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Travail de fin d'étude en Développement et Education Des Adultes (DEDA)


par Valentin Agon
Université de Ouagadougou - Licence
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

BURKINA FASO


Unité - Progrès - Justice

MINISTERE DES ENSEIGNEMENTS SECONDAIRE
SUPERIEUR ET DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE

UNIVERSITE DE OUAGADOUGOU

U F R / S H

Filière Développement et Education des Adultes (D E D A)


Niveau : LICENCE

Promotion n°2 : 2003-2005

Travail de Fin d'Etudes

Analyse des enjeux de la formation DEDA

sur mon expérience professionnelle de :

Directeur de l'ONG API-BENIN

Septembre 2005

Présenté et soutenu par  : Valentin A. AGON

Accompagnateur : Monsieur Jacques NANEMA.

Chargé de l'atelier d'intégration

Développement et Education des Adultes (DEDA)

06 BP 9344 Ouagadougou BURKINA FASO
Tél. +226 50 307064/65 Poste 4076
Ligne directe Tél. /Fax :+226 50 300476

Email: uo.deda@univ-ouaga.bf

Sommaire

SOMMAIRE II

ACRONYMES III

DEDICACE III

REMERCIEMENTS IV

RESUME V

INTRODUCTION GENERALE 2

A / PHASE ANTE-DEDA 3

1- MON PARCOURS DE FORMATION 3

1 -1 Présentation synoptique de mon parcours de formation 3

1-2 Mise en exergue de quelques moments significatifs du parcours 9

1 - 3 Compétences acquises 10

2 - PARCOURS PROFESSIONNEL 11

2 - 1 Présentation synoptique de mon parcours professionnel 11

2 - 2 - Analyse critique du cadre professionnel. 15

2 - 3 Analyse de l'efficacité externe de ma pratique professionnelle à ma demande de formation à DEDA 16

B / PHASE INTRA-DEDA 18

I ACQUIS CONCEPTUELS 18

I -1 Sens et importance d'une approche interdisciplinaire du développement. 19

I - 1 - 1 L'Approche socio-économique 19

I - 1 - 2 Approche historico-politique 20

I - 1 - 3 L'Approche socio-anthropologique 24

I - 2 La mondialisation 27

II - ACQUIS METHODOLOGIQUES 31

II - 1 Analyse sociologique des organisations 32

II - 2 - Gestion et ingénierie des projets 34

II - 3 - La communication interculturelle et la communication pour le développement 36

III - ACQUIS TRANSVERSAUX 39

C / PHASE POST-DEDA 41

I - DÉSTABILISATION ET RESTRUCTURATION DE MA PERSONNE ET DE L'INSTITUTION API-BENIN 42

I - 1- Au niveau de ma personne. 42

I - 2 - Au niveau de l'institution 43

II- VISION DE L'ACTION ET STRATÉGIE POUR LE DÉVELOPPEMENT 43

III - LE VIH/SIDA : UN PROBLÈME DE DÉVELOPPEMENT DE L'AFRIQUE 46

III - 2 - SIDA : Obstacle du développement rural 47

III - 3 - SIDA : une catastrophe humanitaire en Afrique subsaharienne 47

III - 4 - SIDA : un défi pour l'Afrique 48

III - 5 - Une lueur d'espoir 49

CONCLUSION 50

BIBLIOGRAPHIE 51

ACRONYMES

AFOCO : Apiculture Formation Coopération.

AFVP : Association Française des Volontaires du Progrès.

ASF : Apiculture Sans Frontière.

BIT : Bureau International du Travail.

CABPS : Centre d'Action Biblique pour la Promotion Sociale.

ISD : Chantier d'Initiatives pour le Développement.

CLER : Centre de Liaison des Equipes de Recherches.

DEDA (formation) : Développement et Education Des Adultes( la formation DEDA consiste en 6 mois de cours intensifs étalés sur deux ans, en raison de l'alternance Université - Terrain).

FAO : Food and Agriculture Organiszation (organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture).

FMI : Fond Monétaire International.

IDH : Indice du Développement Humain.

PAS : Programme d'Ajustement Structurel.

PIB : Produit Intérieur Brut.

PNB : Produit National Brut.

OIF : Organisation internationale de la Francophonie.

OMC : Organisation Mondiale du Commerce.

OMPI : Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle.

OMS : Organisation Mondiale de la Santé.

RNN : Régulation Naturelle des Naissances.

DEDICACE

Je dédie ce travail de fin d'études à :

· SOGLO Bahangnassi, ma mère qui, grâce à sa collaboration, sa détermination dans le travail de la terre, m'a inscrit à l'école et m'a soutenu au prix de sacrifices inoubliables ;

· Feu père AGON Missi, qui n'a pas pu voir ce que je suis devenu ;

· ADJAHOUINOU Colette, ma femme et mes trois enfants Eben-ezer, Caleb et Rachel née pendant la rédaction de ce travail, qui me soutiennent au prix de mille et une privations dans mon engagement pour le développement ;

· KINNOUDO Célestin, mon collaborateur le plus proche qui, avec son sens de l'humain, est pour moi un soutien inestimable ;

· Tous mes cousins, fils de ma chère feue tante Nassi, qui m'ont appris à lire et écrire en 1973-1974 à Tindji ;

· A toutes les africaines et tous africains conscients de l'urgence de changement de mentalité pour le développement du continent ;

· A Dieu à qui j'adresse mes remerciements par sa grâce infinie pour moi et que j'implore pour intervenir dans l'oeuvre de développement de l'Afrique pour la transformation de ses créatures que sont les hommes.

REMERCIEMENTS

Mes remerciements vont à l'endroit de tous ceux qui ont contribué à la réussite de ce travail, en particulier à :

· Mon épouse et mes trois enfants pour leur engagement, les divers sacrifices et leur soutien ;

· Mes frères et soeurs : Armand, Antoinette, Louis, Hubert, Hippolithe et surtout Apollinaire pour son dévouement et sa collaboration ;

· docteur Jacques NANEMA qui m'a soutenu et m'a surtout aidé, éclairé, tant au Burkina Faso que chez moi au Bénin ;

· Mes collaborateurs de service, surtout Monsieur KINNOUDO Célestin ;

· Toute la direction du programme DEDA et en particulier à tous les professeurs qui ont contribué à notre formation ;

· Mes secrétaires Marie-José JIGOT et Annick AVOLONTO ;

· A tous mes parents, amis et collègues qui m'ont aidé dans l'anonymat.

RESUME

Né dans une collectivité pauvre en intellectuels et démunie, j'ai connu les différentes facettes de la vie d'un jeune homme déterminé à s'enrichir en culture intellectuelle. Après les péripéties scolaires, universitaires et professionnelles, une occasion m'est offerte de revivre les expériences universitaires afin de mieux appréhender mes engagements professionnels et de rebâtir un nouvel avenir.

DEDA, espace de formation de l'homme axée sur son changement tant professionnel qu'humain, sur son autoformation pour qu'il soit acteur de son propre changement, offre à l'Afrique un creuset de réflexion, de relecture et de changement pour son développement. Divers outils de nature conceptuelle, méthodologique, technique et transversale sont offerts pour aguerrir l'acteur dans son propre changement et dans celui qu'il pourra déclencher et gérer.

Avec tout le travail de réflexivité fait au cours de cette formation et considérant tout le savoir, le savoir-être et le savoir-faire acquis, je peux témoigner que DEDA m'a permis d'être un homme autre que celui que j'étais, capable de changement et d'analyse pour le développement.

Cet ensemble de nouvelles capacités et d'expertise avec leurs facteurs déclencheurs et ma nouvelle vision de l'action et de stratégie constituent la substance de ce travail de fin de formation.

INTRODUCTION GENERALE

L'Afrique reste en retard par rapport aux autres continents et il est urgent de contribuer à son développement par le changement. Tout changement dans le cadre du développement, est un fait de l'homme qui, a lui-même besoin de sérieux changements tant dans sa perception des choses que dans son implication dans la transformation de son environnement. Pour le rendre capable, surtout s'il est déjà adulte, donc censé être conscient de son état de pauvreté en capacité de changement, le recours à l'éducation est la seule assurance pour lui faire acquérir des compétences et des qualités constitutives de la dynamique du développement. Il lui revient de faire donc un retour dans le monde du savoir pour réfléchir sur son engagement professionnel et s'armer d'outils nécessaires à son développement et à celui de son environnement. C'est dans ce cadre que j'ai bénéficié pendant deux ans de divers acquis à DEDA afin d'être un véritable acteur de développement et de réussir mon projet de participer à l'émergence de l'Afrique. Roger Mimier n'a-t-il pas dit : «Un homme sans projets est l'ennemi du genre humain»1(*) ?

Ainsi dans le cadre du travail de fin d'études, je présenterai dans un premier temps mon parcours de formation en puisant dans mon histoire de vie, ensuite mon parcours professionnel pendant lequel la nécessité s'est imposée à moi d'aller acquérir des compétences, ce qui m'a conduit à la formation DEDA ; dans un deuxième temps, je présenterai les acquis DEDA tant conceptuels, méthodologiques que transversaux en mettant en relief leurs valeurs théoriques et pratiques ; enfin je ferai ressortir ma nouvelle vision d'action avec ma nouvelle stratégie tout en rendant compte des changements connus.

A / PHASE ANTE-DEDA

1- Mon parcours de formation

« Le passé n'est jamais tout à fait le passé »2(*), cette affirmation de Henry BATAILLE donne un sens au récit de mon parcours qui sera présenté dans ce document de fin d'études. Mieux qu'un spectateur assis dans une salle de cinéma, je vais tenter de dépeindre et d'analyser « le film de ma vie » dont je suis pour l'essentiel l'acteur. Il est vrai, Louis ARAGON écrivait que «la vie est un voyageur qui laisse traîner son manteau derrière lui, pour effacer ses traces»3(*). Pour ce qui me concerne, aux antipodes de ces propos qui font sens dans bien des cas, mon passé à moi demeure vivant et vivifiant. Ainsi, dans les lignes qui vont suivre, je vais tenter une sorte de voyage dans mon passé, dans mon histoire pour faire l'état des lieux afin de faire ressortir les succès et les échecs, l'influence positive et négative de mon environnement social, les faits marquants, indélébiles, inscrits dans les pages de ma vie, qui constituent les facteurs de changement personnel et professionnel.

1 -1 Présentation synoptique de mon parcours de formation

? Formation socio-culturelle et scolaire

George BERNANOS dit « On ne subit pas l'avenir, on le fait »4(*). Selon le freudisme, le présent et l'avenir de tout homme sont tissés par ou avec les fils de son passé. Mon passé s'est déroulé dans un contexte socio-culturel et scolaire particulier.

