INTRODUCTION :
« J'avais uniquement une vocation
médicale, et je regrette l'avoir un peu négligée. Je me
serais livré entièrement à la médecine, je n'aurais
pas eu tant d'ennuis et alors je me suis livré...je me suis livré
à la littérature et il m'en a coûté très
cher »
L.F.Céline, interviewé par R.Sadoul, mars 1955 pour le
magazine littéraire
Louis Ferdinand Destouches est né le 27 mai
1894 à Courbevoie en région parisienne. De condition petite
bourgeoise (son père travaille dans les assurances et sa mère est
dentellière), ses parents le destinent au commerce et l'envoient,
rareté à l'époque, faire deux longs séjours
linguistiques en Angleterre et en Allemagne. Après divers
apprentissages, notamment chez de grands joailliers, il s'engage comme
cuirassier en 1912.Griévement blessé dés le début
de la guerre, il est réformé puis affecté au consulat
français de Londres. De retour à Paris, le jeune Destouches
repart en 1916 pour l'Afrique où l'attend un emploi de surveillant de
plantation. Atteint de paludisme, il est rapatrié et, tout en
travaillant, entreprend des études de médecine, en 1919,
études qu'il mènera à bien. Chargé de mission et
rapporteur pour la Société des Nations, médecin, il
s'engage dés 1928 dans la composition d'un vaste roman
autobiographique, Voyage au bout de la nuit, paru en 1932 sous le nom
de L.F Céline (Céline était le prénom de sa
grand-mère) et dédicacé à sa liaison d'alors la
danseuse Elisabeth Craig. Ce roman l'impose d'emblée comme l'un des
écrivains majeurs de son temps autant pour le style, transposition
originale de l'oralité populaire, que pour la modernité des
thèmes abordés : antibellicisme, injustice coloniale,
inhumanité du machinisme fordien... Il manque de peu le prix Goncourt
mais est consacré par ses pairs. Par la suite, Céline
déçut ses partisans en réinscrivant son oeuvre, de 1937
à 1943 dans une tradition pamphlétaire anticommuniste à
dominante antisémite. Réfugié au Danemark dés 1944
,puis mis en résidence surveillée,il entreprit après son
amnistie ,de rentrer en France pour y finir son oeuvre romanesque,en
n'affichant plus que des ambitions de pur styliste.
La postérité reconnaît donc Louis
Destouches comme un écrivain mais celui ci resta avant tout un
médecin. Son expérience de médecin nourrit d'ailleurs son
oeuvre autant que celle de la guerre, dont il fut acteur en 1914-18 et en
1939-45, ou ses voyages. On a parfois évoqué le médecin en
lui mais l'on n'a pas insisté sur cet aspect de l'homme, primordial et
déterminant finalement tous les autres qu'il n'a lui-même jamais
cessé de revendiquer .On pourrait même parler d'une
véritable condition médicale chez l'écrivain
Céline. Cette condition médicale apparaît parfois avec une
telle évidence qu'il arrive de confondre l'écrivain et le
médecin, de constater que les frontières entre sa
littérature et la médecine sont difficiles à trouver. En
revanche, la carrière médicale de l'homme, elle, est facile
à retracer : la vocation médicale de Céline est
très ancienne, sans nul doute antérieure à sa vocation
littéraire. Très tôt, l'hygiène s'est trouvée
associée pour lui à la médecine, ne fût ce que parce
que c'est à une activité d'hygiéniste qu'il a du
concrètement de pouvoir faire des études médicales et
d'accéder à la médecine soignante. Il est cependant
indéniable, comme le dit Jacques François dans sa thèse de
médecine consacrée à Céline, que « le
métier appris par Destouches à Rennes n'a jamais cessé de
transparaître dans les écrits de Céline »1(*) .Les textes purement
médicaux écrits durant la période 1924-1932,
essentiellement pour le compte de la SDN, tout comme le parcours médical
de Céline lui-même,fournissent ainsi,en quelque sorte,une
matière première qui va nourrir progressivement l'imaginaire
romanesque de Céline :la condition misérable,la
pauvreté,les difficultés d'exercer le métier de
médecin dans la société urbaine et industrielle du
début du XX è siècle,l'alcoolisme et la
déchéance humaine aussi...Tous ces thèmes ont
inspiré l'imaginaire romanesque célinien et nous constaterons
qu'il existe un véritable dialogue entre le texte médical et le
texte littéraire, l'écrivain Céline étant souvent
sollicité par le regard de l'hygiéniste Destouches : le
Voyage au bout de la nuit, par exemple, constitue une véritable
« géographie de la pauvreté » : il est
question d'insalubrité et de précarité des logements, d'un
environnement pollué, rance et de contraintes économiques
pénibles. Toutes ces choses ont aussi fait partie du vécu du
Docteur Destouches dans les dispensaires de Bezons, Clichy ou Sartrouville. Ces
thèmes ont également été traités de
manière abondante dans ses contributions de médecine sociale.
Aucune figure médicale n'est épargnée dans ses
romans :ni l'aliéniste,ni le généraliste,ni le
médecin de dispensaire,ni le chercheur,ni le chirurgien (voir les
personnages des docteurs Omanon,Frolichon,Baryton et Capron),professions qu'il
a ,là encore,approché d'une manière ou d'une autre au
cours de son parcours médical. Le discours pamphlétaire de
Céline, quant à lui, mêle regard médical et
convictions pacifistes au service d'un discours raciste et
antisémite : les pamphlets sont ainsi truffés de vocabulaire
et de pensée médicale. Cette pensée médicale qu'il
considérait pourtant comme « la seule pensée vraiment
humaine qu'il soit peut être au monde »2(*)...L'objet médical, nous
allons le voir, est donc transversal à tous les écrits de
Céline. Il n'y a pas, à l'intérieur de son oeuvre, qu'un
seul aspect dans la pensée médicale mais une pluralité,
celui-ci ayant touché à des aspects bien différents de la
pratique. Il est donc normal de retrouver, dans les écrits de
Céline, ses conceptions médico sociales personnelles.
Céline a en effet tiré de son regard quelques principes, parfois
très novateurs pour l'époque, qui sont en quelque sorte sa
réponse scientifique aux problèmes de son temps.
Les écrits médicaux de Céline
ont leur propre langage, un langage qui échappe au langage purement
médical. Le docteur Destouches exprimait ses idées
médicales comme un écrivain : son directeur de thèse,
le docteur Brindeau, dira même qu'il était fait pour
écrire .Le succès toujours croissant de l'écrivain va
ensuite permettre la publication progressive des écrits du
médecin. C'est donc aussi grâce à l'écrivain
Céline que nous connaissons non seulement Semmelweis, mais aussi tous
les textes publiés la plupart pour le compte de la Société
des Nations entre 1924 et 1933.Il n'est pas difficile de discerner tout ce par
quoi un personnage comme Semmelweis pouvait fasciner Céline : une
personnalité hors normes, sensible au malheur et à la souffrance
des hommes, une découverte qui aurait du faire de lui un bienfaiteur de
l'humanité, le calvaire qu'en réalité cette
découverte imposa au savant. Les textes de médecine sociale et
d'hygiène ne sont pas moins importants. Quoi qu'il en soit de leur
réelle valeur scientifique, il est clair que cet ensemble de
réflexion est au centre de l'univers de Céline et que ces textes
n'ont pas moins de rapport avec l'oeuvre proprement dite que
Semmelweis. En revanche, la progression des textes médicaux de
Louis Destouches nous montre aussi un cheminement vers une impasse : dans
l'écrit médical, on le sent à l'étroit, comme s'il
ne pouvait pas dire tout ce qu'il voulait dans ce genre d'écrit,
où la parole est insuffisante, alors que l'écriture romanesque
permet de faire passer des idées concernant l'Homme, la santé,
l'hygiène en dehors des contraintes de l'encadrement médical.
Certes, certains écrits médicaux, comme le Mémoire pour le
cours des hautes études de 1932, possèdent déjà un
regard critique sur le métier, destiné à le
réveiller mais pas à le scandaliser ou à le choquer .Le
mérite de ces textes tient essentiellement à ce qu'on peut les
situer au carrefour des pamphlets et des romans. La réalité
sociale dont ils traitent est la même que celle représentée
plus tard dans ces derniers, non sans d'éventuels changements de points
de vue, comme en témoigne le cas exemplaire du travail aux usines Ford
de Detroit. Mais ils ne sont pas moins liés aux pamphlets dont les
questions d'hygiène (alcoolisme, salubrité) sont un des fils
conducteurs. On pourra ainsi trouver dans l'étude de ces textes, un
point de repères où les questions d'hygiène sont
abordées pour elles mêmes, d'un point de vue professionnel et, en
principe, rationnel et en dehors de toute profession de foi et de tout
fanatisme. On peut avancer l'hypothèse que ces textes médicaux
constituent une étape préparatoire à la réalisation
de ses romans. Ce serait toutefois négliger le côté
proprement romanesque de l'oeuvre littéraire de Céline. Si l'on
compare attentivement ces deux types d'écrits,on s'aperçoit que
les principes médico-sociaux sont transposés de l'un à
l'autre,les idées du discours scientifique sont
répétées,plus que transcendées dans ses romans.
Elles le sont toutefois avec une grande précision et une certaine
systématisation. La question des romans s'inscrit donc dans un
prolongement immédiat : dans son imaginaire romanesque, nourri de
détails autobiographiques, la médecine joue un rôle
prépondérant. Dans sa visée iconoclaste du Voyage au
bout de la nuit, Céline n'a épargné ni la
médecine ni les médecins. Il a intégré le regard
médical à son style littéraire, argotique, populaire, ce
qui a pu choquer le public à l'époque de la parution de ses
premiers romans. Davantage que dans la structure même de ses romans
proprement dits, ce serait donc dans sa vision globale du monde qu'il faut voir
l'influence de la médecine. En conséquence, la vision
célinienne du monde semble être avant tout un regard, celui du
médecin, celui d'un homme penché sans cesse sur la misère
du monde , qui ne trahira jamais une vocation médicale toujours
revendiquée et servie. A cette vision un peu idéale, il
conviendra toutefois d'essayer de rétablir quelques
vérités sur une pensée médicale qui ne fut pas
claire du tout : ne faudrait il pas confronter cette vocation de
médecin, à laquelle correspond cet idéal qu'est
Semmelweis, véritable saint laïc au destin tragique, à cette
médecine sociale tendant vers une efficacité souvent dangereuse,
et cependant terriblement ancrée dans son époque ?
Pour appréhender les divers aspects de cette
pensée médicale riche, ambïgue et finalement passionnante,
nous avons dégagé trois angles d'étude à la
lumière d'outils d'analyse à chaque fois différents :
en premier lieu, la biographie, le parcours médical d'un homme, d'un
médecin qu'il nous a semblé indispensable de rappeler et de
préciser. Nous nous demanderons ici quelles furent les activités
de médecin de Céline, quel médecin il était,
comment il acquis la vocation médicale et hygiéniste. Ensuite,
nous poursuivrons notre étude en nous penchant de plus prés sur
les écrits médico-sociaux du docteur Destouches,contenus
essentiellement dans des textes réunis dans les Cahiers
Céline III ,soit les rapports effectués pour le compte de la
SDN. Sans oublier les pamphlets, Bagatelles pour un massacre, Les
Beaux draps, qui abordent un autre versant de l'hygiénisme
célinien. De l'étude de ces textes nous montrerons qu'il ressort
une véritable pensée hygiéniste ancrée dans son
époque, celle de l'industrialisation, de la guerre, des conditions de
vie difficiles en ville. Dans la continuité de ce dernier point, nous
nous interrogerons dans une troisième partie sur la symbiose parfaite
entre l'écrivain et le médecin qui amène Céline
à proposer dans l'intégralité de son oeuvre, de la
thèse de médecine sur Semmelweis à la figure du
médecin des pauvres dans ses romans, une sorte de personnage
médical idéal mais forcément déçu lorsqu'il
se heurte à la médiocrité et à la
« lourdeur » des hommes et du monde.
