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L'Homme Démocratique


par François Palacio
Université Montpellier III - Master I Philosophie
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

L'Homme Démocratique

François Palacio. 2003

Homo Democraticus

- PHENOMENOLOGIE DU FAIT DEMOCRATIQUE -

2

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION.........................................................................................p. 6

CHAPITRE I- LA NATURE DU POUVOIR........................................................p. 9

I- LA LIBERTE POLITIQUE CHEZ LES ANCIENS................................p. 12

1- Structure du politique en Grèce ancienne.........................................p. 12

2- La fin de la cité........................................................................p. 14

II- L'UNIVERSALISME CHRETIEN ET LA DIRECTION DES AMES...........p. 17

1- St Augustin et la nature humaine...................................................p. 17

2- Reginem et regnum: la conception ministérielle du pouvoir...................p. 18

III- ESPACE ET TEMPS DU GOUVERNEMENT DES HOMMES: LE MOMENT MACHIAVELIEN........................................................................p. 22

IV- CONFIGURATION EPISTEMOLOGIQUE DU POUVOIR MODERNE.......p. 25

1- St Thomas et la transcendance du premier principe............................p. 25

2- Spinoza et l'ontologie de l'immanence.............................................p. 26

3- Hobbes et le mécanisme.............................................................p. 28

CHAPITRE II- GENESE ET STRUCTURE DE LA DEMOCRATIE LIBERALE......

...................................................................................................................p. 29

I- SOUVERAINETE ET DROITS......................................................p. 32

1- Hobbes: puissance et souveraineté.................................................p. 32

Physique des atomes sociaux................................................................................p. 32

Droit de nature et loi naturelle...............................................................................p. 35

Volonté intérieure et puissance extérieure.................................................................p. 36

De la multitude au peuple....................................................................................p. 38

2- Locke: sociabilité naturelle, société politique et gouvernement................p. 41

L'état de nature lockien.......................................................................................p. 41

Société politique et gouvernement..........................................................................p. 42

3- Tolérance et droit de conscience...................................................p. 45

?Hobbes et la question du for intérieur......................................................................p. 45

Les droits de la conscience religieuse: Bayle, Spinoza, Locke..........................................p. 47

Conséquences: l'émergence de l'individu et le problème du lien social...............................p. 49

II- TOPIQUE DU POUVOIR SOCIAL: LA LIBERTE DES MODERNES........p. 52

3

1- De la souveraineté à la gouvernementalité.........................................p. 52

Montesquieu et l'Esprit général de la nation..............................................................p. 52

La gouvernementalité.........................................................................................p. 54

La gouvernance libérale.....................................................................................p. 56

2- La représentation démocratique...................................................p. 58

Forme de gouvernement et forme de souveraineté.......................................................p. 58

Le dispositif institutionnelle de la démocratie libérale: représentation, élection et consentement.....................................................................................................p. 60

3- L'espace public comme médiation à soi de la société...........................p. 63

La liberté de l'écrit............................................................................................p. 64

La genèse structurelle de l'espace public..................................................................p. 65

CHAPITRE III- PHENOMENOLOGIE DU POUVOIR SOCIAL..........................p. 70

I- EMANCIPATION.......................................................................p. 72

1- La société contre l'Etat..............................................................p. 74

2- La nature et l'histoire............................................................... .p. 74

Fichte et la révolution.........................................................................................p.76

Kant et le dessein de la nature................................................................................p.79

3- Le pouvoir comme lieu vide........................................................p. 79

Rousseau et la fondation immanente du corps social....................................................p. 79

Le système totalitaire.........................................................................................p. 82

Le lieu vide du pouvoir.......................................................................................p. 85

II- IMMANENCE............................................................................p. 87

1- Tocqueville et le pouvoir social.....................................................p. 88

L'égalité des conditions et la souveraineté du peuple.....................................................p. 88

Le pouvoir social...............................................................................................p. 90

2- Hannah Arendt et la victoire de l'animal laborans...............................p. 93

La vita activa et la distinction privé/public.................................................................p. 93

La victoire de l'animal laborans.............................................................................p. 95

3- Foucault et le bio-pouvoir...........................................................p. 97

Les rapports du pouvoir/savoir..............................................................................p. 98

La société disciplinaire.......................................................................................p.100

Bio-politique et bio-pouvoir................................................................................p. 104

L'Etat et l'Empire.............................................................................................p. 106

CONCLUSION....................................................................p. 110

BIBLIOGRAPHIE................................................................p. 114

4

Tout ce qui a quelque valeur dans le monde

actuel, ne l'a pas en soi, ne l'a pas de sa nature - la nature est toujours sans valeur - mais a reçu un jour de la valeur, tel un don, et nous autres nous en étions les donateurs.

F. Nietzsche, Le gai savoir, §301.

Si le pouvoir n'a plus de mystère pour la société, c'est que la société n'en a plus pour le pouvoir.

politique.

F. Guizot, De la peine de mort en matière

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Au lendemain de la chute du mur de Berlin, qui met fin à presque cinquante années de

lutte idéologique entre les deux blocs communiste et libéral, Francis Fukuyama publie un article qui va déchaîner les passions par sa thèse principale : l'effondrement du bloc soviétique correspond à la fin de l'histoire en tant que telle, " le point final de l'évolution idéologique de l'humanité et l'universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale de gouvernement humain "1. Cette idée se fonde en dernier ressort sur le constat que " L'Etat qui émerge à la fin de l'histoire est libéral dans la mesure où il reconnaît et protège par un système de lois le droit universel de l'homme à la liberté, et qu'il est démocratique dans la mesure où il n'existe qu'avec le consentement des gouvernés "2. Ainsi

en tant qu'elle est seule à qualifier de manière légitime l'existence collective de l'Homme, la démocratie libérale triomphe nécessairement face aux autres modalités de gouvernement, au terme d'une dialectique historique où nécessairement le plus juste l'emporte3.

Mais quel est l'étalon qui permet de juger de ce degré d'évolution? Ne pouvant faire intervenir de critères historiques, eux-mêmes relatifs, dans l'évaluation de ce processus, notre jugement doit prendre la nature humaine immuable comme aune de référence4. En tant que la démocratie libérale est seule à garantir les droits de l'homme fondamentaux qui sont l'expression de cette nature, sa réussite doit donc clore l'histoire en réalisant l'essence de l'Homme. Elle constitue en ce sens une modalité naturelle de gouvernement, car en adéquation avec la quiddité de l'Homme ; modalité unique et universelle, processus abouti de

la libération de l'Homme à travers l'histoire.

Il est inutile de revenir sur les critiques qu'a pu entraîner cette conception d'une fin de l'histoire, d'autant que les faits, en ce début de XXIe siècle, se sont chargés de montrer l'inanité d'un tel modèle herméneutique. Nous ne cherchons donc pas à savoir, par le relevé d'indices empiriques qui nous permettrait de la retenir ou de la disqualifier, en quelle mesure cette conception se révèle juste ou erronée. Mais cette thèse, selon laquelle la démocratie libérale serait la seule à même d'incarner l'essence de la nature humaine, doit nous retenir en tant que signe, signe d'une évidence du fait démocratique. Notre interrogation n'est dès lors

1 F. Fukuyama, article " La fin de l'histoire ", Commentaire n°47, p. 457

2 Ibid., p. 459.

3 F. Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme, p. 163 : " Si l'homme est fondamentalement un animal économique gouverné par son désir et sa raison, le processus dialectique de l'évolution historique devrait être passablement similaire pour des sociétés et des cultures humaines différentes. (...) Même s'il existe une grande variété de parcours que les pays peuvent emprunter pour atteindre la fin de l'Histoire, il n'y a que peu de versions de la modernité en dehors de la version démocrate libérale du capitalisme qui ait les apparences de la réussite possible ".

4 Ibid., p. 168 : " Une approche alternative pour déterminer ce point de la fin de l'Histoire pourrait être appelée transhistorique, ou approche fondée sur un concept de nature. C'est-à-dire que nous pourrions apprécier la

validité des démocraties libérales existantes du point de vue d'un concept transhistorique de l'homme. Nous

pourrions ne pas considérer simplement le témoignage empirique du mécontentement populaire dans les sociétés réelles d'Angleterre ou d'Amérique, par exemple. Nous ferions plutôt appel à une compréhension de la nature humaine, ces attributs permanents mais non constamment visibles de l'homme en tant qu'Homme, et mesurer la validité des démocraties contemporaines à l'aide de ce critère. Cette approche nous libérerait de la tyrannie du présent, c'est-à-dire des critères et des attentes imposées par la société même que nous essayons d'apprécier ".

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pas tant : la démocratie libérale est-elle réellement un mode universel de gouvernement humain ?, que celle-ci : pourquoi et comment la démocratie libérale se donne-t-elle pour tel ? Nous ne visons pas à la réfutation d'une opinion sur la nature humaine, mais nous nous demandons quelles sont les conditions de possibilité d'une telle opinion. Pourquoi et comment la démocratie libérale en est-elle venue à qualifier l'existence générique de l'homme

en tant qu'Homme ?

Lorsque nous parlons de démocratie libérale, nous évoquons un mode de gouvernement fondé sur l'articulation d'une sphère civile, non politique, d'échanges sociaux,

où l'Homme trouve à réaliser les droits fondamentaux dont il jouit naturellement, et une sphère politique, garante de ces droits, qui, basée sur le principe de représentation, oblige les gouvernants à gouverner avec le consentement des électeurs. Grâce à ce dispositif, la sphère sociale, lieu véritable des échanges naturels et humains, acquiert une autonomie suffisante à

lui assurer sa propre maîtrise. Aucun pouvoir supérieur à celui de la société ne doit limiter sa puissance et sa productivité. Le pouvoir de l'Etat lui-même, de sphère transcendante et hétéronome qu'il était, devient un instrument au service de la régulation du corps social.

Poser la question de l'universalité du modèle libéral, c'est finalement interroger la constitution de ce dispositif en tant qu'il a pour fin le pouvoir de l'Homme. Ce que l'Homme peut, ce n'est pas le pouvoir politique qui peut le définir a priori, c'est l'Homme lui-même,

tel qu'il se découvre dans les rapports naturels au sein de la société civile, qui le détermine.

La société est par principe antérieure à l'Etat. C'est sur ce principe que se fonde l'idée libérale selon laquelle on gouverne toujours trop, et que laisser faire les hommes, c'est assurer une régulation naturelle au sein de la société. De là l'opinion que la démocratie libérale, en tant qu'elle assure l'autonomie de la sphère sociale et civile, est un gouvernement directement en adéquation avec la nature humaine et seul à même de révéler l'Homme à lui-même.

