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Communication via les médias à base de réseaux


par Christelle Couturas
Université Paris 1 Sorbonne - DEA Sciences Politiques
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

SOMMAIRE

A/ Problématique de la Mise en Oeuvre de la communication sur les médias à base de réseaux : 5

1.1. Des contradictions culturelles : 5

1.2. Communication et société : 5

1.3 La communication via les nouveaux médias à base de réseaux, entre idéologie technique et projet de société : 7

B/ Tendances à l'oeuvre dans la communication sur les médias à base de réseaux : 7

I. Culte des Réseaux : 7

1. Pour ou contre Internet et la communication par le biais des réseaux, une fausse alternative : 8

1.1 Les partisans du tout- en- Réseau : 8

1.2 Les technophobes : 8

1.3 Les partisans d'un usage raisonné : 9

2. La promesse d'un monde meilleur : 9

2.1 La promesse d'une nouvelle vie : 9

2.2 Les fondements de la société de l'information : 10

3. L'incarnation d'une vision : 11

3.1 Un discours ancien : 11

3.2 La mise en place des premiers réseaux : 12

3.3 L'influence de la cybernétique : 13

3.4 La micro-informatique et les débuts de l'Internet : 13

4. Un univers de croyances : 13

4.1 Un idéal de transparence : 14

4.2 L'idéal d'ouverture, ou le refus de la distinction entre vie privée et vie publique : 15

4.3 La libre circulation et le refus de la Loi : 15

4.4 Une communication directe, ou le refus de la médiation : 16

4.5 L'apologie de l'esprit, ou le refus de la parole incarnée : 17

5. Les appuis d'une nouvelle religiosité : 18

5.1 Des thématiques religieuses proches : 18

5.2 La continuité avec la contre-culture des années soixante : 19

5.3 La jonction avec le libéralisme : 19

5.4 Une utopie technicienne ? 20

6. Le tabou de la rencontre directe : 21

6.1 La question de la violence : 21

6.2 Une description de la "société mondiale de l'information" : 22

6.3 La société solaire d'Asimov : 22

7. Une menace pour le lien social : 23

7.1 Deux modèles de développement d'Internet : 24

7.2 Une information aux limites de la propagande : 24

7.3 Quelques effets pervers du nouveau culte : 25

7.4 Le fantasme de la mort de l'homme : 26

8. Raisonnements assistés par ordinateur : 27

8.1. Les agents : 27

II. Contenus et communication via les Médias à base de Réseau(x) : 28

1 Quels contenus pour Internet ? 28

1.1 Communication, Récit(s) et Information : 28

1.1.1 La mise en intrigue : 28

1.1.2 Trois caractéristiques de l'information : 29

1.2 La fiction interactive : 30

1.3 Un nouveau paradigme : 31

1.4 Un concept nouveau lié à la communication via les réseaux :"anycastworld" : 31

III. Arts et images, communication sur les médias à base de réseaux : 31

1. Cinéma, Télévision, communication sur les médias à base de réseaux : 31

1.1 Cinéma : 31

1.2. Télévision : 32

1.2.1 Résultats financiers et télévision en réseau, des échecs cuisants : 32

1.2. 2 L'idéal d'ouverture ou le refus de la distinction entre vie privée et vie publique : 33

1.2.3 M6 et son émission qui reprend le concept de la chaîne de télévision Big Brother : 34

2. Art(s), Communication et Médias à base de réseaux : 38

2.1. Musées et galeries sur le Net : 38

2.2. Art et Oeuvres virtuelles : 38

2.3. Musique : 40

3. Jeux, mondes virtuels et communication via les médias à base de réseau(x) : 40

IV. Robotique, Organisation du Travail et communication sur les médias à base de réseaux : 42

1. Robots, Robotique, Réseaux : 42

1.1. Des origines ... à nos jours, réalité des robots : 42

1.2. Le robot ou l'homme artificiel, les créatures virtuelles : 44

1.3. Des Robots dans notre quotidien : 45

1.4. Des Robots ou un peu de littérature : 45

1.5. Des Robots depuis notre imaginaire à la réalité vraie : 47

1.6. Des Robots ou "Comment nous travaillerons demain" : 47

2. Travail : 48

2.1. Sans frontières, l'entreprise vivra en réseau avec ses sous-traitants, ses salariés et ses clients : 48

2.2. Le quaternaire : 49

2.3. Demain : Les places de marché de n- ème génération : 50

V. Communication, Médias à base de Réseaux, Secteur financier : 50

1 Désormais, grâce aux réseaux modernes, les clients paient sur un mobile et consomment sur un portail : 50

2 Loi sur la sécurisation des cartes bancaires : 52

VI. Formation et communication via les médias à base de réseau(x) : 52

1 La formation en ligne change les contenus et les méthodes d'enseignement : 52

2 La formation à distance nécessite pédagogie et implication accrues : 53

3 La communication des savoirs : 54

VII. Communication, Médias à base de réseau(x) , Médecine et Recherche : 55

1. Médecine : 55

1.1. Techniques : les différents types de télé médecine : 55

1.1.1 La télé consultation et le télédiagnostic : 55

1.1.2 La télé- expertise : 55

1.1.3 La télé- surveillance : 56

1.1.4 Les réseaux "ville/hôpital" : 56

1.1.5 La télé- formation : 56

1.1.6 La télé- chirurgie : 56

1.1.7 Des techniques et après ? : 56

1.2. Quelle différence y a-t-il entre les sites médicaux et les autres e- enseignes ? 57

1.3. Plus concrètement, voici ce que peut être le surf médical d'un patient éclairé : 57

1.4 Internet et les réseaux peuvent-ils rendre malade ? 59

1.4.1 L'avis des psychologues : 59

1.4.2 Nouvelle maladie, vraie dépendance aux nouvelles technologies : 59

2. Recherche et communication à base de réseaux via des médias : 60

2.2.1. Par les réseaux, les chercheurs entrent dans l'ère du calcul partagé : 60

2.2.2 Désormais, il est possible de travailler à temps perdu : 61

2.2.3 C'est l'avènement des "Pétaoctets" : 61

2.2.4. Il est essentiel de sécuriser l'accès : 61

2.2.5 L'organisation de la recherche doit s'adapter au monde des réseaux : 62

2.2.6 Concrètement, exemple du téléguidage opératoire d'instruments : 63

VIII. Pays en retard de développement, communication, médias à base de réseau : 63

1 Un exemple, l'Afrique tisse une toile disparate : 63

IX. Régulation, éthique, législation, droits d'auteur, cyber criminalité : 65

1. La difficile mise en route d'une législation pertinente : 65

1.1. L'UNESCO lance un Observatoire international sur la société de l'information et sur l'info-éthique : 66

1.2. La propriété, le droit d'auteur, le "capital symbolique" : 67

1.3. Valider la qualité des informations, défendre les droits d'auteur, trouver un nouveau souffle avec le haut débit : 68

1.4. Nouveaux géants de la communication : 68

2. Législation concernant les droits d'utilisation, les droits d'auteur, les usages abusifs... 69

3. Arrivée des nouvelles technologies de l'information : 71

3.1 Séance de QUESTION à l'Assemblée du 29/03/2001, concernant les développements des technologies UMTS et les attributions et gestion des licences aux opérateurs de marché : 71

3.2 Un autre acteur, Marc Tessier, pdg de France Télévision 29/03/2001 : 71

3.3 En France, le gouvernement donne le coup d'envoi à la société de l'information : 71

4. Directives et législation européenne : 72

4. Engagement citoyen contre trivial lobbying : 74

C/ Conclusion : communication, au-delà du réseau, le vivant : 75

La communication, par le biais des réseaux, implique et induit un tri sur le vivant. 75

1 Le nouvel ordre numérique : 75

1.1 La révolution numérique : 76

1.2 Hiérarchies et nouvelle donne : 76

2 L'économie domine-t-elle le politique ? 77

3 L'économie numérique, une nouvelle économie ? 79

3.1 Il existe bien une dynamique nouvelle dans l'économie : 79

3.2 Doutes concernant le passage vers le Nouvel Age : 81

4 Risques et nouveaux médias, la régulation est un défi : 82

4.1 Le risque dans la société contemporaine : 82

4.2 Insécurité informatique : épouvantails et dangers réels de la révolution numérique : 82

4.2.1 L'ordinateur de Satan* : 82

4.2.1.1 Premiers types de problèmes : 82

4.2.1.2 Autre type de problèmes : 83

4.2.2 L'illusion cryptographique : 83

4.3 Le grand massacre de la propriété intellectuelle : 84

5 La Société en Réseaux : 84

5.1 Nouvelle révolution technique et naissance de la société de l'information : 85

5.2 Informationalisme, industrialisme, capitalisme, étatisme. Modes de développement et modes de production : 86

5.3 Le sujet dans la société informationnelle : 86

5.4 L'Economie Informationnelle et le Processus de Globalisation : 88

5.5 Architecture et géométrie de l'économie informationnelle et globale : 90

5.6 L'Entreprise en réseau - Culture, Institutions et Organisations de l'Economie Informationnelle : 90

5.6.1 De la production de masse à la flexibilité de la production : 91

5.6.2 La petite entreprise et la crise de la grande firme, mythe et réalité : 91

5.6.3 La mise en réseau interentreprise : 92

5.6.4 La firme horizontale et les réseaux d'affaires globaux : 93

5.6.5 La crise du marché de la firme verticale et l'essor des réseaux d'affaires : 93

5.6.6 La technologie de l'information et l'entreprise en réseau : 93

5.7 La culture de la virtualité réelle prend de plus en plus d'importance : 100

5.7.1 On passe de la galaxie Gutenberg à la galaxie MacLuhan par l'essor de la culture des mass médias : 100

5.7.2 La société interactive : 102

5.7.3 La culture de la virtualité réelle : 103

5.7.4 Le temps flexible et l'entreprise en réseau : 103

6 Piloter l'informatisation*, c'est choisir un modèle de société : 104

7 Le projet en avenir aléatoire, socialiser l'information : 105

8 Démocratique, la révolution des réseaux ? 106

9 En conclusion : 107

ANNEXES

A/ Semaine Européenne des Ntic 2001, le point de vue des acteurs du marché : 110

1. CONF 1 : Comment Internet et les nouvelles technologies modifient nos comportements, nos habitudes de consommation et notre vie citoyenne ? 110