I : CELINE MEDECIN :
I: LES DEBUTS MEDICAUX DE LOUIS DESTOUCHES :
1917/1924
1.1 : LA VOCATION MEDICALE DE LOUIS DESTOUCHES:
La médecine est une activité que l'on
embrasse par vocation ; elle est une institutionnalisation de valeurs
altruistes, un service social et technique qui confère autorité
et responsabilité .Céline a, depuis sa lointaine enfance,
ressenti ce besoin d'aller vers la souffrance des hommes : « Ma
vocation c'était la médecine...Tout petit, je rêvais
d'être médecin, de soigner les gens...Vers 5 ans je crois
bien ».3(*)
Céline, à Meudon, à la fin de sa vie, malgré le
manque de clientèle au cabinet et sa santé défaillante,met
l'accent sur son activité médicale: « C'est
médecin que je suis (...), rien qu'un médecin tout à fait
ordinaire de banlieue. »4(*).Malgré le temps, les voyages, le succès
littéraire et les épreuves, Céline demeure médecin
et ne cesse de le répéter : « Non je ne suis
pas écrivain, c'est médecin que je suis, c'est ce dont je suis le
plus fier »5(*).L'écrivain n'a ainsi jamais manqué de
souligner les différences entre l'acte d'écrire et le pouvoir de
donner ou de maintenir en vie : « C'est que la vocation
littéraire, je l'avais pas du tout. Je considérais le
métier littéraire comme une chose tout à fait
grossière, prétentieuse, imbécile (...) alors que j'ai
toujours eu la vocation médicale...Oh, profonde... »6(*).C'est donc d'abord d'un profond
désir intérieur que semble être né le choix de la
médecine chez Céline.
On retrouve effectivement très tôt les
traces de cette envie : lorsqu'il est surveillant de plantation au
Cameroun, en 1916, il écrit ainsi à son amie Suzanne
Saintu : « A part cela je tâche de faire bien (...), je
soigne le plus de nègres possibles, quoique que je ne sois pas bien
persuadé de leur être utile »7(*).A cette époque, ses
préoccupations hygiénistes ultérieures sont
déjà en germe. Il fait ainsi quelques petites études
scientifiques, « pour (se) convaincre de visu de la
nocivité de ces alcools (...) sur les singes »8(*).Cette préoccupation, on
la retrouve aussi dans ses correspondances ultérieures, Céline
n'omettant jamais de prodiguer à son destinataire un conseil
médical ou d'hygiène. Ainsi à Simone Saintu, en
1917 : « N'omettez point de brûler cette lettre, elle doit
contenir des billions de microbes »9(*), ou à sa femme Lucette, trente ans plus tard,
qu'il couvre de recommandations depuis sa geôle danoise :
« (...) Mange surtout. Il le faut. Ne pas manger déprime
atrocement, plus de force pour combattre (...) Il faut que tu pèses et
vite 58 kilos. C'est la balance qui bat la tuberculose, pas la prière ni
les mots »10(*) , ou encore à son ami A.Parraz, atteint
de la tuberculose qu'il assiste de ses conseils, surveillant
régulièrement ses examens et son traitement.
Une composante essentielle de la vocation
médicale de Céline est l'admiration pour le geste technique, au
sens véritable de techné, du médecin. La
médecine, pour lui, sera avant tout un art qui vise à changer
l'état indésirable et négatif qu'est la maladie. Il s'agit
d'un savoir acquis, certes, mais requérant avant tout une
compétence technique spécifique. Cette fascination, Céline
l'avoue bien volontiers dans un entretien avec Jean Guenot, en 1960 :
« J'avais une admiration énorme pour les médecins (...)
c'est la médecine qui me passionnait (...) Je voyais un type, moi, qui
guérissait, qui faisait des choses étonnantes avec un corps qui
n'arrive pas à marcher. Je trouvais ça, absolument... un
magicien... »11(*).Le médecin était un homme qui faisait
des choses stupéfiantes avec les corps malades :il apparaît
aux yeux du jeune Destouches comme celui qui est capable de tous les miracles,
il peut réparer, ouvrir, fermer les corps, et donne l'image d'un
véritable sur-homme, voire un saint. Accent particulièrement
mystique de l'écrivain qui souligne la haute opinion qu'il s'est
faite,très tôt , de son métier et à quel niveau il
a voulu hausser l'exercice de sa profession pour revêtir ,le plus souvent
possible,le rôle d'intervenant magique qui ,d'un geste ou d'un mot ,peut
rendre la santé. Voilà qui aidera l'étudiant en
médecine Destouches qui se souviendra de ces impressions au moment de
choisir le sujet de sa thèse en 1924... Céline s'amuse à
déceler une rougeole, éprouve une satisfaction dans la
guérison d'une varicelle. C'est, naturellement, une question de
tempérament : « Quand j'ai pratiqué la
médecine, il y a trente cinq ans maintenant, ça me faisait
plaisir de guérir un rhume de cerveau (...) de m'amuser avec une
rougeole (...) j'étais soigneur de
tempérament »12(*).Mais l'essentiel de la vocation médicale n'est
pas là. Céline dépasse ce geste technique dont il
n'accepte que du bout des lèvres la rémunération, comme il
le rappelle dans D'un Château l'autre : « Rien
à me reprocher ! Seulement un petit truc...que je demande jamais
d'argent ; je peux pas tendre la main »13(*).Pour Céline il s'agit
d'un appel beaucoup plus profond qui l'engage à répondre à
la misère de l'homme : « La souffrance de l'homme (...)
si il souffre il va être encore plus méchant qu'il n'est
d'habitude (...) c'est pas la peine (...) qu'il aille bien
quoi... »14(*) ; Un acte médical que l'on ferait payer
serait une sorte de trahison de celui ci, gratuit par essence. Céline
l'a bien montré dans le Voyage au bout de la nuit :
« La médecine c'est ingrat. Quand on se fait honorer par les
riches on a l'air d'un larbin, par les pauvres on a tout du
voleur »15(*).Céline semble avoir toujours été
disponible et patient pour ceux qui l'approchaient. Il est toujours
resté réceptif à la misère concrète, celle
de sa clientèle médicale, mais aussi de ses amis, de ses proches.
La vocation médicale n'exclut personne. La souffrance, la maladie, la
blessure sont suffisantes pour intéresser le médecin :
« Je trouverai un soir Madame Jacob en plein cancer envahissant du
ligament large (...), je suis le charitable en personne ! Même
envers le plus pire rageur haineux...le plus pustuleux,
tétanique »16(*) ou encore : « Je varierai pas d'un
iota...mon style, ma façon...je suis le samaritain en
personne...samaritain des cloportes...je peux pas m'empêcher de les
aider »17(*). Son désintéressement semble total
comme le constate le chirurgien Thailhefer que Céline a
côtoyé au dispensaire de Clichy : « De tous les
médecins qui travaillaient au dispensaire de Clichy, il était le
seul qui n'utilisait pas ses heures de liberté à faire de la
clientèle. Il continuait à soigner les
indigents »18(*).L'attitude de Céline en tant que
médecin ne semble toutefois pas aussi clair qu'il n'y paraît et si
cette vocation semble bien réelle,et bien sincère ,nous allons
voir que dans la pratique,le docteur Destouches fut un bien étrange
médecin...
1.2: ETUDES ET DEBUTS MEDICAUX:
L'entrée de Louis Destouches dans le monde
médical s'est d'abord faite aux Urgences de l'hôpital militaire
d'Hazebrouck, le 25 octobre 1914 lorsque le cuirassier Destouches est
arrêté dans ses élans guerriers par un éclat d'obus
fracturant son bras droit. Une blessure qu'il devait amplifier par la suite, et
agrémenter l'image d'Épinal du mutilé de guerre... Si l'on
met à part cette hospitalisation à la suite de sa blessure de
guerre en 1914, c'est probablement en Afrique, en 1916 que Louis-Ferdinand
Destouches connaît sa première expérience médicale.
Il est alors surveillant de plantation au Cameroun dans une compagnie
forestière prés du village de Bikobimbo, le Fort Gono du
Voyage. Il doit alors s'improviser médecin et est ainsi
confronté à la nécessité de soigner :
« Je suis à la tête d'une pharmacie (...) je fais de
grandes quantités d'injections d'Atoxyl contre la maladie du sommeil
(...) ainsi que bien d'autres maladies »19(*) écrit il dans une
lettre adressée à son amie Suzanne Saintu. Pour lutter contre les
épidémies, il se voit contraint de demander à ses parents
l'envoi de divers médicaments et instruments médicaux qui lui
permettront ainsi de venir en aide aux populations qui vivent sur la
plantation. Durant cette période, Destouches est lui-même
confronté à la maladie et reste hospitalisé à
l'hôpital de Douala. Atteint de paludisme et ne voulant pas subir le sort
commun : « A Douala (...), j'ai vu bien des gens fondre,
s'avachir, disparaître engloutis »20(*), il est définitivement
rapatrié en France en avril 1917.Au début de cette même
année, l'un des organismes de la fondation Rockefeller - qui a pour
vocation d'améliorer la santé publique et favoriser la recherche
médicale, le bureau international d'hygiène, envoie une
commission d'enquête sur la tuberculose en France. Cette commission est
restée connue sous le nom de « mission
Rockefeller ».Ses conclusions sont accablantes : il recense
quelques 440 000 cas avérés de tuberculose en France. L'un
des bureaux de cette commission, le service propagande et publicité
dirigé par le docteur S.M Gunn recrute sur petites annonces du personnel
pour ses équipes ambulantes de propagande. Celles ci devaient aller de
ville en ville distribuer des brochures et dispenser des conseils
d'hygiène. Un des postes fut confié à Albert Milon,qui
attira son ami Louis Destouches,rencontré lors de leur hospitalisation
au Val de Grâce pendant la guerre, dans cette aventure. Le premier texte
médical auquel participe Destouches date de février 1918, il
s'agit d'un article paru dans le numéro de juin d' Eureka, revue de
l'invention dirigée par Raoul Marquis, inventeur et
vulgarisateur scientifique qu'il a rencontré à l'automne 1917 et
qui va lui aussi être engagé dans la mission Rockefeller. Il
s'agit en fait d'une traduction d'un message du docteur Nutting21(*) à
« l'Associated Engeneering society of Worcester »
concernant l' « Utilisation rationnelle du
progrès » dont l'idée principale était de
trouver des applications pratiques aux découvertes de la science et
montrer les difficultés soulevées par cette idée. Le 10
mars 1918, la Mission Rockefeller est à Rennes, ville choisie pour
donner le coup d'envoi de son action de propagande, à la demande du
docteur Anasthase Follet qui a grandement oeuvré pour le bon
déroulement de cette mission. Celle-ci parcourt toute la Bretagne
d'avril à décembre et a pour tâche d'informer les
populations de l'ouest de la France sur les dangers de la tuberculose qui,
encore à cette époque, fait des
ravages .Conférencier, Louis se révèle être un
orateur plutôt convaincant : « Il a parlé avec une
grande science de la question et avec un art goûté des plus fins
connaisseurs »22(*), rapporte un journaliste rennais. Sans être
brillant, avec le souci majeur de se faire comprendre, Louis apprend sur le tas
les ficelles d'orateur: « On faisait des conférences dans les
écoles sur la tuberculose. On en faisait parfois jusqu'à cinq ou
six par jour »23(*) .

img 1 : La mission
Rockefeller, Rennes ,1918 (Céline est 2é en partant de la
gauche)
En décembre 1918, le jeune Destouches, alors
âgé de vingt quatre ans, quitte provisoirement la fondation
Rockefeller. En effet, l'armistice lui offre la possibilité en tant
qu'ancien combattant de passer un baccalauréat au format restreint, il
est ainsi dispensé de certaines épreuves écrites. Il en
passe une partie en avril 1919 puis repart pour la mission Rockefeller
immédiatement après. En juillet 1919, il obtient officiellement
le précieux examen après en avoir passé la seconde partie.