Notre propos consiste en une analyse de la structure de la démocratie libérale visant à revenir sur le mécanisme d'apparition de cette sphère sociale. Nous demanderons dès lors comment l'on peut qualifier, à partir d'elle, l'existence générique de l'Homme. Or en tant que cette analyse est tributaire d'une réflexion sur l'histoire des idées politiques, la conception universaliste nous apparaît avant tout comme historiquement déterminée. Ainsi à notre question pourquoi la démocratie libérale est-elle un mode de gouvernement universel et naturel du genre humain ?, l'enquête historique devrait nous permettre de poser la question sur un mode négatif : pourquoi la démocratie libérale n'est pas un mode de gouvernement universel et naturel du genre humain? La réponse à cette question n'est pas tributaire d'une enquête empirique. Comme nous l'avons dit, nous ne visons pas à réfuter une opinion en tant que telle. Néanmoins, c'est sur le terrain de l'histoire des idées que l'opinion qui fait de la démocratie libérale un mode universel de gouvernement trouve ses limites. Car, en nous portant à l'étude de l'élaboration des significations politiques à l'oeuvre dans la genèse du discours libéral, nous nous apercevons que ces significations sont apparues dans le contexte très particulier d'une discussion autour de l'administration des âmes par le pouvoir spirituel. C'est en effet, au XVIIe siècle, au moment des guerres de religion, que s'élabore l'Etat-nation

en réponse aux velléités de l'Eglise. Ce sont les structures propres à ce dispositif politique nouveau qui permettront l'avènement du discours libéral sur la primauté de la liberté privée.

La genèse historique ainsi retracée devrait donc nous permettre de répondre à cette interrogation négative. Quant à la première question, nous verrons que l'idée d'un Etat universel et homogène naît structurellement de l'agencement interne de la démocratie libérale. Nous suivrons par conséquent deux argumentations parallèles. D'une part, l'exposé

historique montrera, sur le plan de l'histoire des idées, les limites de l'opinion universaliste en faisant appel au relativisme historique. D'autre part, l'étude des structures mises en place par

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la démocratie libérale au sein et en rapport avec cette histoire nous conduira à l'élucidation des conditions de possibilité d'une telle opinion.

Nous nous porterons donc à l'étude du fait démocratique en commençant par retracer

le déplacement opéré dans la notion de pouvoir au cours de l'histoire européenne. Nous verrons que ce déplacement quant au sens de l'existence politique est chaque fois tributaire d'une organisation épistémique particulière. C'est dans son rapport avec le sens général de l'inscription humaine que la liberté se découvre un statut particulier. Nous pourrons ainsi nous intéresser à la signification nouvelle que l'homme retient de sa liberté à l'aube de la modernité, signification répondant à un déplacement dans l'idée que l'homme se fait de son rapport à la nature.

Nous serons alors en mesure de nous porter à l'étude proprement politique de la genèse et de la structure de la démocratie libérale, en n'oubliant pas que cette genèse est fortement liée au renouvellement de la méthode scientifique au XVIIe siècle. Ainsi nous sera-

t-il possible de saisir la requalification de la liberté humaine qui s'ensuit et qui permet, dans le cadre de l'Etat-nation en train d'émerger, l'autonomisation progressive de la société civile. Nous serons ainsi à même de saisir les effets de cette autonomisation quant aux fins du pouvoir.

Enfin, après avoir mis au jour la nature du pouvoir à l'oeuvre au sein de la société civile, nous tenterons d'élucider les modalités d'exercice de ce pouvoir social d'un point de vue phénoménologique. A partir de l'étude de ce pouvoir immanent à la sphère sociale, lieu naturel de reproduction des moyens d'existence, nous serons alors en mesure de mieux comprendre comment la démocratie libérale peut se donner comme gouvernement naturel du genre humain.

Notre thèse consiste finalement à montrer que l'idée de l'Homme n'a pu se faire jour qu'au sein d'un aménagement particulier du pouvoir dans les sociétés occidentales modernes.

Ce n'est pas que l'Homme en tant que tel ait toujours existé, réprimé par un pouvoir despotique dont la démocratie libérale l'aurait délivré. C'est que la démocratie libérale, en tant que mode politique de l'existence collective, a inventé un sujet de pouvoir nommé l'Homme. Mais en tant qu'elle se comprend à partir des structures de pouvoir déjà constituées, elle ne peut faire retour sur les conditions de possibilité de son propre discours. D'autre part, en tant qu'elle spécifie un objet de pouvoir très particulier, la nature humaine, elle se donne un statut d'évidence qui redouble l'intelligibilité circulaire dans laquelle elle se meut.

Il nous faudra finalement interroger le statut de ce cercle herméneutique pour rechercher s'il s'agit d'une illusion masquant une émancipation possible de l'Homme, ou bien s'il y va d'une nécessité structurelle, inhérente à l'institution de chaque société.

Notre méthode peut donc se définir comme une réflexion sur la genèse des significations politiques mises en jeu par la structure libérale. Cette enquête généalogique se double d'une phénoménologie en tant que la mise en lumière de ces significations doit partir d'une épochè sur le sens des structures instituées. Il nous sera dès lors possible de montrer comment l'histoire occidentale a vu se dégager un monde de significations politiques à partir duquel se constitue le discours libéral, sans que celui-ci soit à même de faire retour sur les conditions qui le fondent.

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Chapitre I

La nature du pouvoir

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Notre hypothèse de départ consiste à insister sur la manière dont chaque époque met

en place les structures signifiantes à partir desquelles elle se comprend. Dans ce cadre, l'organisation du fait collectif est tributaire d'un compréhension générale de l'inscription humaine qui se constitue non directement sur le terrain politique mais correspond à une configuration épistémologique particulière.

L'on peut, en effet, concevoir l'expérience du politique comme imbriquée dans un réseau de sens qui circonscrit et rend possible le rapport à soi de chaque société. Cette configuration générale renvoie à un champ d'énoncés possibles et à une structuration du visible qui détermine la réalité à laquelle les hommes auront à faire1. Ainsi peut on parler d'un

a priori historique qui structure l'expérience que chaque société fait d'elle-même dans le rapport au monde de signification ainsi élaboré2.

Certains auteurs ont vu dans le rapport à l'expérience religieuse et au statut invisible

de la divinité l'expression de ce champ constitué. En effet, c'est à partir du rapport à l'invisible que le champ de l'expérience visible se voit structuré en un réseau serré de sens en lequel les phénomènes trouvent une place et acquièrent une figure. De cette manière, chaque société instaure par rapport à son fondement une distance nécessaire à la pérennisation du sens général ainsi institué. La configuration particulière du lien social qui se trouve déterminé

en rapport à ce fondement invisible offre à ce lien le statut d'une évidence inattaquable3.

Il nous semble néanmoins que ce n'est qu'indirectement que la divinité invisible détermine la compréhension que chaque société a de la réalité. En effet, c'est surtout par la médiation de l'idée de Nature, que met en jeu la religion, qu'un champ d'initiative est laissé possible aux hommes qui agissent au sein de leur monde. En tant qu'elle est le lieu de la nécessité, entendu au sens d'une législation infrangible, la Nature, constituée en une configuration particulière, offre un espace où la liberté humaine peut jouer. C'est donc de l'expérience que les hommes font de leur liberté dans leur rapport à la Nature que peut émerger une définition du pouvoir propre à chaque époque. Cette définition est dès lors tributaire de l'ordonnancement d'un cosmos singulier, lieu d'inscription de l'action humaine, qui délimite et rend possible cette action. Ainsi l'expérience que chaque époque fait du

1 M. Foucault, Les mots et les choses, p. 11 : " Les codes fondamentaux d'une culture -ceux qui régissent son langage, ses schémas perceptifs, ses échanges, ses techniques, ses valeurs, la hiérarchie de ses pratiques - fixent d'entrée de jeu pour chaque homme les ordres empiriques auxquels il aura affaire et dans lesquels il se retrouvera " ; Deleuze, Foucault, p. 66-67: " Chaque formation historique voit et fait voir tout ce qu'elle peut,

en fonction de ses conditions de visibilité, comme elle dit tout ce qu'elle peut, en fonction de ses conditions d'énoncé. (...) Parler ou voir, ou plutôt les énoncés et les visibilités sont des Eléments purs, des conditions a

priori sous lesquelles toutes les idées se formulent à un moment, et les comportements se manifestent ".

2 M. Gauchet, Le désenchantement du monde, XIV : " Il y a du transcendantal dans l'histoire, et il est de la nature de ce transcendantal de ménager la latitude d'un rapport réfléchi au travers duquel l'espèce humaine choisit de fait entre un certain nombre de manières possibles d'être ce qu'elle est ."

3 Ibid., p. 18 : " S'il est acquis que les modalités coutumières de la co-existence humaine sont entièrement prédéfinis, il est du même coup exclu que puisse se faire jour une opposition entre acteurs sociaux engageant la

teneur et les formes du rapport collectif. Par avance, donc, tout conflit éventuel entre individus et groupes se voit

assigner des limites précises quant à ses perspectives et ses enjeux ".

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pouvoir politique doit être ressaisi dans le cadre général de l'organisation épistémique qui donne sens à ce pouvoir.

L'on ne peut, par conséquent, espérer retracer la genèse du pouvoir en jeu dans la démocratie libérale à partir d'une évolution qui partirait de l'expérience grecque de la démocratie et qui aboutirait, après le dévoiement chrétien de ce pouvoir, au renouvellement d'une compréhension originelle de la liberté humaine. Mais il ne faut pas néanmoins conclure

de cette nécessaire clôture du sens dont chaque époque fait l'expérience à une incommunicabilité totale entre les organisations de sens ainsi définies. Ni historicisme, ni abîme infranchissable, le passage historique d'une forme particulière à une autre, doit être saisi en termes de déplacement et de réaménagement des structures de sens par lesquelles les hommes font l'expérience de la réalité qui se donne à voir. C'est de ces déplacements opérés

au cours de l'histoire du pouvoir en Occident qu'il nous faut partir pour tenter de circonscrire

la singulière configuration du monde démocratique.

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La liberté politique chez les Anciens

C'est un lieu commun de reconnaître dans la démocratie grecque la mise au jour d'un pouvoir humain fondé en l'expérience d'un monde que la raison aurait délivré des scories de

la pensée mythique et prélogique. En ce sens, une étrange familiarité pousse à voir dans le modèle de la cité athénienne classique une amorce de notre propre compréhension des phénomènes naturels et humains, compréhension vierge de toute référence dogmatique à un pouvoir supra-humain censé orienter la finalité des actions humaines. L'on en arrive ainsi souvent à faire du gouvernement médiéval un accident dans l'histoire de l'émancipation humaine.

Cette conception schématique ne peut bien entendue se soutenir sur le plan de l'histoire des idées. Mais elle constitue néanmoins une opinion suffisamment tenace1 pour que nous insistions sur la nécessaire singularité des significations mises en jeu dans l'expérience grecque du politique. Ainsi devons-nous nous porter à l'étude de la structure du politique en Grèce ancienne, structure qui renvoie elle-même à la relation particulière que les Grecs instaurèrent avec la Nature. Nous le verrons, ce rapport spécifique à la sphère naturelle nous interdit de considérer la liberté politique tels que l'assume le citoyen athénien du Ve siècle dans le cadre de nos propres catégories, catégories que la conception chrétienne du pouvoir a fortement concouru à élaborer.

