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Louis Ferdinand Céline:une pensée médicale

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par David Labreure
Université Paris 1 panthéon sorbonne - DEA Histoire et philosophie des sciences 2005
  

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INTRODUCTION :

« J'avais uniquement une vocation médicale, et je regrette l'avoir un peu négligée. Je me serais livré entièrement à la médecine, je n'aurais pas eu tant d'ennuis et alors je me suis livré...je me suis livré à la littérature et il m'en a coûté très cher »

L.F.Céline, interviewé par R.Sadoul, mars 1955 pour le magazine littéraire

Louis Ferdinand Destouches est né le 27 mai 1894 à Courbevoie en région parisienne. De condition petite bourgeoise (son père travaille dans les assurances et sa mère est dentellière), ses parents le destinent au commerce et l'envoient, rareté à l'époque, faire deux longs séjours linguistiques en Angleterre et en Allemagne. Après divers apprentissages, notamment chez de grands joailliers, il s'engage comme cuirassier en 1912.Griévement blessé dés le début de la guerre, il est réformé puis affecté au consulat français de Londres. De retour à Paris, le jeune Destouches repart en 1916 pour l'Afrique où l'attend un emploi de surveillant de plantation. Atteint de paludisme, il est rapatrié et, tout en travaillant, entreprend des études de médecine, en 1919, études qu'il mènera à bien. Chargé de mission et rapporteur pour la Société des Nations, médecin, il s'engage dés 1928 dans la composition d'un vaste roman autobiographique, Voyage au bout de la nuit, paru en 1932 sous le nom de L.F Céline (Céline était le prénom de sa grand-mère) et dédicacé à sa liaison d'alors la danseuse Elisabeth Craig. Ce roman l'impose d'emblée comme l'un des écrivains majeurs de son temps autant pour le style, transposition originale de l'oralité populaire, que pour la modernité des thèmes abordés : antibellicisme, injustice coloniale, inhumanité du machinisme fordien... Il manque de peu le prix Goncourt mais est consacré par ses pairs. Par la suite, Céline déçut ses partisans en réinscrivant son oeuvre, de 1937 à 1943 dans une tradition pamphlétaire anticommuniste à dominante antisémite. Réfugié au Danemark dés 1944 ,puis mis en résidence surveillée,il entreprit après son amnistie ,de rentrer en France pour y finir son oeuvre romanesque,en n'affichant plus que des ambitions de pur styliste.