Après s'être marié avec la fille du docteur Follet, Edith,
il s'installe à Rennes et obtient le PCN, un certificat d'études
en sciences physiques, chimiques et naturelles, préalable aux
études médicales, en mars 1920 .Avec la bienveillance et le
soutien du docteur Follet, il s'inscrit à la faculté de
médecine le mois suivant. Les deux années d'études qu'il
entreprend - aux lieu des quatre nécessaires en temps normal,toujours
grâce aux avantages prodigués aux anciens combattants- se
solderont par la réussite aux premiers examens (anatomie,physiologie et
médecine opératoire).C'est l'époque des premiers stages
hospitaliers où il laisse selon Jean Guenot,le souvenir d'
« une qualité rare chez les étudiants :la
facilité d'entrer en contact avec les malades »24(*).Durant cette même
période,il se lance dans une expérience pratique de recherche
dans le laboratoire de zoologie marine de M.Delage à la station
biologique de Roscoff,d'où il ressort une étude sur des petits
vers plats qui se fixent sur les algues,les Convoluta Roscoffensis...
Au printemps 1921, une deuxième étude est déposée
à l'Académie des sciences, consacrée à
« la prolongation de la vie chez Galleria
Mellonella ».Destouches rencontre à cette époque
le professeur Lwoff prix Nobel de médecine en 1965 qui dira à son
propos, probablement non sans raison et avec une condescendance indulgente pour
le jeune chercheur, que « Nul ne regrettera qu'il ait sacrifié
le métier de chercheur à celui
d'écrivain ... »25(*). Il sera également, brièvement,
chercheur en bactériologie dans le laboratoire du professeur Baudin. La
plupart des biographies de l'écrivain - celles de François
Gibault ou de Frédéric Vitoux notamment, s'accordent pour dire
que Destouches était au final un étudiant plutôt
doué et intelligent, proche des malades lorsqu'il effectuait ses stages,
généreux, passionné mais parfois naïf et souvent
désordonné dans son approche .Sa fréquentation de
l'institut Pasteur lui vaudra quelques pages inoubliables du Voyage au bout
de la nuit consacrées à la description de l'institut
Bioduret-Joseph et de ses fantoches :la tombe du grand savant
« parmi les ors et les marbres »,la crypte
« fantaisie bourgeoiso-byzantine »26(*),les manies du savant
Parapine,les lieux,les odeurs évoquent avec plus de vrai que nature la
célèbre maison Pasteur. S'il y avait sans doute,à cette
époque,de bons chercheurs à l'institut Pasteur,il y en avait
aussi,comme dans toute communauté scientifique,des médiocres...
l'oeil déjà inquisiteur de Céline s'était
attaché plutôt à eux qu'aux autres :
« Les plébéiens de la Recherche ne pouvaient compter
que sur leur propre peur de perdre leur place dans cette boîte à
ordures chaude , illustre et compartimentée »27(*).Et c'est Louis Pasteur en
personne qui porte la responsabilité de tout cela :
« C'est à cause de ce Bioduret que nombre de jeunes gens
optèrent depuis un demi-siècle pour la carrière
scientifique. Il en advint autant de ratés qu'à la sortie du
conservatoire »28(*).On peut s'interroger sur la vision
délibérément pessimiste ; s'exprime sans doute ici
une vive sensibilité, transformée en sarcasmes et en cynisme pour
construire l'oeuvre. Cette courte période, anodine au premier abord,
laissa donc plus de traces qu'il n'y parait... En décembre 1922,
Destouches est autorisé à poursuivre ses études à
Paris, où il continue aussi ses stages, en maternité (notamment
à la maternité Tarnier à Paris) ou en chirurgie, à
l'hôpital Cochin chez le professeur Delbet. Il continue son cursus
universitaire durant l'année 1923, effectuant même des premiers
remplacements à Rennes dans la seconde moitié de
l'année : du 1er juin au 31 août,c'est celui du
docteur Porée et d'août à novembre,celui du docteur
Follet,son beau père. Il passe ses derniers examens, réussit les
épreuves cliniques et est autorisé à soutenir sa
thèse ; c'est ainsi que le début de l'année 1924 va
être consacrée à ses travaux sur la vie et l'oeuvre de
Ignace Philippe Semmelweis. Les cent cinq exemplaires réglementaires
sont déposés à la faculté le 4 avril 1924 et
Destouches soutient sa thèse le 1er mai devant un jury
familier : la présidence en est assurée par le docteur
Brindeau, directeur de la thèse qui fut maître d'un de ses stages.
Il est entouré du professeur Marechal qui fut chef de clinique de
Destouches, d'Anasthase Follet son beau père et de Selskar Gunn, son
ancien patron à la fondation Rockefeller. La qualité de son
travail séduit et il obtiendra même une mention très
bien.Mais le docteur Destouches se cherche une nouvelle orientation, hors des
voies de la routine. Il effectuera encore quelques remplacements fin mai 1924
mais des contacts sont déjà pris avec la Société
des Nations. Il y est engagé à la fin du mois de juin 1924.
Céline va dés lors beaucoup s'impliquer dans la promotion de
l'hygiène, persuadé que les hommes sont responsables, par leur
mode de vie, de la plupart de leurs maux.
II: CELINE MEDECIN HYGIENISTE 1924/27
2.1 : L'ENTREE A L'
« EGLISE »
« - Mais pourquoi ce titre,
« L'Eglise » ?- parce qu'il me semble assez bien
résumer la Société des Nations, une église
quoi ! Avec ses dirigeants, son personnel. »29(*).
C'est donc bien dans une Eglise que le docteur Destouches a
l'impression de pénétrer ce jour là.
Réengagé par la fondation Rockefeller le 27 juin 1924, il est
aussitôt mis à la disposition de la section d'hygiène de la
Société Des Nations.Celle-ci est une grande organisation
internationale née du traité de Versailles en 1920 et la section
d'hygiène y représente une des organisations permanentes
contrôlées par le secrétariat général ;
elle est dirigée par le docteur Ludwig Rajchman, depuis 1921 que,
grâce à l'appui du professeur Gunn, son supérieur à
la mission Rockefeller, Destouches va rencontrer à Paris en mai
1924.Quelques lettres de recommandation et le passage du concours de
médecine maritime pour appuyer sa candidature d'un titre
d'hygiéniste complètent la recommandation du docteur Gunn.
Séduit par la personnalité du jeune médecin, Rachjman
l'engage en tant que « Technical Officer », c'est à
dire membre de section au secrétariat d'hygiène à
Genève. Réciproquement,Céline conservera,jusque dans
Bagatelles pour un massacre,un respect pour ce médecin juif
polonais : « Faut lui rendre justice,il était
beaucoup moins con que les autres ,dans le genre des grands savants,bien moins
mesquin,moins abruti,moins prétentieux »30(*).Louis,installé à
Genève, est enthousiaste à ses débuts :« C'est
ici que se trouve ton vieux Louis. Ici, dans la ruche internationale (...)
cette fois j'embrasse des problèmes d'hygiène de belle envergure
et, mon dieu, j'aime cela »31(*).Mais il va vite déchanter, cantonné, la
plupart du temps, aux tâches bureaucratiques à Genève. Il
participe également à divers travaux ,en qualité de
rédacteur,ayant en vue, notamment, l'organisation d'un système
d'échange entre les services sanitaires dans les colonies en
collaboration avec les Dr Brumpt et Abatucci .En novembre 1924, il
accomplit une première mission aux Pays-Bas. En janvier 1925,Rajchman
propose que Destouches ,revenu à Paris,fasse partie d'un voyage
d'information intercontinental avec une cohorte de médecins
latino-américains. C'est ainsi que Louis va découvrir, pour la
première fois l'Amérique du Nord, première destination
choisie pour cette mission. En février 1925 il embarque donc pour New
York. Il rejoint les participants à la mission le 1er mars
à La Havane ; le voyage commence donc par Cuba puis se poursuit en
Louisiane, dans le Mississipi et l'Alabama, soit tout le sud des Etats-Unis, et
est rythmé par divers discours, visites, conférences des
intervenants et visites guidées de différentes réalisation
en matière d'hygiène et de médecine du travail. Le groupe
rejoint ensuite Washington puis atteint New York et surtout Detroit et ses
usines Ford dont Destouches tirera un rapport pour la SDN, une communication
à la Société de Médecine de Paris et bien entendu
un fameux passage du Voyage au bout de la nuit. La mission en
Amérique se termine au Canada et Louis gardera toujours une grande
fascination pour ce continent qui apparaîtra dans beaucoup de ses
oeuvres. Dans une lettre à Rachjman le Docteur Destouches se plaint
d'ailleurs du programme « trop rapide et pas assez
technique ». Au retour, il accompagne encore les médecins en
Hollande, puis en Italie dans un véritable périple de 160 jours
qui se termine en août 1925.La même année,il rédige
quelques rapports et publie, à compte d'auteur, La quinine en
thérapeutique, une compilation très technique plus qu'un
véritable écrit personnel, une somme des connaissances de
l'époque sur ce médicament de plus de quatre vingt pages dont on
nous dit qu'elle est « sans objet et sans utilité
médicale ».Il s'agit probablement d'un travail pour
l'organisation de santé de la SDN,une sorte de
« commande ». L'année suivante, le docteur
Destouches repart en Afrique avec un autre groupe de médecins mais dans
des conditions bien différentes de son premier séjour, dix ans
auparavant. Les archives de la SDN ne conservent aucun rapport de Louis
Destouches sur son périple africain, pour la simple et bonne raison
qu'il n'en écrivit pas, traitant avec une certaine désinvolture
les obligations que lui conférait sa mission. De ce voyage difficile, il
tirera le premier acte de sa première pièce, L'Eglise,
où il donne sa propre vision du colonialisme. C'est l'ennui de
Céline pour le caractère trop administratif de la SDN qui
alimentera les second et troisième actes de L'Eglise et le
mettra de plus en plus à l'écart de l'organisation. Lui
même fait, dans l'acte III, une sévère appréciation
de son travail : « Docteur en médecine, français,
au service de nos commissions sanitaires pendant quatre ans (...)
scientifiquement médiocre, administrativement nul »32(*).
2.3 :LES PREMIERS TRAVAUX POUR LA SDN:LA MISSION
AMERICAINE :
Ces premiers écrits auxquels on peut
accéder dans le numéro III des Cahiers Céline (NRF
Gallimard) sont en fait une série de rapports commandés par le
docteur Rachjman au docteur Destouches lors de sa mission d'accompagnement de
médecins latino américains à travers les Etats-Unis,
mission dont nous avons déjà parlé. Ces rapports sont
intéressants dans ce qu'ils montrent un souci d'analyse et un
véritable intérêt pour ce que nous appellerions
« politiques de santé ».Destouches, fasciné
par l'Amérique, anglophile depuis longtemps, trouve là un premier
terrain d'observation qui va anticiper d'une part certains des plus beaux
passages du Voyage au bout de la nuit mais aussi la réflexion
qui ne cessera de s'affiner sur les problèmes d'hygiène et de
santé publique. Cependant, Destouches n'émet aucune idée,
aucun programme médico-social quelconque. Le docteur Destouches observe,
accumule les expériences sans, pour l'instant, les interpréter.
Le ton reste ainsi relativement neutre. Ces textes sont donc à
différencier de certains écrits ultérieurs beaucoup plus
intéressants du point de vue des idées personnelles et d'une
véritable « vision » hygiéniste.
