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Michel Foucault ,Psychiatrie et médecine


par David Labreure
Université Paris 1 panthéon sorbonne - Ma??trise
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

Université PARIS I (Panthéon Sorbonne) LABREURE David

MICHEL FOUCAULT

PSYCHIATRIE ET MEDECINE

Sous la direction de Mr Jean-François Braunstein

Année 2003/2004

INTRODUCTION :

«Ce qui m'intéresse,c'est la manière dont la connaissance est liée aux formes institutionnelles ,aux formes sociales et politiques- en somme :l'analyse des relations entre le savoir et le pouvoir»

M.Foucault, Folie une question de pouvoir Dits et Ecrits Volume II

L'oeuvre de Michel Foucault, si on ne l'envisageait que de manière superficielle, pourrait apparaître comme celle d'un véritable historien, terminologie qu'il a pourtant toujours refusée .Si l'Histoire, au sens classique du terme, suppose à la fois continuité et intelligibilité, l'Histoire telle que la pratique Foucault est, elle, au contraire, faite de ruptures, de discontinuités. A l'Histoire, Foucault a d'abord préféré la notion d' « archéologie », qu'il définit lui-même comme l'analyse de la somme des discours effectivement prononcés. L'enquête archéologique, telle que la mènera Foucault au début de sa carrière, ne sera donc pas l'histoire de telle ou telle discipline, l'articulation de tel événement avec tel autre. Elle sera d'abord l'analyse des conditions de possibilités d'un discours particulier: Foucault veut, en quelque sorte, saisir le moment où une culture s'affranchit de ce qui la constituait jusque-là et se met à penser autrement. Michel Foucault a posé, en outre, des questions sur le présent, notre présent. Foucault a ainsi mis au point une méthode « généalogique » qu'il applique en écrivant ce qu'il nomme lui-même une « histoire du présent » ,au sens finalement assez proche de celui que lui donne Friedrich Nietzsche,en rupture avec la philosophie traditionnelle plutôt tournée vers l'éternité:  « Je me considère comme un journaliste dans la mesure où ce qui m'intéresse c'est l'actualité ,ce qui se passe autour de nous,ce que nous sommes,ce qui arrive dans le monde »1(*).A d'autres occasions, d'ailleurs, Foucault prendra le contre-pied de la plupart des objets communs de la philosophie (par exemple il étudiera la folie quand la philosophie s'attache à définir la raison).A la différence de l'archéologue, le généalogiste admet les intérêts polémiques qui motivent et constituent l'étude de l'émergence du pouvoir dans la société moderne. La généalogie retrace donc le mouvement d'apparition et le développement des institutions sociales et repère les techniques et les disciplines des sciences humaines qui permettront d'asseoir certaines pratiques sociales. Depuis la publication de Maladie Mentale et personnalité, en 1954, jusqu'à sa mort, trente ans après, Foucault a écrit sur des sujets tels que la folie, la maladie, le crime, les discours, la sexualité. Toute cette diversité de thèmes et d'objets présente une nouvelle façon de mettre en question la modernité dont nous sommes héritiers. En jouant à la fois le rôle d'historien, de sociologue et de philosophe, il nous a légué une pensée qui demeure une référence essentielle pour toute la réflexion sur l'actualité. À côté de ses principales oeuvres, L'Histoire de la folie (1961), Naissance de la clinique (1963), Les Mots et les choses (1966), Surveiller et punir (1975), des trois volumes de L'Histoire de la sexualité (1976 et 1984) et de ses cours au Collège de France (1970-1984), un vaste ensemble de conférences, entretiens et articles nous offre de véritables « instruments à penser » et continue à susciter de nombreuses questions sur les thèmes des relations de pouvoir, de la formation des savoirs et des formes de la subjectivité au présent. Son inventivité conceptuelle, qui nous a donné les notions de dispositifs, de tactique de pouvoir, de la gouvernementalité, permet encore aujourd'hui d'entretenir une problématisation permanente de notre vie et de notre société.

Foucault est né d'un père anatomiste et d'une mère elle-même fille de chirurgien. Etait-ce déjà un signe prémonitoire de l'intérêt quasi permanent qu'il allait porter à la médecine ? Foucault s'est en tout cas très tôt intéressé au domaine médical. Il raconte même qu'il était « très tenté, fasciné même par les études médicales »2(*).Devant toutes les analyses et discussions réalisées autour de ce thème, il apparaît que l'existence de plusieurs images de la médecine se dessine chez Foucault. Ces images ne peuvent pas être rapportées à une considération générale sur la valeur ou la vérité de la médecine en tant que savoir unifié. Au contraire, elles sont le résultat de différentes manières de repérer quelques aspects de cet ensemble mêlant savoirs, pratiques et institutions .La considération de ces analyses de Foucault sur les savoirs et les pratiques médicales s'accompagne d'un effort de déchiffrement des implications entre les formations de savoir, les exercices de pouvoir et les différentes formes de production de la subjectivité. Dans Naissance de la clinique (1963), par exemple, Foucault essaie d'écrire une histoire de la médecine différente de son histoire traditionnelle, dans laquelle la naissance de la science serait le résultat de la clinique moderne et cette clinique, à son tour, serait le produit des progrès successifs de la science médicale. Pour les historiens de la médecine, il s'agit, selon ce modèle progressiste de l'histoire, de revenir aux moments fondamentaux du progrès du savoir médical en montrant son évolution. Pour Foucault, en contrepartie, il s'agit de montrer que le regard clinique, qui est au fondement de la médecine moderne, n'est pas le résultat du progrès ou de l'évolution du savoir médical, mais qu'il a le sens même d'une invention historique. Les réflexions de Foucault sur les conditions d'apparition de la médecine clinique à la fin du XVIII éme siècle montrent comment cette médecine a été possible, étant donné la conjonction de plusieurs éléments extérieurs (comme les épidémies à la fin du XVIII éme siècle en Europe) et de situations politico institutionnelles précises (comme l'absence d'un modèle d'assistance qui puisse répondre à cette nouvelle réalité). On voit s'organiser un nouvel espace, la clinique moderne, qui réunit l'observation, la pratique et l'apprentissage, chaque domaine médical spécifique répondant à cette situation spécifique. Dans l'approche propre à Foucault se trouve une réflexion sur le statut épistémologique de la médecine et une critique de son histoire traditionnelle. Les caractéristiques de la pensée de Foucault intègrent une analyse de la formation d'un savoir et d'un pouvoir de normalisation. Une fois fondée sur un partage essentiel entre le normal et l'anormal, l'étude de Foucault échappe à une explication classique, traditionnelle d'une théorie de la souveraineté. Ainsi, chez Foucault, il ne s'agira pas de poser des questions sur le pouvoir en partant d'un modèle juridique qui partage le légitime et l'illégitime, mais plutôt de poser ce thème à partir des notions de stratégies, de mécanismes et de relations de pouvoirs. Le pouvoir de normalisation n'oblige ni n'interdit qui ou quoi que ce soit, il ne définit pas les termes de l'ordre et du désordre, mais il incite à la production des actes, des gestes et des discours selon un critère de normalité. C'est justement pour bien comprendre cette idée d'un modèle de normalité que le partage entre le normal et l'anormal (par laquelle s'est structurée la pensée médicale) est une référence fondamentale. Ces recherches, autour d'un pouvoir de normalisation, trouvent une nouvelle résonance à l'idée développée par Foucault d'une technologie de pouvoir centrée sur la vie : le bio-pouvoir. Et dans ce passage d'une analyse de la normalisation disciplinaire au biopouvoir, la référence à la pensée médicale a aussi une place importante. Dans les conférences prononcées à Rio de Janeiro, au mois d'octobre 1974, Foucault va aborder les stratégies et les politiques autour des systèmes contemporains de santé, en étudiant l'apparition de la médecine sociale au XVIII ème et au XIX ème siècle. À partir de cette discussion sur l'apparition de la médecine sociale, les conférences de Rio annoncent déjà une série de nouvelles analyses (en continuité avec celles des disciplines des corps) sur le sexe, l'espèce et la race. Dans les cours au Collège de France de 1975 (Les Anormaux) et de 1976 (Il faut défendre la société) ainsi que dans La Volonté de savoir, et les Dits et écrits, les approches sur la pensée et les pratiques médicales permettent à Foucault de déplacer l'idée de normalisation des limites précises des corps et des espaces individuels au champ amplifié des populations et de leurs processus vitaux. La bio-politique met en relation les mécanismes de pouvoir/savoir et les phénomènes liés à la vie. La gestion de ces phénomènes est la marque de ce bio-pouvoir où s'intègrent les mécanismes de la normalisation et les systèmes plus généraux de la souveraineté. Dans ce sens, les processus de médicalisation des comportements, des conduites et des désirs, étayés par la supposition de la neutralité d'un discours tenu comme scientifique par excellence, sont au croisement de la normalisation et la gestion de la vie. C'est à travers ces différentes approches que l'on mesure la façon dont Foucault conserve, mais surtout infléchit et replace dans une nouvelle perspective ses analyses sur la médecine. Enfin, une autre image de la médecine est proposée par Foucault dans ses derniers ouvrages où l'étude des thèmes des pratiques et du gouvernement de soi présente une nouvelle perspective pour penser aux implications entre pouvoir, savoir et subjectivité. Dans L'Usage des plaisirs, Le Souci de soi et les cours au Collège de France du 1981 à 1984, les références à la médecine ancienne renvoient aux arts de vivre et aux pratiques du souci. Dans l'Antiquité, des arts de l'existence impliquent un régime et la médecine a été un lieu de réflexion sur les régimes qui intègrent les pratiques de soi. Il semble, enfin, que ce repérage des différentes images de la médecine chez Foucault exemplifie quelques-unes des questions fondamentales dont sa philosophie est porteuse. A travers ces divers questionnements, il apparaît que sa pensée ne cesse jamais de s'élaborer. On le voit, l'objet médical est transversal à tous les écrits de Foucault. D'une part, il n'y a pas, à l'intérieur de son oeuvre, une seule pensée médicale mais une pluralité, le philosophe s'étant intéressé à des aspects bien différents de la médecine. D'autre part, la pratique de la médecine n'est pas intéressante pour elle-même, elle se situe plutôt à l'intérieur d'un immense champ discursif. Nous constaterons également que l'étude de la médecine par Foucault permet de nous interroger sur la méthode employée par le philosophe pour sa recherche de sources, d'archives et de documents : elle révèle avant tout leur nombre (conséquent), leur diversité et leur étendue. Foucault s'est aventuré ,et c'est ce qui fait aussi son originalité, dans un domaine qui n'était que très peu étudié par des non médecins ,des non praticiens .L'ensemble des écrits étudiés montre ainsi la démarche historienne de Foucault ,une démarche qui aura marqué la profession :ses concepts de médicalisation ou de bio-politique ayant participé à un vaste ensemble de ré-interrogations sur cet « objet médecine ».Michel Foucault est le philosophe français qui a le plus influencé ce domaine très particulier de la médecine qu'est la psychiatrie, bien qu'il n'y eut que très peu de débats réels entre lui et la profession psychiatrique. On ne sait même pas vraiment si des rencontres ont eu lieu entre Foucault et les psychiatres. Alors qu'il est encore étudiant, il évite toute rencontre médicale et fuit la psychanalyse. Son livre , Histoire de la folie à l'âge classique, qui paraît en 1961, est le premier contact « réflexif » avec l'institution psychiatrique, contact qui ensuite est brisé de manière très nette durant un long moment, jusqu'à ses réflexions du milieu des années 1970. Un regard différent, nouveau sur le sujet, permet de mieux formaliser les notions de pouvoir, de discipline, de tactique, soit tout un ensemble de termes nouveaux qui constitue un champ d'investigations et de réflexions inédit. Ce dernier va dépasser toute théorisation sur le discours : C'est plutôt aux pratiques qu'il va désormais s'attacher, aussi bien discursives que non discursives.

