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Université Michel de Montaigne
Bordeaux III
Master 2 Recherche
Sciences de l'Information et de la Communication
Parcours : Images et Sociétés
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Les implications socio-sémiotiques et
esthétiques du partage des photos numériques et des MMS :
Enquête par entretien collectif
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Mémoire de
Mahdi AMRI
Préparé sous la direction de
M. Thierry LANCIEN
Juin 2006
A mes parents
A Imane et à Fouad
A Ghita et à Laïla
A Faïçal et à Maher
A Veronica
A tous mes amis en France,
au Maroc et en Tunisie
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier tout
particulièrement mon directeur de recherche M. Thierry LANCIEN qui a
toujours été disponible et attentif à mes questions. Ses
conseils et orientations méthodologiques m'ont été de
grande utilité pour finaliser ce mémoire.
Mes vifs remerciements vont notamment à tous les
camarades du Village 3 et de l'association AELMB qui m'ont accordé leur
temps précieux pour la réalisation des entretiens.
Merci de tout mon coeur à :
Alae, Amal, Amine, Effie, Faïçal, Ibrahim, Karim,
Madalina, Muslum, Rim, Saïd, Tamila, Wydade et Younes.
Je remercie également ma famille pour son soutien.
SOMMAIRE
INTRODUCTION
GENERALE...................................................................................
6
Préambule..................................................................................................................
7
Problématique..........................................................................................................
8
Méthodologie de
recherche...................................................................................
9
I- PREMIERE PARTIE - Du dessin pré-historique
à l'image numérique : histoire et traits
socio-sémiotiques.....................................................
12
Petite histoire de
l'image..................................................................................
13
La naissance de
l'image......................................................................................
14
La
perspective.......................................................................................................
15
La
gravure..............................................................................................................
16
La
photographie....................................................................................................
17
Images
numériques......................................................................................
21
Images numériques : naissance et
évolution.................................................. 21
Introduction...........................................................................................................
21
Cadre
militaire......................................................................................................
22
Cadre
médical.......................................................................................................
24
Photos numériques : aspects
socio-sémiotiques.................................... 27
Introduction...........................................................................................................
27
Images numériques : aspects
socio-sémiotiques........................................... 27
Image numérique et
indice................................................................................
28
Image numérique et
calcul................................................................................
30
Image numérique et
dématérialisation...........................................................
31
Les MMS : aspects
socio-sémiotiques........................................................
34
Indications
méthodologiques..............................................................................
34
Terminologies........................................................................................................
34
Les MMS : dimensions sociologiques et
sémiotiques..................................... 35
II- SECONDE PARTIE - Implications
socio-sémiotiques et esthétiques des photos numériques et
des MMS. Enquête par entretien collectif 40
Présentation de
l'échantillon.........................................................................
41
Guide de
l'entretien.........................................................................................
42
Photos numériques : implications
socio-sémiotiques et esthétiques. 44
Avantages et inconvénients des photos
numériques................................... 44
1.
Avantages :.......................................................................................................
44
La possibilité de faire plusieurs
photos......................................................... 44
La possibilité de faire des
retouches..............................................................
44
Accessibilité et facilité
d'usage......................................................................
45
2.Inconvénients.....................................................................................................
47
Photos numériques : implications
socio-sémiotiques.........................
48
Thèmes et contexte
d'échange...................................................................
48
La photo numérique comme moyen de
communication......................... 49
Photo numérique de
famille.........................................................................
51
Photo numérique et transmission du
patrimoine..................................... 52
Photos numériques : implications artistiques
et esthétiques 54
Photo numérique et mémorisation de la
réalité.................................... 54
Photos numériques et implications
esthétiques..................................... 57
Les MMS : enjeux sémiotiques et
communicationnels...............
60
Contextes et buts
d'échange..............................................................
60
Terminologies.........................................................................................
60
Thèmes
photographiés..........................................................................
61
Typologie de
réponse.............................................................................
63
Contextes
d'échange..............................................................................
63
Les MMS : enjeux sémiotiques et
communicationnels..................... 67
Les MMS et rapport
texte-image..........................................................
67
Les MMS comme pratique
communicationnelle................................
70
MMS et
intermédialité :.........................................................................
73
1- MMS et cartes
postales/virtuelles....................................................
74
2- MMS et messagerie
électronique.......................................................
76
Les MMS banalisent la
communication.................................................
77
CONCLUSIONS.............................................................................................
80
Conclusion
générale.................................................................................
81
Résumé.......................................................................................................
88
Abstract......................................................................................................
89
BIBLIOGRAPHIE..........................................................................................
90
INTRODUCTION GENERALE
Préambule
Depuis le début du XX ème
siècle, la photographie constitue un objet d'étude et un sujet de
réflexion qui rassemble de multiples domaines professionnels,
intellectuels et artistiques ( sociologie, anthropologie, sémiologie,
esthétique...). La photographie, dans son immobilité taciturne du
monde, instaure un point de rupture avec le brouhaha de la
société médiatique 1(*). La photographie fascine et la communauté des
chercheurs continue d'y porter un intérêt manifeste, vues ses
dimensions sociologiques, psychologiques et sensibles.
Bien qu'étant le
« déclencheur » du régime visuel
médiatique avec la reproductibilité technique de l'image qui la
caractérise, la photographie constitue aujourd'hui un contrepoint
remarquable à un ordre médiatique trépidant ; elle
offre un arrêt sur image et des moments de méditation par la
fixité de son regard et la sensibilité qui jaillit
d'elle. Tout en étant proche du réel, la photographie enregistre
notre quotidien et raconte l'histoire comme un progrès sans
limites.2(*)
L'image photographique entretient un rapport étroit
avec le réel et nous permet ainsi de l'approcher sous un angle
particulier. Elle est la trace d'une réalité certaine qui a bien
existé, mais en même temps, elle est l'oeuvre sensible et
subjective d'un artiste. Elle nous donne donc accès à une
signification où la réalité et l'imaginaire se
mêlent étroitement. D'autre part, la photographie consiste en une
représentation parcellaire du réel : elle fixe des fragments
choisis. Ceci semble lui conférer un pouvoir particulier de
signification. La photographie semble être douée de ce pouvoir de
restitution d'une réalité mouvante sous une forme
instantanée et statique. La fragmentation photographique n'enlève
rien à son pouvoir révélateur, au contraire, en se
rapprochant du détail, elle permet de saisir une globalité.
Avec l'introduction du numérique dans le champ de la
photographie, la « séance de prise de vues » n'est
plus distinguée. Prendre une photo n'est plus un arrêt sur image
mais plutôt une capture, ce qui donne à saisir l'acte
photographique comme une mécanique répétitive et
incarnationnelle, un recueil par consensus et un partage
immédiat médiatisé par le groupe. Le moment à vivre
se construit parallèlement à sa mise en boîte et
l'appropriation des photos est plus rapide par le plus grand nombre
d'utilisateurs ( maniabilité, facilités d'usage et
d'accès, notion de jeu...). D'autant plus que les usages sociaux de
cette technologie nouvelle s'inscrivent dans le mouvement du photographique
tout en faisant rupture sur certains points qu'il conviendrait d'expliciter en
détail dans ce travail de recherche.
De nos jours, les photos numériques circulent
partout. Elles constituent de par leur matérialité souple,
manipulable et leur haute qualité visuelle un vrai
phénomène de consommation de masse. Les photos numériques
prises au moyen du caméscope3(*) ou plus encore les MMS sont largement partagées
entre les sphères intimes (amis, amoureux, membres de famille). Elles
instaurent des ponts de liaison et créent des bulles de bavardage
convivial. Les photos numériques, les MMS surtout engendrent souvent des
messages en retour et des interactions possibles entre les groupes d'usagers.
Offrant des modalités de lecture probablement différentes des
photos argentiques, elles requièrent notamment des dimensions
sociologiques certaines et proposent un regard esthétique particulier
sur le monde et les objets du quotidien.
Problématique
Notre problématique de recherche s'inscrit donc au
coeur de la relation entre deux objets d'étude : la photographie et
la technologie numérique. La photographie étant un média
qui véhicule de l'information et qui reproduit le réel, la
technologie numérique surmédiatise la photo, dans la mesure
où elle permet une distribution rapide et massive des photos entre les
cercles d'usagers et à travers plusieurs supports médiatiques
(micro-ordinateurs, Internet, téléphones mobiles). La
prolifération des photos numériques et des MMS, et leur
nomadisme entre les réseaux d'utilisateurs laisse apparaître
des fonctions nouvelles qui y sont associées tout en inspirant des
interrogations de base sur les différentes implications des ces images.
Notre sujet de recherche consiste à analyser les
dimensions socio-sémiotiques et esthétiques de la circulation des
photos numériques et des MMS entre les sphères intimes. Pour ce
faire, nous allons essayer d'apporter des éléments de
réponse au triple questionnement suivant :
- En quoi différent les modalités de lecture
des photos numériques et des MMS par rapport aux photos argentiques et
quelles sont notamment leurs enjeux socio-sémiotiques ?
- Les photos numériques et les MMS en tant qu'images
hybrides et médiatisées par la technologie, quelles fonctions
esthétiques et artistiques laissent apparaître ?
- Quelles formes de sociabilité peuvent être
développées à travers l'échange des MMS et des
photos numériques entre les réseaux relationnels ?
Méthodologie de recherche
Pour tenter d'apporter quelques éclairages sur ces
différentes interrogations, l'approche la plus appropriée est
évidemment la méthode de l'entretien collectif qui consiste
à recueillir du discours dans le cadre d'un groupe partageant une
identité ou une expérience vécue (un film, un programme de
radio, une émission télévisée, etc.). Le contenu de
cette situation est analysé par le chercheur qui élabore des
hypothèses sur les effets prévisibles des divers stimuli
(tel thème, telle image sont susceptibles de provoquer telle
réaction chez les enquêtés ) et met au point un guide
d'entretien consacré à la perception subjective de cette
expérience, dont il importe peu que le compte rendu soit fait
individuellement ou collectivement.
L'entretien collectif est présent dans
différentes disciplines. Il a depuis longtemps sa place en
psychosociologie, il est de plus en plus employé en sociologie et
même en science politique, il apparaît aussi en anthropologie. Son
succès récent doit beaucoup à la sociologie
anglo-américaine4(*),
où il est de plus en plus utilisé, comme en témoigne le
nombre considérable d'ouvrages et de manuels, qui depuis une quinzaine
d'années, ont été consacrés au focus
group, selon la terminologie anglaise.
