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Ecole Supérieure de gestion et de médiation
des Arts Centre EAC [Economie - Art - Communication]
ART INTERNET, ANATOMIE DE L'ECHANGE
ERIC LE MAILLOT
ericlemaillot@gmail.com
JURY DE SOUTENANCE DU MEMOIRE DE : ERIC LE
MAILLOT Promotion 2005-2006
LA DIFFUSION DE L'ART INTERNET
Président du Jury :
Nicolas Becqueret
Professeur de sociologie
Directeur de recherche : Jörge de Sousa
Noronha Professeur d'Art Graphique Artiste, écrivain, enseignant.
Membres du Jury :
Julie Miguirditchian
Directrice adjointe de la galerie Numeriscausa
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier tout particulièrement :
Madame Claude Vivier Le Got
Présidente du Groupe EAC
Monsieur Jorge De Sousa Noronha Professeur
d'art graphique, artiste, écrivain
Madame Julie Miguirditchian
Directrice adjointe de la galerie Numeriscausa -
Paris
Monsieur Martin Bethenod
Commissaire Général de la Foire Internationale
d'Art Contemporain de Paris
Madame Jennifer Flay
Directrice Artistique de la Foire Internationale d'Art
Contemporain de Paris
Monsieur Valéry Grancher
Artiste
Monsieur Christophe Bruno Artiste
Monsieur John F. Simon Jr.
Madame Daphné Le Sergent
Critique d'art,
Professeur d'histoire de l'art - Université Paris
8
Monsieur Alain Pusel
Professeur d'histoire des idées au centre EAC
Journaliste, écrivain, critique d'art
Madame Janique Laudouar Critique
d'art
Monsieur Philippe Michaud Professeur au
centre EAC,
Marchand de céramiques - Paris
Monsieur Florian Boymond Artiste, musicien,
Web designer
Mademoiselle Stéphanie Cristofaro
Etudiante en Design de Mode
Ecole Nationale Supérieure des Arts Appliqués
et des Métiers d'Arts
Ainsi que ma famille et mes ami(e)s pour leurs
soutiens
«Toute nouvelle technologie implique une nouvelle forme
d'art»
Oscar Wilde
AVANT PROPOS
En janvier 2006, lors d'une table ronde de l'école des
Beaux Arts de Paris, sur les institutions culturelles à l'heure des arts
numériques, Valéry Grancher, artiste et intellectuel
français, présentait sa dernière création : «
The Shiwiars Project », une proposition artistique visant à
redonner un espace de visibilité au Shiwiars, une tribu indienne, perdue
au coeur de la forêt amazonienne. Le projet est fascinant. En quelques
clics, Valéry Grancher englobe dans la sphère médiatique
l'art, l'économie et la géopolitique.
Passionné par Internet et les nouvelles technologies
depuis mon enfance, je découvre alors avec jubilation un pan nouveau de
la création artistique. Un an durant, sous l'impulsion de Valéry
Grancher, je pars à la découverte de ce nouveau média. Une
aventure à la lisière de la jungle artistique contemporaine,
à la rencontre d'une nouvelle génération d'artistes, de
galeristes et d'institutions culturelles.
L'art Internet est encore, à l'image des
contrées Shiwiars, un territoire peu visible, inexploré et
incompris. L'analyse des processus de légitimation et des modèles
de diffusion de l'art Internet nous permet de mieux comprendre
l'émergence de nouveaux médias dans l'art contemporain. Livrant
une véritable bataille médiatique et commerciale à
l'échelle globale, ces nouvelles figures de la création tentent
d'écrire leur Histoire.
PLAN SYNTHETIQUE
PARTIE 1 : ORGANISATION DES PROCESSUS DE
LEGITIMATION
Chapitre 1 : L'émergence de l'art Internet
Etude sémantique autour de la notion de réseau
Définir l'art Internet ?... Redéfinir l'art !
Panorama critique historique
L'art Internet : spécificités et enjeux
Chapitre 2 : Reconfiguration d'un système en crise
Le fléchissement de la critique traditionnelle
L'école comme terrain d'expérimentation
entrepreneurial Une difficile pénétration des espaces
d'exposition
Chapitre 3 : Les nouvelles instances de légitimation
La relation artiste-informaticien
Les plateformes en ligne : diffuseurs, médiateurs,
critiques
De la recherche d'une légitimité à la
construction d'une autolégitimation
PARTIE 2 : REMISE EN CAUSE DES MODELES DE
DIFFUSION
Chapitre 1 : Modèles marchands et non marchands Les
modèles non marchands
Les modèles marchands
Chapitre 2 : La conservation de l'art Internet :
stratégies et pratiques La conservation : un enjeu contemporain
Les nouvelles problématiques liées à l'art
Internet
Doit-on conserver l'art Internet ?
Les différentes approches de conservation
Chapitre 3 : Les impacts juridiques
Un contexte juridique en structuration L'explosion de la notion
de paternité de l'oeuvre
La définition d'un « gauche » d'auteur
Un contrat type pour l'acquisition de l'art Internet
INTRODUCTION
Si le réseau Internet, conçu par le
Département américain de la défense, était
initialement réservé aux militaires, aux chercheurs et aux
universitaires, les artistes ont su, très tôt, prendre une part
active au sein du réseau. Les potentialités
d'incrémentation du champ des possibles qu'offre le réseau
Internet ont permis aux artistes de repenser les présupposés
philosophiques et plastiques au sein de l'espace virtuel. La formule d'Oscar
Wilde, citée en exergue, selon laquelle «Toute nouvelle technologie
implique une nouvelle forme d'art»1 prend ici toute sa
coloration.
OEuvrant au développement exponentiel de la culture
numérique au coeur de nos sociétés, les Net artistes
remettent en cause l'art contemporain et son marché. Dans le sillage des
courants de pensées de la seconde moitié du XXe siècle,
l'art Internet constitue une nouvelle tentative d'art total, globalisé
et globalisant, toujours plus fluide, où la notion d'unicité de
l'oeuvre n'est plus qu'un mythe. Avec le développement d'Internet comme
moyen de communication, les artistes se sont appropriés le réseau
afin d'expérimenter de nouvelles pratiques artistiques, sociales et
techniques. L'art Internet est un art basé non plus autour de l'objet,
mais sur l'information et l'échange.
L'art Internet émerge réellement, en 1993,
date à laquelle les gouvernements des pays occidentaux assouplissent les
conditions d'admission à Internet. L'extrême technicité des
oeuvres, l'absence de visibilité des artistes sur le marché de
l'art et la multiplicité des démarches ont longtemps
contribué à occulter l'art Internet du champ de l'art
contemporain. Les premiers Net artistes, pour la plupart des informaticiens,
s'engagent à repenser la relation entre art et technique. La
frontière entre ces deux notions apparaît particulièrement
mobile et suscite un véritable débat.
1 Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray, 1891
D'autant plus que, parmi les auteurs d'oeuvres
numériques reconnus par la critique et le public, certains revendiquent
la dimension artistique de leur production ; d'autres au contraire, nient cette
dimension, et contestent l'aspect esthétique, opposant des
considérations technologiques ou politiques. De nombreuses institutions
alimentent le débat en organisant conférences, forums et tables
rondes, où dialoguent les représentants des institutions de
diffusions artistiques (galeristes, délégués aux arts
plastiques, directeurs d'institutions culturelles), les artistes, les
informaticiens, les journalistes (notamment les critiques d'art), et les
universitaires (philosophes, ethnologues, sociologues...).
S'il est vrai que « l'art Internet se définit
soit comme un ensemble de pratiques artistiques utilisant le net de
façon active au coeur de leur travail de production [...] soit comme les
divers usages d'Internet revendiquant un statut artistique » 2 ,
l'environnement matériel ne suffit plus à qualifier la production
artistique. En effet, « l'utilisation conjuguée du réseau,
de l'écran et de la souris n'est plus une condition suffisante
»3. Nombre de théoriciens, de critiques, d'artistes ont
tenté de définir l'art Internet et de lui imposer des
frontières objectives. Ces définitions font l'objet de nombreux
débats. Steve Dietz, responsable des nouveaux médias au Walker
Art Center de Minneapolis propose une définition qui a le mérite
d'emporter le consensus : « Le Net.Art se définit par l'association
de trois concepts : la computation4, la connectivité et
l'interactivité. »5
2 Jean Paul Fourmentraux, Art et Internet : les nouvelles
figures de la création, Paris, CNRS Communication, 2005, p 11
3 Fabian Wagmister, artiste, Los Angeles: «Network,
screen and mouse do not define Net art»: propos recueillis par Kenneth
Baker, «New Medium, New Message? Net.Art symposium raises more questions
than it answers, in San Francisco Chronicle, 21 février 2000
4 Le concept de computation est à prendre dans sa
dimension heideggérienne, c'est-à-dire dans sa portée
universelle et totale, qui réduit toute chose à une
quantité calculable. La computation est ici envisagée dans sa
dimension temporelle. L'oeuvre ne prend sens que
Le Net.Art est une catégorie pratique,
créée et confirmée par un micro-milieu artistique
international, militant pour la reconnaissance des arts numériques,
notamment des arts en réseaux. Toutefois si elle tend à
désigner des productions possédant un minimum de
caractéristiques communes, la dénomination
générique de l'art Internet ne doit pas donner l'illusion d'une
unité de pratique. Cette pluralité de démarches
relève moins d'écoles ou de tendances qu'elle ne prolonge les
divers courants artistiques contemporains.
Absent des foires internationales et de la plupart des
institutions culturelles, souvent ignoré par la critique, l'art Internet
reste relativement méconnu du public. Historiquement, la diffusion s'est
principalement concentrée autour de quelques collectionneurs
initiés (institutionnels ou privés) et soucieux de constituer des
collections d'avant-garde, ainsi que d'un nombre restreint d'informaticiens
éclairés. La politique d'acquisition d'oeuvres d'art Internet est
largement marginale et sous- dimensionnée par rapport à
l'offre.
La propagation et la mise en marché de l'art
Internet impliquent une réorganisation en profondeur des processus de
légitimation d'une part, et des modèles de diffusion d'autre
part. Ici, la notion de processus s'entend comme une dynamique
opérationnelle, en perpétuel mouvement, visant la reconnaissance
de l'oeuvre et de l'artiste. Le concept de modèle correspond à un
archétype statique, une stratégie arrêtée à
un moment donné, visant la communication de l'oeuvre aux acheteurs et au
public. Nous étudierons les interactions des acteurs entre eux et avec
leurs environnements, puis nous analyserons leurs positionnements face au
public et sur le marché.
dans son principe d'accessibilité en temps réel. La
question primordiale, n'est plus « Qu'est ce que l'art ? » mais
« Quand y a-t-il art ? ».
5 Propos diffusés par le site du Walker Art Center
http://www.walkerart.org/index.wac
L'analyse des processus de légitimation nous permet
d'envisager le contexte d'émergence de l'art Internet, des
redéfinitions de l'art qu'il propose et de la spécificité
de ses enjeux et de ses contraintes. La reconfiguration des instances
classiques de légitimation que sont la critique, l'école et le
musée témoignent de la difficulté d'intégrer l'art
numérique, notamment quand celui-ci repose sur le réseau et
l'échange immatériel. Face à ses difficultés
d'intégration, le Net artiste semble modifier son positionnement et
prendre une part plus active dans le processus. De nouvelles figures
d'artistes, fédérés en plateformes essayent d'organiser
eux-mêmes la médiation, se réappropriant de nouveaux
rôles. De nouveaux rapports de force émergent, et autorisent
à penser que la relation entre l'artiste et le public se modifie en
profondeur.
L'étude des modèles de diffusion à
l'heure de l'art numérique en réseau nous donne l'occasion de
reconsidérer les stratégies de diffusion des nouveaux
médias. L'effondrement apparent de l'économie de la rareté
affecte foncièrement un marché structuré autour de
l'échange d'objets. L'art Internet emprunte de nouveaux canaux de
distribution, qu'ils soient marchands ou non marchands. L'oeuvre d'art Internet
pose de nouvelles problématiques en matière de conservation et
d'impacts juridiques.
PARTIE 1
ORGANISATION DES PROCESSUS DE LEGITIMATION
Introduction
En matière d'art contemporain, toutes les
libertés sont permises. L'artiste bénéficie d'un statut
à part du reste de la société. Comme de tout statut
découle les fonctions, l'artiste a hérité de celles-ci :
maintenir le lien social, reconstruire l'identité des territoires et des
hommes qui les composent, renouveler les visions du monde et servir
d'instrument cathartique pour le reste du groupe. La démarche artistique
s'inscrit dans une logique de questionnement.
Le jeu imposé par l'art contemporain aux artistes
est un appel à l'innovation, à la transgression. A la recherche
perpétuelle du critère de nouveauté, l'artiste est
appelé à transgresser toujours plus les frontières de
l'art. Toutes les frontières : entre le bon et le mauvais goût,
entre le noble et l'ignoble, entre le faux et l'authentique, entre le moral et
l'immoral, entre le légal et l'illégal, entre l'art et le
réel, entre le visible et l'invisible, entre l'artiste et le
public.
Chaque école, chaque génération
« est amenée à surenchérir sur les transgressions
précédentes et rivales afin d'accéder à la
position, à l'avant-garde de l'innovation. Car toutes les
libertés sont permises en matière d'art contemporain, sauf
celle-ci : ne pas faire partie de son jeu, risquer d'être ignoré.
»6
L'enjeu est donc celui-ci : la reconnaissance. En effet,
on ne s'autoproclame pas artiste, on le devient. Ce besoin de reconnaissance,
qui légitime7 la distinction sociale - le statut d'artiste -
n'est pas une finalité, elle s'inscrit dans une démarche, un
processus. Les médiateurs,8 en intégrant ces
transgressions, élargissent « officiellement » les
frontières de l'art.
6 Pierre Lepape, « La main chaude » in Le
Monde, 6 février 1998
7 La légitimité ne repose pas seulement sur un
certain nombre de règles institutionnelles. Le sociologue allemand Max
Weber démontre qu'elle repose avant tout sur la croyance des individus
dans le bien fondé de la domination, imposé par le
système.
8 Ici, le terme médiateur s'entend au sens large. Il
correspond à l'ensemble des professionnels du marché de l'art,
qui organise la médiation entre l'artiste et le public, notamment les
« L'art évolue dans ses marges, l'histoire les
rattrape et catégorise. »9 En entérinant les
propositions de l'artiste, le médiateur ôte à l'acte de
transgression son caractère subversif et sa dimension marginale,
provoquant ainsi de nouvelles réactions, de nouvelles transgressions
toujours plus radicales. Le système de l'art contemporain fonctionne
donc sur une dynamique inertielle, « obligeant les institutions à
toujours plus de permissivité, et instaurant une coupure toujours plus
prononcée entre initiés et profanes»10.
La création Internet sous-tend indubitablement un
appel à l'innovation. Le critère de nouveauté est une
source majeure de légitimation du travail de l'artiste. Le
caractère hi-tech de l'outil Internet oblige les artistes à une
longue phase d'appropriation des codes* du réseau, tant technologiques
que sociaux. L'expérimentation devient la base du travail
créatif.
La sociologie des oeuvres, la sociologie de la
réception et la sociologie de la médiation, c'est-à-dire
l'étude des interactions entre les artistes, le public et les
médiateurs permet d'appréhender le processus de
légitimation de l'art Internet sous la lumière du « triple
jeu de l'art contemporain », théorisé par Nathalie
Heinich.
L'analyse des processus de légitimation de l'Art
Internet nécessite, en préalable, l'étude de ses
fondements esthétiques, de ses spécificités et de ses
enjeux. Tentant d'englober ces nouvelles formes de créations, un nouveau
régime discursif émerge. Nouveaux vocables, nouvelles
définitions, nouveaux concepts, l'art Internet semble vouloir s'imposer,
parfois de façon violente, en rupture avec le système de l'art,
ses réseaux et son marché.
critiques d'art, les théoriciens, les galeristes, les
collectionneurs, les responsables institutionnels et les curateurs.
9 Tony Brown, dans le cadre de l'émission « Peinture
Fraîche » in France Culture, 5 juillet 2006 10 Heinich,
Nathalie, Le triple jeu de l'art contemporain, Paris, Les Editions de
Minuit, 1998, page 135
Si dans un premier temps, l'accueil réservé
fut lui aussi parfois brutal, feignant le rejet, sinon l'ignorance, les
instances de légitimations doivent aujourd'hui composer. La force de
l'impulsion artistique numérique oblige les acteurs à remettre en
cause leurs certitudes, leurs perspectives et à construire un nouveau
régime, capable de prendre en compte les évolutions
suggérées par l'art Internet.
Afin d'accélérer le processus, les artistes
eux même expérimentent de nouvelles relations au public.
Créant leurs propres réseaux de diffusion, se regroupant pour
faire face, nonobstant parfois les intermédiaires qui leur font
défaut, les nets artistes tentent d'écrire de nouvelles
façons de fonctionner, d'exister, d'élargir le champ de
l'art.
Chapitre 1 : L'émergence de l'art Internet
Il s'agit ici d'étudier l'émergence de la
création Internet et de son discours critique, de 1990 à 2006,
d'analyser la construction, l'évolution de ce nouveau média ; et
de rendre compte de la perspective dans laquelle les acteurs culturels
souhaitent légitimer l'art Internet à l'heure actuelle.
L'art Internet reste un pan de la création
méconnu sur le marché de l'art contemporain. Peu d'études
scientifiques ont été menées pour caractériser,
catégoriser et évaluer ces différentes pratiques. Ainsi,
beaucoup d'articles, textes et document tentant d'approcher l'art Internet,
utilisent des vocables galvaudés entraînant confusions et
incompréhensions chez le lecteur. Nous tenterons de faire le point sur
les différents termes décrivant ces pratiques.
Bouleversant les codes esthétiques et
philosophiques contingents à la création contemporaine, l'art
Internet semble émerger de nulle part. Pourtant, par son essence post
moderne, il donne un second souffle à nombre de problématiques
artistiques du XXe siècle, tout en amorçant la rupture
numérique et la dématérialisation des oeuvres.
L'étude préalable de la sémantique et
de l'articulation historique de l'art Internet permet de mieux définir
cette création, puis d'en saisir ses caractéristiques et ses
enjeux.
Etude sémantique autour de la notion de
réseau
Les vocables autour de la création en ligne sont
multiples et ne sont pas nécessairement équivalents. Selon leurs
auteurs, ils peuvent prendre des connotations différentes. Plusieurs
théoriciens, artistes ou collectifs d'artistes organisent des
opérations de lobbying sur les mass médias et les institutions
pour faire accepter leurs propres vocables.
L'analyse sémantique suivante objective les
différentes conceptions et aspire au consensus :
Web Art
Le terme « Web art » est trop réducteur en ce
qu'il n'appréhende que les oeuvres qui prennent la forme uniquement de
sites Web*.
Art en réseau
Le vocable « art en réseau », parfois
utilisé pour décrire l'art en ligne, est très
imprécis car il renvoie à de nombreuses pratiques artistiques,
autant « analogiques » que « numériques ».
Net.Art
Net.Art est un néologisme de Pit Schultz, fondateur de
la mailing liste Nettime11, même si ce terme est souvent
attribué à Vuk Cosic et Alexei Shulgin.
11 Le collectif Nettime, voit le jour au printemps
1995, à la Biennale de Venise http://www.nettime.org/
Comme le souligne la critique Josephine Bosma : « au
moment où le terme Net.Art est apparu, il n'y avait pas de terminologie
commune pour l'art créé avec ou dans l'Internet, même si
des projets en ligne existaient déjà depuis longtemps. L'art
créé avec Internet était simplement appelé art
médiatique ou art électronique, des termes qui ne couvrent pas
les questions de réseau.»12
Net.Art est le terme le plus souvent employé pour
décrire les pratiques artistiques des pionniers sur Internet, entre 1994
et 2001. « Net Art » ou « Net.Art » désignent ainsi
une période particulière de l'art Internet : « la
période héroïque »13, selon l'exposition en
ligne du même nom organisée par Olia Lialina, Net artiste russe.
Les six pionniers sont Vuk Cosic, Alexeï Shulgin, Olia Lialina, Heath
Bunting et le duo d'artiste JoDi (Joan Heemskerk et Dirk Paesmans).
Autour d'eux gravitent, les « in extenso »,
précurseurs également, mais qui rejettent l'approche
philosophique et/ou économique développée par le noyau
dur. Les « in extenso » militent pour la mise en marché et la
reconnaissance juridique de leurs créations, à l'instar de
Valéry Grancher, premier artiste à formaliser un contrat avec le
Berkeley Art Museum.
Le mot Net.Art fut également rendu
célèbre par le manifeste de Natalie Bookchin et Alexei Shulgin
« Introduction to Net.Art (1994 - 1999) »14 ; même si pour un
certain nombre d'observateurs, le terme Net.Art n'est rien de plus qu'un
ready-made. Ce texte, publié sous la forme d'un plan
12 Josephine Bosma, «The dot on a Velvet Pillow», 2003
http://rasmus.uib.no/~stud2081/utstilling/bosma.htm
13 « Miniatures of the heroic period » pour la galerie
en ligne Art.teleportacia « The first and only real net art gallery
»(
http://art.teleportacia.org/exhibition/miniatures/)
14 Traduction Française : Annick Bureaud et Nathalie
Magnan (sous la direction de), Connexions : art, réseaux,
médias, Paris, Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts,
2002, p 31 à 35. L'oeuvre originale (en anglais) est accessible
http://www.easylife.org/netart/
détaillé, se joue du cynisme et de l'ironie
ambiante du marché de l'art, décrivant avec humour
l'émergence du Net.Art sur la scène artistique internationale et
donne des conseils aux Net artistes.
Art Internet
Plus récemment, nous constatons la
généralisation d'un nouveau terme, celui d' « Internet Art
» ou « Art Internet ». Ce terme est repris par le britannique
Julian Stallabrass, conservateur à la Tate et l'américaine Rachel
Greene, actuellement directrice de Rhizome.org15, dans leurs deux
ouvrages respectifs. Ce vocable, totalisant, a le mérite d'affirmer la
notion de réseau et d'englober l'ensemble des créations en ligne,
sans distinguer les différentes esthétiques et les
différentes périodes. L'art Internet devient un terme
générique, qui permet de simplifier et de démystifier le
phénomène, même s'il ne rend pas compte de la
diversité des approches et des pratiques.
Ainsi, pour Julian Stallabrass, « écrire à
propos de l'art sur Internet revient à essayer de fixer en mots, un
phénomène extrêmement instable et changeant,
inextricablement lié au développement d'Internet lui-même
».16 L'avènement du « Web 2.0* », l'Internet
nouvelle génération, a notamment permis de démocratiser
les réseaux de socialisation.
Enfin, si à l'heure actuelle, Internet détient
le quasi monopole des réseaux grand public, il ne faut pas oublier les
pratiques artistiques ayant lieu sur les réseaux locaux et
alternatifs.
15
Rhizome.org est une plate-forme
liée à l'art Internet qui inclut une liste de discussion (Voir
supra p. 62)
16 Julian Stallabrass, Internet Art. The Online Clash of
Culture and Commerce, Londres, Tate Publishing, 2003, p 10/11.
Néanmoins « Art Internet » parait, ici et
maintenant, le terme le plus approprié, assez large pour englober
l'ensemble des créations que je souhaite étudier, assez
précis pour délimiter le domaine qui nous intéresse et
assez clair pour faciliter la compréhension du sujet.
Définir l'art Internet ?... Redéfinir l'art !
Qualifier un nouveau média, en saisir sa substance, c'est
d'abord et avant tout proposer une redéfinition de l'art.
L'avènement de la photographie marque la distanciation
de l'art avec sa fonction reproductive, pittoresque et mimétique.
En effet, l'apparente facilité avec laquelle les
photographes reproduisent et subliment le réel bouleverse la vision
platonicienne des enjeux et de la finalité du geste artistique. L'art
semble se séparer de la technique. Le critère de la
modernité remplace celui de la tradition. La création ne
s'épanouit plus dans une perspective historique mais dans la dynamique
du progrès et de l'innovation continue. Traduisant un doute sur la
nature de l'art et sa pérennité, la modernité installe
l'histoire de l'art dans un système de ruptures. Dès lors,
artistes, critiques et philosophes n'auront de cesse de vouloir
redéfinir l'art.
Chaque nouveau mouvement n'aura de cesse de redéfinir
l'art en fonction de son esthétique et de sa philosophie. Des
avant-gardes du début du XXe siècle aux hacktivistes* des
années 2000, en passant par les vidéastes chacun adopte un
processus simple : remettre en cause la pertinence de l'art de son
époque, critiquer la perversion du système et du marché,
proposer une redéfinition de l'art qui permet d'englober sa propre
création, légitimant ainsi sa production et ses modèles de
mise en marché.
Bien sûr, ces percées offensives pour gagner du
territoire sur le champ de l'art nécessitent un lobbying efficace.
Critiques, théoriciens, galeristes,
historiens, universitaires, politiques, s'engagent tour
à tour pour imposer chaque nouveau mouvement au plus haut niveau
international et obtenir ainsi la reconnaissance du public et des
collectionneurs.
Il n'en reste pas moins que chaque nouvelle
redéfinition décontenance un peu plus le spectateur. Tout
fonctionne comme si plus nous voyons d'oeuvres, moins nous sommes certains de
ce qui permet de dire qu'une oeuvre est de l'art. Nous assistons à une
profusion sans précédent de styles, de formes, de pratiques et de
démarches.
En 1960, à l'aube d'une décennie qui bouleversa
toutes les certitudes, cette fragmentation des trajectoires artistiques
s'accélère. En 1961, Theodor Adorno affirme : « Il est
évident que tout ce qui concerne l'art [...] ne va plus de soi, pas
même son droit à l'existence ».17 Cette
affirmation ouvre la voie au slogan « Art is dead » repris par de
nombreux mouvements, notamment Fluxus et Support Surface. Pourtant, là
encore, cet appel résonne plus comme une formule de propagande que comme
une sentence.
« Art is Dead » s'entend comme une volonté
sans cesse renouvelée d'accéder à l'art total, à
l'art suprême, à dépasser les carcans artistiques pour
révolutionner la vie. Le développement de la performance et de
l'installation, dans les années 1960 participe à cette
réévaluation entre l'art et le quotidien. « Une des
conséquences de cette remise en question fut d'admettre que la
signification d'une oeuvre d'art n'est pas nécessairement
intrinsèque à l'oeuvre, mais le plus souvent le produit du
contexte dans lequel elle existe. Ce contexte est tout autant social, que
politique et formel, et les questions de l'identité, à la fois
culturelles et personnelles, sont devenues centrales»18.
17 Theodor Adorno, Théorie esthétique,
trad. M. Jimenez, Klincksieck, Paris, 1966, p.15.
18 Michael Archer, L'art depuis 1960, Paris, Thames
& Hudson, 2002 (réédition), p.8.
Tony Brown, artiste canadien des nouveaux médias
résumait ainsi cette fuite en avant : « L'art évolue dans
ses marges, l'histoire les rattrape et catégorise. »19
Ainsi pour définir l'art Internet, il convient d'une
part de faire apparaître les liens entre ces nouvelles formes de
créations et l'histoire de l'art, et d'autre part de mettre en valeur
les éléments de rupture significatif, bref les critères de
nouveauté. En définissant l'art Internet, nous actualisons donc
la définition de l'art, nous incrémentons le champ des possibles,
nous écrivons une nouvelle histoire.
Panorama critique historique
Certains théoriciens et artistes, à l'instar de
Fred Forest et Mario Costa, envisagent l'art numérique, et à
fortiori l'art Internet, comme une rupture profonde au sein de l'histoire de
l'art. Cette théorie surestime le rôle de la technologie. «
L'art Internet fait partie, au sein de l'histoire de l'art, d'un continuum qui
inclut des stratégies et des thèmes tels que les instructions,
l'appropriation, la dématérialisation, les réseaux et
l'information. »20
De par la singularité de son support, capable
d'accueillir une pluralité de médias et de formes artistiques, de
part sa nature dématérialisée et
éphémère, il est difficile de dresser un panorama critique
historique de l'art Internet. Le manque de recul dû à sa relative
jeunesse, son envergure globale et l'impossibilité d'exhaustivité
de l'étude ne facilite pas la tâche du passionné, a
fortiori de l'historien.
19 Tony Brown, dans le cadre de l'émission
« Peinture Fraîche » in France Culture, 5 juillet
2006
20 Rachel Greene, L'art Internet, Paris,
Editions Thames & Hudson, 2005, p10
Il est cependant intéressant de replacer l'art Internet
dans son contexte historique et d'envisager l'émergence de ce support
par rapport à l'évolution des réflexions et des
démarches qui ont animé l'histoire de l'art tout au long du XXe
siècle. L'étude de cette articulation est particulièrement
révélatrice de l'évolution des modes de pensée et
des questionnements des artistes contemporains. Analysons les racines
conceptuelles et les fondements esthétiques qui sous-tendent l'art
Internet.
De la faute à Duchamp...
Il est de bon ton d'attribuer à Marcel Duchamp la
paternité d'un certain nombre d'avancées et de dérives de
l'art contemporain ! On ne peut nier que les ready-mades duchampiens
préfigurent d'innombrables oeuvres « nouveaux médias »
basées autour des stratégies d'appropriation. Alexei Shulgin avec
« WWWArt Award »21 et RSG avec « Prepared Play
Station »22 n'échappent pas à cette règle
bientôt séculaire.
21 Alexei Shulgin considère le Web comme un espace
ouvert où les différences entre art et non-art se dissolvent
comme jamais auparavant au 20ème siècle. « WWWArt Awards
» (1996) sont, selon ses propres mots, des « pages Web qui ont
été créées non en tant qu'oeuvres d'art mais qui
nous procurent un réel sentiment artistique » (Voir illustration
supra p. 17)
http://www.easylife.org/award/
22 RSG (Radical Software Group) lance « Prepared Play
Station » en 2005 (Voir illustration supra p. 17)
http://r-s-g.org/PP/

Fig. 1 - Alexei Shulgin, 1996, Random Camera - For Approaching to
infinity
Fig. 2 - RSG (Radical Software Group), 2005, Tony Hawk's
Underground 2
- 17 -
Photomontages, collages, ready-mades, action politique et
performance... l'art Internet empreinte de nombreuses démarches
dadaïstes. « Brandon »23 de Shu Lea Cheang et «
Communimage »24 de c.a.l.c. (Teresa Alonso Novo, Looks Brunner,
tOmi Scheiderbrauer, Malex Spiegel, Silke Sporn) et Johannes Gees rappellent
les collages de Raoul Haussmann, Hannah Hoch ou Francis Picabia.
L'utilisation d'artifices - comme l'ironie, l'absurde, le
hasard - font également signe vers le dadaïsme. Les algorithmes*
qui permettent au logiciel d'exécuter le code préalablement
défini par l'artiste rappellent les poèmes fondés sur
l'exécution automatique et aléatoire d'une série
d'instructions.
Plus généralement, de la même
manière que Dada réagit à l'industrialisation et à
la reproduction mécanique de textes et d'images, l'art Internet apporte
une réponse à la révolution des technologies et à
la numérisation des formes culturelles.
L'art Internet semble agir comme un contrepoids aux
excès et aux injustices du capitalisme de l'ère dotcom.* «
Ce sont les artistes Internet qui, les premiers, au côté de
certains critiques et activistes, ont dénoncé les
23 « Brandon » (1998) déjoue les attentes du
spectateur par le biais d'interfaces multiples. L'internaute est invité
à réinterpréter un fait divers, l'assassinat d'une femme,
Teena Brandon, par deux amis qui n'avait pas supporté qu'elle se soit
fait passer pour un homme. Brandon est une réflexion sur
l'identité sexuelle, le crime et le châtiment. (Voir illustration
supra p. 19) http://brandon.guggenheim.org/
24 « Communimage » (1999) est à la fois un
collage démocratique de graphisme uploadés par les visiteurs et
un outil de communication permettant aux utilisateurs de dialoguer entre eux
à propos de leurs contributions respectives. Elle offre ainsi des
juxtapositions visuelles excentriques et de grandes envergures (Voir
illustration supra p. 19)
http://www.communimage.ch/

Fig. 3 - Shu Lea Shang, 1998, Brandon
Fig. 4 - c.a.l.c. et Johannes Gees, 1999, Communimage
- 19 -
présupposés installés « par
défaut » dans les technologies de l'information.
»25 Ce sont ces mêmes artistes Internet qui sont à
l'origine de projets alternatifs, en développant par exemple la licence
Art Libre26 et autres logiciels libres, c'est-à-dire à
but non commercial. Leurs stratégies montrent que les «
machinations » commerciales influent sur l'art et sur d'autres domaines
que nous avons tendance à croire indépendants de l'industrie.
Une rhétorique marqué par l'art des
années 1960
Fluxus, qui par ailleurs ne cache pas sa dette envers Dada et
Duchamp, ouvre un peu plus le débat entre l'art et le non art. En
abolissant tant les frontières entre l'art et la vie que celles entre
les différentes disciplines artistiques, Fluxus renouvelle le
débat sur l'essence de l'art.
En s'intéressant au concept de strates temporelles, et
d'interactions interpersonnelles, Allan Kaprow27 préfigure
avec ses happenings*, la nature interactive et événementielle de
l'art Internet. Ces scénarii, bien que minutieusement
élaborés laissent une large place au hasard, à
l'interaction et à la participation du public.
En 1963, Nam June Paik dans son installation «
Participation TV » invente la toile interactive. Paik transforme
l'omniprésente télévision (dispositif émettant un
signal unidirectionnel) en un espace d'interactivité et
25 Rachel Greene, L'art Internet, op. cit.
p11
26 La licence Art Libre a pour objectif de faire
connaître et de promouvoir la notion de copyleft dans le domaine de l'art
et au-delà. Les membres du collectif « Copyleft Attitude »
prennent modèle sur les pratiques liées aux logiciels libres pour
s'en inspirer et les adapter à la création hors logiciel. (Voir
supra p.131) http://artlibre.org/
27 Allan Kaprow, artiste américain (Atlantic
City, 1927 - 2006) s'illustre en 1959, à New York, avec "18 Happenings
in Six Parts", en entremêlant peintures, projections et performances. Il
n'aura de cesse de brouiller la frontière entre art et non art.
de participation. Non seulement l'appareil
défamiliarisé se prête désormais à
l'expression artistique, mais l'écran lui-même devient support
pictural. Passer de l'émission à la production au sein du
même interface est courant dans le domaine de la création
artistique sur Internet. Cette installation, à la fois appareil de
réception et de production, préfigure le browser art, qui utilise
les navigateurs comme matière première pour des
expérimentations.
Dans un autre registre, les nets artistes, des pionniers aux
jeunes créateurs sont profondément influencé par le Pop
Art. Reprenant la théorie pop art selon laquelle : toute image du
quotidien peut « devenir une image de l'art », les Net artistes
s'emparent de l'esthétique Pop Art. « Des_frags » de Reynald
Drouhin28, les Webpaintings29 de Valéry Grancher
et même Trigger Happy30 de Thomson & Craighead font signe
vers l'esthétique et la philosophie Pop Art, reprenant les sensations
colorées de la culture publicitaire. Au travers du plagiat de la culture
pop, les artistes dénoncent l'hyper consumérisme virtuel.
28 Reynald Drouhin, artiste français (Paris, 1969)
utilise les pratiques numériques de la vidéo, de l'image et de
l'Internet. Sa démarche artistique se base sur l'appropriation et de
détournement de documents. Ses projets s'articulent autour de la notion
de fragment, sur les visualisations en temps réel à l'aide de
Webcams et les moteurs de recherches d'images. Des_Frags illustre cette
démarche (Voir illustration supra p. 59)
http://reynald.incident.net/
29 Les webpaintings sont accessibles en ligne et vendues soit
forme de toiles entre 500 et 10 000 €. (Voir illustration supra p. 22)
http://www.nomemory.org/webpaint/data/googlepainting.htm
30 Trigger Happy (1998) sample, en ligne, le
célèbre jeu vidéo Space Invader (Voir illustration supra
p. 22) http://www.triggerhappy.org/

Fig. 5 - Valéry Grancher, 2003, Dos Painting, Acrylic on
canvas,
Fig. 6 - Thomson & Craighead, 1998, Trigger Happy
- 22 -
L'art Internet s'inscrit dans la lignée de l'art
conceptuel. Les notions d'interaction avec le public, de transfert
d'informations et l'utilisation de réseaux, vont à l'encontre
« du statut autonome traditionnellement accordé aux objets d'art.
» 31
En se concentrant d'avantage sur les idées que sur les
objets, les artistes conceptuels amorcent le processus de
dématérialisation de l'oeuvre.
En 1968, Lawrence Weiner32 développe la
théorie selon laquelle l'oeuvre n'a pas besoin d'être
achevée pour exister, elle en fait la démonstration avec «
One quart green exterior industrial enamel thrown on a brick wall ».
Lawrence Weiner influencera notamment John F. Simon
Jr.33, qui en 1997, réalise « Every Icon
»34. Ici aussi l'oeuvre n'a pas besoin d'être
vue pour être comprise. Ce « jeu artistique est une oeuvre à
proprement parler inachevée »35, elle nous plonge
remarquablement dans la notion d'infini et confirme l'idée selon
laquelle le génie de l'artiste réside dans la capacité
d'extraire une représentation du réel et à la diffuser
à un public.
31 Rachel Greene, L'art Internet, op. cit. p25
32 Laurence Weiner, artiste américaine (New York, 1942)
33 John F. Simon Jr. artiste américain (USA - 1963) est
l'un des premiers à s'être intéressé aux limites de
l'art numérique.
34 « Every Icon » confronte le langage informatique
à l'art temporel. Cette oeuvre est composée d'un quadrillage de
1024 carrées (32 lignes par 32 colonnes), chacun devenant tour à
tour noir ou blanc, explorant ainsi méthodiquement l'ensemble des
combinaisons. L'étude exclusive de la 1ère ligne, au rythme
d'environ 100 combinaisons par seconde, oblige l'observateur à rester
seize mois devant son écran, la 2ème ligne, six milliards
d'années, etc. (Voir illustration supra p. 98)
http://www.numeral.com/everyicon.html
35 Michael Rush, Les nouveaux médias dans l'art,
Paris, Thames & Hudson, 2000, page 194
Une fragmentation des influences
Si on assiste à une progression indéniable dans
le médium, la nouveauté n'est pourtant jamais marquée en
un point précis. « Depuis les années 1920, il est
très difficile de reconstituer la filiation d'un mouvement par rapport
à l'histoire de l'art. La profusion des styles, des démarches,
des approches, rend extrêmement complexe une pareille analyse.
