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Louis Ferdinand Céline:une pensée médicale


par David Labreure
Université Paris 1 panthéon sorbonne - DEA Histoire et philosophie des sciences
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

INTRODUCTION :

« J'avais uniquement une vocation médicale, et je regrette l'avoir un peu négligée. Je me serais livré entièrement à la médecine, je n'aurais pas eu tant d'ennuis et alors je me suis livré...je me suis livré à la littérature et il m'en a coûté très cher »

L.F.Céline, interviewé par R.Sadoul, mars 1955 pour le magazine littéraire

Louis Ferdinand Destouches est né le 27 mai 1894 à Courbevoie en région parisienne. De condition petite bourgeoise (son père travaille dans les assurances et sa mère est dentellière), ses parents le destinent au commerce et l'envoient, rareté à l'époque, faire deux longs séjours linguistiques en Angleterre et en Allemagne. Après divers apprentissages, notamment chez de grands joailliers, il s'engage comme cuirassier en 1912.Griévement blessé dés le début de la guerre, il est réformé puis affecté au consulat français de Londres. De retour à Paris, le jeune Destouches repart en 1916 pour l'Afrique où l'attend un emploi de surveillant de plantation. Atteint de paludisme, il est rapatrié et, tout en travaillant, entreprend des études de médecine, en 1919, études qu'il mènera à bien. Chargé de mission et rapporteur pour la Société des Nations, médecin, il s'engage dés 1928 dans la composition d'un vaste roman autobiographique, Voyage au bout de la nuit, paru en 1932 sous le nom de L.F Céline (Céline était le prénom de sa grand-mère) et dédicacé à sa liaison d'alors la danseuse Elisabeth Craig. Ce roman l'impose d'emblée comme l'un des écrivains majeurs de son temps autant pour le style, transposition originale de l'oralité populaire, que pour la modernité des thèmes abordés : antibellicisme, injustice coloniale, inhumanité du machinisme fordien... Il manque de peu le prix Goncourt mais est consacré par ses pairs. Par la suite, Céline déçut ses partisans en réinscrivant son oeuvre, de 1937 à 1943 dans une tradition pamphlétaire anticommuniste à dominante antisémite. Réfugié au Danemark dés 1944 ,puis mis en résidence surveillée,il entreprit après son amnistie ,de rentrer en France pour y finir son oeuvre romanesque,en n'affichant plus que des ambitions de pur styliste.

La postérité reconnaît donc Louis Destouches comme un écrivain mais celui ci resta avant tout un médecin. Son expérience de médecin nourrit d'ailleurs son oeuvre autant que celle de la guerre, dont il fut acteur en 1914-18 et en 1939-45, ou ses voyages. On a parfois évoqué le médecin en lui mais l'on n'a pas insisté sur cet aspect de l'homme, primordial et déterminant finalement tous les autres qu'il n'a lui-même jamais cessé de revendiquer .On pourrait même parler d'une véritable condition médicale chez l'écrivain Céline. Cette condition médicale apparaît parfois avec une telle évidence qu'il arrive de confondre l'écrivain et le médecin, de constater que les frontières entre sa littérature et la médecine sont difficiles à trouver. En revanche, la carrière médicale de l'homme, elle, est facile à retracer : la vocation médicale de Céline est très ancienne, sans nul doute antérieure à sa vocation littéraire. Très tôt, l'hygiène s'est trouvée associée pour lui à la médecine, ne fût ce que parce que c'est à une activité d'hygiéniste qu'il a du concrètement de pouvoir faire des études médicales et d'accéder à la médecine soignante. Il est cependant indéniable, comme le dit Jacques François dans sa thèse de médecine consacrée à Céline, que « le métier appris par Destouches à Rennes n'a jamais cessé de transparaître dans les écrits de Céline »1(*) .Les textes purement médicaux écrits durant la période 1924-1932, essentiellement pour le compte de la SDN, tout comme le parcours médical de Céline lui-même,fournissent ainsi,en quelque sorte,une matière première qui va nourrir progressivement l'imaginaire romanesque de Céline :la condition misérable,la pauvreté,les difficultés d'exercer le métier de médecin dans la société urbaine et industrielle du début du XX è siècle,l'alcoolisme et la déchéance humaine aussi...Tous ces thèmes ont inspiré l'imaginaire romanesque célinien et nous constaterons qu'il existe un véritable dialogue entre le texte médical et le texte littéraire, l'écrivain Céline étant souvent sollicité par le regard de l'hygiéniste Destouches : le Voyage au bout de la nuit, par exemple, constitue une véritable « géographie de la pauvreté » : il est question d'insalubrité et de précarité des logements, d'un environnement pollué, rance et de contraintes économiques pénibles. Toutes ces choses ont aussi fait partie du vécu du Docteur Destouches dans les dispensaires de Bezons, Clichy ou Sartrouville. Ces thèmes ont également été traités de manière abondante dans ses contributions de médecine sociale. Aucune figure médicale n'est épargnée dans ses romans :ni l'aliéniste,ni le généraliste,ni le médecin de dispensaire,ni le chercheur,ni le chirurgien (voir les personnages des docteurs Omanon,Frolichon,Baryton et Capron),professions qu'il a ,là encore,approché d'une manière ou d'une autre au cours de son parcours médical. Le discours pamphlétaire de Céline, quant à lui, mêle regard médical et convictions pacifistes au service d'un discours raciste et antisémite : les pamphlets sont ainsi truffés de vocabulaire et de pensée médicale. Cette pensée médicale qu'il considérait pourtant comme « la seule pensée vraiment humaine qu'il soit peut être au monde »2(*)...L'objet médical, nous allons le voir, est donc transversal à tous les écrits de Céline. Il n'y a pas, à l'intérieur de son oeuvre, qu'un seul aspect dans la pensée médicale mais une pluralité, celui-ci ayant touché à des aspects bien différents de la pratique. Il est donc normal de retrouver, dans les écrits de Céline, ses conceptions médico sociales personnelles. Céline a en effet tiré de son regard quelques principes, parfois très novateurs pour l'époque, qui sont en quelque sorte sa réponse scientifique aux problèmes de son temps.

Les écrits médicaux de Céline ont leur propre langage, un langage qui échappe au langage purement médical. Le docteur Destouches exprimait ses idées médicales comme un écrivain : son directeur de thèse, le docteur Brindeau, dira même qu'il  était fait pour écrire .Le succès toujours croissant de l'écrivain va ensuite permettre la publication progressive des écrits du médecin. C'est donc aussi grâce à l'écrivain Céline que nous connaissons non seulement Semmelweis, mais aussi tous les textes publiés la plupart pour le compte de la Société des Nations entre 1924 et 1933.Il n'est pas difficile de discerner tout ce par quoi un personnage comme Semmelweis pouvait fasciner Céline : une personnalité hors normes, sensible au malheur et à la souffrance des hommes, une découverte qui aurait du faire de lui un bienfaiteur de l'humanité, le calvaire qu'en réalité cette découverte imposa au savant. Les textes de médecine sociale et d'hygiène ne sont pas moins importants. Quoi qu'il en soit de leur réelle valeur scientifique, il est clair que cet ensemble de réflexion est au centre de l'univers de Céline et que ces textes n'ont pas moins de rapport avec l'oeuvre proprement dite que Semmelweis. En revanche, la progression des textes médicaux de Louis Destouches nous montre aussi un cheminement vers une impasse : dans l'écrit médical, on le sent à l'étroit, comme s'il ne pouvait pas dire tout ce qu'il voulait dans ce genre d'écrit, où la parole est insuffisante, alors que l'écriture romanesque permet de faire passer des idées concernant l'Homme, la santé, l'hygiène en dehors des contraintes de l'encadrement médical. Certes, certains écrits médicaux, comme le Mémoire pour le cours des hautes études de 1932, possèdent déjà un regard critique sur le métier, destiné à le réveiller mais pas à le scandaliser ou à le choquer .Le mérite de ces textes tient essentiellement à ce qu'on peut les situer au carrefour des pamphlets et des romans. La réalité sociale dont ils traitent est la même que celle représentée plus tard dans ces derniers, non sans d'éventuels changements de points de vue, comme en témoigne le cas exemplaire du travail aux usines Ford de Detroit. Mais ils ne sont pas moins liés aux pamphlets dont les questions d'hygiène (alcoolisme, salubrité) sont un des fils conducteurs. On pourra ainsi trouver dans l'étude de ces textes, un point de repères où les questions d'hygiène sont abordées pour elles mêmes, d'un point de vue professionnel et, en principe, rationnel et en dehors de toute profession de foi et de tout fanatisme. On peut avancer l'hypothèse que ces textes médicaux constituent une étape préparatoire à la réalisation de ses romans. Ce serait toutefois négliger le côté proprement romanesque de l'oeuvre littéraire de Céline. Si l'on compare attentivement ces deux types d'écrits,on s'aperçoit que les principes médico-sociaux sont transposés de l'un à l'autre,les idées du discours scientifique sont répétées,plus que transcendées dans ses romans. Elles le sont toutefois avec une grande précision et une certaine systématisation. La question des romans s'inscrit donc dans un prolongement immédiat : dans son imaginaire romanesque, nourri de détails autobiographiques, la médecine joue un rôle prépondérant. Dans sa visée iconoclaste du Voyage au bout de la nuit, Céline n'a épargné ni la médecine ni les médecins. Il a intégré le regard médical à son style littéraire, argotique, populaire, ce qui a pu choquer le public à l'époque de la parution de ses premiers romans. Davantage que dans la structure même de ses romans proprement dits, ce serait donc dans sa vision globale du monde qu'il faut voir l'influence de la médecine. En conséquence, la vision célinienne du monde semble être avant tout un regard, celui du médecin, celui d'un homme penché sans cesse sur la misère du monde , qui ne trahira jamais une vocation médicale toujours revendiquée et servie. A cette vision un peu idéale, il conviendra toutefois d'essayer de rétablir quelques vérités sur une pensée médicale qui ne fut pas claire du tout : ne faudrait il pas confronter cette vocation de médecin, à laquelle correspond cet idéal qu'est Semmelweis, véritable saint laïc au destin tragique, à cette médecine sociale tendant vers une efficacité souvent dangereuse, et cependant terriblement ancrée dans son époque ?

Pour appréhender les divers aspects de cette pensée médicale riche, ambïgue et finalement passionnante, nous avons dégagé trois angles d'étude à la lumière d'outils d'analyse à chaque fois différents : en premier lieu, la biographie, le parcours médical d'un homme, d'un médecin qu'il nous a semblé indispensable de rappeler et de préciser. Nous nous demanderons ici quelles furent les activités de médecin de Céline, quel médecin il était, comment il acquis la vocation médicale et hygiéniste. Ensuite, nous poursuivrons notre étude en nous penchant de plus prés sur les écrits médico-sociaux du docteur Destouches,contenus essentiellement dans des textes réunis dans les Cahiers Céline III ,soit les rapports effectués pour le compte de la SDN. Sans oublier les pamphlets, Bagatelles pour un massacre, Les Beaux draps, qui abordent un autre versant de l'hygiénisme célinien. De l'étude de ces textes nous montrerons qu'il ressort une véritable pensée hygiéniste ancrée dans son époque, celle de l'industrialisation, de la guerre, des conditions de vie difficiles en ville. Dans la continuité de ce dernier point, nous nous interrogerons dans une troisième partie sur la symbiose parfaite entre l'écrivain et le médecin qui amène Céline à proposer dans l'intégralité de son oeuvre, de la thèse de médecine sur Semmelweis à la figure du médecin des pauvres dans ses romans, une sorte de personnage médical idéal mais forcément déçu lorsqu'il se heurte à la médiocrité et à la « lourdeur » des hommes et du monde.