Né le 14 février 19645(*) à VEHOU6(*) (village très attaché à la tradition), d'un père polygame7(*), ancien combattant de la Deuxième Guerre Mondiale et d'une mère totalement consacrée à la culture de la terre, je suis l'un des treize enfants de ma famille et le seul avoir été scolarisé. Selon notre famille, l'éducation scolaire facteur d'aliénation, signe d'allégeance à la domination coloniale du monde noir par l'Europe, éloigne l'enfant de sa tradition du culte "vodoun"8(*), ce qui est une honte pour la collectivité entière. C'est pourquoi avant d'envoyer un enfant à l'école, les parents consultaient le " Fâ"9(*) pour avoir l'accord du vodoun. Ainsi, le "Fâ10(*)" s'était opposé à l'inscription scolaire de tous mes frères sauf à la mienne et à celui de mon jeune frère. Mais l'école étant très éloignée de notre domicile, il a fallu que j'attende d'avoir dix (10) ans avant d'aller en 1974 à l'école primaire d'Agbanwémè (puis à Lokozoun en passant par Sodohomey à Bohicon.)

Jaloux, le frère aîné de mon père lui disait que donner cinq (05) francs11(*) à chacun des deux enfants par jour pendant trente jours voire un an était synonyme de gaspillage. Ce qui a fait que j'ai systématiquement pris la décision de refuser les frais de petit déjeuner demandant tout simplement à ma mère de m'apprêter chaque matin un repas que je devais amener à l'école pour mon déjeuner car je ne rentrais à la maison que le soir. Mon petit frère abandonna l'école à cause de la distance à parcourir et peut-être aussi par manque de volonté. Son abandon ne m'avait guère influencé. Au contraire j'avais promis à notre maman de ne pas la décevoir.

Pendant mon parcours primaire, durant deux ans notre classe avait manqué d'instituteur encadreur. Ce fut une occasion de découragement pour la plupart de mes camarades ; mais pour moi, ce fut une période de formation personnelle chez mes cousins alors au collège, ce qui m'assura une certaine supériorité : j'étais toujours premier de ma classe. Admis à l'examen d'entrée en sixième en 1981, major de ma province, je devais aller à l'école militaire12(*) de Bembèrèkè. Mon père, vétéran de la deuxième guerre, s'y opposa. Son attitude s'expliquait par le fait qu'il avait été enrôlé de force par le chef Canton et surtout par le fait qu'il avait perdu, sans pouvoir rien faire pour eux, au front alors qu'il combattait dans les rangs de l'armée française contre l'occupation allemande, ses deux derniers frères d'armes partis comme lui du Dahomey. Rescapé de la deuxième tragédie mondiale, et de retour chez lui, il avait dû renoncer au classement dans le corps kaki sans doute pour exprimer tout le dégoût que la guerre et ses armes suscitaient en lui. Après la guerre, il avait retrouvé une famille « en cendres » : son frère suicidé, et ses deux soeurs mortes en couche. Il se retrouvait seul et horrifié par tout ce qui conduisait à la guerre, à la mort.

Mon père mourût le 14 mars 1982. Cet événement fut très perturbateur pour l'enfant que j'étais. Mais là encore, je me suis interdit le découragement car je savais que ma réussite dépendrait de mon investissement dans les études. J'avais promis à ma mère, pour l'encourager à toujours me soutenir, que je serais toujours le premier de ma classe ; promesse à laquelle j'ai tenu jusqu'en classe de troisième en 1984.

Mon frère aîné tomba gravement malade en 1984. Cette année là, je repris tardivement le chemin de l'école. Il fut hospitalisé chez un guérisseur traditionnel qui faisait appel à un infirmier pour lui administrer les soins à domicile. J'avais peur de perdre à nouveau un membre de ma famille. J'assistai alors mon frère autant que je le pouvais, l'aidant à tenir la position assise et le nourrissant. Ce retard accusé à l'école a fait baisser le niveau de mon rendement scolaire, exposant ainsi le major de classe que j'étais aux propos moqueurs et aux humiliations de certains camarades. Pour sortir de cette impasse, j'ai dû une fois de plus, recourir à un camarade13(*) de classe qui lui, possédait tous les livres de la classe de troisième. Je passai chez lui une bonne partie des congés de Noël, le nez dans les livres, avec la ferme résolution de retrouver mon niveau perdu. Mais, un autre obstacle de taille se dressa sur mon chemin. Je fus sommé par le chef de la collectivité AGON d'entrer dans le couvent "Sapkata" DIEU de la terre chez les ethnies « Fon » en fin décembre 1984 pour y subir une initiation au culte Vodoun. Le prêtre "vodoun" qui n'était personne d'autre que le frère aîné de mon père, mon oncle qui avait déconseillé mon père de financer ma scolarité, s'était énergiquement opposé à ce que j'apporte au couvent les signes de l'école moderne qu'il semblait vraiment avoir en horreur.

A la reprise des classes en janvier 1985, j'ai reconquis ma place de major de ma classe et en fin d'année, je me suis retrouvé seul de la classe admis au BEPC sur les 67 élèves. Cet échec massif était probablement dû au débrayage causé par des mouvements antirévolutionnaires des milieux estudiantins14(*). Contre toute attente, l'année scolaire qui aurait dû être décrétée « année blanche », fut validée au dernier moment par le ministre de l'éducation qui confirma la tenue des examens de fin d'année, à la surprise générale des élèves et de leurs familles.

L'année 1985 fut spéciale. A la suite du décès de mon père, la famille avait arraché à ma mère toutes les terres qu'elle cultivait et qui lui permettaient de soutenir ma scolarité. Il est arrivé que les repas de midi auxquels j'avais droit fassent défaut. Je fus donc contraint de chercher de petites activités rémunératrices en me rendant les mercredis après-midi, les samedis et les dimanches au marché de Bohicon avec un camarade pour égrener des sacs d'arachides à raison de 125 francs le sac. C'est de cette manière que je trouvais par semaine 1000 à 1250 francs pour me soutenir dans mes études.

En classe de seconde, ayant été seul à réussir au BEPC, j'ai, en quelque sorte, attrapé la grosse tête à tel point que je ne me soumettais plus aux exigences et à la rigueur qui étaient les miennes. Néanmoins, j'ai pu garder ma place de major avec une moyenne de quatorze sur vingt. Dans les pratiques de la révolution marxiste d'alors, il avait été institué dans toutes les écoles des activités coopératives (les arts martiaux, la pharmacopée, la couture, la musique et l'élevage, etc.). Mon choix porta sur la section pharmacopée. Je fus élu président de cette section et j'occupai ce poste pendant tout le second cycle. Chaque élève, membre de la section, était invité à prendre tous les renseignements possibles auprès de ses parents ou des personnes âgées pour récolter les connaissances relatives aux plantes médicinales15(*). Un herbier était constitué avec une classification des plantes par maladie. C'était le début d'une première mise en valeur de l'héritage des connaissances reçues de mon père et le premier moment de recherche empirique en contexte local et culturel sur la médecine. Cela présageait de la passion que j'aurais pour les études en médecine après le baccalauréat.

Entre-temps, pendant les vacances de l'année 1985, je m'étais converti au christianisme. J'étais devenu membre de l'Eglise « Union Renaissance d'homme en Christ » (URHC) très répandue au Bénin. Je cherchais par cette conversion à me libérer du joug du vodoun et à me mettre à l'abri de la sorcellerie dont mon frère aîné avait été probablement victime. Mon souhait le plus fort était de pouvoir étudier sans craindre les foudres ou la jalousie des féticheurs du culte vodoun. Par ma conversion au christianisme, je défiais ouvertement le culte "vodoun". Je me donnais pour mission d'éclairer mon village selon moi, dans les ténèbres du vodoun que je considérais dès lors comme un culte16(*) rendu au diable. J'ai passé au feu tout ce qui était de ce culte et j'ai implanté un lieu de culte chrétien dans mon village pour l'attirer au christianisme et pour prouver l'impuissance de vodoun à nuire à ceux qui le quittent pour Jésus Christ.

La religion prit alors le dessus sur mes études et occupa une très large partie de mon temps. Ce fut le début des influences contraires à mon engagement scolaire. Puisque les responsables du culte "vodoun" ne m'avaient pas pardonné mon rejet du culte ancestral, une lutte sans merci s'engagea entre eux et moi. La confrontation fut telle que nous dûmes même recourir plusieurs fois à la police et au tribunal pour trancher des litiges. Dans ces turbulences, c'est difficilement que je suis passé de la classe de première en terminale avec seulement 10 de moyenne. Mes études furent perturbées à tel point que j'enregistrai mon premier échec scolaire, j'échouai au baccalauréat en 1987. Je n'ai pas tardé à réaliser la tragédie qui me tombait dessus et ma situation me révolta. J'ai compris alors que mon échec trouvait sa raison dans la démesure de mon engagement religieux ; l'église avait, en quelque sorte, supplanté l'école dans mes priorités. Comme l'écrivait Honoré de Balzac, « en toute chose l'on ne reçoit qu'en raison de ce que l'on donne »17(*). L'Eglise à laquelle j'avais sacrifié l'école, n'encourageait guère les études car elles pouvaient éloigner le bon croyant de son Dieu. Le pasteur fondateur de l'église n'avait pas fait d'études au-delà de l'école primaire. Le leitmotiv de ses prêches prenait appui sur la parole biblique (à propos des riches qu'il est plus difficile de faire entrer au ciel que de faire passer un chameau par le trou d'une aiguille) pour stigmatiser les intellectuels.

Pour reprendre mes études avec plus de sérieux, j'ai dû prendre énergiquement quelque distance d'avec mon engagement religieux. Ce fut la clef de ma réussite au baccalauréat en 1988. Militant de GBU/GBEEB (groupe biblique universitaire/ groupe biblique des élèves et étudiants du Bénin), convaincu des graves risques qui pesaient sur le rendement scolaire, je n'ai pas hésité à décourager l'implication totale des élèves dans les affaires religieuses. 

L'accès à l'enseignement supérieur m'était rendu difficile pour des raisons personnelles, géographiques, et financières. D'ailleurs, même si j'avais pu intégrer la seule université de mon pays, je n'y aurais pas fait long feu car en cours d'année (1989), des troubles politiques secouèrent le Bénin et provoquèrent une fermeture générale de l'école18(*).

? Formations professionnelles.

Quand les portes de l'enseignement supérieur s'étaient ré-ouvertes en 1990, les moyens d'y accéder me manquaient toujours. Mon souci d'alors était de me former désormais dans une perspective d'engagement professionnel. Pour ce faire, j'ai tenté d'obtenir des bourses de formation pour me rendre à l'extérieur (France, Maroc, URSS) ou de réussir à un concours au niveau national : aviation, santé.

Après de vaines recherches de travail, j'ai eu l'opportunité de suivre une formation agricole (entièrement financée par une bienfaitrice française retraitée de l'enseignement et totalement consacrée aux oeuvres chrétiennes de nature évangélique) de 1990 à 1991 au centre Songhaï à Porto-Novo pour devenir un futur entrepreneur agricole (Volaille, production d'oeufs de consommation et culture agricole).