Le terme « psychiatrie »a été inventé par le médecin allemand Reil en 1803 et n'est apparu en France qu'en 1809,mais ce n'est qu'en 1860 qu'il remplace ,dans le langage médical français, le terme d'aliénisme ,dont on peut faire remonter l'origine à Pinel. Il est clair, néanmoins que l'objet de la psychiatrie, c'est à dire ce que nous appellerons la folie, les troubles psychiques, a fait l'objet de nombreuses spéculations dès le début de l'histoire humaine. Comme le souligne Jackie.Pigeaud dans le Dictionnaire de la pensée médicale de Dominique Lecourt, « la folie est de tout temps » : il y a toujours eu des traitements de la folie. C'est d'ailleurs ce que Foucault a voulu montrer à travers Histoire de la folie à l'âge classique. Il constate toutefois que la médicalisation de la folie est assez récente et que cette expérience a apporté un regard sur le fou totalement différent de celui que l'on portait à des époques plus éloignées. On considère à partir de la fin du XVIII éme siècle, la folie comme une maladie mentale. Cette démarche médicale consiste en un traitement moral de la folie qui repose d'une part sur un repérage et à un classement nosologique de symptômes ,d'autre part sur un traitement ,le placement du malade dans des établissements spécialisés, les asiles. La psychiatrie fut la discipline médicale la plus sujette à la réflexion de Foucault, et ce dès Histoire de la folie à l'âge classique .Il semblerait, en tout cas, au regard de l'oeuvre a posteriori, que ce livre laissait la porte ouverte à un autre genre d'étude, à une réévaluation de la psychiatrie sous un aspect différent avec d'autres moyens et d'autres outils. Les cours donnés au Collège de France sur le pouvoir psychiatrique entre 1973 et 1974 vont ainsi permettre à Foucault d'appréhender la médecine mentale par un biais totalement nouveau. Il déplace l'enjeu d'Histoire de la folie à l'âge classique en adaptant la question psychiatrique au contexte de l'époque, les années 1970, où les questions portant sur le pouvoir -questions ancrées dans la modernité- ont remplacé le questionnement de la possibilité ou non pour la discipline d'atteindre une forme de « scientificité ».

Il nous a semblé que Foucault a envisagé la médecine et la psychiatrie sous plusieurs angles, à la lumière de termes, de concepts et d'outils d'analyses à chaque fois différents : Nous en avons dégagé trois : En premier lieu le savoir médical et le savoir psychiatrique par rapport aux discours. Nous nous demanderons ici comment Foucault a su dégager les processus d'émergence de disciplines comme la clinique ou encore la psychologie grâce notamment à la méthode archéologique. Ensuite, nous poursuivrons notre étude avec l'analyse de l'institution médicale et psychiatrique chez Foucault, en nous interrogeant notamment sur sa vision de la médecine sociale, de la médicalisation d'une part et sur son histoire de l'asile dans Histoire de la folie d'autre part. Enfin, dans la continuité de ce dernier point, nous nous interrogerons, dans un troisième temps, sur la manière dont Foucault réinterroge « l'objet psychiatrie » quelques années après son ouvrage de 1961 ainsi que les nombreuses remises en questions dont ce dernier a fait l'objet.

C'est ce cheminement, somme toute assez particulier, entre savoirs et pouvoirs, qu'il nous est paru intéressant d'étudier, à travers ses contradictions, mais aussi une certaine forme de cohérence.

I : UNE ANALYSE DES DISCOURS :

1 : Foucault et la psychologie :

I : LES PREMIERS PAS DE FOUCAULT EN PSYCHOLOGIE :

Pourquoi Michel Foucault s'est-il intéressé à la psychologie ? D'abord grâce à l'influence du contexte intellectuel de son époque :Merleau-Ponty et sa Phénoménologie de la perception occupent le devant de la scène intellectuelle française et beaucoup de jeunes se détournent de la philosophie telle qu'elle est enseignée à l'université pour s'orienter différemment,notamment vers la psychanalyse. Cet intérêt vient aussi sans nul doute des propres problèmes de Foucault : il tente de se suicider en 1948, est d'une santé psychologique plutôt fragile .Son père l'amène consulter le professeur Jean Delay à l'hôpital St Anne, le grand psychiatre français de l'époque. Les premiers textes publiés de Foucault concernent la psychologie. Dès ses premières années à l'école normale supérieure, Michel Foucault commence à s'intéresser à celle-ci de très près. Après une licence de philosophie qu'il obtient à la Sorbonne, il entreprend de passer une licence de psychologie, toujours à la Sorbonne, en 1949 à la faculté des lettres. Il suit ainsi assidûment les cours de Daniel Lagache qui y assure l'enseignement de la discipline et qui est, à cette époque, la grande figure de la psychologie française. Il est, en outre, à partir de 1951 répétiteur de psychologie à l'Ecole normale, puis psychologue lui même à l'hôpital St Anne, notamment dans le service du professeur Delay, celui là même qui l'avait suivi quelques années auparavant: « Dans les années 50, je travaillais dans un hôpital psychiatrique .Après avoir étudié la philosophie, j'ai voulu savoir ce qu'était la folie : J'avais été assez fou pour étudier la raison, j'ai été assez raisonnable pour étudier la folie »3(*). A cette époque, le statut professionnel des psychologues dans les hôpitaux n'était pas clairement défini .Foucault y trouve une totale liberté d'action ce qui lui permet d'occuper une position intermédiaire entre le personnel et les patients. Il est surtout impliqué dans l'unité d'électro-encéphalographie à St Anne pour travailler sur la neurophysiologie et l'émotivité et c'est ainsi qu'il participa à des travaux sur les détecteurs de mensonges. Egalement passionné par les techniques d'expérimentation en psychologie, il y apprend aussi la pratique de tests comme celui de Rorschach, c'est-à-dire réagir le plus librement possible à des tâches d'encre agencées de différentes manières. Au même moment, il travaille pour le compte du centre national d'orientation, chargé de l'examen médico-psychologique des détenus à la prison de Fresnes. C'est ainsi qu'il approche pour la première fois l'expérience de la folie d'une part et celle de l'enfermement d'autre part. En juin 1952, il passe son diplôme de psychopathologie à l'institut de psychologie de Paris .Foucault entame par ailleurs une psychanalyse qu'il interrompt au bout de quelques mois, se déclarant « totalement ennuyé » par la démarche... L'intérêt de Foucault pour la psychologie dépasse donc à cette époque (1950-1954) son activité philosophique. D'ailleurs le livre de H.Dreyfus et P.Rabinow intitulé Michel.Foucault, un parcours philosophique, ne mentionne aucunement les écrits antérieurs à Histoire de la folie. Son premier ouvrage, Maladie mentale et personnalité, remanié en 1962 sous le titre de Maladie mentale et psychologie, ainsi que les premiers textes compilés dans Dits et écrits (l'introduction au livre de Binswanger, le Rêve et l'existence, les divers articles sur la psychologie de 1957) montrent eux aussi cet intérêt premier et fondamental de Foucault pour la psychologie, à tel point qu'il envisagea même une carrière médicale dans cette branche. Nous interroger sur ces premiers textes nous paraît essentiel : d'une part ils permettront de mieux comprendre certains écrits ultérieurs comme Histoire de la folie et d'autre part pour cerner une pensée très riche, notamment sur la notion de maladie mentale.

David Macey rappelle très justement que l'introduction au livre de Ludwig Binswanger,Le rêve et l'existence,a longtemps été et demeure, du reste, assez méconnue. Elle est toutefois un témoignage de plus des centres d'intérêts de Foucault en ce milieu des années 50.Psychiatre d'origine suisse, il est intéressant de noter que Binswanger fit des études simultanées en médecine et en philosophie à Zurich. Fasciné par les écrits de S.Freud, auquel il restera fidèle toute son existence, Binswanger est cependant connu pour avoir développé une méthode thérapeutique propre, la Daseinanalyse (ou analyse existentielle).Cette méthode se proposait de faire une sorte de synthèse entre la psychanalyse freudienne et les idées philosophiques de son époque, notamment la phénoménologie de Husserl. Foucault, tout comme Sartre par ailleurs, fut séduit voire enthousiasmé par ces thèses et lorsqu'on lui proposa d'écrire la préface à l'édition française du Traum und existenz, il accepta sans hésiter. Didier Eribon souligne d'ailleurs la place prise par la fréquentation et l'étude de Binswanger en citant Foucault lui-même :  « La lecture de ce qu'on a défini comme '' l'analyse existentielle'' ou ``psychiatrie phénoménologique'' a eu indéniablement une importance pour moi (...) je crois que l'analyse existentielle m'a servi à délimiter et à mieux cerner ce qu'il y'avait de lourd et d'oppressant dans le savoir psychiatrique académique »4(*).Ce texte est complètement différent (par le style et l'objet) de Maladie mentale et personnalité qui lui est pourtant strictement contemporain. Selon Macey, et de notre point de vue, cette introduction va servir de point d'appui pour l'expression non seulement des propres thèses de Foucault mais aussi et surtout de ses premières critiques vis-à-vis de l'institution psychiatrique. L'introduction à Rêve et Existence de Binswanger va ainsi donner le coup d'envoi des relations tumultueuses de Foucault avec la psychanalyse et lui donner l'occasion d'en montrer les insuffisances.

Autre intérêt pour Foucault, la place donnée au rêve : A travers une critique de Freud, Foucault va poser le rêve comme moyen de connaissance et non plus seulement comme objet. L'interprétation des rêves de Freud marque « l'entrée du rêve dans le champ des significations humaines » : Auparavant, on considérait plutôt le rêve comme une absence, un vide de sens. Certes, Freud a permis au monde onirique de prendre sens mais, en même temps, son analyse n'explique que la dimension symbolique du rêve. Si Freud a su dégager la fonction sémantique du rêve, il n'a pas atteint sa structure syntactique et morphologique : « La psychanalyse n'a donné du rêve d'autre statut que celui de la parole ; elle n'a pas su le reconnaître dans sa réalité de langage ».Foucault pressent la nécessité d'une analyse anthropologique du rêve qui irait plus loin, qui serait plus complexe que la vision univoque donnée par la psychanalyse. Les images ne seraient pas seulement la trame du rêve, mais ce que la conscience en retient ou en reconstruit: au cours du rêve lui-même, le mouvement de l'imagination se dirige vers le moment premier de l'existence où s'accomplit la constitution originaire de l'individu.  « Avant tout partage, le rêve est ce moment qu'on retrouve dans l'âme romantique, où le sujet et l'objet, la personne et l'univers naissent ensemble encore indivises. » dira J.Lacroix à propos de la vision foucaldienne du rêve. Le plus intéressant toutefois, indépendamment des critiques adressées à la psychanalyse ou -ce qui nous intéresse moins ici- à la phénoménologie, c'est que Foucault introduit en quelque sorte le travail qu'il va effectuer sur la folie quelques années plus tard en donnant au rêve une certaine valeur de vérité, cachée, souterraine, voire inquiétante. Comme il le dit lui même: "Ce que la folie dit d'elle même c'est, pour la pensée et la poésie du début du XIXe , ce que dit également le rêve dans le désordre de ses images : une vérité de l'homme, très archaïque et très proche, très silencieuse et très menaçante; une vérité en dessous de toute vérité, la plus voisine de la naissance de la subjectivité, et la plus répandue au ras des choses; une vérité qui est la profonde retraite de l'individualité de l'homme et la forme inchoative du cosmos. "5(*)

Parallèlement à son introduction au livre de Binswanger, Foucault travaille à l'écriture d'un petit livre pour la collection « Initiation philosophique » des PUF : Maladie mentale et personnalité.