2. CONF 2 : Internet et les nouvelles technologies, facteurs clés d'une croissance économique durable ? 115

3. CONF 3 : Les nouveaux eldorados : Internet mobile et web TV, mythes ou réalités de demain ? 119

B/ Les cinq principaux chapitres du texte du projet de loi sur la société de l'information : 124

C/ L'Hominescence par Michel SERRES : 124

Articles de Presse, conférences et études : 128

A propos du concept « anycastworld « , étude réalisée par SONY EUROPE et présentée à l'occasion du MILIA 2001 : 130

"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme"

A/ Problématique de la Mise en Oeuvre de la communication sur les médias à base de réseaux :

1.1. Des contradictions culturelles :

Robinson est un mythe, l'humain est un être social. La diversité des cultures est un bien précieux de l'humanité. Au travers de notre culture se fonde notre identité.

Nous communiquons aussi pour nouer des relations, afin de partager des émotions et des sentiments, d'agir sur autrui, ou de conforter notre identité et celle des autres. Comme l'a identifié Pierre Bourdieu les enjeux influencent le processus d'expression et de communication au niveau des acteurs. Du côté du locuteur, le discours tenu peut apparaître comme une sorte de compromis entre un mouvement expressif

( intérêt, motivation, intention...) qui le pousse à communiquer, et une force de répression (inhibition, censure, précaution...) qui l'amène à contrôler ses messages et se traduit par des mécanismes de défense communicationnels.

Le partage entre le dit et le non-dit, par exemple, résulte de ce conflit, et certaines modulations sémantiques et syntaxiques du discours.

Côté récepteur s'opère un processus d'interprétation qui le conduit, en raison de sa position, à mettre en oeuvre des mécanismes de sélection et d'interférence qui sont autant de réactions à l'intention du locuteur qu'à la façon dont il perçoit celle-ci à travers le prisme de sa subjectivité.

Chaque récepteur contribue ainsi à produire le message qu'il perçoit, et l'apprécie en y important tout ce qui fait son expérience singulière et collective.

L'accroissement des échanges ne garantit nullement une meilleure communication. La vitesse de circulation des informations donne l'illusion de pouvoir contourner également la résistance de l'espace mais l'expérience personnelle constate l'impossibilité à s'affranchir de cette frontière. L'individu ne peut pas à distance éprouver des climats, des odeurs, connaître les habitudes et les modes de vie. Hier, le temps du déplacement permettait de se préparer à la rencontre de l'autre. Aujourd'hui, cet espace temps ayant disparu, l'autre est presque immédiatement présent, donc plus rapidement menaçant.

Avec les réseaux, Internet (Réseau de réseaux), la cyberculture, pas de stock ou de pérennité, seuls des flux sont échangés à un moment donné du temps. Le volume des messages, la vitesse et l'interactivité ne suffisent pas à constituer une culture quand on sait que celle-ci se construit par accumulation de mémoire vive c'est-à-dire vivante, dans un rapport constant entre patrimoine et nouveauté, tradition et modernité.

1.2. Communication et société :

D'une part la communication peut être considérée comme une condition de la modernisation, hypothèse qui permet de mettre l'individu, la personne, le sujet, l'homme, au centre des systèmes, l'économique, le social et le politique.

D'autre part, la communication est un enjeu de la société individualiste de masse. Elle est fonctionnelle, afin d'organiser les relations entre les grandes masses dans le cadre de l'économie mondiale, et normative dans le cadre d'un modèle politique de démocratie de masse.

Deux idéologies ont de plus en plus de succès :

- idéologie technique, celle décrite par Jacques Ellul dans La Technique ou l'Enjeu du siècle, source de points de vue dominants tantôt optimiste tantôt pessimiste,

- idéologie économique, qui développe trois tendances majeures: laisser faire le marché, faciliter la mise en place d'une économie mondiale de la communication qui assurera plus de paix et de compréhension.

L'idéal de la communication fonctionnelle est du côté de la circulation et de la performance, de la transmission et de l'interactivité, de la vitesse et de l'efficacité, alors que celui de la communication normative admet la nécessité de la lenteur de l'intercompréhension, ainsi que l'importance des différences culturelles, religieuses, symboliques, qui fondent la richesse d'une société. Pour l'une comme pour l'autre, le stockage à bon escient des informations peut être à l'infini à condition d'une disponibilité totale et immédiate.

Les thèmes de la régulation- dérégulation dominent désormais complètement l'univers économique.

1.2.2 Communication et médias :

Lazarfeld nous dit que l'individu possède des outils de référence et des filtres, et utilise trois niveaux de sélectivité :

1. l'exposition sélective, l'attention portée à tel ou tel message dépend de la relation personnelle que l'individu entretient avec cette information;

2. la perception sélective;

3. la mémorisation sélective, en fonction du cadre de pensée, des préférences culturelles et de la vision du monde de l'individu concerné, nous ne nous souvenons que de manière imparfaite de la partie des messages que nous ne avons perçue.

L'effet de la communication médiatique n'est pas seulement limité, il est aussi indirect : en 1955, Katz et Lazarsfeld établissent l'hypothèse de la "communication à deux niveaux" (Two-step flow communication), puis à plusieurs niveaux*.

Les groupes de référence (communauté de travail, associations, syndicats, relations familiales et amicales, etc.) dans lesquels sont insérés les individus, et l'existence de leaders d'opinions au sein de ces groupes, ont une importance décisive.

La première diffusion du message des médias s'effectue de façon verticale en direction des leaders d'opinion. Elle se poursuit à l'intérieur du groupe de manière horizontale, par l'intermédiaire des leaders.

Katz et Lazarsfeld introduisent un niveau de médiation supplémentaire. Les médias touchent les individus directement, mais lorsque ceux-ci rencontrent des difficultés à s'approprier ou interpréter le message, ils se tournent vers leurs groupes d'appartenance. Les messages que délivrent les médias sont donc soumis à la pression des groupements quels qu'ils soient et reflètent en grande partie les opinions et les idéologies préétablies de ces derniers. Les médias, la télévision en particulier, sont habituellement des outils de renforcement d'opinion et non de changement d'opinion. Cette particularité ne se retrouve pas s'il y a crise vis-à-vis des leaders ou désir de changement de la part des individus et des groupes.

Lazarsfeld dit Katz, postulait que les médias indiquent aux gens ce qu'il faut penser, mais des figures illustres telles Adorno, Horkheimer, Marcuse, Benjamin ou Habermas, considèrent pour leur part que les médias prescrivent ce qu'il ne faut pas penser (la révolution, le changement, la modifications des situations collectives et individuelles). Pour d'autres, en particulier McCombs (agenda setting) ou Shaw, les médias disent aux individus ce à quoi ils doivent penser. Ils s'agit ici de déterminer quels sont les sujets importants, ceux auxquels les gens doivent s'intéresser. Les médias remplissent la fonction d'agenda c'est-à-dire de sélection, par les journalistes et les professionnels des médias, des faits majeurs parmi la masse des informations émises et qui circulent. Dans le paradigme technologique enfin, les médias sont conçus comme des opérateurs de la pensée et modifient la façon de voir le monde. La réception et la transmission par les individus des messages écrits diffèrent fondamentalement des messages audiovisuels, à tel point que l'on peut opposer une civilisation de l'écrit à une civilisation de l'image électronique.

Un fossé culturel peut exister entre différents individus ou différents groupes sociaux, obstacle à la communication, à l'acquisition des savoirs et plus généralement à la capacité à décoder et à donner un sens à des informations.

Nous sommes dans une période de refondation où certaines notions qui jusqu'ici faisaient figures de données telles l'opinion publique, l'information... sont remises en cause.

Mc Luhan, notamment dans son livre Pour comprendre les médias, émet une théorie qui repose sur le caractère dominant à une époque donnée d'un médium. La définition des médias doit s'étendre dans un sens très large; elle inclut toute technique, quelle qu'elle soit, susceptible de créer des prolongements du corps humain ou des sens, depuis le vêtement jusqu'à l'ordinateur qui structure notre mode de vie.

A ce titre trois observations importantes apparaissent :

1. toute technologie est liée à l'extension d'un sens; les médias sont ainsi de véritables prothèses, des prolongements technologiques des individus;

2. toute modification technique des mass médias (l'apparition de la presse, celle de la radio et de la télévision comme celle, ensuite, de la télématique) entraîne une transformation de l'environnement social mais aussi du mode de perception et du psychisme individuel et collectif;

3. le mode de communication, le médium, importe davantage que le message.

1.3 La communication via les nouveaux médias à base de réseaux, entre idéologie technique et projet de société :

La communication reste bien au coeur du lien social qu'elle participe elle-même à tisser. L'idéologie technique qui réduit la communication à la technique construit une fausse hiérarchie entre les médias dits anciens et les nouveaux. L'enjeu de la communication n'est pas technique, mais dans la compréhension des relations entre les individus, modèle culturel, et entre les individus et la société, projet social. Libérer la communication du joug de la technique nécessite de développer et de dominer la connaissance. Médias généralistes et nouveaux médias nous renvoient au modèle de la société individualiste de masse. Si les premiers forment une offre de qualité, le progrès aura dépassé la logique de marché qui ne se préoccupe que de la demande et des nouvelles techniques.