Nous distinguerons deux niveaux d'analyses quant au problème politique en Grèce ancienne : d'une part, la structure du politique dont les catégories ont servi et servent encore à la compréhension conceptuelle des rapports du politique aux autres manifestations de

la vie en commun et, d'autre part, la fin de la Cité et le statut du droit naturel dans le discours d'Aristote.

Structure du politique en Grèce Ancienne

Dans son discours célèbre Sur la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, Benjamin Constant distingue deux formes de libertés : la liberté comme participation au pouvoir politique et la liberté comme indépendance privée.

Ainsi définit-il la première, celle qui nous intéresse ici : " La liberté des Anciens consistait

à exercer collectivement, mais directement, plusieurs parties de la souveraineté tout entière, à délibérer, sur la place publique, de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers des traités d'alliance, à voter les lois, à prononcer les jugements, à examiner les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les faire comparaître devant tout un peuple, à les mettre en

1 Oriana Fallaci, journaliste italienne mondialement reconnue pour ses reportages sur la guerre au Vietnam et les crises au Moyen-Orient, écrit ainsi dans le quotidien milanais Corrierre della sera (extraits in Courrier International, n° 575, 8-14 novembre 2001), à propos de la culture islamique : " Pourquoi a-t-on besoin de parler d'un conflit entre deux cultures? Parler de deux cultures me gêne un peu : cela revient à les mettre sur le même plan comme s'il s'agissait de deux réalités parallèles, de même poids et de même taille. Notre civilisation est le berceau (...) de la Grèce antique qui nous a légué sa découverte de la démocratie... " (nous soulignons). L'on remarque comment la filiation établie avec l'héritage politique grec permet à la journaliste de mettre en place, par l'appel à un héritage directement assumé comme le nôtre, une opposition entre ce qu'elle conçoit comme deux blocs civilisationnels aux racines millénaires et finalement hétérogènes.

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accusation, à les condamner ou à les absoudre ; mais en même temps que c'était là ce que les anciens nommaient liberté, ils admettaient comme compatible avec cette liberté collective, l'assujettissement complet de l'individu à l'autorité de l'ensemble (...). Les lois règlent les moeurs, et comme les moeurs tiennent à tout, il n'y a rien que les lois ne règlent. Ainsi chez les anciens, l'individu, souverain presque habituellement dans les affaires publiques, est esclave dans tous ses rapports privés "1.??

La différence majeure que retient Constant dans la définition de la liberté des anciens

et des modernes consiste en ceci que les premiers ne connaissent finalement de liberté qu'assemblés collectivement, sur la place publique, loin du silence de la vie familiale. Relevons comme indice le jugement négatif que porte Constant sur l'absence d'une liberté privée à Athènes puisque, nous le verrons, un tel jugement n'est possible qu'à partir du moment où la structure du pouvoir permet l'affirmation d'une sphère privée, problème qui ne

se pose pas à la conscience d'un Grec.

En fait, ce n'est pas qu'une telle sphère n'existe pas au sein de la Cité, mais elle ne reçoit pas de signification positive de la part du politique. Le foyer, l'oikos, est le lieu de la reproduction biologique de l'existence et de la satisfaction des besoins. C'est le simple règne

de la nécessité2. Cependant, la participation à la vie publique de la Cité implique l'indépendance quant à cette reproduction. Le citoyen doit pouvoir quitter la nuit du foyer pour entrer dans la lumière de l'agora, là où les hommes sont libres et égaux3 et pour cela il doit ne plus être astreint aux nécessités du labeur. Il doit être oïkodespotès, maître de la maison, régnant sur sa famille comme le roi dans une monarchie. L'autonomie par rapport au domaine privé est donc une caractéristique essentielle de la participation à la vie publique. Là s'affirme réellement le principe de la liberté, conçue comme discussion en commun des affaires de la Cité.

Il est dès lors, en un sens, possible d'affirmer avec Constant que la liberté privée est écrasée par la dimension publique du pouvoir. Mais gardons-nous d'émettre un jugement rétrospectif sur l'organisation de la Cité grecque et de juger celle-ci à partir de notre propre expérience du droit. Si l'individu n'existe qu'en corps, c'est tout simplement que l'individu n'existe pas. L'individu en tant que sujet premier du droit est pur non-sens pour un Grec.

Mais comment comprendre une telle séparation entre d'une part le domaine de la sphère naturelle et familiale, essentiel à l'autonomie du citoyen, et d'autre part l'affirmation

de cette autonomie sur la place publique. Cette volonté de démarquer deux domaines à ce point hétérogènes impliquerait-elle une césure entre liberté et nature, telle qu'aucune continuité ne puisse être établie entre le domaine public et le domaine privé ? Celui qui est

1 Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, 1819, in Pierre Manent, Les libéraux, p. 440-441.

2 Dans son écrit sur Le droit naturel (1803) Hegel écrit à propos de la sphère domestique en Grèce

Ancienne : " Comme ce système de la réalité est tout entier dans la négativité et dans l'infinité, il s'ensuit que, dans son rapport à la totalité positive, il doit être traité par elle de façon tout à fait négative et rester sous sa domination : ce qui est négatif par nature doit demeurer négatif et ne peut devenir quelque chose de ferme ". L'universalité de la Cité éthique demeure donc une totalité abstraite en ce sens qu'elle ne parvient pas à réintégrer le moment proprement négatif de la reproduction naturelle. G. Lebrun commente ainsi ce passage dans

La patience du Concept, p. 27 : " La Cité éthique de modèle grec est universelle en ce qu'elle réintègre les contenus que la Réflexion donne pour séparés et opposés. Mais l'universalité éthique rencontre, en dehors d'elle,

un contenu qu'elle ne parvient jamais à supprimer comme tel. Ce noyau de réalité, c'est le système des besoins

physiques ainsi que du travail et de l'accumulation que ces besoins réclament... le système de ce que l'on appelle l'économie politique ". Sur l'opposition de ces deux domaines, Cf. Principes de la philosophie du droit,

§166, p. 235.

3 Aristote, Les Politiques, p. 108: " Ce n'est pas la même chose que le pouvoir du maître et le pouvoir politique,

et tous les autres pouvoirs ne sont pas identiques entre eux comme le prétendent certains. Car l'un s'exerce sur des hommes libres par nature, l'autre sur des esclaves, et le pouvoir du chef de famille est une monarchie, alors que le pouvoir politique s'applique à des hommes libres et égaux ".

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soumis aux contraintes de la nature ne pourrait dès lors pas se voir ouvrir l'accès à la liberté des hommes. L'inégalité dans la nature engendrerait l'inégalité quant au politique.

Nous savons bien qu'historiquement cette inégalité politique en Grèce ancienne est un fait, mais la question que nous voudrions poser est celle-ci : un tel questionnement sur le rapport de la sphère privée et de la sphère publique quant à la liberté de l'individu a-t-il un sens dans le cadre conceptuel de la polis antique ?

Notre hypothèse sera finalement qu'il existe une étroite corrélation entre la manière dont un Grec juge du sens de la liberté politique et les structures mêmes de la réalité politique

de la Cité. On comprend dès lors que le rapport établi dans les Etats constitutionnels modernes entre démocratie et humanité ne pouvait naître en Grèce, ce qui pourrait expliquer que la démocratie n'est, chez les Anciens, qu'un mode particulier de la politeia et non pas une définition même de l'homme.

La fin de la Cité

On sait que, très tôt, les Grecs ont distingué ce qui est de l'ordre de la nature (phusis)

et ce qui est de l'ordre de la convention (nomos). Par exemple, dans le texte célèbre du Gorgias, Calliclès oppose " l'ordre de la loi " et ce que " la nature elle-même proclame "1. Ainsi la Cité est-elle de l'ordre de la convention et le juste une différence d'appréciation d'une société à l'autre.

Or contre ces dérives sophistiques et sceptiques, la philosophie tente d'établir un lien entre nature et loi : " la distinction entre nature et convention implique que la nature est essentiellement cachée par des décisions souveraines "2. Aussi le rôle du philosophe est-il de discerner l'exacte rapport de convenance entre la loi de la Cité et l'harmonie naturelle. Ainsi Platon, dans la République, à partir de l'ordre (cosmos) qui règle à la fois les corps célestes,

les trois parties de l'âme et les fonctions dans la Cité peut définir la justice comme ce qui consiste à faire bien son oeuvre. L'homme juste est l'homme dans lequel chaque partie de l'âme accomplit sa tâche; de même, dans la Cité, chacun doit tenir son lieu propre, non en vue

de son propre avantage mais en vue du bien commun3. Dès lors la fin de la législation est la vertu4.

L'on pourrait reprocher néanmoins à Platon de n'avoir en vue que la Cité parfaite, la calliopolis, et par conséquent, de ne pas prendre en compte la nécessaire contingence des affaires humaines, contingence avec laquelle la loi doit compter. Or Aristote, sur cette voie, nous semble un guide plus sûr, en tant qu'il distingue les objets propres de la connaissance théorétique, éternels et divins, et la science de la praxis, science de l'action humaine

1 Platon, Gorgias, 483a-483b, p. 225.

2 Leo Strauss, Droit naturel et histoire, p. 91: " La loi apparut comme une règle qui tire sa force du consentement, de la convention des membres du groupe. La loi ou la convention ont tendance à cacher la nature".

3 Platon, La République, 441a, p. 194: " Ainsi nous dirons, je pense, que la justice a chez l'individu le même caractère que dans la cité. Cela aussi est de toute nécessité. Or nous n'avons certainement pas oublié que la cité était juste du fait que chacune de ses trois classes s'occupaient de sa propre tâche. (...) Souvenons-nous donc que chacun de nous également, en qui chaque élément remplira sa propre tâche, sera juste et remplira lui-même sa propre tâche ". Cf. aussi, 433a, p. 185: " Chacun ne doit s'occuper dans la cité que d'une seule tâche, celle pour laquelle il est le mieux doué par nature "; Goldschmidt, Les dialogues de Platon, p. 281: " La Justice, elle, se définit dans les règles. Le raisonnement définitionnel a pour critère l'exigence de l'Etat parfait et le mécanisme des exclusions. Il reste, parmi les causes présentes dans la Cité, le principe de la division du travail, ce principe

qui enjoint à chacun de faire ses propres affaires, et ce doit être là la justice ".

4 Platon, Lois, 631a, p. 105: " Il est juste de commencer par la vertu, dans l'idée qu'elle est le but en vue duquel le législateur institue les lois ".

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essentiellement sujette au changement1. Chez ce dernier, nature et artifice s'articulent de façon à répondre aux problèmes que pose au philosophe la réalité politique de la Cité.

En effet, pour le Stagirite, la cité est une réalité naturelle2. Pourtant Aristote distingue droit naturel et droit légal. Ainsi dans l'Ethique à Nicomaque : " le juste naturel est ce qui a partout la même puissance et ne dépend pas du fait d'être décidé ou non ; le juste légal est ce qui, à l'origine, peut être indifféremment ceci ou cela "3. Comment comprendre alors que la cité soit d'origine naturelle mais en même temps qu'elle établisse ses propres critères du juste ?

