatique et donc du temps de la conversation.

Prenons l'exemple emprunté par Auchlin à Grock :

(1) A1 : Vous connaissez le célèbre pianiste Paderewski ?

B1 : Paderewski ?

A2 :oui

B2 : Bien sûr

A3 : Eh bien, il joue encore mieux que moi

la structure de cette conversation peut être représentée par le schéma37(*):

En termes d'intégration et de programmation, le présent exemple reçoit l'analyse dynamique suivante :

« 1 : A1 programme une réponse R1

2 : B1 programme une réponse R2

3 : A2 (=R2) intègre la question B1 dans l'échange E2

4 : B2 intègre l'échange E2 dans la réponse R1

5 : R1 intègre la question A1 dans l'échange E1

6 : A3 intègre l'échange E1 dans l'intervention I1 »38(*)

Il faut noter que l'exemple de Grock est prototypique de la séquence conversationnelle équilibrée où les forces antagonistes s'annulent. Ceci dit, il apparaît en fait que la conversation contient fréquemment des trous fonctionnels, des lieux où une programmation n'est pas satisfaite, où une intégration est impossible. De tels phénomènes constituent des arguments en faveur du caractère dynamique de l'analyse conversationnelle et non pas des contre-exemples.

1. 1. 2. Conversation et interprétation

Dans l'analyse hiérarchique et fonctionnelle de la conversation (M), l'interprétation est réduite à l'analyse fonctionnelle. Ce qui pose un sérieux problème de point de vue : interne ou externe à la conversation. Pour dépasser de tels problème, Moeschler propose un principe interprétatif simple et efficace et en parfaite adéquation avec les propriété d'un modèle dynamique de l'analyse conversationnelle (M'), à savoir l'intégration et la programmation. Moeschler formule ce principe à l'aide du double principe suivant39(*) :

Principe d'interprétation (P1) : toute interprétation est un fait dialogique. L'interprétation d'un constituant Ci d'un énonciateur Ei est le fait d'un constituant Cj d'un énonciateur Ej.

Principe de satisfaction (P2) : tout enchaînement d'un constituant Cj de Ej sur un constituant Ci de Ei présuppose d'une part l'interprétation de Ci par Cj et d'autre part la satisfaction de condition de conditions imposées par Ci ( conditions de satisfaction, cf. Moeschler 1982).

La première intuition sous-jacente à ces deux principes est d'éviter tout point de vue interne ou externe dans le processus interprétatif tout en adoptant un point de vue énonciatif définissant l'interprétation d'une énonciation à partir de l'image interprétative donnée par une autre énonciation. Cette image interprétative donnée à la conversation sera donc fonction de sa propre progression, de sa propre dynamique et l'analyste sera loin de toute accusation d'être naïf ou omniscient. La seconde intuition liée au point de vue énonciatif, selon Moeschler, est d'associer étroitement l'idée de l'enchaînement à celle d'interprétation. Une interprétation est contrainte par l'enchaînement, mais celui-ci n'est possible que si d'une part il y a eu interprétation et d'autre part il est lui-même contraint par l'interprétation. Un processus qui semble être circulaire, mais cette circularité disparaît si l'on pense à la distinction entre valeur et fonction.

Ce qui rend explicite l'enchaînement n'est rien d'autre qu'un parcours interprétatif possible, ce que l'on peut représenter par le schéma suivant :

Parcours interprétatif conversationnel 40(*):

Tel parcours est motivé à la fois par les propriétés pragmatiques de Ci et par les propriétés de Cj. Cette idée, selon Moeschler, semble contraster singulièrement avec la conception gricienne de l'interprétation, règle par le principe (ou maxime) de pertinence. La pertinence dont il s'agit ici, est réduite à l'explication du choix du parcours interprétatif : tel parcours est choisi par tel énonciateur parce qu'il lui semblait plus pertinent que tel autre.

De tels principes interprétatifs font intervenir, à la base du processus de l'interprétation en conversation, des contraintes sur et l'enchaînement des énonciations. C'est sur ce type de contraintes - qualifiées de conversationnelles - que portera notre étude dans le reste de ce dernier chapitre.

