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SOMMAIRE
A/
Problématique de la Mise en Oeuvre de la communication
sur les médias à base de réseaux :
5
1.1. Des contradictions culturelles :
5
1.2. Communication et société
:
5
1.3 La communication via les nouveaux
médias à base de réseaux, entre idéologie technique
et projet de société :
7
B/
Tendances à l'oeuvre dans la communication sur les
médias à base de réseaux :
7
I. Culte
des Réseaux :
7
1. Pour ou contre Internet et la
communication par le biais des réseaux, une fausse alternative :
8
1.1 Les partisans du tout- en- Réseau
:
8
1.2 Les technophobes :
8
1.3 Les partisans d'un usage raisonné
:
9
2. La promesse d'un monde meilleur :
9
2.1 La promesse d'une nouvelle vie :
9
2.2 Les fondements de la société
de l'information :
10
3. L'incarnation d'une vision :
11
3.1 Un discours ancien :
11
3.2 La mise en place des premiers
réseaux :
12
3.3 L'influence de la cybernétique
:
13
3.4 La micro-informatique et les débuts
de l'Internet :
13
4. Un univers de croyances :
13
4.1 Un idéal de transparence :
14
4.2 L'idéal d'ouverture, ou le refus
de la distinction entre vie privée et vie publique :
15
4.3 La libre circulation et le refus de la Loi
:
15
4.4 Une communication directe, ou le refus de
la médiation :
16
4.5 L'apologie de l'esprit, ou le refus de la
parole incarnée :
17
5. Les appuis d'une nouvelle
religiosité :
18
5.1 Des thématiques religieuses proches
:
18
5.2 La continuité avec la
contre-culture des années soixante :
19
5.3 La jonction avec le libéralisme
:
19
5.4 Une utopie technicienne ?
20
6. Le tabou de la rencontre directe :
21
6.1 La question de la violence :
21
6.2 Une description de la
"société mondiale de l'information" :
22
6.3 La société solaire d'Asimov
:
22
7. Une menace pour le lien social :
23
7.1 Deux modèles de
développement d'Internet :
24
7.2 Une information aux limites de la
propagande :
24
7.3 Quelques effets pervers du nouveau culte
:
25
7.4 Le fantasme de la mort de l'homme :
26
8. Raisonnements assistés par
ordinateur :
27
8.1. Les agents :
27
II. Contenus et
communication via les Médias à base de Réseau(x) :
28
1 Quels contenus pour Internet ?
28
1.1 Communication, Récit(s) et
Information :
28
1.1.1 La mise en intrigue :
28
1.1.2 Trois caractéristiques de
l'information :
29
1.2 La fiction interactive :
30
1.3 Un nouveau paradigme :
31
1.4 Un concept nouveau lié à la
communication via les réseaux :"anycastworld" :
31
III. Arts et images,
communication sur les médias à base de réseaux :
31
1. Cinéma,
Télévision, communication sur les médias à base de
réseaux :
31
1.1 Cinéma :
31
1.2. Télévision :
32
1.2.1 Résultats financiers et
télévision en réseau, des échecs cuisants :
32
1.2. 2 L'idéal d'ouverture ou le refus
de la distinction entre vie privée et vie publique :
33
1.2.3 M6 et son émission qui reprend le
concept de la chaîne de télévision Big Brother :
34
2. Art(s),
Communication et Médias à base de réseaux :
38
2.1. Musées et galeries sur le Net
:
38
2.2. Art et Oeuvres virtuelles :
38
2.3. Musique :
40
3. Jeux, mondes
virtuels et communication via les médias à base de
réseau(x) :
40
IV. Robotique, Organisation du Travail
et communication sur les médias à base de réseaux :
42
1. Robots, Robotique,
Réseaux :
42
1.1. Des origines ... à nos jours,
réalité des robots :
42
1.2. Le robot ou l'homme artificiel, les
créatures virtuelles :
44
1.3. Des Robots dans notre quotidien :
45
1.4. Des Robots ou un peu de
littérature :
45
1.5. Des Robots depuis notre imaginaire
à la réalité vraie :
47
1.6. Des Robots ou "Comment nous travaillerons
demain" :
47
2. Travail :
48
2.1. Sans frontières, l'entreprise
vivra en réseau avec ses sous-traitants, ses salariés et ses
clients :
48
2.2. Le quaternaire :
49
2.3. Demain : Les places de marché de
n- ème génération :
50
V. Communication,
Médias à base de Réseaux, Secteur financier :
50
1 Désormais, grâce aux
réseaux modernes, les clients paient sur un mobile et consomment sur un
portail :
50
2 Loi sur la sécurisation des cartes
bancaires :
52
VI. Formation et
communication via les médias à base de réseau(x) :
52
1 La formation en ligne change les contenus et
les méthodes d'enseignement :
52
2 La formation à distance
nécessite pédagogie et implication accrues :
53
3 La communication des savoirs :
54
VII. Communication,
Médias à base de réseau(x) , Médecine et Recherche
:
55
1. Médecine
:
55
1.1. Techniques : les différents types
de télé médecine :
55
1.1.1 La télé consultation et le
télédiagnostic :
55
1.1.2 La télé- expertise :
55
1.1.3 La télé- surveillance
:
56
1.1.4 Les réseaux "ville/hôpital"
:
56
1.1.5 La télé- formation :
56
1.1.6 La télé- chirurgie :
56
1.1.7 Des techniques et après ? :
56
1.2. Quelle différence y a-t-il entre
les sites médicaux et les autres e- enseignes ?
57
1.3. Plus concrètement, voici ce que
peut être le surf médical d'un patient éclairé :
57
1.4 Internet et les réseaux peuvent-ils
rendre malade ?
59
1.4.1 L'avis des psychologues :
59
1.4.2 Nouvelle maladie, vraie
dépendance aux nouvelles technologies :
59
2. Recherche et
communication à base de réseaux via des médias :
60
2.2.1. Par les réseaux, les chercheurs
entrent dans l'ère du calcul partagé :
60
2.2.2 Désormais, il est possible de
travailler à temps perdu :
61
2.2.3 C'est l'avènement des
"Pétaoctets" :
61
2.2.4. Il est essentiel de sécuriser
l'accès :
61
2.2.5 L'organisation de la recherche doit
s'adapter au monde des réseaux :
62
2.2.6 Concrètement, exemple du
téléguidage opératoire d'instruments :
63
VIII. Pays en retard
de développement, communication, médias à base de
réseau :
63
1 Un exemple, l'Afrique tisse une toile
disparate :
63
IX.
Régulation, éthique, législation, droits
d'auteur, cyber criminalité :
65
1. La difficile mise en route d'une
législation pertinente :
65
1.1. L'UNESCO lance un Observatoire
international sur la société de l'information et sur
l'info-éthique :
66
1.2. La propriété, le droit
d'auteur, le "capital symbolique" :
67
1.3. Valider la qualité des
informations, défendre les droits d'auteur, trouver un nouveau souffle
avec le haut débit :
68
1.4. Nouveaux géants de la
communication :
68
2. Législation concernant les droits
d'utilisation, les droits d'auteur, les usages abusifs...
69
3. Arrivée des nouvelles technologies
de l'information :
71
3.1 Séance de QUESTION à
l'Assemblée du 29/03/2001, concernant les développements des
technologies UMTS et les attributions et gestion des licences aux
opérateurs de marché :
71
3.2 Un autre acteur, Marc Tessier, pdg de
France Télévision 29/03/2001 :
71
3.3 En France, le gouvernement donne le coup
d'envoi à la société de l'information :
71
4. Directives et législation
européenne :
72
4. Engagement citoyen contre trivial lobbying
:
74
C/
Conclusion : communication, au-delà du réseau, le
vivant :
75
La communication, par le biais des réseaux,
implique et induit un tri sur le vivant.
75
1 Le nouvel ordre numérique :
75
1.1 La révolution numérique
:
76
1.2 Hiérarchies et nouvelle donne :
76
2 L'économie domine-t-elle le politique
?
77
3 L'économie numérique, une
nouvelle économie ?
79
3.1 Il existe bien une dynamique nouvelle dans
l'économie :
79
3.2 Doutes concernant le passage vers le
Nouvel Age :
81
4 Risques et nouveaux médias, la
régulation est un défi :
82
4.1 Le risque dans la société
contemporaine :
82
4.2 Insécurité informatique :
épouvantails et dangers réels de la révolution
numérique :
82
4.2.1 L'ordinateur de Satan* :
82
4.2.1.1 Premiers types de problèmes
:
82
4.2.1.2 Autre type de problèmes :
83
4.2.2 L'illusion cryptographique :
83
4.3 Le grand massacre de la
propriété intellectuelle :
84
5 La Société en Réseaux
:
84
5.1 Nouvelle révolution technique et
naissance de la société de l'information :
85
5.2 Informationalisme, industrialisme,
capitalisme, étatisme. Modes de développement et modes de
production :
86
5.3 Le sujet dans la société
informationnelle :
86
5.4 L'Economie Informationnelle et le
Processus de Globalisation :
88
5.5 Architecture et géométrie de
l'économie informationnelle et globale :
90
5.6 L'Entreprise en réseau - Culture,
Institutions et Organisations de l'Economie Informationnelle :
90
5.6.1 De la production de masse à la
flexibilité de la production :
91
5.6.2 La petite entreprise et la crise de la
grande firme, mythe et réalité :
91
5.6.3 La mise en réseau interentreprise
:
92
5.6.4 La firme horizontale et les
réseaux d'affaires globaux :
93
5.6.5 La crise du marché de la firme
verticale et l'essor des réseaux d'affaires :
93
5.6.6 La technologie de l'information et
l'entreprise en réseau :
93
5.7 La culture de la virtualité
réelle prend de plus en plus d'importance :
100
5.7.1 On passe de la galaxie Gutenberg
à la galaxie MacLuhan par l'essor de la culture des mass médias :
100
5.7.2 La société interactive
:
102
5.7.3 La culture de la virtualité
réelle :
103
5.7.4 Le temps flexible et l'entreprise en
réseau :
103
6 Piloter l'informatisation*, c'est choisir un
modèle de société :
104
7 Le projet en avenir aléatoire,
socialiser l'information :
105
8 Démocratique, la révolution
des réseaux ?