I : CELINE MEDECIN :

I: LES DEBUTS MEDICAUX DE LOUIS DESTOUCHES : 1917/1924

1.1 : LA VOCATION MEDICALE DE LOUIS DESTOUCHES:

La médecine est une activité que l'on embrasse par vocation ; elle est une institutionnalisation de valeurs altruistes, un service social et technique qui confère autorité et responsabilité .Céline a, depuis sa lointaine enfance, ressenti ce besoin d'aller vers la souffrance des hommes : « Ma vocation c'était la médecine...Tout petit, je rêvais d'être médecin, de soigner les gens...Vers 5 ans je crois bien ».3(*) Céline, à Meudon, à la fin de sa vie, malgré le manque de clientèle au cabinet et sa santé défaillante,met l'accent sur son activité médicale: « C'est médecin que je suis (...), rien qu'un médecin tout à fait ordinaire de banlieue. »4(*).Malgré le temps, les voyages, le succès littéraire et les épreuves, Céline demeure médecin et ne cesse de le répéter : « Non je ne suis pas écrivain, c'est médecin que je suis, c'est ce dont je suis le plus fier »5(*).L'écrivain n'a ainsi jamais manqué de souligner les différences entre l'acte d'écrire et le pouvoir de donner ou de maintenir en vie : « C'est que la vocation littéraire, je l'avais pas du tout. Je considérais le métier littéraire comme une chose tout à fait grossière, prétentieuse, imbécile (...) alors que j'ai toujours eu la vocation médicale...Oh, profonde... »6(*).C'est donc d'abord d'un profond désir intérieur que semble être né le choix de la médecine chez Céline.

On retrouve effectivement très tôt les traces de cette envie : lorsqu'il est surveillant de plantation au Cameroun, en 1916, il écrit ainsi à son amie Suzanne Saintu : « A part cela je tâche de faire bien (...), je soigne le plus de nègres possibles, quoique que je ne sois pas bien persuadé de leur être utile »7(*).A cette époque, ses préoccupations hygiénistes ultérieures sont déjà en germe. Il fait ainsi quelques petites études scientifiques,  « pour (se) convaincre de visu de la nocivité de ces alcools (...) sur les singes »8(*).Cette préoccupation, on la retrouve aussi dans ses correspondances ultérieures, Céline n'omettant jamais de prodiguer à son destinataire un conseil médical ou d'hygiène. Ainsi à Simone Saintu, en 1917 : « N'omettez point de brûler cette lettre, elle doit contenir des billions de microbes »9(*), ou à sa femme Lucette, trente ans plus tard, qu'il couvre de recommandations depuis sa geôle danoise : « (...) Mange surtout. Il le faut. Ne pas manger déprime atrocement, plus de force pour combattre (...) Il faut que tu pèses et vite 58 kilos. C'est la balance qui bat la tuberculose, pas la prière ni les mots »10(*) , ou encore à son ami A.Parraz, atteint de la tuberculose qu'il assiste de ses conseils, surveillant régulièrement ses examens et son traitement.

Une composante essentielle de la vocation médicale de Céline est l'admiration pour le geste technique, au sens véritable de techné, du médecin. La médecine, pour lui, sera avant tout un art qui vise à changer l'état indésirable et négatif qu'est la maladie. Il s'agit d'un savoir acquis, certes, mais requérant avant tout une compétence technique spécifique. Cette fascination, Céline l'avoue bien volontiers dans un entretien avec Jean Guenot, en 1960 : « J'avais une admiration énorme pour les médecins (...) c'est la médecine qui me passionnait (...) Je voyais un type, moi, qui guérissait, qui faisait des choses étonnantes avec un corps qui n'arrive pas à marcher. Je trouvais ça, absolument... un magicien... »11(*).Le médecin était un homme qui faisait des choses stupéfiantes avec les corps malades :il apparaît aux yeux du jeune Destouches comme celui qui est capable de tous les miracles, il peut réparer, ouvrir, fermer les corps, et donne l'image d'un véritable sur-homme, voire un saint. Accent particulièrement mystique de l'écrivain qui souligne la haute opinion qu'il s'est faite,très tôt , de son métier et à quel niveau il a voulu hausser l'exercice de sa profession pour revêtir ,le plus souvent possible,le rôle d'intervenant magique qui ,d'un geste ou d'un mot ,peut rendre la santé. Voilà qui aidera l'étudiant en médecine Destouches qui se souviendra de ces impressions au moment de choisir le sujet de sa thèse en 1924... Céline s'amuse à déceler une rougeole, éprouve une satisfaction dans la guérison d'une varicelle. C'est, naturellement, une question de tempérament : « Quand j'ai pratiqué la médecine, il y a trente cinq ans maintenant, ça me faisait plaisir de guérir un rhume de cerveau (...) de m'amuser avec une rougeole (...) j'étais soigneur de tempérament »12(*).Mais l'essentiel de la vocation médicale n'est pas là. Céline dépasse ce geste technique dont il n'accepte que du bout des lèvres la rémunération, comme il le rappelle dans D'un Château l'autre : « Rien à me reprocher ! Seulement un petit truc...que je demande jamais d'argent ; je peux pas tendre la main »13(*).Pour Céline il s'agit d'un appel beaucoup plus profond qui l'engage à répondre à la misère de l'homme : « La souffrance de l'homme (...) si il souffre il va être encore plus méchant qu'il n'est d'habitude (...) c'est pas la peine (...) qu'il aille bien quoi... »14(*) ; Un acte médical que l'on ferait payer serait une sorte de trahison de celui ci, gratuit par essence. Céline l'a bien montré dans le Voyage au bout de la nuit : « La médecine c'est ingrat. Quand on se fait honorer par les riches on a l'air d'un larbin, par les pauvres on a tout du voleur »15(*).Céline semble avoir toujours été disponible et patient pour ceux qui l'approchaient. Il est toujours resté réceptif à la misère concrète, celle de sa clientèle médicale, mais aussi de ses amis, de ses proches. La vocation médicale n'exclut personne. La souffrance, la maladie, la blessure sont suffisantes pour intéresser le médecin : « Je trouverai un soir Madame Jacob en plein cancer envahissant du ligament large (...), je suis le charitable en personne ! Même envers le plus pire rageur haineux...le plus pustuleux, tétanique »16(*) ou encore : « Je varierai pas d'un iota...mon style, ma façon...je suis le samaritain en personne...samaritain des cloportes...je peux pas m'empêcher de les aider »17(*). Son désintéressement semble total comme le constate le chirurgien Thailhefer que Céline a côtoyé au dispensaire de Clichy : « De tous les médecins qui travaillaient au dispensaire de Clichy, il était le seul qui n'utilisait pas ses heures de liberté à faire de la clientèle. Il continuait à soigner les indigents »18(*).L'attitude de Céline en tant que médecin ne semble toutefois pas aussi clair qu'il n'y paraît et si cette vocation semble bien réelle,et bien sincère ,nous allons voir que dans la pratique,le docteur Destouches fut un bien étrange médecin...

1.2: ETUDES ET DEBUTS MEDICAUX:

L'entrée de Louis Destouches dans le monde médical s'est d'abord faite aux Urgences de l'hôpital militaire d'Hazebrouck, le 25 octobre 1914 lorsque le cuirassier Destouches est arrêté dans ses élans guerriers par un éclat d'obus fracturant son bras droit. Une blessure qu'il devait amplifier par la suite, et agrémenter l'image d'Épinal du mutilé de guerre... Si l'on met à part cette hospitalisation à la suite de sa blessure de guerre en 1914, c'est probablement en Afrique, en 1916 que Louis-Ferdinand Destouches connaît sa première expérience médicale. Il est alors surveillant de plantation au Cameroun dans une compagnie forestière prés du village de Bikobimbo, le Fort Gono du Voyage. Il doit alors s'improviser médecin et est ainsi confronté à la nécessité de soigner : « Je suis à la tête d'une pharmacie (...) je fais de grandes quantités d'injections d'Atoxyl contre la maladie du sommeil (...) ainsi que bien d'autres maladies »19(*) écrit il dans une lettre adressée à son amie Suzanne Saintu. Pour lutter contre les épidémies, il se voit contraint de demander à ses parents l'envoi de divers médicaments et instruments médicaux qui lui permettront ainsi de venir en aide aux populations qui vivent sur la plantation. Durant cette période, Destouches est lui-même confronté à la maladie et reste hospitalisé à l'hôpital de Douala. Atteint de paludisme et ne voulant pas subir le sort commun : « A Douala (...), j'ai vu bien des gens fondre, s'avachir, disparaître engloutis »20(*), il est définitivement rapatrié en France en avril 1917.Au début de cette même année, l'un des organismes de la fondation Rockefeller - qui a pour vocation d'améliorer la santé publique et favoriser la recherche médicale, le bureau international d'hygiène, envoie une commission d'enquête sur la tuberculose en France. Cette commission est restée connue sous le nom de « mission Rockefeller ».Ses conclusions sont accablantes : il recense quelques 440 000 cas avérés de tuberculose en France. L'un des bureaux de cette commission, le service propagande et publicité dirigé par le docteur S.M Gunn recrute sur petites annonces du personnel pour ses équipes ambulantes de propagande. Celles ci devaient aller de ville en ville distribuer des brochures et dispenser des conseils d'hygiène. Un des postes fut confié à Albert Milon,qui attira son ami Louis Destouches,rencontré lors de leur hospitalisation au Val de Grâce pendant la guerre, dans cette aventure. Le premier texte médical auquel participe Destouches date de février 1918, il s'agit d'un article paru dans le numéro de juin d' Eureka, revue de l'invention  dirigée par Raoul Marquis, inventeur et vulgarisateur scientifique qu'il a rencontré à l'automne 1917 et qui va lui aussi être engagé dans la mission Rockefeller. Il s'agit en fait d'une traduction d'un message du docteur Nutting21(*) à « l'Associated Engeneering society of Worcester » concernant l' « Utilisation rationnelle du progrès » dont l'idée principale était de trouver des applications pratiques aux découvertes de la science et montrer les difficultés soulevées par cette idée. Le 10 mars 1918, la Mission Rockefeller est à Rennes, ville choisie pour donner le coup d'envoi de son action de propagande, à la demande du docteur Anasthase Follet qui a grandement oeuvré pour le bon déroulement de cette mission. Celle-ci parcourt toute la Bretagne d'avril à décembre et a pour tâche d'informer les populations de l'ouest de la France sur les dangers de la tuberculose qui, encore à cette époque, fait des ravages .Conférencier, Louis se révèle être un orateur plutôt convaincant : « Il a parlé avec une grande science de la question et avec un art goûté des plus fins connaisseurs »22(*), rapporte un journaliste rennais. Sans être brillant, avec le souci majeur de se faire comprendre, Louis apprend sur le tas les ficelles d'orateur: « On faisait des conférences dans les écoles sur la tuberculose. On en faisait parfois jusqu'à cinq ou six par jour »23(*) .

img 1 : La mission Rockefeller, Rennes ,1918 (Céline est 2é en partant de la gauche)