L'entretien collectif permet d'accéder au sens
commun, aux modèles culturels et aux normes du groupe. Consistant
à saisir du sens partagé, voire même du consensus,
l'entretien collectif permet de multiplier le nombre d'enquêtés et
d'élargir l'éventail des réponses recueillies ; en
bref, de gagner du temps et de l'argent. Cette méthode contribue
à réduire les inhibitions individuelles par un effet
d'entraînement (il suffit qu'un participant plus bavard, commence
à divulguer ses impressions personnelles pour que les autres soient
entraînés) et elle facilite le travail de remémoration
(l'échange des souvenirs opère comme un déclencheur).
Finalement, la dimension collective n'est jamais prise en compte pour
elle-même. Elle est même désignée comme le principal
inconvénient de la méthode : la dynamique du groupe et les
interactions entre participants sont considérés comme des
éléments risquant potentiellement de détourner l'entretien
du thème discuté. Dès lors, la tâche de l'animateur
consiste principalement, selon Merton, Kendall et Fiske, à
réduire les interactions parasites.
Tout en sachant que certains chercheurs utilisent
l'entretien collectif pour étudier des dispositions, des attitudes,
voire des raisonnements individuels, cette méthode nous semble plus
particulièrement intéressante pour tous ceux qui mettent au
premier plan de leur système théorique le fait que la
pensée n'est pas déjà donnée, qu'elle
résulte d'un processus de construction qui s'effectue via la parole,
dans un contexte social, c'est à dire dans un cadre collectif et
contradictoire. L'intérêt de l'entretien collectif paraît
alors évident : il est de saisir les prises de position en
interaction les unes avec les autres et non de manière isolée. Il
permet à la fois l'analyse des significations partagées et du
désaccord, grâce à la prise en compte des interactions
sociales qui se manifestent dans la discussion.
La sélection des personnes participant aux
entretiens collectifs doit contribuer à faciliter la construction du
groupe, autrement dit, à favoriser la prise de parole de chacun. Pour
que la discussion ne manifeste pas seulement l'inégalité de ces
rapports, il est nécessaire que la composition de chaque groupe doit
rechercher une certaine homogénéité, cependant la logique
d'échantillonnage de l'ensemble doit tendre vers la diversification.
L'objectif étant de construire des groupes permettant de saisir des
situations diverses et contrastées au regard du thème de la
discussion.
Le nombre minimum de groupes dépend principalement
du nombre de critères que l'on croit devoir prendre en compte dans la
construction de l'échantillon. La taille optimale d'un groupe est
également sujette à des appréciations diverses mais la
variabilité est moindre.5(*) La plupart des spécialistes s'accordent pour
établir que le nombre doit être compris entre 5 et 10 personnes.
Quant au lieu de l'entretien, il faut trouver une salle agréable,
spacieuse et calme, dans un endroit neutre et relativement facile
d'accès. L'espace est particulièrement nécessaire lorsque
la discussion s'accompagne d'un certain type d'activité qui suppose des
déplacements, comme utiliser des panneaux d'affichage, filmer ou faire
travailler les personnes en sous-groupes.
L'enregistrement des entretiens collectifs est une
opération délicate qui mérite d'être
préparée et testée. L'enregistrement d'une conversation
est techniquement difficile et nécessite un matériel
adapté. Et dans ce domaine, on n'est jamais assez prudent. La question
de l'enregistrement vidéo est controversée. L'argument en
défaveur de ce mode d'enregistrement est son caractère intrusif
et supposé refroidissant qui entraverait la spontanéité
des prises de paroles. Or, pour ce qui est des potentialités de
l'analyse, l'enregistrement vidéo est particulièrement
précieux, car il autorise un rendu des interactions sans commune mesure
avec ce que les voix permettent de restituer. Il permet surtout de saisir les
informations complémentaires aux voix enregistrées, à
savoir les silences, les mimiques et les gestes qui peuvent enrichir
ostensiblement l'analyse du corpus.
Une fois l'enregistrement terminé, la transcription
reste l'élément essentiel du corpus ; elle doit rendre
compte le plus finement possible de ce qui se joue pendant les entretiens. Le
débat sur l'exhaustivité et la fidélité d'une
transcription existe aussi à propos de l'entretien individuel. Les
utilisateurs de l'entretien dit « non directif » insistent
généralement sur l'importance qu'il y à inscrire dans le
texte les silences, les hésitations et les diverses manifestations de
l'interviewé et de l'interviewer. Et ce en vue de rendre compte des
raffinements les plus pointus, ce qu'une analyse de contenu classique par
exemple, ne fait pas.
L'analyse d'entretins collectifs commence par un long
travail de déchiffrage et d'interprétation de la pluralité
des significations du corpus.6(*) Cette phase d'interprétation est aussi une
phase d'imprégnation, qui doit permettre d'appréhender toute la
complexité du matériau, en évitant de chercher à
démêler ce qui est « significatif » de ce qui
peut paraître fortuit. Le processus fondamental de traitement
systématique des données textuelles est le codage qui remplit la
fonction essentielle de mise en relation des différents morceaux du
corpus les uns par rapport aux autres. Le codage peut être
utilisé de façon qualitative, au sens où l'objectif
même du codage est l'élaboration de catégories permettant
de rendre compte de façon fine et détaillée du
phénomène capturé par les données. Le principe est
donc de parcourir systématiquement les données en attribuant des
codes conçus sur le principe de la comparaison et de la
répétition.
Le codage qualitatif consiste ensuite à
repérer, en s'efforçant de les catégoriser, à la
fois la diversité et les éléments communes des
idées, des significations et des valeurs évoquées dans le
corpus. Il n'y a aucune définition préalable d'unité de
codage ou d'analyse. Chaque segment de texte peut être affecté de
plusieurs codes à la fois, lesquels ne se recouvrent qu'en partie. Ce
type de codage est donc particulièrement propice au collectif et
à la polysémie du discours qui le caractérise. L'objectif
est de se donner les moyens de décrire finement le contenu des
entretiens mais aussi et surtout de comprendre comment les catégories
ainsi construites sont organisées entre elles, de façon à
élaborer des théories qui en rendent compte.
L'analyse des entretiens collectifs peut s'effectuer au
moyen d'un autre type de codage, très différent dans son
inspiration et dans sa pratique. Il s'agit du codage quantitatif , reposant sur
les enseignements et les développements de l'analyse de contenu, et qui
consiste à réduire le corpus à des codes pouvant
être soumis à des traitements statistiques plus ou moins
sophistiqués afin d'en inférer une interprétation.
L'analyse de contenu appliquée à l'entretien collectif suppose de
définir, avant même la grille de codification, l'unité de
codage. Ce pourra être le mot, la phrase, le paragraphe, le texte ;
bref toute unité permettant d'affecter le code à un individu
statistique.
PREMIERE PARTIE
Du dessin pré-historique à l'image
numérique :
histoire et traits socio-sémiotiques
PETITE HISTOIRE DE L'IMAGE
Notre monde fourmille d'images. Il n'est guère de
lieux, d'espaces, de machines où l'image ne soit présente. Les
images sont partout pour nous informer, nous faire découvrir des mondes
invisibles, nous avertir, nous divertir, parfois pour être
contemplées et nous faire rêver. A travers elles, l'homme
représente la conception qu'il se fait du monde et qu'il veut donner
voir à ses contemporains.7(*)
Existant entre l'imaginaire et la réalité,
l'image est une perception humaine du monde transposée en une
représentation mentale que l'instrumentation technique a pour fonction
de traduire sous une forme graphique. Les outils n'opèrent que si la
volonté d'un individu en décide : l'image est le
résultat d'une mise en oeuvre volontaire où se combinent
l'utilisation des possibilités graphiques d'une technique et l'intention
de signifier quelque chose par son intermédiaire.8(*)
L'image ressemble à son modèle et pourrait
fort bien le remplacer, d'où la trouble séduction qu'elle ne
manque jamais d'exercer. Par définition, elle entretient un rapport
d'imitation avec son référent, la réalité qu'elle a
pour charge de représenter. C'est pourquoi l'image nous met en
présence d'une absence.9(*)
Cependant, les images ne sont pas de simples
décalques du monde. L'artiste ou l'artisan nourrissent, par leur cycle,
leur culture, leur personnalité et les outils mêmes qu'ils
utilisent, l'image de leur propre vision du monde. De l'abstraction au
réalisme, l'analogie recourt à maints stratagèmes mais,
toujours, l'image est un fantôme entre le monde commun et la
pensée de chacun.
Ainsi, l'image oscille-t-elle entre sa vérité
matérielle, qui n'est jamais que graphique, et le mystère de ce
qu'elle représente ; elle est une fenêtre ouverte sur
d'autres vérités, dissimulées derrière le geste
humain et créateur. Car l'image, à l'instar de la technique, est
une création spécifiquement humaine. C'est bien pourquoi la
méfiance envers les images fut de rigueur dès les temps bibliques
quand Yahvé proscrit l'adoration des images.
A l'aube de notre siècle et, certes, dans un tout
autre style, le peintre Maurice Denis ne dit pas autre chose quand il
recommande de « se rappeler qu'un tableau - avant d'être un
cheval de bataille, une femme, ou une quelconque anecdote - est essentiellement
une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre
assemblées ». Ce conseil servira d'antidote à
l'illusion naïve qui nous ferait prendre la carte d'un territoire pour le
territoire lui-même. Cette recommandation est précieuse quand on
sait que le charme de l'image agit par-delà son support
physique.10(*)
La naissance de l'image
La naissance de l'image remonte à la
préhistoire. Partout à travers le monde et l'histoire de toute
l'humanité, l'homme a laissé les traces de ses facultés
imaginatives sous forme de dessins, sur les rochers, qui vont des temps les
plus anciens du paléolithique à l'époque moderne. Ces
dessins étaient destinés à communiquer des messages et
nombre d'entre eux ont constitué ce qu'on l'a appelé
« les avant courriers de l'écriture », utilisant des
procédés de description-représentation qui ne retenaient
qu'un développement schématique de représentations de
choses réelles.11(*)
Il y a quelques 35 000 ans, les groupes d'Homo Sapiens
qui s'installent en Europe méridionale et qui vivent pour
l'essentiel de la chasse et de la pêche inventent l'image. Ces hommes
nous ont transmis les premières formes sensibles de l'humanité.