106
9 En conclusion :
107
ANNEXES
A/
Semaine Européenne des Ntic 2001, le point de vue des
acteurs du marché :
110
1. CONF 1 : Comment Internet et les nouvelles
technologies modifient nos comportements, nos habitudes de consommation et
notre vie citoyenne ?
110
2. CONF 2 : Internet et les nouvelles
technologies, facteurs clés d'une croissance économique durable
?
115
3. CONF 3 : Les nouveaux eldorados : Internet
mobile et web TV, mythes ou réalités de demain ?
119
B/ Les
cinq principaux chapitres du texte du projet de loi sur la
société de l'information :
124
C/
L'Hominescence par Michel SERRES :
124
Articles de Presse, conférences et
études :
128
A propos du concept « anycastworld
« , étude réalisée par SONY EUROPE et
présentée à l'occasion du MILIA 2001 :
130
"Science sans conscience
n'est que ruine de l'âme"
A/
Problématique de la Mise en Oeuvre de la communication sur les médias à base de réseaux
:
1.1.
Des contradictions culturelles :
Robinson est un mythe, l'humain est un être social. La
diversité des cultures est un bien précieux de l'humanité.
Au travers de notre culture se fonde notre identité.
Nous communiquons aussi pour nouer des relations, afin de
partager des émotions et des sentiments, d'agir sur autrui, ou de
conforter notre identité et celle des autres. Comme l'a identifié
Pierre Bourdieu les enjeux influencent le processus d'expression et de
communication au niveau des acteurs. Du côté du locuteur, le
discours tenu peut apparaître comme une sorte de compromis entre un
mouvement expressif
( intérêt, motivation, intention...) qui le pousse
à communiquer, et une force de répression (inhibition, censure,
précaution...) qui l'amène à contrôler ses messages
et se traduit par des mécanismes de défense communicationnels.
Le partage entre le dit et le non-dit, par exemple,
résulte de ce conflit, et certaines modulations sémantiques et
syntaxiques du discours.
Côté récepteur s'opère un processus
d'interprétation qui le conduit, en raison de sa position, à
mettre en oeuvre des mécanismes de sélection et
d'interférence qui sont autant de réactions à l'intention
du locuteur qu'à la façon dont il perçoit celle-ci
à travers le prisme de sa subjectivité.
Chaque récepteur contribue ainsi à produire le
message qu'il perçoit, et l'apprécie en y important tout ce qui
fait son expérience singulière et collective.
L'accroissement des échanges ne garantit nullement une
meilleure communication. La vitesse de circulation des informations donne
l'illusion de pouvoir contourner également la résistance de
l'espace mais l'expérience personnelle constate l'impossibilité
à s'affranchir de cette frontière. L'individu ne peut pas
à distance éprouver des climats, des odeurs, connaître les
habitudes et les modes de vie. Hier, le temps du déplacement permettait
de se préparer à la rencontre de l'autre. Aujourd'hui, cet espace
temps ayant disparu, l'autre est presque immédiatement présent,
donc plus rapidement menaçant.
Avec les réseaux, Internet (Réseau de
réseaux), la cyberculture, pas de stock ou de pérennité,
seuls des flux sont échangés à un moment donné du
temps. Le volume des messages, la vitesse et l'interactivité ne
suffisent pas à constituer une culture quand on sait que celle-ci se
construit par accumulation de mémoire vive c'est-à-dire vivante,
dans un rapport constant entre patrimoine et nouveauté, tradition et
modernité.
1.2.
Communication et société :
D'une part la communication peut être
considérée comme une condition de la modernisation,
hypothèse qui permet de mettre l'individu, la personne, le sujet,
l'homme, au centre des systèmes, l'économique, le social et le
politique.
D'autre part, la communication est un enjeu de la
société individualiste de masse. Elle est fonctionnelle, afin
d'organiser les relations entre les grandes masses dans le cadre de
l'économie mondiale, et normative dans le cadre d'un modèle
politique de démocratie de masse.
Deux idéologies ont de plus en plus de succès :
- idéologie technique, celle décrite par Jacques
Ellul dans La Technique ou l'Enjeu du siècle, source de points de vue
dominants tantôt optimiste tantôt pessimiste,
- idéologie économique, qui développe trois
tendances majeures: laisser faire le marché, faciliter la mise en place
d'une économie mondiale de la communication qui assurera plus de paix et
de compréhension.
L'idéal de la communication fonctionnelle est du
côté de la circulation et de la performance, de la transmission et
de l'interactivité, de la vitesse et de l'efficacité, alors que
celui de la communication normative admet la nécessité de la
lenteur de l'intercompréhension, ainsi que l'importance des
différences culturelles, religieuses, symboliques, qui fondent la
richesse d'une société. Pour l'une comme pour l'autre, le
stockage à bon escient des informations peut être à
l'infini à condition d'une disponibilité totale et
immédiate.
Les thèmes de la régulation-
dérégulation dominent désormais complètement
l'univers économique.
1.2.2 Communication et médias :
Lazarfeld nous dit que l'individu possède des outils de
référence et des filtres, et utilise trois niveaux de
sélectivité :
1. l'exposition sélective, l'attention portée
à tel ou tel message dépend de la relation personnelle que
l'individu entretient avec cette information;
2. la perception sélective;
3. la mémorisation sélective, en fonction du cadre
de pensée, des préférences culturelles et de la vision du
monde de l'individu concerné, nous ne nous souvenons que de
manière imparfaite de la partie des messages que nous ne avons
perçue.
L'effet de la communication médiatique n'est pas seulement
limité, il est aussi indirect : en 1955, Katz et Lazarsfeld
établissent l'hypothèse de la "communication à deux
niveaux" (Two-step flow communication), puis à plusieurs niveaux*.
Les groupes de référence (communauté de
travail, associations, syndicats, relations familiales et amicales, etc.) dans
lesquels sont insérés les individus, et l'existence de leaders
d'opinions au sein de ces groupes, ont une importance décisive.
La première diffusion du message des médias
s'effectue de façon verticale en direction des leaders d'opinion. Elle
se poursuit à l'intérieur du groupe de manière
horizontale, par l'intermédiaire des leaders.
Katz et Lazarsfeld introduisent un niveau de médiation
supplémentaire. Les médias touchent les individus directement,
mais lorsque ceux-ci rencontrent des difficultés à s'approprier
ou interpréter le message, ils se tournent vers leurs groupes
d'appartenance. Les messages que délivrent les médias sont donc
soumis à la pression des groupements quels qu'ils soient et
reflètent en grande partie les opinions et les idéologies
préétablies de ces derniers. Les médias, la
télévision en particulier, sont habituellement des outils de
renforcement d'opinion et non de changement d'opinion. Cette
particularité ne se retrouve pas s'il y a crise vis-à-vis des
leaders ou désir de changement de la part des individus et des
groupes.
Lazarsfeld dit Katz, postulait que les médias indiquent
aux gens ce qu'il faut penser, mais des figures illustres telles Adorno,
Horkheimer, Marcuse, Benjamin ou Habermas, considèrent pour leur part
que les médias prescrivent ce qu'il ne faut pas penser (la
révolution, le changement, la modifications des situations collectives
et individuelles). Pour d'autres, en particulier McCombs (agenda setting) ou
Shaw, les médias disent aux individus ce à quoi ils doivent
penser. Ils s'agit ici de déterminer quels sont les sujets importants,
ceux auxquels les gens doivent s'intéresser. Les médias
remplissent la fonction d'agenda c'est-à-dire de sélection, par
les journalistes et les professionnels des médias, des faits majeurs
parmi la masse des informations émises et qui circulent. Dans le
paradigme technologique enfin, les médias sont conçus comme des
opérateurs de la pensée et modifient la façon de voir le
monde. La réception et la transmission par les individus des messages
écrits diffèrent fondamentalement des messages audiovisuels,
à tel point que l'on peut opposer une civilisation de l'écrit
à une civilisation de l'image électronique.
Un fossé culturel peut exister entre différents
individus ou différents groupes sociaux, obstacle à la
communication, à l'acquisition des savoirs et plus
généralement à la capacité à décoder
et à donner un sens à des informations.
Nous sommes dans une période de refondation où
certaines notions qui jusqu'ici faisaient figures de données telles
l'opinion publique, l'information... sont remises en cause.
Mc Luhan, notamment dans son livre Pour comprendre les
médias, émet une théorie qui repose sur le
caractère dominant à une époque donnée d'un
médium. La définition des médias doit s'étendre
dans un sens très large; elle inclut toute technique, quelle qu'elle
soit, susceptible de créer des prolongements du corps humain ou des
sens, depuis le vêtement jusqu'à l'ordinateur qui structure notre
mode de vie.
A ce titre trois observations importantes apparaissent :
1. toute technologie est liée à l'extension d'un
sens; les médias sont ainsi de véritables prothèses, des
prolongements technologiques des individus;
2. toute modification technique des mass médias
(l'apparition de la presse, celle de la radio et de la télévision
comme celle, ensuite, de la télématique) entraîne une
transformation de l'environnement social mais aussi du mode de perception et du
psychisme individuel et collectif;
3. le mode de communication, le médium, importe davantage
que le message.
1.3 La
communication via les nouveaux médias à base de réseaux,
entre idéologie technique et projet de société :
La communication reste bien au coeur du lien social qu'elle
participe elle-même à tisser. L'idéologie technique qui
réduit la communication à la technique construit une fausse
hiérarchie entre les médias dits anciens et les nouveaux. L'enjeu
de la communication n'est pas technique, mais dans la compréhension des
relations entre les individus, modèle culturel, et entre les individus
et la société, projet social. Libérer la communication du
joug de la technique nécessite de développer et de dominer la
connaissance. Médias généralistes et nouveaux
médias nous renvoient au modèle de la société
individualiste de masse. Si les premiers forment une offre de qualité,
le progrès aura dépassé la logique de marché qui ne
se préoccupe que de la demande et des nouvelles techniques.
La communication à distance, fortement promue par les
nouvelles techniques ne remplacera pas la communication humaine directe, ne
serait-ce que parce que l'être humain domine les technologies ou les
abandonne mais ne se laisse pas dominer par elles. Ce sont les machines qui se
branchent, pas les hommes. L'humain, lui, se différencie en fonction des
techniques qu'il découvre ou qu'il invente. Il se fabrique de nouveaux
métiers, de nouvelles pratiques, un nouveau statut...
L'humain est bien autre chose que le partenaire de l'interaction
technique et il existe un grand décalage entre la performance des
machines et la complexité de la communication humaine.
