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La radiodiffusion au cameroun de 1941 à 1990

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par Louis Marie ENAMA ATEBA
Université de Yaoundé I - Master II en Histoire des Relations Internationales 2011
  

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II.2. La consolidation du patriotisme

En tant que médium d'État, la radio nationale entendait cultiver l'esprit patriotique chez les Camerounais. Pour ce faire, elle s'employait à intéresser l'auditoire à ses émissions. Cela tenait compte des attentes des citoyens. L'impact de l'institution y était aussi pour beaucoup.

II.2.1. Les attentes des auditeurs

D'une manière globale, les auditeurs de la radio nationale souhaitaient l'amélioration de leurs conditions de vie. Les attentes des auditeurs vis-à-vis de la radiodiffusion étaient fonction des besoins de ceux-ci.

Il existait : les auditeurs dépendants, les auditeurs occasionnels, les auditeurs indifférents. Les auditeurs dépendants étaient ceux qui avaient perdu la liberté de s'abstenir de la radio. Par le contact de la radio, ils acquéraient un automatisme de comportement, qui faisait des récepteurs leurs « compagnon de vie ». Les auditeurs dépendants étaient « analphabètes », et ne disposaient pas de moyens financiers suffisants pour l'achat de la presse. Ils ne s'informaient et ne se divertissaient que par la radio. Les auditeurs dépendants de la radio menaient des activités compatibles avec l'écoute permanente (les conducteurs de taxi entre autres). Il ne s'agissait pas des personnes vivant dans l'isolement, dans une situation de captivité, ou de semi-captivité (les ménagères, les malades hospitalisés, les prisonniers). L'écoute de la radio devenait, pour eux, « un loisir passif qui compensait une situation mal vécue »74(*).

Les auditeurs occasionnels étaient un peu moins fanatiques de la radio. Ils étaient sélectifs dans le choix des stations. Ils étaient, pour la plupart, des cadres, des fonctionnaires ou des étudiants. Parfois, ils privilégiaient la lecture des journaux, lorsqu'ils voulaient s'informer, et le cinéma, lorsqu'ils voulaient se divertir. Ils qualifiaient de médiocres les programmes musicaux, et préféraient le libre choix que leur permettaient la chaîne stéréo et la radio-cassette.

Les auditeurs indifférents étaient les moins attachés à la radio. Ils entretenaient avec la radio une réelle aversion, à cause de la médiocrité de ses programmes, ou en raison des valeurs qu'elle représentait, et qu'ils détestaient.

Depuis l'indépendance, les auditeurs de la radio nationale s'adonnent à la recherche d'un lien affectif, de l'élévation de l'esprit et de la sensation. La recherche d'un lien affectif est liée aux besoins de socialisation et de projection. Il s'agit du désir de rapprochement à d'autres individus. Selon Jean Stoetzel, cela renvoie au besoin de reliance sociale75(*). À son avis, les abstentionnistes de l'information sont fatalement des abstentionnistes de la vie sociale, tant la consommation régulière de l'information est un indice de participation sociale et politique. En tant que moyen d'information de masses, la radio favorise l'insertion des individus dans leurs groupes. Elle aide le citoyen à participer « au présent des mondes »76(*), et à régler ses problèmes quotidiens. L'auditeur est mis au courant des événements nationaux et mondiaux, et des décisions prises au nom de la communauté. Il se sent proche des autres citadins, et s'enquiert du sort des populations villageoises.

Le besoin de projection se manifeste par le lien affectif que l'auditeur établit avec le journaliste ou l'animateur qu'il écoute. Il souhaite réussir les mêmes exploits que cette « vedette des ondes » qu'il magnifie. Même sans l'avoir rencontrée, il suit ses qualités avec curiosité et admiration. Il s'intéresse beaucoup plus à la forme qu'au fond du message véhiculé. Il se projette alors sur le présentateur, qui fait preuve d'une bonne élocution77(*).