»36
On repère cependant de fortes dynamiques de
réflexion. Les Net artistes s'illustrent, par exemple, dans la
volonté de composer une image avec un statut nouveau. « Une image
qui ne soit ni indicielle, ni conceptuelle. C'est-à-dire une image qui
ne prend plus ancrage dans le réel et qui ne porte plus de concept
précis. L'image devient une sorte de symbole, capable de
fédérer un groupe social, un symbole qui puisse rendre coextensif
un groupe social, qui dans une société marchande et capitaliste
est complètement éclaté.»37
L'interactivité prônée par l'art Internet témoigne
de cette volonté de proposer de nouveaux statuts pour l'espace
pictural.
La réflexion sur l'interactivité s'accompagne
d'une reconsidération du public. « L'individu n'est plus vu comme
une âme et un corps, mais comme une entité fragmentée
utilisant plusieurs objets, ayant une valeur au sein du système
capitaliste. L'individu n'est plus unitaire, mais éminemment
fragmenté, il ne représente plus que ce qu'il est capable de
produire et de consommer. »38 Les Net artistes poursuivent donc
le double désir, renforcé au sortir de la seconde guerre
mondiale, de croire en l'homme d'une part et de proposer des symboles
fédérateurs d'autre part.
36 Daphné Le Sergent, entretien du vendredi 24
novembre 2006 (cf. annexes)
37 Idem
38 Ibidem
« Dans les années 1970, Fred Forest poursuit cette
logique en proposant un art sociologique. Sa démarche consiste à
proposer des dispositifs permettant à l'individu de prendre conscience
de son aliénation à son environnement. »39 La
réflexion véhiculée par l'art sociologique, marquée
par les discours de Mario Costa, alimente la réflexion des nets artistes
sur l'oeuvre collaborative et la notion de copyleft.
Cette élaboration d'un art communicationnel
débouche dans les années 1990 sur l'esthétique
relationnelle, mise en évidence par Nicolas Bourriaud. L'artiste vise
à proposer plutôt qu'un objet d'art, un lieu d'échange.
»40 La forme devient une occasion d'échanger et de
débattre sur des problématiques contemporaines.
Ainsi, les pionniers du Net.Art, dès 1994, orientent
leurs démarches artistiques vers une remise en cause du politique, dans
sa portée étymologique. Les pionniers s'attaquent aux affaires
publiques et aux nouveaux modes de gouvernance en donnant à leur projet
une dimension médiatique et un rayonnement international.
L'art Internet : spécificités et enjeux
Les arts numériques sont classiquement divisés en
deux branches :
- les « Manipulated Art », cette catégorie
englobe l'ensemble des arts numériques manipulés par ordinateur.
Soit l'artiste amorce sa création avec des techniques
matérielles, puis la numérise grâce à un
périphérique (par exemple un scanner), soit il capte directement
une partie du réel avec un appareil numérique (appareil
photographique, caméra vidéo...). Ici la
39 Ibidem
40 Ibidem
numérisation facilite ou accélère le
processus de création et permet une diffusion plus large, plus rapide et
souvent moins coûteuse qu'avec des techniques analogiques. Une fois
l'oeuvre numérisée, sa duplication est illimitée à
coût quasiment nul. Dans le cadre des « manipulated art »,
Internet permet aux artistes de diffuser leurs créations en temps
réel en tout point de la planète. Internet devient un formidable
vecteur de promotion de la démarche de l'artiste et un support de
commercialisation de ses oeuvres.
- les « Generated Art ». Cet ensemble regroupe les
créations numérisées à l'origine,
c'est-à-dire intrinsèquement immatérielles. Ici l'artiste
établit un programme qui lui permet d'agencer des données
électroniques. L'art Internet appartient à cette seconde branche.
Internet est utilisé par l'artiste comme un moyen de dynamiser ces
données et de les faire interagir avec leur environnement tant
matériel, que politique, économique ou social. Le réseau
constitue à la foi son mode de fonctionnement et sa raison d'être.
L'art Internet concerne donc les oeuvres utilisant Internet 41 et
les spécificités du réseau au coeur de leurs
démarches créatives.
L'art Internet se distingue des autres arts par un certain
nombre de nouvelles problématiques : la diversité des
démarches artistiques, l'ancrage autour du concept
d'interactivité et la remise en cause de la notion d'espacetemps, qui
contribuent à accroître l'instabilité de son environnement,
son déficit de visibilité. Les frontières entre art et non
art n'ont jamais été aussi minces.
41 Ce qui inclut les sites Web, le courrier électronique,
le transfert de fichier, le chat, les wikis et autres applications
technologiques spécifiques aux réseaux.
Multiplicité de langages, profusion des styles
L'oeuvre d'art Internet est postmoderne par essence, elle
constitue même, à bien des égards, l'apogée de ce
mode de pensée. Elle cherche à jouer et à déjouer
les images, les langages, les présences et les pratiques, pour mieux les
interroger.
L'art Internet repose sur le langage, le code informatique.
Bien évidemment, chaque code a ses fonctionnalités propres,
influençant ainsi le rendu final, « l'esthétique »
véhiculée. L'artiste doit nécessairement adapter son
concept aux contraintes du langage informatique. Les codes utilisés
42 sont multiples et nécessitent tous un temps
d'appropriation, d'apprentissage de la part du créateur.
L'importance de la technique est ainsi surdimensionnée.
La moindre erreur de frappe empêche l'oeuvre de fonctionner correctement,
obligeant l'artiste à des temps de développement plutôt
longs. Dans certains cas, l'extrême technicité des oeuvres
contraint l'artiste à obtenir le soutien d'une équipe
d'ingénieurs informatiques.
Si l'artiste est ainsi contraint en amont, il l'est tout
autant en aval. L'artiste doit prendre en compte l'équipement
informatique du public qu'il souhaite toucher. Nombre de créations
nécessitent un matériel de réception performant, un
accès Internet haut débit et un savoir-faire quant à
l'installation des plug-ins* nécessaires à la visualisation du
site.
Pour résoudre cette double contrainte : amont - aval,
de nombreux artistes ont opté pour une esthétique archaïque,
dépouillée, rétro futuriste, plus proche des écrans
« DOS* » que des dernières tendances du graphisme. Aujourd'hui
alors que les outils se démocratisent et que la plupart des
42 Parmi les principaux : html, php, javascript,
flash...
internautes ont la possibilité de lire les interfaces
les plus complexes, on constate que les Net artistes cultivent cette
esthétique archaïque, dans la forme tout du moins.
Les créations comprennent également une
multiplicité de médias : textes, graphismes, photographies,
vidéos, animations, modélisation 3D, sons, bases de
données... Certains de ces éléments sont reliés
entre eux ou en externe grâce à des liens hypertexte. Dans
certains cas l'oeuvre est également liée à une
installation ou à un dispositif dans un lieu «
physique.43
Ce foisonnement de liens autorise une multiplicité de
lectures, chaque internaute élaborant son propre parcours, sa propre
perception de l'oeuvre.
Parfois, le visiteur a l'occasion d'inscrire durablement sa
trace sur l'oeuvre, soit en agissant directement sur elle, soit en proposant
des commentaires. La perception de chaque internaute façonne ainsi le
regard des suivants, instaurant tantôt un dialogue, tantôt un
collage de regards singuliers sur une oeuvre en devenir.
De l'interactivité...
L'interactivité dans l'art est une proposition
d'échange entre l'oeuvre et le spectateur, une possibilité de
participation, de modification, voire de création...
Si l'interactivité - par des procédés
mécaniques - existe dans la sculpture, par exemple, depuis la nuit des
temps, des statues articulées de
43 « Se toucher toi » de Grégory Chatonsky
est constitué de deux installations interactives, situé dans deux
lieux différents et d'un dispositif Internet. « Se toucher toi
» questionne ainsi le paradigme oeil-main sur lequel sont fondées
les interfaces informatiques.
http://www.incident.net/works/touch/
l'ancienne Egypte aux automates de la Renaissance, c'est au
XXe siècle qu'une conceptualisation de l'interactivité est
apparue, essayant de placer le spectateur dans un rôle actif, un
rôle créatif.
A la fin des années 1960, avec les premières
tentatives de capter des évènements du réel sans
intervention du spectateur, pour modifier une oeuvre cinétique, sonore
ou visuelle, le spectateur découvre une nouvelle forme
d'interactivité. Les artistes s'emploient à mettre en
évidence l'interaction entre l'art et la vie, entre l'oeuvre et le
réel. Tête chercheuse de l'interactivité dans l'art,
Nicolas Schöffer44, crée en 1956, à l'occasion du
ballet de Maurice Béjart, sur le toit de la Cité Radieuse de Le
Corbusier, « Cysp I », la première sculpture
cybernétique à mouvement autonome qui se déplace
d'elle-même sur le sol en réagissant aux sons, aux bruits et aux
couleurs. Suivront notamment les recherches liées aux
phénomènes optiques et au déplacement du spectateur de
Soto45, les premières installations vidéos en temps
réel de Nam June Paik et le « champ d'interaction » de Piotr
Kowalski46 en 1989.
44 Nicolas Schöffer : sculpteur français d'origine
hongroise (Kalocsa, 1912 -- Paris, 1992), il est l'un des principaux
représentants de l'art cinétique, il est aussi l'initiateur du
«spatiodynamisme» puis du «luminodynamisme». Marqué
par sa rencontre avec Marcel Duchamp, Nicolas Schöffer n'a de cesse de
proclamer que « l'art ne peut exprimer son époque que s'il assume
la science et la technologie ». Ses recherches s'orientent sur
l'intégration de l'espace à la sculpture et à son
rôle social dans la cité. (Source : notamment Wikipédia)
45 Soto : artiste vénézuélien (Ciudad
Bolívar, 1923 - Paris 2005) il crée à partir de 1960, une
série de « Penetrables » des volumes virtuels qui sont la
matérialisation de l'immatériel à partir de tiges de
couleurs en Nylon, ordonnées selon une logique orthogonale et qui se
déplacent au gré des courants d'air ou semblent se
déplacer selon les changements de point de vue du spectateur. (Source :
notamment Wikipédia)
46 Piotr Kowalski : sculpteur, mathématicien et
architecte polonais (Lvov, 1927 - Paris, 2004), est un des pionniers de
l'art technologique. Après avoir travaillé au coté de Ieo
Ming Pei,
La démocratisation du « personal computer »
à la fin des années 1980 fait émerger de nouvelles
possibilités, de nouvelles envies, de nouveaux concepts. L'idée,
lancée par Nicolas Schöffer, consistant à intégrer
l'environnement à l'oeuvre, en temps réel, est réinvestie
par de nombreux artistes. « L'oeuvre est devenue un espace sensible,
sensitif, ouvert sur les phénomènes de la vie et du monde, et
opérant une transcription simultanée de ces
phénomènes dynamiques. »47 Le champ social et
environnemental de l'oeuvre s'entremêle, devenant indissociable.
La problématique principale de l'interactivité
est la prise en main par le spectateur de l'interface, c'est-à-dire du
mode opératoire de l'interaction. Appuyer sur des boutons, manipuler un
joystick ou une souris, déplacer un objet dans un espace 3D, harnacher
un dispositif, se déplacer dans l'espace, chaque interface, qu'elle soit
intuitive ou complexe, nécessite un temps d'apprentissage. Ainsi le
spectateur ne se transforme pas immédiatement en créateur, il
doit découvrir l'interface avant de faire réellement
l'expérience de l'oeuvre. La gestion de ce temps d'apprentissage n'est
pas facile à organiser dans le cadre d'une monstration. Elle
nécessite, a minima, l'étude en amont d'une scénographie
et d'une médiation adaptée afin de permettre au spectateur de
s'approprier la méthode, le parcours, le langage, proposés par
l'artiste.
Du côté de la réception
(c'est-à-dire du spectateur) une création véritable
suppose l'appropriation ou l'élaboration des outils, des méthodes
et
Marcel Breuer et Jean Prouvé, il s'installe en France,
cesse ses activités d'architecte, et devient artiste plasticien. Les
sciences sont au centre de son oeuvre : il manipulera notamment la
lumière et l'énergie magnétique, et bien plus tard les
hologrammes et le réseau Internet. (Source : notamment
Wikipédia)
47 Collectif Art Sensitif, Nouvelles formes
d'interactivité, consultation le 24 avril 2006,
http://www.artsens.org/interactivite.html
du langage. L'interactivité oblige
l'interprétation de l'oeuvre par le spectateur. Chaque spectateur
évolue dans l'oeuvre (il fait l'oeuvre) en fonction de son cadre de
référence et du degré d'appropriation de l'oeuvre qu'il
s'autorise. La réappropriation ultime serait la
réinterprétation par l'artiste ou par des tiers d'un code source
ou d'un morceau du code source. Ainsi le concept d'interactivité est
encore largement utopique, le récepteur n'a pas forcément les
connaissances techniques et artistiques pour faire sienne l'oeuvre qu'il
perçoit. Les plupart des oeuvres mises en ligne s'inscrivent dans un
système encore relativement fermé, il serait plus juste de parler
d'interactivité limitée.
Gageons que le développement technologique permette aux
artistes de mieux intégrer le spectateur à l'oeuvre, en lui
permettant de prendre place plus librement et de manière plus importante
dans le dispositif. Le système de flux RSS* devrait permettre cette
intégration.
A ce titre, « Play »48 de Nicolas
Frespech paraît être une initiative intéressante, l'oeuvre
varie en fonction des logiques et des modes d'expressions des
récepteurs. Ici, l'artiste met en réseau le public autour de son
oeuvre. Le citoyen est invité à prendre place au coeur du forum -
dans son acception antique : espace public d'échange - et s'exprime
librement, la seul contrainte étant les formalités propres
à l'écriture théâtrale. L'interface, très
simple, prend une forme innovante, entre le chat* et le forum* informatique.
Ainsi, l'action se déroule à mi-chemin entre le temps réel
et le temps de la réflexion, apportant une alternative aux contraintes
temporelles du cyberespace.
48 Le 14 octobre 2006, Nicolas Frespech a lancé Play,
une pièce de théâtre interactive, ou le public participe
activement à l'écriture de l'oeuvre, en organisant le discours
des personnages et les didascalies.
http://www.frespech.com/play/
L'espace temps dans le cyberespace
« Montrer la création artistique implique toujours
la prise de conscience du lieu, du contexte. » 49 Pourtant
l'évolution des systèmes de communication vers la convergence de
l'informatique et des systèmes de télécommunication est en
partie responsable du fait « qu'il n'existe plus aujourd'hui de
définition consensuelle du réel. »50
En effet, Internet métamorphose la notion
d'espace-temps et perturbe les logiques habituelles. Le Web est un espace sans
lieu donné, non structuré par les distances. Le temps y est
ordonné selon le principe de la simultanéité. Chaque
écran affiche le travail matériel opéré pour
aboutir à l'oeuvre perceptible, analysable, mais non palpable.
Le réseau permettant une distribution multiple et
instantanée, les oeuvres sont consultables à tout instant, en
temps réel, sur plusieurs écrans disséminés en tous
points de la planète, sous réserve de posséder une
connexion et de connaître l'adresse du serveur. Effectivement, « un
site est défini par une adresse qu'on peut localiser, mais les
règles de la topographie virtuelle sont particulières.
Pour l'internaute, chaque site se présente comme un
espace en soi. [...] Un espace aux propriétés physiques
déconcertantes : pas de surface, pas de frontières, ni murs, ni
environnement immédiat. Pourtant, cet espace est façonné
par une forme et un contenu qui exprime son identité. »
51. A charge de l'artiste et du spectateur de se réapproprier
et d'inventer les usages de ce nouvel espace, à la fois public et
privé.
49 Anne-Marie Morice, « Essai de
légitimation du e-art » in Synesthésie, St Denis,
2001,
http://www.synesthesie.com/index.php?id=257&table=textes
50 Michael Rush, Les nouveaux médias dans l'art »,
Ed. Thames & Hudson, 1999
51 Anne-Marie Morice, « Essai de
légitimation du e-art », op. cit.
La fenêtre rectangulaire du navigateur apparaissant
à l'écran est à la fois un point de vue et un point de
départ. Cette fenêtre constitue l'interface qui permet au
spectateur de pénétrer l'espace cybernétique. La
caractéristique constitutive du cyberespace est d'intégrer la
quatrième dimension, la dimension temporelle.
« Chaque page du Web s'effaçant pour d'autres
pages ou d'autres sites nous fait passer dans un processus de disparitions et
d'apparitions sur un mode qui tient de l'aspiration vers un espace
virtuellement accessible. Chaque page codée par l'hypertexte devient
également le signe et le sens de la page à laquelle elle renvoie
et l'engloutit, l'absorbe dans son propre champ de significations.
»52
L'apparition simultanée de fenêtres
incrustées ou flottantes autorise l'utilisateur à multiplier les
possibilités de lecture, donc d'interprétation.
Un environnement instable
L'art Internet évolue dans un environnement
particulièrement instable. Les éléments constitutifs
d'Internet (les logiciels et les applications) deviennent rapidement
obsolètes. Certaines pages Web sont abandonnées ou
supprimées, des mises à jour de logiciels sont
régulièrement proposées, de nouveaux plug-ins mis sur le
marché, de nouveaux sites Web lancés. L'étude de l'art
Internet ne peut donc s'envisager sans un socle minimum de compétences
informatiques et un accès aux nouvelles technologies.
Naturellement, cette instabilité technologique se
répercute sur les problématiques de monstration, de
médiation et de conservation.
52 Idem
Un déficit de visibilité
« L'art Internet se situe dans une zone largement
ouverte, le cyberespace. »53 Il a donc la capacité
potentielle de se manifester sur les écrans du monde entier. Pourtant,
en réalité il apparaît assez peu sur les écrans des
amateurs d'art, et plus rarement encore sur ceux des musées et galeries.
L'art Internet souffre d'un déficit important de visibilité
à la fois sur le Web et dans le champ de l'art.
L'agence de veille Internet américaine, Netcraft
54 estimait à 101 millions, le nombre de site Internet en
activité sur la planète, en Novembre 2006. "Internet a
doublé sa taille depuis mai 2004, lorsque nous avions recensé 50
millions de sites dans le monde", souligne aussi le cabinet, qui a
commencé à observer le développement du Web en 1995, avec
à l'époque un peu moins de 19 000 sites.
Toutefois le nombre de site est un indicateur imprécis,
un site peu contenir une seule ou plusieurs millions de pages, notamment les
sites communautaires, qui regroupent sous leurs ailes les « blogs »
et les pages des internautes. La seule certitude est que le net se
développe de manière exponentielle et ceci devrait
s'accélérer encore dans les prochaines années, compte tenu
de la démocratisation du cyberespace dans les pays émergents.
En 1995, Thomas Druckrey, spécialiste des arts
technologiques, affirmait que, sur la planète : « 5000 artistes ont
créé un site Web. »55 Ce chiffre englobe les
sites d'art Internet et les sites d'artistes utilisant le Web
53 Rachel Greene, L'art Internet, op. cit.
p.8.
54 Netcraft est un organisme de veille
stratégique du Web. Les statistiques qu'il diffuse constituent une
référence.
http://news.netcraft.com/archives/webserversurvey.html
consultation le 10 novembre 2006
55 Michael Rush, Les nouveaux médias dans
l'art, op. cit. p. 193
simplement comme vecteur de communication. Depuis, aucun expert
ne s'est risqué à un tel pronostic.
L'accessibilité des artistes et des publics au
réseau est mue par une triple dynamique :
y' les effets de la loi de Moore56 sur la
performance des hardwares*
y' la démocratisation des softwares*, propre au
réseau, qui se répandent tant légalement par les
réseaux commerciaux et par l'essor des logiciels libres,
qu'illégalement par le prêt et les échanges peer to
peer.
y' la baisse des coûts d'accès à Internet,
notamment au haut débit, passé en France de 35 € en 2001
à 15 € en 2006.
Il existe donc un paradoxe, le réseau est de plus en
plus facilement accessible, le nombre de sites consacrés à l'art
Internet s'incrémente chaque jour, et pourtant l'art Internet n'est ni
plus connu ni plus reconnu. L'art Internet est comme invisible, noyé
dans une sorte de magma électronique.
56 La « loi de Moore» établit la progression
de la puissance des microprocesseurs selon une relation inverse avec leur prix.
La puissance des microprocesseurs double tous les six mois. Cependant, en 2017
les microprocesseurs rencontreront la limite physique de l'atome de silicium.
Il faudra donc passer à la dimension subatomique, celle de l'ordinateur
quantique qui fait l'objet de programmes de recherche intenses et offre de
nouvelles possibilités de performance. Nous séquencerons de
manière artificielle les capacités de l'ADN sur des supports
vivants pour générer de nouvelles possibilités de
computation et de mémoire.
Chapitre 2 : Reconfiguration d'un système en
crise
Au cours du XXe siècle, le nombre
d'intermédiaires entre l'artiste et le public s'est accru de
manière exponentielle. Comme dans toutes économies, le niveau de
rentabilité optimum et les principaux pouvoirs sont concentrés
dans les mains des intermédiaires. L'économie culturelle ne
déroge pas à la règle.
L'analyse du sociologue Pierre Bourdieu démontre
dans sa théorie des champs que les acteurs du champ artistique
s'organisent selon une logique propre, déterminée par la
spécificité des enjeux et des atouts que chaque acteur peu faire
valoir, compte tenu des règles y prévalant. Les interactions se
structurent en fonction des atouts et des ressources que chacun des acteurs
mobilise, c'est-à-dire de son capital, qu'il soit économique,
culturel, social ou symbolique.
Les artistes Net.Art ont largement critiqué le
système de légitimation de l'oeuvre et de l'artiste. En effet, le
système qui régit le marché de l'art n'est pas le plus
adapté pour englober les créations immatérielles. Afin de
le faire évoluer, les nets artistes ont longtemps tenté de
boycotter le marché et ses instances de légitimation. Pour ce
faire, ils ont délibérément exagéré leurs
propos en prônant la rupture entre l'art numérique et l'art
contemporain. Cette stratégie de distanciation et de remise en cause
leurs permettant dans un second temps de proposer un nouveau système,
plus adapté à la reconnaissance et la diffusion de leurs oeuvres.
A l'orée 2007, cette reconfiguration débute à
peine.
La création pour le réseau Internet
génère de nouvelles relations à l'objet et au public. A ce
titre, l'Art Internet se déclare en rupture avec le système de
l'art contemporain. Pourtant l'Art Internet perpétue l'histoire des
relations entre esthétique et société. Relations dans
lesquelles l'art est sans arrêt sommé de justifier sa
singularité tout en devant s'insérer dans un système
auquel il participe. En
somme, « Quelle que soit la spécificité
des circuits économiques dans lesquels elles s'insèrent, les
pratiques artistiques ne sont pas en exception sur les autres pratiques. Elles
représentent et reconfigurent les partages de ces activités.
»57
57 Jacques Rancière, Le Partage du sensible,
Paris, La fabrique, 2000, p 56
Le fléchissement de la critique traditionnelle
Les débats théoriques et les réflexions
esthétiques ont largement jalonné le XXe siècle. Le
rôle du critique est de dynamiser l'oeuvre par une logique
réflexive et de proposer une réinterprétation de l'oeuvre,
de lui apporter un nouvel éclairage. Le critique construit son propos en
étayant ses outils et orientations théoriques, son appareillage
conceptuel, les lignes de force de ses regards, définissant sa posture
vis-à-vis des oeuvres et des artistes.
Le système critique occidental est largement
influencé par la pensée de Kant qui postule que le jugement ne
procède pas d'une connaissance sensible (de l'objet), mais qu'il exprime
le fonctionnement de l'esprit. Autrement dit le jugement met en lumière
plus la subjectivité du sujet qui juge, que l'analyse concrète de
l'oeuvre. «Le jugement de goût doit se fonder uniquement sur le
sentiment que l'imagination dans sa liberté et l'entendement dans sa
légalité s'animent réciproquement».58
Traditionnellement influencée par les écrivains
et les philosophes, la critique s'est vue, avec le développement des
médias, accaparée par les journalistes.
L'activité critique des journalistes a
évolué avec les médias, avec le public, mais surtout avec
l'art. En premier lieu avec le déclin du système des beaux-arts
qui s'est opéré à partir du XIXe siècle dans le
cadre du processus de destitution du «régime représentatif
de l'art»59 classique au profit d'un «régime
esthétique de l'art».60 En effet, les beaux-arts avec
leurs dispositifs de
58 Emmanuel Kant, Critique de la faculté de
juger, Paris, Flammarion, 1790 (réédition en 2000), 540
p.
59 Jacques Rancière, Malaise dans
l'esthétique, Paris, Galilée, 2004, 172 p.
60 Idem
Salons et d'Académies s'effondrent progressivement au
profit du modernisme, engendrant une «autre articulation entre des
pratiques, des formes de visibilité et des modes
d'intelligibilité» de l'art. Ruinant un à un les canons
esthétiques, la hiérarchie des genres, la perspective, la
figuration, les savoir-faire, les lieux de l'art, la forme et la
matière, jusqu'à la matérialité même des
oeuvres ; l'art entraîne la critique dans un processus de remise en cause
perpétuelle, l'obligeant à sans cesse redéfinir la
séparation entre art et non-art, entre l'art et la vie.
On assiste à une scission du champ critique, entre ceux
qui choisissent de résister au nouveau régime de l'art, en le
condamnant sans l'évaluer ; et ceux qui s'efforcent d'en comprendre le
cours souvent chaotique, en l'accompagnant mais sans le juger
véritablement. Cette seconde critique, plus discursive
qu'évaluatrice, raccorde à l'art des pratiques et des productions
qui paraissent s'en éloigner, ou qui font voir et comprendre de
nouvelles versions de l'art dans les apparences et les procédures
jugées les plus hétéronomes. Chaque nouvelle production
devant être ainsi défendue, légitimée pour sortir
des limbes du non-art.
Ces critiques (par ailleurs souvent commissaires d'expositions
et conservateurs de musées) se trouvent, faute de normes admises et
éprouvées, face à cette impossibilité de juger.
« La critique est ballottée entre plusieurs pôles : soit
l'appréciation subjective sans fondement, soit l'adhésion
inhérente à la fonction de coproduction, soit la posture
promotionnelle, [...] degré zéro de la critique.
»61 Cette posture connaît un essor grandissant dans la
situation actuelle d'omniprésence du marché et de
raréfaction des espaces critiques dans la presse. Entre les feuilletons
de critiques artistiques et littéraires, en première page des
journaux du XIXe siècle, et la quasi-absence
61 André Rouillé, « Critiquer sans juger
», in Paris-A rt .com, 3 novembre 2005,
http://www.paris-art.com/editodetail-andre-rouille-123.html
de critiques dans la presse d'aujourd'hui, un bouleversement
s'est opéré. La critique disparaît de l'horizon
éditorial, laissant le public à ses errances.
« Le débat sur la déliquescence de la
critique d'art, sur sa dissolution dans la communication, touche en partie
à la question des outils théoriques dont elle se dote et se sert.
»62 Les critiques, même les structuralistes,
n'échappent pas à la contestation de leurs pouvoirs
discrétionnaires de « juger ». Les artistes, soutenus par
l'intelligentsia, n'hésitent plus à stigmatiser la critique, lui
reprochant tour à tour son subjectivisme, qui situe le critère
d'appréciation de l'oeuvre dans l'individu ; son passéisme, qui
mesure les oeuvres contemporaines à l'aune des valeurs et des pratiques
inscrites dans l'histoire de l'art ; et bien sûr la spéculation,
le commerce ou le favoritisme, c'est-à-dire le copinage. Le public, lui
aussi, n'hésite plus à contester les prérogatives des
critiques et nous assistons à la réappropriation du pouvoir
critique par le spectateur et le marché, avec les limites que cela
présuppose.
Ainsi, la critique, instance de légitimation
artistique, tend paradoxalement à perdre sa légitimité.
Désorientée, la critique tend à s'enfermer dans sa
compétence évaluatrice et délaisse son rôle
primordial, celui de servir de médiateur entre le public et les oeuvres.
En effet, le rôle du critique consiste moins à évaluer
qu'à accompagner les mouvements de l'art, en apportant aux nouvelles
pratiques une intelligibilité et une visibilité artistiques. Le
critique doit contribuer à reconfigurer l'art en redéfinissant en
permanence ses frontières et en actualisant les apparences et les
procédures des nouvelles versions de l'art.
La rapidité des évolutions technologiques
gêne le travail du critique. La diversité et la complexité
des techniques nuisent à l'appropriation de
62 André Rouillé, « Critique de bonne foi
» in Paris-A rt .com, 16 février 2006,
http://www.paris-art.com/editodetail-andre-rouille-136.html
l'oeuvre. Peu s'engagent sur le terrain des arts
numériques et moins encore sur celui de l'art en ligne.
La faiblesse de la critique dans le domaine de l'art Internet
est symptomatique d'un « lâcher prise » de la logique
réflexive dans un environnement de diffusion en temps réel.
En outre, la technicité des oeuvres oblige la critique
à développer une expertise technologique. Cette complexification
du discours éloigne la critique d'art Internet des mass médias
d'une part et des revues spécialisées en critique d'art d'autre
part. Ainsi la critique d'art Internet est obligée de se
développer dans les niches spécifiques que sont les Web
médias63. La boucle est bouclée. L'art Internet
s'enferme un peu plus encore sur la toile qui l'a vu naître.
L'école comme terrain d'expérimentation
entrepreneurial
Les écoles des Beaux Arts ont longtemps
constitué le « passage obligé » de l'artiste pour
accéder au plus haut niveau international. Pourtant au sein de l'art
Internet, peu de créateurs ont suivi une formation initiale artistique.
Les cursus sont plutôt ceux de mathématiciens chevronnés,
d'experts en électronique ou en communication.
En effet, l'art Internet, nécessite un bagage
scientifique et technologique substantiel. Pourtant il n'existe pas
d'école proposant de cursus spécifique à l'art en
réseau.
Le paysage français de l'enseignement numérique
est constitué d'un ensemble d'options multimédia
intégré aux écoles d'arts et de deux structures
spécialisées : la Villa Arson de Nice et le studio Le Fresnoy
à Tourcoing.
63 Voir supra p. 61 et suivantes
« Créé en 1970, sous l'égide du
Ministère de la Culture, la Villa Arson est dès l'origine
conçue comme un établissement artistique d'un type nouveau ouvert
aux échanges internationaux, réunissant une école d'art,
un centre d'expositions et des résidences d'artistes » 64
« Centre de formation, de recherches et de production
dans tous les domaines artistiques de l'image et du son, Le Fresnoy accueille
des étudiants avancés pour un cursus de deux ans, sous la
direction d'artistes professeurs invités qui réalisent
eux-mêmes de nouveaux projets. » 65 Chaque étudiant dispose,
pour la réalisation de son projet, d'un budget et d'un accès aux
outils de production, de postproduction et de diffusion. Le politique de
diffusion est ambitieuse : l'espace d'exposition, intégré
à l'école accueille, expositions et événements,
explorant les enjeux de la création contemporaine. L'école invite
des collectionneurs et organise la mise en marché des artistes
étudiants.
L'intérêt de ces deux structures est de
réunir en un même lieu un centre d'enseignement et un centre
d'art. L'artiste se retrouve ainsi au coeur d'un système regroupant en
son sein les ateliers de création, les espaces de monstration et des
organes de diffusion. La transmission entre les différentes
générations d'artistes permet le développement de synergie
et la création de groupes de réflexion. Valéry Grancher
pense que « le rôle de l'école d'art est de proposer un
esprit critique face aux nouvelles technologies. La
64 Texte de présentation de la Villa Arson
http://www.villa-arson.org/
65 Texte de présentation de l'école du Fresnoy
http://www.le-fresnoy.tm.fr/
transmission d'un bagage conceptuel, doit primer sur
l'enseignement des techniques. » 66
L'école s'octroie ainsi un rôle nouveau.
Transgressant le domaine pédagogique, elle s'engage sur le terrain
commercial. Selon Valéry Grancher « Comme l'école engage des
frais en production, elle est copropriétaire de l'oeuvre. Ce
modèle rend plus difficile la diffusion de l'oeuvre, et doit encore
être amélioré. »67
L'école renforce ainsi son rôle de
légitimation de l'artiste et de son oeuvre, elle oriente la production,
définit les modes de financement de l'oeuvre, fournit l'espace critique,
organise la monstration des oeuvres et la diffusion des démarches
artistiques, et enfin elle va chercher les collectionneurs.
En s'inscrivant au sein de ce type de cursus, l'artiste
pénètre au coeur du processus de légitimation. Ses pairs,
ses diffuseurs, ses critiques et ses acheteurs sont invités à
considérer son travail et à prendre position. Première
étape vers la reconnaissance de son travail.
Une difficile pénétration des espaces
d'exposition
Les arts numériques, l'art Internet plus
particulièrement, sont quasiment absents de ces grands rendez vous
institutionnels qui rythment le calendrier de l'art contemporain.
66 Propos de Valéry Grancher lors de la
table ronde « Les arts numériques et les institutions artistiques
font-ils bon ménage ? » le 17 janvier 2006 au Palais des
études de l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-arts de Paris
67 Idem
Depuis les années 1970, dans une dynamique de
globalisation du marché de l'art, les curateurs ont conquis une place
centrale dans le système de légitimation de l'oeuvre. En
organisant des tournées d'exposition temporaires à
l'échelle planétaire et en planifiant les grands rendez-vous
internationaux (foires, salons, biennales...), les curateurs régentent
la légitimation des mouvements artistiques, des galeries, des artistes
et de leurs oeuvres.
Les curateurs bénéficient notamment du concours
des galeristes et des collectionneurs, soit directement par
l'intermédiaire de comités de sélection, soit
indirectement, grâce à l'octroi des autorisations juridiques
nécessaires (copyright, courtesy...).
L'art Internet étant quasiment absent des galeries, il
l'est tout autant des expositions d'art contemporain, à de rares
exceptions près...
L'apparition du concept d'immatérialité
A partir de 1968, les curateurs « cherchèrent
à forger un vocabulaire capable de contourner le concept d'objet d'art,
afin d'analyser les notions d'informations et de systèmes.
»68 Ils cherchent à présenter des expositions
novatrices capables d'englober l'émergence des nouveaux médias
:
1968 : Jasia Reichardt, organise « Cybernetic Serendipity
» à l'Institute of Contemporary Art de Londres
1970 : Jack Burnham propose « Software » au Jewish
Museum de New York, instaurant un dialogue créatif entre artistes et
informaticiens. Pour Burnham, le « software » représente le
concept de l'oeuvre et le « hardware », sa forme.
68 Rachel Greene, L'art Internet, op. cit.,
p23
1970 : Kynaston McShine présente « Information
» au Museum of Modern Art de New York, et écrit dans le catalogue :
« les artistes souhaitent trouver des moyens d'échanger rapidement
des idées plutôt que de momifier une idée dans un objet
». Ainsi, pour McShine, l'objet est devenu obsolète, l'art doit
dépasser la matérialité.
Comment l'art Internet vint au musée
De 1994 à 1997, les institutions sont restées
méfiantes, souvent sceptiques quant aux qualités
esthétiques des productions. Il est intéressant de souligner
qu'historiquement, en France comme au Etats-Unis, l'introduction de l'art
Internet dans les musées ne relève pas d'une volonté
muséale, aux Etats-Unis, elle fut « imposée » par un
couple de collectionneurs, en France, par deux artistes, Herman Asselberghs et
Johan Grimonprez.69
En 1995, le Whitney Museum of American Art de New York
reçoit en don l'oeuvre de Douglas Davis, « The World First
Collaborative Sentence ». Cette oeuvre, réalisée en 1994,
pour une exposition à la galerie d'art de l'Université de Lehman
à New York, avait été achetée par le
célèbre collectionneur d'art new-yorkais Eugène Schwarz,
peu avant sa mort. Sa femme l'offrit au Whitney Museum, qui l'intégra
officiellement dans sa collection permanente.
En 1996, le Dia Center for the Arts à New York lance
une politique de commande de projets en ligne peu après l'ouverture de
son site web.
A partir de 1997, les structures commencent à
s'intéresser plus particulièrement aux productions des Net
artistes, d'abord sous forme
69 Voir supra p. 52
d'expositions (en ligne ou dans son espace physique), puis,
plus rarement, sous la forme d'acquisitions. Si les premiers liens sont
tissés outre-atlantique, principalement sur la cote est, l'Europe
réagit rapidement. Les institutions anglaises et françaises se
lancent très vite dans l'aventure avec une ferveur et une prise de
risque inattendues. Cette prise de risque ne s'est pas toujours
avérée payante, nombre d'initiatives ayant coupé court
suite à des difficultés juridiques ou financières.
Un tour d'horizon des initiatives les plus innovantes permet
de mesurer l'engouement des musées pour ces nouveaux médias,
jusqu'à l'explosion de la bulle Internet.*
Le Guggenheim : une politique d'acquisition
engagée
En 1997, le Guggenheim Museum, à New York, sous
l'impulsion de Jon Ippolito met en place des projets en ligne, notamment le
Cyberatlas. Puis dès 1998, le Guggenheim lance une politique
d'acquisition exemplaire. En effet le Guggenheim est la seule institution
muséale à intégrer officiellement ses acquisitions dans sa
collection permanente (le Whitney n'en a qu'une seule). Toutes les autres
institutions préfèrent conclure des contrats de diffusion,
exclusifs ou non (ce subterfuge leur permet de diffuser les oeuvres à
moindre coût et de se désengager partiellement de la question de
conservation). Dès 1998, le Guggenheim passe sa première
commande, ce sera « Brandon » de Shu Lea Cheang. « En 2000,
Thomas Krens, le directeur du Guggenheim, conçut un très
ambitieux plan prévoyant l'acquisition de vingt oeuvres pour la
première année. Mais des problèmes financiers rendirent
moribond le programme. Deux après, Jon Ippolito tenta à son
tour
de relancer le processus d'acquisition. »70
Finalement en 2002, deux oeuvres intègrent la collection,
Net.flag71 de Mark Napier et Unfolding Object72 de John
F. Simon Jr.
Le Guggenheim acquiert la totalité des droits sur les
sites. Pour 10 000 à 15 000 $ en moyenne par pièce, « le
musée dispose des codes source ainsi que de l'exclusivité des
droits d'exposition, de conservation et - en cas de besoin - de
recréation de l'oeuvre. »73 Le contrat de vente fournit
« une description approfondie de l'oeuvre (titre, éléments
visuels et sonores...) ainsi que l'ensemble de ses technologies
inhérentes (codes sources, fichiers images...). »74
Cette politique, plutôt onéreuse, permet au
Guggenheim de se prémunir contre la diffusion des oeuvres par des
musées concurrents. Cependant, à titre exceptionnel et sur
demande de l'artiste, les pièces peuvent être exposées dans
des contextes non muséaux.