La nouvelle écriture du monde que représente
Internet et les réseaux donne des atouts essentiels : le patrimoine
intellectuel et culturel et tout ce qui permet de promouvoir l'intelligence
collective est donc à mettre en ligne, car la sagesse qu'est la
capacité de valider une information dans un océan de
données, devrait nous permettre de distinguer les uns des autres et de
jouer avec succès des cartes voire des nations originales.
Au-delà du gigantesque chantier de sa mise en route, la
question se pose de reconnaître de quoi sera faite la
société de demain; en quoi la société en
réseaux constitue bien une étape de notre devenir. Car c'est bien
d'un petit coup d'hominisation comme le dit l'académicien Michel Serres
dont il s'agit ici.
B/ Tendances à l'oeuvre dans
la communication sur les médias à base de réseaux :
Il serait bien difficile, à l'évidence, de retracer
de façon suffisamment exhaustive tous les champs tous les domaines tous
les usages où est mise en oeuvre la communication sur les médias
à base de réseaux. Seuls quelques-uns, quelques pratiques, se
retrouvent donc ci-après permettant d'illustrer de façon pratique
le développement et la mise en oeuvre de la communication via les
réseaux.
I. Culte des Réseaux :
L'expression culte peut s'entendre de deux manières. Au
sens propre, le culte est associé à une démarche
religieuse où il est à la fois l'hommage rendu à une
divinité et l'ensemble des pratiques qui concrétisent cet
hommage. Dans un sens métaphorique, le culte est la
vénération, ou plus simplement le fort attachement que l'on peut
porter à quelque chose ou à quelqu'un.
L'engouement pour Internet par exemple se déploie dans un
climat qui apparaît véritablement comme celui d'une nouvelle
religiosité. Celle-ci est de plus en plus nette au fur et à
mesure que l'on se rapproche des milieux qui s'en font les plus ardents
prosélytes.
L'idée qu'il y a derrière les discours les plus
radicaux tenus sur Internet, un phénomène d'ordre religieux, au
sens propre, avait déjà été entrevue par plusieurs
auteurs. Pierre Musso s'en approche, lorsqu'il tisse une
généalogie d'Internet qui le fait remonter à la
"philosophie des réseaux de Saint-Simon", le
célèbre ingénieur français du
XIXème siècle, fondateur d'une "religion universelle de la
communication", d'un "nouveau christianisme".
Internet n'est pas né en un jour et il n'est, au bout du
compte, que le vecteur d'un culte plus large, celui de l'information, né
au sein des "visions" de la cybernétique des années quarante. Et
cette religiosité, qui n'est pas une religion, n'est après tout
qu'en permanence en formation, à l'état de nébuleuse
hétérogène, diffuse.
Internet est la véritable église de ceux qui
vénèrent l'information. Les réseaux, les ordinateurs,
toutes les machines à communiquer deviennent autant de lieux
privilégiés, quasi exclusifs, où se pratique ce nouveau
culte, qui implique un nouveau rapport au lien social. La nouvelle
religiosité suppose possible une ivresse de la communication. Elle s'est
dotée d'une vitrine publique avec le thème, très populaire
dans certains milieux, de la "société mondiale de
l'information".
1. Pour ou contre Internet et la
communication par le biais des réseaux, une fausse alternative :
1.1 Les partisans du tout- en- Réseau :
Ce sont les prosélytes parfois sans le savoir d'un nouveau
culte, les militants d'une société mondiale de l'information, les
prophètes du " tout- en- Réseau ", qu'ils tentent d'appliquer
à tous les aspects de notre vie privée, publique et
professionnelle. Ils n'ont qu'une vision de l'avenir, celle d'un monde dont les
ntic seraient le nouveau centre envahissant puisqu'il serait partout,
n'hésitant pas à parler d'un "nouveau monde", virtuel, celui des
réseaux aussi nommé "cyberespace" en souvenir de son origine
cybernétique, et qui se substitue progressivement à
l'archaïque "monde réel".
Parmi ces "fondamentalistes" : Pierre Lévy, aux accents
mystiques et dont l'influence est importante, dont "World philosophie"
constitue une bonne synthèse de certaines croyances du milieu ; Philippe
Quéau, directeur de la division informatique et information à
l'Unesco, convaincu qu'une "nouvelle révolution métaphysique" est
en marche où le réel devient intégralement langage donc
information, et où l'on va réussir à obtenir grâce
au cyberespace, une "identité parfaite de la carte et du territoire".
Beaucoup d'informaticiens soutiennent ce point de vue, convaincus
que les techniques sont par nature porteuses de progrès. Nicholas
Negroponte dans "l'homme numérique", défend même
l'idée que l'informatique est un mode de vie. Désormais c'est le
"Tout- Réseau" qui tend à devenir un mode de vie.
Cette catégorie accueille les gourous de la "nouvelle
économie" qui voient dans le développement tous azimuts des
réseaux l'occasion de multiplier les profits ou même de
bâtir des fortunes rapides.
Les hommes politiques également, par exemple Al Gore aux
Etats-Unis, souvent entourés d'ardents conseillers en la matière,
car ils voient là l'occasion de remplir un programme politique en jouant
sur une vague jugée populaire.
Et tous ceux pour qui le réseau peut être un
formidable accélérateur de carrière.
Tous, prophètes, optimistes techniques ou tout simplement
professionnels mus par l'intérêt, s'entendent et s'appuient
mutuellement les uns sur les autres pour faire advenir une nouvelle
"révolution", sans vraiment s'interroger sur les conséquences
sociales et humaines qu'elle implique.
1.2 Les technophobes :
Ils sont hostiles à toute technique, et opposent par
philosophie une sorte de résistance passive au développement des
NTIC, à la vague technique et surtout aux valeurs dominantes qui
l'accompagnent.
Dès que le thème de la société
technicienne de communication a été imaginé, notamment par
Norbert Wiener, des philosophes tel le français Jacques Ellul qui est
très connu dans le monde du protestantisme et bien au-delà, ont
engagé une critique radicale de la technique, notamment dans son ouvrage
"La technique ou l'enjeu du siècle", publié pour la
première fois en 1947, et dont le succès a été
immédiat notamment aux Etats-Unis. Jacques Ellul a depuis fait
école et influencé de nombreux penseurs de la technique.
Le village global qui se met en place à travers les
circuits de l'information et de l'économie déstabiliserait les
cadres pratiques de l'identité humaine.
D'autres essayistes mettent en garde contre les risques de
"Tchernobyls informatiques".
Un autre courant technophobe existe, renvoyant souvent à
l'inégalité des situations personnelles et professionnelles dans
une société où l'éducation aux techniques est
encore moins généralisée que l'éducation tout
court. A l'illettrisme s'ajouterait désormais l'illectronisme.
1.3 Les partisans d'un usage raisonné :
Ceux-ci, s'appuyant sur des valeurs humanistes, souhaitent un
usage raisonné et raisonnable des techniques, persuadés qu'il
doit sous certaines conditions être facteur de progrès.
Norbert Wiener lui-même a eu vers la fin de sa vie un
sursaut humaniste. Certains des plus grands noms du monde de l'informatique,
ont tenu à témoigner en faveur d'un usage raisonné et
humaniste des ntic contre l'emballement et l'excès auxquels elles
donnent lieu.
Un certain nombre d'éminents spécialistes
considèrent que les outils ne sont que des outils, et que tout
empiétement sur d'autres domaines comme par exemple la prétention
à en faire un levier de "révolution sociale" va à
l'encontre des idéaux humanistes qui placent l'homme et non la technique
au centre du monde.
La critique de "l'idéologie de la communication",
engagée par Lucien Sfez et l'analyse de l'"utopie de la communication"
portaient déjà en germe chacune à sa manière les
prolégomènes d'une réflexion sur un usage raisonné
des techniques dans un contexte pourtant largement techniciste.
Le courant "antimondialisation libérale" surgi en Europe
et ailleurs à la fin des années quatre-vingt-dix contient
potentiellement une critique raisonnée du réseau et d'Internet,
ce dernier étant considéré comme un outil
entièrement instrumentalisé par le libéralisme.
Les partisans d'une régulation y compris juridique jouent
également un grand rôle dans la défense d'un usage
contrôlé des ntic.
De nombreux enseignants tentent une réflexion
pédagogique sur un usage raisonné au service de la
pédagogie et de la nécessaire relation maître -
élève.
Les difficultés de cette troisième voie sont telles
que malgré les renforts de certains intellectuels peu suspects
d'hostilités aux techniques, toute position critique ou appel au
débat sont immédiatement réduits, par les médias
notamment, à un "pour ou contre" terriblement simplificateur. Car le
culte de l'Internet est si répandu que l'on ne doit pas imaginer que
l'on puisse s'en servir comme d'un outil, et la discussion est souvent
réduite dans l'unique espace laissé "technophile ou technophobe
?".
2.
La promesse d'un monde meilleur :
Au début on parla de l'" Etat mondial " puis, rapidement,
de "village planétaire", de "révolution informatique" enfin, qui
devait changer la société toute entière au cours de
l'"ère numérique" aboutissant à un monde meilleur.
2.1 La promesse d'une nouvelle vie :
Tout ce que le public entend désormais à propos du
réseau et d'une façon générale des ntic, par
exemple dans le domaine de la téléphonie mobile, est
associé systématiquement à un ensemble de valeurs
positives, "plus de liberté, plus d'emploi, plus de richesse, plus de
démocratie, plus de savoir".
La publicité pour Internet et le téléphone
mobile reprend l'archétype de tous les messages sur le sujet en nous
présentant toujours les mêmes tableaux idylliques de personnages
esseulés, vaguement extatiques, habitant désormais sans souci
d'un monde transparent où règne cependant la promesse d'un
collectif.
L'appropriation par le politique :
La publicité n'est que la phase la plus visible
spectaculaire et quotidienne de cette promesse dont elle constitue l'habillage
imaginaire. Le monde politique s'est rapidement emparé du thème,
et la plupart des gens ont d'abord appris l'existence de la promesse
associée aux ntic par l'intermédiaire du thème de la
"société mondiale de l'information" tel qu'il était
diffusé par différentes instances politiques.
C'est Gérard Théry, en France, qui dans son rapport
sur "Les autoroutes de l'information" rendu au Premier ministre a introduit ce
dernier terme, très utilisé.