La recherche de l'élévation de l'esprit se manifeste sous quatre formes : le désir d'accéder à des connaissances ; le désir de renforcer son statut ; le refus de s'identifier à des « analphabètes » ; le besoin de justification intellectuelle. Les connaissances sont d'ordre général ou pratique. D'une part, ce désir est partagé par des personnes qui espèrent apprendre par la radio, bien que non scolarisées. D'autre part, il est partagé par des lettrés, qui entendent s'améliorer par la radio. Le statut personnel de l'auditeur s'exprime dans son entourage. Cela concerne des auditeurs qui transmettent des informations tirées de la radio. Ainsi, l'auditeur éprouve le besoin de pratiquer une écoute éclectique, en suivant plusieurs stations de radio. Le refus de s'identifier à des analphabètes est l'apanage des personnes qui critiquent des émissions jugées médiocres et sans apport intellectuel. Les animateurs de ces émissions s'expriment dans un langage approximatif et maîtrisent peu les sujets qu'ils abordent. En réaction à cela, l'auditeur recherche des émissions d'un niveau élevé, dans des stations les plus représentatives, ou s'abstient d'écouter la radio. Il s'adonne alors à d'autres moyens de diffusion d'idées. L'écoute de plusieurs stations de radiodiffusion est, pour certains, la matérialisation du désir de différenciation et d'appartenance culturelle. Pour certains, la culture des élites et des privilégiés est « la vraie culture », et les radios étrangères, ses seuls supports. Aussi, certains auditeurs écoutent-ils la R.F.I. ou la V.O.A., par snobisme. Cette référence à l'étranger est un moyen d'évasion permanente chez les intellectuels camerounais, ou prétendus tels, animés par un complexe d'infériorité culturelle. L'intelligentsia n'apprécie que ce qui tend à valoriser la culture nationale.

La recherche de la sensation consiste pour les auditeurs à écouter notamment la musique. Pour L. Barbedette, A. Adelmann et G. Robert, elle correspond au besoin de se délasser, de se décontracter, de s'exciter, de se libérer du stress78(*). La musique est fortement concurrencée par le disque et la cassette, qui permettent à l'usager de choisir ses titres. Pour certains auditeurs, l'écoute de la radio est basée sur les bruits. Voilà pourquoi Guy Robert affirme : « Ce qui prime en radio, c'est le document sonore, sa coloration humaine, son pouvoir de suggestion, l'émotion qui s'en dégage »79(*). Dans ce cas, l'auditeur s'intéresse peu au contenu des programmes. L'important pour lui est de s'assurer une coloration humaine. Dans son enquête réalisée en 1981, Michel Tjadé Eonè avait relevé la position d'une ménagère qui considérait la radio comme un moyen d'accompagnement, en soulignant: « Ma petite radio, pensait-elle, c'est comme une amie fidèle et bien aimée. Elle me suit partout, même au champ. En la promenant avec moi, j'ai l'impression d'être en contact avec les personnes que je ne vois pas, même si parfois, je ne suis pas ce qu'on y dit »80(*). Cela suppose que ce qui importait à la radio était, non pas l'information véhiculée ou le message transmis, mais la qualité du son qu'elle présentait. La radio jouait alors un rôle de défoulement et de divertissement. L'auditeur pouvait écouter la radio en vaquant à ses occupations habituelles. Il n'avait ni l'objectif de s'instruire, ni l'envie d'édification intellectuelle. Pour lui, l'important était la présence, auprès de lui, d'un outil de communication, lui donnant l'impression d'accompagnement physique. Les auditeurs de cette catégorie étaient en général des non intellectuels. À défaut de disposer d'une radio-cassette, pouvant diffuser permanemment de la musique, ils se contentaient de l'élément sonore qui leur était proposé, quel qu'en fut le contenu. Dans certains cas, l'auditeur ne comprenait ni français, ni anglais, mais écoutait des programmes diffusés en ces langues. C'est l'une des raisons pour lesquelles les auditeurs parfois déconnectés de l'instruction s'adonnaient à l'écoute de la R.F.I. ou de la B.B.C. Pour eux, l'importance de la radio se réduisait à la qualité de son son. Un observateur neutre de la scène médiatique avait alors confié:

La radio, avant tout, c'était l'écoute. Quand il n'y avait pas une bonne écoute, la radio n'était pas suivie. L'auditeur le plus banal ne cherchait pas l'information, mais sa qualité sonore. R. F. I. ayant l'une des meilleures qualités sonores de l'époque au sein de notre environnement médiatique, il était évident que les auditeurs, même analphabètes, se mettent à son écoute81(*).

En résumé, les auditeurs camerounais trouvaient en la radio nationale un moyen d'épanouissement. Les responsables de ladite radio avaient alors opté pour la diffusion d'émissions susceptibles de répondre aux attentes des citoyens.

* 74 M. Tjadé Eonè, Radio, publics et pouvoirs au, p. 132.

* 75 J. Stoetzel, Les fonctions de la presse à coté de l'information, in F. Balle, Médias et société, Paris, Montchrestien, 1984, p.561.

* 76 E. Morin, L'esprit du temps, Paris, vol. 1, 1976, p. 248.

* 77 Ibid.

* 78 L. Barbedette et al. , in « La radio et les jeunes », R.F.I., Les dossiers de multiplex, 1979, p. 112.

* 79 G. Robert, La production radiophonique, Paris, R.F.I., 1980, p.204.

* 80 M. Tjadé Eonè, Radios, publics et, p. 141.

* 81 Entretien avec Longin Franc Onana Belibi, Animateur social, la trentaine révolue, Yaoundé, 26 août 2010.

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