La première étape du voyage est la
Louisiane, du 12 au 21 mars 1925.Louis et les autres médecins sont
accueillis par le président du conseil de santé et emmenés
dans plusieurs villages pour s'enquérir des « conditions
agricoles, industrielles et sociales ».Ils observent la population en
général, la population blanche comme la population noire. Si la
première semble en relative bonne santé, l'état
général de la seconde est plus mystérieux. La
mortalité est nettement supérieure chez les noirs. Destouches
constate dans son rapport que la préoccupation de la population aux
questions d'hygiène est plutôt correcte. Il vérifie cela
à l'abondance des articles dans les journaux ou au recensement des
activités incitatrices à l'hygiène à
l'école. Destouches salue le développement de cette
préoccupation sur le continent européen : « En
Amérique, ces qualités n'ont fait que se
développer »33(*).Un bémol, cependant : la vaccination
n'est pas totalement rentrée dans les moeurs aux Etats-Unis. Elle est
même déconseillée. Cela peut s'expliquer par la
présence de nombreux « charlatans/ devins »34(*) parmi les médecins
américains. Cet état de fait n'est « pas explicable par
la raison »35(*)
mais est probablement imputable à la religion selon Destouches. En ce
qui concerne le paludisme, il est peu présent en ville : les
habitants vivent dans une relative prospérité matérielle
donc respectent plus l'hygiène que les ruraux. Un fait notable pour le
docteur Destouches est que l'on se sert de l'hygiène pour attirer de
nouveaux habitants dans les villes afin de contribuer à leur
développement.
La seconde étape du voyage est Detroit,dans
les usines Ford 5 au 8 mai 1925 :Ce premier rapport sera
réutilisé ultérieurement ,avec certaines modifications
,dans une conférence à la société de
médecine de Paris ,en 1928.Céline transposera ensuite cette
visite dans les usines Ford dans le Voyage au bout de la nuit,ce qui
montre à quel point cette visite l'a marqué...L'entreprise
Ford,à l'époque,incarne la réussite,le capitalisme et la
production de masse aux Etats-Unis et Céline va se montrer admiratif de
l'organisation sanitaire des usines : la mécanisation très
poussée des moyens de production nécessite une moindre force
physique pour l'accomplissement du travail , les ouvriers agissant de
façon mécanique,à raison d'un ou deux gestes
répétés autour d'une machine ; l'entreprise emploie
ainsi un grand nombre de vieux, d'handicapés ou de malades, dont
« l'état de santé (...) destine à
l'hôpital plutôt qu'à l'industrie »36(*).Céline décrit
une visite médicale avant embauche où ne se présentent que
des éclopés, malades aussi bien physiquement que mentalement.
Sont ainsi embauchés un bon nombre de ce que Céline nomme
« nerveux ».Un des médecins de l'usine lui dit
d'ailleurs que des animaux feraient le travail tout aussi bien :
« Le médecin chargé des admissions nous confiait
d'ailleurs que ce qu'il leur fallait ,c'était des chimpanzés,que
cela suffisait pour le travail auquel ils étaient
destinés »37(*).Une anecdote reprise dans le Voyage au bout de la
nuit, exception faite que c'est un chauffeur de taxi qui lui explique
« que ce qu'il trouvait bien chez Ford c'est (...) qu'on y embauchait
n'importe qui et n'importe quoi »38(*).Céline décrit ensuite le service
social. Ce service a pour but principal « d'éviter les
départs d'ouvriers mécontents »39(*).Il n'existe pas d'assurance
maladie, puisque les malades travaillent ni d'assurance vieillesse pour la
même raison. Les accidents sont pris en charge par l'Etat et non par
l'entreprise. La rentabilité de la masse productive a ainsi rendu
inutile que l'on s'occupe individuellement de l'ouvrier ; il n'y a, par
exemple, plus de visite médicale. Le service social est réduit au
minimum : il ne compte que douze employés, dans le but de
« faire des économies »40(*).L'hypothèse de
Céline est que l'on a supprimé les services d'hygiène, de
santé pour augmenter la rentabilité de l'entreprise et
« rassurer les actionnaires par des économies
massives »41(*).L'augmentation du nombre de machines, la
mécanisation nécessitent moins d'ouvriers
spécialisés. Il devient donc inutile, en terme de
rentabilité, de faire attention à leur santé.
Céline ne semble étrangement pas scandalisé ou
indigné par cet état de fait : « Cet état
des choses,à tout prendre au point de vue sanitaire et même humain
,n'est point désastreux quant au présent »42(*). Toutefois, l'avance de Ford
se situe surtout en matière technologique, du point de vue de
l'outillage. La projection sur l'avenir semble moins
réjouissante et Céline imagine un « Henry Ford
vaincu par ses propres ingéniosités, dirigeant seul avec quelques
hommes chimpanzés cette monstrueuse usine »43(*).Son constat final montre un
certain désabus : « Chez Ford, la santé de
l'ouvrier est sans importance, c'est la machine qui lui fait la charité
d'avoir encore besoin de lui »44(*).
Un troisième rapport d'un intérêt
moindre,si ce n'est en ce qu'il diffère complètement de la vision
fordiste ,nous est parvenu,il s'agit de celui concernant le service sanitaire
de la compagnie Westinghouse à Pittsburgh qui représente une
branche très diversifiée et hautement spécialisée
de l'industrie électrique. La formation d'un nouvel ouvrier est longue
et coûteuse, d'où l'intérêt de réduire le turn
over, les absences pour maladies et les accidents du travail ; ici, le
rendement de l'entreprise va être amélioré par
l'intermédiaire, précisément, de la prise de certaines
mesures sanitaires et sociales. Le service sanitaire va ici être
lié à la politique de débauchage de l'entreprise. Celle ci
licenciait ses employés au bout d'une seule année, les
remplaçant automatiquement par d'autres. Le service sanitaire va
être un moyen de garder l'ouvrier par le développement, notamment,
d'un système d'assurances. Une assurance maladie a été
crée, ainsi qu'une assurance vieillesse, ayant pour effet direct,
semble-t-il une baisse substantielle des accidents dus à l'inattention,
crée notamment par la peur de l'invalidité pour cause de maladie,
de vieillesse ou de pauvreté ou par des problèmes physiques,
comme la tuberculose ou certaines maladies vénériennes. On a
également développé la vente d'actions aux ouvriers
à un tarif préférentiel, un crédit d'habitation et
un restaurant coopératif Cette organisation sanitaire est
ingénieuse et intéressante en terme de rentabilité pour
l'entreprise car celle-ci, moins mécanisée que les usines Ford, a
besoin d'une main d'oeuvre valide et en bonne santé :
« Le système est intéressant pour ces industries
où la main d'oeuvre joue un grand rôle dans la
production »45(*). C'est d'ailleurs essentiellement dans le contraste
saisissant avec la politique pratiquée dans les usines de Detroit que
réside l'intérêt principal de ce
rapport. L'intérêt et la précision des constats de
Céline à propos de l'organisation des usines Ford se distingue
fortement de la neutralité de ton utilisée dans ce rapport,sans
doute parce que le terrain de la production de masse ,de l'industrialisation
qui se développe ,intéresse déjà plus le futur
hygiéniste ... : « En somme, nous nous trouvons chez
Westinghouse devant une institution sanitaire à la fois
ingénieuse et logique peut être un peu trop rationnelle comme tout
ce qui est conçu par l'élite intellectuelle américaine,
mais qui doit, je crois, concourir dans une mesure assez grande à faire
réaliser les économies qu'on en attend »46(*). Les thèmes contenus
dans le rapport sur l'entreprise Westinghouse ne seront pas
réutilisés par la suite. Celui ci est moins dramatique, moins
angoissant que le rapport Ford. Il convient toutefois de préciser,
à la lecture des ces rapports que Céline se place toujours du
point de vue de l'employeur, jamais du point de vue du malade... Une
visée « économiste », voire
« rentabiliste » que l'on retrouvera plus tard.
Ces premiers textes ne contiennent qu'en germe les
véritables réflexions de Céline sur l'hygiène et la
médecine sociale. Les thèmes seront reprécisés
ultérieurement et d'une manière complètement
différente. Il ne s'agit là que de rapports, dont le contenu
favorable, d'une certaine manière, aux dispositifs de santé en
vigueur dans ces entreprises ne laissent augurer en aucune façon des
vigoureuses dénonciations du fordisme dans le Voyage au bout de la
nuit. Ils sont précieux toutefois dans le sens où ils sont
un véritable socle des préoccupations futures de
l'hygiéniste Destouches.
III: CELINE MEDECIN DE BANLIEUE ET D'AILLEURS :
3.1:DEPART DE LA SDN : LES PREMIERES EXPERIENCES EN
CABINET
Après son divorce d'avec Edith Follet le 21
juin 1926, Destouches ne fait rien pour que son contrat à la SDN ne soit
renouvelé .Il en avait assez de la SDN et de sa bureaucratie et la
bienveillance de Rachjman ne pouvait le protéger éternellement de
ses errements administratifs. Rentré à Paris, il fait enregistrer
son diplôme de médecin en juillet 1927.Mais où et dans
quelles conditions exercer son métier ? Il s'installe à
Clichy en août 1927 et ouvre un premier cabinet qu'il doit rapidement
fermer, faute de clientèle : « Depuis que j'ai ouvert mon
cabinet, c'est la déche ! Pas de clientèle...Rien à
foutre de la journée ...Faudra le temps de démarrer qu'on
m'a dit (...) Faut il que je sois con de l'avoir cru »47(*). Sans fonction officielle,
Destouches s'initie alors à la médecine de dispensaire dans le
service du professeur Léon Bernard à l'hôpital Laennec,
où il côtoie notamment Robert
Debré : « Louis s'intégra
immédiatement à l'équipe de Laennec.J'atteste aujourd'hui
qu'il y'a beaucoup travaillé, justifiant tout le bien que
Rajchman avait dit de lui et forçant littéralement l'estime
de ses confrères»48(*). Le 14 novembre, il retente l'expérience
privée en ouvrant un nouveau cabinet de « médecine
générale, maladie des enfants » dans l'appartement
qu'il partage avec sa nouvelle compagne, la danseuse américaine
Elisabeth Craig, au 36 rue d'Alsace. De par ses idées, sa
personnalité un peu fantasque et malgré un premier contact
réussi, il se trouve bien vite isolé parmi les autres
médecins de la ville : il vit en concubinage, ne se fait pas
toujours payer et pratique une médecine « sociale »
peu en accord avec celle -privée, pratiquée habituellement. Il
est toutefois apprécié de sa clientèle car attentif
à son égard et fait preuve en toute occasion d'une grande
humanité : F.Balta rapporte ainsi le témoignage d'une de ses
voisines, Jeanne Carayon : « Il avait une grande faculté
d'attention et un don d'expression inoubliable. J'ai pu vérifier plus
tard la sagesse de certains conseils médicaux qu'il m'avait
donnés »49(*).La gratuité occasionnelle (mais
répétée) de ses consultations ,lorsqu'il estimait que ses
clients n'avait pas les moyens de le payer était cependant
considérée comme suspecte : « Je ne
présentais qu'un seul avantage, moi, en somme, mais alors celui qui vous
est difficilement pardonnable, celui d'être presque gratuit ;
ça fait tort au malade et à sa famille un médecin
gratuit, si pauvre soit elle »50(*) faisait il dire à Bardamu dans le Voyage
au bout de la nuit.
L'année 1928 se voit partagée pour
Céline entre son activité privée à Clichy et sa
fréquentation active du service du professeur Bernard à Laennec.
En outre, voulant exercer une activité plus marquante, plus publique
aussi, il présente sa candidature de membre adhérant à la
société de médecine de Paris. Il est élu le 13
avril et ne tarde pas à exprimer ses idées à ses
collègues : le 26 mai il fait une communication
« à propos du service sanitaire des usines Ford »,
bilan de ses pérégrinations outre-atlantique où il reprend
les conclusions du rapport qu'il avait fait à la SDN trois ans plus
tôt. Dés lors, il fera plusieurs communications sur
l'hygiène ou encore le système des assurances sociales. En
ressortira un article paru dans la revue Presse
Médicale du mois de novembre : « Les assurances
publiques et une politique économique de la santé publique
».L'humanité quotidienne est aussi de son domaine à Clichy,
même si les clients se font encore rares. Le docteur Destouches est donc
à cours d'argent et dut multiplier les activités annexes pour
trouver d'autres sources de revenus.