En fait, deux éléments doivent être pris en compte dans l'examen du caractère naturel

de la Cité, son origine et sa fin. Quant à son origine, la communauté est composée de plusieurs familles. La fin de la famille est la subsistance, mais pas encore la vie heureuse, telos de l'existence humaine. Celle-ci réside dans l'autarcie; or, cela, la famille ne peut le réaliser. C'est donc de la réunion de plusieurs familles que naît la Cité dont la fin est l'autarcie. Mais comme c'est là la fin de toute vie heureuse, " la cité est par nature antérieure à

la famille et à chacun de nous "4.

La justice visera, par suite, à établir un ordre dans la communauté et c'est cet ordre qui définit chaque cité particulière, sa politeia, sa constitution ou l'ordre des magistratures. Ainsi

la constitution de la cité est une réponse artificielle à la fin naturelle en vue de laquelle la Cité existe. Aussi le critère de la cité juste sera ce qu'elle vise, en l'occurrence le bien commun5. Une cité sera défectueuse sitôt qu'elle vise à l'avantage des seuls gouvernants. Dès lors l'ordre des magistratures, la constitution, doit viser non au profit de certains mais au bien de tous6. Cependant à chaque forme de cité correspondra une organisation particulière. C'est pourquoi l'éducation des citoyens doit être conforme aux différentes constitutions7. En chaque constitution le juste sera jugé à partir du principe de base de la constitution. Dans la

1 Leo Strauss et Joseph Cropsey, Histoire de la philosophie politique, p. 130: " Dans la mesure où l'action humaine dépend de la volition humaine, elle est essentiellement sujette au changement. Le but de la science pratique n'est pas la connaissance mais l'amélioration de l'action; sa faculté propre est la partie calculatrice ou pratique de la partie rationnelle de l'âme, ou ce qu'Aristote appelle " la sagesse pratique " ou " la prudence

" (phronésis) ".

2 Aristote, Les Politiques, I, 2, 1252b, p. 90: " Et la communauté achevée formée de plusieurs villages est une cité dès lors qu'elle a atteint le niveau de l'autarcie pour ainsi dire complète; s'étant donc constituée pour permettre de vivre, elle permet, une fois qu'elle existe, de mener une vie heureuse. Voilà pourquoi toute cité est naturelle puisque les communautés premières dont elle procède le sont aussi ".

3 Aristote, Ethique à Nicomaque, V, 10, 1134b, 19-21, in revue Les études philosophiques, avril-juin 1986, Guy

Planty-Bonjour, " Le droit naturel selon Aristote et les Déclarations des droits de l'homme ", p. 151.

4 Ibid., I, 2, 1253a, p. 92.

5 Ibid, III, 6, 1278b, p. 227: " Il est donc manifeste que toutes les constitutions qui visent l'avantage commun se trouvent être des formes droites selon le juste au sens absolu, celles, au contraire qui ne visent que le seul intérêt des gouvernants sont défectueuses, c'est à dire qu'elles sont des déviations des constitutions droites. Elles sont,

en effet, despotiques, or la cité est une communauté d'hommes libres ".

6 Ibid., V, 8, 1308b, p. 377: " Mais la règle cardinale dans toute constitution c'est qu'elle soit organisée, tant du point de vue des lois que de celui de n'importe quelle administration, de telle manière que les magistratures ne soient pas source de profit, et c'est surtout dans les oligarchies qu'il faut s'y efforcer. Car ce n'est pas tant d'être écartés du pouvoir qui irrite la majorité des gens, que de penser que les magistrats pillent le bien public ".

7 Ibid., V, 9, 1310a, p. 383: " Mais le plus efficace de tous les moyens dont on a parlé pour faire durer les constitutions, et qui est aujourd'hui négligé par tous, c'est de donner une éducation conforme aux différentes constitutions. Car aucune des lois les plus utiles ne sera du moindre profit, même si elle est ratifiée par l'ensemble du corps politique, si les citoyens ne sont pas dotés de dispositions, c'est à dire éduqués, dans une perspective démocratique si les lois sont démocratiques, oligarchiques si elles sont oligarchiques. L'intempérance, en effet, si elle peut concerner un individu, peut aussi concerner une cité. Mais avoir reçu une éducation conforme à la constitution ce n'est pas faire ce qui plaît aux oligarques ou aux partisans de la démocratie, mais ce grâce à quoi les premiers pourront gouverner oligarchiquement et les seconds vivre en démocratie ".

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constitution démocratique, ce sera la liberté fondée sur l'égalité : " n'être au mieux gouverné par personne, ou sinon de l'être à tour de rôle "1.

Néanmoins, la fin de la Cité n'est pas le simple vivre ensemble, elle vise " la vie bienheureuse et belle et les belles actions2 ", " une vie excellente, accompagnée d'une vertu pourvue d'assez de moyens pour qu'on puisse prendre part aux actes conformes à la vertu "3.

Si, en fin de compte, le bien de la collectivité et le bien pour chaque homme sont le même, c'est qu'il y a entre la cité et le citoyen un rapport du tout à la partie. " Ce sont les mêmes choses qui sont excellentes pour un particulier et une communauté, et c'est cela que le législateur doit faire entrer dans l'âme des hommes "4. Alors effectivement l'homme n'est libre qu'en tant qu'il est citoyen, la vie au sein du foyer étant naturellement imparfaite.

Que retenir de cette courte étude de la Cité grecque qui semble nous éloigner de notre question d'origine ? Tout d'abord qu'il y a peu de sens à vouloir comparer démocratie grecque et démocratie moderne. Mis à part les différences institutionnelles dont nous n'avons pas traité ici, la liberté des Anciens était une réponse spécifique à l'organisation de la vie commune dans un champ épistémique particulier. Le problème d'une absence de liberté privée ne se pose donc pas pour la conscience grecque et il serait tout aussi anachronique de leur en tenir grief que de voir en eux des précurseurs de notre souveraineté populaire qu'une obscure tradition aurait éloignée de nous pendant plus de vingt siècles. En faisant l'économie d'une discussion sur la notion de droits subjectifs qui ne sont apparus qu'à l'époque moderne, l'on peut montrer que la structure même du pouvoir en Grèce ancienne ne pouvait prendre en vue l'individu, celui-ci ne trouvant pas de place dans le réseau conceptuel propre aux formes

de la vie politique antique. D'autre part, et c'est là l'essentiel, la démocratie pour les Grecs n'est qu'une forme de gouvernement parmi les autres et dont il est possible de comparer la nature avec les autres formes de constitution5. En tant que la Polis a pour fin naturelle l'autarcie, la démocratie, ni non plus aucune forme de gouvernement, ne saurait être jugée comme universellement valable. L'idée d'un gouvernement valable pour tous les hommes ne pouvait naître pour un Grec. Si les Grecs découvrent le citoyen, ils n'ont pas inventé l'Homme. C'est que cette idée même est tributaire d'une organisation nouvelle du champ conceptuel, organisation qui elle-même résulte d'un ordre historique déterminé6.

1 Ibid., VI, 2, 1317b, p. 418.

2 Ibid., III, 9, 1280b, p. 237.

3 Ibid., VII, 1, 1323b, p. 452.

4 Ibid. VII, 14, 1333b, p. 499.

5 M. Finley, La démocratie des anciens et la démocratie des modernes, p. 57: " Il ne va pas de soi qu'une telle quasi-unanimité se fasse actuellement en ce qui concerne les vertus de la démocratie, alors que, durant la majeure partie de l'histoire, ce fut l'inverse ". Finley cite en témoignage cette formule de Lipset (L'homme et la politique, Paris, Seuil, 1963, p. 433): " La démocratie n'est pas seulement, ou même fondamentalement, un moyen par lequel différents groupes peuvent atteindre leurs buts, ou chercher une bonne société; c'est la bonne société elle-même en action. ", p. 90, op. cit.

6 Cette affirmation encore hypothétique devrait trouver sa confirmation dans la suite de notre recherche. Cette longue entrée en matière devait en tout cas nous servir d'exemple paradigmatique pour ce que nous pourrions

appeler le cercle herméneutique du politique. Elle nous permet en outre d'avancer dans notre enquête quant à la

genèse du pouvoir démocratique, enquête qui nous conduit à présent à nous intéresser à l'empire chrétien médiéval et à l'universalisme dont il est porteur. Ce qui, nous allons le voir, nous en apprend beaucoup plus sur

la naissance de la modernité politique qu'une quelconque filiation avec les peuples anciens de l'Hellade.

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L'universalisme chrétien et la direction des âmes

Au rebours de l'idéal grec de la cité autarcique, le Moyen-âge chrétien renforce l'idée d'universalité attachée au principe de domination impériale.

Certes l'expansionnisme et la diffusion d'un modèle politique et juridique peuvent être considérés comme la perpétuation du projet impérial romain, Empire converti sous Constantin

en 313, et dont le centre de gravité se serait déplacé vers le nord après les invasions barbares

et la conversion de Clovis en 497. Mais un fait important nous conduit à distinguer expansionnisme romain et universalisme chrétien. En effet, les Romains n'attachaient pas de signification transcendante ni téléologique à l'expansion de l'Empire. Et, en outre, les provinces conquises, en dehors des structures administratives importées de Rome, étaient généralement homogénéisées par acculturation extérieure.

Le fait nouveau apporté par la doctrine chrétienne tient en la reconnaissance de l'égalité de tous les hommes dans la nécessaire soumission à la volonté divine. Le christianisme affirme par-là même l'unité du genre humain issu du premier homme, et tout entier marqué par le péché originel, humanité qui ne peut être rachetée que par la foi en le Christ. D'autre part, et c'est là une particularité propre au modèle chrétien, un nouveau statut

de la liberté commence à s'affirmer, liberté intérieure de la conscience errante entre néant et

Dieu et qu'il convient de diriger vers l'amour ordonné de la création et la volonté bonne.

Saint Augustin et la nature humaine

En systématisant le message évangélique et en lui donnant une assise philosophique et théologique stable, l'évêque d'Hippone parvient à une compréhension neuve de la société humaine en même temps que de la destinée individuelle qui va commander l'interprétation du fait politique tout au long du Moyen-Age chrétien. En effet, c'est à partir d'un discours nouveau sur la nature humaine qu'Augustin parvient à une intellection de la liberté individuelle et de l'intériorité qui va modifier en profondeur les structures du pouvoir pour

les siècles à venir.

En distinguant deux statuts de la condition de l'homme, avant et après le péché, Augustin fonde la justice non plus sur le pouvoir de l'homme, mais sur la relation de ce dernier à son créateur. La nature humaine est nature corrompue. Alors que la nature créée est parfaite et ordonnée1, l'homme a, par orgueil, brisé l'harmonie qui le reliait à l'ensemble de la création. Alors que dans l'état originel, l'homme veut ce qu'il peut, il ne peut plus, à la suite

du péché, ce qu'il veut 2. En voulant ce qu'il ne pouvait pas, autrement dit en désobéissant à l'injonction divine, l'homme, affirmant par-là même une volonté indépendante de celle de son

1 Saint Augustin, La Cité de Dieu, T. II, Livre XII, §3, p. 65: " Car Dieu est immuable et absolument incorruptible. Or le vice, qui fait leur résistance contre Dieu, n'est pas un mal pour Dieu, mais pour eux-mêmes.