Mais juste après cette formation, aidé par la même bienfaitrice, j'ai saisi l'opportunité qui m'était offerte de me rendre en France, dans un institut de théologie, pour renouer avec les études alors que j'avais tourné le dos à l'engagement religieux (formation axée sur la missiologie, l'anthropologie, l'enseignement biblique, la prédication de l'évangile). Après un an, suite à un différend entre le Directeur de l'institut et moi, j'ai dû démissionner. La même année, je me suis inscrit à la Faculté des lettres à Aix-en- Provence dans la section langues anciennes pour y étudier le grec19(*) dans la perspective d'une maîtrise « radicale » du message biblique et pour exercer en tant qu'enseignant dans la Faculté de Théologie que l'association des églises évangéliques projetait de créer dans mon pays. Etant donné que la possibilité nous était donnée de suivre les études de grec, même à distance, avant de rentrer au pays, j'étais décidé à profiter au maximum de mon séjour en France. C'est ainsi que je suis allé faire un stage en apiculture à Bresse et une formation paramédicale au CLER (Centre de Liaison des Equipes de Recherches) à Paris pour être moniteur conjugal.

La méthode apprise s'appelle la Régulation Naturelle des Naissances (RNN) composée de trois sous méthodes :

- La méthode Biling (observation de la glaire cervicale) pour repérer le début de la période féconde,

- L'observation du col de l'utérus (consistance, position, ouverture) pour situer précisément l'approche de la ponte ovulaire et le lendemain de l'ovulation.

- La méthode Ogino (température) pour confirmer la fin de la période féconde.

Le retour au pays a eu lieu en 1994 et il fut synonyme d'un engagement de ma personne dans l'écriture journalistique20(*), dans la littérature de combat, temps des règlements de compte avec les formes de démesures que j'avais vécues plus jeune au Bénin et à l'institut de théologie en France.

En 1997-1998, puisque j'avais déjà créé API BENIN et suite à une rencontre avec un apiculteur belge de passage au Bénin pour évaluer les potentialités apicoles locales, je me suis rendu à Mons pour y suivre une formation supérieure en apiculture générale, tropicale et subtropicale avec spécialisation en insémination artificielle des reines d'abeilles et en apithérapie (traitement des maladies avec les produits des abeilles). A Mons, je suis sorti major de promotion.

De retour de Belgique, en 1998, je me suis inscrit pour une formation à distance en agronomie tropicale pour renforcer mes capacités dans le domaine agricole.

En 2002, je suis allé suivre un stage en médecine verte à la Faculté de médecine Calixto Gracia à la Havane, à Cuba pour renforcer ma capacité en phytothérapie. Par la suite, j'ai arrêté mes études en agronomie pour me lancer dans la santé au point de m'inscrire en médecine au Canada. L'option choisie concerne la mise en valeur des végétaux. Mes études seront sanctionnées par un doctorat de 1er niveau en homéopathie et en naturopathie.

1-2 Mise en exergue de quelques moments significatifs du parcours

Mon parcours de formation est semé d'un certain nombre de moments significatifs qui, à mon sens, méritent d'être mis en exergue.

· Alors que beaucoup d'écoliers de mon pays, une fois inscrits à l'école, sont comme abandonnés à eux-mêmes ou aux enseignants, j'ai bénéficié d'une présence continue, active mais discrète de ma mère qui s'est acquittée de ma ration quotidienne d'écolier. Ainsi, dans la discrétion, elle a contribué grandement à la construction de ma personnalité.

· La conjonction entre d'une part le traumatisme de la maladie et de la mort de mon père et d'autre part la flamme de courage qu'il m'a transmise pour que je sois le potier de mon avenir en prenant l'école au sérieux : « N'abandonne pas l'école, ainsi tu réussiras dans la vie ». Ces paroles de mon père résonnent encore en moi comme un souffle d'optimisme irréductible et consolident la confiance que l'école me formera pour un avenir certain.

· Les fluctuations de mon rendement scolaire m'ont appris que rien n'était définitivement acquis en matière d'apprentissage scolaire et que l'orgueil, la bonne conscience et toute forme de diversion pouvaient faire basculer un homme de l'excellence dans la médiocrité. Clérambard Grasset n'a t-il pas prévenu que  « l'humilité est l'antichambre de toutes les perfections » 21(*)

· Mon départ du Bénin vers la France pour étudier fut à la fois une aventure dans l'inconnu mais aussi une opportunité de me former de façon polyvalente. Le fait d'aller à l'étranger repose sur deux exigences principales : être mu par le sens du défi et savoir se ressaisir dans les moments difficiles.

· La nécessité de « convertir » toute formation et compétence technique (en agronomie par exemple) en souci constant de sortir l'humain de la détresse (la médecine comme expression d'un humanisme). Directeur d'une organisation à vocation agricole pour la promotion de l'apiculture, j'étais d'abord fier d'évoluer dans mon domaine technique. Mais, comme par une révolution copernicienne, j'ai choisi de m'investir dans la santé pour être plus utile à la société. Face à la détresse des populations menacées par le fléau du SIDA, contribuer à leur procurer quelques remèdes qui ajournent la mort et sèment l'espoir, représente pour moi le sens même de mon existence.

1 - 3 Compétences acquises

Brut et difforme que j'étais, l'école et les différents domaines de formation suivie ont été le creuset de ma transformation. Comme l'or qui passe d'abord par l'épreuve du feu (à haute température) avant de faire apparaître ses qualités, mon parcours de formation, enrichi de peines et de joies soutenues par le courage à différents niveaux, m'a fait acquérir diverses compétences dans les domaines du savoir, du savoir-faire et du savoir-être sans oublier des défauts qui se sont glissés dans mes comportements.

Outre les différentes langues apprises : le français, l'anglais et le grec, j'ai énormément appris dans les domaines scientifiques en général et en particulier les sciences naturelles (mon domaine de prédilection). Mon parcours de formation m'a permis d'acquérir la capacité de dépasser les frontières ethniques, socio-culturelles et religieuses) pour communiquer avec le reste du monde. Le cours de philosophie et celui de littérature m'ont appris le raisonnement logique et la capacité de rechercher le pour et le contre en toute circonstance. Ma formation inachevée en agronomie me permet de voir au-delà de la vision limitée des paysans ou du simple technicien en matière des problèmes agricoles. Les cours en médecine douce m'ont appris à voir l'être humain d'un autre regard dans l'analyse des réactions de son corps en différentes situations pathologiques.

Je suis en partie le produit de mon parcours de formation qui m'a appris à me battre dans la vie, à rechercher l'excellence dans tout ce que je fais. J'ai appris à ne pas céder au découragement. La souffrance pendant les études et l'apprentissage quelles que soient leur nature et leur durée produisent finalement une joie d'intensité incomparable. Le dicton ancien : « La croix précède la gloire » est une réalité que j'ai vécue. J'ai acquis aussi une extraordinaire capacité d'adaptation et de réadaptation et une personnalité polyvalente. Les différentes activités qui composent la société API-BENIN que je dirige aujourd'hui sont en partie le produit ou la conjugaison de mon savoir-faire acquis tout au long de mon parcours.

Les différentes formations ont construit ma personnalité. Mon expérience de l'orgueil en classe de seconde m'a appris l'humilité : ne pas vivre imbu de soi-même au sein de la société, savoir apprendre des autres et reconnaître leur valeur. Les souffrances et privations m'ont appris la compassion et la générosité à l'égard d'autrui. J'ai acquis aussi un esprit de détermination et une témérité particulière. Les études bibliques et théologiques m'ont appris l'attention à autrui, à ce qui me dépasse, à la transcendance. Dans cette disposition d'esprit, j'ai compris qu'il était mieux dans la vie de : parler moins de moi-même ; parler peu et d'écouter plus.

2 - Parcours professionnel

2 - 1 Présentation synoptique de mon parcours professionnel

Après avoir vécu et compris les influences négatives qu'une secte pouvait avoir sur la vie d'un jeune homme, j'ai choisi, d'une part de dénoncer ses actes malveillants et d'autre part d'informer le peuple béninois des dérapages de certains mouvements religieux. Et je menais simultanément un combat sur d'autres fronts : aider les couples à planifier les naissances (méthode naturelle) et prévenir les avortements. Pour soutenir financièrement mes combats, j'ai entrepris des travaux d'élevage concentrés dans le domaine de l'apiculture qui me propulsera dans le domaine de la santé où je connais une émergence exceptionnelle.

2 - 1.1 Le journalisme chrétien

Revenu au pays après ma formation en théologie, j'ai initié un bulletin d'information et de combat nommé "l'Avertisseur" dans lequel je m'exprimais librement en dénonçant les dérapages au plan doctrinal, social, organisationnel, éthique etc. Ce travail m'a occupé de juin 1994 à mai 1995. Les conséquences ont été au-delà de mes attentes: l'assemblée a été secouée, une lutte au plan national a été engagée pour la réforme, la cour suprême nous a convoqués, le pasteur principal et moi pour nous entendre ; le gouvernement béninois a sanctionné les dérapages d'ordre organisationnel et moral par la fermeture de l'église pendant un mois.  Mon bulletin qui paraissait chaque trimestre était distribué presque gratuitement, ce qui a épuisé rapidement les fonds propres et les aides dont je disposais à cet effet malgré quelques soutiens. Quatre numéros parurent et traversèrent les frontières du Bénin pour atteindre la France et la Suisse. Faute de moyens, j'ai dû arrêter cette oeuvre pour m'investir dans l'agriculture et l'élevage qui, mieux que le journalisme, allaient me rendre financièrement indépendant et capable.

2 - 1.2 Le travail de moniteur conjugal

Dans les années 1995-1996, parallèlement à mon travail de rédacteur du bulletin "l'Avertisseur", je recevais tous les samedis de 10 à 16 heures les couples pour leur enseigner la Régulation Naturelle de Naissance (RNN) autrement dit un planning familial de type naturel. J'enseignais les trois méthodes qui composent la RNN mentionnées un peu plus haut. Les raisons pour lesquelles ce service me tenait à coeur étaient humanitaires.

Je menais cette oeuvre pour :

- lutter contre l'avortement volontaire que je considérais comme un crime, un "assassinat", car une fois les deux nucléi fusionnés le résultat est un être humain à part entière et a tous les droits, la preuve est que le bébé éprouvette n'a besoin de rien d'autre que d'être nourri pour devenir un être complet ;

- aider les couples béninois à planifier les naissances et à éviter les grossesses non désirées ;

- lutter contre les méthodes abortives telles que les stérilets qui sont utilisées, dans une certaine inconscience par les femmes.

