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Marguerite Duras "Souverainement banale" Pour une poétique de la transfiguration du banal


par Caroline Besse
Université de Fribourg - Suisse - Licence ès lettres
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

MÉMOIRE DE LICENCE PRÉSENTÉ À LA

FACULTÉ DES LETTRES

2006

SOUS LA DIRECTION DU PROFESSEUR JUAN RIGOLI

MARGUERITE DURAS

« SOUVERAINEMENT BANALE »

POUR UNE POÉTIQUE DE LA TRANSFIGURATION DU BANAL

CAROLINE BESSE

Originaire de LEYTRON (VS)

À la mémoire de mon père...

« - Et après la mort, qu'est-ce qui reste ? 

- Rien. Que les vivants qui se sourient, qui se souviennent. »

Marguerite DURAS, C'est tout

AVANT-PROPOS

Mes remerciements vont tout particulièrement à mon professeur, Monsieur Juan Rigoli, qui par son intérêt, ses exigences et ses précieux conseils a su instiller les impulsions nécessaires à l'accomplissement de ce travail de recherche. Ses enseignements intellectuellement féconds et ses qualités profondément humaines ont été la plus grande chance de mon parcours académique.

Une attention spéciale va à Monsieur Claudio Fedrigo, qui a accepté avec grand plaisir d'aiguiser son talentueux crayon pour revisiter d'un regard critique mais bienveillant l'image de Duras...

L'élaboration de ce travail de longue haleine a été rendue possible également par les nombreux témoignages de soutien durant toutes les étapes qui ont jalonné sa création. Je remercie ma maman, discrète et constante, mon frère et sa femme, ainsi que Patrizia, pour leur confiance indéfectible en mes capacités et les moments de détente si bénéfiques, de même que les amis, qui de près ou de loin se sont enquis de mon parcours avec Marguerite. Un clin d'oeil reconnaissant au tandem « AngÉric » pour sa patiente relecture...

Que tous trouvent ici l'expression de ma plus profonde gratitude.

Fribourg, juin 2006

La banalité est frappante parfois.

Marguerite DURAS, Hiroshima mon amour

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION 6

I. VIRGINIE Q. 13

II. FIGURES DU BANAL 29

1. Grammaire du singulier 29

1.1. Apparent pléonasme, fausse redondance 31

1.2. Pléonasme, redondance, répétition 45

1.3. Synecdoque, quotidien 57

1.4. Oxymoron 68

1.5. Déterminant démonstratif 77

2. Du banal au singulier, du singulier au banal 86

2.1. Le banal objet de discours 86

2.2. Catégorie 90

2.2.1 Singulier catégorisé 91

2.2.2 Evaluation du sens d'une catégorie 98

2.3. Stéréotype 104

3. Tressage banal 8 singulier 112

3.1. Catégorisation « singulière » 112

3.2. Perspectivisme 118

CONCLUSION 139

BIBLIOGRAPHIE 145

INTRODUCTION

A peine si ce livre a cent cinquante pages. Pas une seule de ces pages qui ne soit limpide, pas une seule où ne figure une phrase qui pourrait figurer aussi bien dans un compte rendu de faits divers.1(*)

C'est en ces termes qu'est accueilli dans la presse française le roman Moderato Cantabile, lors de sa sortie en 1958 aux Éditions de Minuit. Sans nuance péjorative aucune, l'auteur de l'article critique d'où sont tirées ces quelques lignes attire l'attention sur le caractère plat de la trame du nouvel opuscule de Marguerite Duras - un crime passionnel commis dans le café d'une petite ville ouvrière, qui deviendra le prétexte de rencontres quotidiennes entre une bourgeoise et un ouvrier - autant que peut l'être celle d'un fait divers, cet événement quotidien qui peut arriver à tout le monde. Ainsi donc, dès sa sortie, l'ouvrage de Duras est distingué par la critique pour la banalité de son contenu, qui forcera l'admiration de certains et en irritera violemment d'autres.2(*)

La démarche adoptée par Duras peut sembler risquée si l'on sait que l'obsession de la banalité est forte au XXe siècle. Dans l'ensemble, elle constitue l'un des signes distinctifs de ce siècle, tout comme la mise en place de stratégies destinées à la déjouer. Dans le champ de la réflexion et des arts, et notamment au niveau de la production littéraire et artistique, la notion de schème collectif figé accompagne en effet le désir de distinction dont font alors preuve toutes les avant-gardes de la littérature moderne, pour qui le talent se mesure à l'inventivité, et la créativité, à la différence. La sensibilité exacerbée des artistes et des intellectuels au stéréotype3(*) les pousse à débusquer partout les formes figées, les idées reçues et les préjugés, véhicules d'idéologies néfastes, et à rechercher frénétiquement l'originalité par la pratique d'une esthétique de la remise en question perpétuelle. Tout ce qui est pensé en termes de catégorie globale, tout ce qui est imaginé dans sa généralité, semble alors glisser par un mouvement irrésistible vers la stéréotypie.

Il serait pourtant faux de croire que cette conscience critique de la stéréotypie débute au XXe siècle. Comme le souligne Dufays, l'évolution du rapport au stéréotype est jalonnée de plusieurs étapes. Depuis l'Antiquité jusqu'à l'aube du Romantisme, les stéréotypes ont été les aliments naturels de toute écriture et de toute pensée et permettaient le rassemblement des diverses couches de la société autour de valeurs communes. Mais l'avènement du Romantisme et de la société industrielle - la production de masse ayant désormais le pouvoir de supplanter la création unique - conduisent à un véritable bouleversement esthétique et moral, qui se caractérise notamment par la diversification et la relativisation des discours et par la tentative d'affirmer son unicité dans une prise de parole personnelle qui tranche avec le discours nivelant du stéréotype. Les termes "poncif", "cliché" et "banalité", qui n'avaient jusque-là qu'une signification technique, sont alors frappés d'un discrédit et se voient dotés d'une acception péjorative : ils serviront désormais à désigner la contre-valeur de ces nouveaux idéaux du temps que sont l'Originalité, la Liberté et la Diversité. La critique romantique et postromantique commence par rejeter la banalité de leur forme. Puis, dès la fin du XIXe siècle, ces vocables se voient reprocher le caractère contingent et mensonger de leur contenu, leur participation à des systèmes idéologiques contestables - notamment lorsque se développe la « lecture » marxiste de la société et de la culture. Elle-même en crise au cours des années 1960, la critique idéologique fait place à la déploration du caractère réducteur des stéréotypes et de l'obstacle qu'ils opposent au désir de diversifier les sens et les codes de lecture. Mais c'est en même temps un regard ambivalent qui se pose sur le stéréotype, qui tient compte à la fois de sa relativité et de ses effets positifs.4(*)

Ce rapide tour d'horizon du stéréotype à travers les âges permet de cerner plus aisément le cadre dans lequel s'inscrit la critique de Moderato Cantabile. La question des rapports au stéréotype, loin de se limiter à ce roman en particulier, se pose à toute l'oeuvre de Duras. Les écrits durassiens se révèlent en effet prolifiques en lieux communs, en clichés usés, en faits divers poétisés, qui cohabitent pourtant étroitement avec des juxtapositions de phrases courtes insubordonnées, une indécision du sens, une évanescence temporelle, qui constituent autant de biais « singuliers » par lesquels Duras interroge la question de la banalité, dans laquelle s'inscrivent tout à la fois les dichotomies singulier vs banal, nouveau vs usé, individu vs société5(*).

La poétique du banal doit être entendue au sens large du terme. Dans la présente étude, il s'agit à la fois du « magasin de thèmes repris, lieux communs, clichés et figures de style », et du « champ de ce qui est commun, à la disposition de tout le monde, dans l'expérience, sinon quotidienne, du moins partagée »6(*), par opposition au singulier, qui concerne un seul cas, qui s'applique à un seul objet ou à un seul individu. Le banal englobe également les notions de familier (qu'on peut rapprocher de l'ordinaire) et d'étrange (à rapprocher de l'extraordinaire) telles que les a clairement explicitées Sami-Ali :

À l'origine du banal, la rupture de la relation qui rattache intimement le familier à l'étrange, au profit du familier. Imperceptiblement en effet, par un mouvement de dégradation continu, le familier se mue en banal dans la mesure où il s'affirme à la fois comme identique à lui-même et comme distinct de l'étrange. Dans le banal enfin se marque un arrêt, se parachève une dichotomie que traduit la juxtaposition de deux tautologies : le banal est banal et l'étrange étrange. Cependant pour se maintenir dans son altérité, le banal doit se poser comme n'étant pas l'étrange.7(*)

Cette définition du banal permet de saisir clairement la problématique du banal et du singulier telle qu'elle se pose dans l'oeuvre de Duras. Le banal étant une catégorie neutre, donnée sans qu'il y ait de valeur de base, il est en effet frappant de constater que le travail d'écriture de Duras interroge cette catégorie en lui conférant précisément une valeur, et ce par divers moyens stylistiques. L'effet de balancement constant entre banal et singulier qui en résulte et qui est en jeu dans ses textes met par conséquent en question le statut "banal" du banal. C'est qu'à la surface d'une banalité plate et sans relief, à laquelle le lecteur peut facilement s'identifier, remue quelque chose, qui y insinue un trouble d'autant plus grand qu'est banal le contexte. Certains objets, certaines unités linguistiques ou certaines formules « banals », « discrets », que d'ordinaire on ne remarque jamais, ne vont plus de soi parce qu'ils se trouvent mis en évidence, exposés, voire surexposés, par différents procédés qui seront analysés au fil de l'étude. Inversement, la singularité d'un fait, d'une expérience ou d'une individualité est l'objet d'une tentative de réduction à des lois générales, universelles. Si bien que le banal et le singulier ne sont plus tout à fait ni... "banal" ni... "singulier". Ces opérations de brouillage de frontières entre le banal et le singulier interrogent les définitions de ces deux notions telles qu'elles viennent d'être posées, et témoignent de leur labilité, dans des rapports qui sont toujours susceptibles de s'inverser. Elles en constituent peut-être même la limite car la banalité surexposée, la banalité qui « frappe », pour utiliser le terme durassien, est-elle encore banale ou ne s'achemine-t-elle pas vers l'étrange, peinant ainsi à se maintenir dans cette altérité qui la définit, évoquée à juste titre par Sami-Ali ? Plus fondamentalement, le banal existe-t-il véritablement pour notre auteur ou n'est-il qu'une simple illusion due au déplacement d'objet et d'accent ? De toute évidence, Duras réfléchit à l'émergence d'une singularité à partir d'une conception du banal, sous la forme de questions posées à un objet éminemment problématique, sinon insaisissable. La réponse à ces questions sera à chercher du côté de l'origine de ces mouvements contradictoires, et de sa manifestation dans le texte, car ils supposent l'activité d'une subjectivité et sa rencontre avec le banal ou le singulier. Le banal est en effet l'expression par excellence d'une uniformité de penser, de sentir et d'être. Quelle que soit la forme qu'il revêt, cette forme est tenue d'abord pour une forme de sensibilité.8(*) À travers la problématique du banal et du singulier sont par conséquent impliqués aussi bien la saisie de l'identité de l'être (le sujet comme individualité), que le sentiment d'appartenance à un groupe et les rapports entre ce sujet et l'/les autre/s.