En décembre 1918, le jeune Destouches, alors âgé de vingt quatre ans, quitte provisoirement la fondation Rockefeller. En effet, l'armistice lui offre la possibilité en tant qu'ancien combattant de passer un baccalauréat au format restreint, il est ainsi dispensé de certaines épreuves écrites. Il en passe une partie en avril 1919 puis repart pour la mission Rockefeller immédiatement après. En juillet 1919, il obtient officiellement le précieux examen après en avoir passé la seconde partie. Après s'être marié avec la fille du docteur Follet, Edith, il s'installe à Rennes et obtient le PCN, un certificat d'études en sciences physiques, chimiques et naturelles, préalable aux études médicales, en mars 1920 .Avec la bienveillance et le soutien du docteur Follet, il s'inscrit à la faculté de médecine le mois suivant. Les deux années d'études qu'il entreprend - aux lieu des quatre nécessaires en temps normal,toujours grâce aux avantages prodigués aux anciens combattants- se solderont par la réussite aux premiers examens (anatomie,physiologie et médecine opératoire).C'est l'époque des premiers stages hospitaliers où il laisse selon Jean Guenot,le souvenir d' « une qualité rare chez les étudiants :la facilité d'entrer en contact avec les malades »24(*).Durant cette même période,il se lance dans une expérience pratique de recherche dans le laboratoire de zoologie marine de M.Delage à la station biologique de Roscoff,d'où il ressort une étude sur des petits vers plats qui se fixent sur les algues,les Convoluta Roscoffensis... Au printemps 1921, une deuxième étude est déposée à l'Académie des sciences, consacrée à « la prolongation de la vie chez Galleria Mellonella ».Destouches rencontre à cette époque le professeur Lwoff prix Nobel de médecine en 1965 qui dira à son propos, probablement non sans raison et avec une condescendance indulgente pour le jeune chercheur, que « Nul ne regrettera qu'il ait sacrifié le métier de chercheur à celui d'écrivain ... »25(*). Il sera également, brièvement, chercheur en bactériologie dans le laboratoire du professeur Baudin. La plupart des biographies de l'écrivain - celles de François Gibault ou de Frédéric Vitoux notamment, s'accordent pour dire que Destouches était au final un étudiant plutôt doué et intelligent, proche des malades lorsqu'il effectuait ses stages, généreux, passionné mais parfois naïf et souvent désordonné dans son approche .Sa fréquentation de l'institut Pasteur lui vaudra quelques pages inoubliables du Voyage au bout de la nuit consacrées à la description de l'institut Bioduret-Joseph et de ses fantoches :la tombe du grand savant « parmi les ors et les marbres »,la crypte « fantaisie bourgeoiso-byzantine »26(*),les manies du savant Parapine,les lieux,les odeurs évoquent avec plus de vrai que nature la célèbre maison Pasteur. S'il y avait sans doute,à cette époque,de bons chercheurs à l'institut Pasteur,il y en avait aussi,comme dans toute communauté scientifique,des médiocres... l'oeil déjà inquisiteur de Céline s'était attaché plutôt à eux qu'aux autres :  « Les plébéiens de la Recherche ne pouvaient compter que sur leur propre peur de perdre leur place dans cette boîte à ordures chaude , illustre et compartimentée »27(*).Et c'est Louis Pasteur en personne qui porte la responsabilité de tout cela : « C'est à cause de ce Bioduret que nombre de jeunes gens optèrent depuis un demi-siècle pour la carrière scientifique. Il en advint autant de ratés qu'à la sortie du conservatoire »28(*).On peut s'interroger sur la vision délibérément pessimiste ; s'exprime sans doute ici une vive sensibilité, transformée en sarcasmes et en cynisme pour construire l'oeuvre. Cette courte période, anodine au premier abord, laissa donc plus de traces qu'il n'y parait... En décembre 1922, Destouches est autorisé à poursuivre ses études à Paris, où il continue aussi ses stages, en maternité (notamment à la maternité Tarnier à Paris) ou en chirurgie, à l'hôpital Cochin chez le professeur Delbet. Il continue son cursus universitaire durant l'année 1923, effectuant même des premiers remplacements à Rennes dans la seconde moitié de l'année : du 1er juin au 31 août,c'est celui du docteur Porée et d'août à novembre,celui du docteur Follet,son beau père. Il passe ses derniers examens, réussit les épreuves cliniques et est autorisé à soutenir sa thèse ; c'est ainsi que le début de l'année 1924 va être consacrée à ses travaux sur la vie et l'oeuvre de Ignace Philippe Semmelweis. Les cent cinq exemplaires réglementaires sont déposés à la faculté le 4 avril 1924 et Destouches soutient sa thèse le 1er mai devant un jury familier : la présidence en est assurée par le docteur Brindeau, directeur de la thèse qui fut maître d'un de ses stages. Il est entouré du professeur Marechal qui fut chef de clinique de Destouches, d'Anasthase Follet son beau père et de Selskar Gunn, son ancien patron à la fondation Rockefeller. La qualité de son travail séduit et il obtiendra même une mention très bien.Mais le docteur Destouches se cherche une nouvelle orientation, hors des voies de la routine. Il effectuera encore quelques remplacements fin mai 1924 mais des contacts sont déjà pris avec la Société des Nations. Il y est engagé à la fin du mois de juin 1924. Céline va dés lors beaucoup s'impliquer dans la promotion de l'hygiène, persuadé que les hommes sont responsables, par leur mode de vie, de la plupart de leurs maux.

II: CELINE MEDECIN HYGIENISTE 1924/27

2.1 : L'ENTREE A L' « EGLISE »

« - Mais pourquoi ce titre,  « L'Eglise » ?- parce qu'il me semble assez bien résumer la Société des Nations, une église quoi ! Avec ses dirigeants, son personnel. »29(*).

C'est donc bien dans une Eglise que le docteur Destouches a l'impression de pénétrer ce jour là. Réengagé par la fondation Rockefeller le 27 juin 1924, il est aussitôt mis à la disposition de la section d'hygiène de la Société Des Nations.Celle-ci est une grande organisation internationale née du traité de Versailles en 1920 et la section d'hygiène y représente une des organisations permanentes contrôlées par le secrétariat général ; elle est dirigée par le docteur Ludwig Rajchman, depuis 1921 que, grâce à l'appui du professeur Gunn, son supérieur à la mission Rockefeller, Destouches va rencontrer à Paris en mai 1924.Quelques lettres de recommandation et le passage du concours de médecine maritime pour appuyer sa candidature d'un titre d'hygiéniste complètent la recommandation du docteur Gunn. Séduit par la personnalité du jeune médecin, Rachjman l'engage en tant que « Technical Officer », c'est à dire membre de section au secrétariat d'hygiène à Genève. Réciproquement,Céline conservera,jusque dans Bagatelles pour un massacre,un respect pour ce médecin juif polonais :  « Faut lui rendre justice,il était beaucoup moins con que les autres ,dans le genre des grands savants,bien moins mesquin,moins abruti,moins prétentieux »30(*).Louis,installé à Genève, est enthousiaste à ses débuts :« C'est ici que se trouve ton vieux Louis. Ici, dans la ruche internationale (...) cette fois j'embrasse des problèmes d'hygiène de belle envergure et, mon dieu, j'aime cela »31(*).Mais il va vite déchanter, cantonné, la plupart du temps, aux tâches bureaucratiques à Genève. Il participe également à divers travaux ,en qualité de rédacteur,ayant en vue, notamment, l'organisation d'un système d'échange entre les services sanitaires dans les colonies en collaboration avec les Dr Brumpt et Abatucci .En novembre 1924, il accomplit une première mission aux Pays-Bas. En janvier 1925,Rajchman propose que Destouches ,revenu à Paris,fasse partie d'un voyage d'information intercontinental avec une cohorte de médecins latino-américains. C'est ainsi que Louis va découvrir, pour la première fois l'Amérique du Nord, première destination choisie pour cette mission. En février 1925 il embarque donc pour New York. Il rejoint les participants à la mission le 1er mars à La Havane ; le voyage commence donc par Cuba puis se poursuit en Louisiane, dans le Mississipi et l'Alabama, soit tout le sud des Etats-Unis, et est rythmé par divers discours, visites, conférences des intervenants et visites guidées de différentes réalisation en matière d'hygiène et de médecine du travail. Le groupe rejoint ensuite Washington puis atteint New York et surtout Detroit et ses usines Ford dont Destouches tirera un rapport pour la SDN, une communication à la Société de Médecine de Paris et bien entendu un fameux passage du Voyage au bout de la nuit. La mission en Amérique se termine au Canada et Louis gardera toujours une grande fascination pour ce continent qui apparaîtra dans beaucoup de ses oeuvres. Dans une lettre à Rachjman le Docteur Destouches se plaint d'ailleurs du programme « trop rapide et pas assez technique ». Au retour, il accompagne encore les médecins en Hollande, puis en Italie dans un véritable périple de 160 jours qui se termine en août 1925.La même année,il rédige quelques rapports et publie, à compte d'auteur, La quinine en thérapeutique, une compilation très technique plus qu'un véritable écrit personnel, une somme des connaissances de l'époque sur ce médicament de plus de quatre vingt pages dont on nous dit qu'elle est « sans objet et sans utilité médicale ».Il s'agit probablement d'un travail pour l'organisation de santé de la SDN,une sorte de « commande ». L'année suivante, le docteur Destouches repart en Afrique avec un autre groupe de médecins mais dans des conditions bien différentes de son premier séjour, dix ans auparavant. Les archives de la SDN ne conservent aucun rapport de Louis Destouches sur son périple africain, pour la simple et bonne raison qu'il n'en écrivit pas, traitant avec une certaine désinvolture les obligations que lui conférait sa mission. De ce voyage difficile, il tirera le premier acte de sa première pièce, L'Eglise, où il donne sa propre vision du colonialisme. C'est l'ennui de Céline pour le caractère trop administratif de la SDN qui alimentera les second et troisième actes de L'Eglise et le mettra de plus en plus à l'écart de l'organisation. Lui même fait, dans l'acte III, une sévère appréciation de son travail : « Docteur en médecine, français, au service de nos commissions sanitaires pendant quatre ans (...) scientifiquement médiocre, administrativement nul »32(*).

2.3 :LES PREMIERS TRAVAUX POUR LA SDN:LA MISSION AMERICAINE :

Ces premiers écrits auxquels on peut accéder dans le numéro III des Cahiers Céline (NRF Gallimard) sont en fait une série de rapports commandés par le docteur Rachjman au docteur Destouches lors de sa mission d'accompagnement de médecins latino américains à travers les Etats-Unis, mission dont nous avons déjà parlé. Ces rapports sont intéressants dans ce qu'ils montrent un souci d'analyse et un véritable intérêt pour ce que nous appellerions « politiques de santé ».Destouches, fasciné par l'Amérique, anglophile depuis longtemps, trouve là un premier terrain d'observation qui va anticiper d'une part certains des plus beaux passages du Voyage au bout de la nuit mais aussi la réflexion qui ne cessera de s'affiner sur les problèmes d'hygiène et de santé publique. Cependant, Destouches n'émet aucune idée, aucun programme médico-social quelconque. Le docteur Destouches observe, accumule les expériences sans, pour l'instant, les interpréter. Le ton reste ainsi relativement neutre. Ces textes sont donc à différencier de certains écrits ultérieurs beaucoup plus intéressants du point de vue des idées personnelles et d'une véritable « vision » hygiéniste.