Au Japon, la presse ira jusqu'à parler de la construction
d'un "Etat télématique", d'"infotopie" ou d'"utopie
informationnelle".
Le thème de la société de l'information va
traverser les clivages politiques et s'adapter très facilement aux
changements de gouvernement, et les médias se font en principe largement
l'écho des prises de positions et des décisions
annoncées.
Extrait du Discours de Hourtin tenu par le Premier ministre
français : "L'essor des nouveaux réseaux d'information et de
communication offre des promesses sociales, culturelles et, en
définitive politiques. La transformation du rapport à l'espace et
au temps qu'induisent les réseaux d'information permet des espoirs
démocratiques multiples, qu'il s'agisse de l'accès au savoir et
à la culture, de l'aménagement du territoire ou de la
participation des citoyens à la vie locale".
Un thème d'inspiration américaine :
Il existe à l'échelle mondiale une grande
convergence de tous les projets qui relèvent, d'après le
chercheur Thierry Vedel, d'une "carte cognitive commune", dont l'information
est le pivot de la nouvelle promesse, et dont le thème outre la
dimension de religiosité qu'il contient fonctionne comme "un grand
récit", une "structure cohérente de sens".
Al Gore en est l'un des auteurs, car il a présenté
ce projet avec des accents quasi religieux propres à séduire le
public américain et qui sont au point de convergence de
l'héritage de la contre-culture, du nouvel establishment libéral
dans le domaine de l'informatique. C'est lui qui a fait émerger
l'idée d'une société réorganisée autour d'un
réseau d'information, en novembre 1991, dans le cadre d'une loi, la
"High-Performance Computing Act". Elle sera suivie en 1993 du gigantesque
projet NII National Information Infrastructure qui sera connu du grand public
via le discours très popularisé des médias prononcé
par le politicien devant l'Académie américaine des arts et des
sciences de la télévision. Les thèmes de ce discours
serviront de base et d'inspiration aux politiques de tous les pays qui, partout
dans le monde, inscriront désormais à leur ordre du jour la
nécessité de soumettre la société au nouveau culte
de l'information. Il faudra réformer le langage : désormais il
devra être informationnel, et les "modes de communication vont divertir
et informer, mais surtout ils vont éduquer, promouvoir la
démocratie et sauver des vies. Ils vont aussi créer de nouveaux
emplois".
2.2 Les fondements de la société de
l'information :
L'"Homme numérique" de Nicholas Negroponte, le directeur
du Medialab du prestigieux MIT Massachusetts Institute of Technology, et "The
Road Ahead" les mémoires de Bill Gates, autobiographie de l'homme qui,
parti de rien, a réussi dans la vie, fondateur et principal actionnaire
de la société Microsoft, vont contribuer à fixer le cadre
de cette promesse.
Le premier a rédigé un véritable plaidoyer
pour que nous adoptions systématiquement l'informatique dans tous les
aspects de notre vie :
"L'autoroute de l'information (...) est en train de créer
un tissu social mondial entièrement nouveau." "Telle une force de la
nature, l'ère numérique (...) possède quatre
qualités essentielles qui vont lui permettre de triompher : c'est une
force décentralisatrice, mondialisatrice, harmonisatrice et productrice
de pouvoir".
Bill Gates lui, est au carrefour de deux mythologies
américaines dont il fait admirablement la synthèse : la
première est celle de la croyance dans les effets forcément
positifs de la technologie, la seconde celle de l'homme parti de rien (jeune
étudiant en technologie qui fait partie de la contre-culture dans les
années soixante-dix), et qui gravit tous les échelons de la
société.
Selon la légende, il concevra, dans son garage, le premier
logiciel permettant de faire tourner les machines de que Steve Jobs, alors
récemment converti au bouddhisme zen, et Steve Wosniak venaient de
mettre au point, et que la firme Apple se chargera de faire connaître.
Son livre annonce le règne de l'interactivité totale et du
marché ultime, un nouveau mode de vie dans un monde
médiatisé. Les technologies permettent notamment de transformer
la moindre de nos pensées et de nos actions en "information" et ce n'est
qu'un début.
"Nous autres citoyens de la société de
l'information allons découvrir les moyens de mieux produire, mieux
apprendre, mieux nous divertir."
Pierre Lévy ira encore plus loin et répercutera
pour l'occasion la vision anthropologique de Teilhard de Chardin où les
hommes, d'abord unis dans une première étape de l'existence de
l'humanité puis séparés par la dispersion de la
planète entière, se retrouveraient enfin dans une vaste
conscience collective qui serait la finalité profonde de
l'espèce. Internet en citadelle de lumière.
Pour tous, la thématique est la même et constitue la
véritable finalité des ntic : une promesse unilatéralement
optimiste à forte tonalité religieuse et couvrant un territoire
très vaste. Côté violence, la communication via les
réseaux aurait le pouvoir de "réduire les tensions", de
construire un lien social plus harmonieux. Côté lien social, c'est
le modèle du "pouvoir tout faire de chez soi, sans bouger de son
fauteuil" qui est valorisé. "L'Internet représente simplement le
stade de regroupement de l'humanité qui succède à la ville
physique".
"La vie à l'intérieur des flux informationnels se
déroule exactement comme Thomas Jefferson l'aurait voulu (...)
L'ouverture et la liberté sont les vraies promesses de cette
technologie." L'idéal de vie que prépare le nouveau culte se
présente d'emblée comme fondamentalement moral.
3.
L'incarnation d'une vision :
Le thème de la société de l'information
semble constant depuis les années cinquante, faisant l'objet d'une
redécouverte cyclique. Presque dès les débuts, de nombreux
textes de science-fiction mettent en scène une telle
société et décrivent avec précision, comme le fait
par exemple Isaac Asimov, Internet, le multimédia, les communications
virtuelles.
La tension entre les éléments charismatiques et les
réalités de l'organisation à grande échelle
configurera les réalités politiques de la science dans une
société postindustrielle. La notion de noosphère,
inventée par le jésuite Teilhard de Chardin, est reprise par
McLuhan dans "La galaxie Gutenberg" car elle correspond pour l'intellect
à ce que la biosphère est pour la vie et que l'auteur
interprète comme "le cerveau technologique de l'univers".
Aujourd'hui le discours est simplement sorti des cercles des
spécialistes qui lui ont donné naissance et il touche un vaste
public. Le culte de l'information s'est incarné et s'est
vulgarisé via le culte de l'Internet.
3.1 Un discours ancien :
C'est au sein de la "cybernétique" inventée par le
mathématicien Norbert Wiener dans les années quarante que le
premier "culte de l'information" est né. Il défend en effet une
"vision du monde" plus ample faisant de l'information le noyau dur d'une
représentation globale du réel, provoquant progressivement le
dégagement d'un véritable paradigme, et qui s'impose aujourd'hui.
L'expansion du paradigme s'est faite progressivement depuis un
demi-siècle à des domaines de plus en plus nombreux comme
l'automatique, l'informatique et l'intelligence artificielle, le biologie et la
génétique, les sciences humaines et sociales, la philosophie et
la psychanalyse, les sciences de la communication et le monde des
médias, le champ des idées politiques, se cristallisant
actuellement autour d'Internet.
Armand Mattelart a bien mis en évidence les liens entre
l'idéologie contemporaine de la communication et le thème plus
ancien de l'"utopie planétaire".
Pierre Musso de son côté, a décrit avec
précision l'influence plus ancienne de la pensée saint-simonienne
des réseaux sur le discours d'accompagnement d'Internet.
L'information selon Wiener :
Le monde, et donc tous les êtres qui en relèvent,
quels qu'ils soient, est composé de deux grands éléments :
d'un côté les formes, les idées, les messages, les
"informations", de l'autre le désordre, le hasard, l'entropie.
c'est-à-dire d'un côté l'esprit, de l'autre la
matière.
L'information est le "nom pour désigner le contenu de ce
qui est échangé avec le monde extérieur à mesure
que nous nous y adaptons et que nous lui appliquons les résultats de
notre adaptation". L'entropie est sa négation, et sa présence
concrète dans l'Univers est assimilable à l'imperfection, au
hasard, à la désorganisation, à la mort. Seule
l'information permet de lutter contre elle et elles représentent les
deux faces de la réalité. Tout est information, message,
mouvement, sauf lorsqu'il y a délitement entropique. Pensée qui
inaugure une "ontologie radicale du message" et s'établit dans une
véritable mystique de la communication.
Cette nouvelle vision du monde parait comme une approche
"antimétaphysique", en ce qu'elle postule qu'il n'y a rien
derrière le réel ramené à l'échange
permanent et visible des informations qui le constituent. Le nouveau paradigme
est une pensée de la relation qui enferme le réel dans le
relationnel et le relationnel dans l'informationnel.
Une nouvelle vision de l'homme et de la société
:
Wiener va explorer deux axes majeurs de réflexion, qui
constitueront les branches centrales de la nouvelle vision informationnelle du
monde : d'une part, une réflexion sur la nature de l'humain qui le
conduira à prendre des positions théoriques anti-humanistes ;
d'autre part, une réflexion de nature quasi sociologique sur la
société idéale qui devrait se reconstruire autour de
l'information.
Voici donc le projet d'un homme nouveau, essentiellement
constitué d'information. "Il n'existe pas de différence
fondamentale absolue de démarcation entre les genres de transmission
utilisable pour envoyer un télégramme d'un pays à un autre
et les genres de transmission possibles théoriquement pour un organisme
vivant tel que l'être humain".
"Le fait que nous ne pouvons pas télégraphier d'un
endroit à un autre le modèle d'un homme est dû probablement
à des obstacles techniques, (...) il ne résulte pas d'une
impossibilité quelconque de l'idée elle-même".
Le modèle de société qu'il dessine à
partir du point central qu'est l'information et sa circulation, est une
société sans Etat, fondée à la fois sur des petites
communautés de vie et sur un système de communication mondial, et
dans laquelle la notion d'égalité s'étend bien
au-delà du règne des humains en incluant les machines
intelligentes.
Pierre Lévy, cinquante ans plus tard explique : "En
s'interconnectant (..) l'humanité se constitue peu à peu en
noosphère, en monde des idées, en réceptacle actif des
formes. Ce faisant, elle découvre que le monde réel est un monde
des idées, un univers des formes".