Et ce n'est un mal qu'en tant qu'il corrompt en eux le bien de la nature. C'est, en effet, le vice et non la nature qui est contraire à Dieu ".

2 Ibid., Livre XIV, §15, p. 174: " Il n'a pas voulu ce qu'il pouvait; et il ne peut plus ce qu'il veut. Quoique dans le paradis, avant le péché, tout ne lui fut pas possible, il ne voulait que ce qu'il pouvait; aussi pouvait-il tout ce qu'il voulait. Maintenant, et tel qu'à l'origine l'Ecriture nous le montre: " L'homme n'est que vanité ". Qui pourrait énumérer tout ce qu'il veut sans le pouvoir, quand lui-même à lui-même désobéit, c'est à dire à sa volonté, sa volonté; à l'esprit, la chair esclave? "

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créateur, s'est condamné à un abîme entre sa puissance et sa volonté. En effet, en bravant l'interdit divin par amour pour sa compagne 1, la volonté d'Adam n'a plus pour finalité l'amour de Dieu, mais l'amour du couple référé à lui-même, amour de l'homme pour l'homme et non amour du couple pour Dieu. Ce n'est pas le corps qui est la cause du péché, mais l'orgueil, la volonté mauvaise, qui après la condamnation n'est plus à même d'avoir tout

à fait prise sur la chair2.

Or, par-là même, c'est tout le genre humain, dans la suite des générations, qui se trouve condamné à la même peine3. Se découvre ici l'idée même d'une unité du genre humain qui, au-delà des variations contingentes, est tout entière traversée par la même origine. Une seule différence distingue à présent les hommes, selon qu'ils désirent de vivre selon l'esprit

ou selon la chair. Vivre selon l'esprit, c'est aimer Dieu à travers le monde, vivre selon la chair, c'est vivre pour l'amour du monde seul. C'est la distinction entre l'amour ordonné, qui respecte l'ordre de la création, et l'amour de jouissance qui répète indéfiniment le péché de nos ancêtres, amour de celui qui croit pouvoir tirer de sa propre volonté tout ce qui est nécessaire à l'existence4. Ainsi se découvrent deux cités, cité terrestre imbue de l'amour de soi, et cité de Dieu, tournée vers l'amour divin5.

Deux traits essentiels ressortent finalement du discours augustinien. D'une part, le genre humain partage universellement la même condition déchue. D'autre part, l'homme est cet être qui toujours est libre de choisir entre le Néant de sa volonté autonome et l'amour de Dieu. Bien qu'il ne puisse être sauvé par sa propre volonté, sans la Grâce divine, l'homme se définit fondamentalement par son libre arbitre qui lui permet de vivre selon la vérité ou selon le mensonge3.

Reginem et regnum : la conception ministérielle du pouvoir

Ainsi, en distinguant deux cités de nature et de finalité différentes, Augustin parvient à définir un nouveau concept de justice, inconnu jusqu'alors du monde antique. Le Livre XIX,

§21 de la Cité de Dieu nous éclaire particulièrement sur cette différence. Augustin, dans les nouveaux cadres conceptuels définis par la doctrine chrétienne, parvient à retourner la pensée romaine contre elle-même, en utilisant ses propres concepts. S'accordant sur la définition

1 Ibid., Livre XIV, §11, p. 168: " Il est séduit non parce qu'il croit à la vérité des paroles de sa compagne, mais parce qu'il obéit à l'affection conjugale ".

2 Ibid., Livre XIV, §3, p. 149: " Car cette corruption du corps qui appesantit l'âme n'est point la cause, mais la peine du péché; et ce n'est point la chair corruptible qui a rendu l'âme pécheresse, mais l'âme pécheresse qui a rendu la chair corruptible ".

3 Ibid., Livre XIII, §3, p. 107: " Donc tout le genre humain, qui par la femme devait s'épancher en générations, était dans le premier homme, quand le couple reçut l'arrêt de sa condamnation. Et tel il fut, non pas au moment

de sa création, mais au moment de son péché et de son châtiment, tel il se reproduit dans les mêmes conditions

originelles de mort et de péché ". Cf. aussi Livre XIII, §14, p. 118.

4 Ibid., Livre XIV, §1, p. 145: " Aussi, malgré cette merveilleuse variété de nations répandues sur toute la terre,

de croyances et de moeurs si différentes, divisées par leurs langues, leurs armes, leurs costumes, il n'existe toutefois que deux sociétés humaines, ou, pour les appeler du nom que leur donne l'Ecriture, deux cités. L'une est

la cité des hommes qui veulent vivre en paix selon la chair; l'autre, celle des hommes qui veulent vivre en paix selon l'esprit; et quand les désirs de part et d'autres sont accomplis, chacun à sa manière est en paix ".

5 Ibid., Livre XIV, §4, p. 150: " Il existe deux cités différentes et contraires, celle des hommes vivant selon la chair, celle des hommes vivant selon l'esprit, je pourrais dire aussi celles des hommes qui vivent selon l'homme, celle des hommes qui vivent selon Dieu ".

3 Ibid. Livre XIV, §13, p. 170: " C'est une fausse grandeur qui, délaissant celui à qui l'âme doit demeurer unie comme à son principe, prétend devenir en quelque sorte son principe à soi-même; et cela, quand l'âme se

complaît trop en soi. Elle se complaît en soi, quand elle se détache de ce bien immuable qui devait être

préférablement à elle-même l'unique objet de ses complaisances. Or ce détachement est volontaire; car si la volonté du premier homme fut demeurée stable dans l'amour du bien immuable, lumière de son intelligence, foyer de son coeur, s'en serait-il détourné pour se plaire en soi, pour tomber dans les ténèbres et la froideur? "

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cicéronienne de la République comme chose du peuple, Augustin s'attache à montrer qu'une telle République n'a jamais existé et ne peut être envisageable que dans le contexte de la foi chrétienne. En effet, une République est basée sur le droit consenti. Or un tel droit est lui- même fondé sur la justice. Mais, et c'est là toute l'originalité du propos augustinien, une telle justice n'existe pas là où seul est visé l'intérêt humain. L'homme qui se soustrait à la puissance de Dieu pour se livrer à celle des hommes est un esclave et ne peut connaître de véritable félicité1. Il convient donc de distinguer la paix de la cité terrestre, tournée vers l'orgueil, et la justice de la cité de Dieu, seule à même d'orienter vers le salut. Ainsi peut-on comprendre la paix non comme simple calme extérieur, mais " comme soumission à la volonté de Dieu, telle qu'elle nous est connue par la foi "2. C'est l'ordre transcendant de la création qui fournit la norme de l'établissement humain. " Si la paix résulte de l'ordre établi par Dieu, la justice n'est pas autre chose, au fond, que le respect et la réalisation de cet ordre. Cette harmonie des choses est inscrite dans la volonté divine "3. Contre la conception aristotélicienne qui voyait dans l'autarcie la fin même de la Cité, Augustin fait, par conséquent, de la dépendance, le critère même de la justice.

Or cette conception, jusqu'à présent exposée dans ses principes, va bouleverser les cadres politiques de l'Occident chrétien, jusqu'à l'émergence de l'Etat-nation qui s'est justement bâti contre ces cadres politiques, mais dont il recevra néanmoins l'empreinte, quand bien même celle-ci ne serait que négative4.

En effet, cette conception neuve du rapport de l'homme à lui-même conduit à comprendre le pouvoir des hommes non comme rapport immédiat de la volonté à la réalité, mais comme médiation de cette volonté au monde par l'amour de Dieu. Ainsi l'autorité du pouvoir se fonde directement dans la recherche du salut et par-là dans l'éducation à la vraie foi. Le pouvoir perd son autonomie et se voit distingué entre puissance séculière et pouvoir religieux, le premier se trouvant soumis au second. Se découvre, dès lors, une " conception ministérielle du pouvoir séculier » où « l'autorité du prince s'impose au respect et à l'obéissance parce qu'elle est l'instrument de Dieu pour promouvoir le bien et réfréner le mal. C'est sa raison d'être "5. Par conséquent, " la royauté dans l'Eglise tend à devenir un office. Elle exerce un pouvoir réel mais un pouvoir ministériel. (...) Le roi représente la force, mise

au service de l'Eglise. Il doit obtenir par la crainte ce que le prêtre est impuissant à réaliser par la prédication "6. On le voit, le rôle du pouvoir n'est plus tant de régler les seules actions extérieures, mais de pénétrer l'intérieur des âmes pour les faire se tourner vers l'amour de Dieu. Pour être plus exact, il conviendrait même de dire qu'une telle distinction entre la rectitude des actes et la volonté bonne ne naît qu'avec la conception chrétienne de la royauté. Aussi le pouvoir royal ne consiste pas tant en une domination qu'en une direction, ce que traduit le terme de regere qui signifie à la fois diriger, gouverner, dominer, et auquel le regnum, l'exercice de la royauté, est soumis7. Ainsi " la justification augustinienne d'un pouvoir s'inscrit dans une vision globale de la déchéance du genre humain "8. Le plus

1 Ibid., Tome III, Livre XIX, §21, p. 134: " Car enfin, quel peut être l'intérêt véritable de ceux qui vivent dans l'impiété, comme vit quiconque trahit le service de Dieu pour celui des démons, monstres d'impiétés d'autant plus pervers qu'ils veulent, esprits impurs, qu'on leur sacrifie comme à des dieux? "

2 H.X. Arquillière, L'augustinisme politique, p. 62.

3 Ibid., p. 63

4 C'est en effet par le discours chrétien sur la Chute que les concepts de liberté de l'individu, de for intérieur et d'universalité du genre humain acquiert une réalité politique.

5 Ibid., p. 93

6 Ibid., p. 148-149

7 M. Senellart, Les arts de gouverner, p. 23: " Pendant plusieurs siècles, la réflexion médiévale sur l'origine, la nature, l'exercice du pouvoir s'est développée autour, non des droits attachés à la fonction souveraine, mais des devoirs liés à l'office du gouvernement (regimen). "

8 Ibid., p. 69.

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frappant dans cette compréhension du rôle du gouvernement tient sans doute au fait que le roi

lui-même est soumis aux devoirs liés à son office. Pour guider son peuple vers la justice, le

roi doit devenir modèle de vertu. Son pouvoir ne se sépare dès lors pas d'une justification transcendante à laquelle il se voit rappelé par la voix de l'Eglise. Ainsi " l'Eglise ne pouvant

se passer de la contrainte l'a peu à peu pliée aux règles éthiques du gouvernement "1.