La première étape du voyage est la Louisiane, du 12 au 21 mars 1925.Louis et les autres médecins sont accueillis par le président du conseil de santé et emmenés dans plusieurs villages pour s'enquérir des « conditions agricoles, industrielles et sociales ».Ils observent la population en général, la population blanche comme la population noire. Si la première semble en relative bonne santé, l'état général de la seconde est plus mystérieux. La mortalité est nettement supérieure chez les noirs. Destouches constate dans son rapport que la préoccupation de la population aux questions d'hygiène est plutôt correcte. Il vérifie cela à l'abondance des articles dans les journaux ou au recensement des activités incitatrices à l'hygiène à l'école. Destouches salue le développement de cette préoccupation sur le continent européen : « En Amérique, ces qualités n'ont fait que se développer »33(*).Un bémol, cependant : la vaccination n'est pas totalement rentrée dans les moeurs aux Etats-Unis. Elle est même déconseillée. Cela peut s'expliquer par la présence de nombreux « charlatans/ devins »34(*) parmi les médecins américains. Cet état de fait n'est « pas explicable par la raison »35(*) mais est probablement imputable à la religion selon Destouches. En ce qui concerne le paludisme, il est peu présent en ville : les habitants vivent dans une relative prospérité matérielle donc respectent plus l'hygiène que les ruraux. Un fait notable pour le docteur Destouches est que l'on se sert de l'hygiène pour attirer de nouveaux habitants dans les villes afin de contribuer à leur développement.

La seconde étape du voyage est Detroit,dans les usines Ford 5 au 8 mai 1925 :Ce premier rapport sera réutilisé ultérieurement ,avec certaines modifications ,dans une conférence à la société de médecine de Paris ,en 1928.Céline transposera ensuite cette visite dans les usines Ford dans le Voyage au bout de la nuit,ce qui montre à quel point cette visite l'a marqué...L'entreprise Ford,à l'époque,incarne la réussite,le capitalisme et la production de masse aux Etats-Unis et Céline va se montrer admiratif de l'organisation sanitaire des usines : la mécanisation très poussée des moyens de production nécessite une moindre force physique pour l'accomplissement du travail , les ouvriers agissant de façon mécanique,à raison d'un ou deux gestes répétés autour d'une machine ; l'entreprise emploie ainsi un grand nombre de vieux, d'handicapés ou de malades, dont « l'état de santé (...) destine à l'hôpital plutôt qu'à l'industrie »36(*).Céline décrit une visite médicale avant embauche où ne se présentent que des éclopés, malades aussi bien physiquement que mentalement. Sont ainsi embauchés un bon nombre de ce que Céline nomme « nerveux ».Un des médecins de l'usine lui dit d'ailleurs que des animaux feraient le travail tout aussi bien : « Le médecin chargé des admissions nous confiait d'ailleurs que ce qu'il leur fallait ,c'était des chimpanzés,que cela suffisait pour le travail auquel ils étaient destinés »37(*).Une anecdote reprise dans le Voyage au bout de la nuit, exception faite que c'est un chauffeur de taxi qui lui explique « que ce qu'il trouvait bien chez Ford c'est (...) qu'on y embauchait n'importe qui et n'importe quoi »38(*).Céline décrit ensuite le service social. Ce service a pour but principal « d'éviter les départs d'ouvriers mécontents »39(*).Il n'existe pas d'assurance maladie, puisque les malades travaillent ni d'assurance vieillesse pour la même raison. Les accidents sont pris en charge par l'Etat et non par l'entreprise. La rentabilité de la masse productive a ainsi rendu inutile que l'on s'occupe individuellement de l'ouvrier ; il n'y a, par exemple, plus de visite médicale. Le service social est réduit au minimum : il ne compte que douze employés, dans le but de « faire des économies »40(*).L'hypothèse de Céline est que l'on a supprimé les services d'hygiène, de santé pour augmenter la rentabilité de l'entreprise et « rassurer les actionnaires par des économies massives »41(*).L'augmentation du nombre de machines, la mécanisation nécessitent moins d'ouvriers spécialisés. Il devient donc inutile, en terme de rentabilité, de faire attention à leur santé. Céline ne semble étrangement pas scandalisé ou indigné par cet état de fait : « Cet état des choses,à tout prendre au point de vue sanitaire et même humain ,n'est point désastreux quant au présent  »42(*). Toutefois, l'avance de Ford se situe surtout en matière technologique, du point de vue de l'outillage. La projection sur l'avenir semble moins réjouissante et Céline imagine un « Henry Ford vaincu par ses propres ingéniosités, dirigeant seul avec quelques hommes chimpanzés cette monstrueuse usine »43(*).Son constat final montre un certain désabus : « Chez Ford, la santé de l'ouvrier est sans importance, c'est la machine qui lui fait la charité d'avoir encore besoin de lui »44(*).

Un troisième rapport d'un intérêt moindre,si ce n'est en ce qu'il diffère complètement de la vision fordiste ,nous est parvenu,il s'agit de celui concernant le service sanitaire de la compagnie Westinghouse à Pittsburgh qui représente une branche très diversifiée et hautement spécialisée de l'industrie électrique. La formation d'un nouvel ouvrier est longue et coûteuse, d'où l'intérêt de réduire le turn over, les absences pour maladies et les accidents du travail ; ici, le rendement de l'entreprise va être amélioré par l'intermédiaire, précisément, de la prise de certaines mesures sanitaires et sociales. Le service sanitaire va ici être lié à la politique de débauchage de l'entreprise. Celle ci licenciait ses employés au bout d'une seule année, les remplaçant automatiquement par d'autres. Le service sanitaire va être un moyen de garder l'ouvrier par le développement, notamment, d'un système d'assurances. Une assurance maladie a été crée, ainsi qu'une assurance vieillesse, ayant pour effet direct, semble-t-il une baisse substantielle des accidents dus à l'inattention, crée notamment par la peur de l'invalidité pour cause de maladie, de vieillesse ou de pauvreté ou par des problèmes physiques, comme la tuberculose ou certaines maladies vénériennes. On a également développé la vente d'actions aux ouvriers à un tarif préférentiel, un crédit d'habitation et un restaurant coopératif Cette organisation sanitaire est ingénieuse et intéressante en terme de rentabilité pour l'entreprise car celle-ci, moins mécanisée que les usines Ford, a besoin d'une main d'oeuvre valide et en bonne santé : « Le système est intéressant pour ces industries où la main d'oeuvre joue un grand rôle dans la production »45(*). C'est d'ailleurs essentiellement dans le contraste saisissant avec la politique pratiquée dans les usines de Detroit que réside l'intérêt principal de ce rapport. L'intérêt et la précision des constats de Céline à propos de l'organisation des usines Ford se distingue fortement de la neutralité de ton utilisée dans ce rapport,sans doute parce que le terrain de la production de masse ,de l'industrialisation qui se développe ,intéresse déjà plus le futur hygiéniste ... : « En somme, nous nous trouvons chez Westinghouse devant une institution sanitaire à la fois ingénieuse et logique peut être un peu trop rationnelle comme tout ce qui est conçu par l'élite intellectuelle américaine, mais qui doit, je crois, concourir dans une mesure assez grande à faire réaliser les économies qu'on en attend »46(*). Les thèmes contenus dans le rapport sur l'entreprise Westinghouse ne seront pas réutilisés par la suite. Celui ci est moins dramatique, moins angoissant que le rapport Ford. Il convient toutefois de préciser, à la lecture des ces rapports que Céline se place toujours du point de vue de l'employeur, jamais du point de vue du malade... Une visée « économiste », voire « rentabiliste » que l'on retrouvera plus tard.

Ces premiers textes ne contiennent qu'en germe les véritables réflexions de Céline sur l'hygiène et la médecine sociale. Les thèmes seront reprécisés ultérieurement et d'une manière complètement différente. Il ne s'agit là que de rapports, dont le contenu favorable, d'une certaine manière, aux dispositifs de santé en vigueur dans ces entreprises ne laissent augurer en aucune façon des vigoureuses dénonciations du fordisme dans le Voyage au bout de la nuit. Ils sont précieux toutefois dans le sens où ils sont un véritable socle des préoccupations futures de l'hygiéniste Destouches.

III: CELINE MEDECIN DE BANLIEUE ET D'AILLEURS :

3.1:DEPART DE LA SDN : LES PREMIERES EXPERIENCES EN CABINET

Après son divorce d'avec Edith Follet le 21 juin 1926, Destouches ne fait rien pour que son contrat à la SDN ne soit renouvelé .Il en avait assez de la SDN et de sa bureaucratie et la bienveillance de Rachjman ne pouvait le protéger éternellement de ses errements administratifs. Rentré à Paris, il fait enregistrer son diplôme de médecin en juillet 1927.Mais où et dans quelles conditions exercer son métier ? Il s'installe à Clichy en août 1927 et ouvre un premier cabinet qu'il doit rapidement fermer, faute de clientèle : « Depuis que j'ai ouvert mon cabinet, c'est la déche ! Pas de clientèle...Rien à foutre de la journée ...Faudra le temps de démarrer qu'on m'a dit (...) Faut il que je sois con de l'avoir cru »47(*). Sans fonction officielle, Destouches s'initie alors à la médecine de dispensaire dans le service du professeur Léon Bernard à l'hôpital Laennec, où il côtoie notamment Robert Debré : « Louis s'intégra immédiatement à l'équipe de Laennec.J'atteste aujourd'hui qu'il y'a beaucoup travaillé, justifiant tout le bien que Rajchman avait dit de lui et forçant littéralement l'estime de ses confrères»48(*). Le 14 novembre, il retente l'expérience privée en ouvrant un nouveau cabinet de « médecine générale, maladie des enfants » dans l'appartement qu'il partage avec sa nouvelle compagne, la danseuse américaine Elisabeth Craig, au 36 rue d'Alsace. De par ses idées, sa personnalité un peu fantasque et malgré un premier contact réussi, il se trouve bien vite isolé parmi les autres médecins de la ville : il vit en concubinage, ne se fait pas toujours payer et pratique une médecine « sociale » peu en accord avec celle -privée, pratiquée habituellement. Il est toutefois apprécié de sa clientèle car attentif à son égard et fait preuve en toute occasion d'une grande humanité : F.Balta rapporte ainsi le témoignage d'une de ses voisines, Jeanne Carayon : « Il avait une grande faculté d'attention et un don d'expression inoubliable. J'ai pu vérifier plus tard la sagesse de certains conseils médicaux qu'il m'avait donnés »49(*).La gratuité occasionnelle (mais répétée) de ses consultations ,lorsqu'il estimait que ses clients n'avait pas les moyens de le payer était cependant considérée comme suspecte : « Je ne présentais qu'un seul avantage, moi, en somme, mais alors celui qui vous est difficilement pardonnable, celui d'être presque gratuit ; ça fait tort au malade et à sa famille un médecin gratuit, si pauvre soit elle »50(*) faisait il dire à Bardamu dans le Voyage au bout de la nuit.

L'année 1928 se voit partagée pour Céline entre son activité privée à Clichy et sa fréquentation active du service du professeur Bernard à Laennec. En outre, voulant exercer une activité plus marquante, plus publique aussi, il présente sa candidature de membre adhérant à la société de médecine de Paris. Il est élu le 13 avril et ne tarde pas à exprimer ses idées à ses collègues : le 26 mai il fait une communication « à propos du service sanitaire des usines Ford », bilan de ses pérégrinations outre-atlantique où il reprend les conclusions du rapport qu'il avait fait à la SDN trois ans plus tôt. Dés lors, il fera plusieurs communications sur l'hygiène ou encore le système des assurances sociales. En ressortira un article paru dans la revue Presse Médicale du mois de novembre : « Les assurances publiques et une politique économique de la santé publique ».L'humanité quotidienne est aussi de son domaine à Clichy, même si les clients se font encore rares. Le docteur Destouches est donc à cours d'argent et dut multiplier les activités annexes pour trouver d'autres sources de revenus.