C'est dans l'obscurité des grottes qu'ils conçoivent les images
les plus élaborées et les plus complexes, dont la vallée
de la Vézère dans le Périgord recèle un grand
nombre de vestiges. La grotte de Lascaux (18 000 ans) et le plus
célèbre de ces sanctuaires préhistoriques en raison de
l'abondance et de la beauté des peintures qui recouvrent ses
parois.12(*)
La faune qui entoure et assure la vie quotidienne de ces
communautés fournit les motifs quasi exclusifs de cet art
pariétal. Chevaux, bisons, rennes, mammouths sont
représentés avec un réalisme qui témoigne d'une
observation patiente et précise de l'environnement. Si l'on en juge par
le style, c'est le réalisme de l'attitude qui l'emporte sur la rigueur
de la forme. Pourtant, ces premiers artistes disposent d'un nombre
limité de couleurs, des pigments sur des pinceaux pour les aplats et de
simples fragments de charbon de bois pour les dessins. Mais leur savoir-faire
pictural est incontestable : traits fins pour les contours, hachures pour
évoquer les ombres et les lumières, précision des courbes,
etc.
Rien ne semble improvisé dans ces images. Mais les
mystères qui entourent leur apparition subsistent. Quelles
significations recouvraient les cérémonies qui se
déroulaient dans ces sanctuaires ? A quels mondes invisibles ces
images donnaient-elles accès ? Rituels magiques de chasseurs,
hommage à des divinités animales, culte des morts ? Seule
certitude : la relation de ces groupes humains avec le monde animal, dont
ils tiraient l'essentiel de leur subsistance, devait conditionner
également toute leur vie spirituelle.
Il demeure que la facture très sophistiquée
de ces peintures fait ressortir l'existence de véritables artistes.
Cette naissance de l'art atteste ainsi d'un acte créatif prodigieux qui
allait marquer toutes les civilisations humaines.
La perspective
Du 14ème au 16ème
siècle, une révolution de la représentation de l'espace se
répand en Europe. Les divers progrès dans la navigation à
voile stimulent le commerce maritime qui fait la richesse des grands ports de
Flandres et d'Italie, en même temps qu'ils créent une nouvelle
conscience du monde. Les architectes, les peintres et les sculpteurs adoptent
la représentation perspective qui s'est, depuis, imposée comme le
code figuratif dominant sur toute la planète. Auparavant, les
représentations se souciaient bien moins de proportions réalistes
pour rendre compte des objets et des personnages dans un espace donné.
L'image était marquée avant tout par des fonctions religieuses et
symboliques.
Toutefois, la géométrie perspectiviste n'est
pas née en Italie au Quattrocento. En Asie et jusque dans la
plus lointaine Antiquité, des conceptions de représentation
spatiale, dites rayonnée, à vol d'oiseau ou parallèle, ont
cours.
Chaque époque historique possède ses propres
canons qui correspondent à une vision du monde. Celui qui émerge
à la Renaissance diffère des précédents en ce qu'il
vise à représenter le monde tel que le regard humain le
perçoit. Cette nouvelle convention est inséparable de l'humanisme
naissant qui place l'être humain à l'origine des savoirs. La
géométrie projective à point de fuite central
marque ainsi le passage d'une conception religieuse de la représentation
à une vision du monde dont la source se situe désormais dans le
regard humain.
La projection sur un plan bidimensionnel des objets à
trois dimensions est codifiée par quelques théoriciens, dont
l'Italien Leon Battista Alberti, en 1435, qui, le premier, appréhende le
tableau comme « une fenêtre ouverte sur le monde » et
le dessinateur allemand Albrecht Dürer, en 1525.13(*)
Au 15ème siècle, les écoles
italiennes et flamandes prennent déjà leurs distances avec les
récits bibliques et s'attachent à décrire des personnages
et des paysages contemporains. Quant aux motifs issus des mythes ou de la
littérature, ils sont désormais envisagés de façon
naturaliste. Le réalisme s'installe pour plusieurs siècles dans
les arts figuratifs, dont les genres de prédilection deviennent les
vedute, les scènes de rue, les portraits et les natures mortes.
La perspective témoigne de ce souci d'exactitude et
de vérification qui va ébranler l'ordre établi et
contribuer à l'essor des sciences expérimentales.
La gravure
La gravure est la première technique de reproduction
en série de l'image dont le principe est de creuser différents
supports en enlevant de la matière. Cette technique consiste à
dessiner ou à reporter un dessin sur une matrice (en bois, zinc,
linoléum, cuivre), puis à graver avec des points
métalliques (burins) et d'autres procédés afin de pouvoir
reproduire le modèle à de nombreux exemplaires.14(*)
La gravure prend son essor en même temps que la
typographie que Gutenberg met au point en 1455. Cependant, l'usage de
la gravure est avéré avant cette date en Europe et en Asie
dès le 12ème siècle. Dans les pays bouddhistes,
la gravure sur bois sert à multiplier des effigies religieuses
nécessaires au culte. Dans l'Europe médiévale, cette
technique est utilisée par l'Eglise catholique pour
évangéliser les paysans illettrés. C'est à partir
de la Renaissance que cette pratique va s'affirmer comme un art destiné
à diffuser des images profanes principalement aux nouvelles classes
aisées de commerçants et de manufacturiers.
Profitant de cette vogue, les techniques de la gravure vont
se perfectionner avec un double objectif. Il s'agit toujours de fabriquer des
matrices plus résistantes pour augmenter le nombre des épreuves
et d'en diminuer les coûts de fabrication. En même temps, les
artisans graveurs cherchent à améliorer le rendu et la
précision des gravures.
La gravure sur bois peut être combinée
à la typographie, mais ne produit qu'une épreuve
grossière dont la matrice s'use rapidement. Pour sa part, la gravure sur
acier résiste mieux aux pressions répétées et,
ouvragée à l'eau-forte, elle fournit des tonalités
suffisamment fines pour permettre la diffusion de diverses reproductions
d'oeuvres d'art. Elle ne saurait, cependant, rivaliser avec les
subtilités de la gravure sur cuivre, qu'une matrice trop fragile rend
toutefois onéreuse.
A la fin du 19ème siècle, le
procédé de la photogravure réalise un compromis durable
entre les exigences liées à l'exactitude de la réplication
et celles d'une large diffusion. En outre, il permet d'introduire la
photographie dans la presse écrite.
En faisant circuler à grande échelle des
reproductions d'oeuvres d'art, la gravure a permis l'accès du plus grand
nombre au patrimoine artistique. La gravure a ainsi assuré une fonction
de démocratisation du savoir. Par ailleurs la gravure comme illustration
est un langage universel qui touche le public par-delà les
barrières culturelles et linguistiques. Aussi les gravures ont-elles
servi à répandre des idées, à édifier le
peuple en diffusant des convictions religieuses, politiques ou moralisatrices.
Pour ces deux raisons, les techniques de la gravure sont à ranger parmi
les grands moyens de communication de masse.15(*)
La photographie
La photographie est une image fixe qui suspend le temps. Si
son dispositif reproduit artificiellement certains mécanismes de la
vision, il donne lieu à une vue qu'aucun oeil n'a jamais observé
dans la réalité. L'immédiat de la perception humaine ne se
propose jamais sous une forme stable, mais dans un flux perpétuel. La
photographie arrête le temps au présent, elle le stabilise, mais
n'en conserve qu'une trace, aussitôt considérée comme une
présentification du passé, son embaument. En fabricant de
l'instantanéité, la photographie manipule la temporalité
et seul le vieillissement du support trahit l'écoulement du
temps.16(*)
L'apparition de la photographie a représenté
l'un des tournants médiologiques majeurs de l'histoire de
l'humanité. En favorisant l'essor d'un nouveau régime de
vérité fondé sur une expérience inédite de
la présence et du temps, l'édifice technologique, symbolique et
idéologique de la culture écrite s'est alors vu
déséquilibré par l'introduction d'un nouveau paradigme :
celui d'une indicialité généralisée , où le
symptôme, l'empreinte ou le document valent plus que l'aveu,
l'éloquence ou l'analyse critique.17(*)
Marquant une rupture décisive dans l'histoire des
images, la photographie permettait pour la première fois de reproduire
la réalité avec une totale objectivité grâce
à la mise en oeuvre de divers automatismes mécaniques et
chimiques18(*), ce qui
faisait accéder l'image au statut de preuve. Elle constitue aujourd'hui
selon Alain MONS « un contrepoint remarquable à un ordre
médiatique trépidant, par la fixité des choses
qu'elle produit en arrêt (sur image) et le silence qui émane
d'elle ».19(*)
Avant que l'histoire la reconnaisse comme une
alliée, la photographie naissante associe inventeurs, auteurs et
spectateurs dans le même rêve d'élargir la vision du
monde20(*) et d'en garder
la mémoire à travers un système d'inscription, de
conservation et de reproduction de la réalité.
L'appareil photographique est connu depuis le
11ème siècle. La camera obscura, simple
boîte percée d'un petit trou, ou sténopé, produit
des images lumineuses que la Renaissance améliore avec l'emploi du
premier objectif. Avec l'idée géniale de disposer au fond de
cette chambre noire un papier imprégné de nitrate d'argent
noircissant à la lumière, l'Anglais Thomas Wedgwood aurait pu
réaliser les premières images photographiques si le simple fait
de les observer au jour ne les transformait pas en plaques totalement noires. A
la suite de recherches entreprises en 1816 et en recourant à une plaque
de verre enduite de bitume de Judée, Nicéphore Niepce est le
premier en 1822 à fixer l'image projetée dans la chambre noire.
Dans son jardin à Saint Loup de Varennes, sa « table
servie » a nécessité plusieurs heures de pauses par
beau temps ; Niepce appellera son invention
« l'héliographie », l'écriture par le
soleil.21(*)
Le procédé intéresse Louis Daguerre,
créateur du spectacle Diorama qu'il exploite avec succès à
Paris. Les deux hommes s'associent en 1829 pour faire prospérer
l'héliographie. Malgré la mort de Niepce en 1833, Daguerre
améliore le procédé, élabore une surface sensible
constituée d'une plaque de cuivre argentée et frottée
d'iode, transformée par l'action conjuguée de la lumière
et de la vapeur de mercure produite dans la chambre noire. Cette
première substance révélatrice permet de réduire la
pause à quelques minutes. L'invention du Daguerréotype est
solennellement présentée par Louis Arago devant les deux
Académies des Sciences et des Beaux-Arts, le 19 août 1839, que
l'histoire retient comme la date de naissance de la photographie.