3.2 :MEDECIN EN DISPENSAIRE VISITEUR MEDICAL
ET ECRIVAIN...:
En janvier 1929 s'ouvre le dispensaire de Clichy, rue
Fanny .Céline, grâce à ses nombreux appuis (le docteur
Rajchman, le professeur Bernard notamment) y trouve un emploi qui
l'amène a abandonner sa clientèle de la rue d'Alsace.
Contrairement à ce qui a pu être affirmé, Destouches
n'était pas le médecin chef de Clichy, même si il convoita
un temps le poste. Dans ce dispensaire travaillait une douzaine de
médecins, avec à leur tête, le docteur Grégoire
Ichok qu'il décrira en ces termes : « Au dispensaire
municipal sur lequel je m'étais rabattu, je vis arriver un certain Idouc
(sic), lithuanien (...) imposé par les dirigeants communistes (...) La
direction du dispensaire, confiée à ce médecin
probablement faux, n'étant sans doute qu'un
camouflage »51(*).Espion ? Véritable docteur ? Ce qui
est sûr, c'est qu'il fut mal aimé de la plupart des
médecins du dispensaire et ses relations avec Céline iront en se
détériorant. Pendant neuf ans, toutefois, Destouches tiendra au
dispensaire des vacations régulières de médecine
générale, vingt deux heures de consultation par semaine
payées 2000F par mois, selon F.Balta, jusqu'à sa
démission en 1937.Ce dispensaire est un des premiers à offrir des
consultations et quelques examens gratuits. C'est ici que le docteur Destouches
fera, pour la première fois, la véritable expérience
de la misère des banlieues. Il y travaillera pendant neuf ans, laissant
le souvenir d'un médecin enthousiaste, généreux,
« de bon diagnostic » mais utilisant peu de
médicaments. François Balta ,dans sa thèse,nous confie
qu'il n'hésitait pas toutefois,lorsque le problème
dépassait ses compétences et demandait des investigations plus
poussées, à le confier à des collègues plus
compétents. Céline va, parallèlement à ses
activités au dispensaire, publier des articles dans des revues
spécialisées dans l'hygiène et la médecine sociale
et travailler, grâce à l'aide du docteur Ichok, un
passionné, comme lui, d'hygiène sociale, dans le laboratoire de
la Biothérapie, fondé par le pharmacien Charles Weisbram en 1921
et dirigé par Abraham Alpérine. Il y occupa simultanément
les fonctions de conseiller médical, rédacteur publicitaire (pour
le dentifrice Sanogyl), visiteur médical, à domicile ou à
l'hôpital, médecin d'entreprise et touchait mille francs par mois.
Il multiplia aussi, durant l'année 1929,les articles médicaux sur
les sujets les plus divers : « L'infection puerpérale et
les antivirus » pour la revue La médecine en Avril ou
« Notes sur l'emploi des antivirus de Besredka en pansements
humides » pour la Société de Médecine de Paris.
Ce n'est pas tout ... Décidément débordant
d'activité durant cette période, Destouches travaillait
également, depuis 1930, chez un autre pharmacien, Gallier, ancien de la
Biothérapie qui avait depuis fondé son propre laboratoire, 38
boulevard du Montparnasse. C'est ici que Destouches mit au point deux produits
pharmaceutiques : La kidoline, d'abord, une huile nasale
adrénalisée contre le coryza du nourrisson qui fit son apparition
sur la marché en 1927 et commercialisée jusqu'en 1971.Destouches
en parle en disant « ma kidoline » et son ami Henri
Mahé ajoute « un produit qu'il avait
imaginé »52(*).Il est donc probable que ce médicament est
bien de sa fabrication. Quant à la Basdowin, un médicament pour
lutter contre les règles douloureuses, qui sera commercialisé de
1933 à 1971, il est certain qu'elle est le fruit de ses
réflexions. Il ne s'arrêta pas seulement à sa
création mais s'impliqua aussi dans sa publicité et dans sa
promotion. Lui-même se livrait au démarchage, prenant des rendez
vous avec les médecins, allant de ville en ville, montant les
étages... Robert Gallier recommanda ensuite Destouches à son
confrère René Arnold, directeur des laboratoires Cantin à
Palaiseau, avec lequel il signe un contrat en juin 1931, pour une
rémunération de 500 F par mois. Pour les laboratoires Cantin, le
docteur Destouches met au point un comprimé contre la toux, le Nican,
à base de serpolet et de coquelicot. Grand insomniaque depuis la guerre,
il invente aussi le Somnothryl, un médicament contre l'insomnie dont il
vente les bienfaits dans un article pour la Revue médicale de
l'Est, « l'insomnie des intellectuels ».Durant
l'été 1931, il profite de ses congés pour effectuer des
tournées en province afin de placer ses deux médicaments .A ces
activités déjà nombreuses s'ajoute une consultation au
dispensaire Marthe Brandes, tenu par des religieuses, dans le XVIII è
arrondissement de Paris. La durée et la nature de son travail ainsi que
les relations qu'il y eut ici est toutefois impossible à
préciser.
Ces occupations médicales diverses
n'empêchent pas le docteur Destouches de publier, en 1932, le Voyage
au bout de la nuit. De même, son activité littéraire
naissante ne changera pas grand-chose à son activité au
dispensaire, la plupart de ses patients, d'origine modeste, ne sachant pas qui
les soigne. De plus, Louis voyage sans arrêt : il a ainsi
découvert, début 1929, la médecine de dispensaire en
Allemagne, en Angleterre ou en Scandinavie grâce à des bourses
fournies par le comité d'hygiène de la SDN, au sein duquel il a
conservé de bonnes relations, notamment avec le docteur Rajchman. Ses
relations lui ont ainsi grandement facilité la tâche pour
accomplir ces nombreux déplacements. Il en rapporte son dernier texte
médical, « Pour tuer le chômage, tueront-ils les
chômeurs », publié en 1933.Là finit tout contact
apparent avec le comité d'hygiène de la Société des
Nations. On ne sait pas exactement ce qui arriva, toujours est il que
Destouches, malgré le certain respect qu'il accordait au Dr Rachjman, se
fâcha avec ce dernier à la parution, en 1933, de
l'Eglise, pièce qui tourne en dérision l'organisation et
le fonctionnement de l'institution, où s'exprime déjà
,bien qu'encore larvé,son antisémitisme. Là se tiennent
sans doute les raisons de son départ. Au sein du dispensaire de Clichy,
ce sont également ses positions politiques qui
détérioreront ses relations avec le personnel et prendront une
part prépondérante dans son départ. Parti en URSS
réclamer les droits d'auteur sur le Voyage au bout de la
nuit aux éditeurs soviétiques du roman, Céline, sans
prendre garde au fait que la commune de banlieue où il exerce a pour
maire et pour édiles des communistes militants, se répand en
propos sarcastiques, un peu provocateurs sur les nouvelles institutions russes.
Cela n'a pas été sans conséquence... D'autant que son
remplaçant se trouva être un médecin juif fraîchement
naturalisé...Il n'en fallut certainement pas beaucoup plus à
Céline pour englober dans une réprobation générale
juifs, communistes ,socialistes et gouvernement Blum. Une petite
série de hasards aux graves conséquences : en 1937,
Destouches, devenu Céline (son pseudonyme d'écrivain) depuis le
Voyage au bout de la nuit, encore écoeuré par les
souvenirs de la première guerre mondiale, et sentant l'approche
imminente d'un nouveau conflit écrivit ensuite ce texte pacifiste mais
foncièrement antisémite qu'est Bagatelles pour un
massacre.
3.3 : LE DOCTEUR DESTOUCHES :
Qui était le docteur Destouches ?
Authentique pauvre n'ayant pas oublié sa condition misérable et
venant en aide, en retour de sa réussite médicale, à ceux
dont il est toujours resté proche ? Faux médecin ?
Là encore les témoignages et les faits même sont
contradictoires. Il convient pour y voir un peu plus clair d'étudier,
les unes après les autres, les diverses images qui nous sont parvenues
sur le comportement, le caractère et le personnage médical de
Louis Destouches...
« J'ai toujours soigné avec
beaucoup de douceur, si j'ose dire, tous ceux qui m'ont approché. J'ai
sauvé énormément de gens,
d'animaux... »53(*).Bâtie sur une vocation, l'expérience
médicale, en dispensaire notamment, a conféré au docteur
Destouches une lucidité qui le plonge et l'implique au coeur des choses
et des êtres. Pour Céline, la pratique médicale est une
expérience décisive, une sensibilisation aigue au désarroi
des plus défavorisés. La grande majorité des
témoignages concernant l'activité médicale du docteur
Destouches convergent pour affirmer son caractère profondément
humain et sociable,illustrant un désir de se rapprocher le plus
prés possible de la souffrance de ses congénères. Dans
L'année Céline 94,le professeur Henri Mondor
témoigne : « Mon métier m'a permis de voir des
malades qui m'ont dit avec quel dévouement et quel
désintéressement il (le docteur Destouches) les avait
soignés »54(*).Le professeur Robert Debré ,qui rencontra
Céline en 1928,avait déjà remarqué cette vocation
en parlant avec lui des malades tuberculeux ;il le voyait ainsi
« s'enfoncer dans cette contemplation de la misère,voulant en
être le témoin et désirant porter ses efforts qu'il savait
peu efficaces vers l'amélioration du sort de ces
malades »55(*).Idem lors de son passage au dispensaire de
Sartrouville : « Tout le monde l'aimait bien. Les malades
l'aimaient bien »56(*) affirme ainsi une infirmière. Ainsi de la
plupart des témoignages sur le comportement de Céline se
dégage une impression forte de bonté et de dévouement
rendue par la confiance qu'on lui accordait. La somme de témoignages
contenue dans la thèse de François Balta nous en donne encore une
parfaite illustration : « Il était très
aimé de la clientèle, restant longtemps à parler avec les
malades »57(*)
se souvient le fils du docteur Malouvier, dont Céline fut le
remplaçant au Havre. Il fit preuve, et ce tout au long de sa
carrière, d'un effort de dialogue, d'écoute qu'il trouvait
pourtant lui-même bien vain. On mesure bien ce désarroi face
à la vanité dans cet extrait de D'un Château
l'autre à propos d'une patiente de Meudon, Mme Niçois :
« La subtilité, le tact des soins du cancer des vieillardes,
c'est peu ou prou impossible croyable (...) ce qu'il vous faut, vous, pour que
votre patiente ne vous envoie pas foutre ! »58(*).Une infirmière ayant
travaillé avec lui au dispensaire de Sartrouville appuie l'effort de
dialogue que le docteur Destouches engageait avec ses patients :
« Il les dépouillait, il les épluchait tous...Il avait
énormément de psychologie »59(*).
Il convient toutefois de tempérer ce jugement.
Il serait faux de proposer une telle vision de l'attitude du docteur Destouches
sans apporter d'autres témoignages qui semblent aller dans un tout autre
sens : le docteur Guy Morin note,dans les Cahiers de l'Herne :
« Je passe sur les conversations médicales ,au moins
étranges tenues devant les malades sans le moindre souci de leur
réaction »60(*).Dans une lettre à Cillie Pam,datée de
1937,Céline écrit ceci : « Il me faut subir encore
les malades et même les patrons et puis mère et fille
hélas »61(*).La légende du médecin proche de ses
malades parce que pauvre lui-même paraît elle aussi
exagérée :son activité s'est surtout trouvée
au sein des dispensaires qui le rémunérait et le problème
de l'argent ne s'est donc pas réellement posé... Ses
expériences de médecine libérale, à Clichy ou
à Saint Germain en Laye sont beaucoup trop peu nombreuses pour que l'on
en déduise immédiatement et d'après cela un
désintéressement sans bornes... Un dernier témoignage,
celui du docteur Gaston Ferdiére qui a travaillé au service
psychiatrique du dispensaire de Clichy, s'avère déjà plus
contrasté: « Mme Bleuze était aussi l'assistance
sociale d'un généraliste, le docteur Louis Destouches,
célèbre en littérature sous le nom de Céline, et
qu'elle ne portait pas dans son coeur, le trouvant rébarbatif,
très sec avec les malades et un peu rapide dans ses observations quoique
parfois capable de paroles bienveillantes. Un jour, elle fut choquée
profondément de le voir taper sur son ventre de femme
enceinte : « Alors ça se passe bien, là
dedans ? » »62(*).
