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Université PARIS I (Panthéon Sorbonne)
LABREURE David
MICHEL FOUCAULT
PSYCHIATRIE ET MEDECINE
Sous la direction de Mr
Jean-François Braunstein
Année 2003/2004
INTRODUCTION :
«Ce qui m'intéresse,c'est la manière
dont la connaissance est liée aux formes institutionnelles ,aux formes
sociales et politiques- en somme :l'analyse des relations entre le savoir
et le pouvoir»
M.Foucault, Folie une question de
pouvoir Dits et Ecrits Volume II
L'oeuvre de Michel Foucault, si on ne l'envisageait que
de manière superficielle, pourrait apparaître comme celle d'un
véritable historien, terminologie qu'il a pourtant toujours
refusée .Si l'Histoire, au sens classique du terme, suppose à la
fois continuité et intelligibilité, l'Histoire telle que la
pratique Foucault est, elle, au contraire, faite de ruptures, de
discontinuités. A l'Histoire, Foucault a d'abord
préféré la notion d'
« archéologie », qu'il définit lui-même
comme l'analyse de la somme des discours effectivement prononcés.
L'enquête archéologique, telle que la mènera Foucault au
début de sa carrière, ne sera donc pas l'histoire de telle ou
telle discipline, l'articulation de tel événement avec tel autre.
Elle sera d'abord l'analyse des conditions de possibilités d'un
discours particulier: Foucault veut, en quelque sorte, saisir le moment
où une culture s'affranchit de ce qui la constituait jusque-là et
se met à penser autrement. Michel Foucault a posé, en outre, des
questions sur le présent, notre présent. Foucault a ainsi mis au
point une méthode « généalogique »
qu'il applique en écrivant ce qu'il nomme lui-même une
« histoire du présent » ,au sens finalement
assez proche de celui que lui donne Friedrich Nietzsche,en rupture avec la
philosophie traditionnelle plutôt tournée vers
l'éternité: « Je me considère comme un
journaliste dans la mesure où ce qui m'intéresse c'est
l'actualité ,ce qui se passe autour de nous,ce que nous sommes,ce qui
arrive dans le monde »1(*).A d'autres occasions, d'ailleurs, Foucault prendra le
contre-pied de la plupart des objets communs de la philosophie (par exemple il
étudiera la folie quand la philosophie s'attache à définir
la raison).A la différence de l'archéologue, le
généalogiste admet les intérêts polémiques
qui motivent et constituent l'étude de l'émergence du pouvoir
dans la société moderne. La généalogie retrace donc
le mouvement d'apparition et le développement des institutions sociales
et repère les techniques et les disciplines des sciences humaines qui
permettront d'asseoir certaines pratiques sociales. Depuis la publication de
Maladie Mentale et personnalité, en 1954, jusqu'à sa
mort, trente ans après, Foucault a écrit sur des sujets tels que
la folie, la maladie, le crime, les discours, la sexualité. Toute cette
diversité de thèmes et d'objets présente une nouvelle
façon de mettre en question la modernité dont nous sommes
héritiers. En jouant à la fois le rôle d'historien, de
sociologue et de philosophe, il nous a légué une pensée
qui demeure une référence essentielle pour toute la
réflexion sur l'actualité. À côté de ses
principales oeuvres, L'Histoire de la folie (1961), Naissance de
la clinique (1963), Les Mots et les choses (1966), Surveiller
et punir (1975), des trois volumes de L'Histoire de la
sexualité (1976 et 1984) et de ses cours au Collège de
France (1970-1984), un vaste ensemble de conférences, entretiens et
articles nous offre de véritables « instruments à
penser » et continue à susciter de nombreuses questions sur
les thèmes des relations de pouvoir, de la formation des savoirs et des
formes de la subjectivité au présent. Son inventivité
conceptuelle, qui nous a donné les notions de dispositifs, de tactique
de pouvoir, de la gouvernementalité, permet encore aujourd'hui
d'entretenir une problématisation permanente de notre vie et de notre
société.
Foucault est né d'un père anatomiste et
d'une mère elle-même fille de chirurgien. Etait-ce
déjà un signe prémonitoire de l'intérêt quasi
permanent qu'il allait porter à la médecine ? Foucault s'est
en tout cas très tôt intéressé au domaine
médical. Il raconte même qu'il était
« très tenté, fasciné même par les
études médicales »2(*).Devant toutes les analyses et discussions
réalisées autour de ce thème, il apparaît que
l'existence de plusieurs images de la médecine se dessine chez Foucault.
Ces images ne peuvent pas être rapportées à une
considération générale sur la valeur ou la
vérité de la médecine en tant que savoir unifié. Au
contraire, elles sont le résultat de différentes manières
de repérer quelques aspects de cet ensemble mêlant savoirs,
pratiques et institutions .La considération de ces analyses de Foucault
sur les savoirs et les pratiques médicales s'accompagne d'un effort de
déchiffrement des implications entre les formations de savoir, les
exercices de pouvoir et les différentes formes de production de la
subjectivité. Dans Naissance de la clinique (1963), par
exemple, Foucault essaie d'écrire une histoire de la médecine
différente de son histoire traditionnelle, dans laquelle la naissance de
la science serait le résultat de la clinique moderne et cette clinique,
à son tour, serait le produit des progrès successifs de la
science médicale. Pour les historiens de la médecine, il s'agit,
selon ce modèle progressiste de l'histoire, de revenir aux moments
fondamentaux du progrès du savoir médical en montrant son
évolution. Pour Foucault, en contrepartie, il s'agit de montrer que le
regard clinique, qui est au fondement de la médecine moderne, n'est pas
le résultat du progrès ou de l'évolution du savoir
médical, mais qu'il a le sens même d'une invention historique. Les
réflexions de Foucault sur les conditions d'apparition de la
médecine clinique à la fin du XVIII éme
siècle montrent comment cette médecine a été
possible, étant donné la conjonction de plusieurs
éléments extérieurs (comme les épidémies
à la fin du XVIII éme siècle en Europe) et de
situations politico institutionnelles précises (comme l'absence d'un
modèle d'assistance qui puisse répondre à cette nouvelle
réalité). On voit s'organiser un nouvel espace, la clinique
moderne, qui réunit l'observation, la pratique et l'apprentissage,
chaque domaine médical spécifique répondant à cette
situation spécifique. Dans l'approche propre à Foucault se trouve
une réflexion sur le statut épistémologique de la
médecine et une critique de son histoire traditionnelle. Les
caractéristiques de la pensée de Foucault intègrent une
analyse de la formation d'un savoir et d'un pouvoir de normalisation. Une fois
fondée sur un partage essentiel entre le normal et l'anormal,
l'étude de Foucault échappe à une explication classique,
traditionnelle d'une théorie de la souveraineté. Ainsi, chez
Foucault, il ne s'agira pas de poser des questions sur le pouvoir en partant
d'un modèle juridique qui partage le légitime et
l'illégitime, mais plutôt de poser ce thème à partir
des notions de stratégies, de mécanismes et de relations de
pouvoirs. Le pouvoir de normalisation n'oblige ni n'interdit qui ou quoi que ce
soit, il ne définit pas les termes de l'ordre et du désordre,
mais il incite à la production des actes, des gestes et des discours
selon un critère de normalité. C'est justement pour bien
comprendre cette idée d'un modèle de normalité que le
partage entre le normal et l'anormal (par laquelle s'est structurée la
pensée médicale) est une référence fondamentale.
Ces recherches, autour d'un pouvoir de normalisation, trouvent une nouvelle
résonance à l'idée développée par Foucault
d'une technologie de pouvoir centrée sur la vie : le bio-pouvoir.
Et dans ce passage d'une analyse de la normalisation disciplinaire au
biopouvoir, la référence à la pensée
médicale a aussi une place importante. Dans les conférences
prononcées à Rio de Janeiro, au mois d'octobre 1974, Foucault va
aborder les stratégies et les politiques autour des systèmes
contemporains de santé, en étudiant l'apparition de la
médecine sociale au XVIII ème et au XIX
ème siècle. À partir de cette discussion sur
l'apparition de la médecine sociale, les conférences de Rio
annoncent déjà une série de nouvelles analyses (en
continuité avec celles des disciplines des corps) sur le sexe,
l'espèce et la race. Dans les cours au Collège de France de 1975
(Les Anormaux) et de 1976 (Il faut défendre la
société) ainsi que dans La Volonté de
savoir, et les Dits et écrits, les approches sur la
pensée et les pratiques médicales permettent à Foucault de
déplacer l'idée de normalisation des limites précises des
corps et des espaces individuels au champ amplifié des populations et de
leurs processus vitaux. La bio-politique met en relation les mécanismes
de pouvoir/savoir et les phénomènes liés à la vie.
La gestion de ces phénomènes est la marque de ce bio-pouvoir
où s'intègrent les mécanismes de la normalisation et les
systèmes plus généraux de la souveraineté. Dans ce
sens, les processus de médicalisation des comportements, des conduites
et des désirs, étayés par la supposition de la
neutralité d'un discours tenu comme scientifique par excellence, sont au
croisement de la normalisation et la gestion de la vie. C'est à travers
ces différentes approches que l'on mesure la façon dont Foucault
conserve, mais surtout infléchit et replace dans une nouvelle
perspective ses analyses sur la médecine. Enfin, une autre image de la
médecine est proposée par Foucault dans ses derniers ouvrages
où l'étude des thèmes des pratiques et du gouvernement de
soi présente une nouvelle perspective pour penser aux implications entre
pouvoir, savoir et subjectivité. Dans L'Usage des plaisirs,
Le Souci de soi et les cours au Collège de France du 1981
à 1984, les références à la médecine
ancienne renvoient aux arts de vivre et aux pratiques du souci. Dans
l'Antiquité, des arts de l'existence impliquent un régime et la
médecine a été un lieu de réflexion sur les
régimes qui intègrent les pratiques de soi. Il semble, enfin, que
ce repérage des différentes images de la médecine chez
Foucault exemplifie quelques-unes des questions fondamentales dont sa
philosophie est porteuse. A travers ces divers questionnements, il
apparaît que sa pensée ne cesse jamais de s'élaborer. On le
voit, l'objet médical est transversal à tous les écrits de
Foucault. D'une part, il n'y a pas, à l'intérieur de son oeuvre,
une seule pensée médicale mais une pluralité, le
philosophe s'étant intéressé à des aspects bien
différents de la médecine. D'autre part, la pratique de la
médecine n'est pas intéressante pour elle-même, elle se
situe plutôt à l'intérieur d'un immense champ discursif.
Nous constaterons également que l'étude de la médecine par
Foucault permet de nous interroger sur la méthode employée par le
philosophe pour sa recherche de sources, d'archives et de documents : elle
révèle avant tout leur nombre (conséquent), leur
diversité et leur étendue. Foucault s'est aventuré ,et
c'est ce qui fait aussi son originalité, dans un domaine qui
n'était que très peu étudié par des non
médecins ,des non praticiens .L'ensemble des écrits
étudiés montre ainsi la démarche historienne de
Foucault ,une démarche qui aura marqué la
profession :ses concepts de médicalisation ou de bio-politique
ayant participé à un vaste ensemble de ré-interrogations
sur cet « objet médecine ».Michel Foucault est le
philosophe français qui a le plus influencé ce domaine
très particulier de la médecine qu'est la psychiatrie, bien qu'il
n'y eut que très peu de débats réels entre lui et la
profession psychiatrique. On ne sait même pas vraiment si des rencontres
ont eu lieu entre Foucault et les psychiatres. Alors qu'il est encore
étudiant, il évite toute rencontre médicale et fuit la
psychanalyse. Son livre , Histoire de la folie à l'âge
classique, qui paraît en 1961, est le premier contact
« réflexif » avec l'institution psychiatrique,
contact qui ensuite est brisé de manière très nette durant
un long moment, jusqu'à ses réflexions du milieu des
années 1970. Un regard différent, nouveau sur le sujet, permet de
mieux formaliser les notions de pouvoir, de discipline, de tactique, soit tout
un ensemble de termes nouveaux qui constitue un champ d'investigations et de
réflexions inédit. Ce dernier va dépasser toute
théorisation sur le discours : C'est plutôt aux pratiques
qu'il va désormais s'attacher, aussi bien discursives que non
discursives.