Le succès du Daguerréotype est prodigieux. Le
monde entier s'arrache ces images dont la finesse remarquable fait oublier
qu'elles sont renversées comme dans un miroir, qu'elles prennent un
rendu négatif si on les oriente d'une certaine manière et
qu'elles sont produites en exemplaire unique.22(*)
C'est en 1841 que le système photographique devient
complet lorsque l'Anglais Fox Talbot, avec le calotype, met au point
un procédé en négatif. Peu après les premiers
essais de photographie en couleur de Louis Ducos du Hauron et de Charles Cros,
la forme moderne du procédé négatif-positif voit le jour
au début des années 1870 avec l'émulsion au
gélatino-bromure d'argent utilisé par Richard Maddox et Peter
Mawdeslet. Ce qui permettait de reproduire la réalité sur une
image et effectuer par projection des tirages en série de cette
même image.23(*)
Dès lors, l'engouement pour la photographie est
immédiat et sa portée internationale. Des studios photographiques
ouvrent leurs portes dans les villes du monde entier pour « tirer des
portraits ». Avec la baisse des appareils photo qui permet à
chacun de constituer ses propres archives, la vogue s'amplifie.
La fidélité de la reproduction photographique
en fait très tôt un fait scientifique de premier ordre, tandis que
sa nature documentaire familiarise comme jamais le public avec les paysages et
les populations exotiques. Le lointain s'en trouve rapproché et divers
perfectionnements techniques assureront, dès la fin du siècle, le
succès du photojournalisme qui remise très vite la gravure de
presse au rang des antiquités.24(*)
Par ailleurs, au début des années 1890 la
photographie revendique sa place dans l'art, avec la constitution de groupes
comme le Linked Ring à Londres ou le Wiener Camera Club
de Vienne. La référence à la peinture, le
clair-obscur, l'usage du flou et les interventions au laboratoire ont
donné un nom à ce premier courant artistique, le pictorialisme.
Représenté par Frederyk Evans, Robert Demachy, Constant Puyo,
Alfred Stieglitz ou Edward Steichen, le pictorialisme disparaîtra avec
l'émergence des avant-gardes, vers 1920.
En 1929, l'exposition « Film und Foto »
de Stuttgart qui rassemble les contemporains du monde entier
révèle la maturité d'une photographie qui croise le
mouvement surréaliste à Paris autour de Man Ray et à
Prague avec Karel Teige, Jaromir Funke ou Jindrich Styrsky. En Union
Soviétique, Alexandre Rodchenko conduit le courant constructiviste
où la nouvelle esthétique s'associe à l'élan
industriel et social du jeune Etat. Aux Etats-Unis, la Farm Security
Administration commande à des photographes tels Walker Evans et Dorothea
Lange une vaste enquête sur les ravages de la crise de 1929, dont
plusieurs images seront exemplaires de la tradition humaine.
Dans les années 1940, le pouvoir reconnu à la
diffusion de la photographie intéresse les gouvernements de l'Allemagne
nazie, l'Italie fasciste ou plus encore l'Union soviétique qui se sont
fortement servis de la technique photographique dans leur propagande. Dans la
même décennie, l'Américain Robert Capa dont les photos ont
fait le tour du monde « couvre » les moments les plus forts
du débarquement des forces alliées du 6 juin 1944. Et pour
garantir la photographie d'une exploitation incontrôlée et parfois
mensongère, Capa fonde trois ans plus tard (1947) l'agence Magnum
Photos, la première de son genre gérée par les
photographes eux-mêmes.
Au début des années 1960, quand les
Actionnistes Viennois associent la photographie aux performances corporelles,
Bernd et Hilla Becher photographient en Europe les hauts-fourneaux comme des
sculptures monumentales, William Eggleston s'intéresse à
l'environnement banal de l'état de Tennessee. L'enseignement des Becher,
le succès tardif d'Eggleston en 1974 annoncent un courant où la
photographie, en grand format brillant et en couleur, s'applique à
donner du paysage urbain ou sauvage une vision souvent frontale, plus neutre
que contemplative, et à produire des portraits semblables à des
photos d'identité géantes.25(*)
IMAGES NUMERIQUES
Après une première phase d'exploitation de
ses possibilités de manipulation, la photographie numérique ou
plus généralement les images numériques se sont faites
introduire dès la fin des années 1970, d'une façon
échelonnée, aux divers niveaux des médias de l'image
faisant naître bien des interrogations et des fantasmes tant dans le
champ des médias que chez les chercheurs qui, parfois, les
célébraient utopiquement comme une nouvelle ère pour la
figuration.26(*)
Mais avant d'étudier les images numériques
comme des objets sémiotiques et d'appréhender notamment les
processus de signification engagés par ces technologies de
représentation, nous croyons primordial d'évoquer d'abord la
démarche généalogique de ces images, c'est-à-dire
le cadre historique dans lequel sont nées et ont
évolué.
Images numériques : naissance et
évolution
Introduction
La numérisation de l'image s'effectue dans une
configuration informatique où le traitement de l'information est
lié à des fonctions de stockage et de transmission. Ces fonctions
sont internes à l'ordinateur. Ce sont les mêmes fonctions qui sont
mises à contribution lorsque des moyens informatiques sont
utilisés pour transmettre des images à distance.
Stockée sous forme d'un fichier numérique,
l'image numérique est traitée comme un ensemble de données
informatiques. C'est le résultat de millions de calculs binaires
s'effectuant dans des circuits électroniques.27(*) La taille du fichier
dépend du format de l'image, de sa résolution. La
variété des nuances chromatiques enregistrées en
mémoire est en relation directe avec le nombre de bits affecté
à chaque pixel.
Les images numériques, traitées par des
calculs de plus en plus performants, repoussent les frontières du
visible et dispensent une lisibilité nouvelle. Issues de
différents types de saisie analogique opérée sur
la réalité, elles n'ont pas le caractère objectif et
passif de la photographie ou de la vidéographie. En codant à
l'aide de fausses couleurs les différentes intensités du
rayonnement, ces images vont bien au-delà de la simple reproduction du
réel : elles sont élaborées dans le but d'apporter
des connaissances très précises concernant la
réalité observée.
Les images numériques sont le fruit des efforts des
militaires, des industriels et des médecins qui se sont conjugués
pendant plusieurs décennies.
Cadre militaire
Dans les années qui suivent la Seconde Guerre
mondiale, l'instrumentalisation de la science et de la technique s'accentue
à tel point que la plupart des projets de recherche ne peuvent plus
être conduits sans de puissants outils financiers provenant des pouvoirs
politiques ou militaires ; lesquels ne récupèrent plus
à posteriori les inventions, mais choisissent, ou non, de les favoriser
à long terme en investissant dans la recherche, dont ils deviennent un
acteur central.
En effet, aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne,
des équipes de chercheurs mettent au point des dispositifs d'images
divers qui résultent de la détection et de la numérisation
de signaux électromagnétiques mais qui répondent à
des projets différents. Les Anglais utilisent le codage numérique
dans le dessein de rendre l'image plus précise et surtout plus lisible.
De leur côté, les Américains s'attachent à inventer
des dispositifs de visualisation qui accroissent l'accès à des
informations contextuelles. Des deux rives de l'Atlantique se façonnent
ainsi les fonctionnalités des images qui, aujourd'hui, circulent sur le
Web ou sont familières des usagers du logiciel Photoshop.28(*)
Les années trente et quarante du
20ème siècle ont connu une très forte
implication des chercheurs et des ingénieurs dans des programmes
militaires visant à la mise au point de la bombe atomique. La Guerre
froide entre les pays occidentaux et l'Union soviétique consolide cette
collaboration entre militaires et scientifiques. Dès lors que les deux
camps se sont dotés de l'armée nucléaire, les projets de
recherche s'orientent aussi vers des objectifs défensifs. L'image
numérique naîtra de ce contexte de hautes tensions.29(*)
Se déroulant sur plusieurs décennies, la
marche vers la numérisation de l'image est jalonnée par nombre de
difficultés que les informaticiens vont résoudre une à
une, principalement au rythme des crédits et des besoins de
l'armée américaine et de ceux des industries automobile et
aéronautique : les militaires comme les industriels ayant toujours
besoin de cartes, de schémas ou de dessins.30(*)
En 1949, l'Union soviétique fait exploser sa
première bombe atomique expérimentale et s'engage dans la
construction de nouveaux bombardiers à long moyen d'action, les
Etats-Unis s'inquiètent. L'éventuelle attaque à basse
altitude et la menace d'une attaque nucléaire incitent l'US Air Force
à rénover son système de défense. Dès
décembre 1950, l'état-major est résolu à
coordonner et à centraliser l'ensemble des informations recueillis par
les différents radars militaires et civils. Ces transmissions,
effectuées jusqu'alors par téléphone ou par
télégraphe, étaient devenus, du fait de l'augmentation des
données, longues, fastidieuses et d'autant moins fiables.
Le réseau américain de défense
continentale SAGE, Semi Automatic Ground Environment, sera mis en
chantier rapidement. Ce système a besoin de rassembler les
données amassées par les radars sous forme d'images afin de
permettre une lecture graphique plus rapide et plus efficace. La
difficulté du projet consiste à coordonner les détections
radars, à les transmettre sans « bruit » à
distance, puis à transformer ces informations en message iconique sur un
moniteur.31(*) Cette
difficulté ne peut être surmontée qu'en numérisant
les signaux émis en continu par les différents radars, ce qui
implique d'utiliser des ordinateurs plus puissants qui sont alors en usage.
Dès lors, le codage numérique se
révélait comme une solution d'autant plus
« économique » que les données de description
comme les instructions des programmes de traitement relevaient du même
codage. Mais, en attendant, pour numériser et transmettre des signaux
émis en continu à partir de plusieurs radars, la conception d'un
ordinateur conséquent est nécessaire.32(*)
C'est à partir de décembre 1950 que Jay
Forrester, ingénieur au laboratoire de servomécanique du MIT
(Massachusetts Institute of Technology) à Boston s'attache
à construire ce nouvel ordinateur, le Whirlwind, afin de
permettre l'affichage graphique instantané de données.
Grâce au soutien financier des services de recherche de la marine, le
nouveau calculateur est disponible en 1951.33(*)
Convaincue de l'intérêt du Whirlwind,
l'US Force propose d'importants crédits à Jay Forrester pour
contribuer à la mise au point du réseau continental de
défense, qui deviendra opérationnel en 1958. Un programme
informatique est alors en mesure de convertir les données de
l'écho d'un radar, d'en afficher la représentation graphique sur
un écran et d'effectuer simultanément ces mêmes
opérations avec les douze autres radars militaires de la surveillance
aérienne. Ce programme transmet non seulement des informations mais
fournit en même temps une représentation géographique du
trafic dans le ciel nord américain.
Cette opération répétée par le
nombre des radars en service et fournissant une cartographie
opérationnelle du ciel américain, donne naissance alors à
la première image numérique.