II : CONTRE UNE METAPATHOLOGIE EN PSYCHOLOGIE :

Les tous premiers textes peuvent être considérés comme d'influence canguilhemienne, en ce que leur contenu se rapporte beaucoup à la notion de normalité et en ce que cette normalité ne va pas être selon Foucault liée à une quelconque norme organique. Le normal est social, politique, institué : la normalité doit être ramenée à un ensemble de règles sociales d'après lesquelles vont être évaluées les pathologies.

Dans le premier chapitre de Maladie mentale et personnalité, Foucault conteste l'idée d'une pathologie générale fondée sur une analogie entre pathologie mentale et pathologie organique, soit l'idée d'une « méta-pathologie ».Il va s'agir de montrer qu'une assimilation du terme même de maladie au domaine psychologique ne va pas de soi .Foucault va s'interroger une nouvelle fois sur le langage :doit-on employer le même vocabulaire (symptômes, maladies...) en médecine mentale et en médecine organique ? Foucault veut montrer qu'il y a un champ spécifique dans le domaine psychologique .Sur le plan nosographique, en tout cas, Foucault constate que les analyses sont basées sur les mêmes concepts pour une pathologie mentale que pour une pathologie organique : la maladie mentale est une entité réelle « repérable par les symptômes qui la manifestent »  comme n'importe quelle autre pathologie. Selon Foucault, cette unité entre les diverses formes de maladies est purement factice, artificielle. Elle ne ferait que décrire un état global de l'individu, sans tenir compte de la spécificité de la maladie et du malade lui même .La notion de totalité supprime les problèmes, donne un climat d' « euphorie conceptuelle »6(*) à la pathologie  sans véritable souci de rigueur. Elle serait une forme d'utopie. Foucault veut montrer ,quant à lui, que l'on doit analyser différemment une pathologie mentale et que cette notion de totalité est plus fondée sur une commodité du langage que sur des faits . Trois choses, selon Foucault vont permettre la distinction :

-La notion d'abstraction des phénomènes pathologiques, possible en médecine organique ne l'est pas en médecine mentale : en pathologie organique, on peut aisément isoler le trouble d'un organe alors qu'en pathologie mentale, il est beaucoup plus difficile de faire ce genre d'abstraction (ex : les rêves).

-La distinction normal/pathologique : cette distinction est pertinente en médecine organique, pas en psychiatrie, car la notion de personnalité, primordiale en pathologie mentale, est totalement différente de celle d'organisme qui prévaut ailleurs. Foucault condamne plus précisément l'assimilation du terme anormal au terme pathologique : selon lui, la pathologie est déjà, en quelque sorte, contenue dans le normal en ce qu'elle est une possibilité dans la vie de l'organisme. Elle serait un « normal privatif »7(*). Foucault va même jusqu'à dire, à l'instar de Canguilhem - pour qui la maladie est déjà une lutte pour retrouver la santé (voir Le normal et le pathologique) que « la possibilité de la guérison est décrite à l'intérieur des processus de la maladie »8(*).

-Le rôle du milieu : en médecine organique, le patient est individualisé. Le sujet malade est isolé dans sa pathologie alors qu'en médecine mentale, le malade est pensé selon son milieu et les pratiques en vigueur dans ce milieu (l'internement).

Après avoir affirmé et démontré l'impossibilité d'appliquer les mêmes concepts, de déduire les mêmes choses d'une maladie mentale et d'une maladie organique, Foucault va, dans la suite du texte, analyser plus spécifiquement la maladie mentale.

La première partie de Maladie mentale et personnalité va s'attacher à définir la maladie mentale dans ses dimensions psychologiques. Foucault constate en premier lieu que la maladie mentale est plus sujette à la description qu'à l'explication : il critique ainsi la psychologie « évolutionniste » incarnée par Jackson, Freud ou Jaspers, qui fait de la régression - c'est à dire la résurgence d'attitudes simples et élémentaires au détriment des fonctions dites « complexes »- un principe d'explication de la maladie et non une description. Faux, rétorque Foucault qui dénonce deux mythes de cet « évolutionnisme » psychologique, celui de la notion de « substance psychologique », qui considère le psychisme comme susceptible d'involution et de l'assimilation du malade à la figure du primitif et de l'enfant. La personnalité du malade n'est pas,d'après Foucault, un retour à une personnalité antérieure mais abolition de la personnalité :il est donc impossible de la comparer à d'autres personnalités .Cette assimilation n'a de valeur que descriptive et non explicative .Mais alors est-il possible d'établir une science de la pathologie mentale ? « La science de la pathologie mentale ne peut être que la science de la personnalité malade »9(*) :il faut selon Foucault renoncer à l'abstrait de la maladie pour le concret du malade, l'individualiser en quelque sorte : « A tel moment, cette personne ci »10(*).Pour remonter aux « causes » de la maladie mentale, Foucault propose de connaître l'histoire personnelle du malade en s'en référant notamment à Freud et à la psychanalyse. Freud à qui il rend ici justice d'avoir introduit l'histoire dans le psychisme humain. C'est en effet à travers la psychanalyse que Foucault veut essayer de découvrir cette dimension historique individuelle de la maladie mentale. A travers divers exemples, Foucault développe la notion qu'il trouve centrale en psychanalyse, celle de défense psychologique. La psychanalyse analyse le phénomène de régression comme un refus de la terreur du présent en se réfugiant dans d'anciennes situations qui éveillent d'anciennes angoisses. Le malade se protégerait ainsi contre ses propres contradictions internes par la conjonction de deux comportements opposés qui formeraient une seule et même conduite. La maladie exacerbe la contradiction intérieure au lieu de l'apaiser. L'angoisse est selon Foucault la principale manifestation visible de nos contradictions intérieures, elle est « l'expression majeure de l'ambivalence », « la dimension affective de cette contradiction interne »11(*).Il faut trouver à travers l'angoisse, un « noeud de significations psychologiques », non plus seulement un fait de l'existence individuelle mais une expérience fondamentale d'existence : l'angoisse est « le principe, le fondement (...) de l'histoire d'un individu »12(*).Cette expérience fondamentale, Foucault veut en percer les mystères, comprendre l'essence de la maladie. Toute la démarche de Foucault tend vers la phénoménologie, ce que lui même ne dément pas bien au contraire : « Compréhension de la conscience malade, et reconstitution de son univers pathologique, telles sont les deux tâches d'un phénoménologue de la maladie mentale »13(*).Phénoménologie dans le sens où il va s'agir d'étudier un ensemble de phénomènes dans le temps et dans l'espace, faire l'inventaire de la conscience malade. Il s'agit par exemple de comprendre l'auto-appréhension de sa maladie par le malade lui-même. Trois possibilités existent : soit le patient met une certaine distance entre lui et sa maladie, soit il accepte sa maladie comme appartenant à un autre monde, différent du monde réel, soit, enfin, le malade est tout entier absorbé par sa maladie : « La conscience de la maladie n'est plus alors qu'une immense souffrance morale devant un monde reconnu comme tel par référence implicite à une réalité devenue inacceptable »14(*).

Autre niveau de l'inventaire de la conscience malade, l'analyse des structures du « monde » pathologique ,c'est-à-dire entre autres dans l'espace et le temps propres à la pathologie :il y a un temps différent pour le malade, un autre espace qui constituent ce que Foucault nomme « monde morbide » :Cette notion ,socle de la maladie mentale , permet de nouer toutes les significations autour d'elle .Le monde morbide ,c'est l'univers particulier au malade, son monde intérieur qui coïncide à un éloignement par rapport au monde extérieur. Un monde très riche, très divers ,c'est en tout cas ce que veut montrer Foucault avec l'inventaire de ces structures propres au malade .Il manifeste là comme une certaine tendresse, ou tout du moins un respect pour ces autres mondes en ce qu'ils renferment du mystère, de l'obscurité,du non élucidé : « Si cette subjectivité de l'insensé est, en même temps, vacation et abandon au monde, n'est ce pas au monde lui même qu'il faut demander le secret de son énigmatique statut »15(*): Foucault se demande si ce n'est pas le monde extérieur, garant de l'objectivité, qui serait le plus apte à expliquer la maladie mentale.

III : MALADIE MENTALE ET PERSONNALITE OU MALADIE MENTALE ET PSYCHOLOGIE ?

Pour saisir tout l'intérêt de la seconde moitié de l'ouvrage,il faut bien comprendre qu'entre la première édition datant de 1954 et celle de 1962,de nombreux ajustements ont été faits, Histoire de la folie étant notamment passé par là... En effet, ce qui change, de Maladie mentale et personnalité à Maladie mentale et psychologie, c'est le contenu de la deuxième partie. Alors qu'en 1954, Foucault complétait l'analyse des dimensions psychologiques de la maladie mentale par une étude des «conditions réelles de la maladie », en 1962, il la remplace par une réflexion  sur « la psychopathologie comme fait de civilisation ». Il y a ici l'idée d'une culture occidentale qui produirait tel ou tel type de maladie mentale à telle ou telle époque. Cette seconde partie aurait donc plus à voir, à la limite, avec Histoire de la folie qu'avec la première partie de Maladie mentale et personnalité, écrite déjà huit ans auparavant. Le chapitre V ne s'interroge plus sur « le sens historique de l'aliénation » mais sur « la constitution historique de la maladie mentale » et le chapitre VI abandonne « la psychologie du conflit » pour traiter de « la folie, structure globale ». « Conditions réelles », « sens historique », « aliénation ». D'après la nature de ces termes, c'est bien en effet à une interprétation historique et matérialiste des pratiques entourant la maladie mentale que se livre Foucault en 1954. Il rappelle que, de l'Antiquité jusqu'au XVII ème siècle, le fou a toujours eu sa place dans l'histoire de nos sociétés : En suivant les transformations des formes primitives du fou, (l'energoumenos des Grecs ou le mente captus des Latins) il devient dès lors possible de montrer le sens historique de l'aliénation, en partant de l'irruption de l'inhumain dans l'existence humaine, puis progressivement incluse dans l'univers des hommes. Foucault souligne que « l'oeuvre des XVIII ème et XIX ème siècles est inverse: elle restitue à la maladie mentale son sens humain, mais elle chasse le malade mental de l'univers des hommes »16(*).