La postérité reconnaît donc Louis Destouches comme un écrivain mais celui ci resta avant tout un médecin. Son expérience de médecin nourrit d'ailleurs son oeuvre autant que celle de la guerre, dont il fut acteur en 1914-18 et en 1939-45, ou ses voyages. On a parfois évoqué le médecin en lui mais l'on n'a pas insisté sur cet aspect de l'homme, primordial et déterminant finalement tous les autres qu'il n'a lui-même jamais cessé de revendiquer .On pourrait même parler d'une véritable condition médicale chez l'écrivain Céline. Cette condition médicale apparaît parfois avec une telle évidence qu'il arrive de confondre l'écrivain et le médecin, de constater que les frontières entre sa littérature et la médecine sont difficiles à trouver. En revanche, la carrière médicale de l'homme, elle, est facile à retracer : la vocation médicale de Céline est très ancienne, sans nul doute antérieure à sa vocation littéraire. Très tôt, l'hygiène s'est trouvée associée pour lui à la médecine, ne fût ce que parce que c'est à une activité d'hygiéniste qu'il a du concrètement de pouvoir faire des études médicales et d'accéder à la médecine soignante. Il est cependant indéniable, comme le dit Jacques François dans sa thèse de médecine consacrée à Céline, que « le métier appris par Destouches à Rennes n'a jamais cessé de transparaître dans les écrits de Céline »1(*) .Les textes purement médicaux écrits durant la période 1924-1932, essentiellement pour le compte de la SDN, tout comme le parcours médical de Céline lui-même,fournissent ainsi,en quelque sorte,une matière première qui va nourrir progressivement l'imaginaire romanesque de Céline :la condition misérable,la pauvreté,les difficultés d'exercer le métier de médecin dans la société urbaine et industrielle du début du XX è siècle,l'alcoolisme et la déchéance humaine aussi...Tous ces thèmes ont inspiré l'imaginaire romanesque célinien et nous constaterons qu'il existe un véritable dialogue entre le texte médical et le texte littéraire, l'écrivain Céline étant souvent sollicité par le regard de l'hygiéniste Destouches : le Voyage au bout de la nuit, par exemple, constitue une véritable « géographie de la pauvreté » : il est question d'insalubrité et de précarité des logements, d'un environnement pollué, rance et de contraintes économiques pénibles. Toutes ces choses ont aussi fait partie du vécu du Docteur Destouches dans les dispensaires de Bezons, Clichy ou Sartrouville. Ces thèmes ont également été traités de manière abondante dans ses contributions de médecine sociale. Aucune figure médicale n'est épargnée dans ses romans :ni l'aliéniste,ni le généraliste,ni le médecin de dispensaire,ni le chercheur,ni le chirurgien (voir les personnages des docteurs Omanon,Frolichon,Baryton et Capron),professions qu'il a ,là encore,approché d'une manière ou d'une autre au cours de son parcours médical. Le discours pamphlétaire de Céline, quant à lui, mêle regard médical et convictions pacifistes au service d'un discours raciste et antisémite : les pamphlets sont ainsi truffés de vocabulaire et de pensée médicale. Cette pensée médicale qu'il considérait pourtant comme « la seule pensée vraiment humaine qu'il soit peut être au monde »2(*)...L'objet médical, nous allons le voir, est donc transversal à tous les écrits de Céline. Il n'y a pas, à l'intérieur de son oeuvre, qu'un seul aspect dans la pensée médicale mais une pluralité, celui-ci ayant touché à des aspects bien différents de la pratique. Il est donc normal de retrouver, dans les écrits de Céline, ses conceptions médico sociales personnelles. Céline a en effet tiré de son regard quelques principes, parfois très novateurs pour l'époque, qui sont en quelque sorte sa réponse scientifique aux problèmes de son temps.