70 Jean-David Boussemaer, Web-Art, acquisitions et
collections, Grenoble, Université Pierre Mendès France,
2004, p 29,
http://jdb2.free.fr/PDF/DEA/dea.pdf
71 Net.flag, (Voir illustration supra p. 48) oeuvre sociale,
questionne la notion de territorialité dans le cyberespace. Mark Napier
propose aux internautes d'affirmer leurs valeurs idéologiques, en
créant leurs propres drapeaux. Les statistiques, mises à jour en
temps réel, fournissent une étrange cartographie du Web.
http://netflag.guggenheim.org/netflag/
72 Unfolding Object (Voir illustration supra p. 48) est une
poursuite ludique et interactive des réflexions de John Simon sur le
carré. L'internaute est invité à cliquer sur un cube pour
le voir se déplier. Au fur et à mesure du dépliage, des
lignes obliques viennent matérialiser le processus de
déconstruction. http://unfoldingobject.guggenheim.org/
73 Jean-David Boussemaer, Web-Art, acquisitions et
collections, op. cit. p. 30
74 Idem

Fig. 7 - Mark Napier, 2002, Net.flag
Fig. 8 - John F. Simon Jr., 2002, Unfolding Object
- 48 -
Le contrat de diffusion comme alternative à
l'acquisition
Depuis 2001, le Whitney collecte des oeuvres d'art Internet
par l'intermédiaire de son portail Online Artport75.
Officiellement, les pièces collectées ne font pas partie de la
collection du musée, elles sont considérées comme de
simples archives. Ainsi, le Whitney ne dispose pas des droits
d'exclusivité, les artistes sont libres d'exposer dans d'autres
institutions, sous réserve que l'exposant mentionne que le projet fut
originellement commissionné par ses soins. Le contrat ainsi
établit stipule que le Whitney bénéficie du droit de
préemption, dans le cas où l'oeuvre serait mise en vente. Ainsi
le contrat établi entre le musée et l'artiste s'apparente
à un contrat de diffusion non exclusif avec option d'achat. Il permet
à l'artiste d'être légitimé par l'institution et au
musée de faire figure d'institution en pointe de la recherche artistique
sur les nouveaux médias, tout en se gardant le droit d'intégrer
les pièces dans sa collection permanente si celles-ci venaient à
prendre de la valeur. Toutefois ce type de contrat est critiqué dans la
mesure où l'oeuvre se trouve, en quelque sorte, en dehors du
marché proprement dit. Situé dans le girond du musée, elle
dissuade les galeristes et les collectionneurs éventuels de se lancer
dans un processus d'achat.
Le Dia Center for The Arts76, fondation
privée new-yorkaise, mène une politique similaire. Le contrat
établi, sous la forme d'une licence exclusive d'hébergement,
stipule que si l'artiste conserve le copyright et la propriété de
l'oeuvre, il doit toutefois demander un accord de principe pour exposer son
oeuvre en dehors du centre (ces permissions semblent accordées
presque
75 Artport est sponsorisé par Hewlett
Packard.
http://www.whitney.org/artport
76 Initié par Philippa de Menil et Heiner
Friedrich, le Dia Center (Dia, du grec « au moyen de »)
privilégie la médiation entre le public et des artistes
exploitant des médiums peu conventionnels (Richard Serra, Dan Flavin,
Donald Judd). http://www.diacenter.org/
systématiquement). Il mentionne également que
l'éventuelle exploitation commerciale de l'oeuvre par le Dia Center doit
faire l'objet d'un contrat supplémentaire, garantissant l'artiste contre
une mise en marché de produits dérivés sur son oeuvre
(CD-ROM, photographie...)
Ainsi, pour 8 000 $ en moyenne, le Dia Center acquiert un
droit de diffusion non exclusif, mais bénéficie d'un droit de
regard sur une volonté éventuelle de diffusion de la part de ses
principaux concurrents.
Steve Dietz, officiant au Walker Art Center à Minneapolis,
fait figure de précurseur. A son actif, trois initiatives innovantes
:
y' la création de la Gallery 977 en juillet
1997, un espace d'exposition en ligne pour accueillir des projets artistiques
sur Internet,
y' l'acquisition un site artistique äda'web78
regroupant des créations de Doug Aitken, Jenny Holzer, General Idea,
JoDi, Antonio Muntadas, Vivian Selbo, Lawrence Wiener
y' l'archivage de l'exposition virtuelle de 1998 « Beyond
Interface »79 comportant vingt-quatre pièces de Net artistes
renommés (Heath Bunting, Natalie Booklin, JoDi, Mark Amerika, Ken
Goldberg).
77 Malgré la cessation d'activité de la Gallery
9, en 2003, le site est toujours en ligne http://gallery9.walkerart.org/
78 Créé en décembre 1994 et mis en ligne
en mai 1995, äda'web est l'un des premiers sites artistiques à
promouvoir une politique de commande d'oeuvres spécifique à l'art
Internet. Fondé par Benjamin Weil, commissaire d'exposition et critique,
et l'entrepreneur John Borthwick, le site était conçu
initialement comme un projet entrepreneurial, produisant des oeuvres en ligne
d'artistes contemporains. Pendant trois ans, il se développe à
l'intersection du monde de l'art et de l'industrie naissante des nouveaux
médias. Mais, en mars 1998, l'entreprise auquel appartenait äda'web
est rachetée par le fournisseur d'accès AOL (America On Line) qui
ne souhaite plus financer les activités du site artistique. Après
d'âpres négociations, AOL accepte de donner au Walker Art Center,
seule institution à accepter le projet dans sa totalité.
http://adaweb.walkerart.org/
D'autres institutions américaines menèrent un
peu plus tard, des projets semblables, légitimant les oeuvres en les
diffusants sans toutefois prendre le risque de les intégrer à
leurs collections permanentes. Citons notamment : le Museum of Modern Art
à New York, le Smithsonian American Art Museum à Washington, et
sur la cote ouest , le San Francisco Museum of Modern Art, le Museum of
Contemporary Art à Los Angeles, et le Berkeley Art Museum & Pacific
Film Archive de l'Université de Californie.
Notons que le Berkeley Art Museum fut, en 1999 la
première institution américaine à acheter une pièce
d'un Net artiste français, en l'occurrence 24h00 de Valéry
Grancher.80
Institutions françaises : l'écart se
creuse
Le paysage institutionnel français est en retard, sur
le soutien aux créations des Net artistes.
En 1997 pourtant, la France est dans le peloton de tête,
le Musée d'art contemporain de Lyon organise « Version
Originale», une exposition d'oeuvres d'artistes francophones sur Internet.
L'année suivante, le FRAC Languedoc-Roussillon acquiert l'oeuvre
polémique « Je suis ton ami(e)... tu peux me dire tes secrets
»81 de Nicolas Frespech, pour 3050 euros82. Cette
79 Le site est toujours accessible :
http://www.walkerart.org/gallery9/beyondinterface/
80 24h00 - est une oeuvre conceptuelle
co-réalisée avec vingt-quatre étudiants d'UC Berkeley,
inscrits aux beaux-arts, en histoire de l'art ainsi qu'en biologie cellulaire
et moléculaire. Elle fut diffusée à partir de l'an
2000.
http://www.bampfa.berkeley.edu/exhibits/24h00/
81 L'oeuvre, ouverte et participative, offre aux internautes
la possibilité de lire des confidences anonymes, puis s'ils le
désirent, de librement s'exprimer à leur tour. Le but du
processus est de capter tout un pan caché de l'Humanité.
82 A l'époque, 20 000 francs.
première acquisition, s'avéra malheureuse. En
2001, un imbroglio juridique83 contraint le FRAC LR à
censurer le site, puis en 2003 suite à une mauvaise manipulation,
l'oeuvre est détruite.
En 1999, le FRAC Languedoc Roussillon acheta « 12h = 10h
»84 de Claude Closky, oeuvre nettement moins polémique
et beaucoup plus facile à conserver. En 2002, le FRAC Bourgogne acquit
« Le rêve du ciel »85, de Catherine Beaugrand.
La fondation Cartier s'illustra également dans sa
politique de soutien à l'art Internet. De 1998 à 2002, elle
acquit huit oeuvres dont la première « Self »86 de
Valéry Grancher, donna lieu à la rédaction d'un
modèle de contrat, 87 largement repris par les autres
institutions, à travers le monde.
Le bilan du centre Georges Pompidou est lui largement
critiqué. Il faut attendre 2002, pour que la première
pièce d'art Internet entre dans la collection. Herman Asselberghs et
Johan Grimonprez firent don de « Prends Garde ! A jouer au fantôme,
on le devient ».
83 Voir supra p. 123
84 Jouant avec la construction humaine du système
horaire « 12h = 10h » est une animation indiquant l'heure de
manière décimale. Chaque demi-journée est
découpée en dix heures, chaque heure en dix minutes, chaque
minute en dix secondes.
http://www.fraclr.org/closky/
85 Images, textes, sons ou vidéo apparaissent sous la
forme d'un damier de neuf cases interactives. Les internautes sont
invités à envoyer un document numérique qui constitue leur
propre réponse à la question posée.
86 Des mots envoyés par email sont associés
à des images de l'Antarctique prises en temps réel : langage et
espace se rencontrent. La plupart des projets de Valéry Grancher,
notamment ceux faisant appel aux sollicitations mails, influence
profondément une scène francophone émergente. Nombre
d'artistes reprennent à leur compte ces concepts (Tamara Laï,
Nicolas Frespech, Annie Abrahams, Christophe Bruno...).
87 Voir supra p. 132
La même année le Centre Pompidou achète
deux oeuvres d'artistes internationalement reconnus : « Calendrier 2000
» de Claude Closky et « Sprinkling menstrual Navigator » d'Igor
Stromajer. « Pour ses deux premiers investissements, il est
intéressant de constater que le Centre Pompidou préféra
miser sur des artistes conceptuels et déjà reconnus88
dans le domaine de l'art Internet. »89
L'art Internet : vers une ghettoïsation ?
Parallèlement, l'art Internet tâche de
s'introduire dans les plus grandes instances mondiales de légitimation
de l'art contemporain. En 1997, la documenta X de Kassel, dirigée par
Catherine David et Simon Lamunière, accueille plusieurs ordinateurs dans
une salle spécifiquement aménagée pour
l'occasion90, dévoilant ainsi un panel du champ
Net.Art.91 La documenta X fournit un important éclairage
médiatique à l'art Internet et donne le coup d'envoi de la
plupart des acquisitions.
88 Des sites de Closky figuraient
déjà dans les collections du Dia Center et du FRAC LR et
Stromajer avait déjà des pièces d'art Internet dans les
collections de la Hamburger Kunsthalle, de la Modern Gallery de Ljubljana et du
Nacional de Arte Reina Sofia, Madrid.
89 Jean-David Boussemaer, Web-Art, acquisitions et
collections, op. cit. p 103
90 L'aménagement de l'espace est
réalisé par Franz West et Heimo Zobernig
91 les oeuvres présentées sont :
"without addresses" de Joachim Blank & Karl Heinz Jeron // "Visitors Guide
to London" de Heath Bunting // "suspension" de Jordan Crandall & Marek
Walczak // "unendlich, fast..." de Holger Friese // "l.o.s.t." de Hervé
Graumann // "
jodi.org" de Joan Heemskerk & Dirk
Paesmans // "A Description of the Equator and Some OtherLands" de Felix S.
Huber, Udo Noll, Philip Pocock & Florian Wenz // "METRO-Net" de Martin
Kippenberger // "Up to 625" de Matt Mullican // "On Translation" de Antoni
Muntadas // "Makrolab" de Marko Peljhan // "Location Sculpture System" de Eva
Wohlgemuth, Andreas Baumann
Lors de la 49ème Biennale de Venise en 2001,
le duo JoDi crée la sensation en proposant aux collectionneurs des virus
à 1500 dollars. Trois ventes sont conclues et la presse s'empare du
phénomène médiatique.
A quelques exceptions près, les Net artistes sont les
grands absents des foires commerciales d'art contemporain. Lors de la FIAC 06,
la Galerie Sollertis, est la seule à présenter de l'art Internet
avec « Fascinum »92, l'une des premières oeuvres de
Christophe Bruno.
Les dispositifs et les circuits traditionnels de diffusion de
la production contemporaine sont inadaptés à l'art Internet. Les
diffuseurs ne disposent pas de l'équipement, des équipes
techniques, de l'expertise, et des dispositifs de médiation
nécessaires à la diffusion de ces nouveaux médias.
Pourtant, l'art Internet bénéficie « d'un
contexte de réception déjà balisé et d'une
politique d'incitation inaugurée par l'art vidéo. [...] Un nombre
important d'institutions ont été promues pour remédier
à l'inadaptation des musées aux pratiques émergentes de
l'art contemporain»93. Citons, parmi les plus importantes, le
CICV94 à
92 Fascinum, dispose dans une grille les dix images
d'actualités les plus consultés par les internautes du moteur de
recherche Yahoo, classées par pays (États-Unis, France,
Allemagne, Italie, Espagne, Grande Bretagne, Inde). Fascinum développe
une vision panoptique des préoccupations des occidentaux.
http://www.unbehagen.com/fascinum/
93 Jean Paul Fourmentraux, Art et Internet : les nouvelles
figures de la création, op. cit. p. 127
94 Le CICV (Centre International de Création
Vidéo) avait pour vocation d'accompagner la création artistique
intégrant les technologies numériques. Le 7 juillet 2004,
l'aventure pris fin avec la mise en liquidation de l'association. Après
avoir oeuvré pendant 14 ans, le déficit d'image dont souffrent
les arts numériques, la prolifération des initiatives en
réseau et l'absence patente de politique culturelle en la matière
auront eut raison de cette initiative. Le manque de subventions ne permettait
plus de soutenir les aides à la production et de financer les lieux de
résidences et de diffusion.
Hérimoncourt, et les institutions en Ile-de-France que
sont le Métafort d'Aubervilliers, Main d'oeuvre à Saint Ouen et
Le Cube à Issy-les- Moulineaux.
Les principaux reproches adressés à ces
structures sont l'enfermement des artistes numériques dans des espaces
d'expérimentation.
L'art Internet échappe difficilement au ghetto
numérique dans lequel il s'est enfermé. Il ne semble pas suivre
le modèle de l'art vidéo qui a su s'imposer au sein des
expositions d'envergure internationale.
Les principales recherches menées par les Net artistes
ne s'expriment pleinement que dans les festivals numériques, loin du
grand public et du marché. Les échanges ont lieu principalement
entre pairs ou entre initiés. On dénombre une vingtaine
d'événements d'envergure internationale, parmi lesquels : Ars
Electronica à Linz95, la Villette
Numérique96, tous les deux ans à Paris et le Korea Web
Art Festival, tous les trois ans en Corée du Sud.
Depuis l'explosion de la bulle Internet en 2001, l'art
Internet a perdu de sa superbe. La crise économique dissuade les acteurs
du marché de la prise de risques. Le marché se crispe sur les
valeurs-refuges, ayant déjà acquis une dimension historique.
L'art Internet est peu à peu évincé des lieux qu'ils ont
réussi à pénétrer.
Les musées ralentissent ou stoppent leurs politiques de
collection d'art Internet. « En 2002, plusieurs centres
nord-américains arrêtèrent - plus ou moins
discrètement - leur politique d'acquisition : le Guggenheim, le Whitney,
le SFMoMA et le Centre Oboro. En mai 2003, ce fut au tour de
95 Premier festival consacré entièrement à
la création numérique
http://www.aec.at
96 La 3ème édition a eu lieu du 29 septembre au
1er octobre 2006. Elle a réunit les artistes autour de 3 lieux : la
Cité des sciences et de l'industrie, la Géode et la Maison de la
Villette.
http://www.cite-sciences.fr/francais/alacite/expo/tempo/artsnum/2004/pages/splash.php
l'institution phare - le Walker Art Center - d'annoncer le
sacrifice de son département des nouveaux médias. »97
Certains centres d'art consacrés aux arts
numériques ferment, notamment en France le CICV d'Hérimoncourt,
la Gaîté Lyrique à Paris. Les rares espaces marchands
français qui ont encouragé des Net artistes, la Galerie Jennifer
Flay98 et le Sous-Sol99 ferment en 2003. Traversant une
grave crise institutionnelle, l'art Internet est mis au ban du marché de
l'art et peine encore aujourd'hui à renouer.
97 Jean-David Boussemaer, Web-Art, acquisitions et
collections, op. cit. p 17
98 La Galerie Jennifer Flay a notamment soutenu Claude Closky
(qui dispose de sa propre plateforme :
http://www.sittes.net/) dans ses
recherches spécifique aux réseaux et à Internet
99 Yvon Nouzille, directeur de la Galerie `Le Sous-Sol'
(fermée depuis mai 2003), permit au collectif
Téléphérique de montrer ses travaux.
Chapitre 3 : Les nouvelles instances de
légitimation
Les difficultés de développement en externe,
principalement dues au manque de soutien des instances traditionnelles de
légitimation de l'art contemporain, ont comme principale
conséquence de pousser les artistes à se structurer en interne,
à construire des collectifs et à propager leurs réflexions
au sein du réseau.
Ainsi les artistes se regroupent autour de centres d'arts,
de résidences numériques et d'espaces d'expérimentation
leur permettant d'établir des relations avec des informaticiens, plus
aptes à percevoir les enjeux de leurs recherches artistiques et à
propager leurs innovations.
Les Net artistes participent également, de
façon proactive, à structurer des plateformes en ligne permettant
le regroupement, la diffusion et la médiation de leurs oeuvres. La mise
en perspective de plusieurs démarches artistiques au sein d'une
même plateforme permet aux artistes de conforter leur visibilité
et d'asseoir leur légitimité. Ces espaces d'observation,
d'échange, de critique permettent une meilleure transversalité
des relations entre pairs, avec les publics.
Les artistes occupent un rôle de plus en plus
central au sein de la dynamique de légitimation. Contraints de se
maintenir face au rejet, sinon face à l'ignorance de la scène
artistique contemporaine, les Net artistes déploient leurs propres
processus de légitimation, reprenant en charge les compétences du
critique, du galeriste et du curateur.
La relation artiste-informaticien
L'art Internet, « du fait de l'évolution constante
des savoir-faire qu'il nécessite, implique des modes de
coopération inédits entre artistes et informaticiens.
»100 L'artiste est amené à s'entourer d'une
équipe : programmeur, Web designer, ingénieur
réseaux...
Cette exigence spécifique engage l'artiste à
rendre des comptes tout au long de la phase de conception et de production de
l'oeuvre. Pour constituer son équipe, fédérer les
informaticiens autour de son projet, l'artiste doit légitimer son projet
avant même que l'oeuvre n'ait commencé à exister. Il doit
nécessairement prendre du recul, porter un regard critique, accepter le
dialogue, entendre les conseils.
Cette forme collaborative du processus de création
génère des conséquences immédiates sur la
légitimation. La légitimation du travail de l'artiste, de sa
démarche, qui s'effectuait à posteriori, s'effectue aujourd'hui
à priori. Hier, l'artiste devait convaincre ses financeurs,
désormais il doit mobiliser une équipe de collaborateurs.
L'étude sociologique de Jean Paul
Fourmentraux101, sur la relation de l'artiste Reynald Drouhin avec
l'équipe informatique du CICV d'Hérimoncourt, illustre
parfaitement ce phénomène. Cette expérience, sous la forme
d'une résidence d'artiste, se déroule de février à
décembre 2000, dans la mise en oeuvre de « Des_Frags »102.
100 Jean Paul Fourmentraux, « The Second Annual
Convention of the Media Ecology Association », New-York University, 15
& 16 juin 2001
101 Jean Paul Fourmentraux, Art et Internet : les nouvelles
figures de la création, op. cit. p 40 à 57
102 Avec « Des_Frags » (Voir illustration
supra p. 59), Reynald Drouhin invite l'internaute à défragmenter
le réseau internet. « Il existe une multitude d'informations sur la
toile, ce projet permet de les faire coexister ensemble dans une même
image finale : Une matrice qui servirait de repère global aux
différents éléments qui la composent... »
http://desfrags.cicv.fr/




Fig. 9 - Reynald Drouhin, 2000, Des_Frags
Interface et exemple de réalisation : Red Hot
Gazoline#1
Ici, l'artiste endosse le rôle du chef de projet, il
doit saisir le contexte social du groupe et animer un débat autant
esthétique que technique, l'enjeu étant d'impliquer au mieux son
équipe dans la conception du projet.
En participant au projet, l'équipe informatique et la
direction du CICV font acte de caution. Elle valide la démarche
artistique et lui donne une légitimité scientifique. L'oeuvre est
ainsi évaluée, jugée et légitimée en
interne.
L'enquête de Jean Paul Fourmentraux démontre que
très vite, Drouhin doit argumenter, se légitimer et convaincre.
« Alors même qu'il est demandeur d'informations, l'artiste va ainsi
être contraint de se prononcer sur des options »103. A
chaque étape du processus interactionnel entre l'artiste et les
techniciens, s'engagent des médiations multiples, techniques, humaines
et institutionnelles. L'ensemble de ces médiations concourt au
dispositif artistique. La dynamique de groupe est forte si bien que, de
l'artiste ou du technicien, on peut se demander qui formule les pistes, «
les précise, les retient, les transforme ou les abandonne
»104.
La collaboration comme forme inédite du processus de
création présente donc un double avantage :
L'artiste est amené, plus en amont de son projet,
à extérioriser celui-ci, à le soumettre à
l'évaluation. L'oeuvre finale en sort plus légitime, elle est le
fruit d'une innovation technologique et présente un intérêt
scientifique. L'artiste prend une place plus importante dans la
médiation de son oeuvre.
L'institution qui fournit l'équipe technique valide
implicitement la démarche artistique de l'auteur. Elle fournit à
l'oeuvre et à l'artiste un réseau de partenaires lui permettant
de se faire connaître et reconnaître.
103 Jean Paul Fourmentraux, Art et Internet : les nouvelles
figures de la création, op. cit. p 43
104 Idem
Néanmoins, de telles expériences présentent
également leurs limites et leur part de risque.
Le débat technique semble prendre avantage sur les
débats esthétiques. Les études de faisabilité,
l'établissement de cahiers des charges, les négociations
techniques entrent en contradiction avec la nécessité d'ouverture
du projet. « L'exigence technique de spécification du projet est en
effet perçue par l'artiste comme une tentative un peu hâtive de
clôture du concept, de fermeture prématurée des options
techniques ».105 L'artiste perd la maîtrise de la
réalisation de son oeuvre. Forcé de tenir les délais, il
peut être réduit à opérer des concessions
esthétiques ou conceptuelles dommageables sur le plan artistique.
Les plateformes en ligne : diffuseurs, médiateurs,
critiques
Pour pallier au déficit de visibilité de l'art
Internet dans les institutions et dans la presse, les artistes et les
théoriciens ont développé très tôt des
plateformes en ligne permettant de créer des effets de synergies.
105 Idem
Rhizome : le leader mondial
Rhizome106 est la référence mondiale
dans le domaine des plateformes de diffusion en ligne d'art Internet.
Créé en 1996, Rhizome, organisme sans but lucratif, partage ses
bureaux avec le New Museum107 à New York. Son fondateur, Mark
Tribe est parti du postulat suivant «Le Net.Art permet aux artistes de se
libérer du monde des objets physiques pouvant être achetés
ou vendus. Les notions traditionnelles d'authenticité et de droit
d'auteur disparaissent. Et surtout, il est accessible directement au public
sans l'intermédiaire d'institutions telles que les galeries et les
musées.» Répondant « au besoin d'une plateforme en
ligne qui puisse refléter l'intersection qui se produisait entre art
contemporain et nouvelles technologies», Rhizome propose de pallier au
défaut principal du Net.Art : son manque de visibilité. Le
modèle de plateforme en ligne permet de séparer le bon grain de
l'ivraie, de guider l'internaute dans sa déambulation à travers
le cyberespace.
Rhizome rencontre rapidement son public, des milliers
d'internautes s'abonnent à la liste de diffusion108. En 2003,
Rhizome comptait déjà plus de 800 oeuvres et 2000 articles,
visités par 17 000 membres venus de 118 pays. Le succès de
Rhizome repose sur la construction d'un véritable réseau de
socialisation d'une part et sur une politique de partenariat innovante d'autre
part.
Artistes et public font partie intégrante des projets.
Chaque artiste peut soumettre ses créations, obtenir le commentaire de
ses pairs et du
106 Originellement, rhizome est en terme botanique qui
désigne une branche souterraine reliant un réseau de plantes.
Puis Deleuze et Guattari déployèrent la métaphore pour
décrire les réseaux de collaboration non hiérarchiques.
Pour accéder à la plate forme en ligne :
http://www.rhizome.org
107 http://www.newmuseum.org/
108 Dont « Net Art News » qui
présente un nouveau projet tous les jours
public, discuter de ses projets. De son côté, le
public a la possibilité de partager ses sensations et ses
réflexions, d'échanger directement avec les artistes et, en
fonction de ses connaissances, de participer à la médiation des
oeuvres. Rhizome est donc structuré sur un système de
sélection et de mise en valeur rhizomique (non hiérarchique).
Mark Tribe affirme : « Nous inversons l'organisation verticale que l'on
trouve dans la plupart des publications et manifestations artistiques, en
proposant un système ouvert pour la soumission des projets : ce sont les
membres qui décident ensemble du contenu.»
Rhizome a su développer une forte politique de partenariat
:
y' Avec le New Museum d'abord, avec qui elle partage ses
locaux. Ce partenariat lui permet de s'inscrire au coeur du marché de
l'art contemporain new-yorkais, de bénéficier d'une
visibilité et de s'inscrire dans un réseau institutionnel.
y' Avec l'université en ligne américaine NSOU
ensuite, qui l'aide à fournir des cours critiques et techniques.
y' Avec la Fondation Andy Warhol enfin, en organisant des
événements tels que Rhizome Remix.
En 1998, Rhizome ouvre sa galerie en ligne : Rhizome ArtBase.
Cette initiative a pour objectif « de rendre accessible une vaste
collection d'oeuvres en arts médiatiques, de servir de plateforme en
ligne aux artistes produisant ces oeuvres afin qu'ils les présentent
dans le cadre d'un discours critique pertinent et de discussions en ligne, et
de préserver leurs oeuvres pour l'avenir. »109
109 Alain Depocas, Jon Ippolito, Caitlin Jones (sous la
direction de), L'approche des médias variables : la permanence
par le changement, The Solomon R. Guggenheim Foundation, New
Depuis sa création, Rhizome proposait à ses
visiteurs un accès libre et gratuit. Ses principales ressources
provenaient de fondations privées. Pourtant en janvier 2003, Rhizome
entame un projet d'envergure : rentabiliser la diffusion artistique sur le Web.
Après 30 jours d'essai gratuit, l'internaute est appelé à
effectuer un « don » de 5 $, s'il souhaite continuer à
accéder aux oeuvres.
Cette initiative fut largement critiquée par les
membres de la communauté, notamment les artistes. «L'accès
payant leur enlève d'un seul coup toute leur pertinence. Ils passent
d'une démocratie ouverte à une institution
isolée.»110 Le principal reproche adressé
à Rhizome fut moins sa volonté de rentabilisation que son
désir d'institutionnalisation. «Je pense que les meilleures
communautés virtuelles sont celles qui naissent spontanément et
disparaissent aussi vite.»111 Dans la droite ligne de la
pensée Fluxus prônée par Beuys, de nombreux Net artistes
soutiennent en effet que l'idée de faire payer l'internaute contredit la
raison d'être même de l'art Internet.
Pourtant, Rhizome semble avoir réussi son virage
commercial. Sa notoriété et son engagement auprès des
artistes lui ont permis de bénéficier d'un a priori positif.
«Jusqu'à maintenant, Rhizome a toujours reflété la
mentalité du mouvement. Il a su évoluer continuellement,
contrairement à d'autres portails qui sont restés
sectaires.»112 De plus la galerie en ligne a su prendre des
précautions, en restant ouverte gratuitement les vendredis.
York, Etats-Unis, et la Fondation Daniel Langlois pour l'art, la
science et la technologie, Montréal, 2003, p. 39
http://www.variablemedia.net/pdf/Permanence.pdf
110 Antonio Mendoza, artiste, propos recueillis par Louis
Philippe Cloutier, « L'art en ligne pousse comme de la mauvaise herbe
» in Carnet de Veille, Montréal, 2 novembre 2003,
http://www.inoxmedia.ca/carnet/archives/000038.html
111 Alex Galloway, artiste, propos recueillis par Louis Philippe
Cloutier, op. cit.
112 Antonio Mendoza, propos recueillis par Louis Philippe
Cloutier, op. cit.
Incident.Net : le
numéro un français
La plateforme
Incident.Net, fondée en 1994
par Grégory Chatonsky et Karen Dermineur, illustre parfaitement la
volonté farouche des Net artistes à tendre vers
l'autolégitimation, en s'accaparant tour à tour les rôles
de commissaires d'expositions, de médiateurs, de critiques et de
théoriciens.
Structure indépendante fonctionnant sans subvention,
Incident.Net est dotée d'une
politique artistique forte, elle se revendique comme une « plateforme
digitale développant principalement des expérimentations en
réseau ». Elle regroupe aujourd'hui la plus grosse collection
française d'oeuvres d'art Internet, en hébergeant plus de 300
pièces. Ces oeuvres témoignent d'un niveau artistique
extrêmement hétérogène, tendant parfois vers
l'excellence, parfois vers la supercherie.
A mi-chemin entre le collectif artistique et le groupe de
réflexion sur les nouveaux médias,
Incident.Net fédère
parmi les artistes les plus conséquents de la scène
française d'art Internet : Grégory Chatonsky, Karen Dermineur,
Marika Dermineur, Vadim Bernard, Reynald Drouhin et Julie Morel. Les membres d'
Incident.Net travaillent sur des
problématiques similaires autour de l'esthétique du
réseau, se répondant mutuellement par projet interposé. En
plus de sa production, chaque membre anime de nombreuses chroniques,
théorisant sur les nouveaux médias, l'évolution du
marché de l'art et réagissant à l'actualité
artistique et politique. Ainsi
Incident.Net se structure aujourd'hui
sous la forme d'un blog, permettant à chaque membre de disposer de son
espace propre et de partager ses réflexions avec ses pairs et avec le
public.
Soucieuse de se développer à l'échelle
mondiale,
Incident.Net initie chaque
année depuis 2001 une contribution internationale réunissant
des
artistes, principalement numériques, sur les
thèmes classiques de l'histoire de l'art, notamment le portrait (2001),
le paysage (2002), le drapé (2003), la nature morte (2004), le nu (2005)
ou le détail (2006, à paraître début 2007).
L'essor des plateformes permet aux artistes de se regrouper
pour pallier leur déficit de visibilité ; elles fonctionnent
comme des générateurs de sens et de contenu. De nombreuses
plateformes ont émergé depuis 1996 à l'initiative
d'anciens journalistes, comme Anne Marie Morice113 avec
Synesthésie114, ou de membres de l'Education nationale
à l'instar de Janique Laudouar, instigatrice du projet
Numedia-edu.115
De la recherche d'une légitimité à la
construction d'une autolégitimation
Face au manque de structures d'enseignement spécifique,
au désintérêt relatif de la critique d'art, face aux
difficultés d'intégration dans les institutions, les Net artistes
ont tenté de prendre en main l'ensemble de la chaîne de valeur, de
la conception au service après vente. « Peu à peu, au sein
des espaces virtuels [les plateformes en ligne] les rôles
s'indifférencient : un même acteur s'affiche tour à tour
comme commissaire d'exposition, participant, opérateur artistique,
critique, informaticien. »116 L'artiste endosse des rôles
nouveaux, bien au-delà du champ qui lui était traditionnellement
réservé.
113 Anne Marie Maurice, Chevalier des arts et des
lettres est journaliste de formation, elle a notamment écrit pour
Libération et Télérama.
114 http://www.synesthesie.com/
115
http://numedia.scola.ac-paris.fr/index.php
116 Jean Paul Fourmentraux, Art et Internet : les nouvelles
figures de la création, op. cit. p 138
L'évolution de la figure de l'artiste
Les figures de l'artiste n'ont eu de cesse d'évoluer au
long du XXe siècle. Aujourd'hui, l'art Internet casse l'image de
l'artiste façonneur d'objet. L'artiste devient peu à peu un
facilitateur de projet, un intermédiaire entre l'homme et la vie, entre
le public et le réel.
« A l'image des galeries alternatives qui ont
accompagné le développement de l'art vidéo dans les
années 1970, l'art Internet promeut lui aussi l'émergence de
lieux où se réalise l'agencement des productions et leur
autopromotion »117 Cette mutation de la figure de l'artiste
s'est principalement réalisée dans une dynamique collective, sous
la forme associative. Réunissant les savoirs et les compétences,
« les artistes ont su s'associer pour faciliter leur hébergement et
mener ainsi à terme leurs projets personnels sur le Net. Ils partagent
des serveurs, des accès, des adresses et représentent un autre
type de collaboration nourrie par la métaphore de la colocation.
»118 Si les artistes partagent le contenant, ils partagent tout
autant le contenu. La légitimation de leurs démarches prend bien
souvent la forme d'actions collectives, que ce soit sous la forme de duos
artistiques, à l'instar de Joan Heemskerk et Dirk Paesmans de JoDi, d'un
collectif plus ou moins élastique, comme les
01.org, qui selon le projet « recrutent
» parmi les nombreux volontaires ou encore d'un partenariat de long terme,
à l'image des collaborations entre Valéry Grancher et Christophe
Bruno.
117 Idem
118 Valéry Grancher, propos recueillis Jean Paul
Fourmentraux, Art et Internet : les nouvelles figures de la
création, op. cit. p 137
La fin des systèmes triangulaires : vers une
légitimité rhizomique ?
« Les sites Internet présentent une forme
d'habitat au grand jour, un cadre de travail pour les artistes qui partagent
cet espace, y invitent et reçoivent des propositions d'autres artistes,
ainsi que les contributions des visiteurs. »119 Les discours
sur l'oeuvre y sont construits en interne par l'artiste, puis diffusés
en masse grâce à des listes de diffusion. L'efficacité de
cette communication repose sur son caractère gratuit et massif d'une
part, et sur son imbrication dans une multitude de réseaux d'autre part.
Sitôt l'idée lancée dans une liste de diffusion, elle est
reprise et propagée dans d'autres listes et ainsi de suite. De
nombreuses listes s'emploient donc « à corriger l'inertie
institutionnelle du monde de l'art, en diffusant dynamiquement des annonces
d'expositions »120, réelles ou virtuelles, mais aussi
des manifestes et des liens vers des oeuvres, accompagnés de notes
d'intentions... Ces nombreux contenus121 sont parfois repris par la
critique d'art. Cette dernière abandonne alors souvent son rôle
réflexif et se cantonne à commenter l'actualité,
l'essentiel ayant déjà été dit, analysé et
critiqué.
Ainsi, l'art Internet participe à l'éclatement
des systèmes triangulaires artiste/critique/public et
artiste/galeriste/collectionneur. Court-circuitant les intermédiaires
classiques, l'artiste cherche à se constituer une
légitimité rhizomique en instaurant un dialogue
individualisé avec chacun des internautes. En individualisant sa
présence au sein d'un collectif, il s'affirme sur le réseau.
119 Jean Paul Fourmentraux, Art et Internet : les
nouvelles figures de la création, op. cit. p 138
120 Idem
121 Parmi les plus célèbres :
http://olalaparis.free.fr/,
7-11@mila.ljudmila.org ou
encore
liste@rhizome.com
Vers un nouvel équilibre ?
Cette réappropriation des rôles, notamment celui
du critique par l'artiste, peut être vue comme une dérive.
Valéry Grancher « regrette le comportement de certains artistes de
la scène des arts en réseaux, [...] qui s'improvisent
théoriciens et critiques d'art pour mieux s'autolégitimer. Balzac
décrit parfaitement le processus dans son étude philosophique
« le Chef d'oeuvre Inconnu ». Cette imposture, totalement
artificielle, a contribué à décrédibiliser le Net
Art. »122
En effet, cette conceptualisation du sujet, de l'oeuvre et du
discours procède plus d'une autolégitimation que d'une
légitimation. L'artiste étouffe le débat dialogique*.
« La légitimité est basée sur le rapport à
l'altérité. L'axiome de l'art repose sur le regard d'autrui. Ce
peut être un regard physique, intellectuel, théorique, politique,
social ou économique. Mais s'il n'y a pas regard d'autrui, il n'y a pas
Art. La légitimité passe par ce regard. »123
L'artiste, en éliminant un à un les
intermédiaires qui le relient traditionnellement au public, se retrouve
finalement isolé. En refusant de satisfaire aux schémas
classiques de légitimation, il contribue à alimenter la scission
entre l'art Internet et l'art contemporain.
Plutôt que de court-circuiter le système en
s'accaparant tous les rôles pour accroître sa visibilité,
l'artiste devrait relancer le débat autour de l'art, en permettant
à tout-un-chacun d'élaborer un discours critique sur sa
démarche et de participer à la diffusion de ses oeuvres.
122 Valéry Grancher, entretien du 8 mai 2006
(cf. annexes)
123 Idem
«Le contraire d'une vérité n'est pas
l'erreur, mais une vérité contraire»124. En
oeuvrant à l'union des antagonismes, l'artiste peut repenser la
complexité du monde, de la vie et de l'histoire humaine, au sein du
processus créatif.
124 Blaise Pascal
Conclusion de la première partie
L'art Internet, postmoderne par essence, s'inscrit dans le
continuum des réflexions esthétiques et philosophiques
empruntées aux mouvements artistiques qui ont jalonné le XXe
siècle. Poursuivant les recherches sur la fin de l'objet, la
dématérialisation de l'oeuvre, les Net artistes travaillent
à l'abolition de la notion d'espace-temps au profit d'une double
dynamique ubiquité-simultanéité. Intégré au
village global, technologique et communicationnel, l'art Internet
procède, par collages, à l'élaboration d'une oeuvre
constituée d'interactions interpersonnelles entre l'artiste et le
public.
Les politiques exemplaires, menées par quelques
structures, écoles et centres d'art afin d'intégrer conjointement
le Net artiste dans une démarche expérimentale et un
réseau entrepreneurial, ont participé à la
légitimation, la promotion et la diffusion de l'art Internet.
Les démarches proactives des Net artistes pour
intégrer leurs oeuvres aux institutions muséales ont
contribué à l'assimilation rapide de l'art Internet par les
instances de légitimation. Ces dernières restent pourtant
méfiantes vis-à-vis des médias numériques,
privilégiant les logiques de diffusion à la mise en oeuvre de
véritables politiques d'acquisition. Ce scepticisme s'est
particulièrement renforcé depuis l'explosion de la bulle
Internet, gelant la plupart des initiatives de soutien aux arts
numériques.
Néanmoins, l'art Internet, relativement méconnu
et illisible pour le grand public, peine à s'intégrer dans les
circuits propres à l'art contemporain. La raréfaction des espaces
critiques dans les médias ajoutée à
l'hétérogénéité des productions et aux
spécificités technologiques inhérentes aux arts
numériques, complexifie jusqu'à rendre inopérantes, les
médiations entre l'oeuvre et le public.
