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Louis Ferdinand Céline:une pensée médicale

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par David Labreure
Université Paris 1 panthéon sorbonne - DEA Histoire et philosophie des sciences 2005
  

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2.3: UNE NOUVELLE DIVISION DES TÂCHES ET DES CORPS : UTOPIE MEDICALE DE CELINE :

La rémanence de la « mobilisation générale du travail », lors de la première guerre mondiale, dans la pensée sanitaire du docteur Destouches des années 1920 paraît évidente .L'ancien pensionnaire du Val de Grâce a trop connu la cohorte des blessés de guerre pour ne pas nourrir la vision, dix ans plus tard, de l'optique sanitaire du rapporteur de la SDN. Sans vraiment nier le fordisme, Céline n'y décèle finalement qu'une copie exacte des ateliers hôpitaux de la guerre 1914-18.Les symptômes de la guerre pèsent, ici encore, de tout leur poids : parmi les ouvriers de Ford il n'y a « presque pas d'indemnes, certains complètement déchus »155(*).Les invalides de la vie civile succèdent aux invalides de guerre. La pensée célinienne maintient ainsi une certaine forme de cohérence : c'est bien dans la relation qu'ont pu entretenir à un moment donné l'effort de guerre et l'effort de production qu'est né cet « angle unique du travail »156(*) moderne. Les impératifs industriels, en se confondant pendant ces quatre années de guerre avec ceux de la mobilisation armée trouvent ici une seconde nature. Le travail est un « état de guerre » permanent, l'usine son champ de bataille, ses ouvriers les soldats du rendement et ses invalides les récupérés du front productif. On comprend alors mieux le double langage de l'armement sanitaire prôné par Céline .L'hygiéniste s'adresse à ceux qui « à l'usine effectuent par ordre un travail »157(*), dans un monde où « peu d'individus échapperont à la loi du travail »158(*), allant ainsi à l'extrême limite de son rapprochement. Comme la guerre, le fordisme est une sorte de fatalité absolue qui ne laisse plus de place à d'autres possibilités : « Il faut en prendre son partie »159(*), note Céline. En ce nouvel espace de travail, l'hygiène doit se plier à une médecine militaire parce que le corps social est devenu une « armée » de travailleurs. On ne doit pas ignorer, à ce stade, ce qui dans la vision célinienne colle à la réalité historique : les premiers essais d'industrialisation standard sont introduits en France en 1915 dans le domaine de la métallurgie. Dés 1916, une circulaire ministérielle préconise l'application massive du taylorisme dans l'industrie. Ces modèles sont aussitôt soumis à une idéologie combattante, pensés dans le cadre d'une discipline de travail militarisée. L'adoption généralisée du taylorisme en Europe a été conditionnée par le nécessaire mise en route d'une industrie au service de la défense nationale. Céline, quelques années plus tard n'a fait que tirer les ultimes conséquences de ce processus : l'apparition d'une production standard et rationalisée et l'adaptation fonctionnelle de l'inapte. L'espace-temps du travail semble n'avoir plus de limite, il abolit les effets de l'âge : « La vieillesse n'est pas un facteur d'invalidité »160(*), il étend son emprise au domicile privé de l'ouvrier : « (...) ou alors le travail viendra à la maison »161(*).L'usine ne met pas à l'écart, elle n'incarne pas une zone clinique, elle désincarne tout ce qui pourrait lui échapper.