Cette oeuvre de défense de la vie humaine a été saluée par les églises et j'étais débordé par l'affluence des couples qui venaient m'écouter les samedis. Mais à la création de ma ferme agropastorale, j'ai dû marquer une pause, suspendre cette oeuvre humanitaire qui répondait à un besoin social.

2 - 1.3 Entreprenariat agricole/Direction de l'ONG API-BENIN

Sentant ma réserve financière s'amenuiser et aidé par ma bienfaitrice française, j'ai décidé de mettre en valeur ma formation agricole. A partir d'une couveuse acquise le 18 juin 1995, j'ai entrepris une production de pintades à Bohicon. De juin à décembre, après sept séries successives d'incubation, j'ai atteint en fin décembre un cheptel de plus de cinq cents têtes de volailles, ce qui m'a amené à créer une ferme à Djidja à plus de trente kilomètres de chez moi. J'ai triplé ce cheptel et développé parallèlement d'autres secteurs d'activités telles que la production d'incubateurs améliorés et la plantation d'anacardiers. J'ai obtenu plusieurs prix en tant que grand producteur de pintades22(*). Un avenir florissant s'annonçait quand, subitement des hordes de bandits de Djidja se sont mises à me menacer et à mettre en péril mon entreprise. La fin a été tragique et dramatique ; ils ont mis à sac mon élevage et l'un d'eux que j'ai pu arrêter et identifié m'a menacé de mort. Déçus et profondément choqués, ma femme et moi, nous nous sommes consolés en confiant notre destin à la providence divine. J'ai vendu tout le reste de mon matériel, et j'ai décidé d'investir dans la construction des ruches pour l'élevage des abeilles espérant une meilleure fortune. Avec tristesse, j'ai déménagé pour me retourner en ville où j'ai créé le CABPS23(*) qui est devenu API - BENIN.

Entre-temps, les grands centres d'élevage de pondeuses d'Abomey et de Bohicon m'ont fait appel pour m'engager comme assistant technique. Sur programme, je supervisais trois fermes de plus de 20.000 poules pondeuses. Le salaire acquis m'a permis de louer une grande villa pour lancer les activités apicoles d'API-BENIN et une unité de production de couveuse à pétrole, à ventilation dynamique et électronique, fruit de ma propre invention. C'est en partie, sur fonds propres que j'ai financé ma formation de spécialisation en apiculture générale, tropicale et subtropicale en Belgique en 1998. Après mon retour, avec l'appui de partenaires hollandais, j'ai lancé à grande échelle la promotion de l'apiculture fort médiatisée. Deux cent soixante paysans formés en apiculture ont été équipés pour la production du miel.

Plusieurs projets étaient mis en route pour développer notre activité :

- la coopération française au développement avec l'appui de l'AFVP (Association Française des Volontaires du Progrès) voulait nous aider à construire un grand centre de formation et mettre un volontaire de progrès à notre disposition pour deux ans (projet d'un coût total de cent vingt neuf millions) ;

- la FAO avait accepté d'étudier notre projet de deux cent dix millions pour le développement de l'apiculture au centre et au nord Bénin comme activité complémentaire au secteur agricole.

En dépit de ce climat favorable à mon entreprise, à la suite d'une mésentente, quatre de mes collaborateurs ont quitté et ont écrit à tous les partenaires de l'ONG pour la discréditer. Malgré mon périple dans les pays européens en 2000, j'ai échoué dans la relance des relations de partenariat pour les différents financements en projet. Seuls les Hollandais ont pris la peine de faire évaluer leur appui par des experts belges. Cette évaluation a été très favorable à l'ONG, et pour encourager mon travail, la décision a été prise de financer la construction de mon centre de formation qui abrite une station de recherche, d'élevage, de sélection et d'insémination artificielle des reines d'abeilles, la première en Afrique. Après ces événements, j'ai décidé de tourner dos à tous les partenaires pour m'engager dans un processus de développement sans assistance extérieure. Cette décision apparemment suicidaire prise en octobre 2000 allait être source de motivation et de changement profond et spectaculaire dans la suite de ma vie professionnelle et associative. Je venais d'entrer dans une autre logique du développement, celle que défend Joseph KI-ZERBO qui dit : « On ne développe pas, on se développe »24(*). En effet, "tant que tu dors sur la natte d'un autre, tu dors par terre". A quelque chose malheur est bon : vu sous un angle différent, le forfait de mes anciens collaborateurs avait été plus bénéfique que maléfique. La situation dans laquelle je m'étais retrouvé me laissait seulement le choix entre disparaître ou survivre par la créativité d'inventer un autre type de développement. Depuis ce moment, je mesure la vérité et la profondeur de l'affirmation de Georges Bataille selon laquelle « nous n'avons d'autre possibilité que l'impossible.»25(*)

Notre organisation a connu une croissance économique sans précédent, le nombre d'agents est passé de onze à cent six en l'espace de deux ans. Du directeur d'une petite structure que j'étais, j'ai été propulsé à la tête d'une organisation composée de différentes unités de production, cinquante cinq bureaux dans tout le pays et de six bureaux hors de nos frontières.

2-1.4 La recherche en médecine avec les plantes

L'apithérapie m'a conduit à la phytothérapie, ce qui a suscité en moi la recherche de plantes pour lutter contre la pandémie du VIH/SIDA après que j'ai perdu un collègue camerounais et un parent béninois décédés de VIH/SIDA. Les recherches menées en collaboration avec mon adjoint26(*) ont été couronnées par la découverte d'une substance27(*) inhibitrice de l'infection à VIH/SIDA pour laquelle j'ai obtenu un brevet à l'OMPI28(*) en Suisse. Dans ce contexte, il me semble que l'on peut prendre au sérieux Georges Bataille quand il écrit que « la malédiction est le chemin de la bénédiction la moins illusoire »29(*). Mes recherches m'ont conduit à l'institut de virologie de l'université de Strasbourg-1 pour des essais in vitro, au centre de transfusion sanguine d'Abidjan pour des analyses de quantification des copies d'ARN viral, au laboratoire de virologie de l'hôpital Necker à Paris et à l'ANRS (Agence National de Recherche sur la SIDA à Paris 13ième) pour conseil et orientation.

2 - 2 - Analyse critique du cadre professionnel.

L'organisation API-BENIN créée depuis 1995, formellement structurée en 1997 et enregistrée en 1998 par le gouvernement du Bénin s'est donnée pour mission la revalorisation de l'environnement afin d'en tirer des ressources pour servir le développement. Pour atteindre ce but, des dispositions sont prises pour sa gestion et son fonctionnement. Analyser cette structure revient à montrer l'efficacité de l'interrelation existant entre les objectifs, les ressources et le fonctionnement de la structure.

Les objectifs professionnels que poursuit API-BENIN sont : la production à l'échelle industrielle de nos phytomédicaments et remèdes apithérapeutiques, la formation et l'encadrement des apiculteurs pour la production de matières premières, l'exploitation de grands domaines de plantes médicinales et la recherche de compétence pour l'efficacité du personnel dans les différents domaines.

Les ressources matérielles et financières proviennent de la vente de nos produits sur toute l'étendue du territoire et hors du Bénin. Les ressources humaines sont disponibles mais pas très qualifiées.

Le déséquilibre entre la poursuite des objectifs cités et la qualité du personnel disponible est remarquable : parfois à cause de la cherté du personnel qualifié, l'ONG a dû recourir à une main-d'oeuvre moins chère formée sur le tas. Dans certains cas, les résultats sont tellement médiocres que nous fermons certains bureaux. L'investissement dans l'entretien de la dynamique engagée et dans certaines installations pour la production, la gestion du mouvement international ont privé l'ONG d'assurer un bon suivi de plus de 700 paysans apiculteurs engagés et même l'organisation de session de formation pour de nouveaux paysans s'en trouve affectée ce qui contredit notre vie de l'autonomie et du refus de la dépendance. Ce fait a progressivement provoqué la non-disponibilité de matières premières à transformer, ce qui a induit nos apiculteurs à être désorganisés et peu productifs et nous sommes obligés de tourner vers l'extérieur pour importer nos matières premières.

Pour le bon fonctionnement de notre organisation, nous avons constitué plusieurs pôles : une équipe centralise et gère toutes les données des différents pôles dirigés par des responsables stratégiques. L'informatisation de la gestion a été d'un grand secours pour moi. Néanmoins, des difficultés de taille existent encore du fait de la distance qui sépare les différents bureaux de la structure répartis sur tout le territoire national. La croissance a rendu l'ONG vulnérable.

2 - 3 Analyse de l'efficacité externe de ma pratique professionnelle à ma demande de formation à DEDA

Dans mon engagement pour le développement, les différents changements et événements m'ont conféré d'énormes capacités. L'indépendance économique acquise m'a permis de voler au-delà des horizons que je pensais infranchissables et d'avoir d'autres possibilités telles que l'acquisition d'équipements, la liberté de décision sans avoir à consulter un bailleur de fonds, la capacité d'aller au-delà de nos frontières quel que soit le coût pour m'enrichir de compétences indispensables. Néanmoins la gestion globale de l'étendue de nos activités, les compétences nécessaires pour faire mieux, la capacité d'analyse au plan social, économique, politique, stratégique me font défaut. Les conséquences sont évidentes : l'ignorance dans la manière de procéder, l'évolution par tâtonnement, la difficulté à gérer les hommes dans leur complexité, l'incapacité à déceler la cause principale de certains problèmes d'ordre organisationnel et technique, l'incapacité d'être à la hauteur d'une structure qui s'agrandit de jour en jour, la difficulté éprouvée dans la gestion des gens provenant de toutes les ethnies du Bénin. Le choix du type de développement que j'ai fait, « développement sans assistance financière venant de l'extérieur et basé sur la mise en valeur des ressources locales », me pousse à rechercher des compétences. En matière du développement pour assurer une croissance à tous les niveaux et pour servir de modèle de développement en Afrique, continent pauvre mais dormant sur une mine de richesses insuffisamment exploitées, certaines qualités sont indispensables. Celles-ci vont me permettre de former les paysans en apiculture et de conduire à bon port l'ONG API-BENIN. Cette stratégie m'imposait d'aller en quête des compétences adéquates pour éviter à mon action de développement la sclérose, le cercle vicieux de la routine et du bricolage pour lui assurer une mise en perspective à partir de compétences avérées. Ainsi ma demande de formation au programme DEDA repose sur les préoccupations suivantes :

- 1- prendre un recul critique vis à vis de mes pratiques de pilotage et de gestion de l'ONG ;

- 2- acquérir des outils techniques de gestion et de formation des adultes pour créer une véritable dynamique au sein de l'ONG ;

- 3- décoder les paramètres socioculturels et leur pesanteur dans les organisations ;

- 4- intégrer dans ma vision et ma pratique de développement la notion de capital humain ;

- 5- comprendre davantage la complexité constitutive du développement.