2. Les contraintes conversationnelles

Le modèle dynamique de l'analyse conversationnelle (M') impose de considérer la conversation comme un objet soumis à différents types de contraintes. Pour rendre compte des processus de programmation et d'intégration conversationnelles, Moeschler distingue trois types de contraintes :

- des contraintes interactionnelles

- des contraintes structurelles

- des contraintes d'enchaînement

2. 1. Les contraintes interactionnelles

C'est l'ensemble des principes de nature sociale déterminant la bonne marche du rituel interactionnel. Il est question ici des contraintes d'ouverture, de clôture et de réparation. Ces contraintes peuvent être formulées, selon Moeschler en termes d'hypothèse interne de la façon suivante :

HI141(*) : toute conversation oblige ses participants à satisfaire les rituels d'ouverture, de clôture et de réparation imposés par l'obligation interactionnelle de respecter le territoire d'autrui et de ne pas menacer sa face.

2. 2. Les contraintes structurelles

Ce sont les contraintes imposées par' la conversation et sa structure sur son déroulement. Contrairement aux contraintes interactionnelles, les interprétations et enchaînements sont imposés ici par les propriétés d'une structure conversationnelle et non par des obligations interactionnelles. Moeschler définit ce type de contraintes à l'aide de l'hypothèse interne suivante :

HI242(*) : toute conversation pose une double contrainte, en tant qu'elle impose aux participants d'une part de poursuivre l'interaction et d'autre part de clore l'interaction.

La définition des contraintes structurelles en termes de double contrainte signifie que chaque interprétation ou chaque enchaînement est fonction d'un choix du locuteur : ils ont pour onction de faire progresser l'interaction ou la clore. Posées en ces termes ces contraintes peuvent , selon Moeschler, recevoir la forme suivante :

HI2'43(*) : tout échange pose une double contrainte, en tant qu'il impose aux participants d'une part de le poursuivre et d'autre part de le clore.

Penons l'exemple :

(1) A : Driss a beaucoup travaillé

B : Il a pourtant échoué à ses examens

B peut recevoir les deux lectures suivantes :

a) une lecture réfutative : B est à interpréter comme apportant un contre-argument à A. B est dès lors paraphrasable par :

(1') Non, puisqu'il a échoué à ses examens

La contradiction apportée par pourtant concerne donc le rapport entre A et la conclusion inférable de B (= non-A).

b) une lecture concessive : B est à interpréter comme contradictoire à la con conclusion inférable de A (= non-B). B est dès lors paraphrasable par :

(1'') Oui, mais il a pourtant échoué ses examens

On ne peut pas attribuer cette ambiguïté à pourtant, connecteur qui permet de tant de réfuter que de concéder. Par contre on peut l'attribuer au choix opéré par B de clore l'échange dans le cas de la lecture réfutative et de poursuivre l'interaction dans l cas de la lecture concessive. Il apparaît en effet que les suites possibles à B rendent compte de ce fait :

- un ah bon de A n'est pas compatible avec l'interprétation concessive : en tant que clôture, il sanctionne l'interprétation réfutative.

- Par contre l'énoncé il a dû tomber sur une question difficile n'est possible qu'avec l'interprétation concessive et invite à la poursuite de la conversation.

2. 3. Les contraintes d'enchaînement

Ce dernier type de contraintes concerne les contraintes imposées par les constituants de la conversation eux-mêmes sur l'interprétation et l'enchaînement. Contrairement aux deux types précédents ces contraintes sont internes au discours. Moeschler les définit par l'hypothèse interne suivante :

HI344(*) : Tout constituant conversationnel est soumis à une double contrainte d'enchaînement : en tant que donnant lieu à un enchaînement, il est soumis à des contraintes interprétatives ; en tant qu'enchaînement sur un constituant, il est soumis à des contraintes séquentielles.

Les contraintes interprétatives ont une portée rétroactive et déterminent le parcours opéré par le constituant rétroactif, parcours caractérisé par le processus de sélection d'une valeur et son application fonctionnelle. Quant aux contraintes séquentielles, elles sont qualifiées génériquement de conditions d'emploi contextuelles (cf. Moeschler 1981b et 1982, 136-148). Ces conditions déterminent le type de relations entretenues avec les constituants adjacents, et permettent ainsi de déterminer le caractère cohérent et cohésif de la séquence conversationnelle. Moeschler distingue quatre types de contraintes séquentielles :

a) La condition thématique : cette condition au constituant réactif le même thème discursif (l'objet général de discours proposé à un interlocuteur et contraignant le déroulement du discours) que celui du constituant initiatif (cf. (2)) :

(2) A : Quelle heure est-il ?