En fait, la première image numérique est plus
qu'une simple carte mise à jour instantanément, avantage
indiscutable du numérique sur le papier qui aurait déjà
suffi à ce que ce type de cartographie soit universellement
adopté. Cette nouvelle image est aussi dynamique : elle
évolue en temps réel en fonction des différentes
informations fournies par les repérages radar. L'image informatique se
révèle donc un outil de connaissance à double titre :
en rassemblant sur l'écran des informations éparses et en
fournissant des renseignements à la demande. Un outil de communication
simple se révèle toutefois indispensable pour dialoguer avec
cette image.
Conçu par un autre chercheur, Robert Everett, un
crayon optique permet de désigner les bases aériennes figurant
sur la carte.34(*) De
cette façon, les informations relatives à chacun des avions de
chasse prêts au décollage dans les bases militaires du pays
pouvaient être obtenues, ce qui autorise un questionnement direct de
l'image sans le recours aux cartes perforées ou aux bandes
magnétiques, alors en usage.
L'ordinateur, qui conservait en mémoire les
coordonnées des appareils disponibles, pouvait calculer et indiquer les
itinéraires d'interception. De part son caractère interactif, le
graphisme numérique introduit une nouvelle façon de communiquer
avec l'ordinateur.
Cependant, la qualité graphique du Whirlwind est
très faible : chaque avion est représenté
sommairement par un « T » sur l'écran. Les gains en
définition, et donc l'acquisition d'une image plus précise,
seront obtenues dans le cadre d'un autre projet, d'ordre médical
celui-là, quand il s'est agi de numériser les radiographies du
corps humain.35(*)
Cadre médical
L'idée de relier un ordinateur et un appareil de
radiographie à rayons X est très éloignée, au
départ, de toute préoccupation médicale. L'intuition de la
pertinence d'un tel couplage revient à Godfrey Hountfield,
ingénieur employé par la société d'édition
discographique anglaise EMI. En 1957, il a l'ambition d'automatiser
une tâche essentielle de l'industrie du disque : l'inspection de
conformité des microsillons de vinyle. Parmi les sources d'analyse et de
repérage envisagés, Hountfield retient le rayon X,
procédé qui a fait ses preuves dans le contrôle de
fabrication industrielle des pièces de précision.36(*) Ce projet suscite
l'intérêt des milieux médicaux, et très vite, le
ministère de la Santé de la Grande-Bretagne ?engage une
collaboration avec la société EMI et Godfrey Hountfield afin de
mettre au point une nouvelle machine capable de visualiser l'intérieur
du corps humain.
L'automatisation du procédé de
tomodensitométrie ou scanographie devra, à partir du balayage
horizontal de chaque tranche du corps, effectuer des centaines de milliers de
calculs pour obtenir une image en trois dimensions. Le codage numérique
permet, ici, de faciliter et d'accélérer les multiples
opérations nécessaires à l'obtention d'une image.
Hountfield et ses collaborateurs s'aperçoivent rapidement des
bénéfices que ce choix peut apporter au diagnostic médical
en agrégeant un traitement en « fausses couleurs »
à l'image du scanner. Ce principe de numérisation du signal
s'avère particulièrement fécond, et d'autres types
d'images numérisées vont s'en inspirer. Hounsfield, bien que
n'ayant jamais suivi d'études médicales, obtiendra le prix Nobel
de Médecine en 1979, au moment où il oriente ses recherches vers
la résonance magnétique nucléaire.
Le projet de scanographie s'oriente vers une nouvelle forme
d'interactivité quand un opérateur a la possibilité de
dialoguer avec le support de stockage de l'image pour transformer le message
visuel. La séparation entre le stockage et la visualisation est
maintenant mise à profit pour opérer des traitements internes
à l'image qui n'en altèrent pas l'objectivité, mais qui,
au contraire, doivent en améliorer le « rendement »
cognitif.
Issue de détections opérées à
l'intérieur du corps humain, l'image numérique médicale
n'a plus le caractère objectif et passif de la photographie ou de la
vidéographie. En codant à l'aide de fausses couleurs certaines
intensités de rayonnement, ces images vont au-delà de la seule
reproduction du réel pour mettre en évidence certains des
caractères de la réalité observée. En coloriant de
façon homogène les valeurs de signaux dont on sait qu'elles
correspondent statistiquement à une pathologie donnée, comme un
niveau de rayonnement, pour certains corps mous ou denses, le diagnostic est
alors délégué à l'image.37(*)
Pour s'approcher de la vérité, c'est à
dire d'une construction opératoire, les chercheurs et les
ingénieurs associent des hypothèses représentationnelles
et des traitements automatisés de signaux. Bref, ils n'opposent plus la
réalité tangible et les représentations de l'esprit, mais
les fusionnent. C'est en fonction du phénomène que l'on cherche
à mettre en évidence que les choix chromatiques se
décident : ils permettent de visualiser un savoir.
Faibles ou intenses, ondes ou particules, les
électrons ou les photons que produisent les rayonnements de la
matière peuvent être mesurés et traités par des
algorithmes. Ces algorithmes reposent sur la sélection des signaux
considérés comme « pertinents » pour ensuite
les amplifier et les coloriser. Ainsi le corps invisible lisible grâce
à la magie de la « lumière »
numérique.
PHOTOS NUMERIQUES :
ASPECTS SOCIO-SEMIOTIQUES
Introduction
Nous utilisons fréquemment les expressions «
images numériques » ou « photographies numériques
» en opposition à « images argentiques » ou « images
photographiques ». Une certaine ambiguïté réside dans
la juxtaposition des deux termes « photographie » et «
numérique » qui en fait se contredisent.38(*) Le terme même de
« photographie numérique » est à examiner
minutieusement surtout si l'on sait que « photographie »
signifie écriture de la lumière. À l'évidence avec
le numérique, nous ne sommes plus dans l'écriture de la
lumière, mais dans l'écriture d'un langage
algorithmique.39(*)
Toutefois, par « photographie numérique »,
on fait référence au fichier obtenu lors de la prise de vue (avec
un caméscope numérique ou après la numérisation
d'une image). Ce n'est pas en soi la question identitaire de ces images qui
nous intéresse ici - nous utiliserons le terme « image
numérique » ou « photographie
numérique » pour désigner le même objet - mais
plutôt l'étude de leurs aspects socio-sémiotiques
(notamment esthétiques) qui constituera le coeur de cette recherche.
Images numériques et aspects
socio-sémiotiques
L'apparition desdites "nouvelles technologies de l'image"
semble bouleverser profondément le régime de la
représentation optique et instaurer un nouvel ordre visuel 40(*), une nouvelle économie
symbolique de l'image marquée par une rupture radicale non seulement
dans la morphogenèse de l'image mais dans sa distribution et dans sa
socialisation. Les images numériques que certains ne considèrent
tout au plus que comme une mode passagère sont pour certains d'autres
des images nouvelles qui annoncent une nouvelle ère pour la
figuration.
En effet, il n'est pas difficile de comprendre que la
nouveauté de ces images est si largement défendue que les
industries culturelles elles-mêmes ont tout intérêt à
faire du numérique un phénomène de consommation, le
vecteur d'un monde entièrement neuf, qui pourrait advenir hors de toute
histoire et de toute culture.41(*) Cependant, n'étant pas si nouvelles qu'on le
dit, les images numériques s'inscrivent dans une histoire à
laquelle des acteurs humains ont participé - depuis les recherches
inaugurées par les militaires dans les années qui suivent la
Seconde Guerre mondiale, passant par la synthèse d'image qui date de
1963 pour le domaine civil jusqu'à l'irruption des images
numériques dans les différents champs médiatiques à
partir des années 1970.
Bien qu'elles soient en pleine évolution et capables
d'atteindre une complexité que nous ne prévoyons pas, il est
déjà possible de relever les caractères spécifiques
et inaliénables de ces nouvelles images : elles sont
générées par du langage, elles sont algorithmiques
(produites par du calcul) et elles sont dématérialisées.
Image numérique et indice
La production de la photographie numérique, à
partir du fait qu'il ne s'agit pas de la transcription d'une trace, mais une
conversion d'information (code numérique), déplace la
photographie du côté du symbole, bien que sa nature iconique reste
a priori inchangée. Le numérique opère quasiment une
transmutation du procédé photographique : lorsque
l'intensité lumineuse est transformée en une matrice de chiffres,
il y a une rupture fondamentale dans cette continuité entre l'image et
son référent qui définissait la photographie de type
indiciel.42(*)
Avec la photographie numérique,
« L'écriture de la lumière » est totalement
devenue sélection et calcul algorithmique. La relation indicielle, comme
trace directement provoquée par le phénomène qui lui donne
naissance semble devenir rompue. Ce serait alors un ensemble de règles
arbitraires, affectant des valeurs numériques à des
intensités lumineuses, qui donnerait naissance à l'image dans une
pure logique symbolique, c'est à dire, comme on le sait,
gouvernée par l'arbitraire de règles conventionnelles.43(*)
Pour qu'un signe soit pleinement indiciaire, il doit
à la fois relever de la contiguïté et de l'indication. Ce
sont là des propriétés qui depuis Peirce sont
attribuées à la photographie et tout particulièrement
à la photographie instantanée.44(*) A ce niveau-là, nous posons la question
suivante : la photographie numérique instantanée peut-elle
bénéficier du même statut sémiotique que la
photographie chimique ? Est-elle indicielle ?
C'est précisément la binarisation et le
truchement des langages correspondants à la photographie
numérique qui sont considérés par certains
spécialistes comme une perte d'indicialité. Selon eux, il y a
là une rupture de nature entre les images photographiques
et numériques.
La vie post-photographique de la photographie
numérique met en question sa dimension indicielle : c'est
après la capture numérique que la spécificité de la
photographie numérique s'exprime plus nettement.45(*) Celle-ci n'est plus un
résultat mais devient un point de départ d'un travail qui,
grâce à des logiciels répandus, peut altérer
totalement sa ressemblance avec la réalité visuelle initialement
capturée. C'est cette visibilité de l'image en train de se faire
qui modifie profondément l'expérience photographique.