Norbert Wiener est à l'origine d'une vision qui fait voir
le monde autrement si on accepte de la partager. La forme et l'information ne
faisant qu'un, elle institue donc l'information comme valeur clé dont la
reconnaissance donne la direction du progrès. Cette valorisation confine
à la sacralité. C'est dans la direction de cette vision que
certains s'attribueront la mission de faciliter la communication partout
où cela est possible, ce qui signifie construire des dispositifs
techniques dont la finalité principale sera de permettre la
communication.
3.2 La mise en place des premiers réseaux :
Il est donc nécessaire de réorganiser la
société autour de toutes les techniques qui servent à
traiter, conserver, transporter l'information, et de mettre sous forme
d'information tout ce qui peut l'être. Dès qu'un nouveau
dispositif est inventé il est immédiatement salué comme
une étape indispensable à la réalisation du nouveau monde.
C'est John Von Neumann en 1945 qui signe les plans d'une nouvelle machine apte
à imiter et à reproduire les caractéristiques du cerveau
humain, inventant ainsi les principes de l'ordinateur moderne conçu sur
la base d'une représentation du cerveau humain lui-même
imaginé sous l'angle de la communication des éléments qui
le composent.
"Vers la machine à gouverner. Une nouvelle science : la
cybernétique". Tel est le titre de l'article paru dans Le Monde fin
décembre 1948, écrit par le père dominicain Dominique
Dubarle. L'ordinateur y est décrit comme une machine appelée
à être de plus en plus grande, qui fonctionnerait à
l'échelle mondiale et tout à fait analogue au cerveau humain.
"Les hommes politiques et, plus généralement, le système
de la politique sont incapables de prendre en charge la gestion des
sociétés au niveau mondial. Le grand intérêt des
nouvelles machines est de laisser entrevoir la possibilité d'une machine
à gouverner rationnelle, qui conduirait éventuellement à
une unification au niveau planétaire, vers un gouvernement unique de la
planète".
3.3 L'influence de la cybernétique :
A partir de la fin des années cinquante on assiste
à un véritable flamboiement de la cybernétique, principal
vecteur du paradigme informationnel. Atteignant toutes les sciences,
fondamentales comme appliquées, elle faisait alors l'objet d'une vaste
campagne de vulgarisation jusque dans le grand public.
L'un de ses principaux supports sera le thème du cerveau
artificiel, des animaux électroniques et plus tard de l'intelligence
artificielle, ce thème servant à promouvoir une vision
informationnelle de l'homme. Se développe également un discours
prospectif qui met en scène la société de demain comme
entièrement structurée par les nouveaux dispositifs
techniques.
En Union Soviétique la cybernétique devient le
moyen idéal du paradis rêvé sur terre par bien des
communistes.
"L'abolition du chef, de l'autorité, du dogme et des
partis (permettra l'avènement) des mécanismes auto-adaptatifs,
auto-évolutifs".
Mais sans doute en partie parce que trop de promesses ont
été faites sans être jamais tenues, elle finit par tomber
en clandestinité, accusée même de jouer un rôle
central dans la transformation de la science et la technique comme
idéologie (Jürgen Habermas).
Réhabilitée dans les années soixante elle
gagne les sciences humaines et sociales.
Son influence avec le paradigme informationnel sur la biologie
est également très forte. La notion d'information irrigue
conceptuellement la découverte du code génétique au
début des années cinquante. Tout un lexique conceptuel est ainsi
importé jusqu'à la notion de programme, et la "double
hélice" est bien un regard informationnel porté jusqu'au coeur du
vivant. Le champ, immense, ouvert par les manipulations
génétiques trouve son principal soubassement dans l'idée
cybernétique d'un homme nouveau que l'on détacherait de sa nature
initiale pour le remodeler à loisir.
3.4 La micro-informatique et les débuts de l'Internet
:
Le début des décennies quatre-vingt voit les
débuts d'Internet. "Cyber" redevient un préfixe largement
utilisé.
Le monde des réseaux est étroitement associé
à cette promesse d'un univers où la communication aurait toute sa
place, centrale.
La grande différence avec les nouveaux réseaux est
que ces derniers naissent spontanément dans les milieux informatiques
américains, à la fois comme outil de travail interne et comme
support d'un nouveau lien social, porteur de nombreuses promesses et dont on
imagine tout de suite qu'il concernera le monde entier au-delà de
l'univers informatique. Voici ce que pensaient alors les "arpanautes" : "Nous
les membres de la communauté de l'ARPA, et sans doute beaucoup d'autres
à l'extérieur, en sommes venus à réaliser que nous
avions entre les mains une grande chose et peut-être même un
dispositif très important. Il est maintenant évident pour nous
que la messagerie sur réseau informatique peut changer
profondément tous les modes de communication dans tous les secteurs de
notre société, le domaine militaire, celui de l'administration
civile, et celui de la vie privée".
Les propos de Pierre Lévy quelques trente ans après
ne les démentent pas : " En offrant l'Internet au monde, la
communauté scientifique lui a fait cadeau de l'infrastructure technique
d'une intelligence collective qui est sans doute sa plus belle
découverte".
1978 : "Quand de tels systèmes seront largement
répandus, (...) nous deviendrons une nation - réseau,
échangeant d'importants volumes d'informations, mais également de
communications socio-émotionnelles avec des collègues, des amis
ou des étrangers qui partagent les mêmes intérêts et
sont dispersés dans toute la nation".
"Les gens entraient chez Apple comme ils seraient entrés
en religion, et ils devenaient à leur tour les adeptes de cette
religion. Il y avait chez eux une ferveur évangélique, ils
formaient une secte qui était partie de Cupertino et s'était
diffusée dans tout le pays".
Une fois que le développement de la micro-informatique et
l'accroissement du nombre d'ordinateurs seront suffisants, les bases
matérielles d'un vaste réseau permettant de les interconnecter
seront jetées.
4. Un
univers de croyances :
Certaines des croyances sur lesquelles s'appuie le culte sont
malheureusement fortement réductrices.
Voir l'information derrière l'apparence des choses et des
êtres, ce serait en voir la réalité, valoriser
l'information, ce serait en dégager la vérité.
Réalité et vérité se mêlent : nous sommes
bien dans l'univers de la croyance. L'information est à la fois ce que
l'on met en oeuvre concrètement quand on communique et le but ultime
à atteindre.
4.1 Un idéal de transparence :
Il constitue la vision cosmologique du nouveau culte, l'objet
même de la promesse. Cette notion de transparence est consubstantielle au
culte de la transparence, et renvoie à un idéal de
lumière, d'harmonie et d'extase, tout en donnant l'impression de passer
de l'autre côté du miroir.
Les métaphores solaires :
Pierre Lévy : "l'interconnexion et l'unification
croissante de l'humanité accompagnent l'ouverture de toutes les
dimensions".
Philippe Quéau : "des Babylone non confuses, des
jardins suspendus à nos lèvres à nos doigts, des
labyrinthes nichés en tout point d'eux-mêmes, en une immense
complexité cependant transparente, claire d'accès, cristalline,
sans cesser d'être dense, développée, se
révélant sans cesse".
D'une façon générale, la rhétorique
solaire du regard et de la transparence est présente dans toutes les
grandes religions. Les descriptions de la "Jérusalem céleste"
dans différents courants mystiques, juifs, chrétiens ou
musulmans, font largement appel à ces métaphores de la
lumière et de la transparence.
A propos des métaphores, il est utile ici de consulter
Lucien Sfez dans l'ouvrage Critique de la communication (page 38,
coll. Points Essais, éd. Le seuil).
La recherche de l'extase :
L'influence de certaines pratiques du New Age, notamment les
drogues hallucinogènes, n'est pas toujours étrangère
à cette croyance dans la transparence. Parlant de Steve Jobs (inventeur
du Macintosh) et de son équipe : "(...) Grâce au LSD, ils avaient
vu comment l'écorce des choses pouvait être ôtée
couche par couche, ils avaient atteint l'être d'une fleur dans son
essence même, ils s'étaient introduits dans un morceau de bois
(...) C'était comme si les portes de la perception leur étaient
soudain ouvertes, ils passaient au-delà de la frontière
interdite. Ils vivaient le test du LSD électronique".
Voir le réel c'est voir le modèle du réel
caché derrière la matérialité des choses.
Le temps passé devant la machine, comme contracté,
n'a plus grand chose à voir avec le temps ordinaire.
L'autre côté du miroir :
La pratique concrète du réseau passe par un univers
de règles qui renvoient toutes à la recherche de la transparence
du monde. Les procédures informatiques qu'il faut mettre en oeuvre
révèlent un monde où l'on met de l'ordre dans les choses.
Les nouveaux mystiques ont l'insigne privilège d'être ceux par qui
l'ordre arrive.
L'esprit logique, le sens de l'organisation, la recherche de la
transparence sont aussi un mode d'être dans le monde en même temps
qu'un moyen de la transformer. Le simple fait d'avoir accès à une
petite partie de l'architecture de l'univers ordonné, sous la forme de
l'ordinateur ou du réseau, peut permettre d'entrer en symbiose avec le
cosmos tout entier.
La naïveté apparente du voyage d'Alice "au pays des
merveilles" est une manière pour son auteur, Lewis Caroll d'initier les
enfants aux règles de l'univers logique. Le pays des merveilles est un
monde d'ordre et de désordre, et les questions impertinentes d'Alice
constituent une ligne de partage sûre entre ce qui relève d'un
côté de l'information et de la logique, et de l'autre du Mal,
incarné par le désordre.
La quête de l'harmonie :
L'utopie* de la cité de verre est souvent celle d'un monde
harmonieux, sans secret ni mensonge, sans opposition ni conflit. La notion de
transparence fait partie de la famille des thèmes utopistes. Elle permet
à la société de communication illimitée de parvenir
à réduire radicalement les motifs de conflit.
Concernant les utopies l'ouvrage de Lucien SFEZ, La santé
parfaite Critique d'une nouvelle utopie, est à cette endroit d'une
grande utilité notamment dans ses pages 29 et suivantes; il est
publié aux éditions du Seuil dans la collection l'Histoire
immédiate.
Une valeur d'exclusion :
Les ordinateurs puis les réseaux sont censés rendre
transparent tout ce qu'ils touchent. Même l'administration. Le
réseau est l'outil permettant de lutter contre l'opacité
"antivaleur clé" de l'univers des entreprises.