Le terme « psychiatrie »a
été inventé par le médecin allemand Reil en 1803 et
n'est apparu en France qu'en 1809,mais ce n'est qu'en 1860 qu'il remplace ,dans
le langage médical français, le terme d'aliénisme ,dont on
peut faire remonter l'origine à Pinel. Il est clair, néanmoins
que l'objet de la psychiatrie, c'est à dire ce que nous appellerons la
folie, les troubles psychiques, a fait l'objet de nombreuses
spéculations dès le début de l'histoire humaine. Comme le
souligne Jackie.Pigeaud dans le Dictionnaire de la pensée
médicale de Dominique Lecourt, « la folie est de tout
temps » : il y a toujours eu des traitements de la folie. C'est
d'ailleurs ce que Foucault a voulu montrer à travers Histoire de la
folie à l'âge classique. Il constate toutefois que la
médicalisation de la folie est assez récente et que cette
expérience a apporté un regard sur le fou totalement
différent de celui que l'on portait à des époques plus
éloignées. On considère à partir de la fin du XVIII
éme siècle, la folie comme une maladie mentale. Cette
démarche médicale consiste en un traitement moral de la folie qui
repose d'une part sur un repérage et à un classement nosologique
de symptômes ,d'autre part sur un traitement ,le placement du malade dans
des établissements spécialisés, les asiles. La psychiatrie
fut la discipline médicale la plus sujette à la réflexion
de Foucault, et ce dès Histoire de la folie à l'âge
classique .Il semblerait, en tout cas, au regard de l'oeuvre a posteriori,
que ce livre laissait la porte ouverte à un autre genre d'étude,
à une réévaluation de la psychiatrie sous un aspect
différent avec d'autres moyens et d'autres outils. Les cours
donnés au Collège de France sur le pouvoir psychiatrique entre
1973 et 1974 vont ainsi permettre à Foucault d'appréhender la
médecine mentale par un biais totalement nouveau. Il déplace
l'enjeu d'Histoire de la folie à l'âge classique en
adaptant la question psychiatrique au contexte de l'époque, les
années 1970, où les questions portant sur le pouvoir -questions
ancrées dans la modernité- ont remplacé le questionnement
de la possibilité ou non pour la discipline d'atteindre une forme de
« scientificité ».
Il nous a semblé que Foucault a envisagé
la médecine et la psychiatrie sous plusieurs angles, à la
lumière de termes, de concepts et d'outils d'analyses à chaque
fois différents : Nous en avons dégagé trois :
En premier lieu le savoir médical et le savoir psychiatrique par rapport
aux discours. Nous nous demanderons ici comment Foucault a su dégager
les processus d'émergence de disciplines comme la clinique ou encore la
psychologie grâce notamment à la méthode
archéologique. Ensuite, nous poursuivrons notre étude avec
l'analyse de l'institution médicale et psychiatrique chez Foucault, en
nous interrogeant notamment sur sa vision de la médecine sociale, de la
médicalisation d'une part et sur son histoire de l'asile dans
Histoire de la folie d'autre part. Enfin, dans la continuité de
ce dernier point, nous nous interrogerons, dans un troisième temps, sur
la manière dont Foucault réinterroge « l'objet
psychiatrie » quelques années après son ouvrage de 1961
ainsi que les nombreuses remises en questions dont ce dernier a fait
l'objet.
C'est ce cheminement, somme toute assez particulier,
entre savoirs et pouvoirs, qu'il nous est paru intéressant
d'étudier, à travers ses contradictions, mais aussi une certaine
forme de cohérence.
I : UNE ANALYSE DES DISCOURS :
1 : Foucault et la psychologie :
I : LES PREMIERS PAS DE FOUCAULT EN
PSYCHOLOGIE :
Pourquoi Michel Foucault s'est-il
intéressé à la psychologie ? D'abord grâce
à l'influence du contexte intellectuel de son
époque :Merleau-Ponty et sa Phénoménologie de la
perception occupent le devant de la scène intellectuelle
française et beaucoup de jeunes se détournent de la philosophie
telle qu'elle est enseignée à l'université pour s'orienter
différemment,notamment vers la psychanalyse. Cet intérêt
vient aussi sans nul doute des propres problèmes de Foucault : il
tente de se suicider en 1948, est d'une santé psychologique plutôt
fragile .Son père l'amène consulter le professeur Jean Delay
à l'hôpital St Anne, le grand psychiatre français de
l'époque. Les premiers textes publiés de Foucault concernent la
psychologie. Dès ses premières années à
l'école normale supérieure, Michel Foucault commence à
s'intéresser à celle-ci de très près. Après
une licence de philosophie qu'il obtient à la Sorbonne, il entreprend de
passer une licence de psychologie, toujours à la Sorbonne, en 1949
à la faculté des lettres. Il suit ainsi assidûment les
cours de Daniel Lagache qui y assure l'enseignement de la discipline et qui
est, à cette époque, la grande figure de la psychologie
française. Il est, en outre, à partir de 1951
répétiteur de psychologie à l'Ecole normale, puis
psychologue lui même à l'hôpital St Anne, notamment dans le
service du professeur Delay, celui là même qui l'avait suivi
quelques années auparavant: « Dans les années 50, je
travaillais dans un hôpital psychiatrique .Après avoir
étudié la philosophie, j'ai voulu savoir ce qu'était la
folie : J'avais été assez fou pour étudier la raison,
j'ai été assez raisonnable pour étudier la
folie »3(*). A
cette époque, le statut professionnel des psychologues dans les
hôpitaux n'était pas clairement défini .Foucault y trouve
une totale liberté d'action ce qui lui permet d'occuper une position
intermédiaire entre le personnel et les patients. Il est surtout
impliqué dans l'unité d'électro-encéphalographie
à St Anne pour travailler sur la neurophysiologie et
l'émotivité et c'est ainsi qu'il participa à des travaux
sur les détecteurs de mensonges. Egalement passionné par les
techniques d'expérimentation en psychologie, il y apprend aussi la
pratique de tests comme celui de Rorschach, c'est-à-dire réagir
le plus librement possible à des tâches d'encre agencées de
différentes manières. Au même moment, il travaille pour le
compte du centre national d'orientation, chargé de l'examen
médico-psychologique des détenus à la prison de Fresnes.
C'est ainsi qu'il approche pour la première fois l'expérience de
la folie d'une part et celle de l'enfermement d'autre part. En juin 1952, il
passe son diplôme de psychopathologie à l'institut de psychologie
de Paris .Foucault entame par ailleurs une psychanalyse qu'il interrompt
au bout de quelques mois, se déclarant « totalement
ennuyé » par la démarche... L'intérêt de
Foucault pour la psychologie dépasse donc à cette époque
(1950-1954) son activité philosophique. D'ailleurs le livre de H.Dreyfus
et P.Rabinow intitulé Michel.Foucault, un parcours
philosophique, ne mentionne aucunement les écrits antérieurs
à Histoire de la folie. Son premier ouvrage, Maladie
mentale et personnalité, remanié en 1962 sous le titre de
Maladie mentale et psychologie, ainsi que les premiers textes
compilés dans Dits et écrits (l'introduction au livre de
Binswanger, le Rêve et l'existence, les divers articles sur la
psychologie de 1957) montrent eux aussi cet intérêt premier et
fondamental de Foucault pour la psychologie, à tel point qu'il envisagea
même une carrière médicale dans cette branche. Nous
interroger sur ces premiers textes nous paraît essentiel : d'une
part ils permettront de mieux comprendre certains écrits
ultérieurs comme Histoire de la folie et d'autre part pour
cerner une pensée très riche, notamment sur la notion de maladie
mentale.
David Macey rappelle très justement que
l'introduction au livre de Ludwig Binswanger,Le rêve et
l'existence,a longtemps été et demeure, du reste, assez
méconnue. Elle est toutefois un témoignage de plus des centres
d'intérêts de Foucault en ce milieu des années
50.Psychiatre d'origine suisse, il est intéressant de noter que
Binswanger fit des études simultanées en médecine et en
philosophie à Zurich. Fasciné par les écrits de S.Freud,
auquel il restera fidèle toute son existence, Binswanger est cependant
connu pour avoir développé une méthode
thérapeutique propre, la Daseinanalyse (ou analyse
existentielle).Cette méthode se proposait de faire une sorte de
synthèse entre la psychanalyse freudienne et les idées
philosophiques de son époque, notamment la phénoménologie
de Husserl. Foucault, tout comme Sartre par ailleurs, fut séduit voire
enthousiasmé par ces thèses et lorsqu'on lui proposa
d'écrire la préface à l'édition française du
Traum und existenz, il accepta sans hésiter. Didier Eribon
souligne d'ailleurs la place prise par la fréquentation et
l'étude de Binswanger en citant Foucault lui-même :
« La lecture de ce qu'on a défini comme '' l'analyse
existentielle'' ou ``psychiatrie phénoménologique'' a eu
indéniablement une importance pour moi (...) je crois que l'analyse
existentielle m'a servi à délimiter et à mieux cerner ce
qu'il y'avait de lourd et d'oppressant dans le savoir psychiatrique
académique »4(*).Ce texte est complètement différent (par
le style et l'objet) de Maladie mentale et personnalité qui lui
est pourtant strictement contemporain. Selon Macey, et de notre point de vue,
cette introduction va servir de point d'appui pour l'expression non seulement
des propres thèses de Foucault mais aussi et surtout de ses
premières critiques vis-à-vis de l'institution psychiatrique.
L'introduction à Rêve et Existence de Binswanger va ainsi
donner le coup d'envoi des relations tumultueuses de Foucault avec la
psychanalyse et lui donner l'occasion d'en montrer les insuffisances.
Autre intérêt pour Foucault, la place
donnée au rêve : A travers une critique de Freud, Foucault va
poser le rêve comme moyen de connaissance et non plus seulement comme
objet. L'interprétation des rêves de Freud marque
« l'entrée du rêve dans le champ des significations
humaines » : Auparavant, on considérait plutôt le
rêve comme une absence, un vide de sens. Certes, Freud a permis au monde
onirique de prendre sens mais, en même temps, son analyse n'explique que
la dimension symbolique du rêve. Si Freud a su dégager la fonction
sémantique du rêve, il n'a pas atteint sa structure syntactique et
morphologique : « La psychanalyse n'a donné du rêve
d'autre statut que celui de la parole ; elle n'a pas su le
reconnaître dans sa réalité de langage ».Foucault
pressent la nécessité d'une analyse anthropologique du
rêve qui irait plus loin, qui serait plus complexe que la vision univoque
donnée par la psychanalyse. Les images ne seraient pas seulement la
trame du rêve, mais ce que la conscience en retient ou en reconstruit: au
cours du rêve lui-même, le mouvement de l'imagination se dirige
vers le moment premier de l'existence où s'accomplit la constitution
originaire de l'individu. « Avant tout partage, le
rêve est ce moment qu'on retrouve dans l'âme romantique, où
le sujet et l'objet, la personne et l'univers naissent ensemble encore
indivises. » dira J.Lacroix à propos de la vision foucaldienne
du rêve. Le plus intéressant toutefois, indépendamment des
critiques adressées à la psychanalyse ou -ce qui nous
intéresse moins ici- à la phénoménologie, c'est que
Foucault introduit en quelque sorte le travail qu'il va effectuer sur la folie
quelques années plus tard en donnant au rêve une certaine valeur
de vérité, cachée, souterraine, voire inquiétante.