B1 : Il est midi

B2 : * Il est lundi

b) la condition de contenu propositionnel : une telle condition impose au constituant réactif d'être en relation sémantique ( relation de type oppositive ou relation de contradiction) avec le constituant initiatif (cf. (3)) :

(3) A : Est-ce que tu aimes le haddock ?

B1 : Non, je n'aime pas le poisson fumé

B2 : Je n'aime pas le poisson fumé

Commentaire : B1 est en relation directe de contradiction avec A, alors que B2 est en relation indirecte de contradiction, puisqu'il est nécessaire de poser des implications contextuelles de (a) et (b) à (c) dans (4) :

(4) a. Le haddock est un poisson fumé

b. Je n'aime pas le poisson fumé

c. Je n'aime pas le haddock.

c) la condition illocutoire : cette condition impose au constituant réactif le type de sa fonction illocutoire. Une fonction illocutoire initiative de demande d'information appelle une fonction réactive de réponse, une fonction illocutoire initiative d'assertion appelle une fonction réactive d'évaluation, etc.

Examinons l'exemple45(*) :

(5) A : Le dernier film de Resnais est formidable

B1 : Il apparaît qu'Achille est à l'hôpital

B2 : Je ne l'ai pas vu

B3 : Tu veux dire qu'il est meilleur que le dernier Bresson ?

B1 est thématiquement inapproprié.

B2 est proportionnellement inapproprié.

B3 est illocutoirement inapproprié bien que thématiquement et proportionnellement approprié.

Ce qui montre que ces trois types de conditions ont des statuts différents et entretiennent entre eux une relation hiérarchique.

d) La condition de l'orientation argumentative : cette condition impose à son tour , au constituant réactif d'être coorienté au constituant initiatif et permet la clôture de l'échange.

De ce qui précède, il apparaît que ces quatre conditions d'approprieté cotextuelle définissant les contraints séquentielles, qui à leur tour font partie des contraintes d'enchaînement à côté des contraintes interprétatives, sont hiérarchiquement reliées et définissent une échelle d'appropriété cotextuelle que Moeschler représente par le schéma suivant :

Echelle d'approprieté cotextuelle46(*) :

Conclusion

Dans cette approche, j'ai essayé de cerner, de la façon la plus analytique possible, le problème du discours argumentatif et de l'argumentation conversationnelle du point de vue du linguiste suisse Jacques MOESCHLER. Pour ce faire, j'ai emprunté le parcours suivant :

Dans le premier chapitre, j'ai essayé d'opposer la pragmatique à la sémantique et de présenter quelques concepts pragmatiques (l'acte illocutoire, l'implicite et l'explicite, nature du mécanisme inférentiel, etc.).

J'ai consacré le second chapitre à l'étude de l'argumentation en tant qu'activité qui s'intéresse aux stratégies de discours visant la persuasion ou au mode de raisonnement non formel du langage naturel impliquant un effet sur l'auditoire et aussi aux moyens linguistiques dont dispose le sujet parlant pour orienter son discours par le souci d'atteindre certains objectifs argumentatifs.

Dans le cadre de cette étude, j'ai a présenté également la notion de la relation argumentative où j'ai traité le problème des connecteurs argumentatifs, des opérateurs argumentatifs et des topoï et la façon par laquelle intervient chacun de ces éléments pour rendre possible un acte argumentatif.

Et dans le dernier chapitre, j'ai présenté le modèle dynamique de l'analyse conversationnelle (M'), tel qu'il a été conçu par Moeschler. Le dernier point de cette approche portait sur les trois types des contraintes conversationnelles : les contraintes interactionnelles, les contraintes structurelles et les contraintes d'enchaînement.

J'ai abouti a conclure qu'une analyse conversationnelle ne saurait se passer d'une théorie de l'argumentation, puisqu'elle rencontre en permanence des faits relevant de l'argumentation. Donc, une théorie de la conversation a besoin d'une théorie de l'argumentation, mais d'une théorie de l'argumentation contrainte conversationnellement.