3.2 :MEDECIN EN DISPENSAIRE  VISITEUR MEDICAL ET ECRIVAIN...:

En janvier 1929 s'ouvre le dispensaire de Clichy, rue Fanny .Céline, grâce à ses nombreux appuis (le docteur Rajchman, le professeur Bernard notamment) y trouve un emploi qui l'amène a abandonner sa clientèle de la rue d'Alsace. Contrairement à ce qui a pu être affirmé, Destouches n'était pas le médecin chef de Clichy, même si il convoita un temps le poste. Dans ce dispensaire travaillait une douzaine de médecins, avec à leur tête, le docteur Grégoire Ichok qu'il décrira en ces termes : « Au dispensaire municipal sur lequel je m'étais rabattu, je vis arriver un certain Idouc (sic), lithuanien (...) imposé par les dirigeants communistes (...) La direction du dispensaire, confiée à ce médecin probablement faux, n'étant sans doute qu'un camouflage »51(*).Espion ? Véritable docteur ? Ce qui est sûr, c'est qu'il fut mal aimé de la plupart des médecins du dispensaire et ses relations avec Céline iront en se détériorant. Pendant neuf ans, toutefois, Destouches tiendra au dispensaire des vacations régulières de médecine générale, vingt deux heures de consultation par semaine payées 2000F par mois, selon F.Balta, jusqu'à sa démission en 1937.Ce dispensaire est un des premiers à offrir des consultations et quelques examens gratuits. C'est ici que le docteur Destouches fera, pour la première fois, la véritable expérience de la misère des banlieues. Il y travaillera pendant neuf ans, laissant le souvenir d'un médecin enthousiaste, généreux, « de bon diagnostic » mais utilisant peu de médicaments. François Balta ,dans sa thèse,nous confie qu'il n'hésitait pas toutefois,lorsque le problème dépassait ses compétences et demandait des investigations plus poussées, à le confier à des collègues plus compétents. Céline va, parallèlement à ses activités au dispensaire, publier des articles dans des revues spécialisées dans l'hygiène et la médecine sociale et travailler, grâce à l'aide du docteur Ichok, un passionné, comme lui, d'hygiène sociale, dans le laboratoire de la Biothérapie, fondé par le pharmacien Charles Weisbram en 1921 et dirigé par Abraham Alpérine. Il y occupa simultanément les fonctions de conseiller médical, rédacteur publicitaire (pour le dentifrice Sanogyl), visiteur médical, à domicile ou à l'hôpital, médecin d'entreprise et touchait mille francs par mois. Il multiplia aussi, durant l'année 1929,les articles médicaux sur les sujets les plus divers : « L'infection puerpérale et les antivirus » pour la revue La médecine en Avril ou « Notes sur l'emploi des antivirus de Besredka en pansements humides » pour la Société de Médecine de Paris. Ce n'est pas tout ... Décidément débordant d'activité durant cette période, Destouches travaillait également, depuis 1930, chez un autre pharmacien, Gallier, ancien de la Biothérapie qui avait depuis fondé son propre laboratoire, 38 boulevard du Montparnasse. C'est ici que Destouches mit au point deux produits pharmaceutiques : La kidoline, d'abord, une huile nasale adrénalisée contre le coryza du nourrisson qui fit son apparition sur la marché en 1927 et commercialisée jusqu'en 1971.Destouches en parle en disant « ma kidoline » et son ami Henri Mahé ajoute « un produit qu'il avait imaginé »52(*).Il est donc probable que ce médicament est bien de sa fabrication. Quant à la Basdowin, un médicament pour lutter contre les règles douloureuses, qui sera commercialisé de 1933 à 1971, il est certain qu'elle est le fruit de ses réflexions. Il ne s'arrêta pas seulement à sa création mais s'impliqua aussi dans sa publicité et dans sa promotion. Lui-même se livrait au démarchage, prenant des rendez vous avec les médecins, allant de ville en ville, montant les étages... Robert Gallier recommanda ensuite Destouches à son confrère René Arnold, directeur des laboratoires Cantin à Palaiseau, avec lequel il signe un contrat en juin 1931, pour une rémunération de 500 F par mois. Pour les laboratoires Cantin, le docteur Destouches met au point un comprimé contre la toux, le Nican, à base de serpolet et de coquelicot. Grand insomniaque depuis la guerre, il invente aussi le Somnothryl, un médicament contre l'insomnie dont il vente les bienfaits dans un article pour la Revue médicale de l'Est, « l'insomnie des intellectuels ».Durant l'été 1931, il profite de ses congés pour effectuer des tournées en province afin de placer ses deux médicaments .A ces activités déjà nombreuses s'ajoute une consultation au dispensaire Marthe Brandes, tenu par des religieuses, dans le XVIII è arrondissement de Paris. La durée et la nature de son travail ainsi que les relations qu'il y eut ici est toutefois impossible à préciser.

Ces occupations médicales diverses n'empêchent pas le docteur Destouches de publier, en 1932, le Voyage au bout de la nuit. De même, son activité littéraire naissante ne changera pas grand-chose à son activité au dispensaire, la plupart de ses patients, d'origine modeste, ne sachant pas qui les soigne. De plus, Louis voyage sans arrêt : il a ainsi découvert, début 1929, la médecine de dispensaire en Allemagne, en Angleterre ou en Scandinavie grâce à des bourses fournies par le comité d'hygiène de la SDN, au sein duquel il a conservé de bonnes relations, notamment avec le docteur Rajchman. Ses relations lui ont ainsi grandement facilité la tâche pour accomplir ces nombreux déplacements. Il en rapporte son dernier texte médical, « Pour tuer le chômage, tueront-ils les chômeurs », publié en 1933.Là finit tout contact apparent avec le comité d'hygiène de la Société des Nations. On ne sait pas exactement ce qui arriva, toujours est il que Destouches, malgré le certain respect qu'il accordait au Dr Rachjman, se fâcha avec ce dernier à la parution, en 1933, de l'Eglise, pièce qui tourne en dérision l'organisation et le fonctionnement de l'institution, où s'exprime déjà ,bien qu'encore larvé,son antisémitisme. Là se tiennent sans doute les raisons de son départ. Au sein du dispensaire de Clichy, ce sont également ses positions politiques qui détérioreront ses relations avec le personnel et prendront une part prépondérante dans son départ. Parti en URSS réclamer les droits d'auteur sur le Voyage au bout de la nuit aux éditeurs soviétiques du roman, Céline, sans prendre garde au fait que la commune de banlieue où il exerce a pour maire et pour édiles des communistes militants, se répand en propos sarcastiques, un peu provocateurs sur les nouvelles institutions russes. Cela n'a pas été sans conséquence... D'autant que son remplaçant se trouva être un médecin juif fraîchement naturalisé...Il n'en fallut certainement pas beaucoup plus à Céline pour englober dans une réprobation générale juifs, communistes ,socialistes et gouvernement Blum. Une petite série de hasards aux graves conséquences : en 1937, Destouches, devenu Céline (son pseudonyme d'écrivain) depuis le Voyage au bout de la nuit, encore écoeuré par les souvenirs de la première guerre mondiale, et sentant l'approche imminente d'un nouveau conflit écrivit ensuite ce texte pacifiste mais foncièrement antisémite qu'est Bagatelles pour un massacre.

3.3 : LE DOCTEUR DESTOUCHES :

Qui était le docteur Destouches ? Authentique pauvre n'ayant pas oublié sa condition misérable et venant en aide, en retour de sa réussite médicale, à ceux dont il est toujours resté proche ? Faux médecin ? Là encore les témoignages et les faits même sont contradictoires. Il convient pour y voir un peu plus clair d'étudier, les unes après les autres, les diverses images qui nous sont parvenues sur le comportement, le caractère et le personnage médical de Louis Destouches...

« J'ai toujours soigné avec beaucoup de douceur, si j'ose dire, tous ceux qui m'ont approché. J'ai sauvé énormément de gens, d'animaux... »53(*).Bâtie sur une vocation, l'expérience médicale, en dispensaire notamment, a conféré au docteur Destouches une lucidité qui le plonge et l'implique au coeur des choses et des êtres. Pour Céline, la pratique médicale est une expérience décisive, une sensibilisation aigue au désarroi des plus défavorisés. La grande majorité des témoignages concernant l'activité médicale du docteur Destouches convergent pour affirmer son caractère profondément humain et sociable,illustrant un désir de se rapprocher le plus prés possible de la souffrance de ses congénères. Dans L'année Céline 94,le professeur Henri Mondor témoigne : « Mon métier m'a permis de voir des malades qui m'ont dit avec quel dévouement et quel désintéressement il (le docteur Destouches) les avait soignés »54(*).Le professeur Robert Debré ,qui rencontra Céline en 1928,avait déjà remarqué cette vocation en parlant avec lui des malades tuberculeux ;il le voyait ainsi « s'enfoncer dans cette contemplation de la misère,voulant en être le témoin et désirant porter ses efforts qu'il savait peu efficaces vers l'amélioration du sort de ces malades »55(*).Idem lors de son passage au dispensaire de Sartrouville :  « Tout le monde l'aimait bien. Les malades l'aimaient bien »56(*) affirme ainsi une infirmière. Ainsi de la plupart des témoignages sur le comportement de Céline se dégage une impression forte de bonté et de dévouement rendue par la confiance qu'on lui accordait. La somme de témoignages contenue dans la thèse de François Balta nous en donne encore une parfaite illustration : « Il était très aimé de la clientèle, restant longtemps à parler avec les malades »57(*) se souvient le fils du docteur Malouvier, dont Céline fut le remplaçant au Havre. Il fit preuve, et ce tout au long de sa carrière, d'un effort de dialogue, d'écoute qu'il trouvait pourtant lui-même bien vain. On mesure bien ce désarroi face à la vanité dans cet extrait de D'un Château l'autre à propos d'une patiente de Meudon, Mme Niçois : «  La subtilité, le tact des soins du cancer des vieillardes, c'est peu ou prou impossible croyable (...) ce qu'il vous faut, vous, pour que votre patiente ne vous envoie pas foutre ! »58(*).Une infirmière ayant travaillé avec lui au dispensaire de Sartrouville appuie l'effort de dialogue que le docteur Destouches engageait avec ses patients : « Il les dépouillait, il les épluchait tous...Il avait énormément de psychologie »59(*).

Il convient toutefois de tempérer ce jugement. Il serait faux de proposer une telle vision de l'attitude du docteur Destouches sans apporter d'autres témoignages qui semblent aller dans un tout autre sens : le docteur Guy Morin note,dans les Cahiers de l'Herne : « Je passe sur les conversations médicales ,au moins étranges tenues devant les malades sans le moindre souci de leur réaction »60(*).Dans une lettre à Cillie Pam,datée de 1937,Céline écrit ceci : « Il me faut subir encore les malades et même les patrons et puis mère et fille hélas »61(*).La légende du médecin proche de ses malades parce que pauvre lui-même paraît elle aussi exagérée :son activité s'est surtout trouvée au sein des dispensaires qui le rémunérait et le problème de l'argent ne s'est donc pas réellement posé... Ses expériences de médecine libérale, à Clichy ou à Saint Germain en Laye sont beaucoup trop peu nombreuses pour que l'on en déduise immédiatement et d'après cela un désintéressement sans bornes... Un dernier témoignage, celui du docteur Gaston Ferdiére qui a travaillé au service psychiatrique du dispensaire de Clichy, s'avère déjà plus contrasté: « Mme Bleuze était aussi l'assistance sociale d'un généraliste, le docteur Louis Destouches, célèbre en littérature sous le nom de Céline, et qu'elle ne portait pas dans son coeur, le trouvant rébarbatif, très sec avec les malades et un peu rapide dans ses observations quoique parfois capable de paroles bienveillantes. Un jour, elle fut choquée profondément de le voir taper sur son ventre de femme enceinte : « Alors ça se passe bien, là dedans ? » »62(*).