Comme il le dit lui même: "Ce que la folie dit d'elle même c'est,
pour la pensée et la poésie du début du XIXe , ce que dit
également le rêve dans le désordre de ses images : une
vérité de l'homme, très archaïque et très
proche, très silencieuse et très menaçante; une
vérité en dessous de toute vérité, la plus voisine
de la naissance de la subjectivité, et la plus répandue au ras
des choses; une vérité qui est la profonde retraite de
l'individualité de l'homme et la forme inchoative du cosmos. "5(*)
Parallèlement à son introduction au livre
de Binswanger, Foucault travaille à l'écriture d'un petit livre
pour la collection « Initiation philosophique » des
PUF : Maladie mentale et personnalité.
II : CONTRE UNE METAPATHOLOGIE EN
PSYCHOLOGIE :
Les tous premiers textes peuvent être
considérés comme d'influence canguilhemienne, en ce que leur
contenu se rapporte beaucoup à la notion de normalité et en ce
que cette normalité ne va pas être selon Foucault liée
à une quelconque norme organique. Le normal est social, politique,
institué : la normalité doit être ramenée
à un ensemble de règles sociales d'après lesquelles vont
être évaluées les pathologies.
Dans le premier chapitre de Maladie mentale et
personnalité, Foucault conteste l'idée d'une pathologie
générale fondée sur une analogie entre pathologie mentale
et pathologie organique, soit l'idée d'une
« méta-pathologie ».Il va s'agir de montrer qu'une
assimilation du terme même de maladie au domaine psychologique ne va pas
de soi .Foucault va s'interroger une nouvelle fois sur le
langage :doit-on employer le même vocabulaire (symptômes,
maladies...) en médecine mentale et en médecine organique ?
Foucault veut montrer qu'il y a un champ spécifique dans le domaine
psychologique .Sur le plan nosographique, en tout cas, Foucault constate que
les analyses sont basées sur les mêmes concepts pour une
pathologie mentale que pour une pathologie organique : la maladie mentale
est une entité réelle « repérable par les
symptômes qui la manifestent » comme n'importe quelle
autre pathologie. Selon Foucault, cette unité entre les diverses formes
de maladies est purement factice, artificielle. Elle ne ferait que
décrire un état global de l'individu, sans tenir compte de la
spécificité de la maladie et du malade lui même .La notion
de totalité supprime les problèmes, donne un climat d'
« euphorie conceptuelle »6(*) à la pathologie sans véritable
souci de rigueur. Elle serait une forme d'utopie. Foucault veut montrer ,quant
à lui, que l'on doit analyser différemment une pathologie mentale
et que cette notion de totalité est plus fondée sur une
commodité du langage que sur des faits . Trois choses, selon Foucault
vont permettre la distinction :
-La notion d'abstraction des phénomènes
pathologiques, possible en médecine organique ne l'est pas en
médecine mentale : en pathologie organique, on peut aisément
isoler le trouble d'un organe alors qu'en pathologie mentale, il est beaucoup
plus difficile de faire ce genre d'abstraction (ex : les rêves).
-La distinction normal/pathologique : cette distinction
est pertinente en médecine organique, pas en psychiatrie, car la notion
de personnalité, primordiale en pathologie mentale, est totalement
différente de celle d'organisme qui prévaut ailleurs. Foucault
condamne plus précisément l'assimilation du terme anormal au
terme pathologique : selon lui, la pathologie est déjà, en
quelque sorte, contenue dans le normal en ce qu'elle est une possibilité
dans la vie de l'organisme. Elle serait un « normal
privatif »7(*).
Foucault va même jusqu'à dire, à l'instar de
Canguilhem - pour qui la maladie est déjà une lutte pour
retrouver la santé (voir Le normal et le pathologique) que
« la possibilité de la guérison est décrite
à l'intérieur des processus de la maladie »8(*).
-Le rôle du milieu : en médecine organique,
le patient est individualisé. Le sujet malade est isolé dans sa
pathologie alors qu'en médecine mentale, le malade est pensé
selon son milieu et les pratiques en vigueur dans ce milieu (l'internement).
Après avoir affirmé et
démontré l'impossibilité d'appliquer les mêmes
concepts, de déduire les mêmes choses d'une maladie mentale et
d'une maladie organique, Foucault va, dans la suite du texte, analyser plus
spécifiquement la maladie mentale.
La première partie de Maladie mentale et
personnalité va s'attacher à définir la maladie
mentale dans ses dimensions psychologiques. Foucault constate en premier lieu
que la maladie mentale est plus sujette à la description qu'à
l'explication : il critique ainsi la psychologie
« évolutionniste » incarnée par Jackson,
Freud ou Jaspers, qui fait de la régression - c'est à dire la
résurgence d'attitudes simples et élémentaires au
détriment des fonctions dites « complexes »- un
principe d'explication de la maladie et non une description. Faux,
rétorque Foucault qui dénonce deux mythes de cet
« évolutionnisme » psychologique, celui de la notion
de « substance psychologique », qui considère le
psychisme comme susceptible d'involution et de l'assimilation du malade
à la figure du primitif et de l'enfant. La personnalité du malade
n'est pas,d'après Foucault, un retour à une personnalité
antérieure mais abolition de la personnalité :il est donc
impossible de la comparer à d'autres personnalités .Cette
assimilation n'a de valeur que descriptive et non explicative .Mais alors
est-il possible d'établir une science de la pathologie mentale ?
« La science de la pathologie mentale ne peut être que la
science de la personnalité malade »9(*) :il faut selon Foucault
renoncer à l'abstrait de la maladie pour le concret du malade,
l'individualiser en quelque sorte : « A tel moment, cette
personne ci »10(*).Pour remonter aux « causes » de
la maladie mentale, Foucault propose de connaître l'histoire personnelle
du malade en s'en référant notamment à Freud et
à la psychanalyse. Freud à qui il rend ici justice d'avoir
introduit l'histoire dans le psychisme humain. C'est en effet à travers
la psychanalyse que Foucault veut essayer de découvrir cette dimension
historique individuelle de la maladie mentale. A travers divers exemples,
Foucault développe la notion qu'il trouve centrale en psychanalyse,
celle de défense psychologique. La psychanalyse analyse le
phénomène de régression comme un refus de la terreur du
présent en se réfugiant dans d'anciennes situations qui
éveillent d'anciennes angoisses. Le malade se protégerait ainsi
contre ses propres contradictions internes par la conjonction de deux
comportements opposés qui formeraient une seule et même conduite.
La maladie exacerbe la contradiction intérieure au lieu de l'apaiser.
L'angoisse est selon Foucault la principale manifestation visible de nos
contradictions intérieures, elle est « l'expression majeure de
l'ambivalence », « la dimension affective de cette
contradiction interne »11(*).Il faut trouver à travers l'angoisse, un
« noeud de significations psychologiques », non plus
seulement un fait de l'existence individuelle mais une expérience
fondamentale d'existence : l'angoisse est « le principe, le
fondement (...) de l'histoire d'un individu »12(*).Cette expérience
fondamentale, Foucault veut en percer les mystères, comprendre l'essence
de la maladie. Toute la démarche de Foucault tend vers la
phénoménologie, ce que lui même ne dément pas bien
au contraire : « Compréhension de la conscience malade,
et reconstitution de son univers pathologique, telles sont les deux
tâches d'un phénoménologue de la maladie
mentale »13(*).Phénoménologie dans le sens où
il va s'agir d'étudier un ensemble de phénomènes dans le
temps et dans l'espace, faire l'inventaire de la conscience malade. Il s'agit
par exemple de comprendre l'auto-appréhension de sa maladie par le
malade lui-même. Trois possibilités existent : soit le
patient met une certaine distance entre lui et sa maladie, soit il accepte sa
maladie comme appartenant à un autre monde, différent du monde
réel, soit, enfin, le malade est tout entier absorbé par sa
maladie : « La conscience de la maladie n'est plus alors
qu'une immense souffrance morale devant un monde reconnu comme tel par
référence implicite à une réalité devenue
inacceptable »14(*).
Autre niveau de l'inventaire de la conscience malade,
l'analyse des structures du « monde »
pathologique ,c'est-à-dire entre autres dans l'espace et le temps
propres à la pathologie :il y a un temps différent pour le
malade, un autre espace qui constituent ce que Foucault nomme « monde
morbide » :Cette notion ,socle de la maladie mentale , permet de
nouer toutes les significations autour d'elle .Le monde morbide ,c'est
l'univers particulier au malade, son monde intérieur qui coïncide
à un éloignement par rapport au monde extérieur. Un monde
très riche, très divers ,c'est en tout cas ce que veut montrer
Foucault avec l'inventaire de ces structures propres au malade .Il
manifeste là comme une certaine tendresse, ou tout du moins un respect
pour ces autres mondes en ce qu'ils renferment du mystère, de
l'obscurité,du non élucidé : « Si cette
subjectivité de l'insensé est, en même temps, vacation et
abandon au monde, n'est ce pas au monde lui même qu'il faut demander le
secret de son énigmatique statut »15(*): Foucault se demande si ce
n'est pas le monde extérieur, garant de l'objectivité, qui serait
le plus apte à expliquer la maladie mentale.
III : MALADIE MENTALE ET PERSONNALITE OU MALADIE
MENTALE ET PSYCHOLOGIE ?
Pour saisir tout l'intérêt de la seconde
moitié de l'ouvrage,il faut bien comprendre qu'entre la première
édition datant de 1954 et celle de 1962,de nombreux ajustements ont
été faits, Histoire de la folie étant notamment
passé par là... En effet, ce qui change, de Maladie mentale
et personnalité à Maladie mentale et psychologie,
c'est le contenu de la deuxième partie. Alors qu'en 1954, Foucault
complétait l'analyse des dimensions psychologiques de la maladie mentale
par une étude des «conditions réelles de la
maladie », en 1962, il la remplace par une réflexion sur
« la psychopathologie comme fait de civilisation ». Il y a ici
l'idée d'une culture occidentale qui produirait tel ou tel type de
maladie mentale à telle ou telle époque. Cette seconde partie
aurait donc plus à voir, à la limite, avec Histoire de la
folie qu'avec la première partie de Maladie mentale et
personnalité, écrite déjà huit ans auparavant.
Le chapitre V ne s'interroge plus sur « le sens historique de
l'aliénation » mais sur « la constitution historique de la
maladie mentale » et le chapitre VI abandonne « la psychologie du
conflit » pour traiter de « la folie, structure globale ».
« Conditions réelles », « sens
historique », « aliénation ».
D'après la nature de ces termes, c'est bien en effet à une
interprétation historique et matérialiste des pratiques entourant
la maladie mentale que se livre Foucault en 1954. Il rappelle que, de
l'Antiquité jusqu'au XVII ème siècle, le fou a
toujours eu sa place dans l'histoire de nos sociétés : En
suivant les transformations des formes primitives du fou,
(l'energoumenos des Grecs ou le mente captus des Latins) il
devient dès lors possible de montrer le sens historique de
l'aliénation, en partant de l'irruption de l'inhumain dans l'existence
humaine, puis progressivement incluse dans l'univers des hommes. Foucault
souligne que « l'oeuvre des XVIII ème et XIX
ème siècles est inverse: elle restitue à la
maladie mentale son sens humain, mais elle chasse le malade mental de l'univers
des hommes »16(*).