Le présent travail s'attachera donc à proposer la catégorisation et l'étude des différents lieux d'inscription du banal, via lesquels Duras interroge cette notion, étude qui se doit aussi bien de mettre à jour dans le texte durassien le cliché9(*), le lieu commun10(*) ou, d'une façon plus englobante, le stéréotype11(*), que d'analyser la manière dont Duras institue certaines « distorsions » à l'égard de ces figures du banal. L'explicitation des stratégies d'écriture durassiennes visera parallèlement à évaluer l'implication de ces « distorsions » sur le plan interprétatif, principalement du point de vue de la mise en scène des rapports entre le sujet et le monde/le réel qui s'en dégagent. Y-a-t-il une imagerie de l'émergence du banal ? Comment l'écriture construit-elle les « formes de la singularité du banal » et comment Duras s'y prend-elle pour faire entendre « l'étrangeté du quotidien et l'extraordinaire banalité du monde »12(*), pour investir la banalité des objets, des personnes, des activités quotidiennes de l'aura du singulier et de l'extraordinaire ? La banalité est-elle envisagée de façon négative ? Cette explicitation touchera à plusieurs degrés du texte, et sera par conséquent marquée de plusieurs étapes. Elle émergera d'abord d'une attention poussée à la matière même du texte, et plus précisément à quelques moyens stylistiques - nommés opérateurs de singularisation13(*) - qui mettent en scène le banal et sa transformation, ce qui soulèvera par ailleurs la question du style de Duras14(*). Ensuite, elle sera développée par une étude des processus de catégorisation à l'oeuvre dans le texte. Une réflexion sur les phénomènes de point de vue, propres à ouvrir sur la question de la subjectivité qui y est attachée, viendra enfin la compléter.

Tels sont les enjeux que pose la problématique du banal et du singulier dans l'oeuvre durassienne et qui sont ici proposés à l'étude. L'analyse du banal passe dans cette étude par des oeuvres qui captent et tentent de dominer les forces uniformisantes dont elles sont les témoins15(*). Car les principaux textes retenus, à savoir Moderato Cantabile (1958), Hiroshima mon amour (1960), L'Amant (1984) et L'Amant de la Chine du Nord (1991), sont des oeuvres où le banal fait problème. Le recours à d'autres oeuvres de Duras ne sera toutefois pas exclu, dans la mesure où celles-ci permettront d'éclairer ponctuellement certains aspects développés. Dans cette optique, la visée de la présente étude ne sera donc pas de faire une interprétation détaillée de chaque oeuvre retenue mais bien de proposer une réflexion autour de la problématique qui vient d'être présentée, dans la perspective d'une ouverture plus large sur la poétique durassienne, celle de la transfiguration du banal16(*).

Transfiguration qui passe notamment par un style... Et s'il est un point précis sur lequel Duras jouit rapidement d'une singularité indéniable, c'est bien celui de son style, reconnaissable entre tous, du moins si l'on en croit les deux parodies - Virginie Q. (Balland, 1988) et Mururoa mon amour (JC Lattès, 1996) - réalisées par Patrick Rambaud. C'est pourquoi, en guise d'entrée biaisée dans l'univers durassien, un détour par la première parodie que Rambaud consacre à Duras se révèle fructueux dans la mesure où, comme toute parodie, elle consiste en une dénonciation du style de Duras et, ce faisant, met en lumière des stéréotypies propres à cet auteur.

I. VIRGINIE Q.

Quelles sont les qualités d'un bon pastiché ?

Patrick Rambaud. Il faut avoir un style reconnaissable d'emblée et une grosse tête. Plus le parodié a la grosse tête, plus il est facile de taper dessus et plus le plaisir dure. Voyez Marguerite Duras : elle était si gonflée d'elle-même que j'ai pu sans problème écrire deux romans : Virginie Q. et Mururoa mon amour. Le tout signé Marguerite Duraille.

Pour parodier, entrer dans l'oeuvre d'un autre pour s'en moquer, ne faut-il pas un minimum d'admiration ?

P.R. Non, au contraire. Plus l'exaspération est grande, meilleure est la parodie. J'ai un profond agacement envers Duras. Un jour, j'ouvre la télévision, je tombe sur elle. Elle était imbuvable, tellement certaine de son génie qu'elle méritait trois claques. Le soir même, je téléphone à André Balland : « Ça n'est plus possible, il faut faire quelque chose. » Le lendemain c'était signé.17(*)

D'entrée de jeu, les propos de Patrick Rambaud, parodieur redouté et fécond, tirent à boulets rouges sur ce fameux style durassien. Lourds d'une profonde exaspération envers Duras, ils consacrent la rupture inaugurale avec l'attirance que peut éveiller l'oeuvre durassienne, et expriment la distance irrespectueuse dont fait preuve le pasticheur envers le pastiché, conditions nécessaires à l'exercice de la parodie entendue au sens large.

C'est en 1988 que Rambaud décide d'en finir avec Marguerite Duras, dont le roman L'Amant, publié en 1984 et devenu un best-seller grâce notamment au prix Goncourt qui lui est décerné la même année, connaît un retentissement planétaire. Dans ce but, il fait paraître chez Balland Virginie Q., roman qui peut être qualifié de texte parodique à l'oeuvre dans un pastiche.18(*) Ce genre se définit comme étant l'imitation d'un style, « exercice d'admiration » selon Rambaud, alors que la parodie, « exercice de moquerie avec des degrés de méchanceté »19(*), est, dans un sens plus restreint, une imitation volontairement gauchie en vue de la drôlerie. Elle vise à dégager et à souligner les défauts de l'original, ou même à rajouter du ridicule par un jeu de déformations, ruptures ou dissonances.20(*) Si bien que le lecteur peut être à la fois amusé et contrarié par ces déformations, du fait de la reconnaissance que le style de l'auteur pastiché « c'est beaucoup cela, sans l'être toutefois complètement ».

Virginie Q. a pour ouvrage de référence le roman Emily L. (1987)21(*). Ce pastiche ne se limite cependant pas à un seul livre mais réfère également à un corpus restreint par Rambaud aux oeuvres les plus caractéristiques du style de Duras, à savoir L'Amant (1984) et Les Yeux bleus cheveux noirs (1986), qui ont la particularité d'être la réécriture du roman Un Barrage contre le pacifique (1950) et, respectivement, du récit intitulé La Maladie de la mort (1983), dans lesquelles il trouve les lieux, thèmes, situations et personnages qui rendent le pastiche identifiable par une désignation claire de l'hypotexte.

Les jeux de déformation pour le moins iconoclastes qui vont être le centre d'intérêt de cette première partie sont évidemment ceux qui ont trait à la question de la banalité, selon la définition qui en a été proposée dans l'introduction. Il s'agira de repérer et d'expliquer brièvement quelques aspects-types du banal qu'attaque Patrick Rambaud dans son pastiche de Duras.22(*)

Selon l'interview ci-dessus, ce qui décide Rambaud à écrire le prétendu roman Virginie Q. est l'attitude détestable de Duras, celle d'une intellectuelle imbue de sa supériorité et quelque peu méprisante. Cette critique est somme toute justifiée, tant il est vrai que durant les années 1980-1990, Duras multiplie les déclarations auto-élogieuses, dans le champ médiatique autant que dans le domaine public (rencontres avec un public réel, dialogues avec des lecteurs appartenant à sa sphère privée). L'attaque rambaldienne sur ce penchant à se mettre sans cesse en avant, à positionner son être réel (autant que son être écrivant) comme différent, singulier par rapport aux autres, a évidemment partie liée avec la problématique du banal et du singulier, dichotomie à entendre ici au sens de la conscience de l'unicité de l'individu par rapport à l'ensemble du genre humain. Une déclaration telle que « Moi, je suis traduite dans trente pays. Trente pays, ça fait plus que l'Europe et l'Amérique »23(*), représenterait typiquement le genre de phrases exécrées et fustigées par le pasticheur. Elles sont assez fréquentes pour se transformer en trait stéréotypique et devenir sous la plume rambaldienne matière à moquerie. Pourtant, la position durassienne est loin d'être si unilatérale que celui-ci l'affirme.

En effet, dans la mise en scène de son personnage public, Duras en viendra étonnamment à revendiquer une forme de banalité, même si cette position ne survient que quelques années plus tard, peut-être pour corriger sa tendance à se jeter des fleurs. De même, un roman tel que L'Amant, dont la dimension autobiographique évidente a été abondamment explorée et commentée par la critique, autant qu'elle a fait les délices du public (toujours friand de détails croustillants sur la vie des écrivains), se révèle éminemment ambigu sur la question de la singularité de l'être et de sa représentation. Pour une personne (réelle et littéraire) aussi vaniteuse et clamant si haut et fort son génie, il est nécessairement curieux de constater que la représentation qu'elle donne de son enfance indochinoise et de sa première histoire d'amour (quoique romancée) s'efforce avec tant d'insistance de gommer ces particularités. Avant L'Amant déjà, l'affirmation « Elle a cette noblesse de la banalité »24(*), relative au personnage de la vieille dame du Camion, auquel Duras se compare explicitement, tend à montrer que cette problématique innerve en profondeur l'oeuvre de l'auteur et ne se résume pas aux déclarations quelque peu superficielles sur sa personne, dont on n'a souvent retenu que l'apparente vanité qui s'en dégage en surface.25(*) Facilité à laquelle Rambaud n'échappe pas, car il va sans dire que la dimension existentielle est complètement détournée dans son pastiche.