Finalement, et du fait que la pragmatique linguistique constitue un domaine projectif et illimité de la recherche linguistique, cette étude reste à nos yeux incomplète et pour cela, je propose comme prolongement pour le présent travail, d'examiner la collusion entre l'argumentation et la conversation au niveau de chaque constituant de cette dernière; à savoir l'intervention et l'échange. Un tel examen mènera à concéder à l'argumentation la fonction de influencer sur la conversation et à reconnaître à la conversation la capacité de contraindre sur l'argumentation.

Annexes

Glossaire 47(*

Acte d'argumentation :

Acte réalisé par la présentation d'un énoncé destiné à servir une certaine conclusion.

Acte d'énonciation :

Réalisation d'une action de nature linguistique, liée à l'événement historique de l'énonciation

Acte illocutoire :

Acte réalisé par le fait de dire, de nature conventionnelle et non dénotative.

Acte de langage :

Unité pragmatique minimale consistant en la réalisation d'une action, de nature intentionnelle et conventionnelle, contextuelle et cotextuelle.

Acte locutoire :

Acte consistant à prononcer certains sons, formant des mots et des suites grammaticales, expressions pourvues d'un sens et d'une référence.

Acte perlocutoire :

Acte consistant en la production de certains effets (visés ou non) sur l'auditoire.

Argumentation :

Donner des raisons pour telle ou telle conclusion.

Condition essentielle :

Spécifie le type d'obligation contractée par le locuteur ou l'interlocuteur par l'énonciation de l'acte illocutoire.

Condition préliminaire :

Définit le savoir ou la croyance du locuteur sur les capacités, intérêts, intentions de l'interlocuteur, et également les rapports (sociaux, hiérarchiques) entre les interlocuteurs présupposés par l'acte illocutoire.

Condition de sincérité :

Indique l'état psychologique du locuteur impliqué par l'acte illocutoire (croyance, désir, intention).

Connecteur argumentatif :

Morphème qui articule deux énoncés (actes, interventions) ou plus intervenant dans une stratégie argumentative unique.

Contenu propositionnel :

Elément de la structure sémantique de l'acte illocutoire permettant la prédication et la référence.

Echange :

Plus petite unité dialogique composant l'interaction. Les constituants de l'échange sont les interventions qui entretiennent entre elles des relations illocutoires.

Enoncé :

Entité linguistique, produite en contexte, consistant en le résultat de l'activité énonciative.

Enonciateur :

Responsable de l'activité illocutoire.

Enonciation :

Evénement historique dont le produit est l'énoncé, donnant lieu à un acte d'énonciation.

Fonction illocutoire :

Relation fonctionnelle de nature initiative ou réactive entre les constituants de l'échange, i.e. les interventions.

Force illocutoire :

Elément de la structure sémantique de l'acte illocutoire décrivant sa valeur d'action.

Implication sémantique :

Relation sémantique entre deux propositions variant sous l'effet de la négation

(p -- q, non-p -- non-q).

Implicitation conventionnelle :

Mode de réalisation implicite d'un acte illocutoire convoqué par une marque linguistique, qui a la propriété d'être non annulable.

Implicitation conversationnelle généralisée :

Mode de réalisation implicite d'un acte illocutoire convoqué par une marque linguistique, qui a la propriété d'être annulable et d'accepter le rapport de l'implicite et l'enchaînement sur l'implicite.

Intégration :

Mécanisme dynamique permettant de composer de nouveaux constituants complexes à partir de constituants antérieurs satisfaisant certaines conditions (d'intégrabilité).

Intervention :

Plus grande unité monologique composant l'échange. Les constituants de l'intervention sont de rangs variables (échange, intervention, acte de langage) et entretiennent entre eux des relations interactives.

Locuteur :

Responsable de l'activité locutoire.

Loi de discours :

Mécanisme interprétatif permettant la découverte des implicitations conversationnelles (généralisées ou particulières).

Norme :

Convention fixée par une institution, ayant pour objet la sphère des comportements et pour propriété d'être respectée ou violée.

Opérateur argumentatif :

Morphème qui, appliqué à un contenu, transforme (en les limitant) les potentialités argumentatives de ce contenu.