La communication à distance, fortement promue par les nouvelles techniques ne remplacera pas la communication humaine directe, ne serait-ce que parce que l'être humain domine les technologies ou les abandonne mais ne se laisse pas dominer par elles. Ce sont les machines qui se branchent, pas les hommes. L'humain, lui, se différencie en fonction des techniques qu'il découvre ou qu'il invente. Il se fabrique de nouveaux métiers, de nouvelles pratiques, un nouveau statut...

L'humain est bien autre chose que le partenaire de l'interaction technique et il existe un grand décalage entre la performance des machines et la complexité de la communication humaine.

La nouvelle écriture du monde que représente Internet et les réseaux donne des atouts essentiels : le patrimoine intellectuel et culturel et tout ce qui permet de promouvoir l'intelligence collective est donc à mettre en ligne, car la sagesse qu'est la capacité de valider une information dans un océan de données, devrait nous permettre de distinguer les uns des autres et de jouer avec succès des cartes voire des nations originales.

Au-delà du gigantesque chantier de sa mise en route, la question se pose de reconnaître de quoi sera faite la société de demain; en quoi la société en réseaux constitue bien une étape de notre devenir. Car c'est bien d'un petit coup d'hominisation comme le dit l'académicien Michel Serres dont il s'agit ici.

B/ Tendances à l'oeuvre dans la communication sur les médias à base de réseaux :

Il serait bien difficile, à l'évidence, de retracer de façon suffisamment exhaustive tous les champs tous les domaines tous les usages où est mise en oeuvre la communication sur les médias à base de réseaux. Seuls quelques-uns, quelques pratiques, se retrouvent donc ci-après permettant d'illustrer de façon pratique le développement et la mise en oeuvre de la communication via les réseaux.

I. Culte des Réseaux :

L'expression culte peut s'entendre de deux manières. Au sens propre, le culte est associé à une démarche religieuse où il est à la fois l'hommage rendu à une divinité et l'ensemble des pratiques qui concrétisent cet hommage. Dans un sens métaphorique, le culte est la vénération, ou plus simplement le fort attachement que l'on peut porter à quelque chose ou à quelqu'un.

L'engouement pour Internet par exemple se déploie dans un climat qui apparaît véritablement comme celui d'une nouvelle religiosité. Celle-ci est de plus en plus nette au fur et à mesure que l'on se rapproche des milieux qui s'en font les plus ardents prosélytes.

L'idée qu'il y a derrière les discours les plus radicaux tenus sur Internet, un phénomène d'ordre religieux, au sens propre, avait déjà été entrevue par plusieurs auteurs. Pierre Musso s'en approche, lorsqu'il tisse une généalogie d'Internet qui le fait remonter à la "philosophie des réseaux de Saint-Simon", le célèbre ingénieur français du XIXème siècle, fondateur d'une "religion universelle de la communication", d'un "nouveau christianisme".

Internet n'est pas né en un jour et il n'est, au bout du compte, que le vecteur d'un culte plus large, celui de l'information, né au sein des "visions" de la cybernétique des années quarante. Et cette religiosité, qui n'est pas une religion, n'est après tout qu'en permanence en formation, à l'état de nébuleuse hétérogène, diffuse.

Internet est la véritable église de ceux qui vénèrent l'information. Les réseaux, les ordinateurs, toutes les machines à communiquer deviennent autant de lieux privilégiés, quasi exclusifs, où se pratique ce nouveau culte, qui implique un nouveau rapport au lien social. La nouvelle religiosité suppose possible une ivresse de la communication. Elle s'est dotée d'une vitrine publique avec le thème, très populaire dans certains milieux, de la "société mondiale de l'information".

1. Pour ou contre Internet et la communication par le biais des réseaux, une fausse alternative :

1.1 Les partisans du tout- en- Réseau :

Ce sont les prosélytes parfois sans le savoir d'un nouveau culte, les militants d'une société mondiale de l'information, les prophètes du " tout- en- Réseau ", qu'ils tentent d'appliquer à tous les aspects de notre vie privée, publique et professionnelle. Ils n'ont qu'une vision de l'avenir, celle d'un monde dont les ntic seraient le nouveau centre envahissant puisqu'il serait partout, n'hésitant pas à parler d'un "nouveau monde", virtuel, celui des réseaux aussi nommé "cyberespace" en souvenir de son origine cybernétique, et qui se substitue progressivement à l'archaïque "monde réel".

Parmi ces "fondamentalistes" : Pierre Lévy, aux accents mystiques et dont l'influence est importante, dont "World philosophie" constitue une bonne synthèse de certaines croyances du milieu ; Philippe Quéau, directeur de la division informatique et information à l'Unesco, convaincu qu'une "nouvelle révolution métaphysique" est en marche où le réel devient intégralement langage donc information, et où l'on va réussir à obtenir grâce au cyberespace, une "identité parfaite de la carte et du territoire".

Beaucoup d'informaticiens soutiennent ce point de vue, convaincus que les techniques sont par nature porteuses de progrès. Nicholas Negroponte dans "l'homme numérique", défend même l'idée que l'informatique est un mode de vie. Désormais c'est le "Tout- Réseau" qui tend à devenir un mode de vie.

Cette catégorie accueille les gourous de la "nouvelle économie" qui voient dans le développement tous azimuts des réseaux l'occasion de multiplier les profits ou même de bâtir des fortunes rapides.

Les hommes politiques également, par exemple Al Gore aux Etats-Unis, souvent entourés d'ardents conseillers en la matière, car ils voient là l'occasion de remplir un programme politique en jouant sur une vague jugée populaire.

Et tous ceux pour qui le réseau peut être un formidable accélérateur de carrière.

Tous, prophètes, optimistes techniques ou tout simplement professionnels mus par l'intérêt, s'entendent et s'appuient mutuellement les uns sur les autres pour faire advenir une nouvelle "révolution", sans vraiment s'interroger sur les conséquences sociales et humaines qu'elle implique.

1.2 Les technophobes :

Ils sont hostiles à toute technique, et opposent par philosophie une sorte de résistance passive au développement des NTIC, à la vague technique et surtout aux valeurs dominantes qui l'accompagnent.

Dès que le thème de la société technicienne de communication a été imaginé, notamment par Norbert Wiener, des philosophes tel le français Jacques Ellul qui est très connu dans le monde du protestantisme et bien au-delà, ont engagé une critique radicale de la technique, notamment dans son ouvrage "La technique ou l'enjeu du siècle", publié pour la première fois en 1947, et dont le succès a été immédiat notamment aux Etats-Unis. Jacques Ellul a depuis fait école et influencé de nombreux penseurs de la technique.

Le village global qui se met en place à travers les circuits de l'information et de l'économie déstabiliserait les cadres pratiques de l'identité humaine.

D'autres essayistes mettent en garde contre les risques de "Tchernobyls informatiques".

Un autre courant technophobe existe, renvoyant souvent à l'inégalité des situations personnelles et professionnelles dans une société où l'éducation aux techniques est encore moins généralisée que l'éducation tout court. A l'illettrisme s'ajouterait désormais l'illectronisme.

1.3 Les partisans d'un usage raisonné :

Ceux-ci, s'appuyant sur des valeurs humanistes, souhaitent un usage raisonné et raisonnable des techniques, persuadés qu'il doit sous certaines conditions être facteur de progrès.

Norbert Wiener lui-même a eu vers la fin de sa vie un sursaut humaniste. Certains des plus grands noms du monde de l'informatique, ont tenu à témoigner en faveur d'un usage raisonné et humaniste des ntic contre l'emballement et l'excès auxquels elles donnent lieu.

Un certain nombre d'éminents spécialistes considèrent que les outils ne sont que des outils, et que tout empiétement sur d'autres domaines comme par exemple la prétention à en faire un levier de "révolution sociale" va à l'encontre des idéaux humanistes qui placent l'homme et non la technique au centre du monde.

La critique de "l'idéologie de la communication", engagée par Lucien Sfez et l'analyse de l'"utopie de la communication" portaient déjà en germe chacune à sa manière les prolégomènes d'une réflexion sur un usage raisonné des techniques dans un contexte pourtant largement techniciste.

Le courant "antimondialisation libérale" surgi en Europe et ailleurs à la fin des années quatre-vingt-dix contient potentiellement une critique raisonnée du réseau et d'Internet, ce dernier étant considéré comme un outil entièrement instrumentalisé par le libéralisme.

Les partisans d'une régulation y compris juridique jouent également un grand rôle dans la défense d'un usage contrôlé des ntic.

De nombreux enseignants tentent une réflexion pédagogique sur un usage raisonné au service de la pédagogie et de la nécessaire relation maître - élève.

Les difficultés de cette troisième voie sont telles que malgré les renforts de certains intellectuels peu suspects d'hostilités aux techniques, toute position critique ou appel au débat sont immédiatement réduits, par les médias notamment, à un "pour ou contre" terriblement simplificateur. Car le culte de l'Internet est si répandu que l'on ne doit pas imaginer que l'on puisse s'en servir comme d'un outil, et la discussion est souvent réduite dans l'unique espace laissé "technophile ou technophobe ?".

2. La promesse d'un monde meilleur :

Au début on parla de l'" Etat mondial " puis, rapidement, de "village planétaire", de "révolution informatique" enfin, qui devait changer la société toute entière au cours de l'"ère numérique" aboutissant à un monde meilleur.

2.1 La promesse d'une nouvelle vie :

Tout ce que le public entend désormais à propos du réseau et d'une façon générale des ntic, par exemple dans le domaine de la téléphonie mobile, est associé systématiquement à un ensemble de valeurs positives, "plus de liberté, plus d'emploi, plus de richesse, plus de démocratie, plus de savoir".