Ce détournement s'opère notamment par le biais du titre du pastiche. Celui-ci, bien que calqué, on s'en souvient, sur le roman Emily L., reproduit également dans sa forme la dénomination d'un personnage de L'Amant, Hélène Lagonelle, le seul qui soit désigné par son nom, tantôt entier, tantôt réduit au prénom suivi de l'initiale du patronyme (Hélène L., modèle bien malgré elle de Virginie Q.). Dans L'Amant, la question de l'identité de l'être se pose grâce à la mise en rapport avec l'altérité : grâce à un jeu sur le signifiant, Hélène Lagonelle est à la fois la même et l'autre, c'est-à-dire l'enfant, héroïne du roman, et son contraire.26(*) Dans le pastiche en revanche, le prénom virginal est dégradé, voire nié dans ses connotations, par les phonèmes [ky] - ou « cul »... transcription évidemment sous-entendue par le pasticheur - que représente l'initiale du patronyme. Cette association incongrue, dont l'effet comique est indéniable, pourrait paraître d'un goût douteux si elle ne provoquait, chez le lecteur initié, « le plaisir plus raffiné de la reconnaissance, celui de retrouver, derrière Virginie Q., Hélène L., ce double virginal de l'enfant prostituée qu'est devenue l'héroïne »27(*). Le pastiche intègre donc complètement, bien qu'en le travestissant, le procédé durassien qui permet d'interroger la notion d'identité.28(*)

Le deuxième point relatif au banal qui ressort de l'interview de Rambaud est, selon ses propres mots, celui du « rien ».

Comment avez-vous commencé  [le pastiche de Duras, ndlr] ?

Patrick Rambaud. Pour moi, le comble du rien, c'est le foot. J'ai donc imaginé une fausse interview de Platini. Là-dessus, Libération a publié un véritable entretien Duras-Platini... J'ai dû me rabattre sur un boxeur, le boxeur étant ce que je place juste au-dessus du footballeur. [...]29(*)

L'interview de Platini par Duras à laquelle Rambaud fait référence a réellement été publiée par Libération les 14 et 15 décembre 1987, dans la rubrique « Sports », et a pour origine la parution, la même année, du livre de Michel Platini Ma vie comme un match. Démontrant sa volonté de ne pas s'en tenir, avec Virginie Q., au domaine romanesque, en prenant en compte la diversité des genres pratiqués par Duras30(*), le pasticheur s'attaque ainsi très explicitement à la matière même que l'auteur traite, qualifiée de comble du rien. Ce rien est à comprendre dans le cas présent au sens de « platitude », du banal quotidien peu digne d'intérêt, entendu par conséquent de façon négative. Une nouvelle fois, c'est l'insignifiance des objets traités par Duras qui est sujette à critique. Cette question doit donc ressortir clairement de l'oeuvre durassienne, pour qu'elle puisse devenir élément pastichable. Pourtant, la formulation adoptée par Rambaud pour évoquer la médiocrité des thématiques durassiennes met en exergue un autre point relatif au banal, celui de son appréciation par une subjectivité.

Dans la réplique du pasticheur, la formule pour moi soulève en effet la question du point de vue. Ce qui est exprimé de façon sous-entendue dans ces lignes, c'est l'affirmation d'une reconnaissance, dans l'oeuvre de Duras, d'éléments qui peuvent être ramenés à du déjà-vu/déjà-dit, en l'occurrence la reconnaissance de stéréotypes thématiques, qu'il se propose de retraduire dans le pastiche moyennant le même matériau de base, une thématique banale, différente en ceci seulement que le modalisateur pour moi indique clairement l'origine du jugement de banalité qui lui est attribuée.

Mérite d'être mentionné le fait que ce repérage du banal opéré par le lecteur a rapport au caractère construit du stéréotype, qu'Amossy et Herschberg Pierrot ont à juste titre souligné31(*). Le stéréotype en effet n'existe pas en soi, il ne constitue ni un objet palpable ni une entité concrète : il est une construction de lecture. C'est en le rapportant aux modèles préétablis de la collectivité que le lecteur dégage le schème stéréotypé, « qui n'a pas besoin d'être répété littéralement pour être perçu comme une redite »32(*). Car il faut que la représentation littéraire renvoie à une image culturelle d'ores et déjà familière pour que celui-ci puisse la retrouver dans le texte. Il s'agirait donc d'un excès de familiarité dénoncé ici par Rambaud. Celle-ci serait telle que le lecteur ne peut pas ne pas voir les stéréotypes dans le texte durassien, parce qu'à la limite il n'y a que cela à y (re)trouver.

En plus du banal ontologique et thématique, Rambaud ne manque naturellement pas d'attaquer le banal stylistique, et en propose à cet effet une imitation gauchie. Les caractéristiques du style de Duras deviennent alors sous sa plume autant de stéréotypes qu'il s'agit d'exposer et de démonter, et dont la simple application transformerait n'importe quelle plume en une Duras, ainsi reproductible à l'infini.

Le moins que l'on puisse dire est que la page - pour ne pas dire la phrase... - initiale de Virginie Q., véritable « opération coup de poing », suffit à donner le ton à l'ensemble du roman, eu égard à la densité des déformations du style durassien qui s'y amoncellent33(*) :

C'est comme ça que ça aurait l'air d'avoir commencé.

On va voir le fleuve. Ça se voyait que c'était fini, l'été. On a mis les moufles pour avoir chaud parce que c'était clair que le temps avait fraîchi. C'était la Meuse en hiver, sûrement, et c'est pour ça sans doute qu'au nom du village de Colombin quelqu'un il y avait longtemps avait rajouté sur Meuse. Une fois on m'a expliqué ça. On ne pouvait pas se tromper. Il y avait Colombin. Il y avait la Meuse. C'était Colombin-sur-Meuse que ça se nommait à cause de ça.34(*)

Dans la première phrase, c'est l'usage des déictiques qui est démonté. La référence à Emily L. est ici on ne peut plus directe :

Ça avait commencé par la peur.

Nous étions allés à Quillebeuf, comme souvent cet été-là.

On était arrivés à l'heure habituelle, à la fin de l'après-midi. Comme chaque fois on avait traîné le long du bastingage blanc qui borde les quais depuis l'église. [...]35(*)

Les déictiques privent en effet le lecteur d'informations que le narrateur est alors le seul à posséder. Ce dernier, en retenant les informations, crée une indétermination ; il manque la relation sémantique qui permettrait au lecteur d'identifier à quel événement, à quel été et à quelles personnes le narrateur se réfère, ce d'autant plus que le report à la situation d'énonciation particulière que nécessitent les déictiques est rendu impossible du fait de l'absence d'une quelconque référence à un cotexte antérieur, étant donné qu'il s'agit du début du roman. Au contraire, la pronominalisation d'emblée cataphorique va obliger le lecteur à enquêter dans l'environnement textuel consécutif plus ou moins proche afin d'identifier les référents auxquels se rapportent les déictiques. En fait, l'indétermination liée à la monopolisation de l'information par le narrateur est poussée à l'extrême, dans la mesure où le « je » (visible dans le premier paragraphe par le biais du « m' ») et le « on » restent dans le flou le plus total, sans que soit esquissée ne serait-ce qu'une once de caractérisation. Le lecteur ne trouvera aucun élément dans la suite du texte qui puisse lui permettre de combler l'attente produite par la rétention de l'information initialement fixée du fait de l'emploi des déictiques36(*). Cette utilisation a pour effet non plus de mettre l'événement au second plan, comme c'était le cas dans Emily L., mais de le gommer en quelque sorte. Le lecteur dérouté ne parvient pas à savoir de quoi parle le narrateur et, par là même, sa participation active dans la construction textuelle se trouve fondamentalement remise en cause. Il porte alors son attention sur le trait stylistique dont il reconnaît la ressemblance avec l'original. En insistant sur une indétermination, le pasticheur montre qu'il n'y a rien, dans le modèle, à mettre en valeur.37(*)

La charge de Rambaud se poursuit par l'attaque de l'attention particulière que Duras porte au détail. Globalement, les détails sont chez elle générateurs d'une pensée qui éclaire les hésitations du narrateur, par associations d'idées ou réminiscences qui lui permettent de retourner à la source d'une sensation indicible, d'une expérience fortement vécue. Ils peuvent acquérir une dimension pathétique selon la résurgence ou l'association d'idées qui est en jeu. Leur importance est primordiale dans l'oeuvre de Duras.

Dans le pastiche, l'utilité de cette attention particulière est bien évidemment démontée. Le détail s'insère alors dans une double stratégie : le pastiche cherche à rendre comique ce qui dans le modèle sert d'autres desseins, autant qu'il vise à désamorcer toute tension dramatique afin de montrer la superficialité de celle-ci. Dès lors, soit le détail surprend et amuse :

C'est un menu à 68 francs prix net.38(*)

soit il ressasse du connu et n'apporte rien de nouveau :

Le Mouchamède est sorti par la porte dont il s'était servi pour entrer derrière la cloison tout à l'heure.39(*)

et les évidences deviennent retentissantes :

On a pris la départementale à droite à la sortie de Morbach. Comme souvent. Comme ça allait se répéter quand on allait revenir près du fleuve, forcément dans la même direction quand on vient du même endroit.40(*)

Dans cet exemple, la progression analytique ne précise pas le décor (comme c'est le cas au début d'Emily L., avec la mention notamment des quais, de l'église, du port pétrolier, du chemin abandonné, de la forêt de Brotonne, des falaises du Havre, du fleuve, de l'hôtel de la Marine, de la place) mais porte l'accent sur les déplacements répétés des personnages. Ces truismes ne sollicitent pas la participation du lecteur, qui, dès lors, en trouve l'intérêt dans leur comparaison au modèle. Par cette technique, Rambaud déconsidère une littérature qui fait intervenir la banalité quotidienne (le détail) comme l'expérience d'un vécu intense.41(*)

Inversement, pour parachever cette déconsidération, Rambaud s'amuse à dramatiser des faits ou des objets parmi les plus triviaux. Le registre pathétique, repris de l'oeuvre de Duras, s'applique alors au sujet (vulgaire) de la nourriture :

Le hareng aussi, lui-même tordu, il se mord la queue avec une espèce d'angoissante sévérité. C'est que le filet, lui, il réagit comme le hareng tout entier et qu'il finit par le représenter dans son corps mutilé de poisson à l'huile trempé. Elle pense aux poissons mutilés et elle se met à pleurer.42(*)

Non seulement le drame (qui va jusqu'à provoquer les larmes de l'héroïne du pastiche) ne focalise ici que sur un peu de nourriture, mais il rappelle également la peur qui bouleverse le narrateur extradiégétique dans les premières pages d'Emily L. (la peur des Coréens, qui tuent les chiens errants ou moribonds43(*)), rendant celle-ci comique et dérisoire.

La répétition, autre élément stéréotypique de l'écriture durassienne, subit également les foudres rambaldiennes. Le texte original

- C'est un endroit qui vous plaît ici, un jour ce sera dans un livre, la place, la chaleur, le fleuve.