Performatif :

Enoncé consistant en la réalisation d'une action par le fait même de son énonciation (par extension, un verbe potentiellement performatif est un verbe qui, à la première personne singulier du présent de l'indicatif, nomme et permet la réalisation de l'action nommée).

Principe de coopération :

Chaque participant doit contribuer conversationnellement de manière à correspondre aux attentes des autres interlocuteurs en fonction du stade de la conversation, du but et de la direction de l'échange.

Principe d'interprétation :

Toute interprétation est un fait dialogique. L'interprétation d'un constituant Ci d'un énonciateur Ei est le fait d'un constituant Cj d'un énonciateur Ej.

Pragmatique :

Domaine de la linguistique ayant pour objet la description du sens des énoncés en contexte.

Présupposition :

Relation sémantique entre deux propositions ne variant pas sous l'effet de la négation

(p -- q, non-p -- q).

Programmation :

Mécanisme dynamique permettant de projeter l'occurrence future du constituant donnant lieu à une intégration.

Règle :

Convention fixée par un système, ayant pour propriété d'être appliquée ou non appliquée, obligatoire ou facultative.

Relation argumentative :

Relation entre deux énoncés A et C où A (l'argument) est présenté comme destiné à faire admettre, justifier l'autre (C), i.e. la conclusion.

Sémantique :

Domaine de la linguistique ayant pour objet le sens des propositions, i.e. la description de leurs conditions de vérité.

Sens :

Valeur sémantico-pragmatique attribuée à l'énoncé, en tant que résultat des hypothèses externes.

Signification :

Valeur sémantico-pragmatique attribuée aux phrases, en tant que résultat d'hypothèses internes.

Syntaxe :

Domaine de la linguistique ayant pour objet la forme des phrases, i.e. la description des règles de bonne formation présidant à la grammaticalité des phrases.

Topos :

Lieu commun sur lequel s'appuie l'argumentation. Règle générale rendant possible une argumentation particulière.

Valeur argumentative :

Propriété argumentative d'un énoncé nécessitant son interprétation comme argument pour une conclusion dans le cadre d'une relation argumentative.

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* 1 MAINGUENEAU D., 1990 : Pragmatique pour le discours littéraire, Paris, Bordas.

* 2 Ibid.

* 3 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF.

* 4 MAINGUENEAU D., 1990, Pragmatique pour le discours littéraire, Paris, Bordas.

* 5 MAINGUENEAU D., 1990 : Pragmatique pour le discours littéraire, Paris, Bordas.

* 6 Les majuscules rendent compte du statut métalinguistique des expressions .

* 7 Professeur à l'université Ibn TOUFAIL, Faculté des lettres et sciences humaines, Kenitra, Département langue et littérature françaises.

* 8 Numérotation adoptée par l'auteur de l'article.

* 9 LAMNAOUAR A., 2006, « Vers une approche dérivationnelle de la présupposition », Revue de la Faculté des lettres et sciences humaines, Université Ibn TOUFAIL-KENITRA, 5, 12-15.

* 10 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 11 Ibid.

* 12 Ibid.

* 13 Ibid.

* 14 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 15 Exemples tirés du site Internet : http//www.unige.ch/linge/moeschler/

* 16MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF.

* 17 Ibid.

* 18 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 19 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 20 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 21 Ibid.

* 22 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 23MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF.

* 24 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 25 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 26 Ibid.

* 27 Ibid.

* 28 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 29 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 30 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 31 Ibid.

* 32 REBOUL A. & MOESCHLER. J., 1985 : Pragmatique du discours : De l'interprétation de l'énoncé à l'interprétation du discours, ARMAND COLLIN.

* 33 MOESCHLER J., 1985 :  Argumentation et conversation éléments pour une analyse pragmatique du discours ,Université de Genève, HATIER-CREDIF

* 34 Ibid.

* 35 Ibid.

* 36 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF.

* 37 Ibid.

* 38 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 39 Ibid.

* 40 Ibid.

* 41 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 42 Ibid.

* 43 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 44 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 45 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 46 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF

* 47 MOESCHLER J., 1985 : Argumentation et conversation : Eléments pour une analyse pragmatique du discours, université de Genève, HATIER-CREDIF