La publicité pour Internet et le téléphone mobile reprend l'archétype de tous les messages sur le sujet en nous présentant toujours les mêmes tableaux idylliques de personnages esseulés, vaguement extatiques, habitant désormais sans souci d'un monde transparent où règne cependant la promesse d'un collectif.

L'appropriation par le politique :

La publicité n'est que la phase la plus visible spectaculaire et quotidienne de cette promesse dont elle constitue l'habillage imaginaire. Le monde politique s'est rapidement emparé du thème, et la plupart des gens ont d'abord appris l'existence de la promesse associée aux ntic par l'intermédiaire du thème de la "société mondiale de l'information" tel qu'il était diffusé par différentes instances politiques.

C'est Gérard Théry, en France, qui dans son rapport sur "Les autoroutes de l'information" rendu au Premier ministre a introduit ce dernier terme, très utilisé.

Au Japon, la presse ira jusqu'à parler de la construction d'un "Etat télématique", d'"infotopie" ou d'"utopie informationnelle".

Le thème de la société de l'information va traverser les clivages politiques et s'adapter très facilement aux changements de gouvernement, et les médias se font en principe largement l'écho des prises de positions et des décisions annoncées.

Extrait du Discours de Hourtin tenu par le Premier ministre français : "L'essor des nouveaux réseaux d'information et de communication offre des promesses sociales, culturelles et, en définitive politiques. La transformation du rapport à l'espace et au temps qu'induisent les réseaux d'information permet des espoirs démocratiques multiples, qu'il s'agisse de l'accès au savoir et à la culture, de l'aménagement du territoire ou de la participation des citoyens à la vie locale".

Un thème d'inspiration américaine :

Il existe à l'échelle mondiale une grande convergence de tous les projets qui relèvent, d'après le chercheur Thierry Vedel, d'une "carte cognitive commune", dont l'information est le pivot de la nouvelle promesse, et dont le thème outre la dimension de religiosité qu'il contient fonctionne comme "un grand récit", une "structure cohérente de sens".

Al Gore en est l'un des auteurs, car il a présenté ce projet avec des accents quasi religieux propres à séduire le public américain et qui sont au point de convergence de l'héritage de la contre-culture, du nouvel establishment libéral dans le domaine de l'informatique. C'est lui qui a fait émerger l'idée d'une société réorganisée autour d'un réseau d'information, en novembre 1991, dans le cadre d'une loi, la "High-Performance Computing Act". Elle sera suivie en 1993 du gigantesque projet NII National Information Infrastructure qui sera connu du grand public via le discours très popularisé des médias prononcé par le politicien devant l'Académie américaine des arts et des sciences de la télévision. Les thèmes de ce discours serviront de base et d'inspiration aux politiques de tous les pays qui, partout dans le monde, inscriront désormais à leur ordre du jour la nécessité de soumettre la société au nouveau culte de l'information. Il faudra réformer le langage : désormais il devra être informationnel, et les "modes de communication vont divertir et informer, mais surtout ils vont éduquer, promouvoir la démocratie et sauver des vies. Ils vont aussi créer de nouveaux emplois".

2.2 Les fondements de la société de l'information :

L'"Homme numérique" de Nicholas Negroponte, le directeur du Medialab du prestigieux MIT Massachusetts Institute of Technology, et "The Road Ahead" les mémoires de Bill Gates, autobiographie de l'homme qui, parti de rien, a réussi dans la vie, fondateur et principal actionnaire de la société Microsoft, vont contribuer à fixer le cadre de cette promesse.

Le premier a rédigé un véritable plaidoyer pour que nous adoptions systématiquement l'informatique dans tous les aspects de notre vie :

"L'autoroute de l'information (...) est en train de créer un tissu social mondial entièrement nouveau." "Telle une force de la nature, l'ère numérique (...) possède quatre qualités essentielles qui vont lui permettre de triompher : c'est une force décentralisatrice, mondialisatrice, harmonisatrice et productrice de pouvoir".

Bill Gates lui, est au carrefour de deux mythologies américaines dont il fait admirablement la synthèse : la première est celle de la croyance dans les effets forcément positifs de la technologie, la seconde celle de l'homme parti de rien (jeune étudiant en technologie qui fait partie de la contre-culture dans les années soixante-dix), et qui gravit tous les échelons de la société.

Selon la légende, il concevra, dans son garage, le premier logiciel permettant de faire tourner les machines de que Steve Jobs, alors récemment converti au bouddhisme zen, et Steve Wosniak venaient de mettre au point, et que la firme Apple se chargera de faire connaître. Son livre annonce le règne de l'interactivité totale et du marché ultime, un nouveau mode de vie dans un monde médiatisé. Les technologies permettent notamment de transformer la moindre de nos pensées et de nos actions en "information" et ce n'est qu'un début.

"Nous autres citoyens de la société de l'information allons découvrir les moyens de mieux produire, mieux apprendre, mieux nous divertir."

Pierre Lévy ira encore plus loin et répercutera pour l'occasion la vision anthropologique de Teilhard de Chardin où les hommes, d'abord unis dans une première étape de l'existence de l'humanité puis séparés par la dispersion de la planète entière, se retrouveraient enfin dans une vaste conscience collective qui serait la finalité profonde de l'espèce. Internet en citadelle de lumière.

Pour tous, la thématique est la même et constitue la véritable finalité des ntic : une promesse unilatéralement optimiste à forte tonalité religieuse et couvrant un territoire très vaste. Côté violence, la communication via les réseaux aurait le pouvoir de "réduire les tensions", de construire un lien social plus harmonieux. Côté lien social, c'est le modèle du "pouvoir tout faire de chez soi, sans bouger de son fauteuil" qui est valorisé. "L'Internet représente simplement le stade de regroupement de l'humanité qui succède à la ville physique".

"La vie à l'intérieur des flux informationnels se déroule exactement comme Thomas Jefferson l'aurait voulu (...) L'ouverture et la liberté sont les vraies promesses de cette technologie." L'idéal de vie que prépare le nouveau culte se présente d'emblée comme fondamentalement moral.

3. L'incarnation d'une vision :

Le thème de la société de l'information semble constant depuis les années cinquante, faisant l'objet d'une redécouverte cyclique. Presque dès les débuts, de nombreux textes de science-fiction mettent en scène une telle société et décrivent avec précision, comme le fait par exemple Isaac Asimov, Internet, le multimédia, les communications virtuelles.

La tension entre les éléments charismatiques et les réalités de l'organisation à grande échelle configurera les réalités politiques de la science dans une société postindustrielle. La notion de noosphère, inventée par le jésuite Teilhard de Chardin, est reprise par McLuhan dans "La galaxie Gutenberg" car elle correspond pour l'intellect à ce que la biosphère est pour la vie et que l'auteur interprète comme "le cerveau technologique de l'univers".

Aujourd'hui le discours est simplement sorti des cercles des spécialistes qui lui ont donné naissance et il touche un vaste public. Le culte de l'information s'est incarné et s'est vulgarisé via le culte de l'Internet.

3.1 Un discours ancien :

C'est au sein de la "cybernétique" inventée par le mathématicien Norbert Wiener dans les années quarante que le premier "culte de l'information" est né. Il défend en effet une "vision du monde" plus ample faisant de l'information le noyau dur d'une représentation globale du réel, provoquant progressivement le dégagement d'un véritable paradigme, et qui s'impose aujourd'hui. L'expansion du paradigme s'est faite progressivement depuis un demi-siècle à des domaines de plus en plus nombreux comme l'automatique, l'informatique et l'intelligence artificielle, le biologie et la génétique, les sciences humaines et sociales, la philosophie et la psychanalyse, les sciences de la communication et le monde des médias, le champ des idées politiques, se cristallisant actuellement autour d'Internet.

Armand Mattelart a bien mis en évidence les liens entre l'idéologie contemporaine de la communication et le thème plus ancien de l'"utopie planétaire".

Pierre Musso de son côté, a décrit avec précision l'influence plus ancienne de la pensée saint-simonienne des réseaux sur le discours d'accompagnement d'Internet.

L'information selon Wiener :

Le monde, et donc tous les êtres qui en relèvent, quels qu'ils soient, est composé de deux grands éléments : d'un côté les formes, les idées, les messages, les "informations", de l'autre le désordre, le hasard, l'entropie. c'est-à-dire d'un côté l'esprit, de l'autre la matière.

L'information est le "nom pour désigner le contenu de ce qui est échangé avec le monde extérieur à mesure que nous nous y adaptons et que nous lui appliquons les résultats de notre adaptation". L'entropie est sa négation, et sa présence concrète dans l'Univers est assimilable à l'imperfection, au hasard, à la désorganisation, à la mort. Seule l'information permet de lutter contre elle et elles représentent les deux faces de la réalité. Tout est information, message, mouvement, sauf lorsqu'il y a délitement entropique. Pensée qui inaugure une "ontologie radicale du message" et s'établit dans une véritable mystique de la communication.

Cette nouvelle vision du monde parait comme une approche "antimétaphysique", en ce qu'elle postule qu'il n'y a rien derrière le réel ramené à l'échange permanent et visible des informations qui le constituent. Le nouveau paradigme est une pensée de la relation qui enferme le réel dans le relationnel et le relationnel dans l'informationnel.

Une nouvelle vision de l'homme et de la société :

Wiener va explorer deux axes majeurs de réflexion, qui constitueront les branches centrales de la nouvelle vision informationnelle du monde : d'une part, une réflexion sur la nature de l'humain qui le conduira à prendre des positions théoriques anti-humanistes ; d'autre part, une réflexion de nature quasi sociologique sur la société idéale qui devrait se reconstruire autour de l'information.