Dans le Voyage au bout de la nuit, l'écrivain Céline revient sur le thème du fordisme : A un moment donné,Bardamu se fait embaucher à l'usine Ford. Alors se concrétise la suggestion indirecte que la société technique est néfaste. Ce monde de l'usine est dominé par les machines, totalement saturé de violence, de bruit et de vibration : « Et j'ai vu en effet les grands bâtiments trapus et vitrés, des sortes de cages à mouches sans fin (...) C'était ça Ford ? (...) Tout tremblait dans l'immense édifice (...) on en devenait machine soi même à force »162(*). La violence,le bruit,les tremblements...plusieurs éléments de l'univers guerrier sont présents dans cette description : l'image des ouvriers « répartis en files (...) en renfort vers ces endroits d'où nous arrivaient les fracas énormes »163(*) transforme ces hommes en soldats montant au front .Un parallélisme explicite le lien crée par l'image des ouvriers soldats : « on cède au bruit comme on cède à la guerre »164(*).On retrouve là un des thèmes du rapport du docteur Destouches à savoir le fordisme comme fatalité absolue où les ouvriers sont devenus une véritable armée du travail : l'usine correspond aussi à l'univers guerrier dans le roman. Cette équivalence se montre d'ailleurs indispensable pour la compréhension des effets de l'usine sur l'ouvrier : «  On discernait des hommes à remuer, mais remuer à peine comme si ils se débattaient plus que faiblement contre je ne sais quoi d'impossible ».165(*)Dans ce monde dominé par les forces mécaniques,les êtres humains sont affaiblis : ils sont un univers d'êtres dégradés par la maladie : « De leur masse [ces hommes] montait l'odeur d'entrejambes urineux comme à l'hôpital »166(*). Cette diminution rappelle indirectement l'abrutissement de l'univers guerrier et prépare un autre phénomène : l'odeur d'huile,associée au feu ,s'empare du corps de l'ouvrier et lui «brûle les tympans et les dedans des oreilles par la gorge »,lui crée « un nez nouveau ,un cerveau nouveau pour toujours »167(*).Le bruit agit de manière semblable : « on emporte le bruit dans sa tête,j'en avais encore moi pour la nuit entière de bruit »168(*).Les machines tournent vibrent et imposent aux hommes leur rythme infernal : «nous on tourne dedans et avec les machines et avec la terre ».Le monde de l'usine qui résume la société technique s'empare littéralement du corps de Bardamu. Les nombreuses allusions que ce dernier fait à son corps lorsqu'il évoque l'usine répondent également à un grand nombre d'évocations semblables dans les premières descriptions de l'univers guerrier au début du roman. Perdu dans la menace généralisée de la guerre,Bardamu aurait voulu faire arrêter les hostilités mais reconnaissait ne pas le pouvoir. A l'usine, il insiste : « on voudrait bien arrêter tout ça (...) mais ça ne se peut plus.Ca ne peut plus finir »169(*). Si Ford embauche des malades - près de 10 000 sur 45 000 ouvriers d'après Henry Ford, le travail lui-même ,sa nature répétitive ,son environnement malsain,ses dangers,sont également causes de maladie comme le laisse entendre Céline dans ses rapports et comme il l'écrit en clair dans le Voyage .Ceci lui fera dénoncer « l'atrocité matérielle de l'usine » et le « gâtisme industriel »170(*).Cette dernière notion a trait à l'un des aspects de l'industrialisation largement ignorée par Taylor : la fatigue. C'est Céline médecin qui s'exprime ici par la voix de Bardamu : il a compris que les méthodes de production dans une usine taylorisée pouvaient être la cause d'une usure prématurée de l'ouvrier qui n'a rien à voir avec le processus normal de vieillissement. La fatigue industrielle, en effet, n'est pas mesurable et résulte de l'accommodation au rythme de travail. Chez Ford,Bardamu finit ainsi par ressembler aux machines. Il constate qu'on « se laisse aller aux machines » et qu' « on en devenait machine aussi soi même »171(*).Ce qui frappe dans la description de la condition ouvrière chez Ford, c'est la passivité, la résignation des ouvriers. Cette passivité des démunis est l'une des caractéristiques de l'oeuvre de Céline qui désespère de les voir se révolter : « C'est pas la honte qui leur fait baisser la tête»172(*).L'homme joue donc à l'usine un rôle singulier : « les ouvriers penchés soucieux de faire tout le plaisir possible aux machines vous écoeurent »173(*).Une machine est censée remplacer ou faciliter le travail humain .Chez Ford,ce sont les machines qui commandent et les hommes en revanche,les servent au point de se soucier de leur « plaisir ».Il se trouve dans l'usine un renversement de valeurs frappant , que l'on retrouve à certains passages du rapport de 1925 ,lorsque le docteur Destouches évoque Ford et l'« armée de chimpanzés » à son service. A l'usine, l'homme n'est plus un homme, il est asservi, il perd sa liberté et se retrouve dénué de toute réflexion, au niveau de l'animal. Toutefois, alors que l'hygiéniste Destouches, rationnel,d'un réalisme implacable , tenant compte de l'inéluctabilité de la mécanisation semble y voir comme un moindre mal,l'écrivain Céline la rejette ,la condamne sans rémission. Création de l'homme, la société technique se retourne contre lui. Ford est ainsi une sorte de microcosme de l'univers, celui des miteux, des « mal foutus », des sans qualification, « ceux qui font marcher la machine »174(*). La solitude et la conscience de sa faiblesse, dans ce monde où tout concourt au service des machines semble provoquer chez Bardamu un sentiment qui va au-delà du simple dépaysement : il témoigne qu'il n'y a pas ici pas de place pour les hommes ni pour les considérations humaines, chose qui semble intolérable à l'écrivain comme au médecin.

Les contributions de médecine sociale de Céline partent de cet ensemble de constats pour en déduire un horizon du travail quasi apocalyptique ,matérialisé sous la forme d'une utopie hygiéniste en rapport avec la société productive de son temps. Ce sont d'abord des textes diagnostics qui repèrent, au-delà d'une « médecine bourgeoise (...) bien morte », un dispositif sanitaire apparu au cours des années 20 et issu d'une rupture dans les pratiques productives provoquée par la guerre. L'hygiénisme quitte ainsi « la sphère de la cité civique et domestique où elle avait vu le jour pour investir la société industrielle »175(*).

* 155 L.F Céline, « A propos du service sanitaire des usines Ford à Detroit » (1925) in Cahiers Céline III, Paris, Gallimard, p.143

* 156 Ibid p.152

* 157 Ibid p.150

* 158 Ibid p.147

* 159 L.F Céline, « A propos du service sanitaire des usines Ford à Detroit » (1925) in Cahiers Céline III, Paris, Gallimard, p.151

* 160 Ibid,p.146

* 161 L.F Céline, « A propos du service sanitaire des usines Ford à Detroit » (1925) in Cahiers Céline III, Paris, Gallimard, p.146

* 162 L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Folio Gallimard, 1932, p.223

* 163 Ibid p.224

* 164 Ibid p.224

* 165 Ibid p.223

* 166 Ibid p.223

* 167 Ibid p.224

* 168 L.F Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Folio Gallimard, 1932, p.224

* 169 Ibid p.225

* 170 Ibid p.291

* 171 Ibid p.224

* 172 Ibid p.288

* 173 Ibid p.224

* 174 L.F Céline,  « A propos du service sanitaire chez Ford » (1928) in Cahiers Céline III, Paris, Gallimard p.138

* 175 P.Roussin, Misère de la littérature, terreur de l'histoire, Paris, NRF Gallimard, 2005, p.102

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