En favorisant une politique d'internement des malades mentaux, la Révolution bourgeoise de 1789 aurait consacré le caractère formel des libertés reconnues par la Déclaration des Droits de l'homme. Pinel, en libérant les insensés de leurs chaînes, ne fait que les soumettre à de nouvelles contraintes, celles de la décision médicale, de l'intérêt familial ou de la tranquillité publique: le fou est aliéné moins parce qu'il est privé de ses facultés que parce que le traitement qu'il subit le rend étranger à lui-même. Si pendant des années, on a cru reconnaître des signes schizophréniques chez nombre de psychotiques ou de névrotiques, c'est tout simplement qu' «  en le mettant entre parenthèses, la société marque le malade de stigmates, où le psychiatre lira les signes de la schizophrénie »17(*). Non seulement la société capitaliste enferme les improductifs mais elle génère, de par les contradictions de classe qui la traversent, des « styles » pathologiques. Par exemple, si Freud développe, en réfléchissant sur les névroses de guerre, l'opposition entre un instinct de vie, survivance du vieil optimisme bourgeois du XIX éme siècle, et un instinct de mort, il identifie là moins une scène psychologique originaire que les contradictions propres à la société européenne du début du siècle: le freudisme, ce pourrait être quelque chose comme le stade suprême de théorisation inconsciente du capitalisme. « Freud voulait expliquer la guerre, nous dit-on; mais c'est la guerre qui  explique ce tournant de la pensée freudienne »18(*).La maladie mentale ,pour le Foucault de 1954,doit être ramenée aux conditions réelles du développement de l'individu,c'est-à-dire à ses propres contradictions internes aussi bien qu'à celles de son environnement. La maladie mentale serait le résultat d'un déséquilibre cérébral entre fonctions excitatoires et inhibitoires : « Le matérialisme, en psychopathologie doit donc éviter deux erreurs : celle qui consisterait à identifier le conflit psychologique et morbide avec les contradictions historiques du milieu, et à confondre aussi aliénation sociale et aliénation mentale et celle, d'autre part, à vouloir réduire toute maladie à une perturbation du fonctionnement nerveux. »19(*) Dans un dernier chapitre, où il expose la théorie psychologique pavlovienne et les courants qui en ont découlé en Union Soviétique (courants influencés par la réflexologie essentiellement), Foucault soutient que, lorsque les contradictions entre milieu et individu deviennent insupportables, c'est à ce moment qu'apparaissent les troubles psychologiques. Cette idée, Foucault l'avait déjà exposée  en 1953 dans une conférence à la Maison des Lettres, rue Férou. Devant un auditoire composé en majorité d'étudiants très sensibles aux relations entre science et politique, du fait, notamment, de l'affaire Lyssenko, il conclut sa communication par un emprunt à Staline et à l'histoire du cordonnier alcoolique qui bat femme et enfants, pour expliquer que les pathologies mentales sont fruits de la misère et de l'exploitation et que seule une transformation radicale des conditions d'existence pourrait y mettre un terme. Le cordonnier, travaillant à la pièce pour un revenu qui subvient à peine aux besoins des siens, trouve dans la boisson un refuge lui permettant de diminuer les tensions psychologiques suscitées par une situation contradictoire. En subissant la contrainte réelle, il s'échappe dans un monde morbide où il retrouve, mais sans la reconnaître, cette même contrainte réelle. « Il y a maladie [...], selon Foucault, lorsque l'individu ne peut maîtriser, au niveau de ses réactions, les contradictions de son milieu, lorsque la dialectique psychologique de l'individu ne peut se retrouver dans la dialectique de ses conditions d'existence »20(*). Désormais, l'anthropologie médicale ne s'articulera plus sur l'opposition homme sain-homme malade, mais sur la dialectique de l'ouvrier exploité se soignant en devenant un révolutionnaire prolétarien: la société communiste n'est pas seulement une société sans classe, c'est aussi une société sans malade.  C'est à l'accomplissement de cette tâche que doit se consacrer la psychologie, « s'il est vrai que, comme toute science de l'homme, elle doit avoir pour but de le désaliéner »21(*). Pour comprendre la genèse de ce passage, il faut aussi tenir compte du facteur politique : Foucault a été membre du parti communiste français de 1950 à 1953 ; cet engagement se retrouve dans ce chapitre sur Pavlov, ce qui, à l'époque, en France était un marqueur politique : La plupart des intellectuels communistes de l'époque voulaient ainsi opposer la « psychologie matérialiste » pavlovienne à la psychanalyse.
    1962, changement complet de point de vue: c'en est fini du matérialisme pavlovien, au moins pour Foucault. Le livre passe de cent dix à cent quatre pages et, pressé par son éditeur de rééditer Maladie mentale et personnalité, Foucault va modifier toute la seconde partie de l'ouvrage (qui s'appellera désormais Maladie mentale et psychologie) et rompre avec les idées de 1954. C'est qu'entre temps, il a réalisé son grand oeuvre, Folie et déraison. Histoire de la folie à l'âge classique (1961) dont « Folie et culture » est, en quelque sorte, le résumé. En s'appuyant sur les nombreux manuscrits médicaux de la Bibliothèque d'Uppsala, Foucault expose le processus historique de constitution  de la maladie mentale dans une perspective totalement détachée du marxisme. La folie n'est plus l'expression, au niveau psychologique individuel, des contradictions de classes dans la société capitaliste mais, bien plus profondément, le produit d'une culture, d'une histoire qu'il faut retracer dans son détail. La maladie va dépendre de conditions historiques, plus encore, d'un contexte culturel particulier. Cette histoire, c'est d'abord celle d'un partage, d'une exclusion. Si le Moyen-Âge et la Renaissance voient encore dans la folie une expression de la puissance divine et une forme supérieure de raison (dont témoignerait l'Eloge de la folie d'Erasme), l'âge classique la confond avec toutes les autres sortes de déviances (crime, vagabondage, libéralité, libertinage), lui faisant ainsi perdre sa signification propre. Elle n'est qu'une forme, parmi d'autres, d'oisiveté, et l'Hôpital général se charge de la corriger: c'est la fameuse époque du « grand renfermement ». Avec la naissance de l'asile, au tout début du XIX éme siècle, la perception de la folie s'affine en même temps que le partage s'accentue. Désormais, les aliénés sont traités différemment des criminels ou des pauvres. Mais l'humanisme supposé d'un Pinel ou d'un Tuke ne doit pas tromper. Libérés de leurs chaînes, les malades n'en subissent pas moins un gigantesque emprisonnement moral. Parole devenue totalement inintelligible dans ce contexte, la folie trouve ses anciens pouvoirs de révélation cloisonnés entre les murs du savoir médical. De cette folie maîtrisée naît la psychologie, monologue qui refuse d'entendre la voix de la déraison et qui croit pourtant pouvoir en énoncer la vérité. Ambition vaine d'un discours qui refuse d'affronter son Autre « présent et visible dans les oeuvres de Hölderlin, de Nerval, de Roussel et d'Artaud, et qui promet à l'homme qu'un jour peut-être, il pourra se retrouver libre de toute psychologie pour le grand affrontement tragique avec la folie »22(*).L'originalité de Maladie mentale et psychologie tient ainsi dans la double idée qu'il sous-tend,à savoir une approche historique de la maladie mentale et une approche ontologique ,c'est-à-dire l'idée que la folie échappe à la psychologie et soit une sorte de rapport primitif à l'homme.

IV : UNE SCIENCE DE LA MALADIE MENTALE EST ELLE POSSIBLE ?

Dans l'article « Philosophie et psychologie » (1965), Foucault répondait ainsi à la question « Qu'est ce que la psychologie ? » : « Je ne pense pas qu'il faille essayer de définir la psychologie comme une science »23(*).Dans un autre article ,  « La recherche scientifique et la psychologie » daté de 1957,Foucault constate déjà que l'« un des a priori historiques de la psychologie,dans sa forme actuelle,c'est cette possibilité d'être ,sur le mode de l'exclusion ,scientifique ou non »24(*).Le fait même de se poser cette question implique elle-même un nouveau champ d'interrogations :y a-t-il deux formes de psychologie,une qui serait scientifique et l'autre « philosophique » ou phénoménologique ,qui ressaisirait l'essence de l'homme c'est-à-dire dans son existence et dans son histoire ? C'est le travail de la recherche en psychologie qui va permettre selon Foucault de déterminer la scientificité ou non de la psychologie. Ce travail se fait dans un sens tout à fait différent de la manière traditionnelle d'un travail scientifique. Le travail réel de la recherche en psychologie n'est pas le produit d'une quelconque objectivité, ni le fondement ou le progrès d'une technique, ni la constitution d'une science : « Son mouvement, au contraire, est celui d'une vérité qui se défait, d'un objet qui se détruit. »25(*).Elle est une sorte de pendant d'une psychologie « officielle », celle des cours, des enseignements en université : « Elle forme l'envers nocturne d'une science psychologique qu'elle a pour vocation de compromettre »26(*).La recherche serait paradoxalement la condition principale de la suppression de la psychologie dans le sens où elle renverse le savoir, et prétend démystifier la pratique psychologique. En conclusion de son article, Foucault constate que « la psychologie ne se sauvera que par un retour aux enfers »27(*) : La psychologie doit ainsi retourner à l'expérience de la négativité et des contradictions humaines, notamment à travers l'étude des pathologies, et ne doit plus se reposer sur une positivité et une objectivité qu'elle a voulu elle-même s'imposer : il convient donc de retrouver le sens originaire de la psychologie. En conséquence, la recherche psychologique ne saurait être véritablement une recherche scientifique. Foucault revient sur l'histoire de la psychologie et le moment où elle s'est elle-même constituée comme science positive .L'article de 1957 intitulé « La psychologie de 1850 à 1950 » fut l'occasion de traiter de la scientificité de la psychologie. Il y aurait deux formes de psychologie : l'une scientifique et l'autre « philosophique » et phénoménologique. A la différence des autres domaines de savoir, les psychologues eux mêmes reconnaissent qu'il y'a une psychologie scientifique et une psychologie non scientifique, objective et non objective. Foucault pose ainsi la possibilité originaire d'un choix quant à la manière de pratiquer la psychologie entre « une psychologie qui mesure, compte et calcule, et une psychologie qui pense, réfléchit »28(*).Ce choix, on ne l'envisage pas de la même manière pour d'autres sciences comme la biologie ou la physique dont le domaine scientifique est déjà bien délimité et dont « l'objectivité est déjà scientifique »29(*). La recherche en psychologie n'est pas a priori scientifique comme elle peut l'être en physique .Si la psychologie phénoménologique arrivait à contourner la distinction normal-pathologique en s'intéressant prioritairement à la conscience malade elle même ,la psychologie scientifique,elle, se heurte à cette barrière .Le projet de la psychologie scientifique est en effet d'être une science naturelle, ce qui suppose deux postulats essentiels :d'une part que la vérité de l'homme soit puisée dans son être naturel et d'autre part avoir recours à une précision objective et mathématique, soit une science à caractère expérimental ,rationnel et quantitatif. Selon Foucault, la psychologie scientifique va découvrir elle même ses propres contradictions et devoir renoncer à ces postulats : les psychologies du développement et du milieu, par exemple, réfléchissent en particulier sur les échecs, les arrêts du développement, sur les divers phénomènes d'inadaptation. La psychologie est donc avant tout une analyse des contradictions internes de l'homme, du conflictuel, du pathologique donc de « l'anormal » (par exemple les psychologies de la mémoire sont d'abord des psychologies de l'oubli, du caché, de l'inconscient, avant d'être celles du souvenir).Foucault s'est ensuite proposé d'analyser la manière dont la psychologie allait faire face à ces contradictions en étudiant son histoire. Il constate d'emblée que la psychologie  emprunte « aux sciences de la nature leur style d'objectivité (...) leur méthode et leur schéma d'analyse » : Ainsi, la psychologie va se penser tour à tour sur les modèles physico-chimiques, organiques ou évolutionnistes.