B / PHASE INTRA-DEDA

Les difficultés personnelles et professionnelles dont j'ai fait cas dans les pages précédentes devaient à tout prix trouver une solution en terme de formation. C'est en ce sens que j'ai pris la mesure du sens et de l'importance de l'offre de formation faite par le programme DEDA aux acteurs du développement. L'offre de formation DEDA vise à les outiller en développant, en renforçant leurs capacités d'analyse des pratiques professionnelles, et leurs capacités d'action sur le terrain du développement et de formation des adultes.

En plus de ce contenu qui rencontrait pleinement ma demande de formation, l'organisation de la formation DEDA par alternance présentait un intérêt particulier pour le directeur d'ONG que j'étais : tout au long de la durée de la formation, un mois de cours intensifs à l'université suivi d'un retour sur le terrain de l'action quotidienne où il est possible de confronter assez rapidement les théories universitaires avec les réalités du terrain afin d'en tirer une nouvelle dynamique pour la lutte contre la pauvreté. La formation en alternance comportait aussi l'avantage de faire en sorte que les acteurs du terrain professionnel apportent avec eux à l'université tous les problèmes concrets pour les examiner, les analyser et éventuellement leur trouver des débuts de solutions théoriques. Pour moi, l'université en tant qu'espace critique du savoir est capable de « nourrir » le monde professionnel et réciproquement.

I ACQUIS CONCEPTUELS

La formation DEDA a été marquée par la découverte de plusieurs concepts dont nous avons, en quelque sorte, apprécié la complexité et la profondeur. C'est ainsi que le développement, un des deux concepts centraux du programme a été analysé selon une pluralité de perspectives, dans une dynamique interdisciplinaire (socio-économique, historico-politique, socio-anthropologique). Ensuite, la mondialisation, deuxième concept central, elle-même en lien étroit avec le concept de développement dans la mesure où tout ce qui concerne les questions de développement se joue dans le même monde devenu depuis quelques temps déjà, à la faveur des nouvelles technologies de l'information et de la communication, elles-mêmes conséquences de l'explosion vertigineuse des sciences, un village planétaire où chaque pays est, nécessairement en relation avec les autres.

I -1 Sens et importance d'une approche interdisciplinaire du développement.

Avant d'intégrer la formation DEDA et son approche interdisciplinaire du développement, je n'en avais qu'une vision restreinte, réduite à la seule dimension économique. Ma vision était en quelque sorte obnubilée par le paradigme occidental du progrès et du développement, à tel point qu'il s'agissait pour moi, dans la lutte contre la pauvreté, d'oeuvrer à reproduire en Afrique une logique pure de l'accumulation des biens et des services pour créer un confort matériel, un bien-être en mesure d'assurer à chacun une certaine sécurité. Ma vision était donc en quelque sorte, économiste, ou selon certains usages, économiciste.

Mais la formation DEDA m'a offert l'opportunité de bénéficier d'une approche multidisciplinaire pour élargir ma vision au profit d'une intelligence plus large et humaniste de la problématique du développement. Je vais tenter dans les lignes qui suivent de montrer que la vision holistique du développement promue par la formation DEDA, repose sur une diversité de disciplines aidant à percevoir la complexité de la notion de développement. Cette approche est à mon sens déterminante car on ne saurait comprendre une réalité aussi complexe que le développement par la seule discipline qu'est l'économie qui nous perd si souvent dans ses chiffres et ses taux. Plusieurs types d'approches ont constitué notre formation en développement ces deux années durant.

I - 1 - 1 L'Approche socio-économique

Considérant l'omniprésence de la précarité en termes de biens et de services pour la satisfaction des besoins des populations en pleine croissance, le développement ne peut être pensé sans considérer sa dimension socio-économique. C'est une exigence de réalisme. Ce n'est pas en versant des larmes de crocodile sur notre sort de pays pauvres que nous allons nous émanciper du bourbier du sous-développement. Face à la misère, il faut travailler à créer un minimum de bien-être pour la sécurité physique, matérielle même des populations. L'Afrique est un continent où il manque quelquefois jusqu'au minimum. Agir ici s'impose comme une urgence à laquelle personne ne devrait se dérober ; c'est une question de vie ou de mort. Ne pas se développer, c'est en quelque sorte se condamner soi-même à mort. Au-delà des mots et des larmes sur notre continent, nous devons savoir que le développement se fait avec des moyens économiques. Pour développer un milieu, il est primordial d'évaluer la richesse de son environnement naturel pour ensuite la mettre en valeur en essayant de passer de l'extraction des ressources enfouies dans le milieu à leur transformation afin de créer de la valeur ajoutée. La valeur ajoutée est fonction des initiatives des personnes ressources dont dispose un pays, de leurs aptitudes intellectuelles et morales, théoriques et pratiques, de leur sens de l'histoire (les personnes-ressources d'un pays doivent savoir relier le passé du pays à son présent et inventer l'avenir à la lumière du passé et du présent). Tout développement sans création de valeur ajoutée est une oeuvre qui finit par appauvrir le milieu. Autrement dit, la production rentière n'est donc pas un véritable facteur de développement économique. En prenant le cas de l'Afrique, continent sur certains points, effectivement en retard par rapport aux autres, la situation est plus qu'alarmante. En effet, parmi les pays au monde qui ont le plus faible PNB (Produit National Brut), 18 sont en Afrique et malgré qu'elle ait les 12% de la population mondiale, elle ne produit que 1,6% des richesses du monde. L'indice du développement humain (IDH) est particulièrement bas : les 15 pays du monde ayant les faibles IDH sont tous africains30(*). Cette situation, loin de paralyser les Africains, devrait plutôt les réveiller pour qu'ils se déterminent à agir avec les ressources scientifiques et technologiques de leur époque au lieu de rêver de transformer la réalité par ce que Axelle Kabou31(*) appelait la « bouc-émissairisation », par les larmes ou la mendicité à l'échelle internationale. Les Africains doivent devenir des gens qui croient en eux-mêmes, qui ont foi en leur valeur et en leur capacité à agir pour changer le cours triste de leur histoire. Mais alors, il faut dépasser toute vision purement économique du développement et prendre d'autres paramètres en compte.

I - 1 - 2 Approche historico-politique

Le développement d'un milieu ne peut être amorcé sans tenir compte de son passé et de ses systèmes de gestion et d'organisation politique. Le passé peut être un facteur positif ou négatif du développement. Dans certains cas, le passé reste très fécond à l'émergence d'un milieu tandis que dans d'autres, le passé regorge de pesanteurs qui handicapent ou retardent le développement. Considérant le cas de l'Afrique, pour se développer, elle doit reconsidérer avec lucidité, détermination et sans complaisance les causes historiques de son retard. Trois facteurs importants sont à considérer : la colonisation, la mondialisation et l'attitude parfois irresponsable des africains eux-mêmes. L'Afrique est un continent mal parti pour la bataille du développement qui se retrouve aujourd'hui sans réels repères historiques pour son émergence. Les causes historico politiques de son retard peuvent être considérées comme les suivantes :

- la saignée humaine du fait de la traite négrière et de la conquête coloniale ;

- l'éducation « occidentalisée » qui fut en quelque sorte source d'aliénation des forces vives du continent entraînant chez beaucoup le mépris d'eux-mêmes, la démission par rapport à leurs valeurs, leur langue, leur vision du monde, leur mode de production des biens et des services nécessaires pour lutter contre la précarité (les pères de la négritude n'hésitent pas à parler de l'Afrique colonisée comme d'une terre violée, à leurs yeux les Africains sont des gens à qui on a savamment inculqué un complexe d'infériorité qui les paralyse au quotidien et inhibe leur détermination, leur audace, leur vaillance légendaire) ;

- la mise en place de l'économie de traite (qui signifie absence d'industrialisation), la protection artificielle des économies (dans ce qu'on appelle le pacte colonial), l'imposition et la perpétuation d'une monnaie telle que le franc CFA, en dépendance totale vis-à-vis des devises extérieures, occidentales ;

- le découpage artificiel des territoires engendrant de multiformes et perpétuels problèmes de frontières, la constitution des Etats a rarement coïncidé avec la réalité des nations ou des pôles ethniques, linguistiques (ce fait a engendré beaucoup de conflits frontaliers qui ont contribué à retarder le décollage économique en raison de la paix devenant impossible alors qu'elle est nécessaire à toute entreprise de développement d'un pays) ;

- les réseaux de transports orientés vers l'extérieur (tout était conçu pour traiter l'Afrique en pays de production de cultures de rente, ce qui a compromis le perfectionnement des cultures vivrières pourtant si nécessaires à l'autosuffisance alimentaire, composante déterminante du développement) ;

- l'enclavement de la plupart des Etats, et qui en plus de cette situation inconfortable, ont pendant trop longtemps entretenu la confusion des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire : la concentration des pouvoirs entre les mains d'un seul ou entre les mains d'un groupe ethnique, politique, idéologique a été favorisé par les intrigues entre l'ex-colon et les subalternes qu'il a essayé de placer derrière lui, après avoir sonné la fin de la tutelle coloniale. De tels régimes ont sévi un peu partout en Afrique, exerçant une violence arbitraire sur les populations, manifestant un grand mépris des populations que l'ancien maître désignait par le terme « indigènes », et réprimant de manière sanglante toute forme de rebellions.

- L'entretien de la dépendance des pays africains vis-à-vis des puissances coloniales et particulièrement celle des dirigeants africains, condamnés à travailler contre leurs propres populations, pillant les ressources de leur pays pour enrichir les anciennes colonies. En effet, certains des dirigeants africains ont souvent été réduits à n'être que de simples exécutants du pouvoir réel exercé par l'Occident.

Il est des jours où on peut être tenté de croire que le monde développé prend plaisir à entretenir la pauvreté de l'Afrique même si ce monde est aussi celui qui apporte l'aide humanitaire, les projets de coopération, l'aide au développement, etc.. C'est en cela que l'on peut imputer à l'occident ou au système de la mondialisation une certaine responsabilité dans la perpétuation de la pauvreté en Afrique. Les raisons sont nombreuses :

- le débauchage des intellectuels africains, des personnes ressources de grande valeur scientifique qui, après leurs études au Nord, sont subtilement invitées à s'installer dans le confort occidental au lieu de rentrer au pays pour être les locomotives du développement de leur patrie. Il faut le reconnaître aussi, les pouvoirs politiques africains n'ont pas toujours créé les conditions idoines pour éviter l'exode ou la fuite des cerveaux ;

- le choix des industries pharmaceutiques de ne privilégier que les médicaments rentables destinés aux clientèles solvables du Nord, au grand mépris des maladies endémiques qui frappent le Sud, au grand mépris des populations insolvables ;

- les économies africaines déjà fragiles, exposées de plein fouet à la concurrence internationale après « la crise de la dette », l'ouverture des frontières exigée par la banque mondiale et FMI, la concurrence déloyale des importations subventionnées par des pays riches (chacun sait le problème qui oppose les pays riches aux pays du Sud, à propos du coton) ;

- la privatisation, la dérégulation, la libéralisation entraînant la montée des mafias, des trafics illicites de tous genres (déchets toxiques, armes, diamants, drogue, médicaments...) ;

- l'ingérence politique et économique (les renversements des régimes supposés dangereux du simple fait qu'ils refusent d'être dominés et de servir la cause des puissances d'argent) ;

- et l'application des PAS imposés par les institutions de Breton WOOD sans souci aucun des souffrances de la population.