Voici donc le projet d'un homme nouveau, essentiellement constitué d'information. "Il n'existe pas de différence fondamentale absolue de démarcation entre les genres de transmission utilisable pour envoyer un télégramme d'un pays à un autre et les genres de transmission possibles théoriquement pour un organisme vivant tel que l'être humain".

"Le fait que nous ne pouvons pas télégraphier d'un endroit à un autre le modèle d'un homme est dû probablement à des obstacles techniques, (...) il ne résulte pas d'une impossibilité quelconque de l'idée elle-même".

Le modèle de société qu'il dessine à partir du point central qu'est l'information et sa circulation, est une société sans Etat, fondée à la fois sur des petites communautés de vie et sur un système de communication mondial, et dans laquelle la notion d'égalité s'étend bien au-delà du règne des humains en incluant les machines intelligentes.

Pierre Lévy, cinquante ans plus tard explique : "En s'interconnectant (..) l'humanité se constitue peu à peu en noosphère, en monde des idées, en réceptacle actif des formes. Ce faisant, elle découvre que le monde réel est un monde des idées, un univers des formes".

Norbert Wiener est à l'origine d'une vision qui fait voir le monde autrement si on accepte de la partager. La forme et l'information ne faisant qu'un, elle institue donc l'information comme valeur clé dont la reconnaissance donne la direction du progrès. Cette valorisation confine à la sacralité. C'est dans la direction de cette vision que certains s'attribueront la mission de faciliter la communication partout où cela est possible, ce qui signifie construire des dispositifs techniques dont la finalité principale sera de permettre la communication.

3.2 La mise en place des premiers réseaux :

Il est donc nécessaire de réorganiser la société autour de toutes les techniques qui servent à traiter, conserver, transporter l'information, et de mettre sous forme d'information tout ce qui peut l'être. Dès qu'un nouveau dispositif est inventé il est immédiatement salué comme une étape indispensable à la réalisation du nouveau monde. C'est John Von Neumann en 1945 qui signe les plans d'une nouvelle machine apte à imiter et à reproduire les caractéristiques du cerveau humain, inventant ainsi les principes de l'ordinateur moderne conçu sur la base d'une représentation du cerveau humain lui-même imaginé sous l'angle de la communication des éléments qui le composent.

"Vers la machine à gouverner. Une nouvelle science : la cybernétique". Tel est le titre de l'article paru dans Le Monde fin décembre 1948, écrit par le père dominicain Dominique Dubarle. L'ordinateur y est décrit comme une machine appelée à être de plus en plus grande, qui fonctionnerait à l'échelle mondiale et tout à fait analogue au cerveau humain. "Les hommes politiques et, plus généralement, le système de la politique sont incapables de prendre en charge la gestion des sociétés au niveau mondial. Le grand intérêt des nouvelles machines est de laisser entrevoir la possibilité d'une machine à gouverner rationnelle, qui conduirait éventuellement à une unification au niveau planétaire, vers un gouvernement unique de la planète".

3.3 L'influence de la cybernétique :

A partir de la fin des années cinquante on assiste à un véritable flamboiement de la cybernétique, principal vecteur du paradigme informationnel. Atteignant toutes les sciences, fondamentales comme appliquées, elle faisait alors l'objet d'une vaste campagne de vulgarisation jusque dans le grand public.

L'un de ses principaux supports sera le thème du cerveau artificiel, des animaux électroniques et plus tard de l'intelligence artificielle, ce thème servant à promouvoir une vision informationnelle de l'homme. Se développe également un discours prospectif qui met en scène la société de demain comme entièrement structurée par les nouveaux dispositifs techniques.

En Union Soviétique la cybernétique devient le moyen idéal du paradis rêvé sur terre par bien des communistes.

"L'abolition du chef, de l'autorité, du dogme et des partis (permettra l'avènement) des mécanismes auto-adaptatifs, auto-évolutifs".

Mais sans doute en partie parce que trop de promesses ont été faites sans être jamais tenues, elle finit par tomber en clandestinité, accusée même de jouer un rôle central dans la transformation de la science et la technique comme idéologie (Jürgen Habermas).

Réhabilitée dans les années soixante elle gagne les sciences humaines et sociales.

Son influence avec le paradigme informationnel sur la biologie est également très forte. La notion d'information irrigue conceptuellement la découverte du code génétique au début des années cinquante. Tout un lexique conceptuel est ainsi importé jusqu'à la notion de programme, et la "double hélice" est bien un regard informationnel porté jusqu'au coeur du vivant. Le champ, immense, ouvert par les manipulations génétiques trouve son principal soubassement dans l'idée cybernétique d'un homme nouveau que l'on détacherait de sa nature initiale pour le remodeler à loisir.

3.4 La micro-informatique et les débuts de l'Internet :

Le début des décennies quatre-vingt voit les débuts d'Internet. "Cyber" redevient un préfixe largement utilisé.

Le monde des réseaux est étroitement associé à cette promesse d'un univers où la communication aurait toute sa place, centrale.

La grande différence avec les nouveaux réseaux est que ces derniers naissent spontanément dans les milieux informatiques américains, à la fois comme outil de travail interne et comme support d'un nouveau lien social, porteur de nombreuses promesses et dont on imagine tout de suite qu'il concernera le monde entier au-delà de l'univers informatique. Voici ce que pensaient alors les "arpanautes" : "Nous les membres de la communauté de l'ARPA, et sans doute beaucoup d'autres à l'extérieur, en sommes venus à réaliser que nous avions entre les mains une grande chose et peut-être même un dispositif très important. Il est maintenant évident pour nous que la messagerie sur réseau informatique peut changer profondément tous les modes de communication dans tous les secteurs de notre société, le domaine militaire, celui de l'administration civile, et celui de la vie privée".

Les propos de Pierre Lévy quelques trente ans après ne les démentent pas : " En offrant l'Internet au monde, la communauté scientifique lui a fait cadeau de l'infrastructure technique d'une intelligence collective qui est sans doute sa plus belle découverte".

1978 : "Quand de tels systèmes seront largement répandus, (...) nous deviendrons une nation - réseau, échangeant d'importants volumes d'informations, mais également de communications socio-émotionnelles avec des collègues, des amis ou des étrangers qui partagent les mêmes intérêts et sont dispersés dans toute la nation".

"Les gens entraient chez Apple comme ils seraient entrés en religion, et ils devenaient à leur tour les adeptes de cette religion. Il y avait chez eux une ferveur évangélique, ils formaient une secte qui était partie de Cupertino et s'était diffusée dans tout le pays".

Une fois que le développement de la micro-informatique et l'accroissement du nombre d'ordinateurs seront suffisants, les bases matérielles d'un vaste réseau permettant de les interconnecter seront jetées.

4. Un univers de croyances :

Certaines des croyances sur lesquelles s'appuie le culte sont malheureusement fortement réductrices.

Voir l'information derrière l'apparence des choses et des êtres, ce serait en voir la réalité, valoriser l'information, ce serait en dégager la vérité. Réalité et vérité se mêlent : nous sommes bien dans l'univers de la croyance. L'information est à la fois ce que l'on met en oeuvre concrètement quand on communique et le but ultime à atteindre.

4.1 Un idéal de transparence :

Il constitue la vision cosmologique du nouveau culte, l'objet même de la promesse. Cette notion de transparence est consubstantielle au culte de la transparence, et renvoie à un idéal de lumière, d'harmonie et d'extase, tout en donnant l'impression de passer de l'autre côté du miroir.

Les métaphores solaires :

Pierre Lévy : "l'interconnexion et l'unification croissante de l'humanité accompagnent l'ouverture de toutes les dimensions".

Philippe Quéau : "des Babylone non confuses, des jardins suspendus à nos lèvres à nos doigts, des labyrinthes nichés en tout point d'eux-mêmes, en une immense complexité cependant transparente, claire d'accès, cristalline, sans cesser d'être dense, développée, se révélant sans cesse".

D'une façon générale, la rhétorique solaire du regard et de la transparence est présente dans toutes les grandes religions. Les descriptions de la "Jérusalem céleste" dans différents courants mystiques, juifs, chrétiens ou musulmans, font largement appel à ces métaphores de la lumière et de la transparence.

A propos des métaphores, il est utile ici de consulter Lucien Sfez dans l'ouvrage Critique de la communication (page 38, coll. Points Essais, éd. Le seuil).

La recherche de l'extase :

L'influence de certaines pratiques du New Age, notamment les drogues hallucinogènes, n'est pas toujours étrangère à cette croyance dans la transparence. Parlant de Steve Jobs (inventeur du Macintosh) et de son équipe : "(...) Grâce au LSD, ils avaient vu comment l'écorce des choses pouvait être ôtée couche par couche, ils avaient atteint l'être d'une fleur dans son essence même, ils s'étaient introduits dans un morceau de bois (...) C'était comme si les portes de la perception leur étaient soudain ouvertes, ils passaient au-delà de la frontière interdite. Ils vivaient le test du LSD électronique".

Voir le réel c'est voir le modèle du réel caché derrière la matérialité des choses.

Le temps passé devant la machine, comme contracté, n'a plus grand chose à voir avec le temps ordinaire.

L'autre côté du miroir :

La pratique concrète du réseau passe par un univers de règles qui renvoient toutes à la recherche de la transparence du monde. Les procédures informatiques qu'il faut mettre en oeuvre révèlent un monde où l'on met de l'ordre dans les choses. Les nouveaux mystiques ont l'insigne privilège d'être ceux par qui l'ordre arrive.