Discours du Premier ministre français en 1998 :
"l'entrée de notre pays dans la société de l'information"
correspond à "plus d'accès au savoir et à la culture, plus
d'emplois et de croissance, plus de service public et de transparence, plus de
démocratie et de liberté". La transparence est au même
niveau que des valeurs fondamentales. Ce qui est transparent est par nature
plus évolué, plus avancé.
A côté du pouvoir, les lois, et, d'une façon
générale, la Loi, sont de plus en plus présentées
comme un obstacle à la mise en place d'une société
mondiale de l'information. Dans le cyberespace nul besoin de lois, surtout pas
nationales ou internationales.
Un bon système informatique doit être ouvert
c'est-à-dire transparent. La nouvelle religiosité est
profondément antagoniste avec les contraintes et les
nécessités de ce que les professionnels appellent la
"sécurité informatique", qui n'est qu'une variante de la
sécurité des biens et des personnes.
Tout ce qui est de l'ordre du secret, du caché, du
privé, de l'intime, de la profondeur, du non-visible comme
négatif doit être exclus dans le combat contre l'opacité,
l'obscurité.
Les uns seront plus concernés par l'abolition de
l'insupportable frontière entre vie privée et vie publique, les
autres plus motivés par le souhait de faire sauter toutes les
barrières d'accès aux différentes parties du grand
réseau informatique, d'autres enfin, particulièrement
indignés du frein à la libre circulation des idées que
constituent la "censure" des lois nationales, l'institution du droit d'auteur,
ou, dans un autre domaine, la présence de nombreux médiateurs
(enseignants, commerçants, journalistes) qui s'"interposent" entre
producteurs et consommateurs.
4.2 L'idéal d'ouverture, ou le refus de la distinction
entre vie privée et vie publique :
Un certain nombre d'internautes particulièrement militants
et croyants paient de leur personne pour montrer les avantages de cet
idéal, par exemple en montrant au monde entier via le Réseau leur
modeste vie privée. Ici le web s'associe souvent à des
chaînes de télévision.
Une dimension morale :
N'avoir rien à cacher c'est ne pas commettre de
péché. Le seul fait qu'un acte, un geste, une parole soit visible
suffit à le dédouaner moralement, le reste est
répréhensible. La nouvelle religiosité déplace les
valeurs.
L'individu se retrouve muni du don- talent d'ubiquité
qu'il peut se permettre d'exercer en permanence. La transparence est un
postulat, un élément de foi.
Le refus de la distinction entre être privé et
être public correspond à la croyance dans les vertus d'une vie
sociale entièrement collective où personne n'a rien à
cacher. Les personnes y sont moins des individus dotés d'une
intériorité propre que des "êtres informationnels"
collectifs.
4.3 La libre circulation et le refus de la Loi :
L'idéal d'un monde transparent s'incarne dans le village
global, sans frontière, sans Loi, sans contrainte.
La Loi est à la fois l'instance qui régule les
conflits et qui guide les comportements. Elle est en même temps droit et
morale.
Sentiment partagé dans les milieux informationnels : la
Loi et la justice sont arbitraires, livrées au discutable des
procédures judiciaires et à la rhétorique de la parole,
là où une bonne discussion du problème en terme
d'information permettrait d'apporter des solutions non arbitraires et
incontestables. La règle remplace la Loi et l'autorégulation la
norme, et l'idéal de résolution du problème reste
l'algorithme.
Le cyberespace devrait par nature échapper aux contraintes
des lois nationales ou même internationales, ce qui suppose
d'éliminer la violence.
La loi s'applique-t-elle à Internet ?
Les lois nationales sont jugées inadaptées à
l'espace supranational que constitue Internet.
Isabelle Falque-Pierrotin, maître des requêtes au
Conseil d'Etat, en France, remarque que "deux conceptions semblent s'opposer :
les tenants de l'interventionnisme des Etats et de la réglementation
classique, et les apôtres de l'autorégulation". Cette
dernière position, dominante, s'appuie sur la "sacralisation aux
Etats-Unis de la liberté d'expression" par rapport au "système
latin qui fait appel aux exigences de l'ordre public".
Il s'agit d'une prise de position forte, dictée par la
croyance en un idéal de libre circulation systématique de
l'information.
C'est ainsi que l'on peut avoir accès librement dans
certains pays à des sites qui ailleurs sont prohibés et
censurés (exemple des sites exprimant des thèses
négationnistes). Ce qui prime ici c'est une haine quasi religieuse de la
censure.
Le refus de la censure :
Grâce à la fin de la censure et des monopoles
culturels, tout ce que la conscience peut explorer est rendu visible à
tous. La loi du copyright est complètement dépassée, et il
est tout simplement impossible de restreindre la liberté
d'émettre (de l'information), pas plus que les Romains n'ont pu
arrêter la progression du christianisme, même si quelques courageux
diffuseurs d'information risquent de se faire dévorer par les lions de
Washington dans le processus.
La copie pirate et la diffusion la plus large possible de
musiques ou de textes par ailleurs protégés par un droit d'auteur
sont donc considérés comme une nécessité absolue et
un véritable devoir moral par tous ceux qui défendent les vertus
d'une ouverture très large des réseaux.
Moins que jamais c'est le contenu qui compte au profit de la
capacité de la forme à se déployer.
Le recadrage des comportements de beaucoup d'internautes qui se
mettent dans l'illégalité de fait en copiant ou en diffusant des
livres ou des logiciels, évite de les voir comme des délinquants
volontaires et profiteurs alors qu'ils se voient eux-mêmes dans une
situation hautement morale.
La culture de la libre circulation est telle que les vendeurs des
rayons informatiques de certaines grandes surfaces peuvent donner l'adresse de
sites où télécharger gratuitement certains logiciels qui
sont par ailleurs disponibles dans leurs rayons.
Le piratage : un culte secret :
Il s'agit ici de l'activité de ceux qui se cachent pour
rendre le monde, le réseau plus transparent.
Chez ces fans, deux traits dominants :
- un goût prononcé et précoce, souvent
dés l'enfance, pour les choses et surtout les objets matériels,
goût traduit par une volonté de démonter ces objets, de les
rendre transparents au regard afin d'en comprendre le fonctionnement ;
- les futurs ingénieurs ont généralement une
personnalité socialement invertie, une tendance à ne pas chercher
outre mesure le contact avec autrui.
Les virus, eux sont des programmes ou des prototypes comme les
autres, mais qui circulent le plus facilement possibles tout en étant
précisément faits pour circuler c'est-à-dire se
répandre. Du point de vue de la croyance c'est le meilleur logiciel qui
soit.
Les fondamentalistes d'Internet ne sont pas hostiles à la
Loi, ils estiment qu'elle n'a pas cours chez eux, lui déniant toute
pertinence afin de permettre le lien social et toute forme d'expression est
bienvenue. A l'extrême, la liberté d'expression doit être
absolue, pour tout ce qui est numérisable, y compris la musique.
4.4 Une communication directe, ou le refus de la
médiation :
Toute forme de médiation est vécue comme
insupportable dans cet univers du "point à point". Concrètement
ceci peut aboutir au dénigrement de professions entières,
accusées de résister au changement et de faire partie du vieux
monde.
Le commerce électronique
:
Le réseau peut être un excellent outil pour la vente
par correspondance adaptée à certains goûts et à
certaines situations.
Culte de l'Internet oblige, la perspective ne peut être
aussi simple, car la rencontre physique est inane et plus le commerce est
direct plus son jeu est profitable.
Dans la réalité, les conseils prodigués en
magasin restent les préférés des consommateurs, et dans
bien des domaines rien ne vaut de palper les produits, de les voir de ses yeux
pour en ressentir le bien-fondé à la source.
L'enseignement :
Certains estiment que l'enseignement classique devrait
disparaître, et le rôle de l'enseignant tend à passer d'un
face- à- face pédagogique à un côte- à-
côte devant l'écran. L'élève "se débrouille"
aux côtés d'une sorte d'ingénieur du savoir, organisateur
du processus d'acquisition des connaissances".
Il est nécessaire alors de se départir du service
public et d'admettre que la formation est un business. Les lieux tels que
écoles, lycées et universités sont même des
institutions de rencontre auxquelles il devient possible de renoncer.
Le nouveau journalisme :
"Ce qui intéresse les journalistes aujourd'hui ce n'est
plus d'obtenir le Pulitzer, c'est d'accroître le nombre de connexions sur
leurs sites Internet". L'objectif est de favoriser l'interactivité et
d'entrer en contact avec le plus large auditoire possible. Dans l'e-
journalisme, "si tout le monde montre son site, à terme la
différence se jouera sur la capacité à créer une
connivence avec une autre communauté d'internautes". Le public est assez
grand pour faire la part des choses, et le journaliste comme médiateur
est de toute façon appelé à disparaître.
Le développement des techniques de surveillance de
l'espace public permet à chacun de voir le réel directement, sans
intermédiaire.
La représentation politique :
Conforme à un certain idéal de communication
directe et sans entrave, la vision politique du nouveau monde en fait
systématiquement une "démocratie directe". La démocratie
représentative est non conforme à l'esprit de la nouvelle
religiosité, et une sorte de webmania bouscule la politique, profilant
plus radicalement une contestation de la politique dans ses formes
actuelles.
4.5 L'apologie de l'esprit, ou le refus de la parole
incarnée :
L'être humain est redéfini pour être
reconstruit comme un être informationnel, ce qui dénote une
influence forte des premiers cybernéticiens. La représentation
valorise :
- la comparabilité entre l'humain et la machine;
- l'interactivité;
- le privilège donné à l'esprit au
détriment du corps et de l'intériorité.
La comparabilité entre l'homme et la machine :
La possibilité d'un pont entre l'homme naturel et la
machine est un ancien projet, inauguré avec le mythe de Galatée
et de Pygmalion, continuant sous les traits du Golem et des nombreux automates,
robots, intelligences artificielles et autres cyborgs.
L'homme n'est pas au centre de l'univers et d'autres sortes
d'humanités sont possibles. Les ordinateurs, par exemple, peuvent aussi
prétendre à la complexité, à la conscience et
à l'esprit.
"L'humanité va devoir statuer sur l'opportunité ou
non de produire des machines massivement intelligentes, qui nous serons
immensément supérieures".
Le test de Turing, mis au point au tout début des
années cinquante, est un dispositif qui inaugure déjà
l'idée d'intelligence en réseau voire d'intelligence par le
réseau. Turing était persuadé que rapidement l'ordinateur
ne serait pas distinguable d'un être humain à ce jeu.