En favorisant une politique d'internement des malades
mentaux, la Révolution bourgeoise de 1789 aurait consacré le
caractère formel des libertés reconnues par la Déclaration
des Droits de l'homme. Pinel, en libérant les insensés de leurs
chaînes, ne fait que les soumettre à de nouvelles contraintes,
celles de la décision médicale, de l'intérêt
familial ou de la tranquillité publique: le fou est aliéné
moins parce qu'il est privé de ses facultés que parce que le
traitement qu'il subit le rend étranger à lui-même. Si
pendant des années, on a cru reconnaître des signes
schizophréniques chez nombre de psychotiques ou de névrotiques,
c'est tout simplement qu' « en le mettant entre
parenthèses, la société marque le malade de stigmates,
où le psychiatre lira les signes de la
schizophrénie »17(*). Non seulement la société capitaliste
enferme les improductifs mais elle génère, de par les
contradictions de classe qui la traversent, des « styles »
pathologiques. Par exemple, si Freud développe, en
réfléchissant sur les névroses de guerre, l'opposition
entre un instinct de vie, survivance du vieil optimisme bourgeois du XIX
éme siècle, et un instinct de mort, il identifie
là moins une scène psychologique originaire que les
contradictions propres à la société européenne du
début du siècle: le freudisme, ce pourrait être quelque
chose comme le stade suprême de théorisation inconsciente du
capitalisme. « Freud voulait expliquer la guerre, nous dit-on; mais
c'est la guerre qui explique ce tournant de la pensée
freudienne »18(*).La maladie mentale ,pour le Foucault de 1954,doit
être ramenée aux conditions réelles du développement
de l'individu,c'est-à-dire à ses propres contradictions internes
aussi bien qu'à celles de son environnement. La maladie mentale serait
le résultat d'un déséquilibre cérébral entre
fonctions excitatoires et inhibitoires : « Le
matérialisme, en psychopathologie doit donc éviter deux
erreurs : celle qui consisterait à identifier le conflit
psychologique et morbide avec les contradictions historiques du milieu, et
à confondre aussi aliénation sociale et aliénation mentale
et celle, d'autre part, à vouloir réduire toute maladie à
une perturbation du fonctionnement nerveux. »19(*) Dans un dernier chapitre,
où il expose la théorie psychologique pavlovienne et les courants
qui en ont découlé en Union Soviétique (courants
influencés par la réflexologie essentiellement), Foucault
soutient que, lorsque les contradictions entre milieu et individu deviennent
insupportables, c'est à ce moment qu'apparaissent les troubles
psychologiques. Cette idée, Foucault l'avait déjà
exposée en 1953 dans une conférence à la Maison des
Lettres, rue Férou. Devant un auditoire composé en
majorité d'étudiants très sensibles aux relations entre
science et politique, du fait, notamment, de l'affaire Lyssenko, il conclut sa
communication par un emprunt à Staline et à l'histoire du
cordonnier alcoolique qui bat femme et enfants, pour expliquer que les
pathologies mentales sont fruits de la misère et de l'exploitation et
que seule une transformation radicale des conditions d'existence pourrait y
mettre un terme. Le cordonnier, travaillant à la pièce pour un
revenu qui subvient à peine aux besoins des siens, trouve dans la
boisson un refuge lui permettant de diminuer les tensions psychologiques
suscitées par une situation contradictoire. En subissant la contrainte
réelle, il s'échappe dans un monde morbide où il retrouve,
mais sans la reconnaître, cette même contrainte réelle.
« Il y a maladie [...], selon Foucault, lorsque l'individu ne peut
maîtriser, au niveau de ses réactions, les contradictions de son
milieu, lorsque la dialectique psychologique de l'individu ne peut se retrouver
dans la dialectique de ses conditions d'existence »20(*). Désormais,
l'anthropologie médicale ne s'articulera plus sur l'opposition homme
sain-homme malade, mais sur la dialectique de l'ouvrier exploité se
soignant en devenant un révolutionnaire prolétarien: la
société communiste n'est pas seulement une société
sans classe, c'est aussi une société sans malade. C'est
à l'accomplissement de cette tâche que doit se consacrer la
psychologie, « s'il est vrai que, comme toute science de l'homme,
elle doit avoir pour but de le désaliéner »21(*). Pour comprendre la
genèse de ce passage, il faut aussi tenir compte du facteur
politique : Foucault a été membre du parti communiste
français de 1950 à 1953 ; cet engagement se retrouve dans ce
chapitre sur Pavlov, ce qui, à l'époque, en France était
un marqueur politique : La plupart des intellectuels communistes de
l'époque voulaient ainsi opposer la « psychologie
matérialiste » pavlovienne à la
psychanalyse. 1962, changement complet de point de vue:
c'en est fini du matérialisme pavlovien, au moins pour Foucault. Le
livre passe de cent dix à cent quatre pages et, pressé par son
éditeur de rééditer Maladie mentale et
personnalité, Foucault va modifier toute la seconde partie de
l'ouvrage (qui s'appellera désormais Maladie mentale et
psychologie) et rompre avec les idées de 1954. C'est qu'entre
temps, il a réalisé son grand oeuvre, Folie et
déraison. Histoire de la folie à l'âge classique
(1961) dont « Folie et culture » est, en quelque sorte, le
résumé. En s'appuyant sur les nombreux manuscrits médicaux
de la Bibliothèque d'Uppsala, Foucault expose le processus historique de
constitution de la maladie mentale dans une perspective totalement
détachée du marxisme. La folie n'est plus l'expression, au niveau
psychologique individuel, des contradictions de classes dans la
société capitaliste mais, bien plus profondément, le
produit d'une culture, d'une histoire qu'il faut retracer dans son
détail. La maladie va dépendre de conditions historiques, plus
encore, d'un contexte culturel particulier. Cette histoire, c'est d'abord celle
d'un partage, d'une exclusion. Si le Moyen-Âge et la Renaissance voient
encore dans la folie une expression de la puissance divine et une forme
supérieure de raison (dont témoignerait l'Eloge de la
folie d'Erasme), l'âge classique la confond avec toutes les autres
sortes de déviances (crime, vagabondage, libéralité,
libertinage), lui faisant ainsi perdre sa signification propre. Elle n'est
qu'une forme, parmi d'autres, d'oisiveté, et l'Hôpital
général se charge de la corriger: c'est la fameuse époque
du « grand renfermement ». Avec la naissance de l'asile, au tout
début du XIX éme siècle, la perception de la
folie s'affine en même temps que le partage s'accentue. Désormais,
les aliénés sont traités différemment des criminels
ou des pauvres. Mais l'humanisme supposé d'un Pinel ou d'un Tuke ne doit
pas tromper. Libérés de leurs chaînes, les malades n'en
subissent pas moins un gigantesque emprisonnement moral. Parole devenue
totalement inintelligible dans ce contexte, la folie trouve ses anciens
pouvoirs de révélation cloisonnés entre les murs du savoir
médical. De cette folie maîtrisée naît la
psychologie, monologue qui refuse d'entendre la voix de la déraison et
qui croit pourtant pouvoir en énoncer la vérité. Ambition
vaine d'un discours qui refuse d'affronter son Autre « présent
et visible dans les oeuvres de Hölderlin, de Nerval, de Roussel et
d'Artaud, et qui promet à l'homme qu'un jour peut-être, il pourra
se retrouver libre de toute psychologie pour le grand affrontement tragique
avec la folie »22(*).L'originalité de Maladie mentale et
psychologie tient ainsi dans la double idée qu'il
sous-tend,à savoir une approche historique de la maladie mentale et une
approche ontologique ,c'est-à-dire l'idée que la folie
échappe à la psychologie et soit une sorte de rapport primitif
à l'homme.
IV : UNE SCIENCE DE LA MALADIE MENTALE EST ELLE
POSSIBLE ?
Dans l'article « Philosophie et
psychologie » (1965), Foucault répondait ainsi
à la question « Qu'est ce que la
psychologie ? » : « Je ne pense pas qu'il faille
essayer de définir la psychologie comme une science »23(*).Dans un autre article ,
« La recherche scientifique et la psychologie »
daté de 1957,Foucault constate déjà que l'« un
des a priori historiques de la psychologie,dans sa forme actuelle,c'est cette
possibilité d'être ,sur le mode de l'exclusion ,scientifique
ou non »24(*).Le
fait même de se poser cette question implique elle-même un nouveau
champ d'interrogations :y a-t-il deux formes de psychologie,une qui serait
scientifique et l'autre « philosophique » ou
phénoménologique ,qui ressaisirait l'essence de l'homme
c'est-à-dire dans son existence et dans son histoire ? C'est le travail
de la recherche en psychologie qui va permettre selon Foucault de
déterminer la scientificité ou non de la psychologie. Ce travail
se fait dans un sens tout à fait différent de la manière
traditionnelle d'un travail scientifique. Le travail réel de la
recherche en psychologie n'est pas le produit d'une quelconque
objectivité, ni le fondement ou le progrès d'une technique, ni la
constitution d'une science : « Son mouvement, au contraire, est
celui d'une vérité qui se défait, d'un objet qui se
détruit. »25(*).Elle est une sorte de pendant d'une psychologie
« officielle », celle des cours, des enseignements en
université : « Elle forme l'envers nocturne d'une science
psychologique qu'elle a pour vocation de compromettre »26(*).La recherche serait
paradoxalement la condition principale de la suppression de la psychologie dans
le sens où elle renverse le savoir, et prétend démystifier
la pratique psychologique. En conclusion de son article, Foucault constate que
« la psychologie ne se sauvera que par un retour aux
enfers »27(*) : La psychologie doit ainsi retourner à
l'expérience de la négativité et des contradictions
humaines, notamment à travers l'étude des pathologies, et ne doit
plus se reposer sur une positivité et une objectivité qu'elle a
voulu elle-même s'imposer : il convient donc de retrouver le sens
originaire de la psychologie. En conséquence, la recherche psychologique
ne saurait être véritablement une recherche scientifique. Foucault
revient sur l'histoire de la psychologie et le moment où elle s'est
elle-même constituée comme science positive .L'article de
1957 intitulé « La psychologie de 1850 à
1950 » fut l'occasion de traiter de la scientificité de la
psychologie. Il y aurait deux formes de psychologie : l'une scientifique
et l'autre « philosophique » et
phénoménologique. A la différence des autres domaines de
savoir, les psychologues eux mêmes reconnaissent qu'il y'a une
psychologie scientifique et une psychologie non scientifique, objective et non
objective. Foucault pose ainsi la possibilité originaire d'un choix
quant à la manière de pratiquer la psychologie entre
« une psychologie qui mesure, compte et calcule, et une psychologie
qui pense, réfléchit »28(*).Ce choix, on ne l'envisage pas de la même
manière pour d'autres sciences comme la biologie ou la physique dont le
domaine scientifique est déjà bien délimité et dont
« l'objectivité est déjà
scientifique »29(*). La recherche en psychologie n'est pas a priori
scientifique comme elle peut l'être en physique .Si la psychologie
phénoménologique arrivait à contourner la distinction
normal-pathologique en s'intéressant prioritairement à la
conscience malade elle même ,la psychologie scientifique,elle, se heurte
à cette barrière .Le projet de la psychologie scientifique
est en effet d'être une science naturelle, ce qui suppose deux postulats
essentiels :d'une part que la vérité de l'homme soit
puisée dans son être naturel et d'autre part avoir recours
à une précision objective et mathématique, soit une
science à caractère expérimental ,rationnel et
quantitatif. Selon Foucault, la psychologie scientifique va découvrir
elle même ses propres contradictions et devoir renoncer à ces
postulats : les psychologies du développement et du milieu, par
exemple, réfléchissent en particulier sur les échecs, les
arrêts du développement, sur les divers phénomènes
d'inadaptation. La psychologie est donc avant tout une analyse des
contradictions internes de l'homme, du conflictuel, du pathologique donc de
« l'anormal » (par exemple les psychologies de la
mémoire sont d'abord des psychologies de l'oubli, du caché, de
l'inconscient, avant d'être celles du souvenir).Foucault s'est ensuite
proposé d'analyser la manière dont la psychologie allait faire
face à ces contradictions en étudiant son histoire. Il constate
d'emblée que la psychologie emprunte « aux sciences de
la nature leur style d'objectivité (...) leur méthode et leur
schéma d'analyse » : Ainsi, la psychologie va se
penser tour à tour sur les modèles physico-chimiques, organiques
ou évolutionnistes.