De plus, Céline n'a eu de cesse d'entretenir ce mythe, encore tenace, du « pauvre médecin des pauvres ».La responsabilité de cette légende peut être attribuée à son éditeur Denoël, datant du lancement du Voyage au bout de la nuit. Cette oeuvre magistrale aurait été écrite par un médecin n'ayant pu aller au lycée, qui aurait du travailler dés l'âge de onze ans, et qui, devenu médecin, serait resté fidèle au peuple qu'il soigne gratuitement. Alors que le succès littéraire se fait grandissant, que le docteur Destouches devient Céline, les entretiens qu'il accorde se font presque toujours sur son lieu de travail, au dispensaire de Clichy :  « Céline,en tenue blanche de clinique (...) m'accueille avec cette bonhomie qu'on retrouve dans les salles de garde (...) puis il faut que Céline voir un malade ;or ,il me fait passer sans façon dans une salle voisine ,où il revient me trouver dés qu'il a écrit son ordonnance »63(*),rapporte ainsi un interviewer venu trouver l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Il s'est inventé ce véritable rôle social, cette figure du « médecin des pauvres », attaché à son métier et revendiquant sans cesse, et avec exagération, son origine modeste : « J'ai commencé dans la misère et je finis comme tel d'ailleurs»64(*).Cette position, cette identité médicale, issue des milieux populaires, l'éloigne en tout cas, et c'est un choix volontaire de la part de Céline, du monde de la lecture, des lettres et de la littérature. Cette affirmation perpétuelle de sa condition médicale au détriment de son métier d'écrivain nous permet en tout cas de le penser : Céline renvoie l'image d'un médecin vivant loin du monde, en banlieue, au milieu des pauvres. Son oeuvre véritable ne serait pas littéraire mais consisterait plutôt à prendre en charge la misère régnante. L'écriture est plutôt de l'ordre de l'à-côté alimentaire, du besoin matériel que du véritable appel vers le souci d'autrui que constitue la médecine qui est, au contraire de la littérature, une activité se situant dans la réciprocité avec le monde.

Au final, Céline apparaît plus comme un humaniste que comme un véritable homme de science, mais il n'était pas pour autant un charlatan: les descriptions purement médicales, en particulier physiologiques, qui ponctuent l'oeuvre, attestent de la bonne connaissance de son métier par Céline. Par exemple l'évocation, dans D'un château l'autre, de sa crise de paludisme : « vous prenez le frisson solennel !... et vous saccadez votre lit ! Qu'il crie ! craque ! vous allez d'accès en accès ! »65(*). L'exemple du Voyage au bout de la nuit est lui aussi saisissant :on peut y relever tout un vocabulaire technique concernant la maladie (typhoïde, syphilis, cancer...) ainsi que des signes d'affections dues à des conditions particulières, notamment en ce qui concerne le séjour de Bardamu en Afrique (diarrhée, nausée, fièvre...).Les maladies physiques sont présentes tout au long de l'univers miséreux de Bardamu : phtisie, bronchites, méningites. Ce dont nous pouvons être certain, c'est qu'il s'est toujours efforcé de mieux connaître les hommes à travers, notamment, la pratique médicale. Et si cette expérience s'est parfois révélée décevante, il n'a jamais abandonné ni renié sa passion pour la médecine et ne s'en est jamais détourné. Il est resté jusqu'au bout au service de ses patients, fidèle à sa vocation : « Oh j'ai été bien des choses il paraît...Mais je suis sur d'avoir été un acharné médecin »66(*).

3.4 : CELINE MEDECIN PENDANT ET APRES LA GUERRE :

Entre Décembre 1937 et Novembre 1938, soit les dates de parutions successives de Bagatelles pour un massacre et L'école des cadavres, Céline perd,à cause de ses prises de positions politiques de plus en plus tapageuses,ses emplois au dispensaire de Clichy, mais aussi au laboratoire La Biothérapie. C'est paradoxalement la vente de ces deux pamphlets qui lui permettent néanmoins de survivre. Mais le docteur Destouches tient à conserver une activité médicale. En juillet 1937, il effectue le remplacement du docteur Malouvier au Havre. Il conserve aussi, mais sans être rémunéré, son emploi au laboratoire Gallier. Au moment où éclate la seconde guerre mondiale en septembre 1939, Céline monte un cabinet dans un pavillon de Saint-Germain-en-Laye. Il consulte de 13 à 15h au 15 rue de Bellevue. Il n'est pas mobilisé pour le conflit car réformé et médaillé militaire comme cela est précisé dans l'en-tête de ses ordonnances. Une commission confirmera cette réforme qui ne sera finalement effective qu'en juillet 1942.La clientèle est toutefois peu abondante à Saint Germain et Louis embarque comme médecin de bord sur un navire réquisitionné pour des transports d'armes, le Chella, sur lequel il embarque en décembre 1939 : « Militaire comme tu me connais, tu ne seras pas surpris de me voir devenu médecin de la marine de guerre et embarqué à bord d'un paquebot armé »67(*) écrit il à un de ses amis, le docteur Camus. Le 30 janvier 1940, son contrat prend fin et il retourne à Paris. De Janvier à Mars 1940, Céline est chez sa mère, sans emploi. En Mars, il est nommé médecin chef au dispensaire municipal de Sartrouville, dans lequel il avait déjà travaillé en tant que médecin scolaire. Il y assure des consultations de médecine générale et le service d'inspection médicale des écoles. Alors que les Allemands approchent de Paris, Il participe à l'exode de juin en accompagnant jusqu'à la Rochelle l'ambulance de son dispensaire. Il rentre à Sartrouville le 14 juillet mais se retrouve sans emploi au retour du front des médecins titulaires.

Img 2 : Céline sur la route de l'exode avec l'ambulance du dispensaire de Sartrouville

En octobre 1940, Destouches apprend que le poste de Bezons doit se libérer en application d'une loi de 1934 sur l'interdiction de l'accès à la fonction publique pour les étrangers. Or ,le médecin de Bezons, le docteur Hogarth, n'est pas naturalisé français et ne remplit pas les critères d'un emploi public. Le docteur Destouches se propose de prendre sa place, multiplie les démarches et est finalement nommé, en décembre 1940, au dispensaire de Bezons qui assure non seulement des consultations mais aussi des visites à domicile. Il exerce sa consultation deux heures par jour, en fin d'après-midi avec des congés de convenance. A cette époque, Destouches s'investit de moins en moins dans sa profession de médecin, même si il garde la même sensibilité et la même attention vis-à-vis de ses patients. En revanche, son activité littéraire est prolixe puisqu'en 1941, il sort un dernier pamphlet contre la guerre, Les beaux draps, passé assez inaperçu et pourtant fondamentalement anti-pétainiste, et travaille à l'écriture de Guignol's band I. En février 1942, son activité médicale se résume essentiellement à une communication à l'école libre des sciences médicales sur le thème de « la médecine standard ».L'activité de Céline médecin pendant la guerre est très mal connue, très peu d'écrits médicaux de cette période nous sont parvenus et seule est certaine son activité aux dispensaires de Sartrouville et Bezons ainsi que sa participation à plusieurs conférences sur l'hygiène. Il est toutefois évident que le médecin Destouches a été confronté aux problèmes de pénurie inhérents à tous les médecins de l'époque : les privations, le manque de médicaments et la distribution des tickets de rationnement. Les témoignages sur son dévouement durant cette période sont nombreux et ne font jamais état d'opinions politiques ou du caractère hautain que l'on pourrait prêter à l'écrivain. Destouches reste au dispensaire de Bezons jusqu'en 1944.

Cette année là, Céline est menacé, de par ses prises de positions politiques tapageuses. Il décide de se réfugier au Danemark où, avant guerre, il avait entreposé une partie de l'argent de ses droits d'auteur. En Allemagne, Céline et Lucette, sa femme depuis 1943, sont retenus à Baden-Baden et n'obtiennent pas de visa pour le Danemark. Ils sont d'abord transférés à Kränzlin, village du nord de l'Allemagne et y séjournent jusqu'en octobre 1944 avant de rejoindre la « colonie » française de Sigmaringen, dans le sud,à la suite de l'installation forcée du Maréchal Pétain et du gouvernement de l'Etat Français : « Je suis descendu à Siegmaringen par patriotisme pour entendre parler le français »68(*).Installé à l'hôtel Löwen avec sa femme ,il est immédiatement engagé par la délégation gouvernementale comme médecin de la colonie française,fonction qu'il partagera avec le docteur André Jacquot qui attestera plus tard de « son attitude parfaitement correcte (...) ne sortant de l'affreuse chambre où on l'avait relégué que pour se consacrer à ses obligations,c'est-à-dire pour essayer de soulager ,dans des conditions lamentables,ses concitoyens. »69(*).Car si les besoins sanitaires sont énormes,les moyens dont dispose Céline sont très limités : « J'ai dépensé en Allemagne plus de 500 000 francs emportés de France (...) pour acheter à mes frais tous les médicaments que je trouvais dans les pharmacies allemandes (...) dont nous étions totalement dépourvus »70(*).C'est donc apparemment sans compter que Céline reprit son activité médicale,qui fut brève,cependant : de novembre 1944 à Mars 1945.Le couple Destouches arrive finalement au Danemark le 27 mars. Le 8 mai, la guerre est finie, l'armistice signée et un représentant français au Danemark se charge de faire emprisonner Céline, pour trahison, en décembre 1945.Il ne sera libéré, sur parole et faute de preuve, qu'en juin 1947, après dix huit mois de détention dont plus de la moitié à être soigné pour cause de dénutrition ou de déshydratation. En mai 48, Céline et sa femme s'installent à Klaskovgaard chez leur avocat danois. Son procès, en 1950, le condamne à un an de prison ,50 000 francs d'amende, à la confiscation d'une partie de ses biens et à l'indignité nationale. Il est amnistié en avril 1951 et quitte le Danemark pour rentrer en France, à Meudon, où il ouvre un cabinet médical, dans une maison, au 25 ter. Route des Gardes. Affaibli, très diminué, Céline manifeste toutefois le désir de repratiquer la médecine, activité qui reste un de ses centres d'intérêt majeurs. Il se réinscrit à l'Ordre des médecins de Seine et Oise le 16 septembre 1953 et renoue ainsi, même à petite échelle (il n'aurait eu qu'une vingtaine de patients réguliers en dix ans), avec la compassion et la générosité dont il a, semble-t-il, toujours su faire preuve quand il exerçait avant la guerre. Un témoignage du docteur R.B dans Les cahiers de l'Herne le confirme : « Il devait parfois regretter, étant donné son état physique, de ne plus exercer son art que rarement .Examiner, interpréter des clichés radiographiques, conseiller certains malades (...) était pour lui une source de joie »71(*).Une lettre de Céline au président du conseil de l'ordre du 26 novembre 1956 explique qu'il ne peut plus payer de cotisations parce qu'il n'a pas eu un seul client depuis trois ans...Il consultera presque jusqu'à l'extrême fin de sa vie. Dans sa dernière interview, donnée six mois avant sa mort, il confie ainsi : «J'ai pratiqué jusqu'au mois dernier »72(*), ce qui est probablement faux. La date de mars 1959 est généralement retenue. Mais ses derniers mois d'existence ne sont que souffrance, angoisses et douleur et, le premier juillet 1961, il meurt d'une congestion cérébrale.