Tous ces faits ont engendré et entretenu l'instabilité socio-économico-politique de l'Afrique. Au lieu d'être un espace de solidarité, notre monde s'est métamorphosé en un espace où règne la loi de la jungle : les plus forts écrasent les plus faibles, les pauvres meurent de faim et de maladies et les plus riches s'épanouissent et épargnent leur argent frauduleusement gagné dans des paradis fiscaux en Occident.

Mais, au-delà de ces preuves de la culpabilité de l'Occident dans nos malheurs, il faut reconnaître que les puissances extérieures ne peuvent agir au détriment de l'Afrique qu'avec la complicité des Africains eux-mêmes.

Loin d'accuser les autres et d'oublier les responsables immédiats du recul et du retard de l'Afrique, le devoir du patriotisme minimal pour notre continent oblige tout africaniste à considérer la part importante de responsabilité des Africains dans l'enlisement du berceau de l'humanité. C'est dans cette optique que l'on peut situer l'oeuvre de Axelle Kabou qui remettait en cause le comportement souvent incohérent des Africains sur les chemins de leur propre développement. C'est aussi cette exigence de revenir à nous-mêmes au lieu d'accuser toujours les autres d'être les responsables de notre malheur, que nous trouvons dans les écrits très critiques sur les démissions africaines de Mouelle Njoh Ebénezer32(*).

L'Afrique coule chaque jour un peu plus en raison de problèmes et de maux internes qu'il faut avoir le courage de dénoncer et de remédier au plus vite. On peut citer entre autres :

- la très grande segmentation et la hiérarchisation africaine engendrant des rapports dominants-dominés ;

- les haines et les antagonismes ethniques, les mépris envers les peuples supposés « inférieurs » (Arabes/Noirs, Bantous/Pygmées, Noirs  « clairs » / Noirs « foncés » ;

- le développement des économies rentières ;

- l'utilisation des entreprises comme des machines à employer ;

- les nationalismes exacerbés et la haine des voisins, fruits de l'échec des intégrations régionales qui se manifestent dans la création de partis politiques à base ethnique ;

- la spéculation foncière entretenue par les élites ;

- la confusion entre l'intérêt public et les intérêts privés qui fait que le chef peut en toute impunité, prendre l'argent et le redistribuer à ses proches (corruption, népotisme, clientélisme) ;

- la négation de l'état de droit ;

- le détournement des aides internationales ;

- l'instrumentalisation des ONG ;

- et le faible investissement dans l'éducation de base et dans la santé primaire33(*).

Tous ces maux sont parmi tant d'autres, ce qui de façon certaine a privé l'Afrique d'un réel décollage à la fois sur le plan économique, social et politique. L'absence de patriotisme chez les Africains a privé l'Afrique d'une culture et d'une mentalité prédisposées au développement. La division, le génocide, la transformation d'une nation entière en poudrière incendiaire telle que l'invention de l'ivoirité en Côte d'Ivoire repoussent de plus en plus loin le rêve de l'Afrique développée et l'enracine dans un prétendu processus de développement portant l'étiquette « continent en voie de développement ». La question est de savoir à quand le décollage réel de l'Afrique pour son développement,  autrement dit, à quand le changement pour un développement du continent africain ? Il importe de réfléchir sur le développement en considérant l'approche socio-anthropologique des sociétés concernées.

I - 1 - 3 L'Approche socio-anthropologique

Le module d'analyse socio-anthropologique des sociétés en développement éclaire un aspect du développement. En effet, pour élucider la problématique du développement, il convient de considérer l'étude empirique multidimensionnelle des groupes sociaux concernés et de leurs interactions, dans une perspective diachronique et combinant l'analyse de leurs pratiques à celles de leurs représentations. Leurs dynamiques de reproduction (transformation sociale), leurs comportements et les significations qu'ils accordent à ces comportements sont à prendre en compte dans un programme de leur développement. Pour amorcer un changement social, l'acteur du développement doit être capable de faire une relecture de ses actes. Et c'est en cela que Edgar Morin propose que notre pensée se donne pour tâche majeure d'investir par les lumières de la raison « l'impensé » qui la commande et la contrôle. Ce qu'il souhaite à l'action de développement, c'est qu'elle ne reste pas prisonnière de la pure et simple logique de l'efficacité, tournant en rond sur elle-même comme dans un cercle vicieux, mais qu'elle se transforme en matière à penser, en source de questionnement perpétuel et réflexif prenant en compte la recherche humaine des valeurs et du sens. Ce qui est en jeu, c'est la réflexivité dont les acteurs du développement doivent être capables pour sortir l'histoire des hommes de l'absurdité ou de la barbarie techno-scientifique. L'interrogation ne doit pas s'éteindre chez les acteurs du développement, elle doit rester vive, critique et éclairer leur marche hésitante sur les routes du progrès.

En somme, la dimension socio-anthropologique, permet à l'acteur du développement d'oeuvrer dans ce cadre en considérant d'une part tout ce qui concerne l'homme dans son environnement social, ses faits, ses représentations, ses manières d'agir et le sens qu'il accorde à sa vision des choses, à sa vision des êtres, du monde et de l'histoire, et d'autre part pour lui-même la capacité de se remettre en question et de se reconsidérer, de relire, de réfléchir son engagement pour le développement. Avant d'évoluer, une analyse de la situation actuelle du développement ou plutôt du sous-développement, s'impose comme nécessaire pour repenser autrement le développement.

I - 1 - 4 Analyse du développement : adultération de son sens

Le développement tel que perçu et vécu dans le contexte africain ne garantit pas des changements durables pouvant favoriser l'émergence du continent. La mentalité selon laquelle le développement s'importe trahit même le sens du concept. On croit que l'exhibition de notre pauvreté méritera une attention et une préoccupation particulières du monde développé qui exportera le développement chez nous. Non ! Soutiendra l'éminent historien burkinabé KI-ZERBO selon qui « On ne développe pas, on se développe ». Le développement a été jusque là compris et continue malheureusement encore aujourd'hui de l'être selon une logique qu'on pourrait appeler « assistancialiste ». Cette logique est dénoncée comme on le sait par Jean-Pierre OLIVIER de SARDAN34(*) comme une entrave majeure au développement de l'Afrique. Chez nous, un autre grand frein au développement se rend visible à travers l'accaparement35(*) voire le détournement des aides à des fins privées, partisanes et égoïstes. Une mentalité s'est développée quasiment à tous les niveaux de la société africaine, selon laquelle « le développement se mange ». Des élites du plus haut niveau de l'Etat jusqu'aux paysans dans la campagne la plus reculée, l'argent du « Blanc » est perçu comme un cadeau voire un gâteau que l'on doit se partager au lieu de le faire fructifier au profit de l'ensemble de la société. Ce système pernicieux est tellement développé que le « per-diem » occupe maintenant une ligne budgétaire dans les projets, et il est devenu une condition sans laquelle le paysan ne prend plus part aux oeuvres de développement de son milieu. Le chef du projet non plus n'exécutera pas le programme s'il n'est pas assuré de se réserver la part du lion. On peut, dans un tel contexte, se poser des questions sur notre conscience de la situation difficile, dramatique, sur notre détermination et volonté de nous en sortir, de consentir quelques sacrifices pour obtenir la fin de la misère dans laquelle nous sommes plongés.

A quand la fin de cette idéologie pernicieuse qui a pris place en Afrique, qui nous installe dans un mépris total de la morale et fait de nous des hommes et des femmes sans honneur et sans dignité ? L'argent est devenu une finalité de notre vie, il s'acquiert par tous les moyens. Une question importante se pose : un plan Marshall peut-il développer l'Afrique ? On peut en douter, car il faut un changement préalable de mentalité qui remet l'argent à sa place de simple moyen pour lequel il faut d'abord un but commun et une certaine dose de moralité pour mettre le bien commun au-dessus de tout. Selon S. Smith, «...Quant au plan Marshall, les principaux bénéficiaires aux sorties de la deuxième guerre mondiale - l'Allemagne et la France - n'ont reçu d'aides qu'à hauteur de 2,5 % de leurs PNB. En revanche, pour 1996, les Etats subsahariens - exceptés le Nigéria et l'Afrique du Sud - ont reçu en moyenne, l'équivalent de 12,3% de leur PIB sous forme d'aides. Ils ne se sont pas développés pour autant. Ce qui n'a d'ailleurs rien d'étonnant : les pays européens se sont relevés après la guerre après la main tendue américaine ; n'ayant jamais atteint un niveau d'organisation social de formation de leur main d'oeuvre et de productivité qui fondent le développement, et qu'aucune forme de crédit ne saurait compenser, les pays africains, eux, tendent la main faute de pouvoir gagner leur vie autrement - et ils le feront tant qu'ils ne seront pas obligés d'améliorer leurs sorts par leurs propres efforts. ... Entre 1990 et 1995, l'aide extérieure à l'Afrique subsaharienne représentait plus de 50% des recettes et même 71% des investissements des gouvernements bénéficiaires »36(*). De tels propos devraient nous faire réfléchir et trouver les moyens de compter sur nos propres forces. L'Afrique ne peut pas compter sur quelqu'un d'autre pour sortir de la précarité et l'historien burkinabé a raison quand il sous-entend que tant que nous dormons sur la natte des autres, nous dormons en fait par terre. L'autonomie est à conquérir dans les meilleurs délais. Il est temps de devenir majeur, de mûrir sur plusieurs plans et d'oser assumer notre destin pour le transformer en situation favorable à nos projets. Pour finir cette réflexion sur le développement, il est utile de faire un bilan avant d'évoluer dans cette étude des concepts.

I - 1 - 5 Bilan

La complexité du développement explique la difficulté de le circonscrire par l'éclairage d'une seule discipline. L'approche interdisciplinaire et pluridisciplinaire se montre pertinente pour comprendre des problématiques telles que celle du développement et de l'éducation. Le développement apparaît comme une réalité relative à l'espace et au temps, aux sociétés et à leur culture. Il ne saurait donc se réduire à ce que l'Occident nous a montré comme modèle de développement car ce type de développement a été source de dégâts sur l'environnement, sur l'homme dans ses relations avec la nature, mais surtout avec les autres hommes avec qui il a des difficultés de co-existence. A quoi sert le développement (de type occidental) s'il détruit la nature et l'humanité des hommes et des femmes ?