Selon Foucault, toutes ces tentatives ont
échoué avec la découverte du sens. Le premier postulat ne
pouvait être tenu : l'homme n'est pas purement un être de
nature. Cette découverte du sens s'est faite « par des chemins
bien divers »30(*) , notamment grâce à la
psychanalyse, décidément très présente au
début de son oeuvre : avec Freud on passe de l'analyse explicative
à la genèse des significations, à l'histoire ; au
recours à la nature s'est substituée l'analyse du concept
culturel : Dans « philosophie et psychologie »,
Foucault analysait la psychologie comme une formule culturelle qui s'inscrirait
dans des phénomènes déjà connus du monde
occidental. Freud a ainsi ouvert la voie à une étude objective
des significations, en allant le plus loin possible dans l'analyse du sens et
en donnant une histoire réelle au comportement humain dans la
société à laquelle il appartient. Par cette quête du
sens, Freud a ainsi « donné son orientation à la
psychologie moderne »31(*), notamment au béhaviourisme: Ce courant de la
psychologie scientifique, né au début du XX éme
siècle aux Etats-Unis, a pour objet l'étude des comportements
comme unique champ observable de l'activité psychologique, sans
référence à une quelconque subjectivité, ni
à la conscience. Foucault se demande, à partir de cette
théorie quelle peut être la part d'objectivité dans une
étude des comportements. Est il possible de généraliser ce
type d'étude ? N'y a-t-il pas forcément une contradiction
à prétendre à une telle objectivité dans un domaine
où finalement aucun individu ne semble pareil à un autre ?
Foucault a ainsi envisagé tous les différents types d'analyse des
significations objectives (gestalt théorie,psychologie des tests...) et
constaté qu'en définitive ces analyses se font toujours en termes
d'oppositions : « totalité ou
élément ;genèse intelligible ou évolution
biologique (...) manifestations expressives momentanées ou
constance d'un caractère latent (...) :termes contradictoires
dont la distance constitue le propre de la psychologie »32(*).Foucault remarque ainsi
l'existence permanente de deux pôles en psychologie mais s'interroge
aussi sur la capacité qu'a celle-ci à dépasser ses propres
contradictions. De toute manière, on ne peut, dans le cas d'une
discipline comme la physique ou la biologie, soutenir des positions aussi
contradictoires ; la psychologie doit faire face à beaucoup trop
d'incohérences pour véritablement prétendre à un
statut scientifique comparable aux mathématiques ou aux sciences
naturelles. Le reproche essentiel fait ici à la psychologie par Foucault
est que celle-ci trouve sa légitimation dans le repérage de
l'anormal par rapport au normal : ce qui est mauvais dans la psychologie,
c'est qu'elle demeure un discours normatif sur l'être humain. Quel est
donc l'avenir de la discipline ? Foucault propose de dépasser la
psychologie telle qu'elle se pratique et de la remplacer par un autre
modèle, une histoire de la condition humaine, une analyse de l'existence
humaine dans ses structures fondamentales. Cette histoire individuelle,
analysée par une nouvelle forme d' « anthropologie
existentielle » ne reste-t-elle pas « ce qu'il y a de plus
humain en l'homme » ?
V : CANGUILHEM ET POLITZER : D'AUTRES FORMES DE
REFLEXION SUR LA PSYCHOLOGIE:
Depuis ses débuts, la psychologie cherche donc sa
place, entre science humaine et science de la vie. Dans un article très
célèbre de 1956 ,« Qu'est ce que la
psychologie »,Georges Canguilhem soutient que la psychologie en tant
que discipline n'a jamais réussi a véritablement fixer son
objet,particulièrement depuis la fin du XIX ème
siècle, moment où la psychologie devient
« scientifique » : « Pour la psychologie,la
question de son essence (...) met en question aussi l'existence même du
psychologue,dans la mesure où ,faute de pouvoir répondre
exactement sur ce qu'il est ,il lui est bien difficile de répondre de ce
qu'il fait »33(*). D'après Canguilhem et contrairement à
ce qu'affirme Lagache dans son Unité de la psychologie (1947),
le statut de la psychologie n'est pas clair, et la discipline n'a pas de
véritable unité : « De bien des travaux de
psychologie, on retire l'impression qu'ils mélangent à une
philosophie sans rigueur une éthique sans exigence et une
médecine sans contrôle » 34(*): Le grand défaut de la
psychologie est que l'on ne peut pas directement vérifier son
efficacité thérapeutique. Le psychologue est plus un confesseur,
un juge qu'un véritable médecin. En outre, faute de pouvoir
prétendre véritablement au statut de science, la psychologie se
voit en quelque sorte contrainte, d'après l'interprétation de
Pascal Engel dans son essai Philosophie et psychologie, à une
oscillation perpétuelle entre deux solutions : La
possibilité d'être une science à part entière et une
« technologie pratique et sociale »35(*).La principale source de
l'incohérence de la discipline est la multiplicité des objectifs
qu'elle poursuit : Canguilhem en relève trois :
- La psychologie s'est d'abord voulue science naturelle. (Voir
Aristote et la critique des prédécesseurs dans le livre I du
De Anima, Gall ou encore Broca)
- Elle se veut aussi science de la subjectivité, de
Descartes à Freud. Elle poursuit un objectif d'étude du
« sujet homme ».
- Enfin la psychologie s'intéresse également aux
réactions et aux comportements humains. (notamment avec le
béhaviourisme et Watson).
La critique formulée par Georges Politzer est
d'une autre nature. L'auteur de La critique des fondements de la
psychologie ,fondateur de la Revue de psychologie
concrète,va plus loin en ce qu'il propose, lui, un nouveau
modèle de psychologie .La critique reprend les grandes lignes de la
position canguilhemienne ; la psychologie scientifique est « un
vernis de science », une fausse science et les psychologues qui la
pratiquent ne sont pas des scientifiques : « Les
psychologues,incapables de découvrir la vérité
,l'attendent chaque jour, de n'importe qui et de n'importe où mais comme
ils n'ont aucune idée de la vérité,ils (...) deviennent
victimes de toutes les illusions »36(*).Il va notamment reprocher aux trois grands courants
modernes de la psychologie (Gestalt théorie,psychanalyse et
béhaviourisme) de manquer le véritable but de la
psychologie,à savoir la vie « dramatique » de
l'homme et d'appliquer de façon systématique la méthode
scientifique à la psychologie. Le résultat n'aboutit qu'à
une description des processus psychologiques, faite le plus souvent en termes
mécanistes mettant de côté les particularités
individuelles. Mais la véritable innovation de Politzer réside
surtout dans l'orientation concrète qu'il veut donner à la
psychologie. Il va proposer ainsi trois conditions d'existence
préalables à cette psychologie concrète, conditions qui
selon lui n'ont encore jamais été réunies ensemble dans
l'histoire de la psychologie, cette « mare aux
grenouilles »37(*) :
- La psychologie devra être l'étude d'un ensemble
de faits a posteriori
- La psychologie doit être une science originale,
c'est-à-dire portant sur un domaine d'étude qui n'ait pas
été abordé par les autres sciences
- La psychologie doit être objective c'est-à-dire
vérifiable du point de vue méthodologique et du point de vue des
faits.
Politzer va d'après ces conditions définir la
psychologie concrète comme l'étude des faits psychologiques,qui
sont « l'ensemble des comportements ayant un sens
humain »38(*)
.Ces faits ne vont prendre sens que par le récit qui en sera fait par le
sujet humain .Le rêve par exemple, fait figure de fait psychologique
au sens le plus plein du terme car il ne prend véritablement son sens
que dans un milieu et pour un sujet particulier .Politzer veut redonner un
importance au « Moi » de la vie individuelle, au
« sujet » de la vie quotidienne. Ce qui lui permet de
déboucher ainsi sur une psychologie concrète, inspirée de
la psychanalyse, fondée sur l'homme en tant que sujet engagé dans
une action. Politzer condamne, prés de vingt cinq ans avant Foucault,
les affres d'une métapsychologie : « La métapsychologie
a vécu, l'histoire de la psychologie commence »39(*) .
Cette analyse des discours entreprise par Foucault,
dès le début de son oeuvre, s'est poursuivie avec l'Histoire
de la folie à l'âge classique qui a pour sujet d'étude
l'évolution du discours sur cet objet mouvant et difficile à
cerner qu'est la folie. Comme le note Frédéric Gros, c'est
dans Naissance de la clinique que, pour la première fois,
Foucault désigne son travail comme une étude des
« règles de formation » des discours, et
définit ceux-ci comme pratiques. On pourrait objecter qu'Histoire de
la folie poursuivait le même objectif mais il ne s'agit plus de
rechercher une expérience originaire mais d'expliquer comment, à
une époque donnée, un discours a pu se modifier, se transformer.
Cette analyse des discours s'est donc poursuivie avec Naissance de la
clinique, son troisième ouvrage de 1963 qui se propose de faire
l'archéologie du discours médical. Naissance de la
clinique est en outre le premier et le seul ouvrage de Foucault
consacré entièrement à la médecine. Le champ
d'étude délimité par Foucault concerne une période
relativement courte mais importante de l'histoire de la médecine, le
moment où l'expérience clinique est devenue anatomo-clinique lors
de la révolution de l'Ecole de Paris au début du XIX
éme siècle.
2 L'archéologie du discours médical
dans Naissance de la clinique
I : GENESE ET ELABORATION DE NAISSANCE DE LA
CLINIQUE:
On ne sait pas très précisément
où, ni quand, Foucault fit ses recherches concernant Naissance de la
clinique ; il se peut toutefois qu'il les ait faites en même
temps que celles pour Histoire de la folie, Foucault ayant eu
accès pour son premier livre à nombre d'archives et de documents
médicaux. Telle est la supposition de David Macey dans son
Foucault. La parution des deux livres étant
séparée d'à peine deux ans, l'hypothèse est
plausible. Foucault lui même parle de « chutes d'Histoire
de la folie » concernant Naissance de la clinique. En
tous les cas, l'ouvrage, fourmillant de références, fait montre
de recherches très assidues, comme en témoigne sa bibliographie
très exhaustive et il en est de même pour Histoire de la
folie. D'ouvrages médicaux en archives, décrets et autres
documents, Foucault a rassemblé un matériau de très grande
diversité et d'une très grande richesse. Tout cela en fait un
essai très technique, le plus technique que Foucault ait écrit
jusque là, de par l'emploi fréquent du vocabulaire
médical. C'est le moins apte en tout cas à toucher un grand
public. Le livre n'en est pas moins réussi de part la richesse et la
précision du matériau sur lequel il a travaillé.
Toutefois,Naissance de la Clinique, au contraire d'Histoire de la
folie est paru dans une indifférence quasi générale,
à l'exception d'un petit nombre de commentateurs
spécialisés, en histoire de la médecine notamment .