CONCLUSION DE LA PREMIERE PARTIE :

Voici donc exposés les éléments actuellement connus de la vie du docteur Destouches : un médecin apparemment dévoué, chaleureux, même si techniquement limité. Cela n'est certainement qu'une image trompeuse de l'homme qu'il fut en réalité, bien plus diverse et contradictoire. A sa vie de médecin correspondent toutefois des préoccupations hygiénistes que nous allons tenter d'analyser maintenant. Ni médecin chercheur- il ne le fut que trop brièvement - ni vraiment médecin des pauvres, comme il le suggéra continuellement, Céline était avant tout un médecin de santé publique.

Son souci pour ces questions fut constant et ce n'est pas là sa moindre originalité. L'étude de ces textes, ainsi que le traitement de la question de l'hygiène dans les pamphlets, est une étape décisive avant toute tentative de synthèse. Peut être existe-t il encore d'autres textes non exhumés mais la pensée du docteur Destouches semble suffisamment cohérente pour que des textes nouveaux ne puissent la bouleverser totalement.

II : LA PENSEE HYGIENISTE :

I : LE DISCOURS HYGIENISTE:

Louis Destouches croit à l'hygiène. Il est un partisan de la médecine préventive, sujet d'intérêt qui s'était éveillé en lui à la fondation Rockefeller. Ses études hâtives et son ignorance des médications spécialisées étaient peut être pour quelque chose dans cet « humanisme » médical. Il allait être une sorte de nouveau Semmelweis .Comme lui, il allait débarrasser l'humanité de ses fléaux. Car il n'y avait pas que la seule fièvre puerpérale : la tuberculose, l'alcoolisme, le tabac, la misère, le taylorisme... Autant de maux qui tuent plus lentement mais tout aussi sûrement que la fièvre des accouchées. La désillusion et la résignation l'emporteront finalement... Ce que nous entendons par discours médico-social est la prise de position de Céline le médecin, l'hygiéniste mais aussi l'écrivain, sur des questions relevant du logement,des conditions de travail,de la santé publique ,des assurances maladies, de la médecine sociale ,de l'éducation,de l'insalubrité ou encore de la pollution. L'une des originalités dans ce discours médico-social est que Céline ne s'est pas contenté d'aborder des problèmes,de critiquer des états de faits ou des solutions préconisées par les instances dirigeantes en place,mais d'en formuler lui-même,en termes généraux il est vrai. L'ensemble de ces textes façonne l'image d'un docteur Destouches spécialiste de la santé publique, d'une porte parole efficace de la diffusion des conceptions héritées de la fondation Rockefeller en matière d'hygiène. Ils témoignent aussi d'une époque et notamment des mouvements de rationalisation du travail et de la société dans les années 1920.

1.1 : AUX ORIGINES DE LA PASSION POUR L'HYGIENE :

En révélant le rôle des agents infectieux dans les années 1870, Louis Pasteur a du même coup éclairci le mystère de la contagion, indiqué les moyens de l'éviter et par là même jeté les bases de la prophylaxie des maladies et de l'hygiène personnelle et sociale. Cette découverte a donné une véritable justification scientifique à des pratiques d'hygiène prônées depuis des décennies, mais qui n'avaient que des fondements empiriques. De désordonné, parfois contradictoire, l'hygiénisme tend donc à devenir systématique et ce dés la fin du XIX è siècle. C'est dans le sillage des découvertes pasteuriennes que l'on trouve l'origine des idées hygiénistes et prophylactiques de Louis Destouches élevé dans la  hantise du microbe. En voyage en Angleterre, Louis, à 10 ans, écrit ainsi à ses parents : « Je prends régulièrement mon bain tous les jours (...) mardi soir je suis allé au bain (...) A 4 heures je suis allé prendre mon bain »73(*).Cette obsession familiale de la propreté se lit aussi dans les messages qu'il découvre dans ses lectures d'enfant. Des textes sur le fléau de l'alcool, la lutte contre l'alcoolisme ou contre la tuberculose sont présents dans des revues comme Lecture pour tous qui s'adressent aux enfants et que le jeune Destouches lit beaucoup. L'entourage du jeune homme a également joué un grand rôle : dans la maison des Destouches, on travaillait avec beaucoup de soins la dentelle (la mère de Louis, dentellière, installée passage Choiseul).Il fallait pour que tout soit impeccable, que la maison soit vierge d'odeurs pour que les ouvrages n'en soient imprégnés. L'alimentation de la famille consistait donc en grande partie en nouilles à l'eau,une habitude alimentaire qui allait marquer le futur Céline... L'antisepsie régnait déjà, dés l'enfance du jeune Destouches : « Enfant, tous les conseils de santé m'ont été prodigués, je suis hygiéniste, formé à l'hygiène stérile depuis mes couches »74(*).

Devenu adulte,il conserve un style de vie sain :Céline a avoué plus d'une fois être un « hygiéniste »,ne buvant pas,ne fumant pas,mangeant peu,vivant presque en ascète. Il a le sens de la vie saine et de son influence générale sur l'état général de l'homme. Dans Bagatelles pour un massacre, nous y reviendrons, il part en guerre contre l'alcoolisme, les mauvaises habitudes alimentaires, les mauvaises conditions d'existence dans les villes, l'absence d'activité physique : « Je suis essentiellement raffiné et essentiellement...euh... plutôt puritain. Je bois de l'eau, je mange des nouilles et je ne fume pas »75(*).Il dira encore : « Je m'intéresse pas à la bouffe (...) je ne fume pas, je ne bois pas .J'ai pas de vie sexuelle... Ca me dégoûte tout ça. C'est sale. Je n'ai pas envie de toucher à ce genre de chose. »76(*).La lutte contre l'alcoolisme sera, avec tout son cortége de règles d'hygiène et de tempérance, un leitmotiv permanent dans la vie de Céline : « L'anesthésique moral le plus complet, le plus économique qu'on connaisse, c'est le vin ! Et de première force... »77(*), écrit il. A Clichy Destouches a la réputation d'un médecin de « bon diagnostic », cernant rapidement les problèmes et se terminant souvent par les mêmes prescriptions : repos, eau, ou « pas de café, pas de vin »78(*), qu'il inscrivait en tête de presque toutes ses ordonnances. Ces conseils prennent même la forme d'un réquisitoire contre la société contemporaine. Marcel Aymé nous a rapporté ceci à ce propos :  « Ses plus grandes colères ,je les ai vues déferler contre ce qu'il jugeait propre à l'abaissement de l'homme,à l'abandon de soi même :l'alcool,les stupéfiants,les excès de mangeaille,le débridement de la sexualité,le luxe,la misère,les fausses barrières,la religion,les hypocrisies sociales ou mondaines qui ,sous une honnête couverture,favorisent le déchaînement des mauvais instincts »79(*).On retrouve ces colères dans D'un château l'autre : « Le monde sera seulement tranquille toutes les villes rasées ! Je dis ! C'est elles qui rendent le monde furieux (...) plus de music halls, plus de cinéma, plus de jalousies ! Plus d'hystéries ! ... »80(*).

Tout aussi sûrement, nous pouvons faire remonter l'expérience clinique de Céline en matière d'hygiène à des circonstances beaucoup plus proches de ses débuts de praticien: peu après l'armistice, Destouches est engagé, comme nous l'avons vu, par la fondation Rockefeller au sein d'une mission de propagande pour la prophylaxie de la tuberculose. Cette campagne fait suite à l'énorme effort sanitaire engagé pendant le conflit et où s'est engagé le docteur Follet, son futur beau père. Spécialiste de « la tuberculose des soldats », il a écrit, en 1916, un ouvrage sur le sujet intitulé Les blessés de la tuberculose. Ce que tout le monde doit savoir pour se préserver et guérir .Ici se précise la vocation du docteur Destouches, au contact d'un acteur privilégié de l'hygiène de guerre.

1.2 : FORDISME, TAYLORISME, HYGIENE DANS LES ANNEES 20 :