De plus, Céline n'a eu de cesse d'entretenir
ce mythe, encore tenace, du « pauvre médecin des
pauvres ».La responsabilité de cette légende peut
être attribuée à son éditeur Denoël, datant du
lancement du Voyage au bout de la nuit. Cette oeuvre magistrale aurait
été écrite par un médecin n'ayant pu aller au
lycée, qui aurait du travailler dés l'âge de onze ans, et
qui, devenu médecin, serait resté fidèle au peuple qu'il
soigne gratuitement. Alors que le succès littéraire se fait
grandissant, que le docteur Destouches devient Céline, les entretiens
qu'il accorde se font presque toujours sur son lieu de travail, au dispensaire
de Clichy : « Céline,en tenue blanche de clinique
(...) m'accueille avec cette bonhomie qu'on retrouve dans les salles de garde
(...) puis il faut que Céline voir un malade ;or ,il me fait passer
sans façon dans une salle voisine ,où il revient me trouver
dés qu'il a écrit son ordonnance »63(*),rapporte ainsi un interviewer
venu trouver l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Il s'est
inventé ce véritable rôle social, cette figure du
« médecin des pauvres », attaché à son
métier et revendiquant sans cesse, et avec exagération, son
origine modeste : « J'ai commencé dans la misère
et je finis comme tel d'ailleurs»64(*).Cette position, cette identité
médicale, issue des milieux populaires, l'éloigne en tout cas, et
c'est un choix volontaire de la part de Céline, du monde de la lecture,
des lettres et de la littérature. Cette affirmation perpétuelle
de sa condition médicale au détriment de son métier
d'écrivain nous permet en tout cas de le penser : Céline
renvoie l'image d'un médecin vivant loin du monde, en banlieue, au
milieu des pauvres. Son oeuvre véritable ne serait pas littéraire
mais consisterait plutôt à prendre en charge la misère
régnante. L'écriture est plutôt de l'ordre de
l'à-côté alimentaire, du besoin matériel que du
véritable appel vers le souci d'autrui que constitue la médecine
qui est, au contraire de la littérature, une activité se situant
dans la réciprocité avec le monde.
Au final, Céline apparaît plus comme un
humaniste que comme un véritable homme de science, mais il
n'était pas pour autant un charlatan: les descriptions purement
médicales, en particulier physiologiques, qui ponctuent l'oeuvre,
attestent de la bonne connaissance de son métier par Céline. Par
exemple l'évocation, dans D'un château l'autre, de sa
crise de paludisme : « vous prenez le frisson solennel !...
et vous saccadez votre lit ! Qu'il crie ! craque ! vous allez
d'accès en accès ! »65(*). L'exemple du Voyage
au bout de la nuit est lui aussi saisissant :on peut y relever tout
un vocabulaire technique concernant la maladie (typhoïde, syphilis,
cancer...) ainsi que des signes d'affections dues à des conditions
particulières, notamment en ce qui concerne le séjour de Bardamu
en Afrique (diarrhée, nausée, fièvre...).Les maladies
physiques sont présentes tout au long de l'univers miséreux de
Bardamu : phtisie, bronchites, méningites. Ce dont nous pouvons
être certain, c'est qu'il s'est toujours efforcé de mieux
connaître les hommes à travers, notamment, la pratique
médicale. Et si cette expérience s'est parfois
révélée décevante, il n'a jamais abandonné
ni renié sa passion pour la médecine et ne s'en est jamais
détourné. Il est resté jusqu'au bout au service de ses
patients, fidèle à sa vocation : « Oh j'ai
été bien des choses il paraît...Mais je suis sur d'avoir
été un acharné médecin »66(*).
3.4 : CELINE MEDECIN PENDANT ET APRES LA
GUERRE :
Entre Décembre 1937 et Novembre 1938, soit les
dates de parutions successives de Bagatelles pour un massacre et
L'école des cadavres, Céline perd,à cause de ses
prises de positions politiques de plus en plus tapageuses,ses emplois au
dispensaire de Clichy, mais aussi au laboratoire La Biothérapie. C'est
paradoxalement la vente de ces deux pamphlets qui lui permettent
néanmoins de survivre. Mais le docteur Destouches tient à
conserver une activité médicale. En juillet 1937, il effectue le
remplacement du docteur Malouvier au Havre. Il conserve aussi, mais sans
être rémunéré, son emploi au laboratoire Gallier. Au
moment où éclate la seconde guerre mondiale en septembre 1939,
Céline monte un cabinet dans un pavillon de Saint-Germain-en-Laye. Il
consulte de 13 à 15h au 15 rue de Bellevue. Il n'est pas mobilisé
pour le conflit car réformé et médaillé militaire
comme cela est précisé dans l'en-tête de ses ordonnances.
Une commission confirmera cette réforme qui ne sera finalement effective
qu'en juillet 1942.La clientèle est toutefois peu abondante à
Saint Germain et Louis embarque comme médecin de bord sur un navire
réquisitionné pour des transports d'armes, le Chella, sur lequel
il embarque en décembre 1939 : « Militaire comme tu me
connais, tu ne seras pas surpris de me voir devenu médecin de la marine
de guerre et embarqué à bord d'un paquebot
armé »67(*) écrit il à un de ses amis, le docteur
Camus. Le 30 janvier 1940, son contrat prend fin et il retourne à Paris.
De Janvier à Mars 1940, Céline est chez sa mère, sans
emploi. En Mars, il est nommé médecin chef au dispensaire
municipal de Sartrouville, dans lequel il avait déjà
travaillé en tant que médecin scolaire. Il y assure des
consultations de médecine générale et le service
d'inspection médicale des écoles. Alors que les Allemands
approchent de Paris, Il participe à l'exode de juin en accompagnant
jusqu'à la Rochelle l'ambulance de son dispensaire. Il rentre à
Sartrouville le 14 juillet mais se retrouve sans emploi au retour du front des
médecins titulaires.

Img 2 : Céline sur la route
de l'exode avec l'ambulance du dispensaire de Sartrouville
En octobre 1940, Destouches apprend que le poste de
Bezons doit se libérer en application d'une loi de 1934 sur
l'interdiction de l'accès à la fonction publique pour les
étrangers. Or ,le médecin de Bezons, le docteur Hogarth, n'est
pas naturalisé français et ne remplit pas les critères
d'un emploi public. Le docteur Destouches se propose de prendre sa place,
multiplie les démarches et est finalement nommé, en
décembre 1940, au dispensaire de Bezons qui assure non seulement des
consultations mais aussi des visites à domicile. Il exerce sa
consultation deux heures par jour, en fin d'après-midi avec des
congés de convenance. A cette époque, Destouches s'investit de
moins en moins dans sa profession de médecin, même si il garde la
même sensibilité et la même attention vis-à-vis de
ses patients. En revanche, son activité littéraire est prolixe
puisqu'en 1941, il sort un dernier pamphlet contre la guerre, Les beaux
draps, passé assez inaperçu et pourtant fondamentalement
anti-pétainiste, et travaille à l'écriture de
Guignol's band I. En février 1942, son activité
médicale se résume essentiellement à une communication
à l'école libre des sciences médicales sur le thème
de « la médecine standard ».L'activité de
Céline médecin pendant la guerre est très mal connue,
très peu d'écrits médicaux de cette période nous
sont parvenus et seule est certaine son activité aux dispensaires de
Sartrouville et Bezons ainsi que sa participation à plusieurs
conférences sur l'hygiène. Il est toutefois évident que le
médecin Destouches a été confronté aux
problèmes de pénurie inhérents à tous les
médecins de l'époque : les privations, le manque de
médicaments et la distribution des tickets de rationnement. Les
témoignages sur son dévouement durant cette période sont
nombreux et ne font jamais état d'opinions politiques ou du
caractère hautain que l'on pourrait prêter à
l'écrivain. Destouches reste au dispensaire de Bezons jusqu'en 1944.
Cette année là, Céline est
menacé, de par ses prises de positions politiques tapageuses. Il
décide de se réfugier au Danemark où, avant guerre, il
avait entreposé une partie de l'argent de ses droits d'auteur. En
Allemagne, Céline et Lucette, sa femme depuis 1943, sont retenus
à Baden-Baden et n'obtiennent pas de visa pour le Danemark. Ils sont
d'abord transférés à Kränzlin, village du nord de
l'Allemagne et y séjournent jusqu'en octobre 1944 avant de rejoindre la
« colonie » française de Sigmaringen, dans le
sud,à la suite de l'installation forcée du Maréchal
Pétain et du gouvernement de l'Etat Français :
« Je suis descendu à Siegmaringen par patriotisme pour
entendre parler le français »68(*).Installé à l'hôtel Löwen
avec sa femme ,il est immédiatement engagé par la
délégation gouvernementale comme médecin de la colonie
française,fonction qu'il partagera avec le docteur André Jacquot
qui attestera plus tard de « son attitude parfaitement correcte (...)
ne sortant de l'affreuse chambre où on l'avait relégué que
pour se consacrer à ses obligations,c'est-à-dire pour essayer de
soulager ,dans des conditions lamentables,ses concitoyens. »69(*).Car si les besoins sanitaires
sont énormes,les moyens dont dispose Céline sont très
limités : « J'ai dépensé en Allemagne plus
de 500 000 francs emportés de France (...) pour acheter à
mes frais tous les médicaments que je trouvais dans les pharmacies
allemandes (...) dont nous étions totalement
dépourvus »70(*).C'est donc apparemment sans compter que Céline
reprit son activité médicale,qui fut
brève,cependant : de novembre 1944 à Mars 1945.Le couple
Destouches arrive finalement au Danemark le 27 mars. Le 8 mai, la guerre est
finie, l'armistice signée et un représentant français au
Danemark se charge de faire emprisonner Céline, pour trahison, en
décembre 1945.Il ne sera libéré, sur parole et faute de
preuve, qu'en juin 1947, après dix huit mois de détention dont
plus de la moitié à être soigné pour cause de
dénutrition ou de déshydratation. En mai 48, Céline et sa
femme s'installent à Klaskovgaard chez leur avocat danois. Son
procès, en 1950, le condamne à un an de prison ,50 000 francs
d'amende, à la confiscation d'une partie de ses biens et à
l'indignité nationale. Il est amnistié en avril 1951 et quitte le
Danemark pour rentrer en France, à Meudon, où il ouvre un cabinet
médical, dans une maison, au 25 ter. Route des Gardes. Affaibli,
très diminué, Céline manifeste toutefois le désir
de repratiquer la médecine, activité qui reste un de ses centres
d'intérêt majeurs. Il se réinscrit à l'Ordre des
médecins de Seine et Oise le 16 septembre 1953 et renoue ainsi,
même à petite échelle (il n'aurait eu qu'une vingtaine de
patients réguliers en dix ans), avec la compassion et la
générosité dont il a, semble-t-il, toujours su faire
preuve quand il exerçait avant la guerre. Un témoignage du
docteur R.B dans Les cahiers de l'Herne le confirme :
« Il devait parfois regretter, étant donné son
état physique, de ne plus exercer son art que rarement .Examiner,
interpréter des clichés radiographiques, conseiller certains
malades (...) était pour lui une source de joie »71(*).Une lettre de Céline au
président du conseil de l'ordre du 26 novembre 1956 explique qu'il ne
peut plus payer de cotisations parce qu'il n'a pas eu un seul client depuis
trois ans...Il consultera presque jusqu'à l'extrême fin de sa vie.
