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La resistance à la conquête et à la domination coloniale en Grande Comore: 1880-1940

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par said mohamed Said Hassani
Université Paris VII - DEA d'Histoire 2004
  

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B. La perception de l'impôt, une tâche difficile.

L'administration coloniale, bien qu'éloignée du quotidien des indigènes, est trop peu nombreuse pour exercer son contrôle. Au début de la domination, elle souffre de la médiocrité des effectifs. Aussi, pour percevoir l'impôt, les chefs de village, principaux « rouages entre l'administration et la population »41(*), se sont vus confier cette lourde tâche, pour représenter l'autorité coloniale. Pris de court, ces chefs coutumiers sont transformés en chefs administratifs chargés d'exécuter des tâches jusqu'à là, inconnues pour eux. Au passage, l'administration dépose un nombre important d'autres chefs traditionnels dont la coopération laisse à désirer. Ces nouveaux « chefs » sont secondés dans leurs fonctions, par des agents spéciaux, et des gardes indigènes dont la vocation est de contrôler les activités des chefs et bien sûr, intimider la population.

Il nous faut noter tout de suite que les fonctionnaires étrangers sont, du moins au départ, moins nombreux et surtout détestés par la population. L'Histoire ne manque pas d'exemple : On peut citer la tentative de meurtre dirigée contre Léon Humblot en 1893, où est impliqué le notable Kari Mondoha. Avant l'insurrection de juillet 1915, dans la ville d'Iconi « le préposé du trésor et le chef du canton, menacés d'être tués, avaient du s'enfuire devant ces menaces... »42(*) En 1915 La ville de M'tsangadjou malmène le chef de canton et ses porteur et le menacent de mort. Les résidents, de leur côté, se succèdent aux Comores avec une rapidité invraisemblable.43(*) Des fois les tâches sont confiées à des agents non qualifiés ou déjà surchargés de travail. Une situation qui laisse voir des dysfonctionnements dans la continuité administrative. Les Comoriens vont profiter de cette faiblesse pour passer entre les mailles du filet fiscal.

Les administrations coloniales s'accordent pour reconnaître la difficulté de lever l'impôt dans des pays vivant encore très largement en économie non monétaire. Certains paysans se vengent volontairement du système, ils évitent l'affrontement direct par la fraude fiscale. Se soustraire aux impôts devient chose fréquente et, « au début la collecte des impôts s'accompagna de beaucoup de brutalité et provoqua de fortes résistances ».44(*) Certains, ne pouvant trouver l'argent fuient leurs villages, créant une sorte de confusion chez les fonctionnaires. Ainsi se multiplient les difficultés d'action des administrateurs.

Entre l'administration et la population les rapports sont difficiles. D'un coté des étrangers (les Français surtout) qui ne comprennent rien à la langue locale et qui ne communiquent pas trop avec les administrés. De l'autre une population pauvre, meurtrie par le nouvel ordre, qui se renferme sur soi, et qui n'a pas d'autre choix que de s'y soumettre, par peur des sanctions. L'autorité se fait absente également, à cause des problèmes de circulation. Les difficultés de communication ne facilitent pas la mobilité des fonctionnaires, les éloignant ainsi de la population. Les tournées ne s'effectuent qu'au moment du lever de l'impôt. Une enquête menée par Francis Mury45(*) met à jour diverses vérités troublantes. Elle laisse voire une haine certaine des étrangers, doublée de peur de l'indigène à l'égard de l'administration coloniale en Grande Comore, une vérité jusqu'à là mise en veilleuse. Cette étude atteste l'absence de contact entre administrateurs et administrés. Un vieillard déclare : « ...jamais on ne vient ainsi chez nous. (C'est à dire un blanc qui vient parler avec la population) L'administration ne s'y rend que pour faire la chasse à ceux qui ne peuvent pas payer l'impôt ». Le travail de bureau absorbe les fonctionnaires dans leurs bureaux, loin des administrés. Cet état de fait nous permet de comprendre qu'il n'y a pas suffisamment de contrôle de la population. L'administration française n'a pas su peser sur la vie de l'Île, probablement à cause de l'effectif de personnel très réduit, mais aussi du manque d'infrastructures routières. Dans son journal, Maurice Mathieu46(*) parle d'une situation de sous administration de la Grande Comore. C'est justement ce qui rend difficile la perception de l'impôt, mais n'en constitue pas la seule raison.