Selon Foucault, toutes ces tentatives ont échoué avec la découverte du sens. Le premier postulat ne pouvait être tenu : l'homme n'est pas purement un être de nature. Cette découverte du sens s'est faite « par des chemins bien divers »30(*) , notamment grâce à la psychanalyse, décidément très présente au début de son oeuvre : avec Freud on passe de l'analyse explicative à la genèse des significations, à l'histoire ; au recours à la nature s'est substituée l'analyse du concept culturel : Dans « philosophie et psychologie », Foucault analysait la psychologie comme une formule culturelle qui s'inscrirait dans des phénomènes déjà connus du monde occidental. Freud a ainsi ouvert la voie à une étude objective des significations, en allant le plus loin possible dans l'analyse du sens et en donnant une histoire réelle au comportement humain dans la société à laquelle il appartient. Par cette quête du sens, Freud a ainsi « donné son orientation à la psychologie moderne »31(*), notamment au béhaviourisme: Ce courant de la psychologie scientifique, né au début du XX éme siècle aux Etats-Unis, a pour objet l'étude des comportements comme unique champ observable de l'activité psychologique, sans référence à une quelconque subjectivité, ni à la conscience. Foucault se demande, à partir de cette théorie quelle peut être la part d'objectivité dans une étude des comportements. Est il possible de généraliser ce type d'étude ? N'y a-t-il pas forcément une contradiction à prétendre à une telle objectivité dans un domaine où finalement aucun individu ne semble pareil à un autre ? Foucault a ainsi envisagé tous les différents types d'analyse des significations objectives (gestalt théorie,psychologie des tests...) et constaté qu'en définitive ces analyses se font toujours en termes d'oppositions : « totalité ou élément ;genèse intelligible ou évolution biologique (...) manifestations expressives momentanées ou constance d'un caractère latent (...) :termes contradictoires dont la distance constitue le propre de la psychologie »32(*).Foucault remarque ainsi l'existence permanente de deux pôles en psychologie mais s'interroge aussi sur la capacité qu'a celle-ci à dépasser ses propres contradictions. De toute manière, on ne peut, dans le cas d'une discipline comme la physique ou la biologie, soutenir des positions aussi contradictoires ; la psychologie doit faire face à beaucoup trop d'incohérences pour véritablement prétendre à un statut scientifique comparable aux mathématiques ou aux sciences naturelles. Le reproche essentiel fait ici à la psychologie par Foucault est que celle-ci trouve sa légitimation dans le repérage de l'anormal par rapport au normal : ce qui est mauvais dans la psychologie, c'est qu'elle demeure un discours normatif sur l'être humain. Quel est donc l'avenir de la discipline ? Foucault propose de dépasser la psychologie telle qu'elle se pratique et de la remplacer par un autre modèle, une histoire de la condition humaine, une analyse de l'existence humaine dans ses structures fondamentales. Cette histoire individuelle, analysée par une nouvelle forme d' « anthropologie existentielle » ne reste-t-elle pas « ce qu'il y a de plus humain en l'homme » ?

V : CANGUILHEM ET POLITZER : D'AUTRES FORMES DE REFLEXION SUR LA PSYCHOLOGIE:

Depuis ses débuts, la psychologie cherche donc sa place, entre science humaine et science de la vie. Dans un article très célèbre de 1956 ,« Qu'est ce que la psychologie »,Georges Canguilhem soutient que la psychologie en tant que discipline n'a jamais réussi a véritablement fixer son objet,particulièrement depuis la fin du XIX ème siècle, moment où la psychologie devient « scientifique » : « Pour la psychologie,la question de son essence (...) met en question aussi l'existence même du psychologue,dans la mesure où ,faute de pouvoir répondre exactement sur ce qu'il est ,il lui est bien difficile de répondre de ce qu'il fait »33(*). D'après Canguilhem et contrairement à ce qu'affirme Lagache dans son Unité de la psychologie (1947), le statut de la psychologie n'est pas clair, et la discipline n'a pas de véritable unité : « De bien des travaux de psychologie, on retire l'impression qu'ils mélangent à une philosophie sans rigueur une éthique sans exigence et une médecine sans contrôle » 34(*): Le grand défaut de la psychologie est que l'on ne peut pas directement vérifier son efficacité thérapeutique. Le psychologue est plus un confesseur, un juge qu'un véritable médecin. En outre, faute de pouvoir prétendre véritablement au statut de science, la psychologie se voit en quelque sorte contrainte, d'après l'interprétation de Pascal Engel dans son essai Philosophie et psychologie, à une oscillation perpétuelle entre deux solutions : La possibilité d'être une science à part entière et une « technologie pratique et sociale »35(*).La principale source de l'incohérence de la discipline est la multiplicité des objectifs qu'elle poursuit : Canguilhem en relève trois :

- La psychologie s'est d'abord voulue science naturelle. (Voir Aristote et la critique des prédécesseurs dans le livre I du De Anima, Gall ou encore Broca)

- Elle se veut aussi science de la subjectivité, de Descartes à Freud. Elle poursuit un objectif d'étude du « sujet homme ».

- Enfin la psychologie s'intéresse également aux réactions et aux comportements humains. (notamment avec le béhaviourisme et Watson).

La critique formulée par Georges Politzer est d'une autre nature. L'auteur de La critique des fondements de la psychologie ,fondateur de la Revue de psychologie concrète,va plus loin en ce qu'il propose, lui, un nouveau modèle de psychologie .La critique reprend les grandes lignes de la position canguilhemienne ; la psychologie scientifique est « un vernis de science », une fausse science et les psychologues qui la pratiquent ne sont pas des scientifiques : « Les psychologues,incapables de découvrir la vérité ,l'attendent chaque jour, de n'importe qui et de n'importe où mais comme ils n'ont aucune idée de la vérité,ils (...) deviennent victimes de toutes les illusions »36(*).Il va notamment reprocher aux trois grands courants modernes de la psychologie (Gestalt théorie,psychanalyse et béhaviourisme) de manquer le véritable but de la psychologie,à savoir la vie « dramatique » de l'homme et d'appliquer de façon systématique la méthode scientifique à la psychologie. Le résultat n'aboutit qu'à une description des processus psychologiques, faite le plus souvent en termes mécanistes mettant de côté les particularités individuelles. Mais la véritable innovation de Politzer réside surtout dans l'orientation concrète qu'il veut donner à la psychologie. Il va proposer ainsi trois conditions d'existence préalables à cette psychologie concrète, conditions qui selon lui n'ont encore jamais été réunies ensemble dans l'histoire de la psychologie, cette « mare aux grenouilles »37(*) :

- La psychologie devra être l'étude d'un ensemble de faits a posteriori

- La psychologie doit être une science originale, c'est-à-dire portant sur un domaine d'étude qui n'ait pas été abordé par les autres sciences

- La psychologie doit être objective c'est-à-dire vérifiable du point de vue méthodologique et du point de vue des faits.

Politzer va d'après ces conditions définir la psychologie concrète comme l'étude des faits psychologiques,qui sont « l'ensemble des comportements ayant un sens humain »38(*) .Ces faits ne vont prendre sens que par le récit qui en sera fait par le sujet humain .Le rêve par exemple, fait figure de fait psychologique au sens le plus plein du terme car il ne prend véritablement son sens que dans un milieu et pour un sujet particulier .Politzer veut redonner un importance au « Moi » de la vie individuelle, au « sujet » de la vie quotidienne. Ce qui lui permet de déboucher ainsi sur une psychologie concrète, inspirée de la psychanalyse, fondée sur l'homme en tant que sujet engagé dans une action. Politzer condamne, prés de vingt cinq ans avant Foucault, les affres d'une métapsychologie : « La métapsychologie a vécu, l'histoire de la psychologie commence »39(*) .

Cette analyse des discours entreprise par Foucault, dès le début de son oeuvre, s'est poursuivie avec l'Histoire de la folie à l'âge classique qui a pour sujet d'étude l'évolution du discours sur cet objet mouvant et difficile à cerner qu'est la folie. Comme le note Frédéric Gros, c'est dans Naissance de la clinique que, pour la première fois, Foucault désigne son travail comme une étude des « règles de formation » des discours, et définit ceux-ci comme pratiques. On pourrait objecter qu'Histoire de la folie poursuivait le même objectif mais il ne s'agit plus de rechercher une expérience originaire mais d'expliquer comment, à une époque donnée, un discours a pu se modifier, se transformer. Cette analyse des discours s'est donc poursuivie avec Naissance de la clinique, son troisième ouvrage de 1963 qui se propose de faire l'archéologie du discours médical. Naissance de la clinique est en outre le premier et le seul ouvrage de Foucault consacré entièrement à la médecine. Le champ d'étude délimité par Foucault concerne une période relativement courte mais importante de l'histoire de la médecine, le moment où l'expérience clinique est devenue anatomo-clinique lors de la révolution de l'Ecole de Paris au début du XIX éme siècle.

2 L'archéologie du discours médical dans Naissance de la clinique

I : GENESE ET ELABORATION DE NAISSANCE DE LA CLINIQUE:

On ne sait pas très précisément où, ni quand, Foucault fit ses recherches concernant Naissance de la clinique ; il se peut toutefois qu'il les ait faites en même temps que celles pour Histoire de la folie, Foucault ayant eu accès pour son premier livre à nombre d'archives et de documents médicaux. Telle est la supposition de David Macey dans son Foucault. La parution des deux livres étant séparée d'à peine deux ans, l'hypothèse est plausible. Foucault lui même parle de « chutes d'Histoire de la folie » concernant Naissance de la clinique. En tous les cas, l'ouvrage, fourmillant de références, fait montre de recherches très assidues, comme en témoigne sa bibliographie très exhaustive et il en est de même pour Histoire de la folie. D'ouvrages médicaux en archives, décrets et autres documents, Foucault a rassemblé un matériau de très grande diversité et d'une très grande richesse. Tout cela en fait un essai très technique, le plus technique que Foucault ait écrit jusque là, de par l'emploi fréquent du vocabulaire médical. C'est le moins apte en tout cas à toucher un grand public. Le livre n'en est pas moins réussi de part la richesse et la précision du matériau sur lequel il a travaillé. Toutefois,Naissance de la Clinique, au contraire d'Histoire de la folie est paru dans une indifférence quasi générale, à l'exception d'un petit nombre de commentateurs spécialisés, en histoire de la médecine notamment . L'horizon théorique abordé par Foucault semble lui, en revanche, totalement nouveau par rapport à ses écrits antérieurs ; c'est le premier et d'ailleurs unique ouvrage entièrement consacré à la médecine, un sujet pourtant transversal dans l'oeuvre de Foucault. Naissance de la clinique s'inscrit en outre dans la tradition de Canguilhem : il sert en quelque sorte de pendant historique au grand ouvrage de ce dernier, Le Normal et le Pathologique qui explique la signification des concepts de base de la médecine moderne. Certaines thèses de Canguilhem sont d'ailleurs reprises voire précisées dans Naissance de la clinique .D'une part, le fait qu'un concept ou qu'une notion n'a de sens que dans un contexte donné et d'autre part que l'histoire de la médecine ne doit pas être une histoire de « saints » de la médecine, une sorte de chronologie consensuelle qui mettrait en avant certains personnages au détriment d'autres. La continuité entre ces deux ouvrages est donc d'abord de nature thématique, puisqu'il s'agit de pratiquer autrement l'histoire de la médecine .Les deux ouvrages proposent en commun une forme d'analyse originale, différente en tout cas des analyses classiques des historiens de la médecine. Foucault, d'ailleurs, ne manquera pas de reconnaître sa dette envers Canguilhem : « (...) C'est à lui que je dois d'avoir compris que l'histoire de la science n'est pas prise forcément dans l'alternative :chronique des découvertes ou descriptions des idées (...) mais qu'on pouvait, qu'on devait faire l'histoire de la science comme d'un ensemble à la fois cohérent et transformable de modèles théoriques et d'instruments conceptuels »40(*).Dans Naissance de la clinique , il s'agit de donner au regard clinique (c'est à dire l'observation directe et savante d'un cas) du XIX éme siècle un regain d'intérêt, la vertu d'une pure attention au malade et à sa souffrance ; un « rapport immédiat à la souffrance et qui la soulage »41(*).Il y a là l'idée que la médecine clinique ne peut redevenir vraiment une science qu'en retrouvant son aspiration d'origine, c'est à dire soigner et être attentif à la souffrance et à la douleur ,ce que le court épisode de la médecine clinique a su faire selon Foucault. Le projet se veut « à la fois historique et critique »42(*): Il s'agit de déterminer les conditions de possibilité de cette expérience médicale radicalement nouvelle et inédite, de décrire ce qui peut être perçu et dit par le médecin à un moment donné. Foucault s'interroge sur le comment un tel regard a pu émerger, et énonce l'idée selon laquelle ce discours médical précis ne peut être perçu qu'à l'intérieur d'un certain champ de discours. Le regard clinique suppose ainsi un certain nombre de conditions à la fois scientifiques, politiques, philosophiques et linguistiques ; c'est à l'intérieur de ces savoirs que la médecine clinique va prendre naissance véritablement. C'est également dans Naissance de la clinique que, pour la première fois (si l'on excepte la première préface d'Histoire de la folie), Foucault emploie le mot « archéologie » : faire cette Archéologie, c'est à dire comprendre les structures, le langage qui, à un moment donné, vont permettre ce nouveau regard. Naissance de la clinique va donc faire l'histoire de cette médecine moderne à travers le concept de clinique qu'il voit émerger vers 1800 -1830.Il va en outre s'agir d'étudier la genèse historique du savoir médical de la formation du discours sur la maladie et son rapport avec des éléments extérieurs. Foucault réfute la conception d'une histoire évolutionniste des idées sur la clinique. C'est un événement radical au XVIII éme siècle qui a permis une mutation dans le savoir médical, et un nouveau rapport de l'expérience du médecin. En effet, à un moment donné, il y a eu mutation du savoir médical rendant ainsi possible de nouvelles articulations (notamment grâce à la médecine de Bichat).C'est un ensemble de réorganisations qui va produire un nouveau type de regard et de discours et qui va complètement modifier la représentation de la maladie.On peut parler de réorganisation du discours possible sur la maladie. L'archéologie « veut montrer non pas comment la pratique politique a déterminé le sens et la forme du discours médical mais comment et à quel titre elle fait partie de ses conditions d'émergence, d'insertion et de fonctionnement »43(*) . Grâce à la méthode archéologique, Foucault veut aller au-delà d'une analyse des causes : il veut décrire le changement, mettre en avant les discontinuités et analyser les différences, les difficultés.

Naissance de la clinique peut se lire comme une suite directe à Histoire de la folie : en effet, il étend à la médecine en général les analyses qu'il a pu pratiquer sur la maladie et la médecine mentales, c'est à dire observer leurs conditions d'émergence et d'apparition, et de possibilité. L'idée de saisir une cassure qui s'instaure au moment de son institution rappelle quelque peu Histoire de la folie dans le sens où celle ci cherchait à saisir le moment de la césure entre raison et déraison .Naissance de la clinique cherche à  « saisir la mutation du discours quand elle s'est produite » (préface) quand Histoire de la folie avait pour ambition de « parler de ce geste de coupure, de cette distance prise (...) entre la raison et ce qui n'est pas elle »44(*).L'idée commune est celle d'une archéologie ,terme que Foucault emploie dès 1961 dans la première préface de Histoire de la folie :Foucault parle d' « archéologie de ce silence » à propos de la relation entre raison et folie .L'analyse repose en outre sur la même étude exhaustive d'un très vaste ensemble de documents ,dans un cas comme dans l'autre ;il n'est pas étonnant que l'on fasse remonter la genèse  de Naissance de la clinique à la même époque que celle d'Histoire de la folie :Les deux bibliographies ont beaucoup de similitudes, de nombreux ouvrages leur étant communs (celui de Pinel Nosographie philosophique par exemple, ou encore la Médecine pratique de Sydenham).Le champ de recherche est identique et la même méthode est appliquée: saisir ce qui va rendre possible tel ou tel type de discours sur un objet précis à un moment précis. Toutefois, les ressemblances entre les deux ouvrages, si elles existent indéniablement, ne sauraient masquer de nombreuses divergences, faisant tout aussi bien de Naissance de la clinique une transition entre Histoire de la folie et les livres suivants .D'une part Histoire de la folie couvrait plusieurs siècles, du Moyen Age à nos jours, au cours de 600 pages. Naissance de la clinique est d'un format beaucoup plus réduit (200 pages seulement) qui ne couvre qu'un petit nombre d'années (environ 30) au début du XIX ème siècle car, selon Foucault, « la médecine clinique s'est défaite aussitôt qu'elle est apparue ».D'autre part le sujet du livre diffère également : Dans Histoire de la folie, le sujet - la folie - est intemporel, il traverse les époques et ne trouve sa forme médicale que très tardivement. Naissance de la clinique est, quant à lui, l'histoire précise d'une discipline de connaissances, la médecine clinique. Il s'agit d'étudier la conception d'une discipline de connaissance à un moment de l'Histoire ; l'histoire de la clinique du XIX ème siècle n'a rien à voir avec une relation intemporelle entre le médecin et le patient comme pourrait être comprise la relation entre le monde occidental et la folie, ou de la raison avec la folie.

La première phrase de la préface résume à elle seule de quoi il va s'agir ici : « il est question dans ce livre de l'espace, du langage et de la mort ;il est question du regard ».Puis, suit abruptement la description de deux pathologies par deux médecins (Pomme et Bayle) à deux périodes différentes (1769 pour le premier et 1825 pour le second).On est saisi, à cette lecture, par la différence très marquée entre les deux récits seulement séparés d'une cinquantaine d'années :Pomme semble encore englué dans les principes de l'ancienne médecine, des vieilles expressions utilisées encore en son temps, peu précises, et pas d'une rigoureuse véracité scientifique .Bayle ,en revanche , fait montre d'une grande précision quant à la description de la lésion qu'il observe, qui n'est pas sans rappeler les diagnostics actuels : « chaque mot de Bayle guide notre regard dans un monde de constante visibilité alors que le texte précédant nous parle le langage (...) des fantasmes »45(*).Que signifie cette entrée en matière plutôt surprenante ? La stratégie de Foucault consiste à nous faire prendre conscience que le premier récit de Pomme qui a pu passer à son époque pour un modèle de scientificité et d'objectivité nous semble à présent, à nous, dénué de sens, et finalement à nous montrer que nous avons tort de croire que même à notre époque nous touchons à cette objectivité. C'est là un des points fondamentaux de l'archéologie foucaldienne : l'archéologue doit opérer une distanciation, une relativité vis à vis de chaque discours ou de chaque savoir sur le sujet dont il fait l'archéologie, qu'il vienne de l'âge classique, de l'âge moderne ou de notre propre époque. Toutefois l'archéologie n'est pas seulement basée sur cette distanciation :elle nous permet aussi de comprendre que chaque discipline ,à quelque époque que ce soit ,a son ordre systématique propre, même si elle nous semble incompréhensible avec notre regard à nous, forcément façonné par notre époque. En bref, il faut donc garder à l'esprit que la médecine selon Pomme vaut bien celle qui se pratique actuellement et qui apparaît comme régie par les différents contextes socio culturels. Pourquoi serait elle donc moins vraie ? Moins scientifique ? : « Qui peut nous assurer qu'un médecin du XVIII ème  siècle ne voyait pas ce qu'il voyait »46(*) interroge Foucault : Pourquoi donner moins de crédibilité à Pomme qu'à Bayle ? La vérité se trouve à l'intérieur même du discours ; Foucault réfute la notion de commentaire qui vient se greffer sur le discours, ce qui reviendrait à admettre quelque chose de non formulé par le langage : « Commenter c'est admettre (...) un reste nécessairement non formulé de la pensée que le langage a jeté dans l'ombre »47(*). Foucault rejette ce qui serait un double fond de l'argumentation : le sens se trouve dans le discours et pas ailleurs. L'archéologie s'arrête au discours et à ce qui l'a rendu possible et ne traite en aucun cas du commentaire qui « double » ce discours.