L'idéal de vie que représente la machine montre que la
pensée du réseau, de l'homme fait pour le réseau est bien
antérieure à sa réalisation concrète. L'être
idéal qui va permettre l'interconnexion
généralisée, c'est l'androgyne informationnel.
Le privilège donné à l'esprit et le
refus du corps :
Le corps est une cible privilégiée de la
cyberculture : "Une religiosité de la machine s'impose sur le fond d'un
dénigrement de l'homme et d'un mépris de la condition corporelle
qui lui est inhérente".
"La navigation sur le Net ou la réalité virtuelle
donnent aux internautes le sentiment d'être rivés à un
corps encombrant et inutile, qu'il faut nourrir, soigner, entretenir... "
Dans Neuromancien, de William Gibson, par exemple, les
héros déchus sont condamnés à
réintégrer leur corps et à quitter le lieu où les
esprits sont en réseau et en interconnexion permanente.
En différence avec l'automate classique individualiste et
anthropomorphe, le réseau intelligent incarne une figure plus en rapport
avec le collectivisme du nouveau culte.
"On est d'autant plus intelligent que les formes captées
sont universelles, impersonnelles".
Il peut bien y avoir, en apparence, un extérieur visible
et un intérieur caché, mais dès lors que tout est
connaissable, l'intérieur passe toujours potentiellement à
l'extérieur.
L'interactivité, ou le refus de la parole
incarnée :
Le mécanisme technique qui se loge derrière la
notion abstraite d'interactivité est une notion bien connue des
spécialistes de l'information : le feed-back, la rétroaction. La
parole humaine, l'activité humaine en général sera ainsi
redéfinie comme une "réaction à une réaction"
(Gregory Bateson, cybernéticien).
L'interactivité permet la "continuité
communicationnelle" et situe chaque acte non plus en référence
à une alternance de regard intérieur et de confrontation sociale,
mais comme pris dans un entremêlement permanent où le collectif ne
laisse plus aucun interstice à l'individu. La noosphère, machine
à penser immense où la personnalité ne vivrait pas
isolée, mais formerait un super- organisme...
5.
Les appuis d'une nouvelle religiosité :
Internet s'inscrit dans le prolongement de l'invention de
l'écriture et de celle de l'imprimerie. L'informatique et les
réseaux sont des outils puissants appréciés par tous
exceptés les technophobes les plus radicaux, et qui permettent aux
nouvelles croyances de se diffuser.
Le contexte de crise et de mutation des grandes valeurs de
l'humanisme et du monothéisme, les secousses et les ruptures en
profondeur que connaît le lien social constituent un arrière-plan
favorable à l'acceptabilité de ces nouvelles croyances. Et la
persuasion comme la propagande s'effectuent en direction de la jeunesse.
5.1 Des thématiques religieuses proches :
Le mouvement zen par exemple, a compté un très
grand nombre d'adeptes dans les milieux des ntic.
Les philosophes du cyberespace se convertissent à
certaines formes de mysticisme, afin de mettre en harmonie leur vision du futur
de la société mondiale de l'information avec un socle de valeurs
plus anciennes.
Un culte non déiste :
La nouvelle religiosité est sinon athée du moins
indifférente à l'idée de Dieu. Elle est hostile au sens
habituel qui suppose une certaine institutionnalisation et un centralisme
antagonistes avec l'idée de réseau éclaté. Mais
l'idée du Mal et du Diable lui-même y est bien présente.
L'ombre de Teilhard de Chardin :
Teilhard de Chardin défend avec vigueur une vision
cosmique du monde où la conscience cherche son chemin, à travers
la matière, puis à travers la vie, en attendant mieux. Et
s'inscrivant dans une tradition plus ancienne, incarnée dans des
doctrines assez hétérogènes, avec en commun l'opposition
d'un monde intelligible et d'un monde sensible, d'un monde des idées et
des formes et d'un monde matériel, qui dépasse largement les
frontières du gnosticisme.
Gnosticisme, manichéisme, dualisme :
Le gnosticisme, surtout actif dans les premiers temps de
l'ère chrétienne est une doctrine, ou une pluralité de
doctrines, du salut par la connaissance. L'Eglise chrétienne lui sera
hostile, au nom du fait que la perfection et le salut s'y obtiennent sans
véritable effort moral.
Ce qui en rapproche la nouvelle religiosité, serait
plutôt une communauté dans la manière de se sentir dans le
monde, de vouloir se débarrasser de son corps pour libérer
l'esprit, et de voir dans l'univers le conflit de deux forces : l'information
et l'entropie.
"Le gnostique éprouve fortement la différence entre
son moi et le reste de son être, entre l'âme et le corps. Il se
sent d'une essence différente". Il est proche sous certains aspects de
la tradition dualiste et des conceptions manichéennes, qui supposent que
l'âme est déchue dans le corps mais qu'elle peut être
délivrée par le salut et la connaissance.
On trouve là une communauté de sentiment subjectif
avec ceux qui ne se sentent à l'aise qu'une fois relâchées
les tensions du corps et activés les filaments de communication qui les
relient aux autres pour une aventure où le contenu de ce qui est
échangé compte moins que l'accès permanent au
cyberespace.
5.2 La continuité avec la contre-culture des
années soixante :
La "contre-culture" est un vaste courant qui englobe
l'héritage de la "beat generation", le mouvement de contestation de la
jeunesse, qui conduira notamment aux grandes révoltes étudiantes,
le mouvement hippie, et toutes les nombreuses ramifications qui sont
nées de cette nébuleuse, comme les mouvements alternatifs.
Ce mouvement disparaît en tant que tel dans les
années soixante-dix, mais ses valeurs ont essaimé et influencent
les manières d'être - au - monde de nombreux adultes. San
Francisco et la Côte Ouest des Etats-Unis ont constitué les lieux
privilégiés de cette "révolution des moeurs" qui a pour
célébrités Allen Ginsberg, Jack Kerouac (Sur la route) ,
Alan Watts, Ken Kesey, Timoty Leary, Gary Snyder, Neal Cassady, et le
très populaire Bob Dylan, sans compter de nombreux groupes de musique et
un certain nombre de revues.
On y conteste le système établi, et une "culture
parallèle" s'instaure accompagnée de modes de vie alternatifs.
L'utopie d'un monde meilleur peut se construire ici et maintenant, tout de
suite.
La société doit être conçue comme une
communauté pacifique, l'amour et l'altruisme occupent une place
importante. De nombreux réseaux de vie produisant des musiques, des
livres, des loisirs, une éducation, une alimentation et des
médicaments spécifiques, formant un vaste univers "underground"
qui concerne alors de centaines de milliers de personnes.
Internet est l'underground actuel qui permet de mobiliser des
centaines de milliers de jeunes à la recherche d'une
société plus fraternelle, plus communicante et plus pacifique.
L'héritage du New Age :
Là où, dans les années cinquante, on
"faisait la route" pour donner un autre sens à sa vie, dans une
perspective spirituelle, on surfe maintenant sur les "autoroutes de la
communication".
Le mouvement du New Age, parallèlement à la
contre-culture, est un mélange hétérogène
d'animisme et de théories pseudo- scientifiques sur les "auras" et les
"énergies", le "biomagnétisme", de "technologies intellectuelles"
souvent à base de champignons hallucinogènes ou de drogues
chimiques qui altèrent la conscience. L'électronique a
très tôt eu une place importante dans ces pratiques magiques.
Robert Pirsig, un des auteurs cultes des années soixante,
écrit : "la divinité se trouve autant à son aise dans les
circuits imprimés d'un ordinateur ou les engrenages d'un boîtier
de vitesses qu'au sommet d'une montagne ou entre les pétales d'une
fleur".
La contre-culture, tout en étant hostile au grand
capitalisme et à la société de consommation en même
temps que marquée par une tradition libertaire, n'a jamais
été en rupture complète avec le libéralisme; le
culte d'Internet a ainsi intégré facilement ses valeurs.
5.3 La jonction avec le libéralisme :
La nouvelle religiosité s'est trouvée
confrontée à trois grands courants de pensée :
- le pôle contre- culturel dont l'influence est surtout
prégnante à partir des années soixante sur la
société américaine et sur l'ensemble des
sociétés occidentales; certains traits entrent
immédiatement en résonance avec la nouvelle pensée de
l'information.
- très loin de la nouvelle religiosité, le
pôle des partisans d'un usage "régalien" des ntic dans le cadre de
l'intérêt d'un pouvoir central incarné par l'Etat national,
sans que la référence à l'intérêt public soit
toujours privilégiée.
Le Minitel, pris comme ancêtre d'Internet en tant que vaste
réseau conçu pour le grand public, a été
conçu initialement, par France Télécom, alors entreprise
nationale, comme un système de communication correspondant à
l'intérêt général. Dans cet esprit, les lois
édictées par les Etats nationaux doivent s'appliquer aux
informations qui circulent dans les réseaux et on ne doit pas
considérer les ntic comme extraterritoriales.
- le pôle libéral, voit dans les ntic le moyen de
développer la machine économique en investissant des secteurs de
l'activité humaine épargnés jusque-là par les
rapports marchands. Là où l'éducation, la connaissance, la
communication échappaient jusqu'à présent aux lois du
marché, leur basculement dans un vaste réseau de communication
universel va permettre de les transformer en "gisements de profits" pour les
nouveaux entrepreneurs qui cherchent à s'imposer dans ce domaine.
Exemple : Bille Gates.
La vaste entreprise de dérégulation des
télécommunications est évidemment un atout maître de
la pensée libérale dans ce domaine.
IBM reste un symbole fort de cette période.
L'informatique, les réseaux, Internet ne se seraient probablement jamais
développés sans les immenses investissements publics en
recherche-développement. Bill Gates a construit un vaste empire
capitaliste qui se voit maintenant contesté sur le terrain à la
fois par les lois anti-trusts, d'inspiration libérale, et par les
petites entreprises de la "netéconomie" qui cherchent d'autres voies de
développement que la concentration monopolistique.
L'alliance libérale- libertaire :
La montée en puissance d'Internet et des projets de
réseaux contemporains s'est effectuée à la faveur d'une
poussée ultra-libérale. De multiples petites
sociétés partant à l'assaut des grandes entreprises
capitalistes du secteur et les concurrencer dans la "création de
valeur". Deux esprits : l'un favorisant l'accumulation et le cloisonnement,
l'autre la dépense et l'ouverture.