Considérant tout ce qui précède, je propose du développement la définition suivante : il s'agit du résultat, réparti dans le temps d'un long processus positif de changement, d'abord humain ensuite culturel, social, économique, politique, environnemental etc. qui s'effectue progressivement par la mise en valeur des ressources locales en l'occurrence l'homme, la nature avec tout son contenu et parfois aussi par l'apport extérieur de ressources (technique, technologique, humaine, culturelle, financière etc.). Loin d'être anthropophage en déstructurant les sociétés occidentales et non occidentales, le développement doit être anthropocentré pour être durable. Mais une telle vision du développement est-elle viable quand tant d'obstacles telle que la mondialisation, se dresse depuis quelques années sur les routes du développement de l'Afrique ?

I - 2 La mondialisation

A cause de ce qu'en disent les médias, j'avais une connaissance vague, brumeuse de ce phénomène qui m'apparaissait en fait comme une nébuleuse sans contour précis. Elle est tantôt adulée par certains qui y voient une opportunité de liberté de circulation des biens et des personnes et tantôt critiquée par d'autres pour qui, la mondialisation serait le produit du développement de l'Occident qui, à cause de sa surproduction, serait en quête de marchés nouveaux pour exporter son trop-plein.

La formation DEDA m'a permis d'y voir un peu plus clair, au-delà des polémiques idéologiques. Non seulement la mondialisation n'est pas un conte, une fable, c'est-à-dire, quelque chose qui n'existerait pas mais dont on ferait croire à l'existence, mais en plus, c'est une réalité qui nous concerne particulièrement en tant que pays pauvres, endettés, pris dans la tourmente d'un monde qui court sans cesse dans l'accumulation du pouvoir et de l'argent, du pouvoir par l'argent. Ce phénomène réel, où se joue l'avenir du monde à travers la lutte des intérêts, selon une nouvelle vision du monde comme un marché sans frontière fait l'affaire des grandes puissances. La mondialisation n'a pas commencé aujourd'hui, mais s'est progressivement installée depuis la deuxième moitié du siècle dernier. En effet, après la Deuxième Guerre Mondiale, le développement des entreprises multinationales a conduit à l'établissement des rapports internationaux basés sur le libre échange donnant naissance à un mouvement dénommé mondialisation, « Mouvement d'internationalisation des économies et des sociétés induit par le développement des échanges dans le monde. On dit aussi « globalisation » (de l'anglais globalization). La mondialisation traduit l'extension géographique des échanges, mais également l'extension du domaine de ces échanges. Elle ne concerne plus seulement les marchandises, mais englobe les capitaux, la main-d'oeuvre, les services, la propriété intellectuelle, les oeuvres d'art. »37(*). Il est utile de compléter la définition de ZYGMUNT BAUMAN pour rendre visibles les nouvelles injustices que la mondialisation porte dans ses flancs : « La signification la plus profonde de l'idée de mondialisation renvoie au caractère indéterminé, anarchique et autonome des affaires mondiales ; à l'absence de centre, de contrôle, de conseil d'administration, de bureau de direction. La mondialisation est l'autre nom du "nouveau désordre mondial"  de JOWITT »38(*). En réalité on assiste à l'émergence d'un nouvel impérialisme de nature économique, accompagné d'idéologie politique universaliste. Tentons d'examiner ce phénomène qui définit le présent de notre monde pour savoir comment, et dans quel sens nous Africains pouvons nous déterminer. Il est utile de mettre en relief ses effets tant positifs que négatifs.

Si la mondialisation est bien intégrée à une économie, elle pourrait aider au développement d'un pays, en lui permettant d'accéder au marché mondial, et d'y trouver des débouchés pour écouler ses produits et améliorer ainsi ses capacités d'agir en faveur de ses populations. Tous les jours, du fait de la mondialisation, l'information circule et touche même le pays le plus petit, le plus isolé. A l'heure des nouvelles technologies de l'information et de la communication, on peut être au courant de tout, tout de suite. Un autre aspect que j'estime positif est la circulation des objets de consommation ; plus besoin d'aller par exemple dans les pays du Nord pour se procurer tel ou tel objet puisque le produit en question est soit fabriqué, dans la dynamique de la délocalisation des entreprises, dans les pays du Sud (même si l'Afrique est une destination moins prisée que l'Asie), soit exporté avec rapidité un peu partout dans le monde à la faveur des moyens ultra rapides de locomotion. En quelques heures, des produits de consommation quittent l'Europe ou l'Amérique pour devenir accessibles aux gens du Sud. On sait que la possibilité pour les gens du Sud de disposer des produits pharmaceutiques fabriqués au Nord (même si les prix restent toujours excessifs par rapport aux moyens des gens) est déterminante pour guérir de certaines maladies. Nul ne peut nier l'intérêt du fait que les produits fabriqués ailleurs viennent jusqu'à nous au lieu que nous soyons obligés de dépenser des fortunes colossales pour aller les chercher au Nord. Mais, en cette matière comme en d'autres, tout n'est pas aussi rose qu'on pourrait le croire. Car la mondialisation comporte aussi des effets pervers, des effets nocifs qui, au lieu de tirer d'affaire les gens du Sud, demeurent des entraves majeures à leur développement.

Par et dans ce mouvement de la mondialisation, beaucoup de valeurs locales sont mises en danger par le rouleau compresseur du marché sans frontière. A regarder de près, on se rend compte que l'Occident essaye d'imposer un "modèle" aux pays en voie de développement, d'universaliser ses valeurs et ainsi de gommer tout ce qui n'est pas de lui ou conforme à ses visées. Les produits de consommation courante des pays riches s'imposent chez les pauvres au détriment de leurs propres habitudes de consommation (en termes vestimentaires, alimentaires, culturels et pharmaceutiques). En outre, on assiste à une uniformisation dangereuse dans le traitement des valeurs et des produits : tout est mis dans un même moule, les spécificités culturelles sont donc banalisées, les différences anéanties ou soumises comme les peuples eux-mêmes qui ont été subordonnés lors de l'entreprise esclavagiste ou coloniale. On peut donc soutenir que la mondialisation sous son mode purement économique représente une nouvelle colonisation des plus pauvres par les plus riches. Une autre logique, purement et simplement mercantile est mise en place et en marche comme un rouleau compresseur qui écrase tout sur son passage au point de compromettre des choses essentielles concernant la vie individuelle mais aussi la vie communautaire : « l'Etat-Nation, est semble-t-il en voie d'érosion, ou peut-être même de dépérissement. Et les forces d'érosion sont des forces transnationales ».39(*) Et c'est cet aspect que précise le Directeur général du Bureau international du Travail (BIT), quand il écrit « qu'il n'y aura pas de mondialisation juste et équitable sans un profond respect de l'identité culturelle de chacun »40(*). En cela, il entrait dans la dynamique de la résistance initiée par la France contre l'hégémonie de la culture américaine dans la mondialisation. Celle-ci apparaît dès lors comme le lieu de l'unilatéralisme américain qui est principalement d'ordre économico-politique. Le respect de l'identité culturelle serait-il, dès lors, un passage obligé de la mondialisation ? Le Secrétaire général de l'OIF (Organisation internationale de la Francophonie), renchérissait en ces termes : «C'est pour moi une évidence, si la mondialisation continue au même rythme, dans dix à quinze ans, la culture restera le dernier bastion qui permettra aux Etats de garder leurs spécificités»41(*). Selon lui, «C'est dans l'intérêt de la communauté internationale d'avoir cette diversité culturelle, car si nous ne parvenons pas à démocratiser la mondialisation, la mondialisation va dénaturer la démocratie, et cette démocratisation passe, entre autres, par la défense et le maintien de cette diversité culturelle. A mes yeux, le plurilinguisme est à la mondialisation ce que le multipartisme est à la démocratie: indispensable»42(*).

Pour le moment, la mondialisation n'a malheureusement pas modifié le déséquilibre mondial entre les pays riches et les pays pauvres, au contraire elle a créé des inégalités qui engendrent encore plus de pauvres ; un fossé de plus en plus grand se creuse chaque jour davantage entre riches et pauvres, entre les pays du Nord et ceux du Sud et en particulier entre l'Occident et l'Afrique. L'importance de ce mouvement comporte des dangers qu'il ne faut pas négliger. Certaines craintes sont légitimes quand elles dénoncent les excès des politiques libérales fondées sur la déréglementation et la privatisation de biens publics naturels ou patrimoniaux. Une étude de la Banque Mondiale sur la pauvreté (2000) montre par exemple que la tendance actuelle de l'économie mondiale va dans le sens d'une augmentation des inégalités entre pays industriels et pays sous-développés43(*). D'autres effets tels que les différentes menaces contre l'emploi, la santé et l'environnement, le développement incontrôlé des OGM sont à prendre au sérieux. A banaliser les problèmes suscités par la mondialisation, on risque de subir un naufrage.

Ce phénomène auquel les pays sont confrontés doit être surveillé et redressé chaque fois que ces manifestations sont de nature à porter atteinte à l'exercice des droits fondamentaux des individus et des peuples. Et je juge pertinente la comparaison suivante : dans le domaine des sports, toute inégalité entre les équipes est proscrite : un senior ne doit pas entrer en compétition avec un junior et sur le ring MIKE TYSON n'entrerait pas en compétition avec un débutant, car alors sa vie serait mise en danger. L'OMC devrait tenir compte de cette règle élémentaire de la compétition entre les grands et les petits, entre les pays riches et les pauvres pour qu'il y ait un minimum de justice dans les relations économiques internationales, à moins qu'il s'agisse d'organiser consciemment, intentionnellement un massacre dont l'Afrique serait la première victime.

La mondialisation traîne avec elle un nouvel impérialisme économique qui est devenu une nouvelle cause très importante dans l'échec des initiatives locales du développement, entraînant ainsi un sous-développement chronique de nos sociétés. Un exemple palpable au Bénin est que toutes les entreprises des oeufs de consommation s'endettent et tombent tout simplement parce que les oeufs importés, de plus gros calibre, se vendent beaucoup moins cher (1100 FCFA avec emballage perdu) que la production béninoise (l700 FCFA livrée sans emballage). La différence entre les deux productions est que les producteurs occidentaux reçoivent de subventions et vendent leur produit en dessous du coût réel et ils ne perdent rien. Ayant pris connaissance de ce fléau économiquement dévastateur, je mobilise tous les acteurs de ce secteur pour aller contre ce désordre mondial de nature impérialiste. Une première délégation est déjà allée rencontrer les ministres de tutelle en juillet 2005 pour attirer leur attention sur ce phénomène et ses impacts négatifs, des actions sont en cours pour inciter le Président de la République à réagir en faveur de l'économie nationale. La logique selon laquelle les libres échanges favorisent tout le monde se révèle illusoire, fausse, tant que les inégalités existent à tous les niveaux, il n'est pas possible d'avoir les mêmes chances de réussir dans la compétition économique actuelle.