L'esprit logique, le sens de l'organisation, la recherche de la transparence sont aussi un mode d'être dans le monde en même temps qu'un moyen de la transformer. Le simple fait d'avoir accès à une petite partie de l'architecture de l'univers ordonné, sous la forme de l'ordinateur ou du réseau, peut permettre d'entrer en symbiose avec le cosmos tout entier.

La naïveté apparente du voyage d'Alice "au pays des merveilles" est une manière pour son auteur, Lewis Caroll d'initier les enfants aux règles de l'univers logique. Le pays des merveilles est un monde d'ordre et de désordre, et les questions impertinentes d'Alice constituent une ligne de partage sûre entre ce qui relève d'un côté de l'information et de la logique, et de l'autre du Mal, incarné par le désordre.

La quête de l'harmonie :

L'utopie* de la cité de verre est souvent celle d'un monde harmonieux, sans secret ni mensonge, sans opposition ni conflit. La notion de transparence fait partie de la famille des thèmes utopistes. Elle permet à la société de communication illimitée de parvenir à réduire radicalement les motifs de conflit.

Concernant les utopies l'ouvrage de Lucien SFEZ, La santé parfaite Critique d'une nouvelle utopie, est à cette endroit d'une grande utilité notamment dans ses pages 29 et suivantes; il est publié aux éditions du Seuil dans la collection l'Histoire immédiate.

Une valeur d'exclusion :

Les ordinateurs puis les réseaux sont censés rendre transparent tout ce qu'ils touchent. Même l'administration. Le réseau est l'outil permettant de lutter contre l'opacité "antivaleur clé" de l'univers des entreprises.

Discours du Premier ministre français en 1998 : "l'entrée de notre pays dans la société de l'information" correspond à "plus d'accès au savoir et à la culture, plus d'emplois et de croissance, plus de service public et de transparence, plus de démocratie et de liberté". La transparence est au même niveau que des valeurs fondamentales. Ce qui est transparent est par nature plus évolué, plus avancé.

A côté du pouvoir, les lois, et, d'une façon générale, la Loi, sont de plus en plus présentées comme un obstacle à la mise en place d'une société mondiale de l'information. Dans le cyberespace nul besoin de lois, surtout pas nationales ou internationales.

Un bon système informatique doit être ouvert c'est-à-dire transparent. La nouvelle religiosité est profondément antagoniste avec les contraintes et les nécessités de ce que les professionnels appellent la "sécurité informatique", qui n'est qu'une variante de la sécurité des biens et des personnes.

Tout ce qui est de l'ordre du secret, du caché, du privé, de l'intime, de la profondeur, du non-visible comme négatif doit être exclus dans le combat contre l'opacité, l'obscurité.

Les uns seront plus concernés par l'abolition de l'insupportable frontière entre vie privée et vie publique, les autres plus motivés par le souhait de faire sauter toutes les barrières d'accès aux différentes parties du grand réseau informatique, d'autres enfin, particulièrement indignés du frein à la libre circulation des idées que constituent la "censure" des lois nationales, l'institution du droit d'auteur, ou, dans un autre domaine, la présence de nombreux médiateurs (enseignants, commerçants, journalistes) qui s'"interposent" entre producteurs et consommateurs.

4.2 L'idéal d'ouverture, ou le refus de la distinction entre vie privée et vie publique :

Un certain nombre d'internautes particulièrement militants et croyants paient de leur personne pour montrer les avantages de cet idéal, par exemple en montrant au monde entier via le Réseau leur modeste vie privée. Ici le web s'associe souvent à des chaînes de télévision.

Une dimension morale :

N'avoir rien à cacher c'est ne pas commettre de péché. Le seul fait qu'un acte, un geste, une parole soit visible suffit à le dédouaner moralement, le reste est répréhensible. La nouvelle religiosité déplace les valeurs.

L'individu se retrouve muni du don- talent d'ubiquité qu'il peut se permettre d'exercer en permanence. La transparence est un postulat, un élément de foi.

Le refus de la distinction entre être privé et être public correspond à la croyance dans les vertus d'une vie sociale entièrement collective où personne n'a rien à cacher. Les personnes y sont moins des individus dotés d'une intériorité propre que des "êtres informationnels" collectifs.

4.3 La libre circulation et le refus de la Loi :

L'idéal d'un monde transparent s'incarne dans le village global, sans frontière, sans Loi, sans contrainte.

La Loi est à la fois l'instance qui régule les conflits et qui guide les comportements. Elle est en même temps droit et morale.

Sentiment partagé dans les milieux informationnels : la Loi et la justice sont arbitraires, livrées au discutable des procédures judiciaires et à la rhétorique de la parole, là où une bonne discussion du problème en terme d'information permettrait d'apporter des solutions non arbitraires et incontestables. La règle remplace la Loi et l'autorégulation la norme, et l'idéal de résolution du problème reste l'algorithme.

Le cyberespace devrait par nature échapper aux contraintes des lois nationales ou même internationales, ce qui suppose d'éliminer la violence.

La loi s'applique-t-elle à Internet ?

Les lois nationales sont jugées inadaptées à l'espace supranational que constitue Internet.

Isabelle Falque-Pierrotin, maître des requêtes au Conseil d'Etat, en France, remarque que "deux conceptions semblent s'opposer : les tenants de l'interventionnisme des Etats et de la réglementation classique, et les apôtres de l'autorégulation". Cette dernière position, dominante, s'appuie sur la "sacralisation aux Etats-Unis de la liberté d'expression" par rapport au "système latin qui fait appel aux exigences de l'ordre public".

Il s'agit d'une prise de position forte, dictée par la croyance en un idéal de libre circulation systématique de l'information.

C'est ainsi que l'on peut avoir accès librement dans certains pays à des sites qui ailleurs sont prohibés et censurés (exemple des sites exprimant des thèses négationnistes). Ce qui prime ici c'est une haine quasi religieuse de la censure.

Le refus de la censure :

Grâce à la fin de la censure et des monopoles culturels, tout ce que la conscience peut explorer est rendu visible à tous. La loi du copyright est complètement dépassée, et il est tout simplement impossible de restreindre la liberté d'émettre (de l'information), pas plus que les Romains n'ont pu arrêter la progression du christianisme, même si quelques courageux diffuseurs d'information risquent de se faire dévorer par les lions de Washington dans le processus.

La copie pirate et la diffusion la plus large possible de musiques ou de textes par ailleurs protégés par un droit d'auteur sont donc considérés comme une nécessité absolue et un véritable devoir moral par tous ceux qui défendent les vertus d'une ouverture très large des réseaux.

Moins que jamais c'est le contenu qui compte au profit de la capacité de la forme à se déployer.

Le recadrage des comportements de beaucoup d'internautes qui se mettent dans l'illégalité de fait en copiant ou en diffusant des livres ou des logiciels, évite de les voir comme des délinquants volontaires et profiteurs alors qu'ils se voient eux-mêmes dans une situation hautement morale.

La culture de la libre circulation est telle que les vendeurs des rayons informatiques de certaines grandes surfaces peuvent donner l'adresse de sites où télécharger gratuitement certains logiciels qui sont par ailleurs disponibles dans leurs rayons.

Le piratage : un culte secret :

Il s'agit ici de l'activité de ceux qui se cachent pour rendre le monde, le réseau plus transparent.

Chez ces fans, deux traits dominants :

- un goût prononcé et précoce, souvent dés l'enfance, pour les choses et surtout les objets matériels, goût traduit par une volonté de démonter ces objets, de les rendre transparents au regard afin d'en comprendre le fonctionnement ;

- les futurs ingénieurs ont généralement une personnalité socialement invertie, une tendance à ne pas chercher outre mesure le contact avec autrui.

Les virus, eux sont des programmes ou des prototypes comme les autres, mais qui circulent le plus facilement possibles tout en étant précisément faits pour circuler c'est-à-dire se répandre. Du point de vue de la croyance c'est le meilleur logiciel qui soit.

Les fondamentalistes d'Internet ne sont pas hostiles à la Loi, ils estiment qu'elle n'a pas cours chez eux, lui déniant toute pertinence afin de permettre le lien social et toute forme d'expression est bienvenue. A l'extrême, la liberté d'expression doit être absolue, pour tout ce qui est numérisable, y compris la musique.

4.4 Une communication directe, ou le refus de la médiation :

Toute forme de médiation est vécue comme insupportable dans cet univers du "point à point". Concrètement ceci peut aboutir au dénigrement de professions entières, accusées de résister au changement et de faire partie du vieux monde.

Le commerce électronique :

Le réseau peut être un excellent outil pour la vente par correspondance adaptée à certains goûts et à certaines situations.

Culte de l'Internet oblige, la perspective ne peut être aussi simple, car la rencontre physique est inane et plus le commerce est direct plus son jeu est profitable.

Dans la réalité, les conseils prodigués en magasin restent les préférés des consommateurs, et dans bien des domaines rien ne vaut de palper les produits, de les voir de ses yeux pour en ressentir le bien-fondé à la source.

L'enseignement :

Certains estiment que l'enseignement classique devrait disparaître, et le rôle de l'enseignant tend à passer d'un face- à- face pédagogique à un côte- à- côte devant l'écran. L'élève "se débrouille" aux côtés d'une sorte d'ingénieur du savoir, organisateur du processus d'acquisition des connaissances".

Il est nécessaire alors de se départir du service public et d'admettre que la formation est un business. Les lieux tels que écoles, lycées et universités sont même des institutions de rencontre auxquelles il devient possible de renoncer.

Le nouveau journalisme :

"Ce qui intéresse les journalistes aujourd'hui ce n'est plus d'obtenir le Pulitzer, c'est d'accroître le nombre de connexions sur leurs sites Internet". L'objectif est de favoriser l'interactivité et d'entrer en contact avec le plus large auditoire possible. Dans l'e- journalisme, "si tout le monde montre son site, à terme la différence se jouera sur la capacité à créer une connivence avec une autre communauté d'internautes". Le public est assez grand pour faire la part des choses, et le journaliste comme médiateur est de toute façon appelé à disparaître.