L'horizon théorique abordé par Foucault semble lui, en revanche,
totalement nouveau par rapport à ses écrits
antérieurs ; c'est le premier et d'ailleurs unique ouvrage
entièrement consacré à la médecine, un sujet
pourtant transversal dans l'oeuvre de Foucault. Naissance de la
clinique s'inscrit en outre dans la tradition de Canguilhem : il sert
en quelque sorte de pendant historique au grand ouvrage de ce dernier, Le
Normal et le Pathologique qui explique la signification des concepts de
base de la médecine moderne. Certaines thèses de Canguilhem sont
d'ailleurs reprises voire précisées dans Naissance de la
clinique .D'une part, le fait qu'un concept ou qu'une notion n'a de
sens que dans un contexte donné et d'autre part que l'histoire de la
médecine ne doit pas être une histoire de
« saints » de la médecine, une sorte de chronologie
consensuelle qui mettrait en avant certains personnages au détriment
d'autres. La continuité entre ces deux ouvrages est donc d'abord de
nature thématique, puisqu'il s'agit de pratiquer autrement l'histoire de
la médecine .Les deux ouvrages proposent en commun une forme
d'analyse originale, différente en tout cas des analyses classiques des
historiens de la médecine. Foucault, d'ailleurs, ne manquera pas de
reconnaître sa dette envers Canguilhem : « (...) C'est
à lui que je dois d'avoir compris que l'histoire de la science n'est pas
prise forcément dans l'alternative :chronique des
découvertes ou descriptions des idées (...) mais qu'on pouvait,
qu'on devait faire l'histoire de la science comme d'un ensemble à la
fois cohérent et transformable de modèles théoriques et
d'instruments conceptuels »40(*).Dans Naissance de la clinique , il
s'agit de donner au regard clinique (c'est à dire l'observation directe
et savante d'un cas) du XIX éme siècle un regain
d'intérêt, la vertu d'une pure attention au malade et à sa
souffrance ; un « rapport immédiat à la souffrance
et qui la soulage »41(*).Il y a là l'idée que la médecine
clinique ne peut redevenir vraiment une science qu'en retrouvant son aspiration
d'origine, c'est à dire soigner et être attentif à la
souffrance et à la douleur ,ce que le court épisode de la
médecine clinique a su faire selon Foucault. Le projet se veut
« à la fois historique et critique »42(*): Il s'agit de
déterminer les conditions de possibilité de cette
expérience médicale radicalement nouvelle et inédite, de
décrire ce qui peut être perçu et dit par le médecin
à un moment donné. Foucault s'interroge sur le comment un tel
regard a pu émerger, et énonce l'idée selon laquelle ce
discours médical précis ne peut être perçu
qu'à l'intérieur d'un certain champ de discours. Le regard
clinique suppose ainsi un certain nombre de conditions à la fois
scientifiques, politiques, philosophiques et linguistiques ; c'est
à l'intérieur de ces savoirs que la médecine clinique va
prendre naissance véritablement. C'est également dans
Naissance de la clinique que, pour la première fois (si l'on
excepte la première préface d'Histoire de la folie),
Foucault emploie le mot « archéologie » : faire
cette Archéologie, c'est à dire comprendre les structures, le
langage qui, à un moment donné, vont permettre ce nouveau regard.
Naissance de la clinique va donc faire l'histoire de cette
médecine moderne à travers le concept de clinique qu'il voit
émerger vers 1800 -1830.Il va en outre s'agir d'étudier la
genèse historique du savoir médical de la formation du discours
sur la maladie et son rapport avec des éléments
extérieurs. Foucault réfute la conception d'une histoire
évolutionniste des idées sur la clinique. C'est un
événement radical au XVIII éme siècle
qui a permis une mutation dans le savoir médical, et un nouveau rapport
de l'expérience du médecin. En effet, à un moment
donné, il y a eu mutation du savoir médical rendant ainsi
possible de nouvelles articulations (notamment grâce à la
médecine de Bichat).C'est un ensemble de réorganisations qui va
produire un nouveau type de regard et de discours et qui va complètement
modifier la représentation de la maladie.On peut parler de
réorganisation du discours possible sur la maladie. L'archéologie
« veut montrer non pas comment la pratique politique a
déterminé le sens et la forme du discours médical mais
comment et à quel titre elle fait partie de ses conditions
d'émergence, d'insertion et de fonctionnement »43(*) . Grâce à la
méthode archéologique, Foucault veut aller au-delà d'une
analyse des causes : il veut décrire le changement, mettre en avant
les discontinuités et analyser les différences, les
difficultés.
Naissance de la clinique peut se lire comme une
suite directe à Histoire de la folie : en effet, il
étend à la médecine en général les analyses
qu'il a pu pratiquer sur la maladie et la médecine mentales, c'est
à dire observer leurs conditions d'émergence et d'apparition, et
de possibilité. L'idée de saisir une cassure qui s'instaure au
moment de son institution rappelle quelque peu Histoire de la folie
dans le sens où celle ci cherchait à saisir le moment de la
césure entre raison et déraison .Naissance de la
clinique cherche à « saisir la mutation du discours
quand elle s'est produite » (préface) quand Histoire de la
folie avait pour ambition de « parler de ce geste de coupure, de
cette distance prise (...) entre la raison et ce qui n'est pas
elle »44(*).L'idée commune est celle d'une
archéologie ,terme que Foucault emploie dès 1961 dans la
première préface de Histoire de la folie :Foucault
parle d' « archéologie de ce silence » à
propos de la relation entre raison et folie .L'analyse repose en outre sur la
même étude exhaustive d'un très vaste ensemble de documents
,dans un cas comme dans l'autre ;il n'est pas étonnant que l'on
fasse remonter la genèse de Naissance de la clinique
à la même époque que celle d'Histoire de la
folie :Les deux bibliographies ont beaucoup de similitudes, de
nombreux ouvrages leur étant communs (celui de Pinel Nosographie
philosophique par exemple, ou encore la Médecine pratique
de Sydenham).Le champ de recherche est identique et la même
méthode est appliquée: saisir ce qui va rendre possible tel
ou tel type de discours sur un objet précis à un moment
précis. Toutefois, les ressemblances entre les deux ouvrages, si elles
existent indéniablement, ne sauraient masquer de nombreuses divergences,
faisant tout aussi bien de Naissance de la clinique une transition
entre Histoire de la folie et les livres suivants .D'une part
Histoire de la folie couvrait plusieurs siècles, du Moyen Age
à nos jours, au cours de 600 pages. Naissance de la clinique
est d'un format beaucoup plus réduit (200 pages seulement) qui ne couvre
qu'un petit nombre d'années (environ 30) au début du XIX
ème siècle car, selon Foucault, « la
médecine clinique s'est défaite aussitôt qu'elle est
apparue ».D'autre part le sujet du livre diffère
également : Dans Histoire de la folie, le sujet - la folie
- est intemporel, il traverse les époques et ne trouve sa forme
médicale que très tardivement. Naissance de la clinique
est, quant à lui, l'histoire précise d'une discipline de
connaissances, la médecine clinique. Il s'agit d'étudier la
conception d'une discipline de connaissance à un moment de
l'Histoire ; l'histoire de la clinique du XIX ème
siècle n'a rien à voir avec une relation intemporelle entre
le médecin et le patient comme pourrait être comprise la relation
entre le monde occidental et la folie, ou de la raison avec la folie.
La première phrase de la préface
résume à elle seule de quoi il va s'agir ici :
« il est question dans ce livre de l'espace, du langage et de la
mort ;il est question du regard ».Puis, suit abruptement la
description de deux pathologies par deux médecins (Pomme et Bayle)
à deux périodes différentes (1769 pour le premier et 1825
pour le second).On est saisi, à cette lecture, par la différence
très marquée entre les deux récits seulement
séparés d'une cinquantaine d'années :Pomme semble
encore englué dans les principes de l'ancienne médecine, des
vieilles expressions utilisées encore en son temps, peu précises,
et pas d'une rigoureuse véracité scientifique .Bayle ,en
revanche , fait montre d'une grande précision quant à la
description de la lésion qu'il observe, qui n'est pas sans rappeler les
diagnostics actuels : « chaque mot de Bayle guide notre regard
dans un monde de constante visibilité alors que le texte
précédant nous parle le langage (...) des
fantasmes »45(*).Que signifie cette entrée en matière
plutôt surprenante ? La stratégie de Foucault consiste
à nous faire prendre conscience que le premier récit de Pomme qui
a pu passer à son époque pour un modèle de
scientificité et d'objectivité nous semble à
présent, à nous, dénué de sens, et finalement
à nous montrer que nous avons tort de croire que même à
notre époque nous touchons à cette objectivité. C'est
là un des points fondamentaux de l'archéologie
foucaldienne : l'archéologue doit opérer une distanciation,
une relativité vis à vis de chaque discours ou de chaque savoir
sur le sujet dont il fait l'archéologie, qu'il vienne de l'âge
classique, de l'âge moderne ou de notre propre époque. Toutefois
l'archéologie n'est pas seulement basée sur cette
distanciation :elle nous permet aussi de comprendre que chaque discipline
,à quelque époque que ce soit ,a son ordre systématique
propre, même si elle nous semble incompréhensible avec notre
regard à nous, forcément façonné par notre
époque. En bref, il faut donc garder à l'esprit que la
médecine selon Pomme vaut bien celle qui se pratique actuellement et qui
apparaît comme régie par les différents contextes socio
culturels. Pourquoi serait elle donc moins vraie ? Moins
scientifique ? : « Qui peut nous assurer qu'un
médecin du XVIII ème siècle ne voyait pas
ce qu'il voyait »46(*) interroge Foucault : Pourquoi donner moins de
crédibilité à Pomme qu'à Bayle ? La
vérité se trouve à l'intérieur même du
discours ; Foucault réfute la notion de commentaire qui vient se
greffer sur le discours, ce qui reviendrait à admettre quelque chose de
non formulé par le langage : « Commenter c'est admettre
(...) un reste nécessairement non formulé de la pensée que
le langage a jeté dans l'ombre »47(*). Foucault rejette ce qui
serait un double fond de l'argumentation : le sens se trouve dans le
discours et pas ailleurs. L'archéologie s'arrête au discours et
à ce qui l'a rendu possible et ne traite en aucun cas du commentaire qui
« double » ce discours.
II : LES CONDITIONS D'EMERGENCE DE L'EXPERIENCE
CLINIQUE
Le corps humain est l'espace d'origine et de
répartition de la maladie, et c'est sur le corps et seulement lui que
pourra s'effectuer l'expérience clinique. Ce qui nous paraît
évident aujourd'hui ne l'était pas avant le début du XIX
ème siècle : la médecine traditionnelle,
celle que pratiquait, selon Foucault, un médecin comme Pinel (qui,
paradoxalement sera une des premières personnalités de l'Ecole de
Paris), était d'abord une classification hiérarchique des
maladies en formules, genres et espèces à l'intérieur d'un
tableau nosologique prévu à cet effet avec pour modèle les
systèmes classificatoires de Linné ou Dagognet .Mise en
oeuvre par Sydenham,c'est en effet dans la Nosographie philosophique
de Pinel que cette médecine classificatrice trouvera sa forme la plus
aboutie. La maladie n'était pas localisée sur le corps du malade
mais dans les colonnes de ce tableau. Le problème de la localisation
était selon Foucault un « problème
subalterne » 48(*) à l'époque ;ici on va plutôt
parler de ressemblances ,de différences et d'imbrications à
l'intérieur du système de classification .Lorsque le regard
est défini par un grand nombre d'analogies de formes, la maladie devient
ce qu'on appelle à l'époque une essence ;c'est le
règne de la « médecine des espèces »
pour laquelle chaque maladie constitue une entité idéale
placée dans un grand tableau ordonné ;la transmission des
maladies se produisait quand ,par « sympathie »,certaines
de leurs qualités se mélangeaient avec le type de
tempérament du patient.On est ici très proche de la
théorie de Galien sur les humeurs.On pensait que les environnements non
naturels favorisaient le développement des maladies et
qu'ainsi ,les populations paysannes étaient moins atteintes que les
classes urbaines. Le malade était perçu comme un lieu de
croissance et d'expansion d'une maladie « pure ». Celle ci
serait altérée dans sa pureté par les
particularités individuelles du malade : « à la
pure essence nosologique (...) le malade ajoute comme autant de perturbations
son âge, son mode de vie (...) qui font figure
d'accidents »49(*).La médecine des espèces maintient ainsi
le maximum de distance entre le médecin et le malade pour observer la
maladie dans toute sa pureté et son essence. Pour identifier une
maladie, il n'était donc pas obligatoire qu'un organe particulier soit
affecté puisque celle-ci pouvait se déplacer d'un point
à un autre à la surface du corps. L'intervention médicale
elle-même représentait une impureté, un geste
contre-naturel. L'hôpital est quant à lui considéré
comme un lieu trouble, une entrave où la maladie risque de perdre sa
pureté (par exemple au contact d'autres malades).Foucault va ensuite
analyser la manière d'appréhender les épidémies de
la fin du XVIII ème siècle : contrairement aux
maladies, les épidémies n'étaient pas
considérées comme des entités déterminées
mais comme le produit du climat, de la famille et d'autres facteurs
extérieurs. La perception de la maladie se fait de manière
quantitative .Au lieu de classer les maladies, on multiplie les observations
pour parvenir à une meilleure perception des remèdes et des
causes à apporter. Foucault constate là l'éclosion d'un
champ nouveau .En même temps, a lieu un contrôle social très
strict avec une étroite collaboration entre la médecine et la
police. Un acte illustre particulièrement cette mise en place aux yeux
de Foucault, la création de la Société royale de
médecine en 1776 : tout cela montre que ce qui est important
maintenant, c'est la maladie elle même et non plus le malade. Par
ailleurs,la médecine tend à se lier de plus en plus à
l'Etat ; elle ne se limite plus seulement à des techniques, voire
un art de guérison : la médecine s'attelle avant tout
à une définition modèle d'un homme « en
santé »50(*): les normes de santé deviennent collectives.