Au regard de toutes ces considérations ci-dessus, je comprends encore mieux aujourd'hui l'inutilité de m'inscrire dans une position aveuglement « anti-mondialialiste » et la fécondité de défendre une posture « alter-mondialiste » en ce sens qu'elle propose de réfléchir sur des alternatives possibles pour éviter que notre monde ne sombre sous les coups de la folie marchande du monde. Il s'agit de préserver la possibilité pour les hommes et les sociétés de valoriser leurs différences, leurs originalités, et surtout de rappeler au monde que tout n'est pas marchandise, qu'il y a des valeurs qui ne s'achètent pas. La nécessité de s'organiser pour donner un visage humain à la mondialisation, par la critique et par l'action s'impose. L'Afrique doit entrer dans cette dynamique d'exigence de toujours plus de justice et d'équité dans les rapports entre les peuples du monde. L'humanité ne doit pas s'effondrer sous le coup de catastrophes orchestrées par elle-même.

La formation DEDA n'a pas favorisé que des acquis d'ordre conceptuel, elle a aussi mis l'accent sur des outils, des méthodes de travail sur le terrain qui devraient rendre le développement possible dans un climat d'efficacité et de réflexivité.

II - ACQUIS METHODOLOGIQUES

L'un des moments charnières de la formation DEDA est celui consacré aux ateliers destinés à transmettre des compétences tant méthodologiques qu'organisationnelles : l'analyse sociologique des organisations, le savoir et le savoir-faire en gestion et ingénierie des projets, la communication interculturelle et la communication pour le développement.

La plupart de ces domaines de compétence étaient nouveaux pour moi à l'exception de la capacité de conception, de rédaction, de mise en oeuvre et de gestion d'un projet qui étaient déjà de mes pratiques de directeur d'ONG. Il est vrai, j'avais déjà de la pratique en cette matière, mais par la formation DEDA, ma pratique s'est vue questionnée, mise en doute, et remise en perspective, au regard des nouveaux acquis. En cette matière comme en d'autres, il faut reconnaître que les contextes étant changeants, les manières de voir et de faire les choses aussi doivent évoluer. On a toujours quelque chose à apprendre dans le champ de l'organisation d'une structure, de la gestion des personnes qui y travaillent au quotidien, de la gestion des ressources financières ou matérielles à tel point que l'on pourrait dire que, du fait de la mondialisation, chaque acteur doit accepter de se remettre en cause pour survivre.

II - 1 Analyse sociologique des organisations

Ce module qui est d'un intérêt particulier pour le directeur d'ONG que je suis, a abordé deux perspectives d'analyse avec nous :

- la perspective « contingente » (selon Lawrence et Lorsch, Mintzberg, etc.) qui se veut sensible à la diversité des structures organisationnelles et à la manière dont elles s'ajustent par rapport aux contextes dans lesquels elles se situent,

- la perspective « politique » (selon Crozier, Friedberg, Bourgeois et Nizet) qui est attentive aux acteurs - individuels autant que collectifs - et aux relations de pouvoir qu'ils entretiennent les uns avec les autres.

Il s'agissait dans ce module de deux objectifs majeurs :

- amener les étudiants à comprendre des concepts et théories pertinents pour l'analyse des organisations et institutions ;

- amener les étudiants à analyser, à partir de ces concepts et théories, des situations concrètes auxquelles ils sont confrontés de par leur activité professionnelle.

L'analyse sociologique dans la perspective contingente selon Mintzberg et Nizet nous a instruits des configurations possibles en nombre de cinq que peuvent prendre les organisations. Il s'agit de la configuration entrepreneuriale, de la configuration missionnaire, de la configuration bureaucratique, de la configuration professionnelle et de la configuration adhocratique.

Par exemple une organisation de configuration entrepreneuriale possède les caractéristiques suivantes :

- la division du travail entre les opérateurs est forte sur la dimension verticale et faible sur la dimension horizontale ce qui veut dire qu'au plan vertical, les opérateurs sont des exécutants des travaux conçus à un niveau plus élevé et au plan horizontal, ils exécutent plusieurs tâches à la fois ;

- la coordination du travail entre les opérateurs s'effectue par la supervision directe, ce qui signifie qu'ils exécutent sous l'oeil ou le contrôle permanent d'un responsable ;

- les opérateurs sont donc de faibles qualifications professionnelles ;

- les buts de mission qui correspondent aux préoccupations et valeurs du Directeur prédominent ;

- le degré d'opérationnalité des buts reste faible car il suffit qu'il soit simplement clair aux yeux du Directeur ;

- le système de but est relativement intégré surtout du point de vue du Directeur ;

- le pouvoir se localise au sommet stratégique (le Directeur ou l'entrepreneur contrôle toutes les étapes de décision.

Une entreprise peut évoluer d'une configuration à une autre ou peut être à cheval sur deux types de configuration.

L'analyse sociologique dans la perspective politique met en lumière les relations et l'exercice du pouvoir et les stratégies de pouvoir entre les acteurs d'une organisation. Avant de parler de l'existence de la politique dans les décisions, il faut quatre principales choses : des intérêts divergents, enjeux importants, ressources, dépendance de l'acteur A par rapport à l'acteur B.

Les stratégies d'exercice du pouvoir sont la pression qui s'effectue par l'agitation de menace ou la légitimation (on peut légitimer le contenu de la décision, la procédure et le décideur).

L'analyse contingente et politique d'une organisation met en lumière le fonctionnement réel de cette dernière et permet à ses différents membres de revoir certains aspects pour sa restructuration. Cette analyse est donc à la faveur des organisations, chaque membre est appelé à discerner les motivations réelles de chacun et à agir dans le respect de la vision commune pour un vrai développement. Cette expertise, si elle trouve bon accueil, aura un impact positif sur les institutions et permettra de résoudre beaucoup de problèmes et des conflits qui minent les organisations.

Au regard de ma responsabilité de directeur de l'ONG API-BENIN, ce module de formation était capital et bénéfique à tout point de vue dans la mesure où il m'a proposé des clefs de relecture du monde d'organisation et d'action de mon institution tout en m'indiquant les possibilités de la faire évoluer dans le sens du meilleur. Outillé pour faire l'analyse de toute organisation, j'ai d'abord passé au peigne fin toutes les composantes de mon organisation API-BENIN. Je me suis rendu compte qu'au niveau de la division, de la coordination du travail et de la gestion du pouvoir au sein de notre structure, API-BENIN souffrait des maux suivants : non implication effective du plus grand nombre d'acteurs aux prises de décisions, faible division du travail au niveau horizontal (par exemple un chef de sous-zone joue tellement de rôles que finalement le résultat en devient médiocre). Pour remédier à ces différents maux, des rencontres au plan national ont été tenues pour décentraliser la structure, d'où la création d'un certain nombre de directions : Direction Commerciale (DC), Direction de Production (DP), Direction des Affaires Administrative et Financière (DAAF), Direction des Ressources Humaines (DRH), mise en place d'un Conseil d'Administration, d'un département de la production et d'un département commercial. Cette décentralisation de l'organisation ou déconcentration du pouvoir m'a libéré de la lourde charge de jouer tous les rôles tout seul et en même temps, en m'évitant aussi de faire preuve finalement d'incompétence à force de vouloir être au four et au moulin en même temps, à force de vouloir faire le travail des autres. La formation DEDA en cette matière aura été plus qu'une libération pour moi ; le bénéfice premier est que cette formation qui m'a ouvert les yeux sur des types d'organisation plus ou moins rationnels, est devenu un puissant facteur de changement positif pour API-BENIN. De la configuration entrepreneuriale d'alors, l'organisation se trouve actuellement beaucoup plus dans une configuration professionnelle, même s'il subsiste encore des aspects relevant de la configuration entrepreneuriale et missionnaire.

II - 2 - Gestion et ingénierie des projets

L'objectif de l'atelier est de nous rendre capable de concevoir, de rédiger, d'exécuter et d'évaluer un projet de développement. La signification même du mot projet a fait l'objet d'une attention particulière. Un projet de développement peut être considéré comme :

- un ensemble d'actions et d'interventions, comprenant généralement des infrastructures physiques, des moyens matériels et des services, par lequel une organisation humaine produit économiquement de l'utilité collective, dite "non-marchande" et de l'utilité d'échange dite "marchande" ;

- délimité dans le temps et dans l'espace ;

- faisant intervenir dans la plupart des cas, des opérateurs multiples, dans une certaine mesure autonome les uns des autres, ayant leurs propres motivations, libres d'adhérer à l'organisation, et liés au projet non pas par les relations d'autorité ou d'obligation mais par leurs intérêts compris et assumés ;

- qui vise à atteindre un objectif ou un ensemble d'objectifs d'amélioration des conditions de vie, collectifs et individuels, explicitement définis, et voulus par les bénéficiaires participants ;

- dans le cadre d'une organisation de projet chargée de coordonner l'ensemble des actions et des interventions ;

- suivant un calendrier et un programme établis d'avance ;

- et suivant un plan de financement explicitant les apports de tous les opérateurs, que ceux-ci soient définis en espèces monétaires ou en nature ;

- dont les avantages, qu'ils soient monétaires ou non, sont jugés supérieurs aux coûts consentis par l'ensemble de ceux et celles qui contribuent à ces coûts, que ce soit les bénéficiaires eux-mêmes, les apporteurs de bien financiers ou les apporteurs de biens et services.

Ces différents points soulignés ont montré la complexité des projets, de leur conception, de leur mise en oeuvre et de leur évaluation. Rien ne doit se faire au hasard, sur le mode de l'improvisation. Bien au contraire, il s'agit de veiller à ce que tous les paramètres soient pris en compte en synergie avec les buts poursuivis. Un travail ardu et technique pour un véritable transfert de compétences a permis d'appréhender les cinq étapes majeures du cycle du projet. En effet, tout projet démarre par une étape d'identification qui permet de préciser suffisamment l'idée du projet pour qu'on puisse augurer de sa rentabilité et de sa faisabilité et ensuite pour définir les conditions, les moyens, les coûts et les termes de référence de l'étude qui doivent permettre de formuler le projet. L'utilisation de la technique de l'arbre à problème (les racines correspondant aux causes avec la racine principale la cause profonde, le tronc le problème, les branches avec les feuilles les conséquences) permet de faire un diagnostic rapide et efficace pour définir le type de solution à mettre en oeuvre pour une action efficace sur la cause profonde. On arrive après à l'étape de la préparation qui est la phase d'instruction du projet. Vient ensuite la phase du financement qui comprend l'appréciation du projet par le bailleur, la négociation avec lui et son accord. Et on passe à l'exécution du projet qui est la phase pratique et éprouvante pour tous les acteurs intervenants : c'est la gestion et la mise en oeuvre du projet nécessitant la conjugaison des compétences de tous les acteurs dans une exigence de synergie. Enfin l'évaluation du projet permet de mettre en relief les