Le développement des techniques de surveillance de l'espace public permet à chacun de voir le réel directement, sans intermédiaire.

La représentation politique :

Conforme à un certain idéal de communication directe et sans entrave, la vision politique du nouveau monde en fait systématiquement une "démocratie directe". La démocratie représentative est non conforme à l'esprit de la nouvelle religiosité, et une sorte de webmania bouscule la politique, profilant plus radicalement une contestation de la politique dans ses formes actuelles.

4.5 L'apologie de l'esprit, ou le refus de la parole incarnée :

L'être humain est redéfini pour être reconstruit comme un être informationnel, ce qui dénote une influence forte des premiers cybernéticiens. La représentation valorise :

- la comparabilité entre l'humain et la machine;

- l'interactivité;

- le privilège donné à l'esprit au détriment du corps et de l'intériorité.

La comparabilité entre l'homme et la machine :

La possibilité d'un pont entre l'homme naturel et la machine est un ancien projet, inauguré avec le mythe de Galatée et de Pygmalion, continuant sous les traits du Golem et des nombreux automates, robots, intelligences artificielles et autres cyborgs.

L'homme n'est pas au centre de l'univers et d'autres sortes d'humanités sont possibles. Les ordinateurs, par exemple, peuvent aussi prétendre à la complexité, à la conscience et à l'esprit.

"L'humanité va devoir statuer sur l'opportunité ou non de produire des machines massivement intelligentes, qui nous serons immensément supérieures".

Le test de Turing, mis au point au tout début des années cinquante, est un dispositif qui inaugure déjà l'idée d'intelligence en réseau voire d'intelligence par le réseau. Turing était persuadé que rapidement l'ordinateur ne serait pas distinguable d'un être humain à ce jeu. L'idéal de vie que représente la machine montre que la pensée du réseau, de l'homme fait pour le réseau est bien antérieure à sa réalisation concrète. L'être idéal qui va permettre l'interconnexion généralisée, c'est l'androgyne informationnel.

Le privilège donné à l'esprit et le refus du corps :

Le corps est une cible privilégiée de la cyberculture : "Une religiosité de la machine s'impose sur le fond d'un dénigrement de l'homme et d'un mépris de la condition corporelle qui lui est inhérente".

"La navigation sur le Net ou la réalité virtuelle donnent aux internautes le sentiment d'être rivés à un corps encombrant et inutile, qu'il faut nourrir, soigner, entretenir... "

Dans Neuromancien, de William Gibson, par exemple, les héros déchus sont condamnés à réintégrer leur corps et à quitter le lieu où les esprits sont en réseau et en interconnexion permanente.

En différence avec l'automate classique individualiste et anthropomorphe, le réseau intelligent incarne une figure plus en rapport avec le collectivisme du nouveau culte.

"On est d'autant plus intelligent que les formes captées sont universelles, impersonnelles".

Il peut bien y avoir, en apparence, un extérieur visible et un intérieur caché, mais dès lors que tout est connaissable, l'intérieur passe toujours potentiellement à l'extérieur.

L'interactivité, ou le refus de la parole incarnée :

Le mécanisme technique qui se loge derrière la notion abstraite d'interactivité est une notion bien connue des spécialistes de l'information : le feed-back, la rétroaction. La parole humaine, l'activité humaine en général sera ainsi redéfinie comme une "réaction à une réaction" (Gregory Bateson, cybernéticien).

L'interactivité permet la "continuité communicationnelle" et situe chaque acte non plus en référence à une alternance de regard intérieur et de confrontation sociale, mais comme pris dans un entremêlement permanent où le collectif ne laisse plus aucun interstice à l'individu. La noosphère, machine à penser immense où la personnalité ne vivrait pas isolée, mais formerait un super- organisme...

5. Les appuis d'une nouvelle religiosité :

Internet s'inscrit dans le prolongement de l'invention de l'écriture et de celle de l'imprimerie. L'informatique et les réseaux sont des outils puissants appréciés par tous exceptés les technophobes les plus radicaux, et qui permettent aux nouvelles croyances de se diffuser.

Le contexte de crise et de mutation des grandes valeurs de l'humanisme et du monothéisme, les secousses et les ruptures en profondeur que connaît le lien social constituent un arrière-plan favorable à l'acceptabilité de ces nouvelles croyances. Et la persuasion comme la propagande s'effectuent en direction de la jeunesse.

5.1 Des thématiques religieuses proches :

Le mouvement zen par exemple, a compté un très grand nombre d'adeptes dans les milieux des ntic.

Les philosophes du cyberespace se convertissent à certaines formes de mysticisme, afin de mettre en harmonie leur vision du futur de la société mondiale de l'information avec un socle de valeurs plus anciennes.

Un culte non déiste :

La nouvelle religiosité est sinon athée du moins indifférente à l'idée de Dieu. Elle est hostile au sens habituel qui suppose une certaine institutionnalisation et un centralisme antagonistes avec l'idée de réseau éclaté. Mais l'idée du Mal et du Diable lui-même y est bien présente.

L'ombre de Teilhard de Chardin :

Teilhard de Chardin défend avec vigueur une vision cosmique du monde où la conscience cherche son chemin, à travers la matière, puis à travers la vie, en attendant mieux. Et s'inscrivant dans une tradition plus ancienne, incarnée dans des doctrines assez hétérogènes, avec en commun l'opposition d'un monde intelligible et d'un monde sensible, d'un monde des idées et des formes et d'un monde matériel, qui dépasse largement les frontières du gnosticisme.

Gnosticisme, manichéisme, dualisme :

Le gnosticisme, surtout actif dans les premiers temps de l'ère chrétienne est une doctrine, ou une pluralité de doctrines, du salut par la connaissance. L'Eglise chrétienne lui sera hostile, au nom du fait que la perfection et le salut s'y obtiennent sans véritable effort moral.

Ce qui en rapproche la nouvelle religiosité, serait plutôt une communauté dans la manière de se sentir dans le monde, de vouloir se débarrasser de son corps pour libérer l'esprit, et de voir dans l'univers le conflit de deux forces : l'information et l'entropie.

"Le gnostique éprouve fortement la différence entre son moi et le reste de son être, entre l'âme et le corps. Il se sent d'une essence différente". Il est proche sous certains aspects de la tradition dualiste et des conceptions manichéennes, qui supposent que l'âme est déchue dans le corps mais qu'elle peut être délivrée par le salut et la connaissance.

On trouve là une communauté de sentiment subjectif avec ceux qui ne se sentent à l'aise qu'une fois relâchées les tensions du corps et activés les filaments de communication qui les relient aux autres pour une aventure où le contenu de ce qui est échangé compte moins que l'accès permanent au cyberespace.

5.2 La continuité avec la contre-culture des années soixante :

La "contre-culture" est un vaste courant qui englobe l'héritage de la "beat generation", le mouvement de contestation de la jeunesse, qui conduira notamment aux grandes révoltes étudiantes, le mouvement hippie, et toutes les nombreuses ramifications qui sont nées de cette nébuleuse, comme les mouvements alternatifs.

Ce mouvement disparaît en tant que tel dans les années soixante-dix, mais ses valeurs ont essaimé et influencent les manières d'être - au - monde de nombreux adultes. San Francisco et la Côte Ouest des Etats-Unis ont constitué les lieux privilégiés de cette "révolution des moeurs" qui a pour célébrités Allen Ginsberg, Jack Kerouac (Sur la route) , Alan Watts, Ken Kesey, Timoty Leary, Gary Snyder, Neal Cassady, et le très populaire Bob Dylan, sans compter de nombreux groupes de musique et un certain nombre de revues.

On y conteste le système établi, et une "culture parallèle" s'instaure accompagnée de modes de vie alternatifs. L'utopie d'un monde meilleur peut se construire ici et maintenant, tout de suite.

La société doit être conçue comme une communauté pacifique, l'amour et l'altruisme occupent une place importante. De nombreux réseaux de vie produisant des musiques, des livres, des loisirs, une éducation, une alimentation et des médicaments spécifiques, formant un vaste univers "underground" qui concerne alors de centaines de milliers de personnes.

Internet est l'underground actuel qui permet de mobiliser des centaines de milliers de jeunes à la recherche d'une société plus fraternelle, plus communicante et plus pacifique.

L'héritage du New Age :

Là où, dans les années cinquante, on "faisait la route" pour donner un autre sens à sa vie, dans une perspective spirituelle, on surfe maintenant sur les "autoroutes de la communication".

Le mouvement du New Age, parallèlement à la contre-culture, est un mélange hétérogène d'animisme et de théories pseudo- scientifiques sur les "auras" et les "énergies", le "biomagnétisme", de "technologies intellectuelles" souvent à base de champignons hallucinogènes ou de drogues chimiques qui altèrent la conscience. L'électronique a très tôt eu une place importante dans ces pratiques magiques.

Robert Pirsig, un des auteurs cultes des années soixante, écrit : "la divinité se trouve autant à son aise dans les circuits imprimés d'un ordinateur ou les engrenages d'un boîtier de vitesses qu'au sommet d'une montagne ou entre les pétales d'une fleur".

La contre-culture, tout en étant hostile au grand capitalisme et à la société de consommation en même temps que marquée par une tradition libertaire, n'a jamais été en rupture complète avec le libéralisme; le culte d'Internet a ainsi intégré facilement ses valeurs.

5.3 La jonction avec le libéralisme :

La nouvelle religiosité s'est trouvée confrontée à trois grands courants de pensée :

- le pôle contre- culturel dont l'influence est surtout prégnante à partir des années soixante sur la société américaine et sur l'ensemble des sociétés occidentales; certains traits entrent immédiatement en résonance avec la nouvelle pensée de l'information.