Constatant la déliquescence des systèmes
triangulaires classiques de légitimation, les artistes ont repris en
charge la médiation et la promotion de leurs oeuvres dans une dynamique
d'autolégitimation, en se structurant autour de communautés
virtuelles. Ces plateformes en ligne, principalement dédiées
à la diffusion, offrent des espaces de critique et d'échange.
L'artiste se découvre une place centrale, au coeur des
réseaux intellectuels et artistiques. Cette autonomisation de l'artiste
lui permet d'envisager de nouveaux modèles de diffusion, de participer
aux innovations en matière de conservation et d'élaborer de
nouveaux artifices juridiques.
PARTIE 2
REMISE EN CAUSE DES MODELES DE DIFFUSION
Introduction
Contrairement aux objets d'arts traditionnels,
matérialisés, l'oeuvre d'art Internet est immatérielle. A
ce titre, elle interagit de façon plus ou moins conséquente avec
son environnement, celui de la technologie et de l'information : un
environnement particulièrement instable. La problématique de la
diffusion de l'art Internet est donc d'établir un modèle capable
de stabiliser cet environnement, afin de permettre sa monstration et si
possible sa conservation dans des conditions acceptables pour le marché
et pour le public.
Deux écoles, diamétralement opposées, se
disputent l'élaboration des modèles de diffusion de l'art
contemporain.
Les premiers, les radicaux, fomentent une critique
systémique du marché de l'art : fustigeant les déviances
élitistes et financières du marché, ils dénoncent
un microcosme bouclé sur lui-même et totalement coupé de
son public. Ils refusent les circuits de distribution traditionnels (galeries,
musées, centre d'arts, biennales et foires) et développent leurs
propres circuits de distribution en créant des plateformes Internet de
médiatisation. Les plus radicaux refusent purement et simplement de
vendre leurs oeuvres.
Les seconds, les institutionnels, appuient leurs
stratégies sur les institutions capables de leur fournir les ressources
nécessaires à la production et à la médiatisation
de leurs oeuvres. Ces artistes travaillent généralement en
étroite collaboration avec le monde de l'entreprise, notamment les
firmes multinationales spécialisées dans les hautes technologies.
Pour eux, l'entrée au musée constitue une étape importante
de leur stratégie. Ils cherchent à établir des contrats de
diffusion avec les principaux musées d'art contemporain.
Cet antagonisme est, sans conteste, théorique. Les
parcours de nombreux artistes empruntent à ces deux stratégies.
Pourtant, leurs discours par rapport à la
sélection des modes
d'implémentation125 de leurs oeuvres sont marqués par
l'une ou l'autre de ces deux stratégies.
Ces divergences de point de vue se retrouvent tout au long
de la chaîne de diffusion de l'art Internet, jusque dans les perspectives
de conservation et les logiques juridiques déployées pour
garantir aux artistes le strict respect de leurs droits d'auteurs qu'ils soient
moraux ou patrimoniaux.
125 « La publication, l'exposition, la production devant
un public sont des moyens d'implémentation - et c'est ainsi que les arts
entrent dans la culture. La réalisation consiste à produire une
oeuvre, l'implémentation consiste à la faire fonctionner. »
L'implémentation contient donc tout ce qui permet à l'oeuvre de
fonctionner. « Une oeuvre fonctionne [...] dans la mesure où elle
est comprise, où ce qu'elle symbolise et la façon dont elle le
symbolise. » Nelson Goodman, L'Art en théorie et en
action, Trad. J.-P. Cometti et R.Pouivet, Paris, Editions de l'Eclat, 1996
(réédition de 1984), p. 55
Chapitre 1 : Modèles marchands et non
marchands
« Pour entrer dans le marché de l'art, un
objet doit être unique, ou à défaut d'être unique, il
doit être rare. L'extension du label artistique hors de la
définition traditionnelle de l'oeuvre singulière exige que soient
mis en place des mécanismes de contrôle de la rareté. La
rareté artistique est délibérément
recréée pour être économiquement valorisée.
»126 Dans le système moderne, la rareté de
l'oeuvre est assurée par son originalité et la signature
authentique de l'artiste.
La rareté d'une oeuvre ne dépend pas
uniquement de la volonté de l'artiste. « Tout l'appareil de
médiation participe, à différents niveaux de
responsabilité et de puissance, à la création et au
contrôle de la rareté. [...] Dans ce système, il existe une
certaine indépendance entre la qualité des oeuvres et le
marché. »127 Cette analyse d'Edmond Couchot souligne le
fonctionnement autonome et chaotique du marché. « En produisant de
la valeur par des effets de raréfaction artificielle, la valeur ne
renvoie plus à rien, elle ne renvoie plus qu'au rien, le marché
se nie lui-même et entraîne l'art dans sa négation.
»128
Partant de ce morose constat, les pionniers du Net.Art ont
souhaité échapper au marché. Non sans un certain
romantisme, les précurseurs ont souhaité se distancier du
marché au point de ne pas vendre leurs créations.
Si historiquement, les Net artistes revendiquent la
dimension non marchande de leurs oeuvres et prônent la destruction du
marché de l'art, très rapidement, une seconde
génération dépasse la stratégie de destruction
radicale et rentre dans une logique de détournement. En retournant le
système contre lui-même, ils arrivent à financer leurs
oeuvres et à dégager des profits. Ils feignent d'ignorer
consciemment le
126 Raymonde Moulin, Le marché de l'art.
Mondialisation et nouvelles technologies, Paris, Flammarion, 2003
(réédition), p. 13
127 Edmond Couchot, L'art numérique : comment la
technologie vient au monde de l'art, Paris, Flammarion, 2003, p 183/184
128 Idem
système, en menant parallèlement des
démarches proactives pour exciter l'institution, susciter
l'intérêt des médias, solliciter le marché.
Toutefois, la distinction marchand / non marchand peut
paraître illusoire. En effet, certaines oeuvres non marchandes ont
été achetées par des institutions, compte tenu de leurs
intérêts, notamment historiques, et beaucoup d'oeuvres marchandes
n'ont jamais rencontré le succès escompté.
Les modèles non marchands
L'importance de la scène russe et des ex pays
soviétiques dans l'émergence du Net.Art permet de comprendre en
partie les fondements idéologiques du rejet du marché et de
l'institution.
En 1994, Alexei Shulgin129 développe Hot
Pictures « la première galerie photo électronique russe
» 130. Shulgin exprime sa volonté de rompre avec le
milieu des galeries d'art russes et fait de Hot Pictures un espace d'exposition
« libre de toutes contraintes marchandes, accessible de partout et
adaptés à la fois à la réflexion privée et
à la réaction publique. »131 Définissant
ainsi le Net.Art comme « sphère de communication pure et
authentique », Shulgin rejette l'emprise des galeries marchandes et des
musées.
Au-delà de son aversion pour le système
marchand, « il est assez logique, pour un artiste qui a grandi sous le
régime soviétique, de célébrer une sphère de
communication ouverte et de mépriser les oeuvres liées aux
espaces d'art officiels et les opérations de séduction
intellectuelle. »132
Cependant, le caractère gratuit de l'art Internet ne
suffit pas à attirer le public. Bien au contraire, la gratuité
contribue à marginaliser l'art Internet du champ de l'art. En effet, au
plus haut niveau international, une règle implicite semble limiter le
champ de l'art au marché. Ainsi, théoriquement
129 Alexei Shulgin (1963 - Moscou) est l'un des
pionniers russe du Net.Art. Son site (
http://www.easylife.org/)
témoigne de son implication fondamentale dans l'émergence de
l'art Internet.
130 Ce projet démontre comment Internet, en
tant que médium d'affichage et de publication, est capable
d'héberger de l'art et des informations qui, autrement, passeraient
inaperçus ou seraient perdus :
http://sunsite.cs.msu.su/wwwart/hotpics/
131 Rachel Greene, L'art Internet, op. cit. p
36
132 Rachel Greene, L'art Internet, op. cit. p
39
accessible partout et tout le temps, l'art Internet s'est
principalement diffusé autour de micro communautés. L'accession
à l'oeuvre est donc rare et locale.
La prise de rendez vous
Pour pallier cette contrainte, une des stratégies
retenues par les artistes consiste à « prendre rendez-vous »
avec le public, à redynamiser l'oeuvre en lui conférant un
caractère événementiel. L'artiste recrée ainsi
artificiellement la rareté, non plus une rareté spatiale, puisque
l'oeuvre n'est plus unique, mais une rareté temporelle.
Le générateur
poïétique133 d'Olivier Auber134 illustre
parfaitement cette initiative de prospection et de fidélisation des
publics. Le générateur poïétique est une
expérience collective. Pour « vivre », l'oeuvre a besoin de la
participation active du public. Olivier Auber a donc choisi d'instaurer des
rendez-vous, soit dans des espaces physiques, lors de festivals ou de
rencontres d'arts numériques, soit simplement dans le cyberespace,
à un moment donné. L'individu rejoint les autres participants,
anonymes, à l'heure préalablement fixée par courrier
électronique.
133 Le Générateur poïétique est un
dispositif expérimental permettant à un grand nombre de personnes
d'interagir individuellement en temps réel sur une seule et même
image collective. Les premières expériences ont eu lieu en 1987
sur Minitel. Il est ouvert à tous sur le Web depuis 1997 et se
décline en quatre langues : français, anglais, italien, allemand.
http://poietic-generator.net/
134 Olivier Auber développe depuis le début des
années 80 des installations et expositions utilisant de multiples
technologies dans la perspective de réaliser des sortes de miroirs des
comportements. Il expérimente le Générateur
Poïétique, le plus emblématique de ces miroirs, depuis 1987
sur différents réseaux. En 1997, il fonde avec l'architecte et
urbaniste Bernd Hoge le laboratoire culturel A+H (
http://km2.net) qui conduit des
projets interdisciplinaires entre territoires physiques et
numériques.
Cette tactique vise à ritualiser la communication entre
l'artiste et le public, et plus précisément entre l'oeuvre et le
public. En effet, si Olivier Auber organise lui-même certains
rendez-vous, il permet également à un internaute de proposer aux
autres internautes un moment d'échange dans le cyberesp ace.
« La participation à cette expérimentation
collective en temps réel est orchestrée par un contrat
très contraignant, nécessitant de la part des internautes une
disponibilité et une implication importantes. »135
Cependant, la stratégie du rendez-vous fonctionne : plus de 20 ans
après sa création, le générateur
poïétique continue d'attirer de nouveaux « spect-acteurs
», renouvelant chaque fois une expérience unique. Les films des
rendez-vous les plus marquants sont archivés sur le site et accessibles
à tous en streaming*.
Augmenter les barrières à l'entrée
Si avec l'art marchand, la barrière à
l'entrée est constituée par le prix (le paiement du prix implique
directement le spectateur), l'art non marchand doit recréer
artificiellement une barrière.
Cette barrière permet de responsabiliser et d'impliquer
le spectateur. Ayant effectué des démarches, plus ou moins
contraignantes, pour accéder à l'oeuvre, il sera alors plus apte
à la recevoir. La barrière constitue en quelque sorte un sas
virtuel, qui filtre le spectateur selon son degré de motivation et le
sensibilise à la réception.
De plus, une fois cette barrière franchie, l'internaute
a le sentiment de faire partie d'une communauté. Ce sentiment
répond à un besoin
135 Jean Paul Fourmentraux, Art et Internet : les
nouvelles figures de la création, op. cit. p 156
d'appartenance fortement exprimé par
l'individu.136 L'internaute participera d'autant à la
diffusion de l'oeuvre, notamment par la bouche à oreille, qu'il se
sentira impliqué dans le projet artistique.
Concrètement, ces barrières à
l'entrée sont constituées par un certain nombre de
démarches préalables à effectuer pour accéder
à l'oeuvre et en profiter pleinement. Elles peuvent prendre
différentes formes :
y' l'inscription préalable grâce à un
formulaire,
y' le téléchargement, l'installation et
l'apprentissage d'applications spécifiques à l'oeuvre,
y' la mise en place d'un délai entre l'inscription et la
participation effective.
Play, de Nicolas Frespech, met en place de manière
intéressante ces 3 barrières. L'internaute, avant de pouvoir
accéder à l'oeuvre, doit inscrire un flux RSS spécifique
sur son navigateur Web, remplir un formulaire137 et attendre la
réponse de Nicolas Frespech. Ce dernier opère une
sélection ; si le candidat est retenu, il reçoit un login et un
mot de passe pour participer à la pièce.
136 Le besoin d'appartenance intervient en
3ème position dans la pyramide de Maslow, après les
besoins physiologique et de sécurité. Il s'agit de la recherche
de communication et d'expression, d'appartenance à un groupe. Ce besoin
d'intégration dans le lien social va de pair avec le besoin de
reconnaissance et de considération. La hiérarchie de Maslow
démontre également que le passage au palier supérieur ne
peut être envisagé que dans la mesure où le besoin
inférieur est satisfait. Ainsi selon cette théorie des effets de
seuil, nous pouvons légitimement pensé que le sentiment
d'appartenance, généré par le franchissement de la
barrière contribue à rendre la visite agréable et favorise
l'épanouissement personnel du visiteur.
137 Dans ce formulaire, l'internaute doit décliner son
identité, préciser ses motivations et répondre à
trois questions sur ses goûts télévisuelles et
cinématographiques.
La détermination du niveau de la barrière est
fondamentale. Elle doit impliquer fortement le public, mais ne doit pas le
décourager devant l'ampleur de la tâche. Le niveau de la
barrière pourrait correspondre en quelque sorte au niveau de prix dans
un système marchand. Ce niveau subit généralement des
ajustements en fonction du public ciblé et de l'offre émise.
L'étude du niveau nécessite idéalement une étude
marketing, ou tout du moins une étude des publics, ce qui est rarement
le cas, faute de moyens et de compétences techniques.
Adressage personnalisé et stratégie de
niche
L'art Internet convoque irrémédiablement une
« esthétique de la communication »138. L'espace
plastique matérialisé par l'interface définit le cadre
relationnel de l'échange. Certains artistes optent pour une
stratégie « de séduction du public par la méthode de
l'adressage personnalisé. »139
Mettant en scène, sur un ton de provocation, les
frontières entre la vie artistique et la vie privée, Mouchette
instaure une relation propice à la communication interactive. Elle
crée une proximité, un rapport intime entre l'oeuvre et le
spect-acteur.
Ainsi, Mouchette, grâce à un dispositif
spécifique140, collecte des informations sur l'internaute
dans une base de données, et les redistribue
138 En 1983, à Salerne (Italie) Fred Forest
crée en collaboration avec Mario Costa le Groupe International de
Recherche de l'Esthétique de la Communication. Cette pratique artistique
s'inscrit dans le prolongement du Collectif de l'Art sociologique (1974-1980).
Le Manifeste de l'Esthétique de la Communication écrit par Fred
Forest est disponible en ligne
http://webnetmuseum.org
139 Jean Paul Fourmentraux, Art et Internet : les
nouvelles figures de la création, op. cit. p153
140 Dispositif qui repose sur la technologie Php3, permettant de
créer des applications dynamiques
dans le cadre d'une relation personnalisée. Ce «
processus conversationnel automatisé »141
génère l'oeuvre, elle fait « partie de l'art. Donc la
médiation n'est pas séparée de la production. La
médiation est l'oeuvre. Il n'y a pas de différence
»142.
Les modèles marchands
De l'artiste businessman...
La figure de l'artiste businessman à l'image de Warhol,
l'artiste entrepreneur, à l'instar de César et Christo,
révèle-t-elle une nouvelle utopie ? Le risque est grand
d'entrevoir la création artistique dans un état d'esprit
ultralibéral, et d'amalgamer la success-story de quelques artistes
businessman à la réalité de la condition d'artiste.
Pourtant, grâce à l'essor technologique, l'artiste
bénéficie de plus en plus de facilités pour diffuser et
vendre, en temps réel, partout dans le monde.
Parallèlement, il est de plus en plus sollicité
par l'entreprise, tantôt maître d'oeuvre, tantôt consultant,
créateur de tendance ou leader d'opinion. La puissance créatrice
de l'artiste intéresse les entreprises qui souhaitent porter sur leurs
activités un regard innovant.
Même si la démarche entre l'artiste et
l'entreprise peut apparaître différente, les moyens usités
convergent de plus en plus. L'artiste s'investit dans son oeuvre en prenant des
risques - moraux ou financiers - pour imposer sa vision, son style, sa
signature. Pour garder leur indépendance et développer leur
propre démarche stratégique, les Net artistes tentent de
141 Jean Paul Fourmentraux, Art et Internet : les nouvelles
figures de la création, op. cit. p153
142 Mouchette, propos recueillis par Jean Paul
Fourmentraux, Art et Internet : les nouvelles figures de la
création, op. cit. p. 154
contourner les intermédiaires en diffusant
eux-mêmes leur production. Revendiquant leur statut d'artiste
entrepreneur, ils n'hésitent plus à commercialiser seuls leur
production, à en assurer eux-mêmes leur promotion, voire à
créer des contrats adaptés à leurs
spécificités.143 Reprenant à leur compte
l'activité du galeriste, ils organisent la vente de leurs oeuvres soit
ponctuellement, au cas par cas, soit à plus grande échelle, en
créant une société réelle ou fictive, assumant
ainsi la démarche marketing mise en oeuvre.
Christophe Bruno en septembre 2003, à l'occasion de la
Biennale d'art contemporain de Tirana développe WiFi-SM144.
Cette société propose à l'internaute de commander un patch
électronique sensé délivrer une décharge
électrique lorsque le réseau Internet WiFi détecte des
mots clés spécifiques comme mort, crime, meurtre, torture, viol,
guerre, virus... Proposant ainsi aux citoyens de partager la souffrance de ses
contemporain, Christophe Bruno, développe un slogan «
Redécouvrez l'être humain qui est en vous avec WiFi-SM »,
propose des témoignages d'utilisateurs et propose son innovation a un
prix d'appel : 49,99 €. Le projet développé selon les
principes du « Guerilla Marketing* » est même repris en masse
par la presse.
Seul obstacle, tout est fictif ! La société
n'est qu'un avatar et le produit n'existe pas. Christophe Bruno, victime de son
succès, observe des centaines de demandes affluant de tous points de la
planète.
143 A l'instar de Valéry Grancher, premier artiste
à formaliser un contrat pour la vente d'une oeuvre Net.Art. (Voir supra
p. 132)
144 Voir illustration supra p. 85.
http://www.unbehagen.com/wifism/

Fig. 10 - Christophe Bruno, 2003, WiFi-SM
Fig. 11 - Christophe Bruno, 2003, WiFi-SM for Real
- 85 -
Deux ans et demi plus tard, en janvier 2006, Christophe Bruno
décide donc de matérialiser l'idée de WiFi-SM en
lançant « WiFi-SM for Real »145, un bracelet
électronique, qui envoie des décharges pilotées par ondes
WiFi. Pour développer ce projet, il s'entoure de
Bartproject146, de Simon Dhenin de Ecole Nationale Supérieure
de Création Industrielle147, et d'Aurore Lafargeas,
étudiante au CNA-CEFAG.148 Il s'associe avec la galerie
Sollertis149 pour commercialiser son innovation et participe
à la Nuit Blanche 2006.
L'anecdote du projet de Christophe Bruno, illustre
parfaitement la difficulté des Net Artistes à entreprendre et
à produire. Professionnels de la communication et des médias, les
Net artistes excellent dans l'art de créer des objets
médiatiques, d'assurer la promotion de leurs productions virtuelles ou
fictives. Pourtant, lorsqu'il s'agit de matérialiser le concept, ils
sont obligés de s'associer avec des spécialistes de
l'ingénierie réseau, du design et de l'art contemporain.
Pour développer leurs activités et
accroître leur légitimité dans le champ de l'art et sur son
marché150, les Net Artistes ont besoin de nouveaux
145 Voir illustration infra p. 85.
http://www.unbehagen.com/wifism-for-real/
146 Bartproject est un bureau de conception
spécialisé dans les médias numériques,
dirigé par Ignazio Mottola. http://www.bartproject.com/
147 Située en plein coeur de Paris, à
proximité de la place de la Bastille, l'école est ouverte sept
jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour permettre aux
élèves d'y mener au mieux leurs projets.
http://www.ensci.com
148 CNA-CEFAG est un centre formation multimédia aux arts
graphiques http://www.cnacefag.org/
149 La galerie Sollertis basée à Toulouse, ville
natale de Christophe Bruno, est l'une des rares galeries de province ayant su
se hisser au niveau internationale. http://www.sollertis.com/
150 A ce sujet, Valéry Grancher regrette que le fait que
le « champ de l'art soit trop souvent limité au marché de
l'art », marginalisant les Net Artistes, souvent bien en peine
d'accéder au marché de l'art international, même si
leurs idées font le tour du monde. Propos recueillis
intermédiaires capables de les aider à financer
leurs projets, de les matérialiser lorsque ceci est envisageable.
« Aux Etats-Unis et en Asie, on s'accorde à dire
qu'un bon artiste est un artiste riche. »151 En Europe, et plus
particulièrement en France les questions d'argent et d'entreprenariat
sont taboues, a fortiori dans le domaine culturel. L'Europe véhicule
encore le mythe de Van Gogh, le romantisme rimbaldien, le fantasme de l'artiste
hors des contingences matérielles et temporelles. Pourtant cette vision
est largement utopique : sur un marché fortement concurrentiel,
l'artiste est obligé d'intégrer au mieux son environnement
économique. L'omniprésence des médias rend chaque jour
plus visible la convergence152 entre l'art et l'économie,
entre l'artiste et l'entreprise.
L'entreprise se rapproche de l'artiste pour valoriser son
image, s'inscrire dans la contemporanéité, dynamiser sa politique
de recherche et développement et pour déployer une politique de
management innovante. « Ce qui valorise les entreprises en bourse, ce
n'est plus le profit, c'est l'image. L'image génère le profit.
»153 L'art, hier simple instrument de communication, devient
aujourd'hui un outil de management et d'innovation. Pour l'entreprise, la
recherche artistique est de plus en plus une source d'innovation.
lors de la conférence « L'artiste entrepreneur
», le 14 mars 2006 à l'Ecole Nationale Supérieur des Beaux
Arts de Paris.
151 Valéry Grancher propos recueillis lors de la
conférence « L'artiste entrepreneur », op. cit.
152 Preuve que cette convergence est mal vu, nombre d'articles
et de critiques traitant de ce phénomène préfère
parler de collusion (entente secrète pour tromper un tiers ou lui causer
préjudice) mettant en avant la dimension péjorative de cette
convergence.
153 Valéry Grancher propos recueillis lors de la
conférence « L'artiste entrepreneur », op. cit.
L'artiste se rapproche de l'entreprise pour s'inspirer de ses
modèles de développement, rechercher des financements. Ainsi, il
commence à produire en série, à communiquer sur sa
démarche et à « marketer » son oeuvre. Comme tout
entrepreneur, il cherche à s'associer pour réaliser et diffuser
son oeuvre.
Tantôt considéré comme un génie,
tantôt comme un paria, l'artiste businessman dérange. Il est sans
cesse sommé de se justifier, d'argumenter.
Le régime discursif de l'artiste businessman
s'érige en rejetant le soutien étatique d'une part et en
cherchant la convergence avec le concept d'entreprise d'autre part. Le propos
constate généralement le désengagement du politique de la
vie artistique, l'immaturité de la critique d'art et de l'institution,
découlant ainsi au postulat suivant : le besoin d'une structure de
production est contingent à l'art contemporain. Pour l'artiste
businessman, le modèle entrepreneurial est le seul lui permettant de
financer ses projets, de construire sa démarche (sa stratégie),
de produire ses oeuvres, de s'éloigner d'un système où il
se sent prisonnier, de garder le contrôle sur son oeuvre et sur sa
vie.
L'entreprenariat est vécu comme une
nécessité économique et sociale. L'artiste revendique
ainsi sa prise de risque jusque dans la diffusion de son oeuvre. Son rapport
à la galerie est souvent ambigu : si elle représente, pour lui un
bon canal de distribution, il redoute également son emprise sur sa
production. Ainsi l'artiste businessman cherche à développer un
« portefeuille de galeries », fuyant l'obligation
d'exclusivité, conquérant de nouveaux marchés. Ainsi,
Valéry Grancher, après s'être fait « radier
»154 de la
154 « Mes Google Paintings étaient invendables,
aujourd'hui il me dit qu'elles sont trop commerciales ! En effet, si elles
m'ont valu la radiation de la galerie « Chez Valentin » en 1998,
elles assurent désormais mon succès aux Etats Unis et à la
FIAC » Valéry Grancher, entretien du 8 mai 2006 (cf. annexes)
galerie Chez Valentin a multiplié les canaux de
distribution : il est présent chez la galerie Incognito à Paris
et Monaco, chez la galerie Lincart 155 à San Francisco, et
son site Internet nomemorybazaar156, dont la logistique commerciale
est assuré par
cafepress.com.157
Valéry Grancher est de ces artistes qui reprochent aux
musées leur lourdeur administrative, leur manque de
réactivité, il préfère se tourner vers les
fondations privées, comme la Fondation Cartier ou chercher en direct des
sponsors pour réaliser ses projets. Ainsi pour The Shiwiars Project, il
a obtenu le soutien de Toshiba (le fabricant japonais de matériel
électronique et informatique) et Ozone (opérateur de
réseaux sans fil). Valéry Grancher met en pratique le concept de
convergence et le revendique : « En alliant l'art et l'entreprise par les
nouvelles technologies, il est aujourd'hui possible de mutualiser les efforts
entre individus. [...] Chaque acteur fonctionne en interdépendance, en
réseau. Il dispose de sa zone de libre arbitre et d'autonomie. Ma
façon de m'émanciper est de multiplier les partenariats, pour
atteindre l'équilibre des forces. »158 Cette vision,
quelque peu darwiniste, porte ses fruits. De plus en plus de Net artistes
cherchent ainsi à établir directement une multiplicité de
partenariats, pour financer des projets d'envergure tout en se garantissant
leurs indépendances.
155 Incognito (
http://www.incognito.vu) et
Lincart (
http://www.lincart.com) sont
deux jeunes galeries présentes en octobre 2006 à Slick, la foire
Off de la FIAC, auquel participait également la galerie Numeriscausa
(
http://www.numeriscausa.com/)
156Nomemory Bazaar est la galerie en ligne
développé par Valéry Grancher pour commercialiser ses
propres créations http://www.nomemorybazaar.com/
157
Cafepress.com est un site permettant
d'ouvrir facilement une boutique en
ligne. Cafepress.com est
très utilisé par les Net artistes pour commercialiser leurs
oeuvres ou des produits dérivées (
http://www.cafepress.com/)
158 Valéry Grancher, entretien du 8 mai 2006, op. cit.
La réflexion théorique et esthétique que
mènent les artistes pour instrumentaliser les nouvelles technologies
génère des contraintes techniques et financières
très fortes. Les financeurs, qu'ils soient privés ou publics,
demandent des retours en communication importants. En se plaçant en
facilitateur de projet, en entrepreneur, l'artiste se donne les moyens de
créer l'événement, d'être présent dans les
médias et de gérer la critique. Intermédiaire entre les
moyens et la finalité, entre les intérêts des financeurs et
le grand public, générateur de synergie, l'artiste doit
désormais trouver l'équilibre entre l'impératif de
liberté et le besoin de générer des profits : «
L'absence de profit réduit considérablement l'espace de
liberté. Paradoxalement, l'excès de profits constitue une entrave
au principe de liberté »159.
Si le besoin d'indépendance et de liberté est
finalement l'argument premier, l'artiste entrepreneur cherche également
à se justifier en invoquant l'élargissement des publics. En
effet, en intégrant ses partenaires à sa démarche
artistique, l'artiste businessman participe à l'élargissement du
milieu de l'art. L'artiste entrepreneur, en s'intégrant dans son
environnement économique, améliore la lisibilité et
l'accessibilité de nouveaux publics à l'art contemporain. Cette
rencontre, en toute simplicité, peut même devenir dans certains
cas l'enjeu même. Shiwiars Project démontre que les NTIC*
permettent d'organiser de fortuites rencontres, bien au-delà du champ de
l'art, entre un système capitaliste et des logiques tribales.
159 Valéry Grancher, propos recueillis lors de la
conférence « L'artiste entrepreneur », op. cit.
... à l'artiste médiatique
Afin de rentabiliser ses travaux, l'artiste peut être
amené à inscrire sa démarche dans un
événement médiatique. Cet artifice lui permet d'obtenir
des financements de la part de sponsors multiples.
Aux extrémités de ce paradigme, nous retrouvons
des expériences où la convergence atteint son seuil critique,
où l'écosystème art-entreprise trouve son équilibre
en dehors des règles établies. Le projet « Nike Ground
», du collectif 01.org160 témoigne du cas de figure
où les antagonismes s'autoalimentent. Soutenus par Public
Netbase161, une institution viennoise qui promeut l'art Internet, le
collectif fait croire aux Viennois que Nike souhaite rebaptiser l'historique
Karlplatz en Nikeplatz et installer une sculpture de 18 mètres de haut
par 36 mètres de long à l'effigie de la marque, le
célèbre « swosh », la virgule Nike.
Pour crédibiliser sa démarche,
01.org distribue 100 000 flyers, 4
communiqués de presse, un site Internet et installe une structure
éphémère où les hacktivistes recueillent les avis
des citoyens sur le projet. Le canular fonctionne à merveille. Citoyens
et politiques de tous bords s'insurgent contre le projet. La couverture presse
est également à la hauteur de l'événement, 64
quotidiens européens relayant le projet. Moins de 15 jours après
le lancement de l'opération, Nike tente de répliquer en assignant
le collectif devant la justice autrichienne. Nike demande la fin
immédiate de
160 Fondé par Eva et Franco Mattes, le
collectif
01.org, majoritairement italien, revendique
l'utilisation de tactiques non conventionnelles de communication pour obtenir
la visibilité la plus large avec un minimum d'efforts. Le projet «
Nike Ground » (voir illustration supra p.92) à été
lancé en octobre 2003.
http://0100101110101101.org/home/nikeground/index.html
161 Depuis le début des années 1990, Public
Netbase propose une plate-forme de compétence internationale pour une
utilisation critique de technologies des communications et d'information.
http://www.t0.or.at/

Fig. 12 - collectif
01.org, 2003, Nike Ground
Fig. 13 - collectif
01.org, 2003, Nike Ground - Official
Website
- 92 -
l'opération et 78 000 € d'amende. Le collectif
déploie alors le deuxième volet de l'opération : une
bataille juridique en règle. « Pourquoi nous demandent- ils de
mettre fin à cette performance, alors que nous avons produit la
première campagne publicitaire no budget. [...] Nike envahit nos vies
avec ses produits et ses publicités, mais nous interdit de les utiliser
de façon créative. »162. Le collectif reproche
à Nike de criminaliser la réflexion artistique sur les symboles
culturels que sont les marques des firmes multinationales. La justice botte en
touche, prétextant le vice de forme. La performance sera restée
un mois en plein coeur de la ville.
L'opération permet à
01.org d'obtenir une visibilité
internationale et d'obtenir une réelle légitimité. Un an
après son coup médiatique,
01.org participe à Armory Show
à New York (en 2005 & 2006), Frieze Art Fair à Londres, Arco
à Madrid, Art Basel Miami Beach à Miami. Nike cesse ses
poursuites et profite, malgré lui, d'une formidable campagne
publicitaire en Europe.
Recréer une physicalité
« Recréer une physicalité* parait
être un préalable incontournable à la commercialisation,
d'autant plus qu'elle permet la convergence des arts numériques, du
design et de l'art contemporain. Le marché n'est pas encore prêt
à se tourner vers les créations immatérielles pures.
»163
162 Eva Mattes, porte parole de
01.org, propos recueillis par Marie Lechner
« La nique à Nike en Autriche » in Libération,
24 octobre 2003
163 Julie Miguirditchian, entretien du 17 octobre 2006
(cf. annexes)
L'installation permet de recréer artificiellement de la
rareté. La matérialisation du concept véhiculé par
l'oeuvre dans une pièce unique est une solution efficace pour
accéder au marché.
« Se toucher toi » de Grégory Chatonsky
illustre parfaitement cette tentative. « Se toucher toi » est une
installation pour trois espaces à distance : deux dispositifs
ancrés dans le réel, sous la forme d'un cube interactif et d'un
écran, et une application située dans le cyberespace, sous la
forme d'une page Web, réalisée en flash.
La page Web est consultable par tous, alors que l'installation
est en vente à la galerie Numeriscausa. « A partir du moment
où nous vendrons l'installation « Se toucher toi », la version
en ligne sera probablement désactivée. Pourtant, en la
désactivant, nous amputons l'oeuvre de sa main invisible. Nous
supprimons sa version collective. »164
L'expérience a le mérite de démontrer les
limites d'une telle tentative. L'art Internet, art média de masse, est
conçu pour être multidiffusé. Dès lors que l'artiste
cherche à la privatiser, il se heurte à devoir effectuer des
concessions et détruit par là-même l'unicité de son
concept. Il doit choisir entre s'intégrer comme artiste au sein du
marché, ou bien être relégué à la marge, et
considéré seulement comme un développeur. « Beaucoup
d'artistes historiquement engagés dans le Net.Art en reviennent. Les
membres d'
incident.net, à l'instar de
Grégory Chatonsky, intègrent aujourd'hui les galeries d'art. Ils
ont défriché Internet par le Net.Art et souhaitent aujourd'hui
commercialiser leurs installations en galerie. »165
L'expérience de Christophe Bruno avec WiFi-SM
démontre à quel point le marché sollicite l'artiste pour
qu'il crée des objets. « L'expérience a
164 Idem
165 Idem
fonctionné au-delà de mes attentes. J'ai
reçu plusieurs centaines de mails me demandant où est-ce que l'on
pouvait se procurer la fameuse puce électronique. Harcelé de la
sorte, j'ai été quasiment contraint de matérialiser le
concept ! »166
L'art à l'heure de sa reproductibilité
numérique : du multiple à l'illimité
Une autre stratégie consiste à retourner la
contrainte de multidiffusion pour en faire une véritable force de
frappe. Jouant sur la perception d'Internet comme média de masse et les
potentialités du Web marchand, certains artistes n'hésitent pas
à démocratiser leur oeuvre, à la fragmenter et à
proposer ses fragments à la vente à un prix dérisoire,
participant ainsi à la démocratisation de l'art Internet.
Ainsi, Valéry Grancher travaille actuellement avec
Christophe Bruno sur son nouveau projet, «
Millioneuropainting.com
», qui hybride le monde physique et le business sur Internet. Cette
création reprend le principe de vente de pixels développé
par « Million dollar home page »167.
L'opération consiste à vendre 10 000 espaces
picturaux à 100 € pièce. Le collectionneur
propriétaire de l'espace commande aux artistes la reproduction d'une
image de son choix sur une toile (au format 3 x 3 cm) d'une part et sur une
page Web créée pour l'occasion d'autre part (au format
166 Christophe Bruno, propos recueillis lors de la
conférence « Le Net.Art à l'oeuvre »,
Bibliothèque National de France, site François Mitterrand, 13
décembre 2006
167 Alex Tew, étudiant anglais de 21 ans,
propose à la vente, un pixel pour un dollar. En six mois, il
réussit son pari et devient millionnaire. Les milles derniers pixels
seront même vendus, aux enchères, sur e-bay pour 38 100 €.
http://www.milliondollarhomepage.com/
10 x 10 pixels). Cette cyber-zone picturale contient un lien qui
renvoie le public vers le site du collectionneur.
La totalité des espaces commercialisés
représentera un espace matériel de trois mètres par trois
mètres et un espace immatériel de mille par mille pixels.
Grâce à une webcam située dans l'atelier des artistes, le
collectionneur peut suivre en direct l'évolution de la toile.
Le collectionneur reçoit également, par
courrier, un document signé de l'artiste, qui fait office de simulacre
d'objets d'art. Ce document contient une édition avec les
coordonnées de l'image sur la grille et un certificat signé par
l'artiste.
Enfin, les artistes restent propriétaires de la toile.
Achevée, ils la proposent à la vente, à son prix
réel : un million d'euros.
Avant même que la peinture ne soit terminée, elle
génère un chiffre d'affaires. En utilisant Internet pour
capitaliser une offre globale, Valéry Grancher court-circuite le
système de cote de l'oeuvre d'art. Il tourne en dérision la
survalorisation financière du marché de l'art et la
vacuité des oeuvres commerciales. L'artiste ne vend plus l'objet en tant
que tel, mais le sujet. Il commercialise l'acte de peindre. Ainsi,
l'acquéreur n'est pas propriétaire de la parcelle physique, il
bénéficie simplement de droits sur le logo. L'édition
n'est pas nominative, elle est simplement liée à un identifiant
numérique. L'acquéreur, qui peut donc la revendre, est
automatiquement projeté dans une logique de plus-values ou moins-values,
dans une logique de spéculation. Finalement, si cette création
prend une tournure résolument commerciale, elle reste néanmoins
dans une écriture artistique.
« Le résultat visuel est totalement pop. C'est ma
façon de faire de l'Internet Art Business»168. Bien plus
qu'une création pop, le projet se
168 Valéry Grancher, entretien du 8 mai 2006, op. cit.
revendique comme une allégorie du système
publicitaire. Le collectionneur bénéficie d'une
représentation médiatique, d'un espace publicitaire et d'un lien
vers son site. Ce projet s'adresse principalement aux entreprises, il permet de
matérialiser une économie, de fournir au public une image de la
globalisation économique sur Internet, des buzz* publicitaires. Chaque
parcelle véhicule un lien et un sens. Dans sa globalité, l'oeuvre
est une photographie en temps réel du magma numérique.
Métaphore de la communication sur Internet, elle oscille entre la
figuration et l'abstraction.
Questionnant le statut de l'oeuvre de façon crue,
violente et cynique, Valéry Grancher critique l'hypocrisie ambiante sur
le rapport entre l'art et l'argent. Démiurge post moderne, il
fédère les énergies, organise les collaborations, les
interactions, les implications des acquéreurs dans une coproduction,
c'est-à-dire dans une volonté artistique.
Avec « Every Icon »169, John F. Simon Jr.
profite des potentialités de l'art Internet quant à sa
reproductibilité pour proposer aux collectionneurs une offre unique.
Pour 20 $, le pack comprend une copie d'écran de l'oeuvre au moment de
l'achat (chaque copie étant unique), une page Web pour diffuser son
exemplaire sur Internet ainsi qu'un accès à un espace
sécurisé où le collectionneur retrouve l'identité
de tous les autres acquéreurs.
Ceux-ci n'achètent plus un objet unique, mais un
portefeuille de produits et de services. De plus, John F. Simon Jr. joue sur le
besoin d'appartenance des collectionneurs potentiels. Ainsi, en
acquérant l'oeuvre, l'acheteur entre dans une microcommunauté,
dans un espace réservé aux initiés.