La médecine intervient directement dans l'espace social. Ici s'esquisse
une idée sur laquelle Foucault, comme nous le verrons , reviendra
ultérieurement dans son oeuvre, même si l'on ne peut pas encore
parler, comme ce sera le cas plus tard, de machine à guérir. En
outre, ce nouveau regard passe par l'abandon des vieux codes du savoir de la
médecine classique : Pour qu'émerge une nouvelle forme de
savoir, il fallait que ces codes volent en éclats et qu'apparaissent de
nouvelles modalités de savoir et de discours. Tout cela fut rendu
possible aussi par un ensemble d'évènements. On assiste à
une réorganisation du domaine hospitalier, au bouleversement de
l'enseignement médical, à de nouvelles théories et
pratiques scientifiques et à la montée des
préoccupations sociales et économiques,à la
redéfinition du statut social du patient ,soit à de nouveaux
rapports entre la santé et le savoir : Tout concourt donc à
une révolution, une rupture qui se prépare : «
D'un seul mouvement,médecins et hommes d'Etat réclament en un
vocabulaire différent (...) la suppression de tout ce qui peut faire
obstacle à la constitution de ce nouvel espace »51(*) .
M.Jay note dans l'ouvrage Foucault : Lectures
critiques de Luce Giard, qu'il y a, chez Foucault, une fascination pour le
regard dès le début de sa carrière qui coïncide avec
son intérêt primitif pour Merleau Ponty (et notamment son ouvrage
Phénoménologie de la perception), pour la psychologie
existentielle de Binswanger et l'oeuvre de Heidegger. La maladie n'est plus une
essence, elle devient visible ; l'hôpital va devenir le lieu
privilégié d'observation et d'élaboration du savoir qui va
permettre d'isoler les spécificités de la maladie. En outre,
c'est à l'hôpital, seulement, qu'est possible la comparaison de
plusieurs organismes malades entre eux, voire entre un organisme malade
et un organisme sain. Ainsi, se dessine la possibilité véritable
d'une lecture exhaustive de la maladie et s'affirme l'importance de l'oeil,
diseur de vérité : L'expérience clinique est d'abord
un regard : Foucault parle de la « souveraineté du
regard »52(*).Le
médecin va pouvoir, grâce à son « coup
d'oeil » appréhender et maîtriser le réel. La
refonte se fait donc au niveau du savoir lui même : l'oeil
pénètre à l'intérieur du corps, le parcourt et
isole ensuite les points communs ou les différences, se fixe sur les
événements particuliers et anormaux. Ce changement
« n'est pas à inscrire à l'ordre des purifications
psychologiques et épistémologiques ;ce n'est pas autre chose
qu'une réorganisation syntactique de la maladie où les limites
du visible et de l'invisible suivent un nouveau dessin »53(*) . Ce regard n'est pas au coeur
d'une évolution progressive mais d'une véritable
révolution où tout change au même moment:les objets,
théories, expériences, méthodes mais aussi le langage,
c'est précisément ce que Foucault identifie dans le chapitre 5 de
Naissance de la clinique intitulé « Des signes
et des cas ».Dans sa première phase,la médecine
clinique est une médecine des symptômes,qui considère les
maladies comme un ensemble de phénomènes dynamiques,des
mélanges de symptômes :Tout part du symptôme, qui est
la forme visible de la maladie : il est sa « transcription
première »54(*) , la toux, la fièvre etc... Le signe quant
à lui va être quelque chose de purement linguistique : Signes
et symptômes veulent dire la même chose mais le signe transforme le
symptôme, qui est pure expression de la maladie, en élément
signifiant par l'intermédiaire de la conscience ; c'est ce langage
du signe qui va aider le médecin à développer une vision
complète de la maladie. Cette perception rejoint celle de Condillac dans
son Essai sur l'origine des connaissances humaines où il admet
deux niveaux de connaissance, la sensation et la réflexion. Mais comme
la connaissance n'est qu'une imparfaite correspondance entre les signes et les
idées, elle doit être complétée par l'analyse, qui
nous fait ainsi remonter au fond des choses. « La science est une
langue bien faite » dira même Condillac. Dans
l'expérience médicale, cette analyse nous renvoie au
symptôme, premier signe de la maladie. En outre, cette dernière va
se donner d'une part dans sa description précise (au niveau du langage)
mais aussi directement et sans obstacle sur le corps du malade :
« Il n'y a de maladie que dans l'élément du visible, et
par conséquent de l'énonçable »55(*) :la clinique est une
articulation entre le langage et la perception d'une part mais elle est aussi
une ouverture à une lisibilité et une visibilité
grâce à l'entrée d'autres champs comme le langage ou
les probabilités que l'on fait lorsque l'on perçoit des
« cas » (analogies ,fréquences, diversité des
combinaisons) : « Connaître sera donc restituer le
mouvement par lequel la nature associe » 56(*).En outre,l'importation d'une
certaine forme de pensée probabilitaire en médecine permet
à l'incertitude caractéristique de la médecine des
espèces de devenir une valeur positive :chaque
difficulté,chaque nouveau symptôme est ainsi enregistré et
placé dans une nouvelle « série aléatoire
indéfiniment ouverte »57(*) .Les tableaux taxinomiques de la médecine
classique sont ainsi remplacés par des « continua
temporels » qui tiennent de plus en plus compte de l'étude des
cas. La clinique se trouve donc « devant la tâche de percevoir,
et à l'infini, les événements d'un domaine
ouvert. »58(*).Foucault va toutefois montrer les limites de ce
nouveau mode de perception. Ayant ainsi défini la clinique, il en
analyse aussitôt la défaillance voire l'échec :
« C'est dans l'effort pour penser un calcul des probabilités
médicales que l'échec va se dessiner et les raisons de
l'échec apparaître »59(*) . En effet, si l'apparition de la science
probabilitaire en médecine a bien constitué un progrès, le
strict transfert d'un modèle purement mathématique et objectif
à quelque chose d'aussi incertain que la science pathologique provoque
nécessairement des confusions et pose problème. C'est là
une des caractéristiques de l'analyse foucaldienne comme le note
Christiane Sinding dans l'ouvrage de Luce Giard, Michel Foucault, lire
l'oeuvre : « Foucault ne se contente pas d'analyser
les conditions d'un progrès,mais toujours traque les illusions,les
erreurs,les échecs dissimulés sous d'apparents
succès » 60(*).
III : LA REVOLUTION MEDICALE : ACTEURS ET
CONSEQUENCES
La médecine clinique va donc prendre naissance
à l'intersection de tous ces savoirs et selon toutes ces conditions. Au
seuil du XIX éme siècle va donc se constituer un
nouveau paradigme médical : La médecine des symptômes
est remplacée par la médecine des tissus, c'est-à-dire la
théorie anatomo-clinique. Il reste pour Foucault à
déterminer le lieu et les acteurs de cette révolution
médicale. Le lieu c'est l'Ecole de Paris dont la première
réunion eut lieu en décembre 1794 : On y discute de
l'importance et de l'urgence d'un enseignement qui se fasse aussi cliniquement
et non plus théoriquement. Cette révolution va être
influencée par une certaine philosophie, celle des idéologues de
Cabanis, qui considérait l'observation comme l'essence de la
médecine et rejetait la physique et la chimie pour ne retenir que
« le cercle des faits propres à la
médecine ».Cette Ecole de Paris va connaître plusieurs
périodes marquées par des personnages aux méthodes et aux
vues totalement différentes. Tout d'abord, celle marquée par
Philippe Pinel, qui prônait la classification comme l'objectif majeur de
toute science. La seconde période débute ce qu'est
réellement cette révolution médicale .Elle est
incarnée par Xavier Bichat ,né en 1771 , auteur de deux
ouvrages fondamentaux : le Traité des membranes et surtout
les Recherches physiologiques sur la vie et la mort .Dans le chapitre
8 « Ouvrez quelques cadavres » ,Foucault décrit ce
qui à travers ces deux ouvrages va accompagner la révolution
médicale accomplie par l'Ecole de Paris .C'est avec Bichat que vont
coïncider pour la première fois le regard clinique et l'anatomie
pathologique. Ces deux méthodes, préexistantes à l'Ecole
de Paris sont pour la première fois réunies en une seule,
permettant ainsi de regarder différemment les pathologies. Le regard de
Bichat va aller vers un au-delà jusqu'alors inexploré et
inexploité notamment lorsque sera décidé de
procéder à des dissections de cadavres. Bichat va partir des
autopsies pour essayer de découvrir la vérité du vivant.
Pour que le regard du médecin puisse déchiffrer les
symptômes en profondeur, il faut qu'il aille en rechercher la source au
plus près du corps : « Ouvrez quelques
cadavres » est une formule de Bichat, illustrant parfaitement ce
nouveau besoin clinique : « Vous auriez pendant vingt ans pris
du matin au soir des notes au lit des malades sur les affections du coeur ,du
poumon (...) que tout ne sera pour vous que confusion dans les symptômes
(...) Ouvrez quelques cadavres :vous verrez aussitôt
disparaître l'obscurité que la seule observation n'avait pu
dissiper »61(*).
Avec Pinel, à la première époque de l'Ecole de Paris, on
ne touchait pas à la maladie, on pratiquait une médecine que l'on
qualifierait d'attentiste. Bichat, dans sa vision locale de la maladie, insiste
sur l'importance des tissus corporels. Le discours est fondamentalement celui
de la connaissance, du savoir. La médecine doit avant tout être un
lieu d'exercice du savoir, de la compétence du médecin pour une
vision nosologique de la maladie : Décrire d'abord, pour mieux
pratiquer ensuite. L'ouverture des cadavres est plus qu'une simple
observation : « Le cadavre ouvert (...) C'est la
vérité intérieure de la maladie »62(*).
Une des premières innovations de Bichat porte sur
la notion de tissu, qui sera un concept déterminant de l'analyse
clinique : Ainsi dans l'autopsie pratiquée par Bichat, les tissus
sont les premiers composants anatomiques, devant les organes, organisant ces
derniers en de vastes systèmes complexes. Leur organisation et leur
agencement permettent la vie mais leur séparation vont de pair avec les
processus morbides. Cette analyse permet à Bichat de retrouver
« l'analyse dans le corps lui même »63(*).Foucault précisera que
« l'oeil de Bichat est un oeil de clinicien parce qu'il donne un
privilège épistémologique absolu au regard de
surface »64(*).Regard de surface où la maladie n'est plus
analysée passivement comme au temps de Pinel mais de façon
dynamique et mouvante.