II : LES CONDITIONS D'EMERGENCE DE L'EXPERIENCE CLINIQUE

Le corps humain est l'espace d'origine et de répartition de la maladie, et c'est sur le corps et seulement lui que pourra s'effectuer l'expérience clinique. Ce qui nous paraît évident aujourd'hui ne l'était pas avant le début du XIX ème siècle : la médecine traditionnelle, celle que pratiquait, selon Foucault, un médecin comme Pinel (qui, paradoxalement sera une des premières personnalités de l'Ecole de Paris), était d'abord une classification hiérarchique des maladies en formules, genres et espèces à l'intérieur d'un tableau nosologique prévu à cet effet avec pour modèle les systèmes classificatoires de Linné ou Dagognet .Mise en oeuvre par Sydenham,c'est en effet dans la Nosographie philosophique de Pinel que cette médecine classificatrice trouvera sa forme la plus aboutie. La maladie n'était pas localisée sur le corps du malade mais dans les colonnes de ce tableau. Le problème de la localisation était selon Foucault un « problème subalterne » 48(*) à l'époque ;ici on va plutôt parler de ressemblances ,de différences et d'imbrications à l'intérieur du système de classification .Lorsque le regard est défini par un grand nombre d'analogies de formes, la maladie devient ce qu'on appelle à l'époque une essence ;c'est le règne de la « médecine des espèces » pour laquelle chaque maladie constitue une entité idéale placée dans un grand tableau ordonné ;la transmission des maladies se produisait quand ,par « sympathie »,certaines de leurs qualités se mélangeaient avec le type de tempérament du patient.On est ici très proche de la théorie de Galien sur les humeurs.On pensait que les environnements non naturels favorisaient le développement des maladies et qu'ainsi ,les populations paysannes étaient moins atteintes que les classes urbaines. Le malade était perçu comme un lieu de croissance et d'expansion d'une maladie « pure ». Celle ci serait altérée dans sa pureté par les particularités individuelles du malade : « à la pure essence nosologique (...) le malade ajoute comme autant de perturbations son âge, son mode de vie (...) qui font figure d'accidents »49(*).La médecine des espèces maintient ainsi le maximum de distance entre le médecin et le malade pour observer la maladie dans toute sa pureté et son essence. Pour identifier une maladie, il n'était donc pas obligatoire qu'un organe particulier soit affecté puisque celle-ci pouvait se déplacer d'un point à un autre à la surface du corps. L'intervention médicale elle-même représentait une impureté, un geste contre-naturel. L'hôpital est quant à lui considéré comme un lieu trouble, une entrave où la maladie risque de perdre sa pureté (par exemple au contact d'autres malades).Foucault va ensuite analyser la manière d'appréhender les épidémies de la fin du XVIII ème siècle : contrairement aux maladies, les épidémies n'étaient pas considérées comme des entités déterminées mais comme le produit du climat, de la famille et d'autres facteurs extérieurs. La perception de la maladie se fait de manière quantitative .Au lieu de classer les maladies, on multiplie les observations pour parvenir à une meilleure perception des remèdes et des causes à apporter. Foucault constate là l'éclosion d'un champ nouveau .En même temps, a lieu un contrôle social très strict avec une étroite collaboration entre la médecine et la police. Un acte illustre particulièrement cette mise en place aux yeux de Foucault, la création de la Société royale de médecine en 1776 : tout cela montre que ce qui est important maintenant, c'est la maladie elle même et non plus le malade. Par ailleurs,la médecine tend à se lier de plus en plus à l'Etat ; elle ne se limite plus seulement à des techniques, voire un art de guérison : la médecine s'attelle avant tout à une définition modèle d'un homme « en santé »50(*): les normes de santé deviennent collectives. La médecine intervient directement dans l'espace social. Ici s'esquisse une idée sur laquelle Foucault, comme nous le verrons , reviendra ultérieurement dans son oeuvre, même si l'on ne peut pas encore parler, comme ce sera le cas plus tard, de machine à guérir. En outre, ce nouveau regard passe par l'abandon des vieux codes du savoir de la médecine classique : Pour qu'émerge une nouvelle forme de savoir, il fallait que ces codes volent en éclats et qu'apparaissent de nouvelles modalités de savoir et de discours. Tout cela fut rendu possible aussi par un ensemble d'évènements. On assiste à une réorganisation du domaine hospitalier, au bouleversement de l'enseignement médical, à de nouvelles théories et pratiques scientifiques et à la montée des préoccupations sociales et économiques,à la redéfinition du statut social du patient ,soit à de nouveaux rapports entre la santé et le savoir : Tout concourt donc à une révolution, une rupture qui se prépare : «  D'un seul mouvement,médecins et hommes d'Etat réclament en un vocabulaire différent (...) la suppression de tout ce qui peut faire obstacle à la constitution de ce nouvel espace »51(*) .

M.Jay note dans l'ouvrage Foucault : Lectures critiques de Luce Giard, qu'il y a, chez Foucault, une fascination pour le regard dès le début de sa carrière qui coïncide avec son intérêt primitif pour Merleau Ponty (et notamment son ouvrage Phénoménologie de la perception), pour la psychologie existentielle de Binswanger et l'oeuvre de Heidegger. La maladie n'est plus une essence, elle devient visible ; l'hôpital va devenir le lieu privilégié d'observation et d'élaboration du savoir qui va permettre d'isoler les spécificités de la maladie. En outre, c'est à l'hôpital, seulement, qu'est possible la comparaison de plusieurs organismes malades entre eux,  voire entre un organisme malade et un organisme sain. Ainsi, se dessine la possibilité véritable d'une lecture exhaustive de la maladie et s'affirme l'importance de l'oeil, diseur de vérité : L'expérience clinique est d'abord un regard : Foucault parle de la « souveraineté du regard »52(*).Le médecin va pouvoir, grâce à son « coup d'oeil » appréhender et maîtriser le réel. La refonte se fait donc au niveau du savoir lui même : l'oeil pénètre à l'intérieur du corps, le parcourt et isole ensuite les points communs ou les différences, se fixe sur les événements particuliers et anormaux. Ce changement « n'est pas à inscrire à l'ordre des purifications psychologiques et épistémologiques ;ce n'est pas autre chose qu'une réorganisation syntactique de la maladie où les limites du visible et de l'invisible suivent un nouveau dessin »53(*) . Ce regard n'est pas au coeur d'une évolution progressive mais d'une véritable révolution où tout change au même moment:les objets, théories, expériences, méthodes mais aussi le langage, c'est précisément ce que Foucault identifie dans le chapitre 5 de Naissance de la clinique intitulé « Des signes et des cas ».Dans sa première phase,la médecine clinique est une médecine des symptômes,qui considère les maladies comme un ensemble de phénomènes dynamiques,des mélanges de symptômes :Tout part du symptôme, qui est la forme visible de la maladie : il est sa « transcription première »54(*) , la toux, la fièvre etc... Le signe quant à lui va être quelque chose de purement linguistique : Signes et symptômes veulent dire la même chose mais le signe transforme le symptôme, qui est pure expression de la maladie, en élément signifiant par l'intermédiaire de la conscience ; c'est ce langage du signe qui va aider le médecin à développer une vision complète de la maladie. Cette perception rejoint celle de Condillac dans son Essai sur l'origine des connaissances humaines où il admet deux niveaux de connaissance, la sensation et la réflexion. Mais comme la connaissance n'est qu'une imparfaite correspondance entre les signes et les idées, elle doit être complétée par l'analyse, qui nous fait ainsi remonter au fond des choses. « La science est une langue bien faite » dira même Condillac. Dans l'expérience médicale, cette analyse nous renvoie au symptôme, premier signe de la maladie. En outre, cette dernière va se donner d'une part dans sa description précise (au niveau du langage) mais aussi directement et sans obstacle sur le corps du malade : « Il n'y a de maladie que dans l'élément du visible, et par conséquent de l'énonçable »55(*)  :la clinique est une articulation entre le langage et la perception d'une part mais elle est aussi une ouverture à une lisibilité et une visibilité grâce à l'entrée d'autres champs comme le langage ou les probabilités que l'on fait lorsque l'on perçoit des « cas » (analogies ,fréquences, diversité des combinaisons) : « Connaître sera donc restituer le mouvement par lequel la nature associe » 56(*).En outre,l'importation d'une certaine forme de pensée probabilitaire en médecine permet à l'incertitude caractéristique de la médecine des espèces de devenir une valeur positive :chaque difficulté,chaque nouveau symptôme est ainsi enregistré et placé dans une nouvelle « série aléatoire indéfiniment ouverte »57(*) .Les tableaux taxinomiques de la médecine classique sont ainsi remplacés par des « continua temporels » qui tiennent de plus en plus compte de l'étude des cas. La clinique se trouve donc « devant la tâche de percevoir, et à l'infini, les événements d'un domaine ouvert. »58(*).Foucault va toutefois montrer les limites de ce nouveau mode de perception. Ayant ainsi défini la clinique, il en analyse aussitôt la défaillance voire l'échec : « C'est dans l'effort pour penser un calcul des probabilités médicales que l'échec va se dessiner et les raisons de l'échec apparaître »59(*) . En effet, si l'apparition de la science probabilitaire en médecine a bien constitué un progrès, le strict transfert d'un modèle purement mathématique et objectif à quelque chose d'aussi incertain que la science pathologique provoque nécessairement des confusions et pose problème. C'est là une des caractéristiques de l'analyse foucaldienne comme le note Christiane Sinding dans l'ouvrage de Luce Giard, Michel Foucault, lire l'oeuvre :  « Foucault ne se contente pas d'analyser les conditions d'un progrès,mais toujours traque les illusions,les erreurs,les échecs dissimulés sous d'apparents succès » 60(*).

III : LA REVOLUTION MEDICALE : ACTEURS ET CONSEQUENCES

La médecine clinique va donc prendre naissance à l'intersection de tous ces savoirs et selon toutes ces conditions. Au seuil du XIX éme siècle va donc se constituer un nouveau paradigme médical : La médecine des symptômes est remplacée par la médecine des tissus, c'est-à-dire la théorie anatomo-clinique. Il reste pour Foucault à déterminer le lieu et les acteurs de cette révolution médicale. Le lieu c'est l'Ecole de Paris dont la première réunion eut lieu en décembre 1794 : On y discute de l'importance et de l'urgence d'un enseignement qui se fasse aussi cliniquement et non plus théoriquement. Cette révolution va être influencée par une certaine philosophie, celle des idéologues de Cabanis, qui considérait l'observation comme l'essence de la médecine et rejetait la physique et la chimie pour ne retenir que « le cercle des faits propres à la médecine ».Cette Ecole de Paris va connaître plusieurs périodes marquées par des personnages aux méthodes et aux vues totalement différentes. Tout d'abord, celle marquée par Philippe Pinel, qui prônait la classification comme l'objectif majeur de toute science. La seconde période débute ce qu'est réellement cette révolution médicale .Elle est incarnée par Xavier Bichat ,né en 1771 , auteur de deux ouvrages fondamentaux : le Traité des membranes et surtout les Recherches physiologiques sur la vie et la mort .Dans le chapitre 8 « Ouvrez quelques cadavres » ,Foucault décrit ce qui à travers ces deux ouvrages va accompagner la révolution médicale accomplie par l'Ecole de Paris .C'est avec Bichat que vont coïncider pour la première fois le regard clinique et l'anatomie pathologique. Ces deux méthodes, préexistantes à l'Ecole de Paris sont pour la première fois réunies en une seule, permettant ainsi de regarder différemment les pathologies. Le regard de Bichat va aller vers un au-delà jusqu'alors inexploré et inexploité notamment lorsque sera décidé de procéder à des dissections de cadavres. Bichat va partir des autopsies pour essayer de découvrir la vérité du vivant. Pour que le regard du médecin puisse déchiffrer les symptômes en profondeur, il faut qu'il aille en rechercher la source au plus près du corps : « Ouvrez quelques cadavres » est une formule de Bichat, illustrant parfaitement ce nouveau besoin clinique : « Vous auriez pendant vingt ans pris du matin au soir des notes au lit des malades sur les affections du coeur ,du poumon (...) que tout ne sera pour vous que confusion dans les symptômes (...) Ouvrez quelques cadavres :vous verrez aussitôt disparaître l'obscurité que la seule observation n'avait pu dissiper »61(*). Avec Pinel, à la première époque de l'Ecole de Paris, on ne touchait pas à la maladie, on pratiquait une médecine que l'on qualifierait d'attentiste. Bichat, dans sa vision locale de la maladie, insiste sur l'importance des tissus corporels. Le discours est fondamentalement celui de la connaissance, du savoir. La médecine doit avant tout être un lieu d'exercice du savoir, de la compétence du médecin pour une vision nosologique de la maladie : Décrire d'abord, pour mieux pratiquer ensuite. L'ouverture des cadavres est plus qu'une simple observation : « Le cadavre ouvert (...) C'est la vérité intérieure de la maladie »62(*).

Une des premières innovations de Bichat porte sur la notion de tissu, qui sera un concept déterminant de l'analyse clinique : Ainsi dans l'autopsie pratiquée par Bichat, les tissus sont les premiers composants anatomiques, devant les organes, organisant ces derniers en de vastes systèmes complexes. Leur organisation et leur agencement permettent la vie mais leur séparation vont de pair avec les processus morbides. Cette analyse permet à Bichat de retrouver « l'analyse dans le corps lui même »63(*).Foucault précisera que « l'oeil de Bichat est un oeil de clinicien parce qu'il donne un privilège épistémologique absolu au regard de surface »64(*).Regard de surface où la maladie n'est plus analysée passivement comme au temps de Pinel mais de façon dynamique et mouvante.