169 Voir illustration supra p. 98.

Fig. 14 - John F. Simon Jr., 1997, Every Icon
Ce projet fut largement médiatisé. Le 28
novembre 2006, John F. Simon Jr. avait vendu 156 copies170,
principalement aux Etats-Unis, quelques- unes en Europe (France, Allemagne,
Angleterre, Espagne, Italie) et en Australie.
Révélant la fracture numérique entre le
Nord et le Sud, Every Icon permet de relativiser la place de l'art Internet sur
la planète. En effet, celui-ci semble se développer exclusivement
dans les pays occidentaux, principalement autour des villes d'envergure
internationale.
170 Soit un chiffre d'affaire de 3120 $ (source : cyber entretien
avec John F. Simon Jr. : cf. annexes)
Chapitre 2 : Conservation : stratégies et
pratiques
La conservation implique une double réflexion : la
préservation et la transmission. Conserver, c'est choisir de mettre
à l'abri un élément d'hier ou d'aujourd'hui pour le
montrer demain. C'est préserver une pièce, témoin d'une
époque, d'une pratique, d'une réflexion, pour qu'elle reste
présente dans notre mémoire collective et enrichisse le
patrimoine de l'humanité.
Si la conservation permet aux civilisations de se battre
contre l'oubli et d'inscrire leur histoire, elle est aussi le combat incessant
de l'homme contre la détérioration partielle ou totale des
composantes du passé. Cette perte semble de moins en moins acceptable
dans une société constamment en cours de patrimonialisation. La
croissance du nombre d'institutions chargées de mettre en oeuvre les
tentatives de conservation, tant au niveau local qu'international171
et l'intensification des réglementations relatives à la
sauvegarde du patrimoine témoignent de ce
phénomène.
171 L'UNESCO, l'organisation des Nations Unies pour
l'éducation, la science et la culture a été
créée en 1946. En matière culturelle, elle est
chargée de la protection et de la mise en valeur du patrimoine mondial,
naturel et culturel, matériel et immatériel.
La conservation : un enjeu contemporain
Les réglementations relatives aux musées
affirment la place centrale de la conservation sur les politiques
muséales. En effet, dès 1974, la définition de
l'ICOM172 propose la définition suivante du musée :
« Le musée est une institution permanente sans but lucratif au
service de la nation et ouverte au public ; qui fait des recherches concernant
les témoins matériels de l'homme et son environnement, les
conservent, les communiquent, et les exposent à des fins d'études
d'éducation et de délectation »
Au XXe siècle, l'art contemporain a raccourci le temps
entre création et conservation. La durée moyenne entre la mise
sur le marché d'une oeuvre et son acquisition par les musées
s'est fortement contractée. Aujourd'hui la préservation d'un
document numérique doit être envisagée dès sa
création, notamment en ce qui concerne le support de sauvegarde.
Conserver une oeuvre, c'est également lui accorder une
valeur, du moins un intérêt. Ainsi, en conservant l'art Internet,
l'institution muséale signifie son acceptation et sa reconnaissance. La
conservation induit une sélection, c'est-à-dire une politique
d'acquisition. Cette stratégie de prélèvement,
préalable et contingente à la conservation, répond selon
les musées, soit de la responsabilité directe du conservateur,
soit du consensus dégagé par un collège d'expert,
élus ou nommés parmi l'élite des professionnels du
secteur. Ce prélèvement doit idéalement s'effectuer selon
des critères précis, définis, tendant à
l'objectivité. Pourtant ces conditions ne sont pas toujours
réunies.
172 L'ICOM (Conseil Internationale des
Musées) est une organisation non gouvernementale qui s'engage à
préserver, à assurer la continuité et à communiquer
la valeur du patrimoine culturel et naturel mondial, actuel et futur, tangible
et intangible.
Trois paramètres complexifient le processus de
décision du conservateur : le manque de recul historique, la
connaissance non exhaustive de l'offre et le manque de compétence
technique.
Le manque de recul historique : plus le temps entre
création et conservation se réduit, plus le conservateur est
obligé de réagir à chaud, sans distanciation. Le
conservateur est contraint d'adopter un raisonnement probabiliste et entre dans
une logique, au mieux de pronostics, au pire de spéculation. La
pertinence des choix ne pourra être évaluée qu'a
posteriori.
La connaissance non exhaustive de l'offre. Devant
l'augmentation du nombre d'oeuvres offertes par le marché, le
conservateur est soumis à des erreurs et des absences de perception dans
la mesure où il ne dispose pas d'un panorama exhaustif de l'état
de la création. Ces choix vont nécessairement dépendre de
l'efficience de son système d'information. Ce système
d'information comporte nécessairement des failles en interne
(liés à sa personnalité, sa culture, ses motivations, ses
émotions) et en externe (pressions politiques, lobbying des acteurs du
marché, artistes, marchands, collectionneurs, critiques avec lesquels
tout conservateur noue d'étroite relation). En outre, une fois la
politique d'acquisition engagée, même si le système
d'information se boucle, de nombreux feed-back* viennent complexifier davantage
le processus, le conservateur est contraint de fonctionner sur le mode de la
rationalité limitée.173
Le déficit de compétence technique.
Généralement, le conservateur aura tendance à
privilégier une oeuvre pour laquelle il dispose déjà
des
173 Le concept de rationalité limité
découvert par l'économiste Herbert Simon, souligne que les
systèmes de prise de décisions humains sont fondés plus
sur une logique d'aspiration que sur la recherche d'un résultat optimal.
L'acteur prend sa décision en fonction de critère que lui dicte
la raison et le calcul, mais également sur des critères affectifs
tels que la tradition, l'habitude, l'expérience le sens de
l'équité, la loyauté...
compétences techniques quant à la conservation.
Si il ne dispose pas de ces compétences il devra soit les
acquérir soit innover, ce qui implique un surcoût.
Finalement les choix en matière de conservation
dépendent de plusieurs facteurs :
ü La politique de collection des oeuvres : le choix des
oeuvres est-il réalisé sur la base de critères
esthétiques, par rapport à la capacité du musée
à les préserver, ou bien d'un équilibre entre les deux
?
ü Les choix techniques : quels supports de stockage ? quels
systèmes informatiques ? quelle technostructure ?
ü Les questionnements juridiques, notamment en
matière de propriété intellectuelle et de droit
d'auteur.
ü La ligne budgétaire. Le conservateur est
contraint de respecter les budgets qui lui sont alloués pour financer
ses politiques d'acquisition et de conservation.
Les nouvelles problématiques liées à
l'art Internet
Les spécificités techniques des oeuvres
intégrant Internet au coeur de leurs processus de création posent
aux institutions muséales des problèmes inédits,
malgré l'expérience récente des musées dans la
préservation d'autres oeuvres éphémères d'art
contemporain, telles celles du Land art, des performances, de l'art conceptuel,
où pour faire l'expérience de l'oeuvre, le spectateur est
contraint de se rendre sur place. Il doit, de la même façon, se
rendre en ligne en temps réel, pour accéder à l'art
Internet.
Internet étant un médium fluctuant, la
durée de vie des oeuvres est généralement courte, et
dépend des évolutions technologiques. Les oeuvres
évoluent dans un environnement instable, en
perpétuelle mutation, du fait du flux de données d'Internet, des
changements de protocoles et de serveurs. Cette transformation continuelle
d'Internet occasionne une obsolescence accélérée de
beaucoup d'oeuvres d'art en ligne, particulièrement celles qui
contiennent de nombreux liens externes. Cette décomposition plus ou
moins rapide peut être vue comme faisant partie intégrante de
l'oeuvre, c'est-à-dire comme une sorte « d'humus numérique
»174.
« Tout serait beaucoup plus facile si l'art Internet
n'était que de l'art Web, c'est-à-dire qu'il ne serait
constitué que de pages hypertextuelles, d'ingénieuses animations
et d'expériences avec le navigateur (exactement ce que sont les projets
peu intéressants). On pourrait alors tout simplement acheter les oeuvres
et les déposer sur le serveur de l'acheteur. Mais comment traiter des
oeuvres dont la part essentielle se trouve non pas dans les pages Web d'un
serveur mais, plutôt, dans le trajet qui s'amorce sur le serveur et que
l'on ne peut contrôler ? »175
Doit-on conserver l'art Internet ?
Le Net.Art, à son époque, et l'art Internet en
général se sont érigés en opposition avec le
système traditionnel de l'art contemporain. Dénonçant
l'absurdité de l'idée même de conservation et de la
patrimonialisation, certains acteurs élaborent une critique parfois
radicale de ce système. Intéressons-nous donc à
l'argumentaire développé contre la conservation du
174 Anne Laforet, Net art et institutions
artistiques et muséales : problématiques et pratiques de la
conservation, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication
- Délégation aux Arts Plastiques - Bureau de la Recherche et de
l'Innovation, 2004, p. 11
http://www.sakasama.net/conservationnetart/DL-001052-04-01.01.00.pdf
175 Olia Lialina, Un lien serait
déjà assez, Montréal, Archée, 2001,
http://archee.qc.ca/ar.php?page=imp&no=163
Net.Art en particulier, et des oeuvres
éphémères en général, qu'il vienne de la
part des artistes ou des conservateurs, voire des critiques d'art et du
public.
Le point de vue des artistes
L'opportunité et le bien fondé de la conservation
en matière d'oeuvres éphémères suscitent un
véritable débat au sein de la communauté artistique.
Les détracteurs de la patrimonialisation fustigent le
renforcement, par nos sociétés modernes, des politiques de
conservation et de patrimonialisation, au risque de la saturation.
Considérant que leurs créations s'adressent plus à leurs
contemporains qu'aux générations futures, certains artistes
défendent l'idée d'une oeuvre d'art
éphémère, qui s'inscrit dans le temps présent, puis
disparaît sans laisser de traces matérielles.
Ce rejet de la conservation du Net.Art par le musée,
que l'on retrouve chez certains artistes dès les années 1990,
s'explique par le fait qu'ils souhaitent que leurs pratiques artistiques
gardent leur spontanéité, et leur nature fluide dans un
réseau en évolution permanente. Ce refus du figement s'inscrit
dans une logique de radicalisation du mouvement Fluxus, source d'inspiration et
point de départ idéologique de nombreux Net artistes.
Paradoxalement, cette vision de l'art est soutenue par des
artistes considérés comme majeurs par la critique d'art et le
public, à l'instar d'Olga Kisseleva qui déclarait en 1998 :
« Le fait que certaines oeuvres passent et soient oubliées n'a
peut-être pas d'importance, surtout lorsqu'elles ne prétendent pas
devenir des monuments. Ce n'est pas nécessairement un danger pour l'art.
» 176
176 KISSELEVA, Olga. Cyberart, un essai sur l'art du
dialogue. Paris, L'Harmattan, 1998, p. 318-319
A contrario, les partisans de la patrimonialisation
soutiennent la théorie selon laquelle il serait primordial de conserver
ne serait-ce que les traces des oeuvres, pour donner des repères
historiques au public et aux artistes. Pour eux, l'absence de conservation
risque d'aboutir à un effacement de l'art Internet, « une perte de
connaissance, autant au niveau artistique que culturel et social
»177. Dans leurs créations, les partisans optent pour
une démarche plus institutionnelle, et instrumentalise le musée
en tant qu'instance de légitimation. La volonté et la tentative
de conservation par le musée deviennent un argument légitimant
leurs démarches.
Le point de vue des conservateurs
Constance matérielle et endurance sont les conditions
de base nécessaires à la conservation d'une oeuvre d'art. Face
aux nouveaux médias, certains conservateurs et commissaires d'exposition
refusent d'être confrontés à une tâche qu'ils ne
peuvent pas raisonnablement réaliser. Ils fondent leurs approches autour
de deux principes :
ü la tâche principale du musée est de
conserver les oeuvres dans sa collection. En acceptant d'acquérir et de
conserver des oeuvres dont la matérialité n'est pas stable,
sujettes à un processus de dégradation irréversible et
dont par conséquent la durée de vie minimale ne peut être
garantie, le musée est en contradiction avec ses principes, ses missions
et sa finalité.
ü il est irresponsable d'investir de l'argent public
dans la conservation d'objets culturels qui ne peuvent être
préservés. La mission de service
177 Anne Laforet, Net art et institutions
artistiques et muséales : problématiques et pratiques de la
conservation, op.cit. p 23
public assumée par le musée oblige à la
raison. En acquérant des pièces non conservables, donc non
transmissibles, le musée trahit ses responsabilités.
Pour ces conservateurs, à l'instar de Frederik Leen,
chef du département d'art moderne des Musées royaux des
Beaux-Arts de Belgique, « si une oeuvre éphémère
n'est pas accompagnée par la description de l'oeuvre certifiée
par l'artiste, incluant des instructions pour sa réinstallation ou sa
restauration, on peut supposer qu'elle ne doit pas être
préservée, du moins pas dans sa forme matérielle actuelle.
» 178
Cependant cette politique encourage les musées
à fétichiser les objets les plus conventionnels que le
marché a déjà approuvés, en laissant les travaux
les plus radicaux « glisser entre les fissures » de l'histoire de
l'art. Face aux défis que représente la conservation de l'art
Internet, certains conservateurs remettent à plat l'idée
traditionnelle de la conservation et proposent des approches innovantes
Les différentes approches de conservation
Trois approches de la conservation de l'art Internet seront
développées : une approche muséale plutôt
qualitative, une approche archivistique plutôt quantitative et une
approche archéologique, hybride des deux précédentes.
178 Frederik Leen « Should Museums collect
ephemeral art? » in Modern Art: Who Cares? An interdisciplinary
research project and an international symposium on the conservation of modern
and contemporary art., Amsterdam, The Foundation for the Conservation of
Modern Art and the Netherlands Institute for Cultural Heritage, 1999, p 376
L'approche muséale : les « médias
variables »
L'approche muséale la plus aboutie à ce jour
est celle des « médias variables », développée
par l'artiste Jon Ippolito, conservateur au Guggenheim Museum à New
York. Pour développer cette nouvelle conception de la conservation, le
Guggenheim s'est assuré le soutien de la Fondation Langlois à
Montréal.
Principe
Cette approche muséale de la conservation est
basée sur la collection de pièces uniques. Chaque oeuvre est
envisagée individuellement, plus comme une partition que comme un objet
fini, immuable. L'analyse « médias variables » pose l'oeuvre
d'art comme un ensemble d'instructions qui peuvent être
interprétées de nouveau et adaptées selon
l'évolution technique et culturelle. L'oeuvre n'est plus définie
par son médium. Ainsi, elle peut évoluer, être
recréée lorsque son médium d'origine sera devenu
obsolète.
Le programme vise à ce que le musée
s'investisse en tant qu'espace critique et intellectuel en tenant compte des
nouveaux développements au sein de la pratique artistique à
l'échelle mondiale. Le réseau des médias variables cherche
à établir un processus et des solutions pour aborder des oeuvres
d'art créées à partir de divers médias et
matériaux, ainsi que pour déterminer des protocoles et des
initiatives permettant d'assouplir la préservation des
créations.
Au moment de son acquisition, la « variabilité
» de l'oeuvre est prise en compte. Cette variabilité,
intentionnelle ou non, est le résultat des conditions dans laquelle
l'oeuvre a été créée, conditions qui ne seront
à terme plus disponibles.
Objectifs et champs d'application
L'analyse « médias variables » a pour
objectif principal de saisir les enjeux et stratégies de la conservation
des formes d'art contemporain basées sur le processus. Cette approche
peut donc s'appliquer à l'art Internet, mais également à
toutes les oeuvres basées non plus sur l'objet, mais sur le processus,
tels l'art conceptuel, le Land art, l'art minimal, les installations, la
performance...
Stratégie
L'approche des médias variables consiste, dans un
premier temps, à établir un dialogue entre l'artiste et
l'institution (par l'intermédiaire du conservateur). Ce dialogue est
formalisé par un questionnaire décomposé en trois grandes
parties :
Les états passés de l'oeuvre : l'artiste
explicite au mieux ses intentions, les caractéristiques initiales de
l'oeuvre, son souhait ou non de faire varier la forme originelle de son oeuvre.
Cette partie rassemble une documentation les différents états que
l'oeuvre a adoptés au cours de ses différentes expositions ou
actualisations.
L'état idéal de l'oeuvre : l'artiste est
invité à décrire l'état idéal de
présentation de l'oeuvre et à définir ses limites.
Les futurs états de l'oeuvre : de nombreux entretiens
avec l'artiste permettent de définir la stratégie de conservation
la plus pertinente parmi les quatre identifiées : le stockage,
l'émulation, la migration, la réinterprétation.
Une fois ce dialogue préalable établi, le
conservateur entame une réflexion avec l'artiste sur l'inscription de
l'oeuvre dans une ou plusieurs des typologies définies par l'approche
des médias variables. Cette réflexion est
formalisée par un questionnaire. Les comportements de
chaque oeuvre sont définis à partir d'une grille d'analyse afin
de la décrire en dehors de sa physicalité, c'est-à-dire
au-delà d'une séparation des types d'oeuvres par médium,
ou bien d'une simple opposition analogique/numérique. Huit
critères d'évaluation permettent de distinguer les oeuvres, selon
qu'elles soient installées, performées, interactives,
reproduites, dupliquées, encodées, en réseau ou
contenues.179
En fonction des résultats mis en perspective par le
questionnaire, le conservateur, toujours en accord avec l'artiste,
hiérarchise les stratégies de conservation. Quatre
stratégies principales peuvent être envisagées : le
stockage, l'émulation, la migration et la
réinterprétation.
Le stockage, stratégie par défaut, consiste
à entreposer les équipements spécialisés et
à archiver les fichiers numériques. Lorsque les
équipements sont devenus obsolètes et que les données ne
peuvent plus être lues, l'oeuvre disparaît. Si le stockage permet
de réexposer la pièce dans des conditions quasiment identiques
à la pièce originelle, il ne constitue qu'une stratégie de
conservation à moyen terme. « Par exemple, l'entreposage d'une
installation de Dan Flavin signifie l'achat de tubes fluorescents dont la
production a été interrompue et leur entreposage dans une caisse.
» 180
La migration consiste à convertir les fichiers
informatiques dans un nouveau format plus récent. L'oeuvre migre d'un
support à l'autre. Cependant, la migration occasionne un changement
d'apparence. Des fonctionnalités peuvent disparaître au fur et
à mesure des migrations. En effet, les logiciels ou les interfaces
permettant d'afficher l'oeuvre n'offrent pas
179 Ces huit termes, issus de la grille d'analyse
spécifique aux médias variables sont repris à la fin du
lexique.
180 D'après l'analyse des Medias Variables
http://variablemedia.net/f/introduction/index.html
nécessairement les mêmes fonctionnalités.
« Par exemple, migrer les moniteurs vidéo de TV Garden de Nam June
Paik consisterait à les remplacer par des modèles récents,
étant donné que les téléviseurs changent selon les
modes industrielles. Le désavantage majeur de la migration est que
l'apparence de l'oeuvre originelle peut changer substantiellement lorsque la
technologie fait des progrès spectaculaires, comme les tubes à
rayons cathodiques faisant place aux écrans plats. »181
L'émulation consiste à générer un
nouveau code source capable de recréer l'apparence originelle de
l'oeuvre. « Cette stratégie est plus simple et moins
onéreuse que la migration car il ne faut plus traiter chaque fichier
mais plutôt chaque plateforme informatique, ce qui peut être
développé à l'échelle d'un réseau de
structures patrimoniales. »182 Cependant, émuler le
réseau relève encore aujourd'hui de la gageure, il s'agirait
d'émuler non seulement le débit de connexion, mais aussi les
protocoles Internet, les programmes du serveur et du client, et dans certains
cas, le contenu même. « Les technologies de l'émulation n'en
sont encore aujourd'hui qu'au balbutiement, de nombreux progrès sont
attendus. Pourtant, il est probable que seuls certains éléments
d'un travail artistique en ligne pourront être préservés.
Ces fragments n'en demeureront pas moins très précieux pour les
musées. »183
La stratégie de réinterprétation est la
plus radicale et la plus risquée. Elle constitue l'apport principal du
paradigme des médias variables. Il s'agit ici de contourner la
physicalité de l'oeuvre, en dépassant son apparence
technologique. Grâce aux entretiens réalisés en amont avec
l'artiste, le conservateur réactualise l'oeuvre avec des moyens
contemporains, en
181 Idem
182 Anne Laforet, Net art et institutions artistiques et
muséales : problématiques et pratiques de la conservation,
op.cit. p. 30
183 Idem
essayant d'être le plus fidèle aux intentions
originelles de l'auteur. Si l'oeuvre ainsi réinterprétée
est conforme dans le fond aux volontés de l'artiste, elle s'avère
néanmoins radicalement différente dans la forme. « Par
exemple, la réinterprétation de l'installation de Dan Flavin
supposerait de lui demander quel médium contemporain aurait la valeur
métaphorique d'un tube fluorescent des années 1960.
»184 Cette stratégie est largement décriée
par les phénoménologues et peut être contestée par
les ayants droit. Néanmoins, elle reste la seule technique possible pour
recréer « une performance, une installation ou une oeuvre en
réseau, conçues pour varier selon le contexte.
»185 Face au risque de mauvaise réinterprétation,
il est possible de mettre en place, en parallèle, une
multiplicité d'actualisations, permettant au public d'appréhender
l'étendue du champ des possibles, sans l'enfermer dans une vision
erronée de l'oeuvre. La réinterprétation offre donc au
conservateur un nouveau rôle et permet au musée d'entrer dans une
logique proactive : « le musée devient un incubateur pour des
oeuvres d'art vivantes, changeantes, plutôt que comme un mausolée
pour des oeuvres mortes »186
Limites
L'institution muséale ne dispose pas de recul
nécessaire à la validation des différentes
stratégies. La rapidité et la brutalité des
révolutions de support ne permettent pas au conservateur de s'inscrire
dans un horizon temporel long. Le faible nombre d'études de cas
réalisées ne permet pas de tester et d'évaluer
statistiquement les stratégies proposées. Cette approche
184
http://variablemedia.net/f/introduction/index.html
185 Idem
186 Jon Ippolito, « The Museum of the Future: A
Contradiction in Terms » in Artbyte, New York, juin-juillet 1998,
équivalent à 4 p.
http://three.org/ippolito/writing/wricrossmuseum.html
reste en grande partie théorique, il faudra attendre
plusieurs décennies pour apprécier ses effets au Guggenheim
Museum, et plusieurs années encore si elle doit se
généraliser dans les différents musées
consacrés aux nouveaux médias sur la planète.
Cette approche fait évoluer les relations entre
l'artiste et l'institution. Elle implique l'artiste dans la conservation de ses
oeuvres. Ainsi, le Guggenheim Museum semble considérer que le
questionnaire entre l'artiste et l'institution a valeur de contrat pour
l'oeuvre. Les artistes (ou à défaut leurs ayant droits) ne
souhaitent pas forcément avoir la responsabilité du choix de la
stratégie de préservation, d'autant plus que leurs
compétences dans le domaine sont souvent partielles ou nulles. A terme,
cette responsabilisation des artistes peut être perçue comme une
contrainte à leur liberté de création. En outre, pour les
artistes farouchement opposés à la conservation de leurs oeuvres,
cette approche est totalement inefficace, pour ne pas dire : nulle et non
avenue.
Enfin, ce travail de dialogue entre l'artiste et le
musée, ne peut avoir lieu que pour les oeuvres dont la paternité
est clairement identifiée. Cette approche oblige le musée
à adopter une démarche proactive de sélection en amont des
projets, de prospection des nouveaux talents. De multiples chefd'oeuvres
risquent par la même occasion d'échapper au travail des
conservateurs, et d'échapper pour toujours à l'histoire de
l'art.
Perspectives
L'approche « médias variables » de Jon
Ippolito fait des émules. De nombreux conservateurs de musées ou
de centres d'art de par le monde proposent des améliorations ou des
variantes de cette approche.
« Archiving the Avant-Garde » est une initiative
parallèle lancée par un consortium de musées et
d'instituts de recherche.187 Elle propose de «
développer, documenter et disséminer des stratégies pour
décrire et préserver des oeuvres qui ne s'actualisent pas de
façon traditionnelle [et de] développer plus avant la notation,
le catalogage et l'accès aux oeuvres dans la collection.
»188 « Archiving the Avant-Garde » développe
également plusieurs technologies d'émulation et les
expérimente dans le cadre muséal.
L'association ELO (Electronic Literature Organization)
travaille sur les questions de conservation en matière de
littérature électronique et propose des solutions
intéressantes à transposer dans le cadre de la conservation de
l'art Internet. Son recueil, « Acid-Free Bits »189,
fournit aux artistes plusieurs recommandations pour optimiser la conservation
de leurs oeuvres. Il conseille notamment de :
y' « préférer les systèmes ouverts aux
systèmes fermés
y' préférer les systèmes dirigés par
des communautés aux systèmes dirigés par des
entreprises
y' préférer des choix multi plateformes à
ceux sur une seule plateforme y' garder à l'esprit le système
global
y' documenter l'oeuvre le plus tôt et le plus souvent
possible y' conserver les fichiers sources
y' utiliser des outils courants et des fonctionnalités
documentées y' permettre et encourager la duplication et la
republication
187 Parmi lesquels le Berkeley Art Museum and Pacific Film
Archive, le Solomon R. Guggenheim Museum, Cleveland Performance Art Festival
and Archive, Franklin Furnace Archive, et
Rhizome.org
188 Anne Laforet, Net art et institutions artistiques et
muséales : problématiques et pratiques de la conservation,
op.cit. p. 32
189 Acid-Free Bits (des bits sans acide) / ELO
http://www.eliterature.org/pad/afb.html
garder des copies sur des médias différents et
durables »190
L'approche archivistique Principe
En France, la principale tentative de conservation de l'art
Internet est réalisée par le département de la
bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de
France (BnF), dirigé par Gildas Illien.
Le projet a été amorcé en 1999.
Aujourd'hui, ce projet prend place dans le cadre du dépôt
légal191 et plus particulièrement dans le cadre du
dépôt légal d'Internet autorisé par
l'évolution du droit. En effet l'adoption192, le 4 mai 2006,
du projet de loi sur les droits d'auteurs et droits voisins dans la
société de l'information (DADVSI), rend légale et
obligatoire la collecte et la demande de dépôt des sites Internet.
Le titre IV de l'actuel projet de loi DADVSI prévoit l'extension du
dépôt légal à tous «les signes, signaux,
écrits, sons ou messages de toute nature qui font l'objet d'une
communication au public par voie électronique».
Si le dépôt légal est traditionnellement
à l'initiative de l'éditeur, dans le cadre du dépôt
légal d'Internet, la logique est inversée. La BnF est
autorisée à pratiquer un archivage massif et automatisé.
Ainsi
190 Anne Laforet, Net art et institutions
artistiques et muséales : problématiques et pratiques de la
conservation, op.cit. p. 35.
191 L'article L131-1 du code du patrimoine
précise que le dépôt légal a pour objet : la
collecte et la conservation des documents; la constitution et la diffusion de
bibliographies nationales; la consultation des documents, sous réserve
des secrets protégés par la Loi, dans les conditions conformes
à la législation sur la propriété intellectuelle et
compatibles avec leur conservation.
192 Précisons cependant qu'au 13
décembre 2006, le décret d'application n'a toujours pas
été publié, la BnF peut donc collecter les données,
mais elle ne peut pas encore les diffuser.
« contrairement à ce qui est pratiqué pour
les autres supports, elle n'impliquera pas de démarche
particulière de leur part car la collecte sera principalement
effectuée par le biais de collectes automatiques réalisées
par des robots que piloteront les institutions dépositaires. La seule
obligation qui incombera aux producteurs sera de fournir les codes et les
informations techniques susceptibles de faciliter l'archivage de leurs sites en
cas de difficulté. Une procédure de dépôt pourra en
outre être mise en oeuvre dans les cas où l'architecture d'un site
sélectionné ou les formats utilisés rendraient impossible
la collecte automatique. »193
Ainsi, la BnF utilise le robot Heritrix194,
fonctionnant comme un internaute automatique. Il est capable d'archiver les
données de manière massive, il emmagasine les pages, ainsi que
leurs liens internes et externes. L'objet est donc archivé dans son
contexte (selon le principe de l'archivage de tissu). « L'automatisation
de la collecte permet de prendre en compte le caractère interrelationnel
des documents en ligne entre eux (donc des oeuvres), l'environnement, le
contexte étant ainsi appréhendés de manière
dynamique. »195 Fin 2006, le robot Heritrix a
déjà collecté pas moins de 67 téraoctets de
données, soit 6 milliards de fichiers.
La stratégie de conservation archivistique est
relativement peu coûteuse, les moyens nécessaires se
résument principalement à de la bande passante et des serveurs.
Le coût de la main d'oeuvre, lui aussi, est particulièrement
faible. La mise en place de la collecte à l'échelon national
193 Gildas Illien, L'archivage des sites Web : le
dépôt légal d'Internet à la BnF extrait du
colloque « Le Net Art à l'oeuvre », Bibliothèque
nationale de France, 13 décembre 2006,
http://www.grd.ch/docs/pdf/20060530-illien.pdf
194 Le robot Heritrix est développé par
l'association Internet Archive (voir note n°197)
195 Anne Laforet, Net art et institutions artistiques et
muséales : problématiques et pratiques de la conservation,
op. cit. p. 39
requiert six personnes seulement (quatre bibliothécaires
et deux ingénieurs), pour un coût global de 200 000 euros.
Objectifs et champs d'application
Le dépôt légal d'Internet est
envisagé selon trois modèles :
ü La collecte automatique et instantanée à
grande échelle. Le coeur de cible est ici la collecte des « .fr
», mais la BnF est autorisée à archiver toutes les
extensions, notamment les « .com », « .org » et « .net
».
ü La collecte ciblée, pilotée par des
bibliothécaires selon des campagnes thématiques ou
événementielles. La collecte de l'art Internet est
réalisée dans cette perspective.
ü La collecte exhaustive de certains sites, avec la
collaboration exceptionnelle des éditeurs. C'est notamment le cas pour
la version électronique du Journal Officiel.
La collecte de sites relatifs à l'art Internet est
pilotée par France Lasfargues, responsable qualité du
dépôt légal d'Internet à la BnF, et Marie Saladin,
du service de collection d'arts numériques du département de
l'Audiovisuel de la BnF. Cette collecte vise principalement : les sites de
plasticiens, les catalogues d'exposition et les expositions en ligne, les cours
et les dossiers sur l'Histoire de l'art, les sites sur les plasticiens et les
sites de ventes d'oeuvres d'art en ligne. Avec 4420 URL de départ, les
bibliothécaires ont collecté 55 millions de fichiers. En 2005, 51
sites d'art Internet ont été ainsi capturés.
L'approche archivistique permet de collecter des sites
suivant une fréquence plus ou moins régulière en fonction
des mises à jour. Ainsi l'historien bénéficiera d'un outil
unique lui permettant d'observer l'évolution de l'oeuvre.
Limites
La BnF doit faire face à une augmentation
exponentielle du nombre de sites à collecter. La collecte subit donc des
effets de seuil lorsque les technologies de collecte ne suivent pas
l'évolution d'Internet et lorsque ces technologies sont trop
coûteuses à acquérir. Dans le cas où
l'exhaustivité n'est pas envisageable, la BnF doit définir un
échantillon représentatif. Cependant les bibliothécaires
ne disposent pas nécessairement des compétences pour
opérer ces sélections du point de vue classique du conservateur
de musée. Les musées français ne sont pas associés
au projet de la BnF.
Lorsque le site est clairement identifié, les
bibliothécaires doivent affiner la profondeur, la largeur et la
fréquence des collectes. Dans certains cas, des problèmes
techniques ou d'identification gênent considérablement la collecte
automatique. Même si la loi autorise la BnF à exiger de
l'éditeur qu'il lui fournisse gracieusement les codes d'accès,
cette méthode n'est pas envisageable à l'échelle massive
du Web. Si la collecte de données est un préalable à toute
conservation, rien n'indique que les données collectées seront
exploitables à long terme.
Enfin, les oeuvres d'art Internet collectées sont
principalement françaises, puisque le coeur de cible est le « .fr
». La BnF est soumise aux critiques de contribuables qui lui reprochent de
conserver des sites étrangers avec l'argent public. Pour traiter
efficacement ces problématiques liées aux frontières du
Web, la BnF pilote depuis 2003 le consortium IIPC196 et
établit des partenariats à l'international, notamment depuis 2004
avec Internet Archive.197
196 International Internet Preservation Consortium
http://www.netpreserve.org
197 Internet Archive est une association à but non
lucratif oeuvrant pour l'accès universelle de l'humanité
à la connaissance. Elle a mis au point le dispositif «
waybackmachine » qui
En inversant le rapport producteur / bibliothèque, la
méthode archivistique nie le droit de retrait, élément
inaliénable du droit moral d'auteur défini dans le code de la
propriété intellectuelle. En effet, un auteur ne peut s'opposer
à l'archivage de son oeuvre, même en arguant le caractère
éphémère de sa production.
L'approche archéologique
Pour Richard Rinehart, directeur des médias
numériques au Berkeley Art Museum/Pacific Film Archive, « il
n'existe plus un artéfact original monolithique comme il n'existe plus
une méthode infaillible de préservation. Il nous faut
plutôt une stratégie multidimensionnelle de préservation
qui admet les fragments et les traces, un logiciel d'émulation, la
re-création et le réassemblage."198
Ainsi, l'approche archéologique est un modèle
hybride qui allie une démarche muséale comme celle des
médias variables et l'archivage automatique et massif du Web. Ainsi,
l'oeuvre est conservée de manière qualitative, en accord avec la
démarche artistique de l'auteur, et elle peut être replacée
dans son environnement, facilitant ainsi le travail de l'historien et du
médiateur. Cette méthode permettrait donc d'associer une approche
quantitative à une démarche qualitative.
En 1996 déjà, une étude,
commanditée par la Délégation aux Arts Plastiques (DAP) et
consacrée aux arts électroniques, entrevoyait la
nécessité
permet de visualiser les différentes archives d'un
même site. La BnF souhaite utiliser ce dispositif dans le cadre de la
publication prochaine des données collectées.
http://www.archive.org/index.php
198 Alain Depocas, Jon Ippolito, Caitlin Jones (sous
la direction de), L'approche des médias variables : la permanence
par le changement, op. cit. p 25.
de développer une approche archéologique
permettant de se concentrer sur l'oeuvre, tout en suivant son évolution
intrinsèque et environnementale. « Le musée d'art qui
accueille des objets uniques n'est certainement plus le modèle de la
conservation de l'art électronique, même s'il peut encore remplir
marginalement cette fonction ou ouvrir ses espaces physiques à d'autres
formes de conservation. Le musée archéologique, en revanche,
apparaît comme un modèle plus pertinent : il mêle culture
savante et objets du quotidien ; il conserve des « morceaux brisés
» (équivalent d'oeuvres qui ne « fonctionnent » plus
comme elles le devraient) qu'il sait « faire parler » ; il travaille
sur la répétition et l'accumulation d'objets identiques dans
divers états qui permettent une reconstitution mentale de l'état
ou des états originels. »199
Si cette approche a été largement
théorisée, aucune institution ne l'a expérimentée
à l'échelle de ses collections. Pourtant, comme le soulignait le
rapport de la DAP il y a plus de dix ans : « nombre d'oeuvres des
pionniers ne fonctionnent plus ou mal, nécessitent une remise en
état, quand elles ne commencent pas à disparaître purement
et simplement.»200
199 Joël Boutteville, Annick Bureaud, Nathalie
Lafforgue, Art et technologie : la monstration, Ministère de la
Culture et de la Communication - Délégation aux Arts Plastiques,
1996. section IV.II.3.
200 Idem
Chapitre 3 : Les impacts juridiques
Le code de la propriété intellectuelle et la
réglementation sur les droits d'auteur ne suffisent plus à
encadrer la création sur Internet.
La notion d'auteur subit de multiples distorsions sur le
réseau, dans la mesure où ces oeuvres se caractérisent par
une délégation du geste artistique à l 'internaute, et par
la mise à disposition gratuite de données. Dans cette perspective
d'une oeuvre en devenir basée sur le principe d'un processus, les
notions d'original et de copie sont à réinventer.
L'objectif est de trouver un compromis qui permette
d'encourager à la fois la collaboration créative, la libre
reproduction, la distribution et la modification des oeuvres artistiques en
garantissant toutefois aux auteurs le strict respect de leurs droits moraux et
patrimoniaux.
Un contexte juridique en structuration
Le droit Français précise qu'une idée ou
un concept n'est pas protégeable au titre de la propriété
artistique et littéraire. Seule une création de forme originale
peut bénéficier d'une protection par le droit d'auteur.
La direction du développement des médias du
Ministère de la Culture s'efforce de préciser le droit en
éditant des fiches techniques sur le respect de la
propriété littéraire et artistique sur
Internet.201 Dans ce cadre, le ministère souligne qu' «
une page-écran, un graphisme, une animation ou l'arborescence d'un site
peut constituer une oeuvre de l'esprit sous réserve qu'il constitue une
création de forme originale. Le critère de l'originalité,
apprécié par le juge, s'entend de l'empreinte de la
personnalité de l'auteur. Ainsi un assemblage de textes, de dessins ou
photographies, de sons et de liens hypertextes doit-il révéler
l'empreinte de la personnalité de son auteur pour donner prise au droit
d'auteur. »202
Le ministère précise également que la
formule « Aucune reproduction, même partielle, autre que celles
prévues à l'article L 122-5203 du code de la
propriété intellectuelle, ne peut être faite de ce site
sans l'autorisation
201 Ces fiches sont accessibles en ligne sur
http://www.culture.gouv.fr/culture/infospratiques/droits/index.htm
202 Idem
203 L'article L122-5 du code de la propriété
intellectuelle autorise l'utilisation de l'oeuvre sans autorisation de l'auteur
exclusivement dans les cas suivants les reproductions et représentations
effectuées exclusivement dans le "cercle de famille", les courtes
citations, les revues de presse et les discours.
expresse de l'auteur » est plus explicite et plus
respectueuse du régime français du droit d'auteur, que la mention
« (c) »204 suivi du nom de l'auteur.
Cependant, les précisions apportées par le
ministère ne suffisent pas à rassurer les diffuseurs et les
acquéreurs potentiels sur le droit en matière d'art Internet.
D'autant plus que de nombreux imbroglios juridiques, largement
médiatisés ont gêné le travail des artistes et la
diffusion de la pensée artistique. Les acteurs du marché restent
méfiants.
L'affaire Nicolas Frespech :
En 1998, l'acquisition de « Je suis ton ami(e)... tu
peux me dire tes secrets » de Nicolas Frespech par le FRAC
Languedoc-Roussillon, constitue la première difficulté juridique
liée à l'art Internet dans le droit Français.
L'oeuvre consiste en un dispositif invitant les internautes
à déposer leurs secrets dans une base de données. Cette
base de données, partie intégrante de l'oeuvre, est
hébergée par l'acquéreur, ici un établissement
public, le FRAC Languedoc-Roussillon.