Ainsi, avec la photo numérique le statut de
la preuve change. L'image fonctionnera de moins en moins comme attestation
irréfutable d'un ça-a-été, et de plus en plus comme
simulation. Cela ne signifie pas qu'elle cessera de modéliser notre
croyance, mais qu'elle produira probablement un nouveau modèle de
vérité.46(*)
Dans son ouvrage « Du photographique au
numérique : la parenthèse indicielle dans l'histoire des
images » Pierre BARBOZA explicite ce point. Il considère
que le passage par le langage informatique fait perdre à la photographie
numérique sa dimension indicielle. Selon Barboza : « Les
technologies numériques ne manipulent pas directement les indices du
temps, mais des représentations symboliques des signaux temporels. Le
respect de la continuité du présent, de la fixité ou du
mouvement ne dépend plus du procédé. La
représentation n'est plus déterminée par la seule
présence du référent au moment de la prise de vue, mais
toujours plus par des considérations, purement conventionnelles
d'intelligibilité et de lisibilité. » 47(*)
Néanmoins, la photographie numérique reste
malgré tout - contrairement à ce que l'on peut croire - un objet
indiciel. Elle est à la fois comme le souligne Louise MERZEAU 48(*) information et indice, (elle
intègre des modalités indicielles spécifiques) ; elle
reproduit la réalité mais avec des promesses de traitement. Sur
ce point, les capteurs numériques sont de bons opérateurs de
correspondance pixel par pixel. Ils sont physiquement forcés de
correspondre à la nature. Par conséquent, une photographie
numérique tout comme une photographie analogique est
sémiotiquement indicielle.
Image numérique et calcul
L'histoire de la création des premières
images numériques montrera que l'effort porte sur des moyens qui, en
eux-mêmes, ont peu à voir avec l'image, mais plutôt avec la
puissance de calcul des ordinateurs. L'image numérique est en effet
indissociable de l'ordinateur, c'est à dire du traitement automatique de
l'information.
Le calcul résume bien l'étrange
nouveauté des images numériques. Que le support d'inscription
soit chimique ou bien électronique, la chambre noire - la camera
obscura dessinée par Léonard de Vinci au
16ème siècle - reste le principe de base des images
qui reproduisent directement, par saisie optique de la lumière, un
fragment de la réalité. Mais avec les algorithmes de
l'ordinateur, la figure n'est plus émanation, mais calcul. Ce qui veut
dire : projection en acte d'un modèle abstrait, indéfiniment
mobile et transformable. Numériser l'image, c'est donc couper ce cordon
de lumière ombilical qui la reliait à un corps, et restaurer la
coupure sémiotique suspendue par la "parenthèse indicielle" de la
photographie.49(*)
Plus concrètement parlant, la numérisation des
images consiste à découper ces données sous forme
d'informations élémentaires et à coder chaque
élément obtenu sous forme de nombres entiers. Les nombres
binaires composés uniquement de zéros et de uns, peuvent
s'écrire sur une multitude de supports, bandes magnétiques,
disques durs, supports optiques.50(*) Une image sera découpée en
une mosaïque de pixels de façon à la convertir en mode
points. C'est le calcul donc qui se trouve enrôlé pour imiter tout
à la fois la saisie optique et l'enregistrement physique.
En fait, l'image numérique est composée de
petits fragments "discrets", ou points élémentaires
appelés pixels, à chacun desquels sont affectées des
valeurs numériques qui permettent à l'ordinateur de donner
à chaque pixel une position précise dans l'espace bidimensionnel
du support (une feuille de papier ou le plus souvent un écran
vidéo) à l'intérieur d'un système de
coordonnées généralement cartésien. A ces
coordonnées spatiales s'ajoutent le plus souvent des coordonnées
chromatiques auxquelles correspondent sur l'écran des
éléments phosphorescents rouges, verts, bleus dont le niveau de
luminosité peut également varier et qui par synthèse
additive sont susceptibles de restituer un grand nombre de teintes, couramment
supérieur à 16 millions par point.
Ces valeurs numériques font de chaque fragment un
élément entièrement discontinu et quantifié,
distinct des autres éléments, sur lequel s'exerce un
contrôle total. Ainsi, une image numérique peut être
dupliquée à l'infini 51(*) - grâce aux technologies informatiques qui
permettent effectivement de recopier bit à bit ces images. Ce
qui fait du pixel l'objet d'un traitement autonome et distinct. De ce fait,
manipulation, mélange mais aussi dématérialisation
seront-ils les maîtres mots utilisés pour évoquer la
nouveauté des images numériques.52(*)
Le numérique introduit en effet la coupure
du calcul dans la relation de contiguïté qui unissait l'empreinte
au référent. Pour autant « la parenthèse
indicielle » ne se referme pas aussi simplement. C'est cette
combinaison de l'intraitable et du traitement qu'il faut penser pour comprendre
comment le régime de vérité attaché à la
photographie risque d'évoluer. D'un côté, le
caractère fondamentalement (et non plus accessoirement) manipulable de
toute image provoque une crise de la croyance, qui rejaillit sur l'ensemble des
médiations. D'un autre côté, les images deviennent des
simulacres toujours plus séduisants et convaincants,
précisément parce que les algorithmes dont elles sont issues
s'appliquent indifféremment à des objets réels ou
imaginaires.
A ce niveau, et au-delà de ces questions
techniques, on peut légitimement se demander : qu'est ce qui change
le plus profondément avec l'introduction du calcul dans le monde des
images ? En d'autres termes, quelles sont les conséquences de ce
changement de codage sur la matérialité de l'image
numérique ?
Image numérique et dématérialisation
Les discours sur l'immatérialité du
numérique recouvrent des arrières-pensées très
différentes. Pour les uns, c'est un argument de vente destiné
à dissimuler la lourdeur, le coût et la complexité des
équipements qu'on nous demande d'acheter et de renouveler de plus en
plus fréquemment. Pour les autres, c'est un argument pour disqualifier
les compétences mises en oeuvre dans la production comme dans la
réception des objets numériques, dès lors qu'elles
menacent les pouvoirs établis sur d'autres savoir faire.
Du moment que le numérique introduit la coupure du
calcul dans la relation de contiguïté qui unissait l'empreinte au
référent, l'image vaut pour sa matière
allégée, elle n'a pas de relief. Car potentiellement investie de
polymorphie et dépendante du support sur lequel on l'affiche, l'image
numérique est totalement versatile 53(*). En effet, faite de main d'homme, immatérielle
et vouée à la manipulation, l'image numérique,
reproductible sans perte, ne possède pas la même
matérialité que l'image analogique obtenue par la captation de la
lumière suivant des données physiques, puis reports
successifs.54(*)
Elle est manipulée et même manipulable par son
« utilisateur » et semble étrangère
à cette vocation incarnationnelle que les icônes prototypiques
partagent avec la photographie.55(*)
Alors que l'image photonique est l'épreuve
même du continuum qui relit l'émulsion à la lumière,
et la lumière à la temporalité d'un corps, le fichier
informatique est régi par la discontinuité : il peut
revêtir de différentes morphologies après chaque traitement
automatisé. L'image numérique est recyclable à
l'extrême, un peu à la manière d'un territoire dont chaque
partie pourrait être exploitée, dont on peut en une seule
opération logicielle faire varier couleur, textures, formes pour aboutir
à de nouvelles formes découlant du métissage ou de
l'hybridation des formes anciennes.
Néanmoins, le numérique ne place
évidemment pas les images hors de toute matérialité, mais
il introduit dans le monde des signes iconiques ce que les technologies
littérales étaient jusqu'à maintenant les seules à
autoriser : la possibilité de détacher le message de son
support, pour le transporter à travers l'espace et le temps d'un
contexte communicationnel à un autre.
En effet, avec les machines informatiques on a la
possibilité aujourd'hui de voir chaque étape de l'image en train
de se faire, avant même qu'elle ne se fixe ou se matérialise sur
un support externe , ce qui permet au praticien de voir
instantanément, sur l'écran des appareils de capture ou sur celui
des tables de montage, le résultat de chaque action.
Le plus frappant, lorsque l'on passe d'une pratique
classique au mode numérique, repose dans la disparition de la valeur du
cliché. Une image peut être ou non enregistrée,
effacée ou conservée, sans autre conséquence que
l'occupation de l'espace-mémoire.
Cette capacité incite à multiplier les essais
rendant l'acte photographique moins engageant, cassant le temps de la
révélation et le caractère unique de chaque photo prise.
C'est sans doute l'une des découvertes les plus satisfaisantes du
nouveau médium que de comprendre qu'une image n'a virtuellement plus
aucun coût 56(*).
Ce caractère modifie concrètement la
manière de faire des images. La perception de l'acte de prise de vue se
transforme : l'instant privilégié de la pratique argentique
se voit dépouillé de son aura , car l'image numérique
est sans arrêt perfectible. Désormais la technologie
numérique permet facilement et rapidement des trucages, donnant un
résultat de qualité exceptionnelle.57(*) Et tout comme le
disait déjà Walter BENJAMIN du film « cette
perfectibilité procède directement de son renoncement radical
à toute valeur d'éternité. ». De ce fait, la
photographie numérique rend la prise de vue libre et gratuite, et la
visualisation de l'image capturée instantanée avec des
possibilités importantes de retouches et de traitement. Ce qui permettra
à n'importe quel utilisateur de modifier volontairement l'image, qui en
retour, lui fournira de nouvelles informations ou lui proposera une nouvelle
situation virtuelle.
LES MMS : ASPECTS SOCIO-SEMIOTIQUES
Indications méthodologiques
Aujourd'hui, la numérisation se considère
comme un véritable phénomène de société qui
marque une mutation considérable dans toute l'histoire de l'image
contemporaine. N'étant pas présente uniquement au monde du
journalisme ou de celui de la peinture, la technologie numérique s'est
introduite d'une façon échelonnée aux divers niveaux des
médias de l'image. Elle touche de nos jours tous les champs
médiatiques : télévision, presse, cinéma,
publicité, Internet...avec autant de profondeur que de force. L'image
numérique s'est intégrée notamment à d'autres
dispositifs comme les appareils photographiques ou plus récemment encore
aux téléphones mobiles. Cette intégration a placé
les MMS au centre des thématiques de la société mobile du
futur 58(*) tout en
modifiant les habitudes de dialogue des différents usagers de la
téléphonie mobile.
Dans ce chapitre, nous allons essayer de porter quelques
éclairages sur les nouveaux usages des messages visuels mobiles (MMS).
A travers une démarche socio-sémiotique, que nous estimons la
plus appropriée à notre recherche, nous tenterons
d'élucider des éléments de réponses aux questions
suivantes :
Les MMS proposent-ils une nouvelle pratique
d'écriture par l'image ? Comment la photographie est-elle
requalifiée avec ces nouvelles pratiques communicationnelles que sont
les MMS ? Que modifieront les MMS dans notre rapport aux autres ? Et
finalement, quelles conséquences auront les MMS sur l'interaction des
différents groupes d'utilisateurs ?
Terminologies
Les MMS sont des messages multimédias
constitués d'une combinaison de photographies numériques et de
textes que les groupes de destinataires échangent à travers les
téléphones mobiles. Ce mode de communication peut prendre des
formes surprenantes lorsque les utilisateurs mobilisent des ressources
informatiques situées à la lisière des messages visuels
mobiles : Internet, le PC, et les logiciels sophistiqués de
traitement d'images.