Je ne réponds pas à ce que vous dites. Je ne sais pas. Je vous dis que je ne le sais pas à l'avance, que c'est au contraire rare quand je le sais.44(*) 

se voit transformé en :

Ils se taisent. Ils ne se parlent pas. Lui, il ne lui dit rien, à elle. Elle, elle est distraite comme elle est muette.45(*)

Dans Emily L., le passage du discours direct au discours indirect permet de souligner l'énonciation d'un non-savoir, qui réalise tout autant un dépassement du silence initialement dénoté par l'expression Je ne réponds pas en marquant une forme de communication, même en négatif, entre les deux personnages, qu'une forme de mise en évidence de ce non-savoir. La répétition se réalise sous forme de chiasme : vous dites/je ne sais pas/je dis/je ne sais pas.

La mise en évidence de la subjectivité de cette expérience par le choix du pronom « je » est évacuée dans le pastiche, tout comme l'altérité que représente l'interlocuteur impliqué dans la prise de parole et le dialogue qu'instaure le « je ». L'intrigue est doublement dévaluée : d'une part, les verbes conjugués à la troisième personne suppriment la structure dialogale que permettait la relation d'un « je » à un « tu », et d'autre part, comme si cela ne suffisait pas, celle-ci est par ailleurs totalement niée par la quadruple insistance (vain pléonasme) sur le silence et la non-communication (ils se taisent/ils ne se parlent pas/il ne lui dit rien/elle est muette). À la communication d'un non-savoir fait donc place l'incommunicabilité pure et simple. Par des répétitions qui n'amènent pas d'informations et qui constituent à cet égard de stériles tautologies, le pasticheur insinue qu'il en va de même dans le modèle et que l'intrigue, rendue banale, est inessentielle.46(*)

Ce passage de Virginie Q. pointe également sur un autre procédé stylistique, celui de la pronominalisation des noms de personnages ou d'éléments descriptifs qui s'y rapportent, qui est de loin le trait durassien le plus imité dans le pastiche. L'accumulation de pronoms est rendue emphatique par le tour segmenté (dislocation à gauche ou à droite) ou la répétition de pronoms personnels, qui est un moyen de révéler l'importance accordée à une subjectivité en produisant un effet de dramatisation :

Elle, la femme du Captain. Elle regarde le sol. Son corps caché est devenu visible. Il est visible qu'il est mortel. Ce corps, il est habillé comme une jeunesse, de nippes usées de la jeunesse [...]. De temps en temps le rire recouvre le regard et elle, elle revient de ce rire apeurée de l'avoir commis.47(*)

Cette particularité produit indéniablement un ralentissement de la lecture, mais dans le pastiche, l'inflation verbale, par son insistance, provoque un changement de registre de langue ; l'importance accordée à une subjectivité (« elle », « lui ») devient, par surenchère, comique et dérisoire. Le pathétique durassien se transforme en un comique de répétition, qui n'a dès lors plus aucune limite et s'applique sans distinction aussi bien à un personnage qu'à un objet sans aucune importance :

Lui, il ne lui dit rien, à elle. Elle, elle est distraite comme elle est muette. Il a froid. Ses lèvres à elle sont gercées. [...]48(*)

Et que lui, le Patron, il les questionne sur le menu qu'ils auraient décidé de choisir s'ils avaient lu l'ardoise des plats proposés, là-bas, très loin, sur le comptoir accrochée. Il dit, le Patron : [...]49(*)

Chez Duraille comme chez Duras, la peur est un sentiment qui sépare les personnages les uns des autres en les enfermant dans la solitude, et l'on se souvient qu'Emily L. s'ouvre sur ce sentiment50(*). Pourtant, chez l'une comme chez l'autre, le regard peut parvenir à réunir les êtres. Celui-ci instaure en effet une forme de communication non verbale entre les personnages en présence. Moyen de communication à part entière dans l'oeuvre durassienne, le regard entre également dans la tentative, toujours recommencée, d'appréhender un réel multiple, qui prend forme dans un style fait de précisions et de répétitions, celles notamment de termes se rapportant au regard. En dépit du fait qu'il s'agisse d'une forme de communication silencieuse (qui est une caractéristique du narrateur durassien), le regard permet, avant même la parole, de médiatiser l'action et d'en intensifier la tension51(*) :

Je vous regarde, vous regardez l'endroit. La chaleur. Les eaux plates du fleuve. L'été. Et puis vous regardez au-delà. Les mains jointes sous le menton, très blanches, très belles, vous regardez sans voir. Sans bouger du tout, vous me demandez ce qu'il y a. Je dis comme d'habitude. Qu'il n'y a rien. Que je vous regarde.52(*)

L'imitation ne se limite d'ailleurs pas à Emily L. Un autre extrait, tiré de L'Amant, pourrait aussi bien faire figure de modèle à la version pastichante :

Sur le bac, regardez-moi, je les ai encore. [...]

Dans la limousine il y a un homme très élégant qui me regarde. [...] Il me regarde. J'ai déjà l'habitude qu'on me regarde. On regarde les blanches aux colonies, et les petites filles blanches de douze ans aussi. Depuis trois ans les blancs aussi me regardent dans les rues [...].53(*)

Dans Emily L., la juxtaposition chiasmatique de deux structures canoniques (sujet-verbe-complément) dans la première phrase a pour but d'intensifier la relation entre les deux personnages, puisqu'elle vise à souligner la simultanéité de leur action sur le plan du regard, alors même que le je-narrant est toujours le régisseur de la phrase dans son entier54(*). En ce sens, le regard est au service de l'écriture, puisqu'il constitue un véritable procédé qui permet d'apparenter des personnages. Le narrateur associe deux personnages dans le même acte de regarder, tissant ainsi entre eux un réseau de ressemblance.55(*) Dans L'Amant, le je-narrant médiatise l'action sur plusieurs niveaux : d'une part en prenant à partie le lecteur par le biais de l'impératif (il s'adjuge par là clairement le statut d'objet à regarder), d'autre part en se positionnant aussi bien comme sujet percevant (qui voit l'homme de la limousine la regarder56(*)) que comme objet regardé (ce qu'indique clairement le complément d'objet direct « me » du segment « me regarde », répété de façon lancinante). Dans le pastiche, l'échange reste un peu anecdotique car à la différence du modèle, le regard ne s'établit pas entre les deux personnages principaux mais porte sur une tierce personne, en l'occurrence le Patron, qui n'a d'ailleurs a priori rien de désirable vu le caractère bourru dont il est affublé :

Il regarde le Patron. Elle le regarde aussi et ça serait peut-être bien le même regard qu'elle lui jette.57(*)

Rambaud renchérit ici moins sur la saturation du texte modèle par le champ lexical du regard que sur l'infinie variété de ses réalisations, qui concernent le point de vue, le sujet regardant et l'objet regardé. Dans le même temps se voit réduite à néant la précision maniaque, garante d'une prétendue objectivité, valeur dont est également investi le regard dans le modèle durassien, et ce par le biais de la notation de similitude que la qualité du regard perçoit. Similitude qui n'est visiblement qu'apparente du fait de la modalisation par le peut-être et la tournure conditionnelle.58(*) Dans une autre version pastichante, l'échange est tout bonnement nié, puisqu'il n'y a aucune réciprocité du regard :

Elle les regarde maintenant. Ils ne la regardent pas.59(*)

Le regard du personnage de Duraille ne semble donc pas découvrir l'autre ou plutôt, le narrateur ne rend pas compte de l'intensité du regard que le personnage porte sur les choses dans le modèle, car il n'adopte pas son point de vue.

L'expression « style modalisant » est fréquemment utilisée par la critique pour qualifier la forte tendance de Duras à faire usage de la modalisation. Cette caractéristique n'a évidemment pas échappé aux piques rambaldiennes, comme le bref commentaire qui vient d'en être fait ci-dessus a pu le laisser entendre. Ces évaluatifs font transparaître la subjectivité du narrateur, et rappellent plus particulièrement ses incertitudes et sa difficulté à exprimer sûrement sa perception du réel par la parole. Ils sont rattachés tantôt à la notion de temps (par des indications telles que « comme souvent », « comme chaque fois », « toujours »), tantôt à une assertion :

D'où venait la fascination, la grâce, ce mot de l'instant, de l'été, de ces gens ? C'est impossible de le savoir. Je ne sais pas. Sans doute de cette humilité devant la mort, certes.60(*)

Cet extrait est le modèle de ce qui devient dans Virginie Q. :

- Quand vous êtes entré dans ce café, en bas, j'ai su tout de suite que vous ne me connaîtriez pas. Je l'ai su aussitôt. Je le savais avant puisque c'est avant qu'on s'est rencontré. Mais j'en ai eu la certitude, sans doute.61(*)

où l'évaluatif « sans doute » altère le sens de la phrase, car la certitude n'est alors que probable, ce qui est totalement contradictoire. Mais c'est certainement le début du mimotexte, déjà cité plus haut, qui constitue un morceau d'anthologie quant au détournement de ces évaluatifs :

C'était la Meuse en hiver, sûrement, et c'est pour ça sans doute qu'au nom du village de Colombin quelqu'un il y avait longtemps avait rajouté sur Meuse.62(*)

Leur densité et leur proximité au sein d'une seule unité phrastique ont pour effet de rendre hypothétiques non seulement l'élément décrit (la Meuse en hiver, sûrement) mais également la parole de celui qui l'énonce (sans doute). De plus, ils s'appliquent soit à des choses concrètes - ce qui ridiculise l'hésitation du personnage - soit à des affirmations catégoriques - ce qui, par l'insistance portée aux contradictions du personnage, met en cause sa crédibilité. En conséquence, le lecteur est amené à ne porter que peu de foi à la parole des personnages ou aux faits narrés.

Au terme de cette exposition succincte et volontairement limitée63(*) des griefs que Rambaud formule à l'encontre de Duras, le constat est sans appel : sa parodie se révèle diablement efficace, son but avoué de rompre l'unité entre le plan de l'expression et le plan du contenu est atteint. Faire jouer à vide la mécanique, rendre suspect le sens initial et suggérer, peut-être, que ce sens n'existe pas, telles sont les dimensions évidentes du mimétisme que met en scène Patrick Rambaud. Son coup de force consiste à faire prendre l'absurdité du texte second pour celle du texte premier, par l'automatisme de la reproduction. Le style de Duras s'est transformé en objet à voir. Rambaud dénonce plus particulièrement l'attitude énonciative du narrateur durassien en la caricaturant. L'appropriation du monde par une subjectivité qui prive le lecteur de certaines informations (les silences, les hésitations) apparaît, dans le pastiche, comme l'écran d'un vide réel. Rambaud suggère que l'attitude du narrateur durassien est trop subjective pour être communicable ; elle serait inutile.