En décembre 2001, suite à une décision
de la chambre régionale des comptes du Languedoc Roussillon, le site est
censuré car des internautes y déposaient des messages à
caractères pornographiques. Nicolas Frespech perdit l'accès
à son oeuvre et le droit de la mettre à jour. Offusqué, ce
dernier déclencha une polémique d'envergure sur le Net .205
204 L'emploi du terme usuel "copyright" n'implique en aucune
façon l'application du régime anglo-saxon du copyright
205 Notamment par l'intermédiaire de la
campagne « terres d'exil virtuelles ». Des fragments de la
polémique sont collectés sur le site :
http://frespech.com/secret/
Face aux demandes d'explications
répétées de Nicolas Frespech, la chambre régionale
des comptes se justifie en affirmant : « cette oeuvre, qui avait
été achetée avec des fonds publics, comportait des
obscénités qui ne pouvaient que heurter la sensibilité
d'un public non averti. [...] C'est pourquoi, il a été
décidé de retirer cette oeuvre du site et de la conserver dans
les réserves du FRAC, où elle va rejoindre bon nombre d'autres
acquisitions, en attendant que soit trouvée une solution qui
réponde aux observations de la Chambre Régionale des Comptes, et
soit conforme à la mission de service public de la collectivité
régionale. [...] Il est vrai que l'interprétation d'un public non
éduqué aux finesses de l'art contemporain pourrait conduire
à voir mise en cause la responsabilité de la collectivité
territoriale, voire l'hébergeur du site. »206
Cette affaire soulève trois interrogations majeures :
Premièrement, dans quelle mesure la
désactivation et sa mise en réserve d'une oeuvre processuelle et
participative ne constitue-t-elle pas une atteinte à sa
préservation ? En retirant l'oeuvre du réseau, le FRAC coupe
l'oxygène nécessaire à une oeuvre vivante. En prenant
l'initiative de retirer l'oeuvre de son environnement, sans l'accord de
l'artiste, le FRAC nie le droit moral de l'auteur sur son oeuvre.
Deuxièmement, quelles sont les frontières de
l'oeuvre, compte tenu de sa porosité aux expérimentations
externes. « Autrement dit, où commence et où finit la mise
en oeuvre du dispositif Net.Art : au moteur de collaboration qu'il installe,
à l'interface ou au contenu des envois successifs qui se trouvent
206 Extrait d'un courrier envoyé à l'artiste par
le Directeur général des services à la Direction de la
Culture de la Région Languedoc-Roussillon. Montpellier, le 21 janvier
2002.
implémentés dans l'oeuvre ? Des actions
doivent-elles être prisent pour prévenir ces dérives de
l'oeuvre ? »207
Troisièmement, l'affaire pose la question de la
responsabilité des propos tenus par un tiers dans le cadre d'une
démarche initiée par l'artiste. Qui de l'artiste, de
l'acquéreur, de l'hébergeur ou des internautes est tenu de
veiller aux contenus implémentés dans l'oeuvre ? En cas de
dérives, quelles sont les instances habilitées à juger du
caractère immoral et dangereux du contenu de ces secrets ?
La réponse apportée par la puissance publique
semble désigner l'acquéreur. Cependant, il serait choquant qu'un
FRAC détruise une sculpture au prétexte qu'un individu y ait
dessiné une obscénité.
En 2003, suite à d'âpres négociations,
Nicolas Frespech fut informé que l'oeuvre pourrait
réintégrer le site du FRAC à condition qu'il rédige
« un dossier, un protocole [...] pour justifier cette oeuvre et ses enjeux
». Pourtant, quelques semaines après, le FRAC lui annonça
que « suite à un problème technique », une mauvaise
manipulation de l'hébergeur208, il était impossible de
retrouver une copie de l'oeuvre. Par conséquent, l'oeuvre est à
jamais détruite, même si elle figure toujours dans le catalogue
des collections du FRAC Languedoc Roussillon.
207 Jean Paul Fourmentraux, Internet au musée. Les
tensions d'une exposition concertée, Paris, Actes Sud, 2006, page
17
208 L'hypothèse d'une erreur de manipulation externe
est mise en doute par de nombreux observateurs. Notons également, sans
toutefois établir de lien direct avec l'affaire Nicolas Frespech, que le
directeur du FRAC, Ami Barak, fut congédié par la
région.
L'affaire Mouchette
En 1997, l'artiste répondant au pseudonyme de
Mouchette, décide de rendre hommage au film Mouchette de Robert Bresson,
en mettant en ligne, un quiz de 12 questions comparant le site
Mouchette.org au film. La veuve du
cinéaste, considérant que l'artiste avait utilisé
illégalement la notoriété et le personnage de Mouchette
pour promouvoir sa propre création. Elle saisit pour contrefaçon
la SACD, qui le 23 juillet 2002 met en demeure209 l'artiste de
supprimer de son site le quiz incriminé, ainsi que toute
référence au film de Robert Bresson. La décision est
exécutoire avant le 9 septembre 2002, le cas échéant la
SACD menace l'artiste de demander à son hébergeur de supprimer
l'intégralité de son site.
Pour Mouchette, cette interdiction constitue une atteinte
à la liberté de création conforme au droit d'auteur.
Antoine Moreau du collectif CopyleftAttitude s'empare de l'affaire et demande
aux internautes de faire des copies du quiz et de l'héberger sur leurs
propres pages, afin de contourner la censure et de tenter de faire plier la
veuve de Robert Bresson. L'opération rencontre un franc succès,
pas moins de trente sites miroir sont mis en ligne210.
Outre la capacité à se mobiliser collectivement
pour diffuser leurs idéaux, cette affaire illustre la position des nets
artistes sur l'arbitrage entre la liberté d'expression, de
création et l'accès de tous à la culture d'une part ; et
le respect strict des droits d'auteur d'autre part.
209 La Lettre de la SACD est en ligne sur
http://mouchette.org/film/quiz.html#html
210 5 ans après l'interdiction, le quiz est toujours en
ligne :
http://www.criticalsecret.com/filmxx/clickf.html
L'explosion de la notion de paternité de
l'oeuvre
Artiste, oeuvre, public. Le langage atteint ses limites, les
notions s'entremêlent. La question de la paternité de l'oeuvre
vole en éclat. En effet, de nombreuses oeuvres utilisent les
potentialités participatives du Net.
Metaorigine211 de Reynald Drouhin propose aux
internautes de réagir à une photographie inspirée de
l'Origine du monde de Gustave Courbet en imaginant ce qui se passe avant,
pendant ou après cette image. Très rapidement, les internautes
envoient des textes, des images, des vidéos, des animations pour
illustrer leurs propos. L'oeuvre est constituée des réponses
collectées.
Dans ce cas de figure, Reynald Drouhin est-il l'unique auteur
de l'oeuvre, parce qu'il a initié et coordonné le projet, ou les
internautes en sont- ils coauteurs, puisqu'ils ont fourni la matière
pour permettre à l'oeuvre d'exister ? Sans l'idée de Reynald
Drouhin, l'oeuvre n'aurait jamais vu le jour, sans la participation active des
internautes, jamais sous cette forme. La dimension qualitative de l'oeuvre
réside plus dans la qualité des réponses reçues,
que dans le concept originel. « L'artiste rend explicites les
règles qui permettent la forme, ce qu'il n'avait pas auparavant à
faire, il lui suffisait de la créer. Il modélise à
présent et se place en quelque sorte avant la création. Nous ne
savons pas encore comment percevoir ces travaux artistiques sur Internet. Nous
n'en avons ni le langage, ni la perception. »212
Cette question de la paternité de l'oeuvre s'exprime
également dans la relation entre artistes et informaticiens.
L'étude sociologique de Jean Paul
211
http://www.incident.net/works/metaorigine/
212 Gregory Chatonsky « Net Art Prolégomènes
», in
Incident.net, 2
février 2000,
http://incident.net/users/gregory/wordpress/02-netart-prolegomenes/
Fourmentraux sur le projet Des_Frags213,
reflète cette ambiguïté quant à la désignation
de l'auteur. Sébastien Courvoisier, l'informaticien qui a
développé le dispositif et conçu l'interface, explique :
« l'oeuvre n'existerait pas sans le concept qui l'a suscité, mais
l'oeuvre n'existerait pas non plus sans l'appareillage technique qui est mis en
place pour le réaliser »214 et s'interroge : «
l'oeuvre telle qu'elle est [...] tient-elle plus à ce que j'ai fait ou
à ce qu'il avait envie de faire ? »215.
Reynald Drouhin, l'artiste, éprouve lui-même des
difficultés à qualifier le travail de l'informaticien : « je
ne peux quand même pas dire qu'il est co-artiste parce que ce n'est pas
sa fonction. [...] Mais au niveau des implications et des échanges qu'on
a, il rentre dans le projet, il donne des idées. »216
L'artiste bénéficie des droits moraux et
patrimoniaux sur l'oeuvre, au détriment de l'informaticien. Du point de
vue juridique, il est donc propriétaire du code source. Pourtant,
Sébastien Courvoisier admet : « Quand on conçoit un
programme, on essaie de le construire de la manière la plus ouverte
possible, de telle sorte qu'on puisse réutiliser tout ou partie de ce
programme pour d'autres applications. Dans ce que j'ai développé,
il y a beaucoup de choses que je pense utiliser de manière totalement
différente pour d'autres applications ».
Cette prise de distance par rapport au strict respect des
droits d'auteur est possible dans la mesure où le projet s'inscrit dans
un processus communautaire et une relation amicale. Il serait néanmoins
important de
213 Voir infra p. 59
214 Jean Paul Fourmentraux, L'oeuvre, l'artiste et
l'informaticien : compétence et personnalité distribuées
dans le processus de conception en art numérique, Paris
L'Harmattan. 2002, page 21
215 Idem
216 Ibidem p. 23
clarifier la nature juridique de l'oeuvre qui promeut «
simultanément la production d'une création plastique et d'une
application informatique ou d'un outil logiciel susceptible d'être
réutilisé. »217
Il serait intéressant également d'envisager les
droits d'auteur sur ce type d'oeuvre, à l'image du
générique cinématographique, en faisant mention de
l'ensemble des acteurs qui ont concouru à la réalisation de
l'oeuvre : c'est- à-dire les partenaires artistiques et techniques, mais
aussi, plus largement, les partenaires institutionnels, commerciaux et les
agents en communication. Reste à définir les droits voisins de
ces éventuels ayant droits, tant sur le plan patrimonial que moral.
De nombreux colloques sont actuellement organisés sur
ces sujets. En France, les principaux groupes de réflexion se
structurent autour du collectif Copyleft Attitude.
La définition d'un « gauche »
d'auteur
Du projet GNU à la notion de Copyleft.
L'absence de réglementation claire en ce qui concerne
la création informatique et l'innovation sur Internet peut être un
frein à la diffusion des idées et des créations de
l'esprit. Les firmes multinationales, notamment Microsoft, développent
des stratégies commerciales basées sur la diffusion de logiciel
propriétaire.218
217 Ibidem p. 22
218 L'acquéreur d'un logiciel propriétaire doit
accepter un contrat de licence utilisateur final, qui ne lui donne que le droit
d'utiliser un unique exemplaire du logiciel.
En 1984, Richard Stallman, informaticien new-yorkais, lance
le projet GNU219 dans son laboratoire d'intelligence artificielle du
Massachusetts Institute of Technology. GNU est un projet un politique,
éthique et philosophique oeuvrant pour une libre diffusion des
connaissances.
Richard Stallman met au point un système
d'exploitation libre et complet basé sur l'esprit de coopération.
La notion de coopération est entendue dans sa dimension darwinienne,
c'est-à-dire dans la mesure où l'expérimentation et
l'adaptation sont perçues comme les moyens les plus fiables d'amorcer
une sélection naturelle. En effet, plus le code source originel du
logiciel est modifié et vérifié par un nombre important de
collaborateurs, plus le logiciel sera complet, puissant et fiable.
En 1985, Stallman crée la Free Software Foundation
(FSF), structure logistique, légale et financière du projet GNU.
La FSF finance des développeurs et fédère les
communautés universitaires et scientifiques internationales contribuant
à la viabilité du projet.
Le Copyleft est une protection juridique fondée sur le
Copyright. S'appuyant sur ce dernier, dans un premier temps, l'auteur affirme
ses droits, puis il octroie à tout le monde et sans discrimination,
quatre libertés fondamentales : la permission d'exécuter le
logiciel, de le copier, de le modifier et de distribuer à sa guise les
versions modifiées. Il interdit en revanche à quiconque d'ajouter
des modifications propriétaires ou de réutiliser tout ou partie
du code dans un logiciel propriétaire. Les libertés
accordées en deviennent inaliénables.
219 GNU est un acronyme récursif pour « GNU's Not
UNIX » (littéralement, GNU N'est pas UNIX), en
référence au système d'exploitation UNIX. En janvier 2004,
l'Unesco a inscrit comme "Trésor du monde" le projet GNU.
« La licence Copyleft la plus connue est la GNU
GPL.220 Elle est issue des efforts de la FSF et sert de base
légale au projet GNU. Elle maintient une définition du logiciel
libre basée sur quatre libertés :
ü Liberté 0 : La liberté d'exécuter le
programme, pour tous les usages.
ü Liberté 1 : La liberté d'étudier le
fonctionnement du programme. Ceci suppose l'accès au code source.
ü Liberté 2 : La liberté de redistribuer des
copies. Ceci comprend la liberté de vendre des copies.
ü Liberté 3 : La liberté
d'améliorer le programme et de publier ses améliorations. Ceci
suppose l'accès au code source. Cette liberté encourage la
création d'une communauté de développeurs
améliorant le logiciel et permet le fork221, soit la
création d'une branche de développement concurrente, notamment en
cas de désaccord entre développeurs. »222
Ainsi le Copyleft permet d'accélérer la
diffusion d'un objet virtuel et encourage les utilisateurs à
améliorer le code source originel par l'innovation.
Le lobbying du collectif Copyleft Attitude
Le collectif Copyleft Attitude, né en l'an 2000
à Paris sous l'initiative d'Antoine Moreau, vise à adapter la
notion de Copyleft à la création artistique, notamment la
création spécifique à l'art Internet. « Ce projet
220 GNU GPL pour GNU General Public License
221 Le fork (en français bifurcation) permet à deux
objets jumeaux de se séparer et de suivre une évolution
différente.
222 Encyclopédie Wikipédia
mobilise dans l'acte de création des compétences
artistiques, informatiques et juridiques. »223
La réflexion menée par Copyleft Attitude
déboucha à la création d'un texte juridique baptisé
« Licence Art Libre », réglementant la diffusion et la
distribution des oeuvres d'art Internet.
Comme l'initiative GNU, la Licence Art Libre défend une
économie propre à l'art, basée sur le partage,
l'échange. Elle vise à protéger l'artiste contre « le
système de la marchandise généré par
l'économie dominante. »224 Elle permet à l'artiste de
s'inscrire dans un cadre juridique empêchant toute appropriation abusive,
c'est-à-dire d'éviter qu'un tiers s'empare, pour son profit
exclusif, de la création de l'artiste. La Licence Art Libre interdit
à un tiers de s'approprier un travail collectif dans son propre
intérêt.
Un contrat type pour l'acquisition de l'art Internet
En 1998, Valéry Grancher établit, de sa propre
initiative, un contrat225 pour permettre à la Fondation
Cartier d'acquérir le plus sereinement possible son oeuvre Self,
palliant ainsi à l'absence de législation spécifique
à l'art Internet.
Ce contrat est à plusieurs titres exemplaires,
Valéry Grancher y anticipe juridiquement plusieurs difficultés
propres à l'art Internet. Ce contrat servit de modèle à
plusieurs institutions dans le cadre du développement de leur politique
d'acquisition, il permit à Valéry Grancher de conclure la
première vente d'un artiste Français à l'étranger,
en cédant
223 Jean Paul Fourmentraux, Art Internet : les
nouvelles figures de la création, op. cit. p. 139
224 Philosophie de la licence Art Libre :
http://artlibre.org/licence/lal/
225 L'intégralité de ce contrat est disponible sur
nomemory.org, la plateforme
personnelle de Valéry Grancher :
http://www.nomemory.org/data1/contrat.html
« 24h00 » au Berkeley Art Museum et fut traduit en
russe pour aider Olia Lialina à commercialiser ses créations et
celles de ses amis.
Ce contrat constitue un compromis intéressant entre les
droits et les intérêts de l'artiste d'une part et les droits et
les intérêts de l'acquéreur d'autre part. Il permet
à l'artiste de garantir ses droits fondamentaux, tout en permettant une
diffusion et une promotion d'envergure de son oeuvre sur le plan international.
Valéry Grancher prend conscience que les objectifs de l'artiste et ceux
de l'acquéreur sont convergents : chaque partie ayant
intérêt à optimiser la promotion et la diffusion de
l'oeuvre.
Ce contrat permet une diffusion internationale de l'oeuvre.
« Le droit de diffusion comporte le droit de diffuser ou de faire diffuser
tout ou partie de l'OEuvre en tous pays » (article 2.1.B), tout en
garantissant à l'artiste le strict respect de ses droits moraux tels que
définis dans son propre pays, ici la France. « L'exploitation de
tous les droits susvisés pourra se faire sous réserve de la
protection du droit moral de l'Artiste tel qu'il est défini selon la
législation française. » (article 2).
En outre, il prend en compte la notion de copyright concernant
les droits patrimoniaux : « La présente convention prendra effet
à dater de sa signature et pour une durée égale à
celles prévues par les dispositions régissant les droits de
copyright dans tous les pays où l'OEuvre est exploitée. »
(article 5.1)
Ce contrat rassure l'acquéreur sur la nature de
l'oeuvre. L'oeuvre est définie comme un « concept original »,
une « contribution intellectuelle » et personnelle (article 1). Il
garantit à l'acquéreur que si l'artiste a eu recours à des
« collaborateurs extérieurs, il devra en faire accepter le principe
par l'acquéreur. » (article 1) Il garantit par là-même
que les éléments constitutifs
de l'oeuvre sont libres de droit, qu'ils ne sont donc ni des
contrefaçons, ni sous copyright, ni sous copyleft. « L'artiste
déclare avoir seule qualité, sous réserve des droits
propres des autres co-artistes éventuels, pour céder les droits
faisant l'objet de la présente convention. Il garantit à
l'Acquéreur la jouissance des droits qui lui sont consentis contre tous
troubles, revendications, ou évictions quelconques et que sa
contribution ne contient aucun emprunt pouvant violer les droits d'un tiers.
» (article 3.1)
Il permet aux coauteurs éventuels de jouir des
mêmes droits que l'artiste signataire du contrat226 : «
Il est expressément convenu entre les parties que les collaborateurs de
l'Artiste seront soumis aux mêmes obligations et conditions que l'Artiste
signataire de la présente convention. » (article 1)
Le contrat permet à l'acquéreur de rentrer dans
une logique de commande, « L'Artiste concevra et réalisera une
OEuvre d'art interactive sur le réseau Internet » il
représente donc pour l'artiste une obligation de faire.
L'innovation majeure de ce contrat réside dans le fait
qu'il respecte à la lettre le droit moral d'auteur227 :
« le droit d'adapter tout ou partie de l'oeuvre, y compris en pré
ou post-publication, sous forme modifiée, révisée,
condensée ou étendue par l'intégration
d'éléments nouveaux sur tout le matériel et tout
système actuel ou futur avec l'accord de l'Artiste », tout en
226 D'un point de vue strictement formel, dans
l'intérêt de l'acquéreur, l'ensemble des coauteurs devront
apparaître en tant que cosignataire du présent contrat.
227 L'article L121-5 du code de la propriété
intellectuelle précise que l'artiste a droit au respect de son oeuvre.
Ce droit est un droit moral, à ce titre, il est perpétuel,
imprescriptible et inaliénable. Ainsi il est interdit sans
l'autorisation de l'auteur, de modifier l'oeuvre par adition, suppression ou
changement.
cédant, au titre du droit patrimonial, le droit de
représentation228 qui permet à l'acquéreur
« Le droit d'autoriser la représentation publique en partie des
séquences de l'OEuvre afin d'en assurer sa promotion en tous lieux,
notamment dans tout marché, festival ou manifestation de promotion.
»(Article 2.1.A), « Le droit d'exploiter tout ou partie de l'OEuvre
dans le secteur non commercial, telle l'exploitation dans le cadre de
manifestations culturelles. » (Article 2.1.B) et « Le droit
d'exploiter tout ou partie de l'OEuvre sur quelque support que ce soit,
à des fins de location. » (Article 2 .1 .C)
Cette innovation est rendue possible dans la mesure où,
implicitement, l'oeuvre n'est plus considérée comme un objet
plastique, mais comme un objet médiatique et vivant. L'artiste autorise
(encourage) l'acquéreur à diffuser au maximum son oeuvre, dans
tous événements marchands ou non-marchands (expositions,
festivals, foires). Ainsi l'artiste profite de la légitimité de
l'acquéreur pour diffuser son oeuvre, la faire connaître et
reconnaître.
Dans le cadre des droits de reproduction et de diffusion,
l'artiste autorise l'acquéreur à :
Sampler une partie de sa création, « enregistrer
par tous procédés techniques connus ou inconnus à ce jour,
sur tous supports numériques ou optonumériques*, dans toutes les
définitions et dans tous les formats, en utilisant tout rapport de
cadrage, les images fixes ou les séquences animées,
228 Le droit de représentation, comporte tous les
procédés permettant de communiquer l'oeuvre au public de
façon direct. Traditionnellement les récitations publiques,
concerts, représentations théâtrales, diffusions
télévisées). En tant que droit patrimonial, le droit de
représentation peut être cédé à titre gratuit
ou onéreux.
les sons originaux et doublages, les textes ainsi que les
programmes informatiques représentant les éléments de
l'oeuvre. » (article 2.A)
Le droit d'établir des copies et de les distribuer
à titre gratuit ou onéreux, c'est-à-dire : « Le droit
d'établir ou de faire établir, en tel nombre qu'il plaira
à l'Acquéreur ou à ses ayants droits, tous originaux,
doubles, ou copies, » et « le droit de mettre ou de faire mettre en
circulation ces originaux, doubles ou copies, pour la commercialisation de
l'oeuvre » (Article 2.A).
Le droit de couper l'oeuvre de son environnement : « le
droit de diffuser [...] sur supports (Off-Line) » (article 2.B).
Dans le cadre de l'exploitation des droits
dérivés : « L'Artiste cède à
l'Acquéreur le droit de reproduire et d'adapter tout ou partie de
l'OEuvre entre autres : dans les revues, journaux (comportant ou non des images
de l'OEuvre), comme élément publicitaire ou promotionnel, en vue
de la réalisation d'affiches, cartes postales, brochures
promotionnelles). »
En accordant le droit de vendre des produits
dérivés, Valéry Grancher s'inscrit parfaitement dans la
démarche stratégique des structures de diffusion de l'art
contemporain, qui développent une offre de produits d'appels et de
souvenir touristique autour de leurs collections. La vente de produits
dérivés permet aux institutions d'augmenter leurs ressources
propres, notamment face au désengagement de l'Etat, dans le domaine
culturel.
Trois ans avant l'affaire Frespech, Valéry Grancher
anticipe l'éventuelle mise en réserve de l'oeuvre, pratique
nécessairement nuisible pour l'artiste : « Au cas où dans un
délai de trois années à compter de la signature du
présent contrat, la présentation de cette OEuvre stopperait,
l'Artiste recouvrera l'entière propriété de tous ses
droits sur son travail, la
présente convention sera annulée de plein droit
sans qu'il soit besoin d'une formalité judiciaire quelconque ; les
sommes perçues par l'Artiste lui resteront définitivement
acquises. » (Article 5.2)
On regrettera cependant, le délai relativement
restreint de cette garanti. Une solution consisterait à allonger ce
délai en proposant une contrepartie à l'acquéreur, par
exemple la mention de son nom, au titre de « premier acquéreur
» de l'oeuvre, lui conférant ainsi une stature de visionnaire et
d'engagement auprès de la création contemporaine.
Enfin, Valéry Grancher dégage la
responsabilité de l'artiste sur les risques inhérents aux
évolutions technologiques : « L'Artiste n'est pas responsable des
problèmes technologiques » (Article 7), tout en lui permettant un
regard sur son oeuvre en cas de restauration ou de portage technologique, qui
devront « être soumises et effectuées par l'Artiste ou une
société de son choix, moyennant une facturation pour ladite
prestation. » (Article 7) Cette clause est rassurante pour l'institution
dans la mesure où elle instaure un commencement de « service
après vente », ou pour le moins d'expertise sur les
difficultés technologiques rencontrées.
Limites
Ce contrat délaisse plusieurs points essentiels :
Il ne prend pas en compte le droit de suite. Dans le cas
où l'acquéreur souhaite vendre l'oeuvre pour se dégager de
ses obligations ou pour effectuer une plus value.
Il ne prend pas en compte la vie de l'oeuvre dans le cas du
décès ou de l'incapacité de l'artiste. En effet il est
clairement fait mention que la restauration ou le portage technologique doivent
être soumis à l'accord de l'auteur. Si ce dernier n'est pas en
mesure, pour quelque raison, de donner
cet accord, l'acquéreur devra faire face à une
problématique autant juridique que pratique. Devra-t-il confier ces
opérations aux conservateurs de l'institution, aux ayants droits de
l'artiste ou doit-il simplement laisser mourir l'oeuvre ?
Il ne précise pas les frontières de l'oeuvre,
dans le cas d'une oeuvre ouverte au public comme dans l'affaire Frespech, ce
manque de précision est fortement problématique. En effet, le
contrat ne précise pas les responsabilités si l'oeuvre
était amenée à contenir des éléments
illégaux ou portant atteinte aux bonnes moeurs et à la
dignité humaine. La partie responsable pourrait satisfaire la
viabilité de l'oeuvre en pratiquant une modération.
D'une manière générale, ce contrat n'est
pas assez contraignant, il ne précise pas dans quelle mesure
l'acquéreur doit satisfaire à la bonne conservation de l'oeuvre ?
Si en matière de conservation, l'obligation de résultat est
utopique, ce contrat n'engage pas même une obligation de moyen.
Conclusion de la seconde partie
Il existe deux points de vue pour envisager la diffusion de
l'art Internet. Ces deux approches résultent de philosophies distinctes,
de visions du monde clairement différentes. Ces divergences de modes de
pensée se répercutent sur l'ensemble de la stratégie de
diffusion mise en place par l'artiste et ses collaborateurs, sur la
considération ou non d'une stratégie de conservation, et sur la
conception juridique du droit d'auteur et du code de la propriété
intellectuelle.
Les partisans de la logique non marchande
préfèrent orienter l'ensemble de la vie de l'oeuvre, de la
production à la diffusion dans une logique coopérative. L'oeuvre
est perçue comme un organisme médiatique vivant, ayant une
durée de vie plus ou moins courte. Dans ce cas, l'enjeu est de
fédérer un maximum d'internautes autour du projet. Pour
l'artiste, ces projets ne méritent pas forcément d'être
conservés, ils sont simplement créés pour entrer en
interaction avec le réel à un moment donné, puis l'oeuvre
disparaît, ne laissant dans l'histoire de l'art que l'empreinte du
concept, relayée par les observateurs. Du point de vue juridique, les
partisans de la logique marchande optent plus facilement pour une oeuvre
ouverte, en copyleft. Cette option leur permet de combattre efficacement le
système de marchandisation et d'appropriation d'une idée
collective au bénéfice d'un groupe restreint d'individus, tout en
garantissant une certaine pérennité à leur concept, qui
sera repris et amélioré.
Les partisans du système marchand choisissent au
contraire de capitaliser sur la puissance d'Internet comme média de
masse et la force d'un art devenu reproductible à l'infini, pour imposer
leurs productions sur la scène internationale. Adoptant la plupart du
temps une stratégie virale, ils s'appuient sur le système propre
au marché de l'art pour développer leurs théories et
mettre en pratique l'art Internet autour de publics ciblés.
Cherchant à commercialiser leurs productions, ces
artistes sont nécessairement enclins à participer aux recherches
en cours sur la conservation des nouveaux médias et l'élaboration
d'artifices juridiques, notamment contractuels, permettant d'optimiser la
diffusion et la promotion de leurs oeuvres.
Cette simplification dans les différentes organisations
des modèles de diffusion, ne doit pas occulter la complexification des
parcours empruntés par les artistes. Dans leur carrière, les
artistes engagent des processus d'hybridation entre modèles marchands et
non marchands, en fonction des différentes opportunités et
rencontres. D'autant plus que l'artiste est largement sollicité par des
acteurs internes du monde de l'art d'une part, notamment les institutions
d'expérimentation et de monstration, et les acteurs externes d'autre
part, notamment les firmes multinationales et leurs fondations.
Les problématiques de diffusion de l'art Internet
ouvrent de nouvelles perspectives aux champs de l'art et participent au
renouvellement des approches commerciales et juridiques. Gageons que ces
modifications participent de l'élargissement des publics, des
métissages culturels et de l'hybridation entre l'art et la vie.
CONCLUSION
L'art Internet s'inscrit pleinement dans le continuum de
l'histoire de l'art. Pourtant, les Net artistes cherchent à se
positionner en révolutionnaires, à prôner la rupture. Leurs
démarches artistiques s'articulent autour de la remise en cause de
l'art, son essence, son histoire, ses finalités, son système et
son marché.
Cherchant ainsi à s'inscrire en faux, toujours plus
à la marge, les Net artistes intègrent un processus sans cesse
renouvelé d'autolégitimation. Après avoir critiqué
et démonté les règles du système de l'art
contemporain, en établissant de nouveaux usages, les artistes essayent
tantôt de les imposer aux instances de légitimation, tantôt
de court-circuiter ces instances en établissant une relation directe
avec le public.
Ainsi émergent peu à peu de nouvelles figures
créatives. L'artiste se pose comme un facilitateur d'échange
entre individus. Il crée les conditions d'échange entre l'homme
et son environnement, sans toutefois matérialiser cet échange par
un objet. Le statut d'artiste, traditionnellement construit autour de la
capacité à produire un objet, disparaît
complètement. L'artiste s'accapare tour à tour les rôles de
critique, de théoricien de l'art, d'activiste politique, de
médiateur social. Il lance des pistes de réflexion et formalise
l'interface pour permettre au public de mener cette réflexion.
Dans ce nouveau rapport de forces, la critique peine à
sortir son épingle du jeu. La logique réflexive, dans laquelle
elle s'inscrit traditionnellement, manque de pertinence dans un univers de
diffusion en temps réel. La vision du critique d'art se saisit
difficilement du contexte technologique dans lequel s'inscrit l'oeuvre d'art
Internet. La vision normative du critique est largement contrariée par
l'approche paradigmatique nécessitée par la condition postmoderne
dans laquelle excelle l'art Internet. Deux options s'ouvrent alors : juger sans
critiquer et
critiquer sans juger. Dans les deux cas, le discours critique
ne peut modifier que partiellement le régime de vérité
dans lequel s'inscrit l'oeuvre. Le public est en droit de se demander dans
quelle mesure la critique s'autolégitime plus qu'elle ne
légitime, pour prouver son importance et son indépendance. Face
au marché et à l'institution, la critique ne dispose que d'une
marge de manoeuvre extrêmement limitée.
Du côté institutionnel, le bilan est
mitigé. Pour soutenir la production des nouveaux médias, quelques
centres d'arts et organismes de soutien ont été
créés. Suite à l'explosion de la bulle Internet, beaucoup
de ces structures ont disparu. Les institutions plus classiques (musées
d'art contemporain, fondations d'entreprises) commencent à peine
à reconnaître l'existence de l'art Internet et à
l'intégrer en marge de leurs collections matérielles. Surfant sur
la vague médiatique, les institutions organisent de nombreuses
réflexions autour de ces nouvelles formes de création et rendent
visibles les premières oeuvres Net.Art des précurseurs.
La création Internet reste ainsi claquemurée
dans la sphère numérique et peine à intégrer les
réseaux de diffusion de l'art contemporain. Son existence même est
peu connue, et peu reconnue.
Les Net artistes ont d'énormes difficultés
à se fédérer. Un schisme important se creuse entre les
partisans du Web marchand et les adeptes du non marchand. Les premiers,
libéraux, tentent de recréer artificiellement une économie
de la rareté, fût-ce à l'encontre même de l'essence
de l'art Internet, fonctionnant sur des dispositifs ouverts, publics et
collaboratifs. Les seconds, libertaires, proposent de nouveaux modes de vivre
ensemble, de nouvelles visions du monde et déplacent les
frontières de l'art sans en tirer le moindre bénéfice
pécuniaire, se privant ainsi des réseaux de distribution
commerciaux.
L'art Internet a besoin de nouveaux intermédiaires
capables de faire converger les démarches artistiques des
créateurs, les intérêts médiatiques des marques
industrielles et commerciales, les obligations d'innovation des centres de
recherches et développement et les exigences d'originalité du
marché de l'art. Ces nouveaux intermédiaires ne pourront
créer un réseau de médiation efficace qu'en fonctionnant
sur une économie de plateforme.
Au-delà des contraintes économiques, de
nombreuses problématiques d'exposition, de conservation et de droit
doivent être envisagées et expérimentées pour
accélérer la diffusion de l'art Internet. L'approche
archivistique développée par la Bibliothèque nationale de
France dans le cadre du dépôt légal d'Internet ne permet
que la collecte de fragments ; elle est absolument inexploitable dans le cadre
d'une collection particulière ou muséale. L'approche «
médias variables » développée par le Guggenheim
Museum présente des pistes de réflexion très innovantes,
même si cette approche onéreuse n'a pas encore été
validée par l'expérimentation long terme. L'approche
archéologique demande une conception transdisciplinaire de la
conservation, loin des clivages traditionnels en matière de mise en
oeuvre de politiques de soutien à la création et de
patrimonialisation.
Le contexte juridique autour d'Internet et a fortiori
de l'art Internet a besoin d'être clarifié au mieux par des
dispositions législatives, du moins par la jurisprudence. Les acteurs
anticipent sur les décisions en adaptant le droit à leurs
besoins. La licence Art Libre, issue des réflexions sur la notion de
Copyleft permettant de contourner les logiques propriétaires parait
intéressante à développer à plus grande
échelle. Le contrat initié par Valéry Grancher semble
porter ses fruits, de nombreuses institutions reprennent à leur compte
des dispositions de ce contrat lors de leurs acquisitions.
SYNTHESE
« Net Art is dead »229. Jouant avec un
cynisme certain sur l'emballement du système de l'art, Vuk Cosic,
pionnier du Net.Art témoigne de l'évolution de nos
sociétés occidentales depuis les années 1990. Les Net
artistes déploient une formidable énergie à orchestrer
l'information au service de l'homme et à instrumentaliser son support,
Internet, au service de l'art. Emergeant en 1994 en Europe de l'Est et dans les
pays anglo-saxons, l'art Internet nous donne à penser une fragmentation
à tous les niveaux de nos sociétés occidentales.
Fragmentation géopolitique, avec la fin d'un
système binaire Est/Ouest. Fragmentation sociale et sociétale,
malgré l'apparente uniformisation générée par la
globalisation. Fragmentation économique, avec l'émergence de
l'économie Internet, reposant sur le positionnement de niche et la
personnalisation des échanges. Fragmentation artistique enfin,
lorsqu'une société post industrielle se retourne et prend
conscience du chemin parcouru des philosophes présocratiques à
Marshall Mc Luhan230.
L'art Internet, à la pointe de l'innovation
technologique et de la recherche artistique, transgresse chaque jour un peu
plus les règles implicites de l'art et de son marché. Les Net
artistes proposent de nouvelles façons d'être au monde, de
recréer des dynamiques collectives de production, de médiation et
de diffusion. L'information véhiculée par le réseau
Internet
229 Propos de Vuk Cosic à Linz en Autriche lors du
festival Ars Electronica en 1997.
230 Herbert Marshall Mc Luhan (1911 - 1980), philosophe,
sociologue canadien est le fondateur des études contemporaines sur les
médias et la communication. L'idée maîtresse
véhiculée par ses ouvrages tient en une seule phrase : « le
media EST le message ». Mc Luhan a également
prophétisé la notion de « village globale » pour
qualifier les effets de la mondialisation, des médias et des NTIC.
n'est plus que le support, la matrice de nouveaux modèles
de fonctionnement.
L'oeuvre d'art Internet parie sur la
dématérialisation des échanges et l'inscription dans une
temporalité éphémère. Dès lors,
intégrer l'art Internet au système de l'art contemporain
relève de la gageure.
L'appareil critique fléchit face un environnement
évoluant sans cesse, se re-paramétrant en temps réel,
apparaissant et disparaissant sans nécessairement laisser de traces.
Cette mise à mal de la logique réflexive confine le critique dans
une position complexe. L'art et la critique autrefois interdépendants
semblent se désolidariser. L'art Internet tend à
s'éloigner du processus normatif encadré par le marché et
l'institution, tandis que la critique ne bénéficie que d'une
marge de manoeuvre extrêmement limitée, la raréfaction des
espaces critiques dans la presse ne l'autorisant plus réellement
à aller contre le contexte institutionnel et marchand. Elle est
contrainte de négocier son indépendance, c'est-à-dire de
se légitimer elle- même, plus que de légitimer des
productions en marge du champ de l'art. En matière d'art Internet, la
critique comme contre-pouvoir n'existe plus. L'artiste organise lui seul sa
propre médiation et négocie en direct, de son vivant, sa
reconnaissance par l'institution muséale.
Si les centres d'expérimentation et les institutions de
monstration ont été assez prompts à s'intéresser
à l'art Internet, dès 1997, cet engouement n'a été
que relatif et de courte durée. Privilégiant une logique court
terme, parfois avec la complicité des artistes eux-mêmes, les
musées ont privilégié les stratégies de diffusion
plutôt que de mener de véritables politiques d'acquisition. Avec
l'explosion de la bulle Internet, en 2001, les institutions se
désengagent vis-à-vis des nouveaux médias
numériques, quand elles ne subissent pas purement et simplement les
effets de la crise.
Peu soutenus par les instances de légitimation,
ghettoïsés dans le champ des arts numériques, les Nets
Artistes se structurent en interne et
réinterprètent la relation artiste/public au
sein de leurs démarches créatives. Repensant les dispositifs de
médiation et de promotion de leurs oeuvres, les Net artistes se
fédèrent en plateformes, reprenant tour à tour les
rôles de théoriciens, critiques, médiateurs, marchands et
commissaires d'exposition. Ainsi émerge une nouvelle figure d'artiste
à la recherche de légitimité, quitte à
dériver vers l'autolégitimation. Cette dynamique contribue
parfois à isoler un peu plus l'art Internet de son public et du
marché de l'art.
Pour pallier au manque de visibilité de leurs oeuvres,
les Net artistes engagent des démarches proactives pour diffuser leurs
créations et élargir leur public. Si historiquement, la diffusion
de l'art Internet s'est établie sur la base du système non
marchand, à partir de 1997 quelques artistes ont cherché à
pénétrer les institutions et à commercialiser leurs
productions.