L'exemple le plus significatif de cet office est sans doute ce genre nouveau de littérature que constitue le Miroir du prince, véritable catalogue de vertus, que le roi se doit d'observer tout au long de son règne. On en découvre déjà une ébauche chez Augustin qui, au Livre V, ch. 24 de la Cité de Dieu, recommande à l'empereur chrétien de vivre selon la vertu

et d'avoir en vue, non comme " les serviteurs du démon ", seulement la paix temporelle, mais

le bien commun du peuple, autrement dit la justice divine2.

Retenons donc de ce rapide aperçu de ce qu'il est convenu d'appeler l'augustinisme politique une nouvelle compréhension du fait politique et de l'exercice du pouvoir basée sur une définition inédite de la nature humaine ou, pour être plus exact, sur l'invention même de

la nature humaine. Car ce qui se met en place avec la doctrine chrétienne du péché originel, c'est, nous l'avons vu, la mise au jour d'une communauté d'essence entre tous les hommes, tous soumis aux mêmes conséquences du péché originel et en même temps séparés de la nature créée. Par-delà donc les différences entre les peuples du monde, une seule origine et une seule rédemption possible, la foi chrétienne. D'autre part, apparaît avec Augustin l'idée d'une autodétermination fondamentale de l'homme, qui, libre de choisir entre Dieu et le néant, se voit seul responsable de sa déchéance, bien qu'il ne puisse assumer seul son salut. Enfin, avec l'idée que la déchéance du corps n'est que l'effet de la mauvaise volonté, c'est le thème de l'intériorité de la conscience individuelle qui commence à poindre, bien que celle-ci soit par essence mauvaise, puisque l'indépendance, et par conséquent la volonté particulière,

est justement la perpétuation du péché d'orgueil qui condamna l'homme à sa condition mortelle. Contre l'idée même d'autonomie prennent place des structures de pouvoir propres à diriger les âmes vers la justice véritable, amour bien ordonné de la création et de son créateur. Nous assistons par-là même à l'évacuation du modèle de la Cité autarcique propre à Aristote qui jugeait du juste à partir de l'excellence proprement humaine.

Néanmoins à partir du XIIe siècle s'accomplit un déplacement de sens de l'office royal qui va peu à peu conduire à l'autonomie du politique, effective à partir du XVIIe siècle.

En effet, à ce moment le prince ne se voit plus seulement confier pour tâche de diriger les âmes mais aussi, et surtout, de diriger les affaires communes et temporelles3.

Avec saint Thomas et la lecture de la Politique d'Aristote, on quitte le discours augustinien sur la chute pour passer à une réflexion sur la conduite des affaires humaines. Désormais le regnum et le regimen se confondent en la personne du monarque. A partir de ce moment, regere n'est plus tant bien se conduire que conduire quelque chose4. Gouverner devient régir une multitude en vue du bien commun ; gouvernement qui, finalement, se définit comme " capacité de pourvoir aux choses nécessaires à la vie humaine "3. Ainsi saint Thomas remet à l'honneur la notion aristotélicienne de prudentia, non plus entendue comme discernement entre le bien et le mal, mais comme la vertu qui, au milieu des choses

1 Ibid., p. 29.

2 Cité de Dieu, Livre I, §24, p. 246-247.

3 Les arts de gouverner, p. 125: " L'Etat n'a pu se dégager progressivement de l'autorité ecclésiale que par un transfert, sur la personne du prince, du symbolisme religieux. Or ce transfert supposait une véritable métamorphose du prince lui-même, lui permettant, non plus seulement d'être digne de son office, mais de s'identifier avec la personne publique qu'il incarnait ".

4 Ibid., p. 168.

3 Ibid., p. 165.

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contingentes, permet d'atteindre rationnellement ses buts. On passe de la science des fins à l'art délibératif des moyens à partir du temps réel de l'action politique et non plus d'une norme intemporelle. Nous voici finalement bien proche de Machiavel.

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Espace et temps du gouvernement des hommes :

le moment machiavélien

Nous avons donc vu qu'avec la synthèse qu'opère saint Thomas entre christianisme et aristotélisme une nouvelle définition du bien commun commence à émerger. A partir de la hiérarchie des réalités au sein du monde créé, le docteur évangélique peut ainsi situer la conservation de la paix civile au centre de l'office gouvernemental. Si le roi se définit toujours comme un pasteur, sa mission directrice se confond désormais avec la nécessité " de conserver cette unité qu'on appelle la paix "1. Commence dès lors à poindre un certain discours de l'art de gouverner où le prince est investi de la plénitude du regimen. C'est en vue

de pourvoir au nécessaire que les hommes s'assemblent, et c'est la volonté une du monarque qui dirige les volontés particulières vers cette fin. Aussi trouvons-nous chez Thomas une réévaluation du statut de l'histoire concrète qui peut servir d'exemple à la conduite des affaires du royaume. Un exemple parmi d'autres est le titre du chapitre IV du Livre I du De regno : " où l'on montre comment l'autorité a varié chez les Romains et que chez eux la chose publique a cependant pris de l'extension avec le gouvernement d'une collectivité "2.

Néanmoins, si une certaine considération des nécessités matérielles du gouvernement vient à tenir une place importante dans le discours thomiste, il n'en demeure pas moins que c'est aux conditions éthiques de l'office royal que se trouve soumise la réflexion sur le pouvoir du prince. Or, c'est avec cette conception d'un cosmos ordonné que va rompre le florentin Machiavel. En inscrivant le critère d'efficacité au centre du dispositif politique, ce dernier rompt avec toute idée d'une fin transcendante à l'exercice du pouvoir et inaugure par-

là même notre modernité. Le bien fondé de l'action politique n'est plus antérieur à la réalisation de cette action, mais au contraire découle de son succès au sein de l'affrontement des forces en présence3. La fin du gouvernement est désormais ordonnée à une seule considération : la conservation de la puissance. Et cette puissance ne se fonde pas dans une justification transcendante à l'ordre humain mais est, au contraire, directement liée à la capacité du prince à composer avec les passions que le christianisme condamne comme les signes de la déchéance humaine. Or, dans un monde où la vertu chrétienne est sans cesse démasquée comme une illusion par les appétits réels des hommes, c'est de la nature humaine telle qu'elle se donne à voir que le prince doit partir pour élaborer son commandement. Désormais donc, l'aune de référence de l'action politique n'est plus l'immutabilité d'une histoire supra-humaine renvoyée dans les ténèbres de l'origine, mais au contraire, l'instabilité fondamentale des affaires mondaines.

Ainsi, c'est en rompant avec la morale chrétienne et son discours sur les vertus du prince, que Machiavel institue le lieu réel du pouvoir : dans l'histoire. Cette histoire est celle

du heurt des intérêts et des luttes pour la domination, une histoire pleine de fureur et de bruit que raconte celui qui, pour un temps, en acquière la maîtrise. Ici apparaît un couple

1 Thomas d'Aquin, Du gouvernement royal, p. 15.

2 Ibid., p. 29.

3 A. Negri, Le pouvoir constituant, p. 76: " Dans la production de l'Etat et dans le développement du principe constituant, le vrai et le bien sont indissolublement liés à la puissance - leur horizon est toujours celui de la puissance et toute distinction est a posteriori, alors que l'action vient avant, et choisit librement ".

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conceptuel fondamental du remaniement machiavélien : l'opposition entre Fortuna et virtù1.

Le vrai passe désormais tout entier du côté du changement et de la mutabilité, dans la temporalité intrinsèque du monde humain et de la nature changeante. Et c'est dans sa capacité

à s'adapter à la fortune, à ordonner son action aux nécessités du temps, que se reconnaît le bon prince. Ce n'est plus le monde humain qui doit être orienté par rapport au modèle intemporel de la vertu que le prince incarne de par sa mission divine, c'est au contraire le prince qui doit s'adapter à la mutabilité essentielle du cours du monde. " Si nous pouvions changer de caractère selon le temps et les circonstances, la fortune ne changerait jamais "2: voilà l'enseignement fondamental du Florentin. Le temps est la substance même du pouvoir,

ce temps que le prince doit intérioriser pour l'amener à se plier à sa volonté3. La temporalité

est à la fois la contrainte objective avec laquelle le prince compose et l'empreinte subjective par laquelle il peut infléchir la réalité. Le temps est proprement le principe constituant du pouvoir4. Dès lors, la science politique imbue de prétentions normatives et théorétiques se transforme en " technologie politique 5 ", en élaboration subjective de la matière historique. Et comme l'histoire n'est que le jeu des passions humaines, c'est à partir de et sur celles-ci que

la domination s'exerce6.

Ainsi voit-on se dessiner chez Machiavel une nouvelle économie de la puissance, constituée à partir d'une réélaboration des catégories politiques et d'une signification inédite

de l'inscription de l'action humaine dans le monde. Le Prince se donne comme un miroir de

la puissance dans un monde redéfini en termes de volonté subjective de domination et de conservation du pouvoir. Par conséquent, ce n'est plus l'image d'un modèle transcendant que réfléchit le miroir du prince, c'est le lieu de son action et de son inscription temporelle et spatiale. Le catalogue des vertus devient celui du compte des forces en présence au sein du royaume que le monarque doit connaître pour s'y adapter7.

Un pas néanmoins reste à franchir pour voir le livre du prince se transformer en livre d'Etat, recensement des forces du Royaume offert à l'administration rationnelle. Pour cela, une nouvelle structure du pouvoir doit s'affirmer, celle de l'Etat-nation où le monarque s'identifie avec le territoire administré, la personnalité du souverain se trouvant peu à peu absorbée dans sa fonction administrative. Effacement progressif du prince au profit d'une libération de la puissance collective et d'une réappropriation des forces de la nation par elle- même que le XVIIe siècle voit se mettre en place. C'est à l'étude de cette nouvelle structuration de la réalité politique qu'il nous faut à présent nous intéresser.

Mais concluons avant toute chose sur cette étude de la structure du pouvoir chez les

Anciens, au Moyen-âge et à l'aube de la modernité. Nous avions parlé à ce propos d'une

1 Les arts de gouverner, p. 188: " Ainsi l'art, chez Machiavel, est-il indissoluble de la temporalité. Il ne se conçoit que dans un rapport de lutte avec la puissance instable de la fortune ".

2 N. Machiavel, Le prince, p. 176.

3 Le pouvoir constituant, p. 63: " Nous pouvons saisir comme volonté, et comme projet subjectif concentré, la puissance en acte dans ces moments. Plus précisément, le problème est d'intérioriser le temps historique, de l'intégrer au temps anthropologique, de singulariser la puissance qui s'est découverte ".

4 Ibid., p. 60: " C'est sa volonté de puissance qui rassemble cette temporalité éparse pour en faire une arme invincible dans la réalité (...). Il (César Borgia) est l'organisateur de l'Etat, celui qui surdétermine le temps

historique et le réorganise ".

5 Ibid., p. 61.

6 Ibid., p. 106: " La passion est une trame matériellement et profondément immergée dans le temps, une trame capable de secouer le temps et son inertie ".