Avec Bichat, la pensée du vivant va se tourner
vers la mort .Ce même Bichat définit d'ailleurs la vie comme
« l'ensemble des fonctions qui résistent à la
mort ».Cette mise en place de la mort dans la pensée
médicale, Foucault la constate également : « C'est
du haut de la mort qu'on peut voir et analyser les dépendances
organiques et les séquences pathologiques »65(*). Non seulement la
pratique médicale se transforme, mais c'est aussi notre perception de la
vie et de la mort qui change. L'anatomie clinique a besoin de la dissection des
cadavres morts de maladie afin d'en déterminer le siège. La
médecine clinique permet d'autopsier immédiatement après
la mort, et par conséquent de faire la distinction entre les processus
morbides et les processus d'acheminement à la mort : La mort ne
serait plus une rupture brusque mais une disparition successive de fonctions La
connaissance s'appuie paradoxalement sur la mort pour faire apparaître la
vérité du vivant .Elle possède dans
l'expérience clinique la vertu d'un révélateur. Elle rend
possible un savoir, une connaissance médicale : si la
médecine est bien la science de l'individu, la mort en est devenue sa
condition première : « la nuit vivante se dissipe
à la clarté de la mort »66(*). La médecine fonde un
savoir de l'homme comme objet médical qui part de la finitude humaine,
au sens de la mort. Réflexion sur des pratiques, la médecine
clinique est donc à un autre niveau, celui des sciences humaines (ou
plutôt des sciences de l'homme), une réflexion sur l'homme et sa
limite : La mort. C'est cette nouvelle dimension, absente dans
Histoire de la folie, qui apparaît là : Dans
Histoire de la folie, ne figure aucune réflexion
méthodologique sur l'histoire des sciences. Naissance de la
clinique débroussaille un champ radicalement nouveau qui, dans les
ouvrages futurs de Foucault, apparaîtra peut être plus nettement
encore (surtout dans Les mots et les choses) :
« L'homme occidental n'a pu se constituer comme objet de science
(...) qu'en référence à sa propre destruction (...). De la
mise en place de la mort dans la pensée médicale est née
une médecine qui se donne comme science de
l'individu »67(*) nous dit Foucault. D'après cette
citation, Naissance de la clinique ouvre sur les Mots et les
Choses, en ce sens qu'on aperçoit dans ce bref moment de la
médecine clinique la possibilité pour l'homme de se constituer
à la fois comme sujet et comme objet de connaissance.
Conclusion de la première partie :
Des premiers articles sur la psychologie à
Naissance de la clinique, il semble que Foucault ait d'abord mis en
oeuvre une véritable étude épistémologique.
Cependant le politique n'est jamais très loin : Dans Maladie
mentale et personnalité, on la perçoit sous la forme
idéologique. Mais pas seulement :Foucault s'est toujours
étonné que l'on n'ait quasiment pas remarqué la dimension
politique de Naissance de la clinique,malgré les analyses
historico-politico économiques qui y sont faites,concernant la
perception de la médecine de la fin du XVIII è
siècle : « Quand j'ai écris un texte sur la
formation de la médecine clinique ,un livre politique selon moi,personne
n'en a parlé »68(*) .C'est toutefois dans des ouvrages comme Histoire
de la folie (et notamment sa reprise tardive par le mouvement
anti-psychiatrique à la fin des années 60) ou des travaux comme
ceux que Foucault effectuera au début des années 70 sur la
médecine sociale que ces considérations seront affirmées
de manière plus systématiques :il va s'agir non plus
d'interroger une science,ou la manière dont elle se constitue mais bien
d'analyser certains gestes,certaines attitudes :Enfermer pour
guérir ou discipliner pour intégrer ,dans le cas de la folie par
exemple. C'est de cela dont il va s'agir maintenant.
II : L'INSTITUTION MEDICALE ET LA
MEDICALISATION :
1 : Vers une médecine sociale ?
Foucault revient sur la question de la
médecine d'une manière totalement différente de celle de
Naissance de la clinique : Si les questions de politique de
santé étaient effectivement présentes dans cet ouvrage, ce
n'était qu'en tant que conditions d'émergence du regard
médical. Mais elles n'étaient pas vraiment étudiées
pour elles même. Dans les années 1970, la problématisation
tourne autour de ce thème. C'est maintenant l'institution
médicale et son rôle social normalisateur qui va constituer son
champ d'observation : Foucault va désormais parler de
« médecine sociale » avant de déboucher
sur une réflexion sur le bio-pouvoir, comme dimension politique
fondamentale.
I : QU'EST-CE QUE LA MEDECINE SOCIALE?
« La médecine moderne est une
médecine sociale » affirme Foucault dans une des
conférences de Rio en 1974.D'après lui, seule une petite partie
de la médecine favorise des relations individuelles et la relation entre
le médecin et le patient. Foucault s'est attaqué plus
précisément au problème de l'hôpital dans ses
recherches de 1974/1975 avec son groupe de séminaire, recherches dont le
résultat figure en grande partie dans l'ouvrage collectif Les
Machines à guérir .Le point essentiel réside dans le
fait que la médecine soit une médecine sociale .Dans le
premier article ,au début du livre, Foucault parle d'une
véritable politique de santé en France à partir du
XVIII ème siècle:c'est seulement dans le courant du
XVII ème siècle que l'institutionnalisation de
préoccupations permanentes pour la santé d'une population devient
une affaire d'Etat,en Allemagne ,d'abord, comme Foucault le montrera lors
de ses conférences de 1974 ,puis en France,avec la création
de la Société royale de médecine (1772). A cette nouvelle
préoccupation,on peut trouver plusieurs causes :d'une
part,l'attention croissante portée à la santé au corps et
à la médecine dans les cours monarchiques,sans doute sous
l'influence des Lumières,d'autre part le développement d'une
administration publique ayant pour charge la collecte des impôts :en
effet,la mise en place de ce dispositif mettait en lumière la
difficulté à compter exactement les richesses du royaume et par
là même favorisait ainsi l'émergence de la notion de
population :la population définit ainsi le rapport d'un corps
social particulier,doté d'une certaine forme de vie organique, à
un espace géographique. On assiste là ,selon Foucault ,à
l'ébauche d'un processus qui voit l'Etat chercher à
étendre son autorité à la santé de la
population ; la Société royale de médecine
étant le meilleur exemple de ces soucis, à grande échelle,
pour la santé. La médecine s'appuie sur un appareil
législatif, elle devient de plus en plus sociale
« quantitativement » - il y a de plus en plus de
médecins et de structures d'accueil - mais aussi qualitativement. Cette
notion de « politique de santé » va servir de toile
de fond à la professionnalisation du corps médical et suppose
plusieurs choses :d'une part la notion de prévention ,il ne
s'agit plus seulement de guérir mais aussi de
« prévenir la maladie quelle qu'elle soit »69(*) .Autre point important ,
la prise en compte de la maladie comme phénomène statistique,
comme étant l'observation d'un certain nombre de données (le
milieu par exemple), de variables (comme le taux de mortalité) :la
médecine devient « un élément pour le maintien
et le développement de la société »70(*),elle va prendre place dans un
système administratif ayant pour but le bien être et la
santé d'une population. Il s'agit de prendre en compte non plus la somme
des individus mais aussi la manière dont ils co-existent .A la fin du
XVIII ème siècle, les médecins étaient
pour une part des spécialistes de l'espace. Ils posaient les
problèmes fondamentaux : celui des emplacements (climats
régionaux, nature des sols, humidité et sécheresse...),
celui de la co-existence (soit des hommes entre eux, soit des hommes et des
choses), celui de l'habitat et celui des déplacements des hommes et de
la propagation des virus. Selon Foucault, ils ont été
« avec les militaires, les premiers gestionnaires de l'espace
collectif » ; « En fait, poursuit il, si
l'intervention des médecins a été si capitale à
l'époque, c'est qu'elle était appelée par tout un ensemble
de problèmes politiques et économiques
nouveaux »71(*)
.
II : UNE HISTOIRE DE LA MEDECINE SOCIALE:
Foucault a retenu trois étapes historiques du
passage d'une médecine individuelle à une médecine
collective et sociale, coïncidant dans nos sociétés avec
l'avènement du capitalisme et de la socialisation du corps : La
médecine d'Etat en Allemagne, la médecine urbaine en France et la
médecine de la force de travail ou « Health
Service » en Angleterre.
- La médecine d'Etat : Foucault note que
« le concept de Staatwissenschaft (science d'Etat) est un produit de
l'Allemagne »72(*).En Allemagne, au début du XVIII
ème siècle, s'est développée une
pratique médicale consacrée à l'amélioration de la
santé publique. Une série de programmes de police médicale
aux tâches diverses a été ainsi instaurée, touchant
aussi bien l'organisation du corps médical, que l'enseignement ou
l'hygiène au niveau de l'Etat. Selon Foucault, le médecin
dépasse son rôle de soigneur, de guérisseur pour endosser
la tenue d'« administrateur de
santé ».L'Allemagne est le véritable premier
modèle de médecine sociale, jamais égalé du point
de vue de l'organisation selon Foucault : « Depuis
l'implantation de la médecine étatique en Allemagne, aucun Etat
n'a osé proposer une médecine aussi clairement
bureaucratisée, collectivisée et
étatisée »73(*).
- La médecine urbaine : mise en place en France
à la fin du XVIII ème siècle,elle se
différencie de la médecine d'Etat allemande dans le sens
où ,d'après Foucault,elle n'agit pas sur les mêmes
endroits : « Cette médecine restait très
éloignée de la médecine d'Etat telle qu'on pouvait la
rencontrer en Allemagne,mais elle était beaucoup plus proche des petites
communautés comme les villes ou les quartiers »74(*).A partir de 1750, la
médecine se développe parallèlement aux structures
urbaines .De nombreuses mesures de quarantaine sont mises en place, par peur
des épidémies, notamment à Paris. Cette mesure drastique
représentait toutefois l'idéal politico- médical d'une
bonne organisation sanitaire des villes au XVIII éme
siècle. La médecine urbaine va se baser sur le même
état d'esprit que ces mesures de quarantaine, avec quelques
améliorations cependant : On ne parlera plus de quarantaine mais
d'hygiène publique. Les objectifs principaux de cette médecine
urbaine sont d'une part l'étude de zones sensibles pouvant
générer des épidémies, d'autre part le
contrôle de circulation de l'air et de l'eau. A cette époque, la
médecine entre ainsi en contact avec d'autres sciences comme la chimie
par exemple (notamment pour les analyses de l'eau et de l'air) : Selon
Foucault, la médecine s'inscrit alors dans un champ scientifique de
discours et de savoir dans une optique collective, sociale et urbaine.
L'hygiène publique va être surtout basée sur l'étude
et le contrôle du milieu et va contribuer au développement au XIX
ème siècle de la médecine scientifique :
« Une grande partie de la médecine scientifique du XIX
ème siècle trouve son origine dans l'expérience
de cette médecine urbaine qui s'est développée à la
fin du XVIII ème siècle. »75(*).
- Le « Health Service » en
Angleterre : L'objectif diffère ici de celui la France et de
l'Allemagne. Il prend un tournant radicalement social .Il va s'agir de ne
plus considérer le pauvre comme un élément menaçant
pour la santé publique. Le contrôle médical pour les plus
nécessiteux va en même temps permettre de préserver les
populations les plus aisées : « Ainsi les riches se
libéraient du risque d'être victimes de phénomènes
épidémiques issus de la classe
défavorisée »76(*).Fu |