Par ailleurs les chefs coutumiers chargés de lever l'impôt semblent partagés entre la connivence avec les villageois, et la loyauté des leurs supérieurs. En outre, ils doivent exécuter d'autres tâches comme le recrutement de travailleurs, ils sont tenus responsables des irrégularités survenues dans leurs fonctions. De ces chefs « incapables », l'administration n'attend pas grand chose qu'une exécution mécanique de leurs tâches, sans état d'âme, ni autorité, mais surtout et, malgré eux, l'administration ne leur fait pas confiance. Ainsi les intentions des blancs laissent percer cette méfiance :

« ...Qu'attendre de tels agents ? Pas grand chose, on ne peut leur demander que d'assurer la rentrée des impôts. Par les temps actuels c'est évidemment appréciable. Encore est-il nécessaire pour ce faire de leur adjoindre des miliciens... »47(*)

C'est un procédé destiné à consolider l'emprise coloniale, et à renforcer le contrôle sur les chefs indigènes. D'ailleurs, dans les colonies françaises, un système hiérarchisé de primes est mis en place pour les inciter à s'acquitter au mieux de leurs tâches fiscales. C'est une sorte de jeu de pression destiné à obtenir les meilleures rendements possibles. De toute évidence, attribuer ces tâches aux chefs locaux, est une façon de neutraliser ou d'atténuer les contestations des indigènes. Car le contribuable se trouve face à son semblable qui n'en est pas le responsable. Mais certains chefs hésitent, dans leur fonctions, ils se rangent du cotés des administrés et du coup, rendent difficile ou retardent la perception de l'impôt. Parfois des chefs sont accusés d'avoir encouragé le vagabondage et la paresse, et d'embrouiller le contrôle des contribuables. Des fois ils encombrent le travail de la collecte, manquent de dénoncer ou délivrer les réfractaires etc ... La pratique la plus courante consiste à faire tourner l'administrateur en rond dans le village. Le chef du village prétend chercher la personne intéressée, ( un certain Mer Kari par exemple). Une fois qu'il croise Mer Kari, il lui demande s'il n'aurait pas vu Mer Kari, et l'homme en question comprend bien que c'est bien lui qu'on cherche. L'administrateur qui ne connaît pas Kari, ne se doute de rien. Et pendant que le chef continue sa promenade de recherche avec l'administrateur, Mer Kari parvient à s'en fuir.

Juste avant la tournée de collecte de l'impôt par l'agent colonial, il arrivent que des habitants, probablement avertis par le chef local, fuient le village vers des zones inaccessibles jusqu'au départ du fonctionnaire. Bref, le chef du village reste implicitement très proche des villageois, voire même se range du côté de la population, contre l'administration. Certains paysans ne manquent pas d'imagination pour trouver des astuces pour échapper au contrôle fiscal. Dans la province de Domba au sud de l'île, des paysans adoptent le tactique des menaces et d'intimidations. Lors d'une campagne de collecte d'impôt, les habitants déclarent : «  Si vous demandez impôt, c'est que vous voulez tapage. »48(*) Autre procédé moins dangereux, est le système des maladies imaginaires pour susciter la pitié de l'administrateur. Bon nombre de Comoriens se souviennent de la fameuse pièce de théâtre interprétée par les comédiens Djounaïd et Laher ( Djimba et Mngomri) sur les ondes de la radio Tropic FM à Moroni au début des années 1990 sur la collecte de l'impôt. Pour échapper à l'impôt, Mngomri est mystérieusement victime d'une terrible diarrhée, dont chaque soulagement émet un bruit hallucinant. Sa femme, Mkaribou, fidèle et complice, le tient au courant des activités du Mzungu, qui, en compagnie de Djimba le chef du village de Nkoda dziwa, perçoit l'impôt. Le Mzungu finit par s'en aller avant la guérison de M'ngomri qui n'a pas payé l'impôt. Une histoire fictive et drôle, mais pertinente et révélatrice en matière de ruse de la part des Comoriens. Elle a aussi son importance dans la mesure où elle contribue à conserver une partie de la mémoire et des traditions orales comoriennes. D'autres paysans fuient le service du travail, ils deviennent des rebelles, des résistants qui nourrissent un réseau déjà existant, exemple celui des bandits, des voleurs ambulants.

La mauvaise volonté des Comoriens se fait ressentir également au sujet de la délivrance des cartes d'identité et des livrets individuels. Elle contribue à jeter la confusion dans le contrôle fiscal et à laisser subsister un « véritable flottement administratif. ».49(*) Car les Comoriens détestent se faire enregistrer par l'administration et « ...préféraient garder l'anonymat de peur d'être contrôlés ou de payer des impôts... »50(*)

Un des motifs non imputable aux difficultés de la perception fiscale, ce sont les problèmes économiques des contribuables. En effet les Comoriens vivent dans la pauvreté. La seule source de richesse étant la terre confisquée par Humblot et sa société. Le taux fiscal jugé très élevé, ne joue pas en faveur des deux parties. En outre, l'administration n'a pas cessé de souligner le problème causé par la spoliation foncière dans les rapports sur la situation fiscale en Grande Comore. Livrée aux appétits du sultan blanc, la Grande Comore subit l'avidité de Humblot. Ce dernier, fort du droit que lui accorde le traité signé avec Said Ali, se sert de touts les moyens pour s'accaparer des terres cultivables. Un article de « la Presse Coloniale » décrit les pratiques du résident de la Grande Comore et directeur de la Société, pour s'accaparer des terres dont il a besoin :