7 Chez Machiavel, le terme de stato permet d'articuler l'idée du gouvernement, de conservation de la puissance

et de la domination d'un territoire. Le terme stato ne recouvre pas la notion d'Etat, entendue comme structure administrative encadrant l'usage de la puissance, mais fait référence d'une part au pouvoir d'un homme ou d'un groupe au sein de la Cité, d'autre part, au domaine et au territoire sur lequel s'exerce la domination, enfin, le régime ou la forme constitutionnelle de gouvernement. C'est donc avant tout dans sa connotation d'espace de la domination du prince que doit s'entendre le stato machiavélien. Cf. Les arts de gouverner, p. 212-213.

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imbrication essentielle du concept de pouvoir et de Nature. Nous sommes à présent en mesure

de mieux justifier cette affirmation. Nous avons en effet pu observer qu'à chacune de ces époques correspond une conception particulière de la Nature qui, avec chacune de ses redéfinitions, entraîne avec elle une nouvelle structuration du politique. Si les Grecs voient dans la Nature l'image d'un cosmos organisé en lequel vient s'inscrire l'ordre humain, la conception politique qui s'ensuit comprend la Cité, soit chez Platon, comme harmonie des parties à l'image du cosmos et de l'âme, soit chez Aristote, comme communauté autarcique, l'idée d'un premier moteur autonome ordonnant la fin de la Cité à une vie belle s'achevant dans l'éducation du citoyen à l'excellence de la theoria. Aussi la liberté politique dans la Polis antique ne peut-elle consister qu'en la recherche par la discussion du bien commun, prolongement de l'harmonie naturelle. Dès lors l'idée d'une liberté privée, basée sur l'indépendance de l'individu apparaît comme non-sens à l'expérience grecque de la vie humaine.

Si nous nous tournons à présent vers la conception chrétienne de la Nature, nous voyons que celle-ci, définie comme nature créée, fait indéfiniment signe vers la transcendance

de la volonté créatrice. Or la faute originelle, issue du désir d'autonomie du premier homme, condamne le genre humain en son entier à une éternelle distance de sa volonté à sa puissance.

En ce sens, l'homme déchu fait face à sa propre nature créée qu'il doit reconquérir par l'amour ordonné en aliénant sa volonté propre dans la volonté divine, qui seule peut lui accorder la grâce. Ainsi peut-on voir une opposition entre Nature créée bonne parce qu'issue

de la volonté divine et nature humaine pécheresse séparée de l'ordre de la création par la mauvaise volonté de l'homme.

Enfin, rompant avec ce modèle, Machiavel conçoit la Nature comme fortune contre laquelle le prince doit dresser ses forces pour en épouser la plasticité et ainsi la plier à ses fins

de conservation et de domination. Dès lors la passion se dresse contre la passion ; et l'homme

se trouve face à lui-même, dans la lutte sans fin d'un monde dépourvu de toute finalité transcendante et ramené à l'autonomie d'une législation que l'homme d'action doit arracher

au prix de ses efforts.

L'histoire que nous avons suivie nous apparaît ainsi comme celle d'une réinscription

du fondement de l'action politique dans le monde humain. Mais ce remaniement ne va pas sans une compréhension plus générale de la notion de pouvoir. Cette redéfinition, nous allons

le voir, n'est pas tant l'effet d'un programme de réforme politique qu'une réinterprétation générale du phénomène de puissance naturelle.

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Configuration épistémologique du pouvoir moderne:

l'ontologie de l'immanence

C'est donc sur un terrain proprement épistémologique et scientifique qu'émerge une nouvelle signification de l'ordre naturel. C'est en fait de l'élaboration d'un monde nouveau que va naître un homme nouveau, l'homme moderne, qui encore aujourd'hui structure notre rapport à la réalité politique. En effet, la requalification des forces naturelles entraîne une compréhension neuve du pouvoir humain. Ce pouvoir nous apparaît dès lors tributaire d'une redéfinition de la puissance, non pas à partir de ce que l'homme peut, entendu comme ce qui

est rendu possible par la loi transcendante, mais comme ce qu'il peut, à partir de sa force propre. C'est à partir de la médiation de la conservation de soi que nous assistons ainsi à une réappropriation du fondement du pouvoir, désormais conçu comme dynamique des forces sociales. Nous sommes ainsi préparés à comprendre en quelle mesure la démocratie moderne consiste en une libération du corps social à l'égard de toute médiation transcendante.

Saint Thomas et la transcendance du premier principe

Nous avons vu qu'avec Thomas d'Aquin commence à s'amorcer une réhabilitation de l'ordre purement humain de l'exercice du pouvoir. Néanmoins c'est toujours sur le fond de la transcendance que ce pouvoir se voit défini. En effet, c'est à partir d'une hiérarchie intrinsèque à la création que peut se découvrir le sens véritable de la fonction directive dont la

fin est " de conserver cette unité qu'on appelle la paix "1. Or en vertu de l'analogie entre les formes naturelles et les artifices de la raison, Thomas conçoit le gouvernement naturel comme celui d'un seul2. En effet, de même que Dieu règne sur la création en cause éminente, le pouvoir du souverain doit être transcendant au corps politique, une inégalité de facto ordonnant la répartition des charges au sein du Royaume. Mais cette analogie entre la royauté

de dieu et l'office du monarque, et la distance qui les sépare l'un et l'autre de l'objet de leur puissance, ne trouve de justification dernière qu'en un discours théologique sur l'essence même de la création.

En effet, au fondement même du discours thomiste se trouve cette idée que l'homme

ne peut avoir de connaissance positive de l'être divin. L'abîme qui sépare la créature de son créateur est telle que même la plus parfaite de ses oeuvres, l'homme doué d'une âme intellective, ne saurait acquérir de juste définition de Sa puissance3. Aussi existe-t-il une inégalité ontologique fondamentale entre la cause divine et l'effet engendré. Dieu est le sujet éminent duquel ne peut être prédiqué aucun attribut de manière univoque. Il n'est pas possible d'attribuer les mêmes noms, dans le même sens, à Dieu et à l'ordre des créatures sous peine

1 Thomas d'Aquin, Du gouvernement royal, p. 15

2 Ibid., p. 17: " Toute multiplicité dérive de l'unité. C'est pourquoi, si l'art imite la nature et si l'oeuvre d'art est d'autant meilleure qu'elle saisit mieux la ressemblance de la nature, il s'ensuit nécessairement que le meilleur pour la société humaine, c'est d'être gouverné par un seul ".

3 Somme contre les gentils, Liv. I ch. XXX, : " Le degré suréminent dans lequel ces perfections se trouvent en Dieu ne peut s'exprimer au moyen des noms que nous avons choisis, sinon par négation, quand nous disons, par exemple que Dieu est éternel ou infini; et encore par les rapports qui existent entre lui et les autres êtres, comme lorsque nous l'appelons la première cause ou le souverain bien; car nous ne saurions comprendre ce qu'est Dieu, mais seulement ce qu'il n'est pas, et quels sont les rapports qui rattachent à lui les créatures ".

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de remettre en cause la transcendance du premier principe. Ainsi " les réalités dont Dieu est la cause ont des formes qui ne sont pas au niveau de la puissance de Dieu, puisqu'elles reçoivent d'une manière fragmentaire et parcellaire ce qui se trouve en Dieu de manière simple et universelle. Il est donc clair que l'on ne peut rien affirmer d'univoque de Dieu et des autres choses "1. Par conséquent, les réalités qui ne possèdent l'être que de par la bonté divine ne sauraient se concevoir indépendamment de cette puissance et partant ne reçoivent de statut ontologique que de leur dépendance2. On ne peut dès lors penser l'unité de l'Être que hiérarchiquement et absolument pas sur un plan d'immanence et d'égalité. Ainsi se voit justifiée l'image de Dieu comme roi et du monde comme royaume. Par analogie, l'autorité du recteur naturel jouit d'une prévalence absolue sur les sujets qui lui sont soumis.

Or c'est avec une telle ontologie de la transcendance et les limites qu'elle pose a priori

à la connaissance et l'action humaine que va rompre la modernité. Les exemples ne manquent pas, tant à la Renaissance qu'à l'Age classique, de tentatives visant à réinscrire les fondements de la connaissance dans un cadre purement humain. Mais, sur cette voie, Spinoza nous semble le meilleur guide en tant qu'il promeut une véritable ontologie de l'immanence fondée sur une redéfinition de la puissance, lourde de conséquences quant à l'organisation du champ politique.

Spinoza et l'ontologie de l'immanence

Spinoza cesse, en effet, de penser la divinité sur fond de volonté transcendante pour la ramener à l'ordre déterminé de la Nature3. Au chapitre II du Court traité, Spinoza montre ainsi qu' " il ne peut y avoir de substance plus parfaite que celle qui existe déjà dans la nature

"4. Il suit de là qu'une telle substance ne peut être qu'une, puisque, limitée par une autre, elle perdrait cette infinité qui la définit5. Par conséquent, la substance divine n'engendre pas une autre substance séparée d'elle-même, mais cette substance est Dieu même, causa sui. Dès lors

il y aura autant de perfection dans la cause que dans l'effet6. Ainsi " la nature est connue par elle-même et non par autre chose. Elle est formée d'attributs infinis dont chacun est infini et souverainement parfait en son genre, à l'essence desquels appartient l'existence, en sorte qu'en dehors d'eux n'existe aucune essence ou aucun être et elle coïncide ainsi exactement avec l'essence de Dieu, seul auguste et béni "7. Contre la séparation de la cause et de l'effet, Spinoza peut ainsi affirmer de Dieu qu'il " est une cause immanente et non transitive en tant qu'il agit en lui et non hors de lui, puisque rien n'existe hors de lui "8. L'on peut par conséquent concevoir l'homme comme une partie de Dieu et non comme un simple effet

1 Ibid., ch. XXXII.

2 Ibid., ch. XXVIII: " Les choses qui ne font qu'exister ne sont pas imparfaites en raison de l'imperfection de l'être pris lui-même absolument: c'est qu'elles ne possèdent pas l'être selon toutes ses virtualités, mais y participent selon un mode particulier, très imparfait ".

3 Spinoza, Traité de la réforme de l'entendement, §5, p. 184: " Nulle chose considérée dans sa propre nature, ne sera dite parfaite ou imparfaite, surtout quand on aura connu que tout ce qui arrive se produit selon un ordre

éternel et des lois de nature déterminées ".

4 Spinoza, Court Traité, Ch. 2, §1, p. 49.

5 Ibid, p. 48 note 2: " Si nous pouvons démontrer qu'il ne peut y avoir aucune substance limitée, toute substance doit alors participer sans limitation à l'être divin. Or, nous le prouvons ainsi: ou bien la substance doit s'être limitée elle-même, ou bien elle a été limitée par une autre. Elle ne peut s'être limitée elle-même car, étant illimitée, elle aurait dû changer toute sa nature. Elle n'est pas non plus limitée par une autre, car cette autre devrait être limitée ou illimitée; le premier n'est pas, donc, c'est le second; donc elle est Dieu ". Cf. aussi Ethique, Première partie, Axiome V, p. 67.