Dans sa dernière interview, donnée six mois avant sa mort, il
confie ainsi : «J'ai pratiqué jusqu'au mois
dernier »72(*),
ce qui est probablement faux. La date de mars 1959 est
généralement retenue. Mais ses derniers mois d'existence ne sont
que souffrance, angoisses et douleur et, le premier juillet 1961, il meurt
d'une congestion cérébrale.
CONCLUSION DE LA PREMIERE PARTIE :
Voici donc exposés les éléments
actuellement connus de la vie du docteur Destouches : un médecin
apparemment dévoué, chaleureux, même si techniquement
limité. Cela n'est certainement qu'une image trompeuse de l'homme qu'il
fut en réalité, bien plus diverse et contradictoire. A sa vie de
médecin correspondent toutefois des préoccupations
hygiénistes que nous allons tenter d'analyser maintenant. Ni
médecin chercheur- il ne le fut que trop brièvement - ni
vraiment médecin des pauvres, comme il le suggéra
continuellement, Céline était avant tout un médecin de
santé publique.
Son souci pour ces questions fut constant et ce n'est pas
là sa moindre originalité. L'étude de ces textes, ainsi
que le traitement de la question de l'hygiène dans les pamphlets, est
une étape décisive avant toute tentative de synthèse. Peut
être existe-t il encore d'autres textes non exhumés mais la
pensée du docteur Destouches semble suffisamment cohérente pour
que des textes nouveaux ne puissent la bouleverser totalement.
II : LA PENSEE HYGIENISTE :
I : LE DISCOURS HYGIENISTE:
Louis Destouches croit à l'hygiène. Il
est un partisan de la médecine préventive, sujet
d'intérêt qui s'était éveillé en lui à
la fondation Rockefeller. Ses études hâtives et son ignorance des
médications spécialisées étaient peut être
pour quelque chose dans cet « humanisme » médical.
Il allait être une sorte de nouveau Semmelweis .Comme lui, il allait
débarrasser l'humanité de ses fléaux. Car il n'y avait pas
que la seule fièvre puerpérale : la tuberculose,
l'alcoolisme, le tabac, la misère, le taylorisme... Autant de maux qui
tuent plus lentement mais tout aussi sûrement que la fièvre des
accouchées. La désillusion et la résignation l'emporteront
finalement... Ce que nous entendons par discours médico-social est la
prise de position de Céline le médecin, l'hygiéniste mais
aussi l'écrivain, sur des questions relevant du logement,des conditions
de travail,de la santé publique ,des assurances maladies, de la
médecine sociale ,de l'éducation,de l'insalubrité ou
encore de la pollution. L'une des originalités dans ce discours
médico-social est que Céline ne s'est pas contenté
d'aborder des problèmes,de critiquer des états de faits ou des
solutions préconisées par les instances dirigeantes en place,mais
d'en formuler lui-même,en termes généraux il est vrai.
L'ensemble de ces textes façonne l'image d'un docteur Destouches
spécialiste de la santé publique, d'une porte parole efficace de
la diffusion des conceptions héritées de la fondation Rockefeller
en matière d'hygiène. Ils témoignent aussi d'une
époque et notamment des mouvements de rationalisation du travail et de
la société dans les années 1920.
1.1 : AUX ORIGINES DE LA PASSION POUR
L'HYGIENE :
En révélant le rôle des agents
infectieux dans les années 1870, Louis Pasteur a du même coup
éclairci le mystère de la contagion, indiqué les moyens de
l'éviter et par là même jeté les bases de la
prophylaxie des maladies et de l'hygiène personnelle et sociale. Cette
découverte a donné une véritable justification
scientifique à des pratiques d'hygiène prônées
depuis des décennies, mais qui n'avaient que des fondements empiriques.
De désordonné, parfois contradictoire, l'hygiénisme tend
donc à devenir systématique et ce dés la fin du XIX
è siècle. C'est dans le sillage des découvertes
pasteuriennes que l'on trouve l'origine des idées hygiénistes et
prophylactiques de Louis Destouches élevé dans la hantise
du microbe. En voyage en Angleterre, Louis, à 10 ans, écrit ainsi
à ses parents : « Je prends régulièrement
mon bain tous les jours (...) mardi soir je suis allé au bain (...) A 4
heures je suis allé prendre mon bain »73(*).Cette obsession familiale de
la propreté se lit aussi dans les messages qu'il découvre dans
ses lectures d'enfant. Des textes sur le fléau de l'alcool, la lutte
contre l'alcoolisme ou contre la tuberculose sont présents dans des
revues comme Lecture pour tous qui s'adressent aux enfants et que le
jeune Destouches lit beaucoup. L'entourage du jeune homme a également
joué un grand rôle : dans la maison des Destouches, on
travaillait avec beaucoup de soins la dentelle (la mère de Louis,
dentellière, installée passage Choiseul).Il fallait pour que tout
soit impeccable, que la maison soit vierge d'odeurs pour que les ouvrages n'en
soient imprégnés. L'alimentation de la famille consistait donc en
grande partie en nouilles à l'eau,une habitude alimentaire qui allait
marquer le futur Céline... L'antisepsie régnait
déjà, dés l'enfance du jeune Destouches :
« Enfant, tous les conseils de santé m'ont été
prodigués, je suis hygiéniste, formé à
l'hygiène stérile depuis mes couches »74(*).
Devenu adulte,il conserve un style de vie
sain :Céline a avoué plus d'une fois être un
« hygiéniste »,ne buvant pas,ne fumant pas,mangeant
peu,vivant presque en ascète. Il a le sens de la vie saine et de son
influence générale sur l'état général de
l'homme. Dans Bagatelles pour un massacre, nous y reviendrons, il part
en guerre contre l'alcoolisme, les mauvaises habitudes alimentaires, les
mauvaises conditions d'existence dans les villes, l'absence d'activité
physique : « Je suis essentiellement raffiné et
essentiellement...euh... plutôt puritain. Je bois de l'eau, je mange des
nouilles et je ne fume pas »75(*).Il dira encore : « Je
m'intéresse pas à la bouffe (...) je ne fume pas, je ne bois pas
.J'ai pas de vie sexuelle... Ca me dégoûte tout ça. C'est
sale. Je n'ai pas envie de toucher à ce genre de
chose. »76(*).La
lutte contre l'alcoolisme sera, avec tout son cortége de règles
d'hygiène et de tempérance, un leitmotiv permanent dans la vie de
Céline : « L'anesthésique moral le plus complet,
le plus économique qu'on connaisse, c'est le vin ! Et de
première force... »77(*), écrit il. A Clichy Destouches a la
réputation d'un médecin de « bon
diagnostic », cernant rapidement les problèmes et se terminant
souvent par les mêmes prescriptions : repos, eau, ou
« pas de café, pas de vin »78(*), qu'il inscrivait en
tête de presque toutes ses ordonnances. Ces conseils prennent même
la forme d'un réquisitoire contre la société
contemporaine. Marcel Aymé nous a rapporté ceci à ce
propos : « Ses plus grandes colères ,je les ai vues
déferler contre ce qu'il jugeait propre à l'abaissement de
l'homme,à l'abandon de soi même :l'alcool,les
stupéfiants,les excès de mangeaille,le débridement de la
sexualité,le luxe,la misère,les fausses barrières,la
religion,les hypocrisies sociales ou mondaines qui ,sous une honnête
couverture,favorisent le déchaînement des mauvais
instincts »79(*).On retrouve ces colères dans D'un
château l'autre : « Le monde sera seulement
tranquille toutes les villes rasées ! Je dis ! C'est elles qui
rendent le monde furieux (...) plus de music halls, plus de cinéma, plus
de jalousies ! Plus
d'hystéries ! ... »80(*).
Tout aussi sûrement, nous pouvons faire
remonter l'expérience clinique de Céline en matière
d'hygiène à des circonstances beaucoup plus proches de ses
débuts de praticien: peu après l'armistice, Destouches est
engagé, comme nous l'avons vu, par la fondation Rockefeller au sein
d'une mission de propagande pour la prophylaxie de la tuberculose. Cette
campagne fait suite à l'énorme effort sanitaire engagé
pendant le conflit et où s'est engagé le docteur Follet, son
futur beau père. Spécialiste de « la tuberculose des
soldats », il a écrit, en 1916, un ouvrage sur le
sujet intitulé Les blessés de la tuberculose. Ce que
tout le monde doit savoir pour se préserver et guérir .Ici
se précise la vocation du docteur Destouches, au contact d'un acteur
privilégié de l'hygiène de guerre.
1.2 : FORDISME, TAYLORISME, HYGIENE DANS LES ANNEES
20 :
Dans son essai consacré à Céline,
Misère de la littérature, terreur de l'histoire,
Philippe Roussin rappelle que, dans les années 1920, à travers
les ouvrages de l'architecte et urbaniste Le Corbusier ou de Pierre Drieu La
Rochelle, se « diffusaient alors en France l'idéologie du
taylorisme, du fordisme (...) qui érigeaient l'Amérique
industrielle au rang de modèle des sociétés
européennes »81(*). Au début des années 1920, le
taylorisme et le fordisme sont les modèles dominants d'organisation des
entreprises : ces deux termes désignaient un modèle qui
opérait la division des tâches dans le travail et constituait un
moyen d'amélioration, de rénovation de la capacité de
production industrielle. Mais pas seulement. Comme le souligne Philippe Roussin
, « ils semblaient promettre l'éloignement du spectre de la
misère et de la rareté,la multiplication des biens
matériels,une politique de hauts salaires conjuguée à une
moindre pénibilité du travail »82(*),en bref une
amélioration sensible du niveau de vie. Céline voit dans cette
industrialisation la possibilité effective d'une socialisation et d'une
standardisation de la médecine à l'échelle de l'usine. A
l'usine oui, mais pas seulement... Ce mouvement devait pénétrer
dans d'autres domaines, d'autres champs : celui de l'urbanisme, de la
santé et de l'hygiène. Les préoccupations sanitaires sont
ainsi au coeur de ce nouvel état d'esprit industriel. Créer une
architecture particulière mais aussi ériger la santé comme
valeur dominante de cette société industrielle. On insistait
beaucoup,à l'époque ,sur le contraste entre les modes de
production modernes des usines et la vétusté et
l'insalubrité des villes, et particulièrement celles de la
banlieue qui semblait laisser ses habitants à l'abandon. Il faut donc
à la ville une « architecture salubre »83(*) et s'intéresser
à cette pathologie urbaine que Céline décrira si bien,
nous le verrons, dans le Voyage au bout de la nuit. Il y a ,à
cette époque,l'idée d'intégrer les préoccupations
des hygiénistes dans ces programmes urbains de modernisation. Au cours
de la seconde moitié du XIX è siècle, une meilleure
compréhension de la propagation des maladies infectieuses allait
renforcer l'idée que, pour éviter les contagions, il fallait
protéger les plus pauvres et les plus faibles. Des mesures ponctuelles
d'hygiène publique (drainage, propreté des chaussées,
ramassage des ordures) se révèlent avoir un effet immédiat
sur la santé. La saleté devient une sorte d'ennemi public. Cette
progression de la santé publique illustre de nouvelles interactions
entre la médecine, la réflexion philosophique, les données
économiques et sociales et la volonté politique dominante. On
maintient que, dans le domaine sanitaire, une intervention étatique et
des règlements précis devaient être indispensables à
ce bon fonctionnement. Dans le dernier tiers du XIX è siècle,
à la suite des travaux de Pasteur notamment, l'aspect scientifique de
l'hygiène prend cependant le pas sur l'aspect social. Pourtant,
l'amélioration du niveau de vie et la rigueur de l'application de
certaines mesures simples comme le pavage des rues ou le tout à
l'égout avaient obtenus de très bons résultats dans les
villes. Mais à la fin du XIX è siècle et au début
du XXé, le domaine de la santé publique est
négligé. L'hygiène individuelle, cet ensemble de pratiques
simples, hérités des principes pasteuriens, lui est
préférée: les leçons d'hygiène
instaurées par Jules Ferry, en 1883 participent de cette grande vague de
« pasteurisation ». En France, une loi sur l'Hygiène
publique est votée en 1902 mais la situation reste très
préoccupante. Les campagnes se dépeuplent de plus en plus,
s'appauvrissent et les conditions sanitaires des faubourgs surpeuplés de
villes comme Paris ,par exemple, sont catastrophiques. La description du
faubourg ouvrier de Rancy, en banlieue parisienne, dans le Voyage au bout
de la nuit, lorsque Bardamu revient de son voyage en Amérique est
imprégnée du regard médical de l'hygiéniste et de
ces constatations de délabrement et de déchéance des
banlieues. Aux premières pages du récit,Bardamu évoque les
habitants de Rancy,leur décor et leur condition. Le nom de la banlieue,
Rancy, suggère déjà un élément fondamental
de cette description : la pourriture...Au niveau de la
réalité, la pourriture est d'abord un phénomène
biologique ,elle est aussi une dégradation : « Au
bout du tramway voici le pont poisseux qui se lance au dessus de la Seine ,ce
gros égout qui montre tout »84(*).A l'origine de cette dégradation,la domination
du système économique sur lequel les hommes n'ont que très
peu de contrôle mais qui exerce un pouvoir déterminant sur leur
destinée : le travail n'est pas ,pour ces gens,une source de
sécurité matérielle,bien au contraire :
« ils ont énormément peur de le perdre,les
lâches(...) souvenirs de « crise » (...) de la
dernière fois sans place (...) ces mémoires vous
étranglent un homme »85(*).L'intégration des hommes au système
économique sert de base à une autre série
d'images ,celle des machines,autre avatar du système
économique dominant : ces machines,comme le tramway ou le
métro qui « compriment » ou
« avalent » les gens,les transforment même en
« ordures »,ces machines qui semblent contrôler la
vie de l'ouvrier banlieusard. La zone ressemble à un immense atelier
dans lequel errent, sans but précis des êtres humains hirsutes,
malades qui ne font que survivre dans un climat malsain, reflétant la
dépravation de leur environnement, cette « poubelle gazeuse
pour tortures imbéciles »86(*).Comment ne pas voir un parallèle saisissant
avec les usines Ford telles que Céline les décrit dans ses notes,
avec leurs handicapés moteurs et mentaux, littéralement
cloués devant leur machine ? Où se trouve la
différence entre les usines, « cages à mouche sans fin
dans lesquelles on discernait les hommes à remuer » et Paris
où « les hommes se traînent » ? Dans ce
monde, l'homme semble toujours et partout soumis à quelque chose qui le
dépasse. Le système économique, représenté
par le travail, les machines, écrasent l'homme et produisent la peur, la
claustration : « Au matin donc le tramway emporte sa foule se
faire comprimer dans le métro. On dirait à les voir tous s'enfuir
de ce là, qu'il leur est arrivé une
catastrophe »87(*).Comme aux Etats-Unis, le règne de
l'industrialisation, du travail, écrase la condition humaine.