Le MMS est donc un espace d'écriture assistée
par une interface médiatisée dans une perspective
communicationnelle interpersonnelle 59(*). Il offre la possibilité à son auteur
d'associer différents médias numériques entre eux pour
constituer un énoncé d'un genre nouveau dans la sphère de
la communication. Dans la pratique, on pourrait comparer le MMS à un
message texte (SMS), associé à une image, la plupart du temps
prise par le biais de l'appareil photographique numérique
intégré au téléphone mobile. Ainsi le MMS offre
d'un certain point de vue un caractère inédit pour le champ de la
recherche en sémiotique, celui de confronter les énoncés
visuels aux énoncés verbaux dans le cadre très
formalisé d'une pratique non pas essentiellement artistique mais
principalement communicationnelle entre deux individus possédant
l'équipement nécessaire.
Le MMS est un objet composite. Il peut contenir du texte,
une photographie numérique, un document sonore, et une vidéo, ou
bien tous ces documents réunis. Le MMS est donc avant tout un document
numérique à effet de composition, où le choix
proposé des différentes pièces jointes, convoque de la
part de l'émetteur des effets d'harmonie entre les différents
documents proposés.60(*)
Les MMS : dimensions sociologiques et
sémiotiques
1- Dimensions sociologiques
Les MMS, ces photos numériques apparaissant à
la fin des années 90 et s'inscrivant dans la dernière
génération de messages multimédias issus des
téléphones mobiles, semblent constituer un objet
intéressant d'analyse et de réflexion. Puisque récemment
apparus, ces messages visuels transmettent en plus des informations et des
idées - (fonction remplie par les SMS), des images et icônes
s'ajoutant à la voix et au texte, et dont les dimensions
communicationnelle et émotionnelle pour les usagers du
téléphone portable sont effectivement certaines.
La production des MMS est une pratique finement
située et organisée en tous points. A travers les MMS, les
utilisateurs cherchent à expérimenter de nouvelles significations
issues d'activités médiatisées par la technologie. Les MMS
sont les premiers témoins des catastrophes naturelles et des
attentats ; ils participent à la couverture médiatique des
événements non prévisibles. Les MMS sont utilisés
à des fins aussi banales que pragmatiques. Ils sont largement
échangés entre les utilisateurs pour partager des
expériences et des sensations, plutôt que pour organiser et
contrôler des activités et des relations 61(*). Ils peuvent se rapporter
à des rites de passage ou de fête. Dans certains cas, les messages
peuvent prendre la forme d'insultes, de blagues ou de récits sous forme
de jeux, de séquences ordinaires, familières et connus par les
membres d'un groupe. Ils peuvent contribuer à la fondation des liens
sociaux de nature amicale tout en offrant de plus grandes possibilités
d'y répondre.62(*)
Les MMS peuvent remplir toutes sortes de fonctions. Ils
sont utilisés pour taquiner ou défier, pour communiquer des
sentiments de bien-être, dans un but de jeu sexuel, ou pour apporter des
précisions sur l'environnement et les amis du photographe. L'humour et
l'expression des sentiments apparaissent comme des trais saillants de la
production des MMS. Selon des études récentes sur les messages
visuels mobiles, la production des MMS est considérée plus comme
outil amusant de communication d'émotions entre les utilisateurs qu'un
médium destiné à véhiculer des informations
sérieuses. Ce point recoupe parfaitement les résultats des
études menées sur les utilisations des téléphones
portables et de SMS qui mettent l'accent sur des usages ludiques et sur leur
capacité à alimenter des bavardages.
Les thèmes des objets photographiés et/ou
envoyés par MMS sont assez diversifiés. Les études
sociologiques menées en particulier au Japon montrent que la
définition de ce qui mérite d'être photographié a
notablement évolué pour se centrer sur les petites
épiphanies du quotidien : un dessert dans une vitrine, un angle bizarre
qui transfigure un objet banal, une preuve d'une belle prise à la
pêche, etc. Les photos de voyage ne représentent qu'un
cinquième du volume total, derrière « un truc
intéressant du quotidien » (42,4%), un membre de la famille
(39,5%), des amis (36,6%), soi-même (26,4%), son animal de compagnie
(23,4%). La gamme va du journal intime à la communication, à son
réseau de relations en passant par le partage privé dans la
sphère du couple ou de la famille.63(*)
Par ailleurs, avec les MMS les usages des
caméraphones prennent aujourd'hui de nouvelles formes qui
méritent d'être attentivement observées. En effet, la
filiale britannique du leader mondial du téléphone mobile
Vodafone a mené une enquête auprès de 3500 femmes. Elle
leur a demandées comment elles utilisaient leurs caméraphones.
Les résultats sont les suivants : 20% se photographient
elles-mêmes dans de nouvelles tenues pour les montrer à leurs
copines, 18% flashent des chaussures et des vêtements dans les vitrines
pour les mêmes raisons, environ 15% prennent leur nuque pour contempler
ou faire contempler leur coiffure, 10% s'en servent pour inspecter leurs dents
après un dîner, etc. Les adolescentes japonaises, quant à
elles, griffonnent des messages sur le papier avant de les photographier et de
les envoyer par MMS pour les rendre moins impersonnels et y intégrer des
codes communicationnels ésotériques, également.
2- Dimensions sémiotiques
A la différence d'autres objets photographiques, les
objets numériques, dont les MMS n'ont pas de forme matérielle.
Dès lors, comment peut-on interpréter ces messages ?
En fait, avec ce nouveau support qu'est le
caméraphone, la photographie devient banalisée, à la
façon des messages SMS, et l'échange des MMS entre les
destinataires acquiert de nouvelles significations. En effet, avec un logiciel
et un ordinateur adaptés, il est relativement facile de prendre une
image numérique envoyée par MMS et de l'importer. Avec le
logiciel et les compétences appropriées, il devient ensuite
possible de la manipuler, de lui ajouter un texte ou de la recadrer sous un
jour nouveau pour la renvoyer. Par conséquent, on entre dans une forme
pure d'interaction visuelle, qui se base sur le sens visuel et l'imagination en
tant que tels, au moins autant que sur le langage et la réflexion.
Que devient donc réellement la photographie lorsque
les acteurs sociaux s'en emparent et s'échangent des
clichés ? Peut-ont attribuer au MMS une certaine
immatérialité et « intemporalité » qui
le distingue nettement de la photo argentique à la fois
matérielle, indicielle et inscrite dans le temps ? (car le MMS
peut « voyager » d'un destinataire à un autre sous
de nouvelles morphologies visuelles). De plus, quelles pourront être les
caractéristiques sémio-techniques du MMS et quelle est finalement
la singularité de ce nouveau mode de communication visuelle ?
En fait , à travers les MMS, les utilisateurs
cherchent de plus en plus à expérimenter de nouvelles
significations issues d'activités médiatisées par la
technologie. Ils semblent construire avec leur entourage un rapport
codé à leur environnement et leur intimité, grâce au
jeu métaphorique que permet l'image accolée à un
texte.64(*) Ce rapport
texte/image est essentiel dans le cas du MMS, car la photographie
envoyée et reçue par MMS porte en elle les signes d'une intention
communicationnelle tacitement admise. Ainsi, la même image,
envoyée sans le texte de précaution, devient un autre message,
livré à l'univers des possibles et des interprétations
diverses.
En effet, les jeux de signification que permet l'image par
rapport au texte sont riches et variés, et nous renvoient directement
à des structures linguistiques qu'il est tentant de rapprocher de la
pratique MMS. A ce propos, la prédiction initiale d'Anne BEYAERT,
partagée sans doute par beaucoup de chercheurs en sciences humaines, est
à minimiser : les nouveaux médias informatisés ne
produisent pas nécessairement des nouvelles formes sémiotiques
inédites, mais plutôt des assemblages plus vifs - les outils
linguistiques demeurent toujours valides dans une certaine mesure pour leur
appréhension.65(*)
En fait, Le texte qui accompagne la plupart du temps les
photos envoyées par MMS n'est qu'une instruction de lecture de l'image,
( Ceci est mon nouveau costume de soirée) comme peut l'être par
exemple le commentaire que l'on fait, lorsque l'on tend une photo
traditionnelle à un ami. Cependant, l'emploi redondant et
pléonasmique du texte envers l'image dans le MMS est une
spécificité qui nous semble par son caractère paradoxal,
ou du moins curieux, signifier quelque chose dans l'économie
générale des messages MMS. Et ce pour deux raisons
essentielles :
Premièrement, pour ancrer le message que l'on
voudrait transmettre par un MMS en s'éloignant des sens
polysémiques que peut avoir un seul texte/image. Deuxièmement,
parce que le cadrage particulier du MMS « exige » l'ajout
du texte à l'image envoyée. En effet, opérant un
découpage focal particulier sur les événements, le
caméraphone offre une vision directe sur l'intimité du
propriétaire du téléphone dans un espace circonscrit
étroitement par son bras.66(*) Par conséquent, les textes qui accompagnent
les MMS sont donc autant les instructions pour décoder les indices
manquants que pour pointer dans l'image les signes de la proximité que
l'on veut partager avec son interlocuteur privilégié.
Les messages recueillis montrent que les utilisateurs
dosent savamment les indices visibles que donne à voir la photographie
avec les instructions de lecture et les commentaires présents dans le
texte : l'utilisateur s'arrange toujours pour offrir à son lecteur
les moyens de décoder les signes cognitifs usuels présents dans
la photo (« Me voici dans le parc», avec une image d'un
autoportrait derrière lequel on voit des arbres) en balance avec leurs
propres codes personnels (« Je suis à MC Donald avec mes
camarades de classe », on distingue le logotype de MC Donald sur les
verres de boissons gazeuses au milieu de la photo.
Si l'on réfléchit un moment à ce
rapport texte/image dans le MMS on peut en déduire que le MMS est une
combinaison d'un visuel avec du texte dans une visée manifeste de
communication interpersonnelle. Ainsi, le MMS est à la photographie
numérique ce qu'est dans une certaine mesure la carte postale dans son
rapport à la photographie argentique : une volonté de faire
partager une photo de vacances avec ses proches , incluant un commentaire
de quelques mots. En effet, dans le cas des cartes postales, les gens les
envoient typiquement quand ils sont en vacances : c'est leur lieu de
prédilection dans la vie ordinaire. Les gens s'en servent pour dire
qu'ils sont loin, pour partager quelques informations concernant leurs
activités et pour formuler les émotions qui s'y rattachent.