Marchand ou non marchand, le Net artiste a tendance à
intégrer son modèle de diffusion au coeur de sa démarche
artistique, au coeur de l'échange. Chaque créateur cherche
à développer un modèle de diffusion innovant et unique,
sans cesse renouvelé. Rompant avec la matière, la notion
d'espace-temps, l'oeuvre devient de plus en plus éphémère
et multi diffusée : elle n'est plus faite pour durer. Son cycle de vie
se rétrécit pour s'ancrer dans le présent, en temps
réel, déstabilisant les politiques de collection et de
conservation des institutions muséales, obligeant l'ensemble des acteurs
à repenser les modèles juridiques dans une optique de convergence
des intérêts des artistes, des institutions, des entreprises et du
public.
Coté marchand, nous assistons à un glissement de
l'artiste businessman vers l'artiste médiatique. L'artiste
fédère les énergies de ses partenaires autour d'une oeuvre
vivante. Cependant les prix des acquisitions, bien en deçà des
tarifs pratiqués sur le marché de l'art contemporain, couvrent
mal les frais de production des artistes, pénalisant la recherche et
l'innovation. Pourtant, le nombre de créations s'accroît de
manière
exponentielle, comme si le plaisir de créer, d'imaginer
d'autres possibles, prenait le pas sur les difficultés
rencontrées et les impératifs du marché.
Pourtant, l'art Internet est encore largement invisible,
incompris du grand public et des amateurs d'art contemporain. Les
passionnés d'art Internet recoupent une poigné seulement
d'occidentaux connectés, sensibles à l'art et compétents
dans l'appréhension des nouvelles technologies. Peu de Net artistes
accèdent à une notoriété internationale. Peu
d'oeuvres émergent du magma électronique : très peu de
fulgurances donc, mais tant de perspectives ! L'art Internet renouvelle les
modes de penser le monde, la vie et l'art. En ouvrant l'art au cyberespace, les
Net artistes perpétuent la quête de l'immatériel et d'une
vérité transcendantale, nécessairement rhizomique et
fragmentée.
L'étude de la diffusion de l'art Internet permet de
comprendre et de relativiser l'émergence des nouveaux médias dans
l'art contemporain. Il donne l'occasion de déconstruire les logiques de
légitimation et les mécanismes de distribution des oeuvres. Peu
d'études permettent d'envisager pleinement cet essor. Les
théories élaborées par les chercheurs et les
théoriciens doivent désormais être
expérimentées. De nouvelles structures devront soutenir les
artistes en sortant des modèles classiques du musée, de la
galerie et du centre d'art. En tissant les liens entre l'art et l'entreprise,
notamment en mettant l'innovation artistique au service de l'innovation
commerciale et industrielle, de nouveaux intermédiaires permettront aux
artistes d'aujourd'hui et de demain de financer leurs projets. Les
modèles de la galerie hors les murs et de la location d'oeuvres me
paraissent particulièrement adaptés à la diffusion de
l'art Internet.
Mettant à profit le temps qu'il me reste à
étudier avant de développer mes projets entrepreneuriaux, je
m'engage auprès de
Synesthésie.com, revue
d'art numérique et galerie virtuelle, dans le cadre du
développement de sa communication et de sa recherche de financements.
Parallèlement, je travaille à l'élaboration d'une
plateforme virtuelle de médiation de l'art Internet.
LEXIQUE
Lexique général
Algorithme : ensemble d'instructions permettant
à un homme ou une machine d'obtenir, à partir de données
et en un nombre fini d'étapes, la solution d'un problème.
Bulle Internet : bulle spéculative, qui a
affecté les marchés d'actions de valeurs technologiques,
c'est-à-dire celles des secteurs liés à l'informatique et
aux télécommunications. Après son apogée en mars
2000, la bulle éclate sous la pression de la remontée des taux
d'intérêt à long terme. Le krach boursier,
s'étendant à l'ensemble des bourses, initie une récession
économique globale. L'explosion de la bulle Internet créer une
méfiance des investisseurs et des analystes sur l'économie
Internet. Dans l'opinion publique également, le rapport à la
technologie évolue. Internet perd sa dimension utopiste et renoue avec
la réalité.
Buzz : technique marketing consistant à organiser
un bruit médiatique sur une nouvelle offre.
Chat : dispositif informatique de messagerie
instantanée qui permet l'échange instantané de messages
entre plusieurs ordinateurs connectés au même réseau
informatique. Contrairement au courrier électronique, ce moyen de
communication est caractérisé par le fait que les messages
externes s'affichent en temps réel et permettent un dialogue actif.
Code : Langage permettant l'échange de
données entre l'homme et la machine.
Dialogique : Le principe dialogique (mis en
lumière par Edgar Morin) unit deux principes antagonistes, qui
apparemment devraient se repousser l'un l'autre, mais qui sont indissociables
et indispensables pour comprendre une même réalité.
DOS (Disk Operating System) : système
d'exploitation relativement basique, constitué d'interfaces
destinés à simplifier l'utilisation des ordinateurs. Police
blanche (ou verte) sur fond noir, l'esthétique DOS fut
immortalisé par Valery Grancher dans son expression la plus minimaliste.
"Dos paintings" Acrylic on canvas, Valéry Grancher 2003 (voir
illustration infra p. 22)
Dotcom : (ou « .com ») fait
référence à la nouvelle économie, basé sur
les business modèles tels que les start-ups.
Feed-back : (en français, rétroaction)
information permettant de vérifier la pertinence d'une décision
et sa chaîne de conséquences
Forum : Dans un forum informatique, les discussions
prennent place sous la forme de fils de messages, à publication
instantanée ou différée ; cette publication est souvent
durable, car les messages ne sont pas effacés. Elle est par nature le
fait de plusieurs auteurs. Dans certains forums à inscription, les
messages sont modifiables a posteriori par leurs auteurs.
Guerilla Marketing : un marketing non conventionnel
à petit budget qui s'appuie essentiellement sur le marketing viral. Pour
que le Guerilla Marketing fonctionne, il faut qu'il soit suffisamment innovant,
créatif et original pour que la cible adhère à la
campagne.
Hacktivistes (contraction de hacker et activiste) Les
hacktivistes sont des pirates informatiques spécialisés dans la
contestation politique sur Internet. Militants libertaires, antifascistes,
altermondialistes, leurs actions s'apparentent souvent à des actions de
désobéissance civile (piratage, détournement de serveurs,
sit-in virtuels ...). En faisant converger les savoir faire technologiques et
la manipulation politique, les hacktivistes organisent une cyber
guérilla contre le capitalisme, la globalisation, les pouvoirs
médiatiques et les extrémismes religieux. Même si leur
impact reste encore marginal, le phénomène prend de l'ampleur,
provoquant parfois des effondrements boursiers ou des renversements
électoraux. Les collectifs d'artistes hacktivistes les plus connus sont
« e-toy » (
www.etoy.com), ®TMark
(
www.rtmark.com) et
01.org (
www.0100101110101101.org)
Happening : littéralement « ce qui est en
train de se produire », fut employé par Allan Kaprow pour expliquer
un rituel le mettant en scène et impliquant la participation du
public.
Hardware : matériel informatique à
proprement parler, c'est-à-dire les composantes de l'unité
centrale et l'ensemble des périphériques.
NTIC : Les Nouvelles Technologies de l'Information et
de la Communication désignent les technologies utilisées dans le
traitement et la transmission des informations et principalement
l'informatique, Internet et la téléphonie mobile.
Optonumérique : support ou dispositif
numérique à transmission optique (notamment grâce à
la fibre optique)
Physicalité : néologisme d'Anne Laforet,
chercheuse au Ministère de la Culture, pour le compte de la
délégation aux Arts Plastiques. La physicalité d'une
oeuvre est l'ensemble des critères physiques et matériels aptes
à décrire l'oeuvre précisément. Dans son analyse de
la conservation des médias variables, Anne Laforet propose de
dépasser la physicalité des oeuvres. Cette analyse permet de
sortir d'une typologie des oeuvres par médium et du clivage traditionnel
art analogique / art numérique.
Plug-in : programme qui interagit avec un logiciel
principal pour lui apporter de nouvelles fonctionnalités. Un plug-in ne
peut fonctionner seul, il vient compléter l'application mère. Les
plug-ins sont mis au point par des personnes n'ayant pas nécessairement
de relation avec les auteurs du logiciel principal.
RSS ("RSS feed" en anglais) : sigle de Really Simple
Syndication (souscription vraiment simple), est un format de syndication de
contenu Web, codé sous forme XML. Ce système permet de diffuser
en temps réel les nouvelles des sites d'information ou des blogs, ce qui
permet de rapidement consulter ces dernières sans visiter le site.
Software (logiciel) : ensemble de programmes qui permet
à un système informatique d'assurer une tâche ou une
fonction en particulier.
Streaming (lecture en continu) : principe
utilisé principalement pour l'envoi de contenu en « direct »
(ou en léger différé). Il permet la lecture d'un flux
audio ou vidéo à mesure qu'il est diffusé. Il s'oppose
ainsi à la diffusion par téléchargement qui
nécessite de récupérer préalablement l'ensemble des
données.
Web : Le Web (ou World Wide Web) n'est qu'un des
protocoles d'Internet. Le Web fédère une constellation de
serveurs qui acceptent une forme spécifique de documents codés en
HTML, un format permettant aux utilisateurs de naviguer au moyen de liens vers
des documents stockés sur différents serveurs. Le Web n'est
qu'une partie du grand réseau Internet, lequel comprend aussi des
protocoles hors Web tels que le courrier électronique et la messagerie
instantanée.
Web 2.0 : Le Web 2.0 s'envisage comme une plate forme
de sites Web dynamiques permettant l'interaction entre les utilisateurs, et la
création de réseaux sociaux. Les sites Web 2.0 agissent comme des
points de présence, ou portails Web centrés sur l'utilisateur.
Lexique spécifique à l'approche des
médias variables
Source : (
http://www.variablemedia.net/f/introduction/index.html)
Installée : Dans l'optique des médias
variables, le terme indique une oeuvre dont « l'installation » est
plus complexe qu'un simple accrochage à un clou. Ce terme s'emploie pour
désigner des oeuvres dont le volume remplit un espace donné, ou
occupe un espace inhabituel tel que l'extérieur d'un bâtiment ou
une place publique. Le questionnaire sur les médias variables
intègre des questions concernant l'emplacement in situ de l'oeuvre,
l'échelle, l'accès public et l'éclairage.
Performée : Selon le paradigme des médias
variables, s'entend d'oeuvres en danse, musique, théâtre et
performance, mais aussi d'oeuvres pour lesquelles le processus est aussi
important que le produit. Le questionnaire des médias variables
détermine des instructions que les acteurs, commissaires ou
monteurs doivent respecter en vue d'installer l'oeuvre, outre
les considérations plus conventionnelles de la performance telles que la
distribution, le décor et les accessoires.
Interactive : Bien que le terme s'applique plus
couramment aux médias électroniques tels qu'installations
assistées par ordinateur et sites Web, l'interactivité s'emploie
aussi pour des installations permettant au public de manipuler une oeuvre d'art
physique ou d'en prendre des éléments. Le questionnaire des
médias variables fait référence à des
considérations comme le type d'interface, la méthode par laquelle
les visiteurs modifient l'oeuvre, et la forme que prend l'enregistrement des
traces d'une telle intervention.
Reproduite : Selon le paradigme des médias
variables, un médium d'enregistrement est « reproduit » si
toute copie de l'original de l'oeuvre entraîne une perte qualitative.
Parmi ces médias figurent la photographie, le film, les documents audio
et vidéo analogiques. Une oeuvre dupliquée sous- entend sa copie
sans perte de qualité. La plupart des médias numériques
répondent à cette caractéristique, tout comme les oeuvres
faisant appel à des composants de fabrication industrielle ou produits
en série.
Dupliquée : S'entend d'une oeuvre qui peut
être copiée sans perte de qualité. La plupart des
médias numériques ont cette caractéristique, tout comme
les oeuvres faisant appel à des composants de fabrication industrielle
ou produits en série.
Encodée : S'entend d'une oeuvre écrite en
partie ou en totalité en code machine ou dans un autre langage qui
nécessite une interprétation (p. ex. notation
chorégraphique). Dans le cas d'oeuvres faisant appel à des
composants non numériques, ce code peut parfois être
archivé séparément de l'oeuvre même.
En réseau : S'entend d'une oeuvre conçue
pour être vue sur un système de communication électronique,
soit un réseau LAN (Local Area Network), soit sur Internet. Les
médias en réseau englobent les sites Web, le courrier
électronique et le contenu audio et vidéo en émission
continue.
Contenue : Selon le paradigme des médias
variables, même les peintures et les sculptures peuvent susciter des
questions épineuses lorsqu'un de leurs aspects change ou
nécessite une intervention. De telles oeuvres sont « contenues
» dans leurs matériaux ou dans un cadre protecteur qui enferme ou
supporte le matériel artistique à voir. Afin de tenir compte de
ces altérations dans des médiums autrement stables, le
questionnaire sur les médias variables comprend des questions telles que
: est-ce qu'un apprêt protecteur est approprié, est-ce que les
qualités de la surface comme les coups de pinceau ou le lustre sont
essentiels à l'oeuvre, ou est-ce qu'un cadre fait par l'artiste peut
être remplacé.
INDEX ANALYTIQUE
Artifice, p. 18, 72, 91, 142
Autolégitimation, p. 65, 66, 68, 72, 141, 146
Bulle Internet, p. 46, 55, 71, 142, 145, 149
Buzz, p. 97, 149
Capitalisme, p. 18, 24, 36, 90, 96, 139, 151
Collectionneur, p. 3, 14, 42, 43, 44, 45, 49, 54, 68, 95, 96, 97,
102 Concurrent / concurrence, p. 47, 50, 87, 131
Convergence, p. 32, 87, 88, 89, 91, 93, 146
Démocratisation / démocratie, p. 12, 18, 27, 30,
34, 35, 64, 95 Dialogique, p. 69, 150
Ephémère, p. 15, 91, 103, 105, 107, 119, 145,
146
Hacktiviste, p. 13, 91, 151
Hybride, p. 95, 107, 119
Implémentation, p. 75
Industrie, p. 20, 86, 111, 143, 144, 147, 154
Innovation, p. 6, 7, 13, 57, 60, 72, 84, 86, 87, 129, 131, 135,
135, 143, 144, 146, 147 Instance de légitimation, p. 4, 8, 36, 46, 53,
57, 71, 106, 141, 145
Interactif, p. 94
Interdépendance, p. 89, 145
Management, p. 87
Marketing, p. 82, 84, 149, 150
Monstration, p. 23, 30, 33, 42, 43, 74, 140, 145
Multidiffusion / multidiffusé, p. 94, 95, 146
Physicalité, p. 93, 110, 111, 152
Proactif, p. 57, 71, 77, 112, 113, 146
Promotion, p. 26, 39, 67, 71, 72, 84, 86, 133, 135, 136, 140, 146
Spéculation, p. 40, 96, 102, 149
Système triangulaire, p. 68, 72
Web 2.0, p. 12, 153
INDEX DES NOMS CITES
®
®TMark (collectif) 151
0
01.org (collectif) 67, 91, 93, 151, 163,
175, 176
A
Abrahams (Annie) 52
Acid-Free Bits 114
Adorno (Theodor) 14
Aitken (Doug) 50
Allemagne 54, 99
Alonso Novo (Teresa) 18
Amsterdam 107, 170
Angleterre 99
Archiving the Avant-Garde 114
Arco (foire d'art contemporain - Madrid) 93
Armory Show (foire d'art contemporain - NY) 93
Ars Electronica (festival - Linz) 55, 144, 175
Art Libre (Licence) 20, 132, 143, 177
ArtBase (Rhizome) 63, 170
Asie 87
Asselberghs (Herman) 45, 52
Auber (Olivier) 79, 80, 172, 176, 177
Aubervilliers 55
Australie 99
B
Balzac (Honoré de) 69
Bartproject 86
Basel Miami Beach (foire d'art contemporain) 93
Beaugrand (Catherine) 52
Béjart (Maurice) 29
Berkeley Art Museum 11, 51, 114, 119, 133
Bernard (Vadim) 65
Beuys (Joseph) 64
Beyond Interface (exposition) 50
Bibliothèque nationale de France 115, 116, 117,
118, 170, 171, 174
Biennale de Venise 54
Biennale d'art contemporain de Tirana 84
Bookchin (Natalie) 11
Bosma (Josephine 11
Bourdieu (Pierre) 36
Bourriaud (Nicolas) 25
Boussemaer (Jean David) 47, 53, 56
Bresson (Robert) 126
Brown (Tony) 7, 15
Brunner (Looks) 18
Bruno (Christophe)..52, 54, 67, 84, 86, 94, 95, 163, 174, 176
Bunting (Heath) 11, 50, 53, 176
Bureaud (Annick) 11, 120
Burnham (Jack) 44
C
c.a.l.c. (collectif) 18, 162, 175
cafepress.com 89, 178
Cartier (Fondation) 52, 89, 132
César 83
Chambre Régionale des Comptes du Languedoc
Roussillon 124
Chatonsky (Gregory) 28, 65, 94, 127, 175, 177
Cheang (Shu Lea) 18, 46, 175
Chez Valentin (Galerie 88, 89
Christo 83
CICV 54, 56, 58, 60
Closky (Claude) 52, 53, 56, 176
CNA-CEFAG 86
Copyleft Attitude (collectif).20, 129, 126, 131, 132, 182
Corée du Sud 55
Cosic (Vuk) 10, 11, 144
Costa (Mario) 15, 25, 82
Couchot (Edmond) 76
Courbet (Gustave) 127
Courvoisier (Sébastien) 128
D
Dada 18, 20
DADVSI 115
Déléguation aux Arts Plastiques 119, 120, 168
David (Catherine) 47, 53, 56, 171
Davis (Douglas) 45
Département américain de la défense 1
Depocas (Alain) 63, 119
Dermineur (Karen et Marika) 65
Dhenin (Simon) 86
Dia Center for the Arts 45, 49, 50, 53, 175
Dietz (Steve) 2, 50
documenta X (Kassel) 53
Drouhin (Reynald) ....21, 58, 60, 65, 127, 128, 162, 176
Druckrey (Thomas) 34
Duchamp (Marcel) 16, 20, 29, 180
E
Ecole Nationale Supérieure de Création
Industrielle
86 Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de
Paris 11, 165
Electronic Literature Organization 114, 178
Espagne 54, 99
Etats-Unis 45, 63, 87, 99, 169
e-toy (collectif) 151
Europe 46, 87, 93, 99, 144
F
FIAC (Foire Internationale d'Art Contemporain de
Paris) 54, 89
Flavin (Dan) 49, 110, 112
Fluxus 14, 20, 64, 105
Forest (Fred) 15, 25, 82, 169
Fourmentraux (Jean Paul)..2, 54, 58, 60, 66, 67, 68,
80, 82, 83, 125, 128, 132, 174
FRAC Languedoc Roussillon..51, 52, 53, 123, 124, 125
FRAC Bourgogne 52
France.. 7, 15, 30, 35, 45, 47, 51, 54, 55, 56, 87, 95, 99,
115, 116, 117, 129, 133, 143, 166, 170, 171, 174, 175
Frespech (Nicolas) 31, 51, 52, 81, 123, 124, 125,
136, 138, 176, 182
Frieze Art Fair 93
FSF (Free Software Foundation) 130, 131
G
Gaîté Lyrique 56
Gallery 9 50, 174
Galloway (Alex) 64
Gees (Johannes) 18, 162, 175
General Idea 50
Georges Pompidou (Centre) ...52, 53, 171, 172, 173
GNU 129, 130, 131, 132, 182
Gogh (Van) 87
Goodman (Nelson) 75
Grancher (Valéry) 11, 21, 42, 43, 51, 52, 67, 69,
84, 86, 87, 88, 89, 90, 95, 96, 97, 132, 133, 136,
137, 143, 150, 162, 172, 173, 175, 176, 177
Greene (Rachel) 12, 15, 20, 23, 34, 44, 78
Grimonprez (Johan) 45, 52
Guggenheim Museum 46, 47, 55, 63, 108, 113,
114, 143, 169, 180
H
Hamburger Kunsthalle 53
Haussmann (Raoul) 18
Heemskerk (Joan) 11, 53, 67, 176
Heinich (Nathalie) 7
Hérimoncourt 55, 56, 58
Heritrix (robot) 116
Hoch (Hannah) 18
Holzer (Jenny) 50
Hot Pictures (galerie) 78
I
ICOM 101
IIPC 118
Ile-de-France 55
Illien (Gildas) 115, 116
Incident.Net (collectif) 65, 177,
180
Incognito (galerie 89, 175
Institute of Contemporary Art de Londres 44
Internet Archive 116, 118, 178
Ippolito (Jon) 46, 63, 108, 112, 113, 119
Issy-Les-Moulineaux 55
Italie 82, 99
Le Cube (centre d'art) 55, 172
Le Fresnoy (école) 41, 42, 175
Le Sergent (Daphné) 24
Leen (Frederik) 107
Lehman (Université de) 45
Lepape (Pierre) 6
Lialina (Olia) 11, 104, 133, 176
Lincart (Galerie) 89, 175
Linz 55, 144, 175
Ljubljana 53, 175
Londres 12, 44, 93, 166
Los Angeles 2, 51
M
J
Jennifer Flay (galerie) 56
Jewish Museum (New York) 44
JoDi 11, 50, 54, 67, 176
Judd (Donald) 49
K
Kant (Emmanuel) 38
Kaprow (Alan) 20, 151
Karlplatz 91
Kassel 53
Kisseleva (Olga) 105
Korea Web Art Festival 55
Kowalski (Priot) 29
Krens (Thomas) 46
L
Education nationale 66
Lafargeas (Aurore) 86
Laforet (Anne).... 104, 106, 111, 114, 115, 116, 152
Laï (Tamara) 52
Lamunière (Simon) 53
Langlois (Fondation Daniel) 63, 108, 169
Lasfargues (France) 117, 174
Laudouar (Jannick) 66, 174
Le Corbusier 29
Madrid 53, 93
Main d'oeuvre 55
Maslow (Abraham) 81
Massachusetts Institute of Technology 130
Mattes (Eva et Franco) 91, 93
Mc Luhan (Marshall) 144
McShine (Kynaston) 45
Mendoza (Antonio) 64
Métafort 55
Miami 93
Microsoft 129
Ministère de la Culture 42, 104, 120, 122, 152, 168,
170
Minneapolis 2, 50
Modern Gallery (Ljubljana) 53
Monaco 89, 175
Montréal 63, 64, 104, 108, 167, 168, 169
Moore (loi de) 35
Moreau (Antoine) 126, 131
Morel (Julie) 65
Morice (Anne Marie) 32, 66
Mouchette 82, 83, 126, 176, 182
Muntadas (Antonio) 50, 53
Musée d'art contemporain de Lyon 51
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique 107
Museum of Contemporary Art de Los Angeles ... 51 Museum of
Modern Art de New York 45, 51
N
Nacional de Arte Reina Sofia - Madrid 53
Napier (Mark) 47, 162, 175
Netcraft 34
Nettime 10, 177
New Museum (New York) 62, 63, 174
New York ....20, 23, 44, 45, 46, 51, 62, 63, 93, 108, 112, 167,
169
Nice 41, 175
Nike 91, 93, 163, 168, 175
Nomemory bazaar 89, 176
NSOU 63
Nuit Blanche 86
Numedia-edu (plateforme) 66
Numeriscausa (galerie) 89, 94, 172, 174, 175
O
Oboro (Centre) 55
Online Artport 49
Ozone 89
P
Paesmans (Dirk) 11, 53, 67, 176
Paik (Nam June) 20, 29, 111
Paris.2, 7, 11, 14, 15, 21, 23, 29, 37, 38, 39, 40, 43,
55, 56, 69, 75, 76, 86, 87, 88, 89, 104, 105, 125,
128, 131, 164, 165, 166, 167, 168, 169, 170,
171, 172, 173, 174, 175, 177
Pascal (Blaise) 70
Picabia (Francis) 18
Pop Art 21
Public Netbase 91, 177
R
Rancière (Jacques) 37, 38
Reichardt (Jasia) 44
Rhizome 12, 61, 62, 63, 64, 114, 170, 177, 180
Rinehart (Richard) 119
Rouillé (André) 39, 40
RSG (Radikal Software Group) 16, 162
Rush (Mickael) 23, 32, 34
S
SACD (Société des auteurs compositeurs
|
dramatique)
Saint Ouen
Saladin (Marie)
San Francisco
|
2,
|
117,
51, 89,
|
126
55
174 167
|
SFMoMA (San Francisco Museum of Modern Art)
|
51, 55
|
|
Scheiderbrauer (tOmi)
|
18
|
|
Schöffer (Nicholas)
|
29, 30
|
|
Schultz (Pit)
|
|
10
|
|
Schwarz (Eugène)
|
|
45
|
|
Selbo (Vivian)
|
|
50
|
|
Serra (Richard)
|
|
49
|
|
Shulgin (Alexei) 10, 11, 16, 78,
|
162, 175,
|
176
|
|
Simon Jr. (John F.) 23, 47, 97, 99,
|
162, 163,
|
175
|
|
Slick (Foire)
|
|
89
|
|
Smithsonian American Art Museum
|
|
51
|
|
Sollertis (galerie)
|
54, 86,
|
175
|
|
Soto
|
|
29
|
|
Sous-Sol (galerie)
|
|
56
|
|
Space Invader
|
|
21
|
|
Spiegel (Malex)
|
|
18
|
|
Sporn (Silke)
|
|
18
|
|
Stallabrass (Julaian)
|
|
12
|
|
Stallman (Richard)
|
|
130
|
|
Stromajer (Igor)
|
|
53
|
|
Support Surface
|
|
14
|
|
Synesthésie (revue en ligne) ..32, 66,
|
147, 170,
|
171,
|
|
177
|
|
|
|
T
|
|
|
|
Tate Gallery
|
12,
|
166
|
|
Thomson & Craighead
|
21,
|
162
|
|
Tirana
|
|
84
|
|
Toshiba
|
|
89
|
|
Toulouse
|
86,
|
175
|
|
Tourcoing
|
|
41
|
|
Tribe (Mark)
|
|
62
|
|
U
|
|
|
|
|
UNESCO
|
|
|
100
|
|
Université de Californie
|
|
|
51
|
|
V
|
|
|
|
|
Version Originale (exposition)
|
|
|
51
|
|
Villa Arson (école)
|
41,
|
42,
|
175
|
|
Villette Numérique
|
|
|
55
|
|
W
Walker Art Center (Minneapolis)
Warhol (Andy)
Weber (Max)
Weiner (Lawrence)
Whitney Museum 45,
Wilde (Oscar)
|
46,
|
2, 3, 50, 56 63, 83 6 23, 50 49, 55, 175 1
|
INDEX DES ILLUSTRATIONS
Fig. 1 (p. 17) : Alexei Shulgin - 1996
- Random Camera, For Approaching to infinity
http://www.easylife.org/award/frand.htm
Fig. 2 (p. 17) : RSG (Radical Software
Group) - 2005 - Tony Hawk's Underground 2
http://r-s-g.org/PP/
Fig. 3 (p. 19) : Shu Lea Shang - 1998 -
Brandon http://brandon.guggenheim.org/
Fig. 4 (p. 19) : c.a.l.c. et Johannes
Gees - 1999 - Communimage http://www.communimage.ch/
Fig. 5 (p. 22) : Valéry Grancher
- 2003 - «Dos paintings» Acrylic on canvas, Collection privée
http://www.nomemory.org/data2/indexf.htm
Fig. 6 (p. 22) : Thomson &
Craighead - 1998 - Trigger Happy http://www.triggerhappy.org/
Fig. 7 (p. 48) : Mark Napier - 2002 -
Net.flag - Collection permanente du Guggenheim Museum
http://netflag.guggenheim.org/netflag/
Fig. 8 (p. 48) : John F. Simon Jr. -
2002 - Unfolding Object http://unfoldingobject.guggenheim.org/
Fig. 9 (p. 59) : Reynald Drouhin -
2000 - Des_Frags (Interface + ex. de réalisation : Red Hot Gazoline #1)
http://desfrags.cicv.fr/
Fig. 10 (p. 85) : Christophe Bruno -
2003 - WiFi-SM
http://www.unbehagen.com/wifism/indexfr.htm
Fig. 11 (p. 85) : Christophe Bruno -
2006 - WiFi-SM for Real
http://www.unbehagen.com/wifism-for-real/
Fig. 12 (p. 92) : collectif
01.org - 2003 - Nike Ground
http://0100101110101101.org/home/nikeground/photos.html
Fig. 13 (p. 92) : collectif
01.org - 2003 - Nike Ground - Official
Website
http://0100101110101101.org/home/nikeground/photos.html
Fig 14 (p. 98) : John F. Simon Jr. -
1997 - Every Icon
http://www.numeral.com/everyicon.html
BIBLIOGRAPHIE
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généraux
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esthétique, trad. M. Jimenez, Paris, Klincksieck, 2004
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Mendès France, 2004, 169 p.
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Conférences &
colloques
« Les industries culturelles à l'heure de la
numérisation », Journées d'économies de la
culture : Création et diversité au miroir des industries
culturelles, Conférence du 13 janvier 2006, Centre Georges Pompidou,
Paris
Modérateur : Elizabeth Flüry-Hérard,
Membre du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel
Intervenants :
· Nathalie Sonnac, Maître de Conférences
à l'université de Paris II
· Bertrand Warusfel, Professeur à
l'Université de Lille 2
· Philippe Chantepie, Chef du Département des
études de la Prospective et des statistiques
· Anne Perrot, Vice-présidente du Conseil de la
Concurrence
« Les arts numériques et les institutions
artistiques font-ils bon ménage ? », Table ronde du 17 janvier
2006, Palais des études de l'école nationale supérieure
des Beaux-arts de Paris
Modératrice : Aude de Bourbon, journaliste
Intervenants :
· Stéphane Maguet, société de
production Numeriscausa
· Valery Grancher, artiste
· Jacques Lathuille, Direction du multimédia du
CNC
· Christophe Kihm, rédacteur en chef de Art
Press, commissaire de l'exposition « Numérique : enseigner &
produire » au Centre Georges Pompidou.
« Comment innover, décider et communiquer dans un
océan de données? », Rencontre création innovation du
28 février 2006, Le Cube, Issy Les Moulineaux
Modérateur : Nils Aziosmanoff - Directeur du
Cube
Intervenants :
· Olivier Auber, artiste, associé du laboratoire
culturel A+H
· Xavier Moisant, ancien responsable de la campagne
Internet de M. Chirac,
· Thanh Nghiem, cofondatrice et Présidente
d'Angenius, ancien Partner chez McKinsey et directrice Stratégie et
Business Development de Suez-Ondeo :
www.angenius.org
· Laurent Sorbier, ancien Conseiller Nouvelles Technologies
du Premier Ministre
« L'artiste entrepreneur », Table ronde du 14 mars
2006, Palais des études de l'école nationale supérieure
des Beaux-arts de Paris
Modératrice : Aude de Bourbon, journaliste
Intervenants :
· Valéry Grancher, artiste
· Fabrice Hybert, artiste
· Hélène Mugnier, consultante
indépendante auprès des entreprises.
« De nouveaux rapports entre entreprises et artistes
», Table ronde du 25 avril 2006, Palais des études de
l'école nationale supérieure des Beaux-arts de Paris
Modératrice : Aude de Bourbon, journaliste
Intervenants :
· Christian Mayeur, directeur d'Entrepart
· Hélène Mugnier, consultante
indépendante auprès des entreprises
· Nathalie Bazoche, responsable des projets culturels de la
fondation EDF
« L'Art et la critique dans l'espace public. Pour une
nouvelle critique du jugement », Colloque du 8 décembre 2006,
Centre Georges Pompidou, Paris Modérateur : Jacinto Lageira,
Université de Paris I
Intervenants :
· Jean-Pierre Cometti, Université de Provence
· Dominique Château, Université de Paris I
· Jerrold Levinson, University of Maryland
· Jean-Marie Schaeffer, CNRS
· Richard Shusterman, Florida Atlantic University
« Le Net.Art à l'oeuvre », Journée
d'étude du 13 décembre 2006, Bibliothèque Nationale de
France, Paris
Intervenants :
· Jean-Paul Fourmentraux, sociologue, chercheur
associé à l'EHESS
· Christophe Bruno, artiste
· Samuel Bianchini, artiste
· Agnès de Cayeux, artiste
· Carlo Giordano, artiste
· Edouardo Kac, artiste
· Anne Laforêt, chercheur à
l'Université d'Avignon
· France Lasfargues, responsable qualité du
dépôt légal dinternet, BnF
· Marie Saladin, collection arts numériques,
département Audiovisuel, BnF
· Xavier Sené, conservation, département de
l'Audiovisuel, BnF
· Grégory Miura, documents électroniques,
département Audiovisuel, BnF
· Annick Rivoire, journaliste "nouveaux médias" ;
· François Michaud, conservateur, musée d'Art
Moderne de la Ville de Paris
· Janique Laudouar, chef de projet
Numedia.edu
· Julie Miguirditchian, directrice adjointe de la galerie
Numeriscausa
· Paul Devautour, directeur de l'Ecole des Beaux-Arts de
Bourges.
Sites Web
Centres de diffusion & exposition
http://www.newmuseum.org/ (New Museum - USA)
http://www.walkerart.org/index.wac
(Walker Art -USA) http://gallery9.walkerart.org/ (Gallery 9 du Walker
Art - USA) http://adaweb.walkerart.org/ (Exposition Adaweb du Walker Art
- USA) http://art.teleportacia.org/ (Galerie en ligne - Russie)
http://www.whitney.org/artport
(Whitney Museum - USA) http://www.diacenter.org/ (Dia Center for The Art
- USA)
http://www.lincart.com (Galerie
Lincart - San Fransisco - USA)
http://www.aec.at (Ars Electronica -
Linz - Autriche) http://www.ljudmila.org/ (Ljudmila - Ljubljana -
Slovénie) http://www.villa-arson.org/ (Villa Arson - Nice -
France) http://www.le-fresnoy.tm.fr/ (Le Fresnoy - France)
http://www.cite-sciences.fr/ (Cité des Sciences - Paris - France)
http://www.numeriscausa.com/ (Galerie Numeriscausa - Paris - France)
http://www.sollertis.com/ (Galerie Sollertis - Toulouse - France)
http://www.incognito.vu (Galerie
Incognito - Paris - Monaco - France)
OEuvres incontournables
http://www.easylife.org/netart/
(Alexei Shulgin - Introduction to Net.art)
http://www.easylife.org/award/
(Alexei Shulgin - WWWArt Awards)
http://r-s-g.org/PP/ (Radical
Software Group - Prepared PlayStation) http://brandon.guggenheim.org/
(Shu Lea Cheang - Brandon) http://www.communimage.ch/ (c.a.l.c. et
Johannes Gees - Communimage)
http://netflag.guggenheim.org/netflag/
(Mark Napier - Net.Flag)
http://unfoldingobject.guggenheim.org/ (John Simon Jr. -
Unfolding Object)
http://www.numeral.com/everyicon.html
(John Simon Jr. - Every Icon) http://www.triggerhappy.org/ (Thomson et
Craighead - Trigger Happy)
http://0100101110101101.org/home/nikeground/
(
01.org - Nike Ground)
http://www.internetpainting.vg/ (Valéry Grancher - Webpaintings)
http://www.bampfa.berkeley.edu/exhibits/24h00/
(Valéry Grancher - 24h00)
http://www.incident.net/works/touch/
(Gregory Chatonsky)
http://www.frespech.com/play/
(Nicolas Frespech - Play)
http://www.fraclr.org/closky/
(Claude Closky - Net.Flag)
http://www.unbehagen.com/wifism/
(Christophe Bruno - WiFi-SM)
http://www.unbehagen.com/wifism-for-real/
(C. Bruno - WiFi-SM for Real) http://desfrags.cicv.fr/ (Reynald Drouhin
- Des_Frags)
http://www.incident.net/works/metaorigine/
(R. Drouhin - Metaorigine) http://poietic-generator.net/ (Olivier Auber
- Générateur Poïétique)
http://www.criticalsecret.com/filmxx/clickf.html
(Mouchette - Quizz)
Plateformes artistiques personnels
http://www.easylife.org/ (Alexei Shulgin)
http://www.irational.org (Heath
Bunting)
http://art.teleportacia.org/olia.html
(Olia Lialina)
http://wwwwwwwww.jodi.org/ (JoDi : Joan Heemskerk et Dirk
Paesmans)
http://www.0100101110101101.org
(
01.org)
http://www.sittes.net/ (Claude Closky)
http://www.nomemory.org/ (Valéry Grancher)
http://www.nomemorybazaar.com/ (Galerie personnel
Valéry Grancher) http://www.christophebruno.com/ (Christophe
Bruno) http://www.frespech.com/ (Nicolas Frespech)
http://www.mouchette.org
(Mouchette)
Plateformes artistiques collectives
http://sunsite.cs.msu.su/wwwart/hotpics/
(Hotpics - Initiative d'A. Shulgin)
http://www.irational.org (
Irational.org - Initiative d'Heath
Bunting)
http://www.etoy.com (Collectif
etoy)
http://www.rtmark.com (Collectif
®TMark)
http://www.incident.net (
Incident.Net - Initiative de
Grégory Chatonsky)
http://km2.net (Laboratoire A + H -
Initiative d'Olivier Auber)
Listes de diffusion
http://www.nettime.org/ (Nettime)
http://olalaparis.free.fr/ (Olala Paris)
7-11@mila.ljudmila.org
(Ljudmila)
liste@rhizome.com (Rhizome)
Plateformes ressources médiation & critique
http://www.rhizome.org (Rhizome)
http://www.t0.or.at/ (Public Netbase)
http://www.synesthesie.com/ (Synesthésie)
http://numedia.scola.ac-paris.fr/ (Numedia-Edu)
http://www.artsens.org/interactivite.html
(Collectif Art Sensitif)
Plateformes ressources juridique
http://artlibre.org/ (Collectif Art Libre)
http://www.nomemory.org/data1/contrat.html
(Contrat pour l'acquisition de l'art Internet de Valéry
Grancher)
http://www.culture.gouv.fr/culture/infos-pratiques/droits/index.htm
(Ministère de la culture)
Divers
http://news.netcraft.com/archives/webserversurvey.html
(Veille Internet) http://www.bartproject.com/ (Bureau de conception /
médias numériques)
http://www.ensci.com (École
Nationale Supérieure de Création Industrielle)
http://www.cna-cefag.org/ (Formation multimédia aux arts
graphiques) http://www.cafepress.com/ (Boutique en ligne - produits
dérivés d'artistes) http://www.milliondollarhomepage.com/
(Vente d'espaces publicitaires)
http://www.eliterature.org/pad/afb.html
(Electronic Literature Organization)
http://www.netpreserve.org
(International Internet Preservation Consortium)
http://www.archive.org/index.php
(Internet Archive)
http://variablemedia.net/f/introduction/index.html
(Variable Media)
ANNEXES
Entretien avec Valéry Grancher
Valéry Grancher
Artiste, lauréat de La Villa Médicis hors les murs
1998 Entretien réalisé le 8 mai 2006, Paris IX
Validé par Valéry Grancher et publié par ses
soins sur son site.
http://www.nomemory.org/data2/thesmaillot.htm
Précurseur du Net Art, Valéry Grancher, nous livre
sa vision des processus de légitimation et des modèles de
diffusion de l'art en réseau.