«  ...Il prête à usure entant que directeur, puis il appelle ses débiteurs à échéance devant lui entant que résident. Ne pourrait il pas rembourser ? il ordonne la saisie des ses biens. Il offrait d'acheter les terres dont il a envie à prix dérisoire. Les propriétaires résistaient-ils ? Le résident les emprisonnait comme récalcitrants. Les terre étaient séquestrées et mises en vente. Quelqu'un offrait un prix ? il était frappé d'une amende pour avoir osé renchérir contre le résident de France... »51(*)

Une situation dénoncée maintes fois par les fonctionnaires coloniaux. Il a fallu attendre la fin des années 1910 pour voir la France réagir au profit des Comoriens. A partir de 1907 les mouvements d'hostilité des indigènes se transforment en plaintes collectives contre Humblot, les villageois lésés attaquent la Société en justice. Ils obtiennent gain de cause et des terres leurs sont attribuées, au compte-goutte.

Mais la restitution de terres ne change pas grand chose à la perception de l'impôt. A cette pauvreté évidente, s'ajoutent l'inertie et la mauvaise volonté de la population. Et on retrouve fréquemment ces facteurs dans les rapports administratifs, comme principales raisons des difficultés fiscales rencontrées. La mauvaise volonté se trouve largement mise en cause, elle est vue comme une forme passive de résister. Dans un rapport du Gouverneur de Mayotte rédigé le 10 septembre 1906, on peut lire :

« Il y' a là, une tactique de résistance non pas ouverte, mais passive qui crée une situation fâcheuse... La situation des habitants des la Grande Comore est très spéciale. Ils habitent une île où les terrains cultivables sont très peu nombreux...Cette situation se complique de la main mise par la société Humblot sur touts les terrains favorables enclavant actuellement nombre de parcelles autrefois cultivées par les indigènes. Pour les diverses raisons que je viens de vous énumérer, Monsieur le Ministre, la situation de la Grande Comore n'est pas brillante. »52(*)

Le taux élevé de l'impôt le rend impopulaire dans une société déjà réduite à la portion congrue. Les contribuables sont partagés entre la fuite et la résistance. La fuite se révèle parfois être une mauvaise solution, car les récalcitrants finissent par se faire attraper. C'est ainsi que, des villages ou des régions, se servent d'un événement, de routine ou non, pour faire éclater leur mécontentement. Le cas le plus frappant en Grande Comore, est la fameuse tournée de collecte d'impôt en juillet 1915, qui est à l'origine de soulèvements populaires. Nous prendrons les cas d'Iconi, une ville insoumise puis la région du nord de Ngazidja et enfin la région de Dimani à l'est de l'île. Il serait très douteux de croire que ce sont les seuls lieux de soulèvements populaires, il y'en a d'autres, probablement moins importants ou passés sous silence par l'administration coloniale. Il suffit de lire les rapports des différents administrateurs pour se rendre compte que les problèmes fiscaux sont toujours d'actualité. Ce n'est pas seulement en 1915, ils en parlent avant et après l'insurrection. C'est justement dans de cas similaires que les sources orales seront d'une grande utilité. De toute évidence, ces soulèvements populaires constituent un des plus grave défi, lancé au colonialisme en Grande Comore.

* 41 GUILLAUME P. op. cit.

* 42 CAOM, Mad, Série Géographique, Carton n° 277 Dossier n° 646. Notes de la direction des Affaires civiles de Tananarive, du 27/10/1915,

* 43 Voir la liste des résident en annexe.

* 44 ILLIFFE J, Les Africains, Histoire d'un continent, Flammarion, Mayenne, 1997.

* 45 FRANCIS M, Une enquête à la Grande Comore, comment on trompe le gouvernement et le parlement, Editions du courrier colonial, Paris, [s.d]

* 46 MAURICE M, directeur de la SAGC entre 1945 et 1947, est l'auteur de l'ouvrage Un Mzungo aux Comores, journal 1945-1948, De mémoire d'Homme, Paris 1995.

* 47 Propos tirés d'un rapport administratif (anonyme) de 1922, cité par, IBRAHIME M, Etat français et colons aux Comores (1912-1946), L'Harmattan, Coll. « Archipel des Comores », Paris 1997.

* 48 CAOM, Série D, Dossier D/ 6(2)22.

* 49 FLOBERT T, Les Comores, évolution juridique et sociologique, Presse Universitaire de France, C.E.R.S.O.I, Aix Marseille 1976.

* 50 MAURICE M, Un Mzungu aux Comores, journal, 1945-1948, De mémoire d'homme, Paris, 1995.

* 51 Article intitulé : « Said Ali » in, La presse coloniale du 18 juillet 1907.

* 52 CAOM, Fond Ministériel, MAD, Série Géographique, Carton n°412, Dossier n°1106.

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