D'après Pierre Lévy, "l'argent devient une
unité de mesure épistémologique" et
"l'économie remonte de plus en plus la chaîne ontologique vers
le virtuel, en direction de ce qui crée l'existence".
Et il existe un lien entre la mystique de l'information et la
recherche du profit qui en constitue une "mesure". Cette mystique a clairement
épousé le courant libéral- libertaire.
Le jeunisme des nouvelles technologies :
C'est la tendance à exalter la jeunesse, ses valeurs, et
à en faire un modèle obligé de tout comportement. Si le
culte des réseaux remonte aux saint-simoniens, il reste tout comme et
surtout le culte actuel d'Internet, un culte jeune, de jeunes et pour les
jeunes, conçu comme un processus de "révolution permanente" dans
lequel ce sont les "jeunes" qui déterminent la direction du
mouvement.
Nicholas Negroponte dans l'Homme numérique écrit :
"Qu'il s'agisse de la population d'Internet, de l'usage du Nintendo et de Sega,
ou de la pénétration des micro-ordinateurs, l'important sera plus
d'appartenir à telle ou telle catégorie sociale, raciale ou
économique, mais à la bonne génération. Les riches
sont à présent les jeunes et les démunis, les vieux". Le
jeunisme ne va pas sans une certaine démagogie...
La vitesse est devenue une nouvelle croyance, "la
réalité de l'information est toute entière contenue dans
sa vitesse de propagation".
En dernier lieu, il est possible d'identifier un véritable
discours d'exclusion des personnes âgées du domaine des ntic,
alors que la proportion croissante dans la population de ces personnes
liées entre autre à l'allongement de la durée de la vie et
aux progrès médicaux en fait des acteurs majeurs de
l'économie dans un horizon relativement proche.
5.4 Une utopie technicienne ?
Dans un article très complet sur le sujet, qui fait le
bilan des utopies techniciennes depuis le XVIII ème
siècle, Armand Mattelart lie la communication de la "promesse de
rédemption". Déjà le saint-simonisme, comme pensée
des réseaux, n'avait pas échappé à l'emprise de la
religiosité. L'ingénieur avait été à
l'origine d'une nouvelle Eglise à part entière". Il rappelle que
l'utopie anarchiste de Piotr Kropotkin faisait de l'électricité
le point de départ d'une nouvelle société.
Lucien Sfez nous permet d'entrevoir que si l'utopie implique
simplement une volonté de sortie du monde, une rupture radicale avec
tous les aspects de l'ancien monde, alors la nouvelle religiosité qui se
noue à partir d'Internet en relève partiellement. Mais il
s'agirait plutôt d'une hétérotopie, dans un monde nouveau
qui n'a plus de centre. Elle implique une nouvelle manière de vivre, un
lien social nouveau doit être bâti qui s'impose à tous.
6. Le
tabou de la rencontre directe :
Pour la première fois dans l'histoire de
l'humanité, sous le coup de nouvelles croyances dans l'information, la
transparence et la réunification de la conscience, nous avons construit
un réseau de communication susceptible, s'il était poussé
à son extrémité, de séparer les hommes et de les
dispenser de toute rencontre directe.
Pour accéder à ce "nouveau monde" dans lequel
l'homme se réalisera et se dépassera, il faut accepter d'y
transférer la plupart des activités que jusque-là nous
réalisions autrement : le travail, les loisirs, la
télévision, le cinéma, le commerce, les relations avec
autrui, la prière, la pensée et, pour les plus
extrémistes, la sexualité. Toute communication, toute relation,
toute rencontre doivent désormais passer par le réseau, en
empruntant les voies de la conscience collective.
6.1 La question de la violence :
Le cyberespace comme monde de lumière et de transparence,
incarne l'utopie de la pacification. La violence y est rejetée du
côté du corps, de l'animalité, de la
matérialité. Le prix de la paix et une double séparation,
d'une part entre le corps et l'esprit, d'autre part entre les corps
eux-mêmes.
Denis Duclos, sociologue français : "Le spectacle de la
violence débouche rarement aux Etats-Unis sur un processus de
civilisation, mais plutôt sur une hésitation, une oscillation
entre sauvagerie et civilité, entre paix et agressivité". Dans
cet esprit, un réseau comme Internet pourrait bien être une
tentative désespérée de sortir de cette oscillation
permanente.
David Le Breton rappelle : "Le dénigrement du corps (...),
dans le discours radical de certains scientifiques ou adeptes de la
cyberculture, est aussi un fait vécu à leur niveau par les
millions d'Occidentaux qui ont perdu leur relation d'évidence avec le
corps qu'ils n'utilisent plus que partiellement". Le nouveau culte propose
d'enfermer chaque individu dans sa bulle pour prix d'une communion universelle
enfin pacifiée.
L'alternative au chaos :
Norbert Wiener concevait la violence comme le comble de
l'entropie, de l'"imperfection organique de l'univers". Le diable. La
cybernétique, pessimiste, voit le monde glisser irrésistiblement
vers le chaos entropique.
L'avancée de toutes les cybertechnologies correspond
à l'espoir de faire reculer la violence grâce à
l'information et à la communication.
Le monde idéal, c'est la noosphère transparente qui
nous préviendra des catastrophes, des dangers des injustices, des
déséquilibres écologiques".
Une stratégie prudente :
Ceux qui ont un point de vue raisonnable, "laïque" sur les
nouvelles technologies de l'information sont parfois sensibles aux
sirènes des prophètes.
Il ne faut pas se laisser prendre à la très
ancienne stratégie de persuasion décrite ci- après. Dans
les années soixante-dix, les partisans de la révolution
informatique, ancêtres des militants actuels, l'avait mise au point afin
de contourner les résistances au changement des usagers. Deux temps :
première approche, affirmer que toutes ces machines n'étaient que
des outils, qui ne changeraient en rien les finalités de leur usage.
Ensuite, une fois les outils en place, faire miroiter, surtout aux yeux des
plus ardents convertis, qu'ils étaient au coeur d'une véritable
révolution, qu'ils allaient, grâce aux technologies, "changer le
monde". Toute nouvelle avancée suscitant de nouvelles hésitations
ou des réserves, on revenait au premier mouvement de la stratégie
: "Ce n'est qu'un outil ... ".
Pierre Lévy : affirme d'abord avec force que les hommes
sont en train de se regrouper dans une immense ville virtuelle, là
où l'on trouve le plus de choix, là où se trouvent les
meilleurs marchés, y compris surtout les marchés de
l'information, de la connaissance, de la relation et du divertissement, et que
les sites Web sont comme des boutiques, des bureaux et des maisons ; les
groupes de discussion et les communautés virtuelles ... des places, des
cafés, des salons, des regroupements par affinités" (...) "les
mondes virtuels interactifs, plus ou moins ludiques, seront les nouvelles
oeuvres d'art, les cinémas, les théâtres et les
opéras du XXIème siècle" (...) "Nous
continuerons cependant à nous déplacer physiquement et à
nous rencontrer en chair et en os, et probablement plus qu'aujourd'hui, puisque
les phénomènes de relation et d'interconnexion de toutes sortes
(virtuelles ou non) seront amplifiés et
accélérés".
De très nombreux projets liés aux réseaux ou
à Internet sont en fait axés sur la possibilité de ne plus
se déplacer, de ne plus sortir de chez soi.
6.2 Une description de la "société mondiale de
l'information" :
La littérature d'aNTICipation joue un grand rôle
dans le développement des nouvelles croyances, par l'imaginaire qu'elle
implémente. La pertinence d'un récit ou d'une description tient
pour le lecteur à son réalisme, capacité à
aNTICiper la réalité vraie, guide pour l'action. Elle serait le
genre le plus lu dans le monde de l'informatique. Les ouvrages d'Isaac Asimov,
Philip K. Dick ou William Gibson, et bien d'autres, posent la question du lien
social et évoquent de façon centrale la séparation
sociale, pivot de ces nouveaux modes.
C'est bien la question de la violence qui est au centre de la
problématique de cette nouvelle société, qu'il s'agisse de
craindre les épidémies ou de redouter la présence de
l'autre, comme source de violence. Il faut mettre fin à la tension
insupportable provoquée par les autres.
La peur des épidémies :
Elle aboutit, pour l'auteur Jean-Michel Truong, à un monde
divisé en trois classes :
- les "no- plugs" clandestins qui vivent en meutes, livrés
à eux-mêmes dans une nature hostile,
- ceux qui vivent séparés les uns des autres,
- une petite classe de nantis qui eux ont le droit de se
rencontrer et vivent dans un univers protégé de toute agression
extérieure.
La violence de l'autre :
Les communications virtuelles ont l'immense avantage de gommer la
dimension de violence irrépressible des rapports humains et donc de les
pacifier.
Bill Gates raconte à ses lecteurs : "J'ai eu une
liaison avec une femme qui habitait une autre ville. Eh bien, nous avons
échangé force messages sur le courrier électronique. Nous
avons même imaginé un moyen d'aller au cinéma ensemble.
Nous choisissions le film qui passait à la même heure dans nos
deux villes. Pendant le trajet en voiture, nous bavardions avec nos
téléphones cellulaires pour commenter le film. A l'avenir, ce
genre de "rendez-vous virtuel" se passera encore mieux".
La violence de la rencontre directe devient alors trop forte pour
ceux qui se sont habitués à la communication virtuelle
permanente.
Le nouveau lien social se caractérise doublement et
indissolublement par une séparation (des individus) et une communion
(des esprits), comme condition de la paix sociale.
6.3 La société solaire d'Asimov :
Scientifique et vulgarisateur américain, Isaac Asimov, a
proposé dès 1955 la première visualisation d'une
société dans laquelle un réseau de communication complet
(image et son) occupe une place déterminante dans la vie sociale et
remplace toutes les régulations collectives traditionnelles. Dans ses
livres le lecteur peut suivre comment les robots d'abord esclaves soumis des
hommes deviennent leurs maîtres (retournement feuerbachien).
Auteur notamment des "trois lois de la robotique" censées
fixer des barrières éthiques au comportement des machines, il
s'est attaché à accoutumer le lecteur aux "machines à
communiquer", s'interrogeant en même temps sur les conséquences de
la robotique, au sens industriel bien |