Mais il va de soi que les procédés durassiens, si sauvagement vidés de leur contenu dans l'oeuvre rambaldienne, ont une justification dans le texte premier. Ils sont un moyen par lequel Duras délivre un message, véhicule une pensée, et particulièrement sur la question du banal et du singulier, sur laquelle se concentre la présente étude. Or, la charge de Rambaud n'est possible que dans la mesure où elle fait l'impasse sur la conscience durassienne du stéréotype et sur les valeurs spécifiques que l'auteur lui reconnaît, car elle dénude et dénature les procédés du texte premier. Le texte imitatif oblige le lecteur à remettre en question l'hypotexte, c'est pourquoi il convient à présent de rendre à Duras ce qui est Duras...

II. FIGURES DU BANAL

Si la chose ne se distingue par rien, je ne puis du tout la distinguer, autrement elle serait justement susceptible de l'être.64(*)

Cette proposition logique du philosophe Wittgenstein pourrait aisément passer pour une nouvelle définition de l'objet banal, ou du moins pour son complément. La vérité tautologique qu'elle exprime à son sujet n'a pourtant rien à voir avec le traitement durassien de ce même objet. De façon tout à fait paradoxale, il s'avère en effet que le banal, chez Duras, est repérable. L'étude qui suit s'attache à proposer, sous la forme d'un classement, plusieurs entrées sur la manière dont s'opère le passage du banal au singulier chez cet écrivain. Des éléments stylistiques d'abord, de même que des procédés linguistiques portant sur une échelle plus vaste que la microsyntaxe ensuite, ont la particularité, selon la configuration spécifique qui en est donnée par l'auteur dans ses textes, de mettre en évidence soit le banal soit le singulier, et par là même de révéler un passage, quasi imperceptible parfois, de l'un à l'autre, propre à remettre en question leur caractère "banal" ou, respectivement, "singulier".

1. Grammaire du singulier

La réflexion sur les rapports entre banal et singulier chez Duras repose d'abord sur une mise en forme particulière de ce que le récit peut avoir de plus utilitaire, de plus invisible en lui. Bien que cette mise en forme ait évidemment d'étroits rapports avec ce qui peut être appelé le « style » durassien, une précision s'avère d'emblée nécessaire : l'attention portée ici au style n'est pas celle d'une identification (le style compris en tant que simple reflet d'une personnalité, selon la dérive de la célèbre formule de Buffon « le style est l'homme »65(*), et dont la charge rambaldienne est une survivance...) mais bien celle d'une reconnaissance, dans ce style, de formes à travers lesquelles Duras pense et nous fait penser la question du banal et du singulier, formes qui s'attachent précisément à travailler en profondeur ces notions. Car en dépit du fait que Rambaud ait voulu faire passer les caractéristiques du style durassien comme autant de stéréotypes détestables, la brève analyse du premier chapitre de ce travail a permis d'établir le constat, de loin peu banal, que nombre de faits linguistiques relevés chez l'auteur pastiché, et par ailleurs abondamment commentés par la critique, ont partie liée, de façon plus ou moins évidente, à la problématique du banal et du singulier, c'est-à-dire qu'elles sont pour ainsi dire les outils qui servent à révéler un questionnement sous-jacent, et non la figuration matérielle de la quintessence même des notions qui sont en jeu. C'est pourquoi on peut déjà arguer que celle-ci est à considérer comme une pierre de touche de la poétique durassienne.

Pour en revenir à la matière sur laquelle opère l'écriture de Duras, il s'avère qu'elle est la plus neutre, la plus utilitaire qui soit. À ce titre, elle représente donc une des facettes de la compréhension durassienne du banal. Ces diverses figures du banal se trouvent pourtant débanalisées, au moyen d' « opérateurs de singularisation », dont on verra qu'ils ne se résument pas à de simples « marques » du style durassien mais qu'ils servent bien à l'expression stylistique de la problématique sous-jacente du banal et du singulier, qui elle se manifeste à bien d'autres égards dans le texte durassien. L'opération de « singularisation », acte qui fait du caractère ou du sens banal d'un objet un trait saillant, particulier (c'est-à-dire singulier), par sa mise en spectacle - brisant ainsi la relation d'altérité entre banal et singulier si nécessaire à l'établissement et au maintien de cette dichotomie - cet acte donc, suppose un opérateur. Le terme « opérateur » se définit ici comme un « élément linguistique dont la fonction est de mettre en oeuvre la visée de singularisation ». Vu l'abondance de ces éléments, on peut à juste titre parler d'une sorte de langage dans le langage ou, comme le met en exergue l'intitulé de cette première section, d'une véritable « grammaire du singulier ». Le point commun de tous les opérateurs de singularisation ici répertoriés est qu'ils agissent, au coeur du texte, sur un aspect fonctionnel de ce dernier. C'est-à-dire qu'ils touchent à ce qui, dans le récit, remplit une fonction pratique avant d'avoir tout autre caractère. Il s'agira par conséquent d'évaluer dans quelle mesure la dimension utilitaire est mise en spectacle, devient grandiose par l'entremise de ces opérateurs de singularisation et ce que ces premières figures du banal permettent de déchiffrer de la problématique du banal et du singulier dans l'oeuvre durassienne.

1.1. Apparent pléonasme, fausse redondance

La présence d'apparents pléonasmes, de fausses redondances, visibles au détour de l'une ou l'autre phrase, constitue un premier opérateur de singularisation. L'extrait liminaire suivant, tiré du dernier roman de Marguerite Duras, L'Amant de la Chine du Nord, publié en 1991, permet d'appréhender clairement ce phénomène stylistique :

Elle se lève, enfile sa robe, prend ses souliers, son cartable et reste là au milieu de la garçonnière.

Il ouvre les yeux. Retourne son visage contre le mur pour ne plus la voir et dit dans une douceur qu'elle ne reconnaît plus :

- Ne reviens plus.

Elle ne sort pas. Elle dit :

- Comment on va faire...

- Je ne sais pas. Ne viens plus jamais.

Elle demande, elle dit :

- Plus jamais. Même si tu appelles.

Il n'avait pas répondu. Puis il l'avait fait. Il avait dit :

- Même si je t'appelle. Plus jamais.66(*)

De prime abord, les deux éléments mis en évidence ci-dessus ont en soi une valeur purement utilitaire, fonctionnelle, à savoir celle d'indiquer une prise de parole du personnage, marquée dans le cas présent par le passage du récit au discours direct. À y regarder de plus près, ces deux verbes attributifs communs, apparemment neutres et triviaux - dont la fonction (narrative et descriptive) s'apparenterait, dans un texte de théâtre, à celle d'une didascalie actionnelle67(*) - se trouvent pourtant exposés de telle manière qu'ils cessent de l'être. Le premier verbe, employé seul, aurait signifié que le discours direct consécutif constituait une question, une « demande » de l'enfant au Chinois. De même, l'utilisation du seul deuxième verbe aurait simplement indiqué, en vertu du sens du mot, le caractère affirmatif des mots dits par l'enfant. Or, la combinaison par Duras de ces deux éléments neutres fait naître le singulier car elle est à l'origine, pour la suite du texte, d'une ambiguïté portant sur le plan interprétatif.

S'ouvrent en effet plusieurs possibilités interprétatives pour le lecteur à partir de cette juxtaposition. En premier lieu, la juxtaposition des deux éléments pourrait signifier une correction, du type « elle demande, non, elle dit ». La réplique de l'enfant devrait alors bien être comprise comme une affirmation, et la juxtaposition indiquerait aussi bien une difficulté - ou du moins une hésitation - du narrateur à qualifier l'acte que constitue la prise de parole de l'enfant, que la retranscription « objective », de la part de ce dernier, d'une modification de l'acte de parole de l'enfant.68(*)

En second lieu, on pourrait penser à une sorte d'opposition contrastive ou de différenciation de ces deux verbes, qui soulèverait une interrogation du type « Peut-on demander sans dire ? » Le lecteur serait dans ce cas amené à inférer que demander n'implique peut-être pas forcément dire, c'est-à-dire pas nécessairement la parole. La juxtaposition indiquerait alors que la demande de l'enfant se fait à un autre niveau, par un autre biais, dans un mouvement ou un geste par exemple, ou par toute autre forme de communication non verbale, le second verbe indiquant purement et simplement la prise de parole. Ce sont donc deux actes différents, « demander et dire », que signalerait dans ce cas la juxtaposition.

Mais rien ne s'oppose, par une troisième option interprétative, à ce qu'elle puisse indiquer tout à fait le contraire de ce qui vient d'être dit ci-dessus, à savoir une équivalence de sens entre ces deux verbes, formalisable dans ce cas par une équation telle que : « demander = dire ». La prise de parole de l'enfant constituerait alors un seul acte de parole, peu importe que ce soit le verbe « demander » ou le verbe « dire » qui le qualifie puisque leur sens s'équivaudrait.

La suite du passage ne permet pas de lever l'ambivalence interprétative qui pèse sur ce segment. Il n'y a en effet pas de point d'interrogation dans le discours direct de l'enfant, seulement des points qui terminent les deux unités phrastiques, ce qui tendrait à conforter le lecteur dans l'impression d'une assertion. Pourtant, la séquence de récit qui succède à cette prise de parole contredit cette hypothèse : Il n'avait pas répondu. Il semble donc bien que l'enfant posait une question, à laquelle, dit le narrateur, le Chinois n'a dans un premier temps pas répondu. En outre, le flottement autour du sens du verbe dire est encore sensible dans la réplique au discours direct de l'enfant, immédiatement antécédente à celle mise en évidence dans la citation : à l'ordre du Chinois qui lui intime de ne plus revenir succède la réplique Elle dit : - Comment on va faire... À nouveau, l'absence de point d'interrogation brouille l'interprétation simple qui verrait dans cette réplique une question de l'enfant, quand bien même celle-ci commence par l'adverbe interrogatif comment. C'est la réplique du Chinois (Je ne sais pas) qui confirme finalement cette piste, car elle signifie qu'il a compris l'acte de parole de l'enfant comme une question, à laquelle il répond. Et pourtant, cette question était introduite par le verbe... « dire ». Le jeu sur le sens de ce verbe, directement perceptible dans la réplique surlignée de cet extrait grâce à la juxtaposition, est donc également présent, mais de manière plus subreptice, dans son cotexte. Duras opère visiblement ici tout un jeu de détournement de l'utilisation commune, habituelle, de certains éléments fonctionnels, le sens privilégié de certains verbes en l'occurrence.