Dans son essai consacré à Céline, Misère de la littérature, terreur de l'histoire, Philippe Roussin rappelle que, dans les années 1920, à travers les ouvrages de l'architecte et urbaniste Le Corbusier ou de Pierre Drieu La Rochelle, se « diffusaient alors en France l'idéologie du taylorisme, du fordisme (...) qui érigeaient l'Amérique industrielle au rang de modèle des sociétés européennes »81(*). Au début des années 1920, le taylorisme et le fordisme sont les modèles dominants d'organisation des entreprises : ces deux termes désignaient un modèle qui opérait la division des tâches dans le travail et constituait un moyen d'amélioration, de rénovation de la capacité de production industrielle. Mais pas seulement. Comme le souligne Philippe Roussin , « ils semblaient promettre l'éloignement du spectre de la misère et de la rareté,la multiplication des biens matériels,une politique de hauts salaires conjuguée à une moindre pénibilité du travail »82(*),en bref une amélioration sensible du niveau de vie. Céline voit dans cette industrialisation la possibilité effective d'une socialisation et d'une standardisation de la médecine à l'échelle de l'usine. A l'usine oui, mais pas seulement... Ce mouvement devait pénétrer dans d'autres domaines, d'autres champs : celui de l'urbanisme, de la santé et de l'hygiène. Les préoccupations sanitaires sont ainsi au coeur de ce nouvel état d'esprit industriel. Créer une architecture particulière mais aussi ériger la santé comme valeur dominante de cette société industrielle. On insistait beaucoup,à l'époque ,sur le contraste entre les modes de production modernes des usines et la vétusté et l'insalubrité des villes, et particulièrement celles de la banlieue qui semblait laisser ses habitants à l'abandon. Il faut donc à la ville une « architecture salubre »83(*) et s'intéresser à cette pathologie urbaine que Céline décrira si bien, nous le verrons, dans le Voyage au bout de la nuit. Il y a ,à cette époque,l'idée d'intégrer les préoccupations des hygiénistes dans ces programmes urbains de modernisation. Au cours de la seconde moitié du XIX è siècle, une meilleure compréhension de la propagation des maladies infectieuses allait renforcer l'idée que, pour éviter les contagions, il fallait protéger les plus pauvres et les plus faibles. Des mesures ponctuelles d'hygiène publique (drainage, propreté des chaussées, ramassage des ordures) se révèlent avoir un effet immédiat sur la santé. La saleté devient une sorte d'ennemi public. Cette progression de la santé publique illustre de nouvelles interactions entre la médecine, la réflexion philosophique, les données économiques et sociales et la volonté politique dominante. On maintient que, dans le domaine sanitaire, une intervention étatique et des règlements précis devaient être indispensables à ce bon fonctionnement. Dans le dernier tiers du XIX è siècle, à la suite des travaux de Pasteur notamment, l'aspect scientifique de l'hygiène prend cependant le pas sur l'aspect social. Pourtant, l'amélioration du niveau de vie et la rigueur de l'application de certaines mesures simples comme le pavage des rues ou le tout à l'égout avaient obtenus de très bons résultats dans les villes. Mais à la fin du XIX è siècle et au début du XXé, le domaine de la santé publique est négligé. L'hygiène individuelle, cet ensemble de pratiques simples, hérités des principes pasteuriens, lui est préférée: les leçons d'hygiène instaurées par Jules Ferry, en 1883 participent de cette grande vague de « pasteurisation ». En France, une loi sur l'Hygiène publique est votée en 1902 mais la situation reste très préoccupante. Les campagnes se dépeuplent de plus en plus, s'appauvrissent et les conditions sanitaires des faubourgs surpeuplés de villes comme Paris ,par exemple, sont catastrophiques. La description du faubourg ouvrier de Rancy, en banlieue parisienne, dans le Voyage au bout de la nuit, lorsque Bardamu revient de son voyage en Amérique est imprégnée du regard médical de l'hygiéniste et de ces constatations de délabrement et de déchéance des banlieues. Aux premières pages du récit,Bardamu évoque les habitants de Rancy,leur décor et leur condition. Le nom de la banlieue, Rancy, suggère déjà un élément fondamental de cette description : la pourriture...Au niveau de la réalité, la pourriture est d'abord un phénomène biologique ,elle est aussi une dégradation : « Au bout du tramway voici le pont poisseux qui se lance au dessus de la Seine ,ce gros égout qui montre tout »84(*).A l'origine de cette dégradation,la domination du système économique sur lequel les hommes n'ont que très peu de contrôle mais qui exerce un pouvoir déterminant sur leur destinée : le travail n'est pas ,pour ces gens,une source de sécurité matérielle,bien au contraire :  « ils ont énormément peur de le perdre,les lâches(...) souvenirs de « crise » (...) de la dernière fois sans place (...) ces mémoires vous étranglent un homme »85(*).L'intégration des hommes au système économique sert de base à une autre série d'images ,celle des machines,autre avatar du système économique dominant : ces machines,comme le tramway ou le métro qui « compriment » ou « avalent » les gens,les transforment même en « ordures »,ces machines qui semblent contrôler la vie de l'ouvrier banlieusard. La zone ressemble à un immense atelier dans lequel errent, sans but précis des êtres humains hirsutes, malades qui ne font que survivre dans un climat malsain, reflétant la dépravation de leur environnement, cette « poubelle gazeuse pour tortures imbéciles »86(*).Comment ne pas voir un parallèle saisissant avec les usines Ford telles que Céline les décrit dans ses notes, avec leurs handicapés moteurs et mentaux, littéralement cloués devant leur machine ? Où se trouve la différence entre les usines, « cages à mouche sans fin dans lesquelles on discernait les hommes à remuer » et Paris où « les hommes se traînent » ? Dans ce monde, l'homme semble toujours et partout soumis à quelque chose qui le dépasse. Le système économique, représenté par le travail, les machines, écrasent l'homme et produisent la peur, la claustration : « Au matin donc le tramway emporte sa foule se faire comprimer dans le métro. On dirait à les voir tous s'enfuir de ce là, qu'il leur est arrivé une catastrophe »87(*).Comme aux Etats-Unis, le règne de l'industrialisation, du travail, écrase la condition humaine. Conséquence irrémédiable de cette compression générale, la saleté, la pourriture, la véritable obsession de Céline, qui revient sans cesse. Dans ce passage descriptif de Rancy, la saleté est directement liée aux effets de l'industrialisation : « la lumière du ciel à Rancy, c'est la même qu'à Detroit, du jus de fumée qui trempe la plaine depuis Levallois. Un rebut de bâtisses tenues par des gadoues noires au sol »88(*).La permanence de cette saleté suggère que les conditions de Rancy sont éternelles .Plusieurs autres ressemblances se dégagent d'un passage décrivant les pauvres en Amérique : « Les relents d'une continuelle friture possédaient ces quartiers (...) Tout me rappelait les environs de mon hôpital à Villejuif,même les petits enfants à gros genoux cagneux (...) Je serais bien resté là avec eux mais ils ne m'auraient pas nourri non plus les pauvres et je les aurais tous vus ,toujours et leur trop de misère me faisait peur »89(*).La plupart des thèmes qui constituent le décor de Rancy ont déjà été utilisés pour évoquer les conditions de vie des classes désavantagées dans les descriptions de l'Afrique,de l'Amérique ou même de Paris pendant la guerre : « Dans le grand abandon mou qui entoure la ville ,là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture,la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boîtes à ordures »90(*).En plus d'être persistantes et indélébiles,la misère et la pauvreté de Rancy sont universelles...L'insalubrité touche tout le monde :l'écrivain se désole face à la passivité des banlieusards qui se contentent de vivoter ,ne pensant qu'à leur pension,obsédés par les problèmes économiques mais constate que,loin d'être responsables de leur passivité,les pauvres sont victimes de leur environnement malsain .La fatalité sociale n'est toutefois pas l'apanage des seules classes défavorisées : tout le monde est concerné par une mauvaise alimentation, une mauvaise diététique :les rues de la banlieue pénétrées du « petit bruit du graillon qui crépite à midi, orage des mauvaises graisses »91(*) mais aussi les hommes d'église comme l'Abbé Protiste , « un homme qui mangeait trop vite et qui buvait du vin blanc »92(*) ou les Henrouille dont le « pavillon payé,(...) plus un sou de dettes »93(*) de Rancy n'empêche pas l'eau d'y pénétrer : «Les murs du pavillon se gardaient encore bien secs autrefois (...) mais a présent que les hautes maisons de rapport le cernaient, tout suintait chez eux, même les rideaux qui se tachaient en moisi »94(*).

La banlieue n'est pas la seule pourvoyeuse de maladies : pendant la guerre de 14-18, la tuberculose et d'autres maladies infectieuses causent des centaines de milliers de morts et mettent en évidence l'inadéquation des structures. Le rôle, nous l'avons vu, de la fondation Rockefeller aux missions de laquelle a participé le docteur Destouches fut vaine dans la prise de conscience populaire et dans la sensibilisation à ces questions de santé publique. Celle ci reste, à l'aube des années 1920, dédaignée par les cliniciens et la médecine libérale.

1.3 : LES SOLUTIONS PRECONISEES PAR L'HYGIENISTE :

Pour lutter contre cet état des choses,si admirablement décrite dans ses romans, la solution de Céline, explicitée dans son article sur l'enseignement de la médecine (le mémoire pour le cours des Hautes Etudes) est du même ordre que l'encadrement des classes populaires préconisé par le Front Populaire. Ce texte, rédigé en 1932, présente les réflexions spontanées, émotives d'une introduction pour un enseignement international d'hygiène qui devait se créer et ne verra finalement jamais le jour : « tout ceci ne constitue qu'un programme à très large trait (...) on peut envisager les choses sous un jour bien différent. Provisoirement je les vois ainsi, mais je ne demande pas mieux de les voir autrement »95(*).Il s'agit à travers ce cours de donner une véritable pensée dynamique à l'hygiène et en particulier à son enseignement, « une pensée critique et permanente, point religieuse et sporadique »96(*). Céline s'attache à décrire la réalité de l'hygiène académique de l'époque ,c'est-à-dire les raisons de son pessimisme : « C'est un fait hélas d'expérience qu'en hygiène on ne pense jamais ,on croit (...) Faire le point du « bateau hygiène » serait pourtant le premier effort,le premier acte un peu intelligent et sérieux que pourraient tenter les (...) Rien de tel qu'un grand problème pour dissimuler flatteusement une radicale inaptitude à saisir des humbles contingences de la réalité (...) c'est l'abri naturel de tous les fainéants profonds »97(*).En effet,à cette époque,les « hygiénistes » n'ont que peu d'influence sur le corps médical. Leur rôle s'amenuise dans les facultés de médecine où la clinique règne en maître. Céline est donc bien au courant du peu de portée de ses attaques :  « Il ne servirait à rien d'accabler sous la démonstration de sa presque entière niaiserie et absurdité l'hygiène actuelle ,si nous n'avions pas l'intention de mettre à sa place quelque chose de plus actif ,de plus réel ,de meilleur et de lui faire réaliser un véritable progrès »98(*).La première étape d'un véritable tournant médico social serait de faire l'étude des résistances à l'hygiène sociale ,de comprendre ce qui empêche son progrès dans les différents pays. Au cours de ses dissertations sur l'hygiène, Céline semble toujours commencer par la fin, en fondant la cohérence de son discours sur les « impossibilités fondamentales » du « progrès sanitaire ». Il s'agit là d'un principe inaugural du polémisme célinien : inscrire la faillite des réponses au sein même du questionnement et toute solution au sein d'une insolubilité première. Céline analyse ainsi les différents facteurs de non progrès, les conditions d'impossibilité de la médecine sociale pour remonter aux conditions de possibilités de la misère.

D'abord l'alcoolisme : « Non point l'étude niaise et bienveillante du fléau alcoolique .Non ! L'étude de ses véritables tenants politiques, budgétaires, commerciaux. »99(*).Destouches compte, par la statistique notamment, prouver les méfaits de l'alcool sur la population et sur le budget de l'Etat et espère, à plus ou moins long terme, rétablir une forme de prohibition ou du moins se rendre compte des « Progrès entraînés par la prohibition »100(*). Tout cela par les chiffres, la statistique, outil indispensable du médecin hygiéniste moderne. Céline ne propose dés lors plus de traiter des « cas » mais envisage plutôt une médecine où le malade disparaîtrait complètement derrière des colonnes de chiffres.

L'alimentation vient ensuite : « ce qui est nécessaire, ce qui est superflu et nocif (...) étude des possibilités d'alimentation en commun »101(*).Des statistiques précises devront être établies et comparées à celles d'autres pays afin de mettre à jour les gaspillages effectués dans le domaine de l'alimentation. Ainsi l'alimentation sera moins coûteuse et les stocks gaspillés seraient employés à nourrir les pauvres et les chômeurs. Dans Les Beaux draps, Céline précise sa pensée : agissant en nutritionniste, il décrète l'égalité devant la faim : « Pour tous les vivants la même chose, les 3000 calories standard, pour le génie, pour Beethoven, comme pour Putois Jules, terrassier »102(*).

Autres facteurs d'importance, le travail (avec une nouvelle référence à Ford),sur lequel nous reviendrons plus précisément, et le facteur financier qui impliquent d'étudier des « maladies caractéristiques des pauvres,des prolétaires et des riches »103(*) ,toujours dans un seul but :réduire les coûts. Céline dénonce ensuite l'influence des guerres et des budgets de guerre sur les dépenses sociales et sur la vie « moderne », c'est à dire la possibilité (ou plutôt l'impossibilité...) de mener de front une politique militaire très coûteuse et de véritables travaux sanitaires ; un passage très intéressant qui corrobore sa propre vision du monde et son expérience de la guerre : « Recherches de ce qu'on pourrait faire avec l'argent des budgets de guerre pour la santé publique. »104(*). Il déplore, dans un même ordre d'idée, l'impossibilité, du fait de la rigueur du système capitaliste, d'employer l'argent à un meilleur entretien des logements sociaux et à la construction de nouveaux : « Mais en même temps faire comprendre que ces ambitions sont tout à fait irréalisables en système capitaliste »105(*).Un argument mort dans l'oeuf ,en quelque sorte... Dans une toute autre optique cette fois, Céline pense aussi qu'il serait nécessaire de prendre en compte d'autres séries de facteurs, ayant plus à voir avec les habitudes de vie des populations : la religion, les sports mais aussi « La Vie sexuelle dans les villes (...) l'existence du surmenage, la monotonie »106(*), soit l'étude de l'influence de la vie moderne sur le système nerveux. De cette première vue rapide Cé