Les écrits médicaux de Céline ont leur propre langage, un langage qui échappe au langage purement médical. Le docteur Destouches exprimait ses idées médicales comme un écrivain : son directeur de thèse, le docteur Brindeau, dira même qu'il  était fait pour écrire .Le succès toujours croissant de l'écrivain va ensuite permettre la publication progressive des écrits du médecin. C'est donc aussi grâce à l'écrivain Céline que nous connaissons non seulement Semmelweis, mais aussi tous les textes publiés la plupart pour le compte de la Société des Nations entre 1924 et 1933.Il n'est pas difficile de discerner tout ce par quoi un personnage comme Semmelweis pouvait fasciner Céline : une personnalité hors normes, sensible au malheur et à la souffrance des hommes, une découverte qui aurait du faire de lui un bienfaiteur de l'humanité, le calvaire qu'en réalité cette découverte imposa au savant. Les textes de médecine sociale et d'hygiène ne sont pas moins importants. Quoi qu'il en soit de leur réelle valeur scientifique, il est clair que cet ensemble de réflexion est au centre de l'univers de Céline et que ces textes n'ont pas moins de rapport avec l'oeuvre proprement dite que Semmelweis. En revanche, la progression des textes médicaux de Louis Destouches nous montre aussi un cheminement vers une impasse : dans l'écrit médical, on le sent à l'étroit, comme s'il ne pouvait pas dire tout ce qu'il voulait dans ce genre d'écrit, où la parole est insuffisante, alors que l'écriture romanesque permet de faire passer des idées concernant l'Homme, la santé, l'hygiène en dehors des contraintes de l'encadrement médical. Certes, certains écrits médicaux, comme le Mémoire pour le cours des hautes études de 1932, possèdent déjà un regard critique sur le métier, destiné à le réveiller mais pas à le scandaliser ou à le choquer .Le mérite de ces textes tient essentiellement à ce qu'on peut les situer au carrefour des pamphlets et des romans. La réalité sociale dont ils traitent est la même que celle représentée plus tard dans ces derniers, non sans d'éventuels changements de points de vue, comme en témoigne le cas exemplaire du travail aux usines Ford de Detroit. Mais ils ne sont pas moins liés aux pamphlets dont les questions d'hygiène (alcoolisme, salubrité) sont un des fils conducteurs. On pourra ainsi trouver dans l'étude de ces textes, un point de repères où les questions d'hygiène sont abordées pour elles mêmes, d'un point de vue professionnel et, en principe, rationnel et en dehors de toute profession de foi et de tout fanatisme. On peut avancer l'hypothèse que ces textes médicaux constituent une étape préparatoire à la réalisation de ses romans. Ce serait toutefois négliger le côté proprement romanesque de l'oeuvre littéraire de Céline. Si l'on compare attentivement ces deux types d'écrits,on s'aperçoit que les principes médico-sociaux sont transposés de l'un à l'autre,les idées du discours scientifique sont répétées,plus que transcendées dans ses romans. Elles le sont toutefois avec une grande précision et une certaine systématisation. La question des romans s'inscrit donc dans un prolongement immédiat : dans son imaginaire romanesque, nourri de détails autobiographiques, la médecine joue un rôle prépondérant. Dans sa visée iconoclaste du Voyage au bout de la nuit, Céline n'a épargné ni la médecine ni les médecins. Il a intégré le regard médical à son style littéraire, argotique, populaire, ce qui a pu choquer le public à l'époque de la parution de ses premiers romans. Davantage que dans la structure même de ses romans proprement dits, ce serait donc dans sa vision globale du monde qu'il faut voir l'influence de la médecine. En conséquence, la vision célinienne du monde semble être avant tout un regard, celui du médecin, celui d'un homme penché sans cesse sur la misère du monde , qui ne trahira jamais une vocation médicale toujours revendiquée et servie. A cette vision un peu idéale, il conviendra toutefois d'essayer de rétablir quelques vérités sur une pensée médicale qui ne fut pas claire du tout : ne faudrait il pas confronter cette vocation de médecin, à laquelle correspond cet idéal qu'est Semmelweis, véritable saint laïc au destin tragique, à cette médecine sociale tendant vers une efficacité souvent dangereuse, et cependant terriblement ancrée dans son époque ?

Pour appréhender les divers aspects de cette pensée médicale riche, ambïgue et finalement passionnante, nous avons dégagé trois angles d'étude à la lumière d'outils d'analyse à chaque fois différents : en premier lieu, la biographie, le parcours médical d'un homme, d'un médecin qu'il nous a semblé indispensable de rappeler et de préciser. Nous nous demanderons ici quelles furent les activités de médecin de Céline, quel médecin il était, comment il acquis la vocation médicale et hygiéniste. Ensuite, nous poursuivrons notre étude en nous penchant de plus prés sur les écrits médico-sociaux du docteur Destouches,contenus essentiellement dans des textes réunis dans les Cahiers Céline III ,soit les rapports effectués pour le compte de la SDN. Sans oublier les pamphlets, Bagatelles pour un massacre, Les Beaux draps, qui abordent un autre versant de l'hygiénisme célinien. De l'étude de ces textes nous montrerons qu'il ressort une véritable pensée hygiéniste ancrée dans son époque, celle de l'industrialisation, de la guerre, des conditions de vie difficiles en ville. Dans la continuité de ce dernier point, nous nous interrogerons dans une troisième partie sur la symbiose parfaite entre l'écrivain et le médecin qui amène Céline à proposer dans l'intégralité de son oeuvre, de la thèse de médecine sur Semmelweis à la figure du médecin des pauvres dans ses romans, une sorte de personnage médical idéal mais forcément déçu lorsqu'il se heurte à la médiocrité et à la « lourdeur » des hommes et du monde.

I : CELINE MEDECIN :

* 1 J.Francois, Contribution à l'étude des années rennaises du docteur Destouches, Thèse médicale1967, p.56

* 2 L.F Céline, Semmelweis, Paris, L'imaginaire Gallimard, 1924 p.23

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