Art en réseaux, net.art, art Internet ; comment
définissez-vous vos créations ?
Le Net Art est un mouvement, d'influence dadaïste, qui
émerge dès 1993, lorsque les gouvernements des pays occidentaux
assouplissent les conditions d'admission à Internet. L'apothéose
à lieu à Kassel en 1997. Pour la première fois, des
artistes utilisant les réseaux Internet au coeur du processus de
création, s'offrent une visibilité dans le monde de l'art. Le Net
Art se développe autour d'un noyau dur de cinq artistes, dont Vuk Cosic,
qui définit le mouvement et lui donne une direction. Autour de se noyau
dur, à la marge, gravitent quelques artistes que j'appelle les « in
extenso », auquel j'appartiens.
Après Kassel, on assiste encore à quelques
expositions, notamment à la Biennale de Venise dans le pavillon
Slovène. Mais en 1998, la fièvre retombe très vite, et
chacun poursuit ses travaux dans sa direction. L'essentiel est que ce courant
soit passé. Aujourd'hui il ne reste que les oeuvres, même si
beaucoup d'artistes et de théoriciens s'agitent sur le
cadavre pour tenter de faire émerger un label, se
revendiquant de fait de la lignée des précurseurs.
Vous vous positionnez comme « in extenso » ?
En effet, le père du Net Art, c'est Pit Schultz. Moi je
n'étais pas dans le Net Art pur et dur, mais Vuk Cosic considère
aujourd'hui mon oeuvre comme relevant du Net Art. Finalement, je faisais partie
du groupe, sans être véritablement dans le mouvement. Le monde de
l'art m'a assimilé à cette dynamique. Toutefois, ce qui me
distingue, c'est ma relation physique à Internet. Mon questionnement se
base sur la relation entre le matériel et l'immatériel. Je suis
allé jusqu'à réaliser des Web Paintings,
c'est-à-dire à représenter en peinture les pages d'accueil
des principaux acteurs du Web, comme Google.
En outre, contrairement aux autres, j'ai très vite
souhaité formaliser l'art en réseau, en éditant des
contrats de ventes ; déviant ainsi de la philosophie originelle qui
s'est développée en dehors des institutions et du marché.
La signature de ces contrats a souvent été vécue comme une
trahison par les utopistes, qui véhiculent le mythe de Van Gogh, la
vision de l'artiste romantique. Le Net Art étant par définition
immatériel, j'ai souhaité réfléchir
immédiatement à ses modalités d'assimilation par le
marché. Le contrat fait partie de cette réflexion et permet
à l'artiste de rester maître de son oeuvre. C'est la garantie de
mon indépendance.
Pour vous, l'indépendance financière est le
préalable à l'indépendance artistique. Comment
négociez-vous cette indépendance ?
Mon dernier projet : « Shiwiars Project » consistait
à installer des webcams dans la forêt amazonienne, au coeur d'un
village d'indiens Shiwiars. Bien sûr une opération comme celle-ci
est particulièrement onéreuse, d'autant plus que je souhaitais y
inclure un volet humanitaire. J'ai été financé à la
fois par des institutions publics, le ministère de la Culture, le
Palais de Tokyo, l'AFAA231, et par des partenaires
privées, Toshiba, Ozone. Tous ces acteurs ont les mêmes
volontés de contrôle. La preuve, c'est que chacun met son logo et
engage donc son image : ils revendiquent leurs territoires. Une fois le projet
lancé, plus personne n'ose se retirer, et chacun en tire son
bénéfice. La synergie globale est positive. En alliant l'art et
l'entreprise par les nouvelles technologies, il est aujourd'hui possible de
mutualiser les efforts entre individus. L'entreprise devient pour l'artiste une
source de financement conséquente. L'art devenant un outil de
communication, d'innovation et de management pour l'entreprise. Chaque acteur
fonctionne en interdépendance, en réseau. Il dispose de sa zone
de libre arbitre et d'autonomie. Ma façon de m'émanciper est de
multiplier les partenariats, pour atteindre l'équilibre des forces.
L'oeuvre en réseau, interactive par essence, impose
t'elle à l'artiste la prise en compte du public ?
Dans le champ de l'art, il existe un public pour chaque
oeuvre. Par conséquent, je n'ai jamais cherché à
réaliser une oeuvre en fonction d'un public. En revanche je pense qu'il
faut former un public pour une oeuvre. Pour moi, la médiation n'est pas
une condition, mais une manière de travailler. Mon problème c'est
de traduire, au niveau conceptuel, des innovations technologiques, des
raisonnements complexes et de les matérialiser simplement. Depuis que je
travaille sur Internet, je cherche à réaliser une interface
accessible, un graphisme épuré et une information claire. Je
souhaite donner au spectateur tous les moyens d'accéder à mes
oeuvres et de favoriser l'accès à leurs réflexions
sous-jacentes. Je travaille beaucoup avec les médias et mon travail
reflète une dimension pop. La publicité se sert beaucoup des
stéréotypes, de la simplification. J'ajoute à cette
esthétique publicitaire un questionnement critique.
231 AFAA : Association française d'action artistique, sous
la tutelle du ministère des Affaires Etrangères
Quand à la question de l'interactivité, je ne
sais pas comment elle est perçue par le public. Cependant grâce
à des logiciels statistiques, je dispose de nombreuses informations sur
les visiteurs de mon site,
www.nomemory.org. Je sais que
chaque jour, je reçois environ 100 visiteurs uniques, chacun restant, en
moyenne, plus de 10 minutes sur mes pages. Je m'aperçois
également que c'est un public fortement lié à l'art, ce
n'est plus le grand public. Aujourd'hui, les personnes qui arrivent sur mon
site ont tapé mon nom ou celles de mes oeuvres dans un moteur de
recherche.
Ainsi, les publics seraient passés d'une logique de
déambulation à une logique de requête...
Exactement ! Contrairement aux idées reçues,
Internet est désormais cloisonné comme le monde. Il existe des
frontières. Le public est extrêmement filtré. Si au
début d'Internet mon auditoire était grand public, aujourd'hui il
est hyper spécialisé. Auparavant, les piétons du Web
étaient mus par une logique de découverte, sans savoir ce qu'ils
allaient trouver. Le public s'amusait et Internet était associé
au temps de loisir. Au fil du temps, Internet s'est rattaché à la
notion de travail, et ne répond plus qu'à des besoins : acheter,
comparer, chercher une information précise. Google, qui a ciblé
ce comportement, a appuyé l'émergence de cette logique de
requête. De fait, le public se spécialise.
Le moteur de recherche a territorialisé le Web par
domaine sémantique. Aujourd'hui les navigations sont topographiques.
Même Yahoo, où les informations sont pourtant indexées
humainement, repose sur cette logique de cloisonnement, d'indexation du champ
des possibles par mots- clés. Aujourd'hui, le mythe d'atteindre le tout
public par Internet, je n'y crois plus. Que ce soit dans le monde réel
ou virtuel, la démocratisation culturelle est une utopie.
Beaucoup de théoriciens, à l'instar de Fred
Forest ou Mario Costa, prônent une nouvelle esthétique, remettant
en cause l'avenir de l'art et de la philosophie à l'époque des
réseaux. Penser vous que le numérique opère une rupture
dans l'histoire de l'art ?
Dans un monde basé sur la transparence, ultra
globalisé, où l'ubiquité est totale, je pense qu'il n'est
plus possible de faire rupture. Les principes de rupture et de
révolution m'apparaissent comme des conceptions archaïques.
Personnellement, je poursuis la logique du Hijack, celle du virus informatique.
Il consiste à intégrer un système, pour détourner
son fonctionnement à des usages spécifiques. Par exemple, un
détournant la mécanique libérale du marché de l'art
pour donner une tribune médiatique aux indiens d'Amazonie. J'apporte mon
éclairage... Avec cette dynamique, je ne cherche pas à faire
évoluer le système, mais j'invente des solutions virales, qui me
permettre d'avancer, de m'autonomiser. Je travaille à mon
échelle. Si j'inspire à d'autres des solutions pour faire
évoluer le système, tant mieux.
Je regrette le comportement de certains artistes de la
scène des arts en réseaux, à l'image de Fred Forest et de
Grégory Chatonsky, qui s'improvisent théoriciens et critiques
d'art pour mieux s'auto légitimer. Balzac décrit parfaitement le
processus dans son étude philosophique « le Chef d'oeuvre Inconnu
». Cette imposture, totalement artificielle, a contribué à
décrédibiliser le Net Art. La légitimité est
basée sur le rapport à l'altérité. L'axiome de
l'art repose sur le regard d'autrui. Ce peut être un regard physique,
intellectuel, théorique, politique, sociale ou économique. Mais
s'il n'y a pas regard d'autrui, il n'y a pas Art. La légitimité
passe par ce regard.
Comment l'art en réseaux a négocié sa
légitimité et quel chemin reste-il à parcourir ?
Je ne ressens pas le besoin de me légitimer par rapport
au monde de l'art, car je travaille avec tous ses acteurs : les musées,
les galeries, les foires d'art contemporains, les biennales... La question de
la légitimation ne se pose pas. L'artiste est opérant ou il n'est
pas. Ses oeuvres font sens ou non.
Sur ce point, ma vision est darwiniste. De ce fait, certains
de mes pairs me taxent d'artiste institutionnel et me reprochent de faire le
jeu du marché.
Néanmoins, dans le domaine des arts numériques,
l'interdisciplinarité et la transversalité sont devenues une
réalité. De la photographie à la peinture en passant par
l'image en mouvement et la sculpture, le numérique contamine toutes les
pratiques. Pourtant, les espaces médiatiques, la presse
particulièrement, restent cloisonnés par domaine artistique. Dans
un contexte de raréfaction des espaces critiques dans la presse, ce
phénomène est d'autant plus problématique. Lors de la
médiatisation de « Shiwiars Project », les journalistes des
pages « culture » transmettaient le sujet à ceux des pages
« numérique » et vice versa. Cette conception du monde de
l'art est typiquement française. Outre atlantique, la presse est
décloisonnée et ne se pose plus la question du support. L'enjeu
n'est pas sur la pratique elle même, mais sur le questionnement
esthétique et la finalité du dispositif.
Quel est votre regard sur les plates formes artistiques en
ligne ?
Ma vision sur ce point est extrêmement négative.
La plate forme «
www.rhizome.org »,
basée à New York, organise une propagande qui tendrait à
faire croire que le Net Art est né aux Etats-Unis, qu'il est issu de la
culture américaine. Il dresse un panorama de la création actuelle
sans tenir compte de la réalité européenne.
En France, le plagiat de Rhizome, «
www.incident.net »,
dirigé par Gregory Chatonsky procède aussi d'un endoctrinement
qui cache mal l'opportunisme, l'arrivisme et la malhonnêteté
intellectuelle. Essayant de définir, avec une logique d'ayatollah, une
« French Touch » de l'art en réseau ;
incident.net revendique son territoire
au ministère de la culture. Il infiltre les écoles comme
l'université Paris-VIII ou l'école du Fresnoy et entend mener une
action politique culturelle franco-française. Je pense que ce type de
raisonnement conduit à l'asphyxie. Le propre d'une démarche
artistique, c'est de faire oeuvre, de faire sens. L'artiste peut
également améliorer sa médiation, sa visibilité et
éventuellement se préoccuper du commercial. Mais en aucun cas,
l'artiste ne doit s'encombrer de questions
politiques, visant à désigner des chefs,
à catégoriser à la place des historiens, à
critiquer à la place des critiques. Ces personnes ont profité de
la mise en lumière du Net Art, pour s'offrir une visibilité sur
Internet, en se réappropriant des oeuvres initiées aux
Etats-Unis. Cette procédure d'occupation et ces techniques de
propagandes sont contre productives. L'art en réseau s'est trouvé
décrédibilisé par de telles pratiques.
La dématérialisation de l'oeuvre est elle un
frein à sa diffusion et à sa mise en
marché ?
Le marché de l'art s'inscrit dans la culture
matérielle, la tradition de l'objet. Les débuts ont
été difficiles, il a fallu attendre les années 2000 pour
commencer à entrer sur le marché. La prise en compte des
coûts de production dans la vente de bien ou service en réseaux,
les droits électroniques d'auteurs sont encore balbutiants. Le contexte
juridique et psychologique autour de l'acquisition de données
culturelles immatérielles émerge. J'ai réalisé une
charte d'usages qui définit les obligations du vendeur et de l'acheteur,
qui fournit des garanties. Les musées ont été
rassurés et ils ont commencé à acheter.
L'une des alternatives économiques, pour les artistes
qui continuent de travailler sur le réseau, est de matérialiser
leur concept, notamment par l'installation. Les artistes qui perdurent dans ce
domaine sont ceux qui ont su hybrider leur production en la
matérialisant. 01.org,
réalise des fausses affiches, Vuk Cosic matérialise ses
vidéos initialement codées en ASCII232 et Alexeï
Shulgin organise des performances. L'art du spectacle est un dispositif de
matérialisation intéressant. Même si la performance
s'inscrit quelque part dans l'immatériel et
l'éphémère, elle se base sur une tradition
séculaire, le spectacle vivant.
232 ASCII (American Standard Code for Information Interchange)
: Codage standard des caractères étendu à 8 bits (256
caractères par la norme ISO-8859-1 et à 16 bits en Unicode (Code
Java). Format texte compatible avec tous les équipements informatiques
et de traitement des données, appelé aussi : Plain Text.
Le marché de l'art autour des nouveaux médias
évolue rapidement, sans que personne ne puisse pronostiquer ses
évolutions. En 1999, Bernard Joisten, pensait que mes Google Paintings
étaient invendables, aujourd'hui il me dit qu'elles sont trop
commerciales ! En effet, si elles m'ont valu la radiation de la galerie «
Chez Valentin » en 1998, elles assurent désormais mon succès
aux Etats Unis et à la FIAC. Dans ce domaine, la prospective est
hasardeuse et l'expérimentation... jubilatoire.
Entretien avec Julie Miguirditchian
Julie Miguirditchian
Directrice de la galerie Numeriscausa
Entretien réalisé le 17 octobre 2006, Paris I
Validé par Julie Miguirditchian.
Numeriscausa fait figure de précurseur dans le
paysage des structures de diffusion de l'art contemporain. D'où vous est
venu cette passion, ce militantisme pour les nouveaux médias ?
J'ai débuté ma vie professionnelle en organisant
le Vidéo Cube de la FIAC, sous la direction d'Henri Jobbé Duval.
Aujourd'hui, si l'art vidéo est complètement
intégré à l'art contemporain, l'art numérique dans
son ensemble est lui, largement ghettoïsé. L'enfermement de l'art
numérique dans des structures comme le Cube à Issy les Moulineaux
et la fermeture du CICV d'Hérimoncourt, en 2004, témoignent de
cette marginalisation du numérique. Notre souhait à Numeriscausa
est d'ouvrir l'art numérique au design, à l'architecture et
à l'art contemporain.
Nous avons défriché le milieu des arts
numériques grâce à l'association « Music2eye
»233, concentrée autour des arts numériques avec
la collaboration de Miguel Chevalier et Joseph Nechvatal. Je me suis
rapproché
233 Créé en 2002, Music2eye est un collectif
artistique parisien dont les sculptures et les installations évolutives
explorent le design comportemental, c'est-à-dire l'implication
d'entités artificielles dans des processus créatifs et
interactifs. (
http://www.music2eye.com)
de Music2eye en organisant la diffusion du collectif. Notre
projet, Viral Counter Attack, a été accueilli en résidence
à la gaîté lyrique.234
En septembre 2004, avec Stéphane Maguet235,
Jean-Noël Colas236, nous nous sommes associés pour
fonder une société commerciale. En ce sens, Numeriscausa
constitue une première en France, les autres structures de promotion des
arts numériques sont toutes sous formes associatives. Ne souhaitant pas
réduire les arts numériques à un seul et même
espace, nous fonctionnons sous la forme d'une galerie hors les murs,
créant à chaque nouvel événement un espace hors
normes.
La création numérique émerge dans un
environnement mouvant. Comment Numeriscausa tente de se stabiliser et de
pérenniser ses partenariats ?
Les débuts ont été assez difficiles.
Financièrement tout d'abord, il a fallu convaincre les banques de notre
potentiel de réussite. Ensuite, il a fallu gagner la confiance du milieu
numérique, qui ne comprenait pas notre logique commerciale, notre
volonté entrepreneuriale. Même si nous étions soutenus par
des artistes d'envergures internationales et par le collectif Music2eye, nos
ambitions faisaient peur. Nous souhaitions construire une galerie, et peut
être même plus tard une fondation, une collection.
234 La Gaîté Lyrique, situé rue
Réaumur, au coeur de paris, était un centre de résidence
de 13000 m2 dédié aux artistes numériques. La
Gaîté Lyrique, fermé au public pour raison de
sécurité, devraient rouvrir à l'horizon 2008/2010. Il
deviendrait un centre dédié aux musiques électroniques et
aux arts multimédia.
235 Stéphane Maguet, directeur de Numeriscausa, est
également président de l'association Music2eye et fondateur d'un
laboratoire de vie artificielle en collaboration avec Canal +
236 Jean-Noël Colas, administrateur de Numeriscausa, est
juriste de formation, spécialisé dans la propriété
intellectuelle et les droits d'auteur.
Nous avons la chance d'être soutenus par la presse pour
chacune de nos expositions, même si traditionnellement la critique d'art
contemporain publie peu sur les arts numériques. La première
année, nous sollicitions les plates formes en ligne comme
Synesthésie, d'Anne Marie Morice. Aujourd'hui nous sollicitons
d'avantage la presse écrite. Annick Bureaud, rédactrice à
Art Presse, mais aussi Jean-David Boussemaer et Dominique Moulon suivent notre
travail avec attention.
Nos activités vont de la production, à la
diffusion, la promotion des arts numériques, nous accompagnons les
artistes. Pour garantir le succès de notre projet, nous avons
consacré notre première année à accroître
notre notoriété et à améliorer notre image. Notre
stratégie consistait à investir des lieux peu communs, à
initier le public aux arts numérique. Notre rencontre avec Nelly Biche
de Bere, qui a un Show Room, rue Rambuteau dans le Marais, nous a permis de
réaliser cinq expositions, notamment « Sur le Fil », «
Natural/Digital », et l'exposition d'Eduardo Kac, en collaboration avec le
festival @rt Outsiders. Ces premières expositions ont été
un véritable tremplin, elles nous ont valu une véritable
reconnaissance auprès des institutions, des DRAC, du ministère de
la culture et des collectionneurs. En s'imposant à la fois en tant que
producteur et en tant que médiateur, les prescripteurs ont
réalisé notre compétence à rendre accessible des
artistes souvent ignorés par le grand public. Nous réussissions
à attirer une clientèle assez éclectique et à
médiatiser l'événement.
En matière d'art numérique, la production est
foisonnante et se développe de façon exponentielle. Quelle est
votre politique artistique de Numeriscausa?
Notre catalogue compte plus d'une vingtaine d'artistes, que
nous essayons d'équilibrer entre des artistes internationalement
reconnus, Miguel Chevalier, Joseph Nechvatal, Eduardo Kac et des artistes
émergeants. Nous
n'avons pas de politique d'exclusivité. Nous ne
produisons donc pas l'ensemble des projets, seulement ceux pour lesquels nous
avons un coup de coeur, un coup de foudre.
Notre politique de diffusion s'appuie sur les centres d'art,
les festivals, comme Arborescence ou Emergence, et nos propres expositions que
nous essayons d'exporter. Ainsi « Sur le Fil » est parti à New
York, « Beauty By » à Shanghai. « Natural /Digital »
devrait bientôt décoller pour Séoul. L'inscription de notre
politique artistique dans une dimension internationale est aujourd'hui
primordiale. Elle nous permet d'attirer les artistes et les collectionneurs
étrangers.
Le deuxième volet de notre stratégie de
diffusion consiste à répondre à toutes les demandes de
subventions émanant des structures institutionnelles. Numeriscausa se
place alors en tant que coproducteur. Nous aidons nos artistes à
répondre aux appels à projet et nous leur apportons une
crédibilité.
Comment évolue le regard du marché de l'art sur
votre initiative ?
Les collectionneurs sont encore réticents à
l'achat d'oeuvres numériques. Pour faire face, notre stratégie
consiste à améliorer la fidélisation des collectionneurs
qui nous font confiance d'une part, et à créer un aller-retour
entre l'installation et l'image fixe d'autre part.
La dématérialisation de l'oeuvre est un frein
majeur à sa commercialisation, cependant, des solutions existent. Nous
considérons par exemple l'écran plasma comme un tableau vivant et
avons mis au point un cadre, pour masquer la technologie, les câblages.
Comme nos collectionneurs, nous sommes soucieux du détail. Nous
travaillons aujourd'hui sur des problématiques d'écran plasma
avec ordinateur intégré, le collectionneur n'aura qu'à
appuyer sur l'écran pour activer l'oeuvre.
Globalement les collectionneurs restent méfiants,
notamment du point de vue de la conservation. Pour pallier ces craintes, nous
nous engageons à assurer une maintenance pendant dix ans. La
méthode porte ses fruits, nous avons vendu plusieurs pièces de
Pissenlits237, la dernière création d'Edmond Couchot
et de Michel Bret. L'implication de l'artiste dans la sphère
institutionnelle est fondamentale. Aujourd'hui les Surnatures de Miguel
Chevalier valent 65 000 euros pièce, nous en avons vendu une dizaine. La
cote de l'artiste rassure les collectionneurs.
En matière d'art Internet, la question de la
conservation est encore plus problématique. Grégory Chatonsky a
choisi de matérialiser « Se toucher toi » par l'installation.
Récréer une physicalité, me parait être un
préalable incontournable à la commercialisation, d'autant plus
qu'elle permet la convergence des arts numériques, du design et de l'art
contemporain. Le marché n'est pas encore prêt à se tourner
vers les créations immatérielles pures. Les collectionneurs sont
à la recherche de la rareté, il souhaite acquérir des
pièces uniques, du moins des pièces numérotés. Le
Net.Art parait encore trop anonyme. L'installation permet d'humaniser l'oeuvre,
de lui donner une dimension supérieure.
Il est cependant difficile de fixer un prix à une
oeuvre consultable librement sur le Net. A partir du moment où nous
vendrons l'installation « Se toucher toi », la version en ligne sera
probablement désactivée. Pourtant, la désactivant, nous
amputons l'oeuvre de sa main invisible. Nous
237 Dans cette oeuvre interactive, neuf ombelles de pissenlit
sont doucement éparpillées par une brise virtuelle correspondant
au souffle réel que le spectateur dirige sur l'écran ; les
graines se détachent, s'envolent et retombent lentement. Chacun
effeuille les sphères étoilées à sa manière,
cherchant le rêve ou l'efficacité.
(
http://www.numeriscausa.com/pages/artistes/couchot/pissenlits.html)
supprimons sa version collective. Faut-il faire la concession
? C'est à l'heure actuelle, une véritable
problématique.
Beaucoup d'artistes historiquement engagés dans le
Net.Art en reviennent. Les membres d'
incident.net, à l'instar de
Grégory Chatonsky, intègrent aujourd'hui les galeries d'art. Ils
ont défriché Internet par le Net.Art et souhaite aujourd'hui
commercialiser leurs installations en galerie. Ils souhaitent être
considérés non plus comme des développeurs, mais comme de
véritables artistes.
En participant en octobre à Slick, foire off de la
FIAC, vous participez à l'intégration de l'art numérique
au marché de l'art contemporain. Quels sont les enjeux de ce challenge ?
Si Numeriscausa est reconnu dans le domaine des arts
numérique, il est quasiment absent du marché de l'art
contemporain. Si les DRAC et les FRAC nous soutiennent, la plupart des galeries
parisiennes ignorent jusqu'à notre existence. Slick est pour nous
l'occasion de rencontrer les collectionneurs dans un environnement nouveau et
de donner à Numeriscausa un nouvel éclairage.
Nous n'avons encore aucune idée des
répercussions que produira cette première tentative. Nous
espérons beaucoup en terme de prospection. Slick regroupe un panel
international de jeunes galeries dynamiques. Globalement, notre
clientèle est plus jeune que la clientèle traditionnelle du
marché de l'art, ils ont entre 30 et 50 ans, même si cela varie
énormément. Nos collectionneurs achètent plus facilement
des photographies numériques, ce n'est que dans un second temps qu'ils
se dirigent vers l'installation. Nous proposerons donc une offre qui permet
d'appréhender l'art numérique sous plusieurs formes.
Les foires d'art contemporain offrent aux acteurs du
marché un espace de visibilité cruciale. Notre choix s'est
naturellement porter vers Slick, où nous bénéficions d'un
stand de 20m2, pour 4000 euros. De plus, nous connaissions une des
organisatrices, Aude de Bourbon, avec qui nous avions déjà
collaboré sur Beauty By. Enfin le parrainage de Caroline Bourgeois,
engagée auprès des arts numériques et de Sonia Rykiel nous
semble intéressant. Si l'expérience fonctionne, nous
renouvellerons l'expérience.
Reste la question du développement international. Si
Paris s'éveille peu à peu aux arts numériques - comme en
témoigne l'engagement croissant de certaines galeries parisiennes
auprès d'artistes des nouveaux médias - les places fortes sont
Séoul, avec les fondations Samsung et LG, Shanghai, New York, Berlin et
Montréal, avec la fondation Langlois.
Quels sont vos axes de développement ?
En premier lieu nous souhaitons conforter notre positionnement
sur la location d'oeuvres, notamment aux entreprises. La demande est forte.
Financièrement, c'est ce qui nous tire vers le haut. Nos clients sont
des agences de conseils en communication, des banques, des cabinets
d'avocats...
Ensuite, en 2005, nous avons créé Endonic, pour
développer une offre de produits design interactifs et de design
marketing sensoriel. Cette initiative répond à plusieurs
sollicitations d'artistes et d'architectes sur les questions de poly
sensorialités, d'espace immersif et d'objet intelligent. Nous avions, en
amont, constitué un réseau de développeurs. Le lancement
d'Endonic nous a permis de les réunir au sein d'un studio de
développement, en interne afin de confronter leurs problématiques
avec des électroniciens, des architectes, des Web designers. Nous venons
de réaliser trois boules interactives, qui ont été
acheté par le Frac Ile de France, deux
dispositifs multimédia pour la Fnac Montparnasse, une
prestation live avec gestion d'effets en temps réel pour Citroën
lors du Mondial de l'automobile. Endonic est principalement tourné vers
les marques industrielles et le luxe. Nous réfléchissons sur des
concepts de vitrines interactives, des objets avec de l'électronique
embarquée...
Rajoutons à cela un axe de développement plus
centré sur l'intégration de l'art contemporain dans
l'architecture. Ici nous nous situons plus particulièrement sur le
terrain des marchés publics, avec le 1% contemporain. En ce moment, nous
réalisons, avec Miguel Chevalier, une étude de faisabilité
technique pour un projet de place public à Marseille. Nous facturons les
honoraires de l'étude à la mairie de Marseille, puis nous
prendrons 1% du budget de la construction du bâtiment pour produire
l'oeuvre.
Enfin nous souhaitons développer un partenariat avec le
créateur de mode et de parfum Thierry Mugler, qui souhaite investir dans
une galerie en ligne et organiser des expositions numérique. Nous sommes
actuellement en discussion pour obtenir la direction artistique du projet.
Thierry Mugler deviendrait alors notre mécène.
Numeriscausa insiste sur la complémentarité. En
décloisonner nos activités, nous dégageons des synergies
et de la visibilité. Les frontières entre art, design et
entreprise s'estompent, chaque jour un peu plus...
Entretien avec Daphné Le Sergent
Daphné Le Sergent
Artiste, professeur d'art plastique à
l'université Paris 8, critique d'art
Entretien réalisé le 24 novembre 2006, Paris
XX
En tant que critique, comment vous positionnez vous par
rapport aux systèmes de légitimation de l'art contemporain ?
Depuis l'avènement des avant-gardes, au début du
XXe siècle, on constate une tradition, dans l'art, de critiquer le
système de légitimation de l'oeuvre. Cette critique du
système de légitimation ne s'inscrit pas dans une logique de
polémique, elle est bien plus complexe que cela.
Prenons un exemple. Aujourd'hui, le postulat clairement
énoncé est que Duchamp, en posant son concept de ready made,
élabore une critique de l'institution. En déplaçant
l'oeuvre d'art il témoigne que la localité, le positionnement de
l'objet installent sa légitimation artistique. Cette analyse
témoigne du regard que l'on veut porter aujourd'hui sur Duchamp, nous
nous réapproprions l'histoire de l'art à partir du concept de
ready made. Mais l'oeuvre de Duchamp est autrement plus complexe, il ne cesse
de brouiller les pistes. Duchamp est si important dans l'histoire de l'art du
XXe qu'à chaque décennie, on porte sur lui un regard
spécifique. On ne cesse de réécrire sa biographie, pour le
faire parler. Duchamp de par son ambivalence et son ambiguïté est
devenu un outil de légitimation, comme les mouvements dadaïstes ou
le Bauhaus...
L'art Internet traduit il une rupture dans la manière
de définir l'art ?
Depuis les années 1920, il est très difficile de
reconstituer la filiation d'un mouvement par rapport à l'histoire de
l'art. La profusion des styles, des démarches, des approches, rend
extrêmement complexe une pareille analyse.
La nouveauté n'est jamais marquée en un point
historiquement précis. Elle s'inscrit dans le continuum de l'histoire de
l'art, jamais en rupture. Bien sûr, on assiste une progression dans le
médium, qui nous mène vers une autre appréhension de
l'objet d'art, mais la source même des réflexions des
net-artistes, comme la notion de copyleft ou de l'art sociologique prend racine
il y a plus de 50 ans.
Le développement du concept d'interactivité va
de pair avec la préoccupation des artistes, après la guerre, de
construire une image avec un statut nouveau. Une image qui ne soit ni
indicielle, ni conceptuelle. C'est-à- dire une image qui ne prend plus
ancrage dans le réel et qui ne porte plus de concept précis.
L'image devient une sorte de symbole, capable de fédérer un
groupe social, un symbole qui puisse rendre coextensif un groupe social, qui
dans une société marchande et capitaliste est complètement
éclaté. L'individu n'est plus vu comme une âme et un corps,
mais comme une entité fragmentée utilisant plusieurs objets,
ayant une valeur au sein du système capitaliste. L'individu n'est plus
unitaire, mais éminemment fragmenté, il ne représente plus
que ce qu'il est capable de produire et de consommer. Les artistes de
l'après guerre sont mus par un double désir, d'une part celui de
croire en l'homme, d'autre part de pouvoir proposer des symboles
fédérateurs, à l'instar de Joseph Beuys.
Comment vous positionnez-vous par rapport à la
volonté des artistes de remettre en cause le système de l'art ?
Dans les années 70, Fred Forest poursuit cette logique
en proposant un art sociologique. Sa démarche consiste à proposer
des dispositifs permettant à l'individu de prendre conscience de son
aliénation à son environnement. De 1957 à 1960, Guy Debord
et les situationnistes tentent de changer le monde en posant le postulat que
l'art est structurant sur la vie. En interagissant avec le public, l'artiste
prend la mesure de sa force de révolution par rapport à la
vie.
Dans les années 1990, l'esthétique
relationnelle, mise en évidence par Nicolas Bourriaud, vise à
proposer plutôt qu'un objet d'art, un lieu d'échange. La forme
comme occasion d'échanger, comme occasion de débattre par rapport
à une problématique contemporaine est érigée en
principe. En revanche, la limite de ces formes artistiques, que je qualifierais
de sociologiques, est de surestimer l'interactivité avec le spectateur.
L'artiste met en exergue sa volonté de faire changer l'autre, mais reste
dans le girond de l'art. Selon moi, l'artiste confère à l'image
un statut prétentieux, celui de faire changer le monde. Guy Debord
croyait réellement faire la révolution. L'artiste affichait
l'oeuvre d'art comme dénonçant le système de consommation,
d'appropriation. Aujourd'hui beaucoup en reviennent.
L'art Internet pose une nouvelle fois la question de
légitimation du fait que l'on puisse faire changer ou non les
consciences. Avec les projets des hacktivistes, à l'instar d'e-toy, nous
sommes vraiment à la lisière. L'oeuvre déborde
réellement sur le champ social. Les internautes sont poussés
à l'engagement. Pourtant, le collectif e-toy se revendique pleinement
comme collectif artistique, comme appartenant au monde de l'art. Il y a
toujours ce double jeu.
La critique d'art semble tomber en déliquescence. Les
intérêts du marché ont- ils étouffé le
régime discursif de la critique ?
La légitimation de l'artiste ne passe pas par la vente.
Elle passe par une présence dans les institutions et une
notoriété dans la critique d'art. Aujourd'hui, pour l'essentiel,
ce sont les institutions qui font le marché. Dans les pays occidentaux,
ce sont les institutions qui sont en charge de mettre en oeuvre la politique
culturelle et les dynamiques de rayonnements.
La critique d'art intervient dans une moindre mesure, elle est
en recul. Elle n'a plus le rôle qu'elle pouvait tenir jusque dans les
années 1950, les institutions ont pris le relais. Compte tenu de la
multiplicité de la création, l'idée de thématique
n'est plus aussi éclairante qu'auparavant ; aujourd'hui, la critique est
immergée dans la création. De plus la critique est
dépendante de l'institution de par son fonctionnement économique.
Elle coopte les logiques institutionnelles, car elle a conscience que c'est le
seul moyen pour elle de produire des monographies. L'institution constitue une
source de financement possible et lui garantit un lectorat. Aujourd'hui le
public souhaite se tenir au courant de l'actualité, il ne cherche plus
de réponses aux questions métaphysiques que soulève la
création. L'art dans son ensemble est régi par une logique
d'immédiateté.
Cyber entretien avec John F. Simon Jr
John F. Simon Jr. Artiste
Entretien réalisé par mail le 28 novembre 2006
De : John Simon <
jfsjr@numeral.com>
Envoyé : mardi 28 novembre 2006 03:24:25
À : "Eric Le Maillot" <
ericlemaillot@hotmail.fr>
Objet : about Every Icon...
Hi Eric -
Thanks for your interest in Every Icon.
156 is the exact number I have sold. The next person to buy
one will get number 157. About 10 additional copies have been made and
distributed for exhibitions - they are marked as artist proof copies or
exhibition copies. All the copies sold carry their number, the owner's name and
the starting time. Quite a broad range - many in the US - some in France,
Germany, England, Spain and Italy - some in Australia. It is spread out
geographically - You only need a sense of irony!
Please write with anymore questions and good luck on your
report,
JFSjr
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION 1
PARTIE 1 : ORGANISATION DES PROCESSUS DE LEGITIMATION 5
Introduction 6
Chapitre 1 : L'émergence de l'art Internet 9
Etude sémantique autour de la notion de réseau
10
Web Art 10
Art en réseau 10
Net.Art 10
Art Internet 12
Définir l'art Internet ?... Redéfinir l'art ! 13
Panorama critique historique 15
De la faute à Duchamp... 16
Une rhétorique marqué par l'art des années
1960 20
Une fragmentation des influences 24
L'art Internet : spécificités et enjeux 25
Multiplicité de langages, profusion des styles 27
De l'interactivité 28
L'espace temps dans le cyberespace 32
Un environnement instable 33
Un déficit de visibilité 34
Chapitre 2 : Reconfiguration d'un système en crise
36
Le fléchissement de la critique traditionnelle 38
L'école comme terrain d'expérimentation
entrepreneurial 41
Une difficile pénétration des espaces d'exposition
43
L'apparition du concept d'immatérialité 44
Comment l'art Internet vint au musée 45
Le Guggenheim : une politique d'acquisition engagée 46
Le contrat de diffusion comme alternative à l'acquisition
49
Institutions françaises : l'écart se creuse 51
L'art Internet : vers une ghettoïsation ? 53
Chapitre 3 : Les nouvelles instances de légitimation
57
La relation artiste-informaticien 58
Les plateformes en ligne : diffuseurs, médiateurs,
critiques 61
Rhizome : le leader mondial 62
Incident.Net : le numéro un
français 65
De la recherche d'une légitimité à la
construction d'une
autolégitimation 66
L'évolution de la figure de l'artiste 67
La fin des systèmes triangulaires : vers une
légitimité
rhizomique ? 68
Vers un nouvel équilibre ? 69
Conclusion de la première partie 71
PARTIE 2 : REMISE EN CAUSE DES MODELES DE DIFFUSION 73
Introduction 74
Chapitre 1 : Modèles marchands et non marchands
76
Les modèles non marchands 78
La prise de rendez vous 79
Augmenter les barrières à l'entrée 80
Adressage personnalisé et stratégie de niche 82
Les modèles marchands 83
De l'artiste businessman... 83
... à l'artiste médiatique 91
Recréer une physicalité 93
L'art à l'heure de sa reproductibilité
numérique : du multiple à l'illimité 95
Chapitre 2 : Conservation : stratégies et pratiques
100
La conservation : un enjeu contemporain 101
Les nouvelles problématiques liées à l'art
Internet 103
Doit on conserver l'art Internet ? 104
Le point de vue des artistes 105
Le point de vue des conservateurs 106
Les différentes approches de conservation 107
L'approche muséale : les « médias variables
» 108
Principe 108
Objectifs et champs d'application 109
Stratégie 109
Limites 112
Perspectives 113
L'approche archivistique 115
Principe 115
Objectifs et champs d'application 117
Limites 118
L'approche archéologique 119
Chapitre 3 : Les impacts juridiques 121
Un contexte juridique en structuration 122
L'affaire Nicolas Frespech : 123
L'affaire Mouchette 126
L'explosion de la notion de paternité de l'oeuvre 127
La définition d'un « gauche » d'auteur 129
Du projet GNU à la notion de Copyleft. 129
Le lobbying du collectif Copyleft Attitude 131
Un contrat type pour l'acquisition de l'art Internet 132
Limites 137
Conclusion de la seconde partie 139
CONCLUSION 141
SYNTHESE 144
LEXIQUE 149
Lexique général 149
Lexique spécifique à l'approche des
médias variables 153
INDEX ANALYTIQUE 156
INDEX DES NOMS CITES 157
INDEX DES ILLUSTRATIONS 162
BIBLIOGRAPHIE 164
ANNEXES 179
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