Ce détournement est aussi bien grandiloquent dans ses effets (par le choc pléonastique issu du téléscopage des éléments) que foncièrement discret, à peine perceptible du point de vue de sa forme, vu la nature platement fonctionnelle des éléments impliqués. On peut donc raisonnablement arguer qu'il est le fruit de tout un travail de recherche stylistique et qu'en ce sens, il peut être qualifié de « maniérisme », car il représente une certaine forme de préciosité du langage (si ce n'est sa quintessence). Il participe de ce qu'on pourrait appeler l'esthétique durassienne de la surcharge, dont il sera fait état plus bas.69(*) La valorisation de l'excès, de l'affectation, pour parler de - ou à partir de - quelque chose d'infiniment simple révèle une visée esthétique qui est celle d'une réflexion sur l'émergence d'une singularité à partir d'une conception du banal. Le déplacement induit par les effets stylistiques - reflet de l'attention que porte Duras aux notions de banal et de singulier - implique tout autant la réflexion que la participation active du lecteur (attentif) dans la construction d'un sens nouveau, renouvelé, voire inédit de ces valeurs.

D'autres exemples de juxtaposition des verbes demander/dire montrent que ce phénomène de déviance n'est pas isolé.70(*) Ce fait est remarquable à la fois parce qu'il est redondant et, de façon corollaire, parce qu'il apparaît comme un écart par rapport à une norme intuitive, comme le souligne Nadine Gelas. Celle-ci a en effet étudié la question dans les dialogues rapportés chez Duras et mis en évidence la fréquence du verbe répondre après une interrogation aussi bien qu'après une déclaration.71(*) Elle parle à juste titre d'un glissement constant et insensible de l'assertion à la question, de la question à l'assertion, si bien que les actes d'assertion ressemblent, dans leur forme et leur contenu, aux actes d'interrogation ou se confondent, une intervention du locuteur pouvant être reçue à la fois comme une question et comme une assertion - c'est précisément le cas de figure mis en évidence dans le passage étudié - oscillation qui suggère que la distance n'est pas grande de l'une à l'autre. Le balancement réciproque du sens d'un verbe sur l'autre se fait ici de loin en loin, sur des séquences de texte plus ou moins étendues plutôt que sur l'espace restreint que délimite la juxtaposition.72(*) Celle-ci n'est donc pas forcément nécessaire pour que le flottement sur le sens des verbes se manifeste, mais elle a tout de même avoir un effet propre, puisque c'est le choc pléonastique qui la rend particulièrement visible.

En résumé, l'effet de singularisation remarquable consistant à rapprocher, mais surtout à juxtaposer deux banalités en apparence pléonastiques, de même que son corollaire portant sur l'assimilation de l'assertion à la question, constituent en fait des lieux où Duras construit une différence, introduit une nuance singulière. Et la singularité à retenir ici est que Duras crée, par un travail incontestable sur le pléonasme, un véritable réseau de sens possibles, et que c'est précisément cette virtualité, cette indécidabilité qui a de la valeur, le singulier étant ce qui ne se classe pas, ce qui suspend l'interprétation. Spécifier ou distinguer entre « demander » et « dire » devient dans le segment étudié une rareté stylistique forgée à partir de l'articulation de deux éléments purement fonctionnels, dont la banalité se trouve ainsi transfigurée. Il semblerait bien que la transfiguration durassienne opère ici sur l'idée rebattue qu'un texte ou un mot a un sens précis et clos sur lui-même. Cependant, même si la polysémie est une valeur que Duras, à l'instar de nombreux autres écrivains de son temps73(*), cultive, son écriture va au-delà de ce point précis, car elle touche à la décatégorisation. Il faut entendre par là que les éléments ne se trouvent plus avoir la valeur attendue, et par conséquent ne peuvent plus être découpés en classes d'objets rangés sous une même dénomination.74(*) Les valeurs d'unicité, de stabilité et de certitude ordinairement attachées au sens d'un mot ou d'un prédicat75(*) se voient alors suppléées par des valeurs d'incertitude et de non-primauté d'une orientation de signification par rapport à une autre.

Un autre passage, tiré de L'Amant de la Chine du Nord, dans lequel s'observe le même effet de singularisation par redoublement, réitère ce mouvement particulier qui a été désigné par le terme de décatégorisation :

Ç'avait été à ce moment-là du soir, avec la soudaineté du malheur, que l'horreur avait surgi. Des gens avaient hurlé. Aucun mot, mais des hurlements d'horreur, des sanglots, des cris qui se brisaient dans les pleurs. Tellement le malheur était grand que personne ne pouvait l'énoncer, le dire.

Ça grandissait. On criait de partout. Ça venait des ponts, de la salle des machines, aussi bien, de la mer, de la nuit, du bateau tout entier, de partout. D'abord isolés, les cris se regroupent, deviennent une seule clameur, brutale, assourdissante, effrayante.76(*)

À l'instar de l'extrait précédent, la redondance porte à nouveau sur deux verbes qui ont trait à la parole. La juxtaposition de ces éléments en apparence pléonastiques conduit à l'extrême surajouté. Il s'agit pourtant d'une répétition sémantique qui n'en est pas une à proprement parler, car une nuance est en réalité suggérée entre énoncer et dire, qui produit le même type de questionnement que dans le passage précédent, dans lequel la juxtaposition conduisait à un flottement dans l'interprétation sémantique des deux verbes. En ce sens, les verbes ne se trouvent plus avoir la valeur attendue, celle qu'ils auraient s'ils étaient pris isolément. Le flottement sémantique que provoque leur traitement simultané, offre à nouveau trois pistes d'interprétation, que l'on peut brièvement reformuler : s'agit-il d'une correction (« énoncer, non, dire »), d'une différenciation - ou opposition contrastive - (« énoncer et dire »), ou enfin d'une équivalence (« énoncer = dire ») entre ces deux verbes ? Comme précédemment, privilégier une option plutôt qu'une autre relève de l'impossible, si bien que la virtualité du texte reste là encore ouverte.

C'est le sémantisme des mots, celui de verbes en l'occurrence, qui se trouve ici modelé en profondeur par une simple juxtaposition de type pléonastique. Cette opération transfigure, singularise dans le cas présent le banal de la signification d'un mot. Il y a, de façon sous-jacente, toute une réflexion sur le sens, sur un certain figement de la signification, qu'il s'agit de réveiller, de remettre en cause. La juxtaposition de mots redondants ou pseudo-redondants permet, grâce au réseau de significations qu'elle ouvre, de ne pas retomber dans le figement qu'elle dénonce, par une sorte de mise en abyme du procédé.

Mais surtout, il convient de porter attention à l'environnement textuel dans lequel apparaît ce genre de procédé, utilisé somme toute avec une relative parcimonie, car il n'est pas anodin, tant sur le plan de la forme que du point de vue thématique. Quelque chose motive la forme, quelque chose la prépare. Celle qui vient d'être étudiée intervient en effet dans un cadre bien particulier. Dans le cotexte qui la précède, c'est un régime hyperbolique très fortement marqué, qui correspond à l'intensité émotionnelle du moment. Il sert à décrire le soudain mouvement de panique faisant suite à la découverte de la disparition d'un jeune homme qui vient tout juste de se jeter à la mer. Le vocabulaire utilisé en indique clairement la dimension tragique : tout n'est que malheur, horreur, hurlements, sanglots, cris et pleurs. Les gradations ou les absolus tels que horreur (gradation hyperbolique par rapport au terme précédent malheur), aucun mot et personne ainsi que le fort degré d'intensité que dénote l'expression tellement grand constituent le régime hyperbolique en question, et accentuent d'autant le pathos de ce fragment textuel. Ce régime se poursuit logiquement dans le deuxième paragraphe, car celui-ci forme avec le paragraphe précédent une unité séquentielle bien distincte. L'esthétique de l'excès y atteint une forme de paroxysme : la puissance d'envahissement des clameurs, dont la monstruosité est figurée à deux reprises par le pronom démonstratif neutre ça77(*), se traduit par l'adverbe locatif partout - qui, non content d'être le plus absolu qui soit, va même jusqu'à apparaître à deux reprises -, par les tournures généralisantes et globalisantes une seule clameur et tout entier ainsi que par la gradation hyperbolique brutale, assourdissante, effrayante.

Dans le premier passage de L'Amant de la Chine du Nord, analysé plus haut, l'intensité émotionnelle du moment, celle de l'annonce de la séparation d'avec le Chinois, fortement ressentie par le sujet percevant, constituait le cadre d'apparition privilégié de cette rhétorique de la surcharge. L'horreur, la peur, la passion, l'amour et ses déchirements, tels sont les territoires et les thématiques investis par Duras et propices à l'apparition du banal et aux mouvements de singularisation dont il est l'objet. En ce sens, on peut parler d'une certaine forme d'imagerie du banal. Et l'on a également pu mettre en évidence que le pléonasme, élément moteur de l'opération de singularisation des deux passages analysés, a partie liée à l'esthétique de la surcharge, car il ne suffit pas en soi. L'hyperbole, l'excès, tellement contrastés chez Duras, configurent les lieux privilégiés où l'écrivain travaille le banal. En matière de contraste, l'esthétique de l'excès touche également l'attitude durassienne qui consiste en deux mouvements opposés mais pourtant étroitement complémentaires, à savoir relever le silence et le pratiquer, et dans le même temps dire le cri et le pratiquer78(*). Tout comme « le silence sollicite le lecteur à prendre le relais, à faire acte de performance »79(*), le flottement sémantique qu'occasionne l'utilisation du pléonasme pousse également celui-ci à user de son imaginaire et de sa capacité d'interprétation pour faire le travail de construction du sens à partir des différentes postulations qui s'offrent à lui.

Cette forme d'esthétique de la surcharge est à ce point présente qu'on peut aller jusqu'à parler de style grandiloquent. Là encore, il apparaît que le pléonasme n'est de loin pas étranger à cet élément emphatique. La suite du passage dont il vient d'être question ci-dessus est à cet égard très intéressante car elle révèle leur étroite alliance :

(a) On crie de se taire.

(b) Le silence s'étend dans tout le navire. Puis il y a le silence.

C'est dans ce silence-là qu'on entend les premiers mots, les cris reviennent, presque bas, sourds. D'épouvante. D'horreur.

Personne n'ose demander ce qui s'est passé. On entend clairement, dans le silence :

- Le bateau s'est arrêté... écoutez... on n'entend plus les machines...