En apparaissant depuis cet arrière-plan, les MMS
sont interprétés comme des cartes postales. Leurs usages ne
peuvent par la suite que prolonger ou « remplacer » des
pratiques photographiques existantes.67(*)
SECONDE PARTIE
Le partage des photos numériques et des MMS,
implications socio-sémiotiques et esthétiques :
Entretien collectif
Présentation de l'échantillon
Ce que nous proposons dans cette partie repose
essentiellement sur les données de 2 entretiens collectifs conduits
auprès de 14 personnes ayant une utilisation fréquente des photos
numériques dans la vie quotidienne. Ces personnes résidant dans
la ville de Bordeaux sont pour la plupart de jeunes étudiants dont les
âges varient entre 19 et 33 ans.
Pour la réalisation de nos entretiens nous
nous sommes appuyé sur des enregistrements audio. La durée totale
des entretiens s'élève à 2h16 minutes. Les entretiens ont
été conduits en mars 2006 auprès de 2 groupes naturels,
c'est à dire auprès de personnes qui se connaissent
déjà ; ce sont soit des amis résidant presque dans
la même cité universitaire (Groupe 1), ou bien des amis
appartenant à la même association (Groupe 2 ). Nous entretenons
d'ailleurs des relations d'amitié avec les deux groupes avant même
la réalisation des deux enquêtes.
Le premier entretien a été d'une
durée de 43 minutes, il a été mené auprès
d'un groupe de 5 personnes. Quant au deuxième entretien, il a
duré 93 minutes et a été mené auprès d'un
groupe de 9 personnes.
Les personnes interviewées appartiennent
toutes à une tranche sociale intellectuelle, ce sont en fait des
étudiants de différentes disciplines, elles disposent toutes d'un
téléphone portable, la majorité possèdent un
ordinateur, mais rares sont celles qui possèdent un caméraphone
ou un appareil photo numérique proprement dit. Cependant, leur rapport
aux nouvelles technologies de la communication étant relativement moyen,
elles ont une culture affichée de la photographie en
général et des photos numériques en particulier, et ce
tant au niveau du partage de ces photos avec les proches (échange
fréquent avec la famille et les amis) , tant au niveau de leurs
implications sociologiques et esthétiques.
GUIDE DE L'ENTRETIEN
I - Les Photos Numériques
1- A votre avis, quels avantages offre la photo
numérique par rapport à la photo argentique ?
2- Certaines personnes prétendent qu'avec le
numérique, la photographie devient banalisée, perd son
originalité et sa fonction de mémorisation de la
réalité.
3- Selon vous, quelles différences peuvent exister
entre photo numérique et photo argentique ?
4- Quels sont en général les sujets de vos
photos numériques ?
5- Selon vous, quelles sont les options importantes que nous
offre le caméscope ?
6- Avec les avantages importants qu'offre le caméscope
que devient notre relation à la photographie ?
7- Quelles sont les pratiques photographiques associées
à l'instantanéité des photos numériques ?
8- A votre avis, quelles sont les effets positifs et
négatifs de la circulation des photos numériques dans la vie
quotidienne ?
9- Avec la possibilité de retouche, de manipulation ou
d'élimination des photos qu'offre le caméscope, jusqu'à
quel point les photos numériques peuvent représenter la
réalité ?
10- Les photos numériques qu'on visionne sur
l'écran de son ordinateur peuvent être regardées par les
membres de la famille, les groupes d'amis tout en ouvrant des conversations
d'ordre amical, sympathique, amusant, etc. Quelles dimensions sociologiques
alors peuvent acquérir ces photos ?
11- Les photos numériques enregistrées sur le
PC peuvent être modifiées ou carrément supprimées,
à la différence des photos traditionnelles. Qu'induit cela sur
les notions du cliché et d'album de la famille ?
12- « Les scènes de la vie quotidienne
acquièrent une nouvelle dimension avec la photo
numérique ».
13- Le caméscope permet la prise des photos et leur
visualisation de manière instantanée ce qui incite à
multiplier le nombre des essais et à prendre des photos n'importe
où (dans le tram, dans la ville, dans la maison, etc.). Qu'induit cela
sur l'acte photographique ?
14- Que devient la vie privée avec la
photographie numérique ?
15- La transportabilité et
légèreté des photos numériques (enregistrement sur
CD), facilitent leur échange entre les groupes d'utilisateurs. Quelles
seront les conséquences de cet échange ?
II- Les MMS
16- Comment vous pouvez définir les MMS ?
17- Quels sont les objets que vous pouvez photographier avec
votre caméraphone ? Et quelles significations vous y
attribuez ?
18- Est ce que vous recevez toujours des réponses
à vos MMS ? Si oui, quelles formes peuvent prendre ces
réponses (MMS, SMS, etc.) ?
19- Dans quels contextes vous échangez les MMS avec
vos amis ou les membres de votre famille ?
20- Selon les résultas d'une recherche sur les
MMS : « les MMS peuvent avoir la capacité d'alimenter des
bavardages et de développer des liens amicaux entre les groupes
d'utilisateurs ».
21- Les photos que vous envoyez par MMS
nécessitent-elles toujours du texte ?
22- Dans quelles circonstances vous utilisez les MMS ?
(Échange d'images renvoyant à des blagues, séquences de
vie quotidienne, fêtes, anniversaires...) ?
23- Pour quels buts vous échangez des MMS avec
les amis ou les membres de la famille ?
24- Quels sont les points de ressemblance et/ou de divergence
entre :
- Les MMS et les cartes postales
- Les MMS et les cartes de voeux (électroniques)
- Les MMS et les e-mails
25- Les MMS remplacent-ils ou prolongent-ils ces pratiques
communicationnelles ?
26- Comment devient la communication avec l'échange des
photos numériques et des MMS entre les différents groupes
d'utilisateurs ?
PHOTOS NUMERIQUES
Avantages et inconvénients des photos
numériques
1- Avantages :
La possibilité de faire plusieurs photos
Le premier avantage de la photo numérique par
rapport à la photo argentique c'est la possibilité de faire
plusieurs photos, autrement dit la liberté de prendre des photos autant
qu'on veux.
« L'appareil numérique ça prend
énormément de photos par rapport à l'appareil
traditionnel », Amal, 24 ans
Si l'acte photographique est considéré plus
réfléchi avec l'appareil photo argentique à cause de sa
capacité très limitée (36 pauses le plus souvent ) le
caméscope offre par contre à son utilisateur une grande
flexibilité. Il lui offre l'avantage de refaire les photos
ratées, de répéter les essais et donc de multiplier le
nombre de photos prises pour ne garder en final que les meilleures pauses.
« Avec un appareil photo numérique on
peut répéter les essais, on peut prendre deux ou trois photos de
la même personne ou du même paysage et c'est bien ».
Alae, 22 ans
La possibilité de faire des retouches
Le deuxième avantage de la photo numérique
par rapport à la photo argentique c'est de pouvoir faire des
manipulations et retouches au niveau de la photo en ce qui concerne la
qualité de l'image, la possibilité d'ajouter des effets
spéciaux, de régler la luminosité de l'appareil photo
numérique afin d'éviter les effets indésirables (les yeux
rouges) et ce avant le développement des photos. Ces valeurs nutritives
que la technologie numérique ajoute à la photographie
garantissent une manipulation souple et libre de la photo tout en incitant
à économiser de l'argent (du tirage) et à obtenir de
bonnes photos sur le plan esthétique.
« Bon, pour les avantages qu'offre la photo
numérique par rapport à la photo traditionnelle , ben parlons du
premier avantage, c'est que déjà on peut changer la
qualité de la photo, on peut changer la photo si elle ne nous convient
pas, c'est la facilité de changer la qualité de l'image, on peut
faire ou ajouter un effet spécial, justement ou dans le cas contraire on
peut régler la luminosité de l'appareil photographique pour
éviter les yeux rouges, zoomer évidemment, donc par rapport
à la photo traditionnelle qu'on prend de premier abord, la photo
numérique on peut la retoucher après, je crois que parmi les
avantages c'est ça ». Amal, 24 ans
Toutefois, si le caméscope ne permet pas la
réalisation des chefs-d'oeuvre comme c'est le cas de l'appareil photo
argentique, il offre au moins la possibilité de faire des photos
rapides, instantanées et retouchables. Cette possibilité de
retoucher les photos numériques peut être vue pour certains comme
un inconvénient. Avec laquelle la photo devient manipulable
(dans le sens péjoratif du terme) et perd sa beauté naturelle.
En plus, grâce au progrès techniques des
appareils photo numériques actuels la résolution de l'image et sa
qualité sont devenues nettement plus développées que
celles de l'appareil photo argentique. Néanmoins, ce dernier que
beaucoup de photographes professionnels continuent d'utiliser
« offre toujours ces sensations d'arrêt sur image, de
saisir l'instant et le moment véridique, et de se souvenir plus ou moins
parce qu'il est plus naturel ». Alae, 22 ans
Accessibilité et facilité
d'usage
Toutes les personnes enquêtées se sont
accordées que le plus important avantage qui caractérise la photo
numérique est l'accessibilité et la facilité
opératoire d'utilisation. Grâce à son aspect
immatériel, la photo numérique devient accessible à un
nombre important de gens, elle devient aussi rapidement échangeable
à travers les mails entre les différents groupes
d'utilisateurs.
« Moi je suis toujours dans l'optique de dire
que les photos numériques ça permet plus de facilité ,
plus d'accessibilité aux gens, plus d'échange comme l'a dit Amine
, et on peut les échanger facilement à travers les mails avec une
rapidité tellement... voilà, alors que les photos normales on
peut toujours les échanger dans un temps, un lieu, ou un moment
voulu ». Alae, 22 ans
Par ailleurs, par rapport à l'appareil photo
argentique, le caméscope est léger et facile à
transporter, ce qui génère systématiquement une
mécanique photographique plus répétitive et donc plus
productive au niveau du nombre des photos prises. Le caméscope offre
notamment une grande souplesse. Il est doté de plusieurs fonctions
faciles à utiliser (zoomer, filmer des petits clips, photographier en
mode noir et blanc, gérer la saturation des couleurs, etc.)
Les photos numériques peuvent être
visionnées et stockées directement sur l'ordinateur, ce qui
induit la disparition de la notion du cliché et annule carrément
la phase du développement des photos. « Comme ça on
la liberté de prendre tout ce qu'on veut » Effie, 32 ans
La technologie numérique permet de capturer des
photos simples, de la vie quotidienne. Elle permet de prendre des photos
instantanées, de supprimer les photos prises ou de les visionner
directement sur l'ordinateur. Maintenant avec certains appareils photo
numériques on a la possibilité de brancher le caméscope
à une imprimante et tirer les photos directement, donc il n'y a plus
besoin d'attente.
Le caméscope permet de voir en temps |