Avec Bichat, la pensée du vivant va se tourner vers la mort .Ce même Bichat définit d'ailleurs la vie comme « l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort ».Cette mise en place de la mort dans la pensée médicale, Foucault la constate également : « C'est du haut de la mort qu'on peut voir et analyser les dépendances organiques et les séquences pathologiques »65(*). Non seulement la pratique médicale se transforme, mais c'est aussi notre perception de la vie et de la mort qui change. L'anatomie clinique a besoin de la dissection des cadavres morts de maladie afin d'en déterminer le siège. La médecine clinique permet d'autopsier immédiatement après la mort, et par conséquent de faire la distinction entre les processus morbides et les processus d'acheminement à la mort : La mort ne serait plus une rupture brusque mais une disparition successive de fonctions La connaissance s'appuie paradoxalement sur la mort pour faire apparaître la vérité du vivant .Elle possède dans l'expérience clinique la vertu d'un révélateur. Elle rend possible un savoir, une connaissance médicale : si la médecine est bien la science de l'individu, la mort en est devenue sa condition première : « la nuit vivante se dissipe à la clarté de la mort »66(*). La médecine fonde un savoir de l'homme comme objet médical qui part de la finitude humaine, au sens de la mort. Réflexion sur des pratiques, la médecine clinique est donc à un autre niveau, celui des sciences humaines (ou plutôt des sciences de l'homme), une réflexion sur l'homme et sa limite : La mort. C'est cette nouvelle dimension, absente dans Histoire de la folie, qui apparaît là : Dans Histoire de la folie, ne figure aucune réflexion méthodologique sur l'histoire des sciences. Naissance de la clinique débroussaille un champ radicalement nouveau qui, dans les ouvrages futurs de Foucault, apparaîtra peut être plus nettement encore (surtout dans  Les mots et les choses) : « L'homme occidental n'a pu se constituer comme objet de science (...) qu'en référence à sa propre destruction (...). De la mise en place de la mort dans la pensée médicale est née une médecine qui se donne comme science de l'individu »67(*) nous dit Foucault. D'après cette citation, Naissance de la clinique ouvre sur les Mots et les Choses, en ce sens qu'on aperçoit dans ce bref moment de la médecine clinique la possibilité pour l'homme de se constituer à la fois comme sujet et comme objet de connaissance.

Conclusion de la première partie :

Des premiers articles sur la psychologie à Naissance de la clinique, il semble que Foucault ait d'abord mis en oeuvre une véritable étude épistémologique. Cependant le politique n'est jamais très loin : Dans Maladie mentale et personnalité, on la perçoit sous la forme idéologique. Mais pas seulement :Foucault s'est toujours étonné que l'on n'ait quasiment pas remarqué la dimension politique de Naissance de la clinique,malgré les analyses historico-politico économiques qui y sont faites,concernant la perception de la médecine de la fin du XVIII è siècle : « Quand j'ai écris un texte sur la formation de la médecine clinique ,un livre politique selon moi,personne n'en a parlé »68(*) .C'est toutefois dans des ouvrages comme Histoire de la folie (et notamment sa reprise tardive par le mouvement anti-psychiatrique à la fin des années 60) ou des travaux comme ceux que Foucault effectuera au début des années 70 sur la médecine sociale que ces considérations seront affirmées de manière plus systématiques :il va s'agir non plus d'interroger une science,ou la manière dont elle se constitue mais bien d'analyser certains gestes,certaines attitudes :Enfermer pour guérir ou discipliner pour intégrer ,dans le cas de la folie par exemple. C'est de cela dont il va s'agir maintenant.

II : L'INSTITUTION MEDICALE ET LA MEDICALISATION :

1 : Vers une médecine sociale ?

Foucault revient sur la question de la médecine d'une manière totalement différente de celle de Naissance de la clinique : Si les questions de politique de santé étaient effectivement présentes dans cet ouvrage, ce n'était qu'en tant que conditions d'émergence du regard médical. Mais elles n'étaient pas vraiment étudiées pour elles même. Dans les années 1970, la problématisation tourne autour de ce thème. C'est maintenant l'institution médicale et son rôle social normalisateur qui va constituer son champ d'observation : Foucault va désormais parler de « médecine sociale » avant de déboucher sur une réflexion sur le bio-pouvoir, comme dimension politique fondamentale.

I : QU'EST-CE QUE LA MEDECINE SOCIALE?

« La médecine moderne est une médecine sociale » affirme Foucault dans une des conférences de Rio en 1974.D'après lui, seule une petite partie de la médecine favorise des relations individuelles et la relation entre le médecin et le patient. Foucault s'est attaqué plus précisément au problème de l'hôpital dans ses recherches de 1974/1975 avec son groupe de séminaire, recherches dont le résultat figure en grande partie dans l'ouvrage collectif Les Machines à guérir .Le point essentiel réside dans le fait que la médecine soit une médecine sociale .Dans le premier article ,au début du livre, Foucault parle d'une véritable politique de santé en France à partir du XVIII ème siècle:c'est seulement dans le courant du XVII ème siècle que l'institutionnalisation de préoccupations permanentes pour la santé d'une population devient une affaire d'Etat,en Allemagne ,d'abord, comme Foucault le montrera lors de ses conférences de 1974 ,puis en France,avec la création de la Société royale de médecine (1772). A cette nouvelle préoccupation,on peut trouver plusieurs causes :d'une part,l'attention croissante portée à la santé au corps et à la médecine dans les cours monarchiques,sans doute sous l'influence des Lumières,d'autre part le développement d'une administration publique ayant pour charge la collecte des impôts :en effet,la mise en place de ce dispositif mettait en lumière la difficulté à compter exactement les richesses du royaume et par là même favorisait ainsi l'émergence de la notion de population :la population définit ainsi le rapport d'un corps social particulier,doté d'une certaine forme de vie organique, à un espace géographique. On assiste là ,selon Foucault ,à l'ébauche d'un processus qui voit l'Etat chercher à étendre son autorité à la santé de la population ; la Société royale de médecine étant le meilleur exemple de ces soucis, à grande échelle, pour la santé. La médecine s'appuie sur un appareil législatif, elle devient de plus en plus sociale « quantitativement » - il y a de plus en plus de médecins et de structures d'accueil - mais aussi qualitativement. Cette notion de « politique de santé » va servir de toile de fond à la professionnalisation du corps médical et suppose plusieurs choses :d'une part la notion de prévention ,il ne s'agit plus seulement de guérir mais aussi de « prévenir la maladie quelle qu'elle soit »69(*) .Autre point important , la prise en compte de la maladie comme phénomène statistique, comme étant l'observation d'un certain nombre de données (le milieu par exemple), de variables (comme le taux de mortalité) :la médecine devient « un élément pour le maintien et le développement de la société »70(*),elle va prendre place dans un système administratif ayant pour but le bien être et la santé d'une population. Il s'agit de prendre en compte non plus la somme des individus mais aussi la manière dont ils co-existent .A la fin du XVIII ème siècle, les médecins étaient pour une part des spécialistes de l'espace. Ils posaient les problèmes fondamentaux : celui des emplacements (climats régionaux, nature des sols, humidité et sécheresse...), celui de la co-existence (soit des hommes entre eux, soit des hommes et des choses), celui de l'habitat et celui des déplacements des hommes et de la propagation des virus. Selon Foucault, ils ont été « avec les militaires, les premiers gestionnaires de l'espace collectif » ;  « En fait, poursuit il, si l'intervention des médecins a été si capitale à l'époque, c'est qu'elle était appelée par tout un ensemble de problèmes politiques et économiques nouveaux »71(*) .

II : UNE HISTOIRE DE LA MEDECINE SOCIALE:

Foucault a retenu trois étapes historiques du passage d'une médecine individuelle à une médecine collective et sociale, coïncidant dans nos sociétés avec l'avènement du capitalisme et de la socialisation du corps : La médecine d'Etat en Allemagne, la médecine urbaine en France et la médecine de la force de travail ou « Health Service » en Angleterre.

- La médecine d'Etat : Foucault note que « le concept de Staatwissenschaft (science d'Etat) est un produit de l'Allemagne »72(*).En Allemagne, au début du XVIII ème siècle, s'est développée une pratique médicale consacrée à l'amélioration de la santé publique. Une série de programmes de police médicale aux tâches diverses a été ainsi instaurée, touchant aussi bien l'organisation du corps médical, que l'enseignement ou l'hygiène au niveau de l'Etat. Selon Foucault, le médecin dépasse son rôle de soigneur, de guérisseur pour endosser la tenue d'« administrateur de santé ».L'Allemagne est le véritable premier modèle de médecine sociale, jamais égalé du point de vue de l'organisation selon Foucault : « Depuis l'implantation de la médecine étatique en Allemagne, aucun Etat n'a osé proposer une médecine aussi clairement bureaucratisée, collectivisée et étatisée »73(*).

- La médecine urbaine : mise en place en France à la fin du XVIII ème siècle,elle se différencie de la médecine d'Etat allemande dans le sens où ,d'après Foucault,elle n'agit pas sur les mêmes endroits : « Cette médecine restait très éloignée de la médecine d'Etat telle qu'on pouvait la rencontrer en Allemagne,mais elle était beaucoup plus proche des petites communautés comme les villes ou les quartiers »74(*).A partir de 1750, la médecine se développe parallèlement aux structures urbaines .De nombreuses mesures de quarantaine sont mises en place, par peur des épidémies, notamment à Paris. Cette mesure drastique représentait toutefois l'idéal politico- médical d'une bonne organisation sanitaire des villes au XVIII éme siècle. La médecine urbaine va se baser sur le même état d'esprit que ces mesures de quarantaine, avec quelques améliorations cependant : On ne parlera plus de quarantaine mais d'hygiène publique. Les objectifs principaux de cette médecine urbaine sont d'une part l'étude de zones sensibles pouvant générer des épidémies, d'autre part le contrôle de circulation de l'air et de l'eau. A cette époque, la médecine entre ainsi en contact avec d'autres sciences comme la chimie par exemple (notamment pour les analyses de l'eau et de l'air) : Selon Foucault, la médecine s'inscrit alors dans un champ scientifique de discours et de savoir dans une optique collective, sociale et urbaine. L'hygiène publique va être surtout basée sur l'étude et le contrôle du milieu et va contribuer au développement au XIX ème siècle de la médecine scientifique : « Une grande partie de la médecine scientifique du XIX ème siècle trouve son origine dans l'expérience de cette médecine urbaine qui s'est développée à la fin du XVIII ème siècle. »75(*).

- Le « Health Service » en Angleterre : L'objectif diffère ici de celui la France et de l'Allemagne. Il prend un tournant radicalement social .Il va s'agir de ne plus considérer le pauvre comme un élément menaçant pour la santé publique. Le contrôle médical pour les plus nécessiteux va en même temps permettre de préserver les populations les plus aisées : « Ainsi les riches se libéraient du risque d'être victimes de phénomènes épidémiques issus de la classe défavorisée »76(*).Fu