Et puis le silence revient. Le capitaine arrive. (c) Il parle dans un haut-parleur. Il dit :

- Un terrible accident vient d'avoir lieu au bar... un jeune garçon s'est jeté à la mer.80(*)

Le paradoxe de la première phrase (a) entre en résonance avec la tension entre le discret et le grandiloquent. Il arrive en effet très fréquemment que les énoncés de Duras crient de se taire. Et les trois exemples de pléonasmes81(*) cités jusqu'à présent touchent précisément à la problématique du dire. Le procédé du pléonasme est utilisé là où, dans le discours, la parole est thématisée par les verbes du dire, qu'ils affirment ou qu'ils nient cette parole. Dans l'extrait ci-dessus, de même que dans l'exemple précédent, le grandiloquent s'obtient par une redondance de l'écriture qui porte paradoxalement sur l'absence de parole, thématisée dans le texte par l'affirmation du non-discours, par la négation du dire. Le récit est le lieu d'une hypertrophie du discours pour dire l'absence de discours, c'est donc une étroite relation qui unit ces deux opposés, puisque chez Duras, l'un n'apparaît jamais sans l'autre, et vice versa. Le grandiloquent n'est tel que parce qu'il a pour point d'origine et condition d'apparition le banal, le discret. L'étroite relation de proximité et de dépendance qui les unit permet d'appréhender clairement l'incessant mouvement entre le banal et le singulier qui est en jeu dans ces exemples.

Le grandiloquent du premier segment (a) trouve un écho qui se fait entendre dans la séquence (b). Là encore, le banal de la première unité phrastique subit une modification du fait de l'apparente redondance de la deuxième phrase. Dans le détail, cette transformation s'opère en plusieurs étapes. En quoi consiste le banal dans cet exemple ? De prime abord, la première phrase peut s'entendre comme la description d'un événement réalisé, accompli. Le verbe conjugué est en effet un présent de narration, cette partie du texte contrastant avec le bloc typographique précédent, où les temps dominants sont l'imparfait et le plus-que-parfait82(*). La deuxième phrase Puis il y a le silence modifie pourtant radicalement l'interprétation privilégiée de la phrase précédente, du fait qu'elle transforme en processus ce qui était a priori un événement accompli. L'utilisation du connecteur temporel puis et la répétition du groupe nominal le silence mettent effectivement en évidence un décalage temporel entre l'effet (le silence de la deuxième phrase83(*)) et l'apparition progressive de celui-ci, indiquée, par cette lecture rétroactive, dans la première phrase. En d'autres termes, cette phrase lapidaire Puis il y a le silence, qui constitue d'ailleurs un pléonasme absolu au regard de la précédente, oblige le lecteur à réévaluer sémantiquement la phrase précédente et à remettre en cause l'acquis sémantique de tout l'énoncé. Ce procédé rend à nouveau perceptible le questionnement et le travail sur le sens des mots.

Enfin, en (c), on retrouve un pléonasme touchant à des verbes de parole, avec un fonctionnement similaire à celui analysé dans les deux premiers exemples ci-dessus.84(*) La comparaison de ces différents passages entre eux, légitimée par le fait qu'ils sont tous tirés du même roman, conduirait même à une complexification du questionnement sur le sens de ces verbes, puisque sont mis en parallèle les verbes demander, dire, parler et énoncer.

Somme toute, l'utilisation du pléonasme a ici pour effet une forme de resémantisation du verbe « s'étendre », qui donne la primauté, du fait de la consécution immédiate du verbe d'état il y a, à l'action qu'il dénote, ce qui prend en quelque sorte à contre-pied la signification « normale » que le lecteur attribue à ce verbe dans un contexte « habituel ». Au niveau de la portée plus immédiate de ce procédé sur le plan de la narration, il est important de noter que choisir de distinguer l'apparition du silence de sa présence effective permet de singulariser ce silence, de le rendre grandiloquent, de lui donner une résonance particulière, ce que la mise en évidence par le démonstratif composé dans la première phrase du paragraphe suivant tend à confirmer : ce silence-là.

Plus fondamentalement, le point à retenir après l'analyse de ces quelques exemples est que ce que les critiques ont coutume de ranger sous le terme de « style durassien », c'est-à-dire ce qui définit l'originalité et la singularité de la plume de cet écrivain, sont bien souvent des manifestations langagières qui ont pour point d'achoppement le banal même. Les faits étudiés révèlent ainsi un premier élément intéressant de la poétique de la transfiguration du banal chez Duras, déjà esquissé plus haut85(*) : l'usage d'un apparent pléonasme tend parfois à court-circuiter les significations usées ainsi que les réflexes habituels du lecteur, ce qui témoigne d'une attention poussée à la norme, qui semble être refusée ou du moins contournée. Le flottement indécidable sur le sens induit par ce procédé démontre que l'intérêt de Duras se focalise sur la multiplicité du réel, entravé par le figement que peut provoquer la dictature du sens unique et l'assujettissement à la fonction référentielle du langage86(*). Laisser ouverte la multiplicité des sens sur le plan du langage et surtout la rendre sensible par l'écriture (ou une autre forme artistique, comme le cinéma) formerait alors pour Duras le sens à proprement parler, mosaïque de plusieurs possibles qui ne s'excluent nullement. Le réel est pensé et dit comme quelque chose de non figé.

La citation ci-dessous, tirée de Outside, explicite cette idée et permet de saisir pleinement cette forme de « nouvelle naissance » du sens d'un mot, qui se produit lors de son actualisation à chaque nouvelle énonciation. Duras parle ici de ses deux actrices fétiches, qui ont souvent collaboré avec elle dans ses projets cinématographiques, et ce faisant, elle exprime le but qu'elle se propose d'atteindre à travers ces réalisations et ces voix :

Elles parlent. Elles forment les mots à l'intérieur de leurs bouches, les font - à l'intérieur - et puis ensuite les laissent sortir d'elles, sans effort. Le mot, sorti d'elles, est comme interdit tout d'abord, privé de sa signification, seul. Puis il prend vie, d'un seul coup, et il en tremble.

Je recommence : Elles parlent. Les mots sont d'abord contenus dans leurs bouches, mais sans respiration autonome, pas séparés d'elles. Puis elles les laissent sortir dans un glissement sans heurts : le passage se ressent, aisé, indolore. Le mot dort encore lorsqu'il sort. Endormi il se retrouve à l'air libre. Alors seulement, il se réveille : la souffrance s'entend. Le mot se déplie, respire et crie. Son sens éventuel est encore à venir. Avant cela, il faut que ce premier mot crie de surprise : c'est du bruit qui sort, du cri. Ce qu'on entend d'abord c'est la souffrance du contact extérieur. Pris de court, le mot-enfant refuse de se séparer d'elles. Pris en faute aussitôt, dans un assagissement douloureux, il se propose à nous. Et alors seulement, le sens arrive et le revêt, l'habille, l'embarque dans la phrase dans laquelle il va s'encastrer, s'immobiliser et mourir.

Je recommence : Elles parlent. Elles disent : « Je vous aime jusqu'à ne plus voir. Ne plus entendre. Mourir. » Ou bien : « Je voudrais être à votre place, arriver ici pour la première fois pendant les pluies. » J'écoute. Cent fois. Les voix silencieuses qu'elles n'ont jamais qu'avec moi (je le crois), dont elles ne savent rien, provision à laquelle on n'avait pas encore touché, intacte, entière, mortelle. Porteuses de ces voix, ces deux femmes qui vampirisent - à mon plus grand bonheur - toute prévalence ayant trait à un sens cerné, privé, privilégié. Dans Je vous aime... dans Je voudrais arriver ici, ici vogue et se déplace, continent flottant, partout où il pourra accoster, devient général.87(*)

En dépit de sa longueur, il valait la peine de citer cet extrait dans son entier, car il met parfaitement en évidence les étapes du processus de formation du sens d'un mot dans la conception durassienne : par le biais de la personnification dont le mot est l'objet (tremble, dort, endormi, se réveille, respire, crie, etc.), s'expriment tout à la fois un passage de l'intériorité de sa source énonciative (l'être parlant) vers l'extériorité, un éveil (douloureux) à la vie dans ce monde extérieur ainsi qu'un voyage vers le sens au gré de la phrase qui viendra recueillir ce mot. La dictature du sens unique est ici clairement exprimée, en termes de prévalence ayant trait à un sens cerné, comme si les « mauvais » mots portaient avec eux une signification qui n'a plus rien de mystérieux, dont on a déjà fait le tour avant même de les utiliser. Le terme général, qui clôt magnifiquement l'extrait, s'oppose précisément à cette forme de restriction à une seule signification qu'impose au mot le langage « ordinaire », dont on peut dire qu'il est considéré négativement par Duras.

C'est ça que moi j'appelle le cinéma, quand un objet donné change de sens à mesure que le récit se déroule.88(*)

Cet extrait d'entretien radiophonique, dans lequel Duras commente l'oeuvre Le Camion, exprime également la volonté de dépassement du sens unique. Sur le calque de toutes les modifications qui peuvent avoir lieu au sein d'un récit, la signification d'un mot doit se transformer et ne pas rester figée, si elle veut être le reflet des évolutions du récit filmique. Même si elle concerne le domaine de la création cinématographique, cette volonté peut aussi bien concerner le domaine scripturaire car Duras, on le sait, a ouvertement revendiqué un lien étroit entre ses films et ses livres et rapproché sa démarche littéraire de ses recherches cinématographiques. Les déclarations suivantes, publiées à peu d'intervalle, en témoignent on ne peut plus clairement :

Je crois que j'ai recherché dans mes films ce que j'ai recherché dans mes livres. En fin de compte, il s'agit d'une diversion et seulement de ça, je n'ai pas changé d'emploi. Les différences sont très petites, jamais décisives.89(*)

Je parle de l'écrit. Je parle aussi de l'écrit même quand j'ai l'air de parler du cinéma. Je ne sais pas parler d'autre chose. Quand je fais du cinéma, j'écris, j'écris sur l'image, sur ce qu'elle devrait représenter, sur mes doutes quant à sa nature. J'écris sur le sens qu'elle devrait avoir. Le choix de l'image qui se fait ensuite, c'est une conséquence de l'écrit. L'écrit du film - pour moi - c'est le cinéma.90(*)

C'est pourquoi il s'avère que la démarche consistant à refuser toute prévalence de sens est la même lors de l'écriture, lorsque le mot est jeté sur le papier :

J'ai l'impression que les mots traînent sur ma table, que je les prends quand ils apparaissent vite très vite / oui donc j'entends rien.91(*)