Conséquence irrémédiable de cette compression
générale, la saleté, la pourriture, la véritable
obsession de Céline, qui revient sans cesse. Dans ce passage descriptif
de Rancy, la saleté est directement liée aux effets de
l'industrialisation : « la lumière du ciel à
Rancy, c'est la même qu'à Detroit, du jus de fumée qui
trempe la plaine depuis Levallois. Un rebut de bâtisses tenues par des
gadoues noires au sol »88(*).La permanence de cette saleté suggère
que les conditions de Rancy sont éternelles .Plusieurs autres
ressemblances se dégagent d'un passage décrivant les pauvres en
Amérique : « Les relents d'une continuelle friture
possédaient ces quartiers (...) Tout me rappelait les environs de mon
hôpital à Villejuif,même les petits enfants à gros
genoux cagneux (...) Je serais bien resté là avec eux mais ils ne
m'auraient pas nourri non plus les pauvres et je les aurais tous vus ,toujours
et leur trop de misère me faisait peur »89(*).La plupart des thèmes
qui constituent le décor de Rancy ont déjà
été utilisés pour évoquer les conditions de vie des
classes désavantagées dans les descriptions de l'Afrique,de
l'Amérique ou même de Paris pendant la guerre :
« Dans le grand abandon mou qui entoure la ville ,là où
le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture,la ville montre
à qui veut le voir son grand derrière en boîtes à
ordures »90(*).En plus d'être persistantes et
indélébiles,la misère et la pauvreté de Rancy sont
universelles...L'insalubrité touche tout le
monde :l'écrivain se désole face à la
passivité des banlieusards qui se contentent de vivoter ,ne pensant
qu'à leur pension,obsédés par les problèmes
économiques mais constate que,loin d'être responsables de leur
passivité,les pauvres sont victimes de leur environnement
malsain .La fatalité sociale n'est toutefois pas l'apanage des
seules classes défavorisées : tout le monde est
concerné par une mauvaise alimentation, une mauvaise
diététique :les rues de la banlieue
pénétrées du « petit bruit du graillon qui
crépite à midi, orage des mauvaises graisses »91(*) mais aussi les hommes
d'église comme l'Abbé Protiste , « un homme qui
mangeait trop vite et qui buvait du vin blanc »92(*) ou les Henrouille dont le
« pavillon payé,(...) plus un sou de
dettes »93(*) de
Rancy n'empêche pas l'eau d'y pénétrer : «Les
murs du pavillon se gardaient encore bien secs autrefois (...) mais a
présent que les hautes maisons de rapport le cernaient, tout suintait
chez eux, même les rideaux qui se tachaient en moisi »94(*).
La banlieue n'est pas la seule pourvoyeuse de
maladies : pendant la guerre de 14-18, la tuberculose et d'autres maladies
infectieuses causent des centaines de milliers de morts et mettent en
évidence l'inadéquation des structures. Le rôle, nous
l'avons vu, de la fondation Rockefeller aux missions de laquelle a
participé le docteur Destouches fut vaine dans la prise de conscience
populaire et dans la sensibilisation à ces questions de santé
publique. Celle ci reste, à l'aube des années 1920,
dédaignée par les cliniciens et la médecine
libérale.
1.3 : LES SOLUTIONS PRECONISEES PAR
L'HYGIENISTE :
Pour lutter contre cet état des choses,si
admirablement décrite dans ses romans, la solution de Céline,
explicitée dans son article sur l'enseignement de la médecine (le
mémoire pour le cours des Hautes Etudes) est du même ordre que
l'encadrement des classes populaires préconisé par le Front
Populaire. Ce texte, rédigé en 1932, présente les
réflexions spontanées, émotives d'une introduction pour un
enseignement international d'hygiène qui devait se créer et ne
verra finalement jamais le jour : « tout ceci ne constitue qu'un
programme à très large trait (...) on peut envisager les
choses sous un jour bien différent. Provisoirement je les vois ainsi,
mais je ne demande pas mieux de les voir autrement »95(*).Il s'agit à travers ce
cours de donner une véritable pensée dynamique à
l'hygiène et en particulier à son enseignement, « une
pensée critique et permanente, point religieuse et
sporadique »96(*). Céline s'attache à décrire la
réalité de l'hygiène académique de l'époque
,c'est-à-dire les raisons de son pessimisme : « C'est un
fait hélas d'expérience qu'en hygiène on ne pense jamais
,on croit (...) Faire le point du « bateau hygiène »
serait pourtant le premier effort,le premier acte un peu intelligent et
sérieux que pourraient tenter les (...) Rien de tel qu'un grand
problème pour dissimuler flatteusement une radicale inaptitude à
saisir des humbles contingences de la réalité (...) c'est l'abri
naturel de tous les fainéants profonds »97(*).En effet,à cette
époque,les « hygiénistes » n'ont que peu
d'influence sur le corps médical. Leur rôle s'amenuise dans les
facultés de médecine où la clinique règne en
maître. Céline est donc bien au courant du peu de portée de
ses attaques : « Il ne servirait à rien d'accabler
sous la démonstration de sa presque entière niaiserie et
absurdité l'hygiène actuelle ,si nous n'avions pas l'intention de
mettre à sa place quelque chose de plus actif ,de plus réel ,de
meilleur et de lui faire réaliser un véritable
progrès »98(*).La première étape d'un véritable
tournant médico social serait de faire l'étude des
résistances à l'hygiène sociale ,de comprendre ce qui
empêche son progrès dans les différents pays. Au cours de
ses dissertations sur l'hygiène, Céline semble toujours commencer
par la fin, en fondant la cohérence de son discours sur les
« impossibilités fondamentales » du
« progrès sanitaire ». Il s'agit là d'un
principe inaugural du polémisme célinien : inscrire la
faillite des réponses au sein même du questionnement et toute
solution au sein d'une insolubilité première. Céline
analyse ainsi les différents facteurs de non progrès, les
conditions d'impossibilité de la médecine sociale pour remonter
aux conditions de possibilités de la misère.
D'abord l'alcoolisme : « Non point
l'étude niaise et bienveillante du fléau alcoolique .Non !
L'étude de ses véritables tenants politiques, budgétaires,
commerciaux. »99(*).Destouches compte, par la statistique notamment,
prouver les méfaits de l'alcool sur la population et sur le budget de
l'Etat et espère, à plus ou moins long terme, rétablir une
forme de prohibition ou du moins se rendre compte des
« Progrès entraînés par la
prohibition »100(*). Tout cela par les chiffres, la statistique, outil
indispensable du médecin hygiéniste moderne. Céline ne
propose dés lors plus de traiter des « cas » mais
envisage plutôt une médecine où le malade
disparaîtrait complètement derrière des colonnes de
chiffres.
L'alimentation vient ensuite : « ce
qui est nécessaire, ce qui est superflu et nocif (...) étude des
possibilités d'alimentation en commun »101(*).Des statistiques
précises devront être établies et comparées à
celles d'autres pays afin de mettre à jour les gaspillages
effectués dans le domaine de l'alimentation. Ainsi l'alimentation sera
moins coûteuse et les stocks gaspillés seraient employés
à nourrir les pauvres et les chômeurs. Dans Les Beaux
draps, Céline précise sa pensée : agissant en
nutritionniste, il décrète l'égalité devant la
faim : « Pour tous les vivants la même chose, les
3000 calories standard, pour le génie, pour Beethoven, comme pour Putois
Jules, terrassier »102(*).
Autres facteurs d'importance, le travail (avec une
nouvelle référence à Ford),sur lequel nous reviendrons
plus précisément, et le facteur financier qui impliquent
d'étudier des « maladies caractéristiques des
pauvres,des prolétaires et des riches »103(*) ,toujours dans un seul
but :réduire les coûts. Céline dénonce ensuite
l'influence des guerres et des budgets de guerre sur les dépenses
sociales et sur la vie « moderne », c'est à dire la
possibilité (ou plutôt l'impossibilité...) de mener de
front une politique militaire très coûteuse et de
véritables travaux sanitaires ; un passage très
intéressant qui corrobore sa propre vision du monde et son
expérience de la guerre : « Recherches de ce qu'on
pourrait faire avec l'argent des budgets de guerre pour la santé
publique. »104(*). Il déplore, dans un même ordre
d'idée, l'impossibilité, du fait de la rigueur du système
capitaliste, d'employer l'argent à un meilleur entretien des logements
sociaux et à la construction de nouveaux : « Mais en
même temps faire comprendre que ces ambitions sont tout à fait
irréalisables en système capitaliste »105(*).Un argument mort dans l'oeuf
,en quelque sorte... Dans une toute autre optique cette fois, Céline
pense aussi qu'il serait nécessaire de prendre en compte d'autres
séries de facteurs, ayant plus à voir avec les habitudes de vie
des populations : la religion, les sports mais aussi « La Vie
sexuelle dans les villes (...) l'existence du surmenage, la
monotonie »106(*), soit l'étude de l'influence de la vie
moderne sur le système nerveux. De cette première vue rapide
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