6 Court Traité, Ch. 2, §8, p. 51: " Nous demandons: si, dans la substance qui devrait être cause de celle qui s'est produite, il y a autant de perfection ou s'il y en a moins ou plus que dans celle qui est produite. Il ne peut y avoir

moins. Plus, pas davantage: parce qu'en ce cas cette deuxième substance devrait être limitée. "

7 Ibid., Appendice, Corrolaire, p. 162.

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déficient ontologiquement1. Dès lors, l'attribution d'une volonté propre et étrangère à Dieu n'est que le signe de l'ignorance et de la superstition qui conçoit ce qui lui échappe comme supérieur et doué d'une volonté propre2. Mais pour qui a une connaissance claire du rapport des corps au sein de l'étendue suit un ordre identique dans l'ordre de la pensée. Et par-là la véritable liberté ne se découvre que comme la claire connaissance de la somme totale des causes et des effets qui se déploient dans l'immanence de la nature3. Il s'ensuit par conséquent une égalité totale des prédicats qui remet totalement en cause l'autorité d'un sujet éminent par rapport à ceux-ci et qui déplace la connaissance du terrain de la foi vers celui de l'enchaînement causal et mécaniste des corps au sein de la nature.

Or, par-là même, Spinoza produit un déplacement considérable dans la définition de la puissance jusqu'ici référée à l'être transcendant de la divinité. A partir du moment où " la puissance, grâce à laquelle tout ce qui est dans la nature existe et exerce une action, ne saurait différer de la puissance même de Dieu "4, chaque être se voit qualifié, non par rapport à son inscription dans l'ordre hiérarchique de la création, mais par la puissance même qu'il a d'agir. Connaître une chose, c'est connaître sa puissance ou la puissance qui agit sur elle et la limite. C'est donc à partir d'une causalité réciproque que les êtres doivent être appréhendés. Loin d'une essence étrangère dont il reçoivent leur nature, c'est de leurs rapports qu'ils tiennent leur pouvoir. Par-là même, chaque corps se voit individualisé comme une certaine somme de puissance visant à sa conservation5. Dès lors le bien et le mal vont se voir ramenés au simple calcul de forces accroissant ou diminuant la puissance et non plus au rang d'essences hypostasiées dans l'ordre immuable de la création. A la question: " le bien et le mal sont-ils des êtres de raison ou des Etres réels ?", Spinoza répond que " considérant que le bien et le mal ne sont autre chose que des relations, il est hors de doute qu'il faut les ranger parmi les êtres de Raison, car jamais on ne dit qu'une chose est bonne sinon par rapport à quelque autre qui n'est pas si bonne ou ne nous est pas si utile qu'une autre "6.

8 Ibid. Ch. 3, §2-1, p. 65. Cf. aussi, Ethique, Partie I, Proposition XVIII, p.87: " Dieu est cause immanente, mais non transitive, de toutes choses ".

1 Court traité, Ch. 18, §2, p. 129: " En premier lieu, il s'ensuit que nous sommes en vérité serviteurs et esclaves

de Dieu et que c'est notre plus grande perfection de l'être nécessairement. Car, si nous étions réduits à nous- mêmes et ne dépendions pas ainsi de Dieu, il y aurait bien peu de choses ou même il n'y aurait rien que nous puissions accomplir, et nous trouverions à bon droit dans cette impuissance une cause d'affliction; tout au contraire ce que nous voyons maintenant, à savoir: que nous dépendons de ce qui est le plus parfait de telle façon que nous soyons une partie du tout, c'est à dire de lui-même, et contribuons en quelque sorte à l'accomplissement d'autant d'oeuvres habilement ordonnées et parfaites qu'il en est qui dépendent de lui ".

2 Ethique, Première partie, Appendice, p. 106: " Car, ayant considéré les choses comme des moyens, ils ne pouvaient pas croire qu'elles se fussent faites elles-mêmes; mais, pensant aux moyens qu'ils ont l'habitude

d'agencer pour eux-mêmes, ils ont dû conclure qu'il y a un ou plusieurs maîtres (rectores) de la Nature, doués de

la liberté humaine, qui ont pris soin de tout pour eux et qui ont tout fait pour leur convenance. Or, comme ils n'ont jamais eu aucun renseignement sur le naturel de ces êtres, ils ont dû en juger d'après le leur, et ils ont ainsi admis que les Dieux disposent tout à l'usage des hommes, pour se les attacher et être grandement honorés par eux ".

3 Ibid., Troisième partie, Proposition II, scolie, p. 186: " Le décret de l'esprit, aussi bien que l'appétit et la détermination du corps, vont ensemble par nature, ou plutôt sont une seule et même chose que nous appelons Décret quand elle est considérée sous l'attribut de la Pensée et s'explique par lui, et que nous nommons détermination quand elle est considérée sous l'attribut de l'Etendue et se déduit des lois du mouvement et du repos; ce qui deviendra encore plus évident par la suite ".

4 Traité de l'autorité politique, II, 2, p. 15.

5 Ethique, Troisième Partie, Proposition VII, p. 190: " L'effort (conatus) par lequel chaque chose s'efforce de persévérer dans son être n'est rien en dehors de l'essence actuelle de cette chose ".

6 Court Traité, ch. X, p. 83.

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Or cette conception est déjà mise en avant par Hobbes1. Ce dernier pousse le principe mécaniste jusqu'à ses dernières conséquences en ne voyant d'autre réalité que corporelles2.

Hobbes et le mécanisme

Pour le philosophe anglais, tout s'explique par le mouvement des corps et la causalité

est l'ultime principe d'explication de l'ordre physique aussi bien que moral. En effet, il n'est

de connaissance que par les sens, et l'esprit n'est lui-même qu'un mouvement du corps3. Par conséquent, c'est la même méthode qui permet d'expliquer le mouvement physique, la volonté et l'action humaine. Une physique des actions humaines est dès lors envisageable pour autant que l'on sache suivre la juste consécution des désirs qui animent les hommes. Car l'homme est tout entier désir4. La raison elle-même est au service des passions5 et connaître la finalité des actions humaines, ce n'est plus comme chez saint Thomas les ramener à une fin transcendante, mais découvrir leur origine dans l'objet qui les anime. Une physique des atomes sociaux est finalement tout aussi possible qu'une mécanique des corps physiques.

Résumons donc les conséquences introduites par Spinoza et Hobbes dans l'ordre de la connaissance et de ses fondements. Tout d'abord, la création n'est plus définie par rapport à une volonté extérieure mais devient elle-même le lieu du déploiement des forces naturelles immanentes. Au sein de cette nature règne le principe de causalité par lequel tout corps se voit conduit à produire ses effets en vertu du mouvement qui l'anime. Dès lors se découvre une égalité ontologique entre tous les êtres qui ne subsistent plus qu'en vertu de leur puissance propre. En ce sens, la puissance n'est plus tant ce qu'un ordre créé rend possible de par la volonté de son créateur que l'effet propre produit par chaque corps sous l'effet d'une sollicitation extérieure. Finalement chaque corps est individué à la fois par sa puissance naturelle et par l'action des autres corps qui accroissent ou limitent sa puissance. Immanence, causalité, égalité, puissance individuelle, voilà les acquis de l'ontologie spinozienne et hobbesienne et qui, on va le voir, vont permettre une restructuration du champ conceptuel à même de réinscrire la puissance au sein du monde des hommes.

1 T. Hobbes, Léviathan, Ch. VI, p. 48: " L'objet, quel qu'il soit, de l'appétit ou du désir d'un homme, est ce que pour sa part celui-ci appelle bon; et il appelle mauvais, l'objet de sa haine et de son aversion; sans valeur et négligeable l'objet de son dédain. En effet, ces mots de bon, de mauvais et de digne de dédain s'entendent toujours par rapport à la personne qui les emploie car il n'existe rien qui soit tel, simplement et absolument; ni aucune règle commune du bon et du mauvais qui puisse être empruntée à la nature des objets eux-mêmes ".

2 P-F Moreau, Hobbes. Philosophie, science et religion, p. 55: " Radicalement, la métaphysique de Hobbes ne se lasse pas de répéter cette thèse: tout est corps - et tous les phénomènes s'expliquent par le mouvement des corps".

3 Léviathan, Ch. I, p. 12: " Toutes ces qualités appelées sensibles ne sont dans l'objet qui les cause qu'autant de mouvements variés de la matière par lesquels celui-ci presse diversement nos organes. Et en nous qui subissions

cette pression, elles ne sont rien d'autre non plus que divers mouvements; car le mouvement ne produit que le

mouvement ".

4 Ibid., Ch. XI, p. 95: " L'objet du désir de l'homme n'est pas de jouir une seule fois et pendant un seul instant, mais de rendre à jamais sûre la route de son désir futur ".

5 Ibid., Ch. VIII, p. 69: " Les pensées sont comme les éclaireurs et les espions des désirs, rôdant de tous côtés

pour trouver le chemin des choses désirées ".

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Chapitre II

Genèse et structure de la démocratie libérale

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Il s'agit de montrer comment s'élabore, à partir du XVIIe, une structuration du pouvoir

qui, basée sur une définition neuve de la liberté humaine, a permis l'avènement d'une forme de régime autonome. Ainsi l'apparition de l'Etat-nation, orienté non en vue d'un Bien transcendant, mais circonscrit dans le cadre légal de la souveraineté, lieu propre de la liberté

de chacun universellement (puisque réciproquement) articulée par rapport à la liberté de tous, rend possible l'émergence d'une sphère privée en laquelle l'individu possède l'exercice de ses droits fondamentaux.

Par-là même vont se voir juxtaposées deux formes de liberté : d'une part, une liberté politique, jamais directement assumée par l'individu mais transférée, lors du pacte de souveraineté, à la puissance publique. Cette liberté n'existe que dans et par le peuple juridiquement défini par la représentation d'un tiers, que ce tiers soit transcendant au corps social (le souverain chez Hobbes), immanent (la volonté générale chez Rousseau) ou bien encore, lui-même, médiatisé par l'intermédiaire de ses représentants (démocratie moderne) ; d'autre part, une liberté privée qui, elle, se voit réduite à l'exercice des droits individuels dans

le champ laissé libre par la loi. Cette liberté, liberté de l'individu face à l'Etat, issue de la question des droits de la conscience au moment des guerres de religion, définit ainsi un espace

de non-intervention du pouvoir. Or cette sphère, d'abord purement intérieure et morale, va, à partir de la fin du XVIIIe siècle, se constituer en lieu de jugement et de revendication à l'égard

de la sphère politique jusqu'à enfler au point de devenir l'assise de l'exercice légitime du pouvoir. Cette sphère se constitue dès lors en espace public.

C'est du côté de cette liberté privée que se déploie la sphère des droits de l'homme, alors que la première ne connaît que les droits politiques du citoyen, garants des seconds.

Toutefois cette sphère privée, à la différence de l'ordre politique où la multitude se voit unifiée par l'existence d'une instance supérieure artificielle, ne connaît que l'immédiateté des rapports individuels. Dès lors se pose pour elle le problème du lien effectif qui unit ses membres. Finalement, à partir de la compréhension de l'individu comme égoïsme rationnel va

se développer l'idée d'une organisation imm&ea