Dans cette déclaration que fait Duras en 1991 à propos de l'écriture, le terme « entendre » peut être compris dans le sens d'une captation première d'un sens attaché aux mots. Ces propos peuvent être rapprochés d'une citation étonnamment similaire, lors d'un entretien avec Xavière Gauthier :

Je sais que le lieu où ça s'écrit, où on écrit - moi quand ça m'arrive -, c'est un lieu où la respiration est raréfiée, il y a une diminution de l'acuité sensorielle. Tout n'est pas entendu, mais certaines choses seulement, voyez.92(*)

Duras revendique avec force, à travers la notation de rapidité dans le premier passage, « la sujétion absolue à l'écriture »93(*). Elle ne fait que retranscrire ce qui apparaît quelque peu mystérieusement sous sa plume (ça s'écrit suggère une sorte de genèse spontanée du processus), sans autre intervention de sa part que celle d'écrire. Ailleurs, Duras parle également de la construction du sens lors de la lecture, où se retrouve le refus d'un sens privilégié, de même que s'expose l'idée de la fragilité de ce sens lors de son passage à travers une subjectivité par le biais de la lecture ou de la parole :

Vous voyez, je ne cherche nullement à approfondir le sens du texte quand je le lis, non, pas du tout, rien de pareil, [...]. Le sens viendra après, il n'a pas besoin de moi. La voix de la lecture à elle seule le donnera sans intervention de ma part. La lecture se propose à voix haute de la même façon qu'elle s'est proposée pour vous seul, la première fois, sans voix. [...] je découvre ce qui était au-dessous, le mot isolé, méconnaissable, dénué de toute parenté, de toute identité, abandonné. [...] On s'aperçoit quand on dit, quand on écoute, combien les mots sont friables et peuvent tomber en poussière.94(*)

En conclusion, l'étude de l'utilisation durassienne de l'apparent pléonasme a non seulement permis de mettre en évidence que ce procédé, étroitement lié à une esthétique de la surcharge, a pour effet de remettre en cause l'utilisation « commune » ou le sens privilégié du mot auquel il s'applique, ce qui en soi constitue une première façon de transcender le banal, mais elle permet également, de façon plus essentielle, de comprendre que la problématique du banal et du singulier trouve chez Duras un écho dans une conception particulière de l'écriture. Celle-ci met un point d'honneur à souligner l'importance de la dimension subjective qui permet l'actualisation d'un énoncé et qui accompagne la production du sens, où la catégorie du banal est transcendée peut-être également du fait qu'elle passe par un sujet percevant.95(*)

1.2. Pléonasme, redondance, répétition

La répétition d'éléments fonctionnels tels que ceux analysés précédemment constitue en elle-même un autre opérateur de singularisation. Doneux-Daussaint96(*), à l'instar des nombreux critiques qui l'ont précédée, a souligné la saturation dans certains textes de Duras de ces expressions stéréotypées, non informatives, et qui deviennent autant de véritables stéréotypes de l'écriture durassienne, de telle sorte que Duras peut être si facilement pastichée, comme la charge de Rambaud en témoigne97(*).

À titre indicatif, en reprenant l'exemple des formules qui dénotent la prise de parole, une recherche sommaire dans le corpus informatisé Frantext98(*) permet de prendre conscience de l'ampleur du phénomène et du caractère légitime des critiques adressées à Duras sur ce point : le nombre d'occurrences des mots « dit » et « demande » se chiffre respectivement à 152 fois et 29 fois pour L'Amant, à 177 fois et 2 fois pour Moderato Cantabile.99(*) L'Amant de la Chine du Nord, qui ne figure pas dans Frantext, laisse supposer un échantillonnage assez similaire, voire un nombre plus élevé d'occurrences, étant donné qu'il se compose dans une plus large mesure, comparativement à L'Amant, de discours rapporté.

À l'instar du premier opérateur de singularisation, ce procédé convoque un usage habituel, dans des conditions telles qu'il cesse pourtant d'être banal. L'interminable retour du même, la fréquence d'apparition si élevée de même formules, induisent sur le plan poétique un effet de litanie ou d'écho, et semblent indiquer, sur le plan interprétatif, que la prise de parole dénotée par ces verbes est tout aussi importante que ce qui est dit. Dans des romans où l'action est souvent réduite à la portion congrue, elle signale sans aucun doute que l'essentiel de l'action se joue dans les dialogues des personnages entre eux, fortement marqués par la dimension émotionnelle. Le message à faire passer, même incomplet, même incommunicable100(*), acquiert sa force précisément dans l'affirmation et la réitération presque abusives de son existence. La prise de parole, thématisée dans le cas présent par le summum de la banalité, du fonctionnel, est ainsi le lieu d'émergence, grâce à la redondance, d'une parole singulière. La mise en mots durassienne, en transfigurant d'une part le banal du sens par le biais de pléonasmes et en se forgeant d'autre part une singularité propre grâce à la réitération du fonctionnel, rappelle pourtant dans le même temps, et de façon lancinante, à quel point elle est viscéralement liée au banal. De la combinaison de deux éléments neutres naît le singulier ou, autrement dit, du redoublement du banal, on obtient le singulier. Le réemploi d'un même syntagme à l'intérieur d'un texte vise à raviver la force poétique variable d'une même parole et à montrer la valeur de l'acte d'énonciation dans la production du sens. Car comme le relève avec pertinence Van den Heuvel, « en faisant réapparaître les mêmes énoncés, on les "débanalise", paradoxalement : le lecteur cherchera ce qui reste de ces débris et découvrira que le sens qu'il en tire dépend de son imagination individuelle et de sa participation active. »101(*)

La répétition d'éléments fonctionnels n'est de loin pas le seul dispositif de (sur)exploitation de la redondance chez Duras. Certains passages descriptifs sont eux aussi touchés par une forme de surenchère, tout à fait sensible dans le passage suivant, tiré de L'Amant :

Le crépuscule tombait à la même heure toute l'année. Il était très court, presque brutal. À la saison des pluies, pendant des semaines, on ne voyait pas le ciel, il était pris dans un brouillard uniforme que même la lumière de la lune ne traversait pas. En saison sèche par contre le ciel était nu, découvert dans sa totalité, cru. Même les nuits sans lune étaient illuminées. Et les ombres étaient pareillement dessinées sur les sols, les eaux, les routes, les murs.

Je me souviens mal des jours. L'éclairement solaire ternissait les couleurs, écrasait. Des nuits, je me souviens. Le bleu était plus loin que le ciel, il était derrière toutes les épaisseurs, il recouvrait le fond du monde. Le ciel, pour moi, c'était cette traînée de pure brillance qui traverse le bleu, cette fusion froide au-delà de toute couleur. Quelquefois, c'était à Vinhlong, quand ma mère était triste, elle faisait atteler le tilbury et on allait dans la campagne voir la nuit de la saison sèche. J'ai eu cette chance, pour ces nuits, cette mère. La lumière tombait du ciel dans des cataractes de pure transparence, dans des trombes de silence et d'immobilité. L'air était bleu, on le prenait dans la main. Bleu. Le ciel était cette palpitation continue de la brillance de la lumière. La nuit éclairait tout, toute la campagne de chaque rive du fleuve jusqu'aux limites de la vue. Chaque nuit était particulière, chacune pouvait être appelée le temps de sa durée. Le son des nuits était celui des chiens de la campagne. Ils hurlaient au mystère. Ils se répondaient de village en village jusqu'à la consommation totale de l'espace et du temps de la nuit.102(*)

La narratrice évoque dans ce passage le climat particulier de l'Indochine de son enfance, et se remémore les nuits passées dans la campagne en présence de sa mère, ce qui donne lieu à une description de ces moments privilégiés. De ce court extrait émane une charge poétique très forte, dont la beauté et la puissance d'évocation conduisent à le faire se détacher singulièrement de son environnement textuel immédiat. Expérience des plus communes et d'autant plus quotidienne qu'elle est éternellement cyclique, la nuit figure tout simplement un de ces éléments qui, comme le souligne Alfandary, représentent « le monde en tant qu'il arrive au sujet, en tant qu'il le touche, en tant qu'il manifeste sa présence »103(*). Pourtant, toute banale que soit son expérimentation par un individu, la nuit est sujette, dans l'écriture durassienne, à un traitement clairement débanalisant. Le lecteur se trouve en effet d'abord confronté à la répétition dense de termes tels que nuit, ciel, bleu, lumière, brillance et du verbe d'état était104(*), pratique aux antipodes de la variation (par utilisation d'un synonyme ou par recours au pronom représentant par exemple) qui serait non seulement possible mais encore conseillée par le bon usage, grand proscripteur de répétitions abusives. Bien loin d'appauvrir le texte, cette itération produit ici encore un indubitable effet d'écho, de rime, et, partant, de musicalité. L'impression du même qui revient dans une sorte de litanie, d'éléments qui résonnent de loin en loin porte à considérer le texte non plus uniquement comme un objet sémantique mais aussi - et peut-être surtout - comme un objet sonore. « Dans la profération du mot, le signifiant résonne au sens où la résonance de l'image acoustique se fait véritablement entendre, tout comme une note de musique tenue longtemps à une certaine intensité. »105(*) La nuit, en plus d'être ce phénomène cyclique dû à la rotation de la Terre sur elle-même, est alors aussi l'événement sonore qui se produit lors de l'écriture et surtout de la lecture même des mots sur la page.

À ces répétitions s'ajoutent d'autres figures de style, dont la densité dans ces quelques lignes participe de l'esthétique de la surcharge106(*) si caractéristique de l'écriture durassienne : ce sont notamment le chiasme (je me souviens mal des jours - des nuits, je me souviens), les oxymores (fusion froide, la nuit éclairait, tombait [...] dans des trombes de silence et d'immobilité), la métaphore filée qui établit une comparaison entre la lumière de la nuit et la pluie grâce aux termes cataractes et trombes, ainsi qu'à l'évocation d'une sensation tactile et visuelle (l'air peut être pris dans la main comme la pluie, il est qualifié de bleu comme l'eau peut l'être). Si l'on en croit ces figures, le moment de la nuit vient jeter un trouble dans l'organisation du monde et sa représentation. Événement le plus dur à appréhender qui soit du fait qu'il n'a aucune incidence sur les sens du sujet percevant, hormis peut-être sur sa vue, mais dans ce cas pour indiquer l'impossibilité de son exercice (la nuit est simplement « noire » et l'acuité visuelle y est d'ordinaire considérablement réduite, pour ne pas dire nulle), la nuit se trouve en effet dotée, par le biais de métaphores et d'oxymores tout sauf attendus, d'attributs propres à affecter les êtres, en ce sens que les perceptions du corps et des sens font partie intégrante de la description. Sont par exemple &eacut