- très loin de la nouvelle religiosité, le pôle des partisans d'un usage "régalien" des ntic dans le cadre de l'intérêt d'un pouvoir central incarné par l'Etat national, sans que la référence à l'intérêt public soit toujours privilégiée.

Le Minitel, pris comme ancêtre d'Internet en tant que vaste réseau conçu pour le grand public, a été conçu initialement, par France Télécom, alors entreprise nationale, comme un système de communication correspondant à l'intérêt général. Dans cet esprit, les lois édictées par les Etats nationaux doivent s'appliquer aux informations qui circulent dans les réseaux et on ne doit pas considérer les ntic comme extraterritoriales.

- le pôle libéral, voit dans les ntic le moyen de développer la machine économique en investissant des secteurs de l'activité humaine épargnés jusque-là par les rapports marchands. Là où l'éducation, la connaissance, la communication échappaient jusqu'à présent aux lois du marché, leur basculement dans un vaste réseau de communication universel va permettre de les transformer en "gisements de profits" pour les nouveaux entrepreneurs qui cherchent à s'imposer dans ce domaine. Exemple : Bille Gates.

La vaste entreprise de dérégulation des télécommunications est évidemment un atout maître de la pensée libérale dans ce domaine.

IBM reste un symbole fort de cette période. L'informatique, les réseaux, Internet ne se seraient probablement jamais développés sans les immenses investissements publics en recherche-développement. Bill Gates a construit un vaste empire capitaliste qui se voit maintenant contesté sur le terrain à la fois par les lois anti-trusts, d'inspiration libérale, et par les petites entreprises de la "netéconomie" qui cherchent d'autres voies de développement que la concentration monopolistique.

L'alliance libérale- libertaire :

La montée en puissance d'Internet et des projets de réseaux contemporains s'est effectuée à la faveur d'une poussée ultra-libérale. De multiples petites sociétés partant à l'assaut des grandes entreprises capitalistes du secteur et les concurrencer dans la "création de valeur". Deux esprits : l'un favorisant l'accumulation et le cloisonnement, l'autre la dépense et l'ouverture.

D'après Pierre Lévy, "l'argent devient une unité de mesure épistémologique" et "l'économie remonte de plus en plus la chaîne ontologique vers le virtuel, en direction de ce qui crée l'existence".

Et il existe un lien entre la mystique de l'information et la recherche du profit qui en constitue une "mesure". Cette mystique a clairement épousé le courant libéral- libertaire.

Le jeunisme des nouvelles technologies :

C'est la tendance à exalter la jeunesse, ses valeurs, et à en faire un modèle obligé de tout comportement. Si le culte des réseaux remonte aux saint-simoniens, il reste tout comme et surtout le culte actuel d'Internet, un culte jeune, de jeunes et pour les jeunes, conçu comme un processus de "révolution permanente" dans lequel ce sont les "jeunes" qui déterminent la direction du mouvement.

Nicholas Negroponte dans l'Homme numérique écrit : "Qu'il s'agisse de la population d'Internet, de l'usage du Nintendo et de Sega, ou de la pénétration des micro-ordinateurs, l'important sera plus d'appartenir à telle ou telle catégorie sociale, raciale ou économique, mais à la bonne génération. Les riches sont à présent les jeunes et les démunis, les vieux". Le jeunisme ne va pas sans une certaine démagogie...

La vitesse est devenue une nouvelle croyance, "la réalité de l'information est toute entière contenue dans sa vitesse de propagation".

En dernier lieu, il est possible d'identifier un véritable discours d'exclusion des personnes âgées du domaine des ntic, alors que la proportion croissante dans la population de ces personnes liées entre autre à l'allongement de la durée de la vie et aux progrès médicaux en fait des acteurs majeurs de l'économie dans un horizon relativement proche.

5.4 Une utopie technicienne ?

Dans un article très complet sur le sujet, qui fait le bilan des utopies techniciennes depuis le XVIII ème siècle, Armand Mattelart lie la communication de la "promesse de rédemption". Déjà le saint-simonisme, comme pensée des réseaux, n'avait pas échappé à l'emprise de la religiosité. L'ingénieur avait été à l'origine d'une nouvelle Eglise à part entière". Il rappelle que l'utopie anarchiste de Piotr Kropotkin faisait de l'électricité le point de départ d'une nouvelle société.

Lucien Sfez nous permet d'entrevoir que si l'utopie implique simplement une volonté de sortie du monde, une rupture radicale avec tous les aspects de l'ancien monde, alors la nouvelle religiosité qui se noue à partir d'Internet en relève partiellement. Mais il s'agirait plutôt d'une hétérotopie, dans un monde nouveau qui n'a plus de centre. Elle implique une nouvelle manière de vivre, un lien social nouveau doit être bâti qui s'impose à tous.

6. Le tabou de la rencontre directe :

Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, sous le coup de nouvelles croyances dans l'information, la transparence et la réunification de la conscience, nous avons construit un réseau de communication susceptible, s'il était poussé à son extrémité, de séparer les hommes et de les dispenser de toute rencontre directe.

Pour accéder à ce "nouveau monde" dans lequel l'homme se réalisera et se dépassera, il faut accepter d'y transférer la plupart des activités que jusque-là nous réalisions autrement : le travail, les loisirs, la télévision, le cinéma, le commerce, les relations avec autrui, la prière, la pensée et, pour les plus extrémistes, la sexualité. Toute communication, toute relation, toute rencontre doivent désormais passer par le réseau, en empruntant les voies de la conscience collective.

6.1 La question de la violence :

Le cyberespace comme monde de lumière et de transparence, incarne l'utopie de la pacification. La violence y est rejetée du côté du corps, de l'animalité, de la matérialité. Le prix de la paix et une double séparation, d'une part entre le corps et l'esprit, d'autre part entre les corps eux-mêmes.

Denis Duclos, sociologue français : "Le spectacle de la violence débouche rarement aux Etats-Unis sur un processus de civilisation, mais plutôt sur une hésitation, une oscillation entre sauvagerie et civilité, entre paix et agressivité". Dans cet esprit, un réseau comme Internet pourrait bien être une tentative désespérée de sortir de cette oscillation permanente.

David Le Breton rappelle : "Le dénigrement du corps (...), dans le discours radical de certains scientifiques ou adeptes de la cyberculture, est aussi un fait vécu à leur niveau par les millions d'Occidentaux qui ont perdu leur relation d'évidence avec le corps qu'ils n'utilisent plus que partiellement". Le nouveau culte propose d'enfermer chaque individu dans sa bulle pour prix d'une communion universelle enfin pacifiée.

L'alternative au chaos :

Norbert Wiener concevait la violence comme le comble de l'entropie, de l'"imperfection organique de l'univers". Le diable. La cybernétique, pessimiste, voit le monde glisser irrésistiblement vers le chaos entropique.

L'avancée de toutes les cybertechnologies correspond à l'espoir de faire reculer la violence grâce à l'information et à la communication.

Le monde idéal, c'est la noosphère transparente qui nous préviendra des catastrophes, des dangers des injustices, des déséquilibres écologiques".

Une stratégie prudente :

Ceux qui ont un point de vue raisonnable, "laïque" sur les nouvelles technologies de l'information sont parfois sensibles aux sirènes des prophètes.

Il ne faut pas se laisser prendre à la très ancienne stratégie de persuasion décrite ci- après. Dans les années soixante-dix, les partisans de la révolution informatique, ancêtres des militants actuels, l'avait mise au point afin de contourner les résistances au changement des usagers. Deux temps : première approche, affirmer que toutes ces machines n'étaient que des outils, qui ne changeraient en rien les finalités de leur usage. Ensuite, une fois les outils en place, faire miroiter, surtout aux yeux des plus ardents convertis, qu'ils étaient au coeur d'une véritable révolution, qu'ils allaient, grâce aux technologies, "changer le monde". Toute nouvelle avancée suscitant de nouvelles hésitations ou des réserves, on revenait au premier mouvement de la stratégie : "Ce n'est qu'un outil ... ".

Pierre Lévy : affirme d'abord avec force que les hommes sont en train de se regrouper dans une immense ville virtuelle, là où l'on trouve le plus de choix, là où se trouvent les meilleurs marchés, y compris surtout les marchés de l'information, de la connaissance, de la relation et du divertissement, et que les sites Web sont comme des boutiques, des bureaux et des maisons ; les groupes de discussion et les communautés virtuelles ... des places, des cafés, des salons, des regroupements par affinités" (...) "les mondes virtuels interactifs, plus ou moins ludiques, seront les nouvelles oeuvres d'art, les cinémas, les théâtres et les opéras du XXIème siècle" (...) "Nous continuerons cependant à nous déplacer physiquement et à nous rencontrer en chair et en os, et probablement plus qu'aujourd'hui, puisque les phénomènes de relation et d'interconnexion de toutes sortes (virtuelles ou non) seront amplifiés et accélérés".

De très nombreux projets liés aux réseaux ou à Internet sont en fait axés sur la possibilité de ne plus se déplacer, de ne plus sortir de chez soi.

6.2 Une description de la "société mondiale de l'information" :

La littérature d'aNTICipation joue un grand rôle dans le développement des nouvelles croyances, par l'imaginaire qu'elle implémente. La pertinence d'un récit ou d'une description tient pour le lecteur à son réalisme, capacité à aNTICiper la réalité vraie, guide pour l'action. Elle serait le genre le plus lu dans le monde de l'informatique. Les ouvrages d'Isaac Asimov, Philip K. Dick ou William Gibson, et bien d'autres, posent la question du lien social et évoquent de façon centrale la séparation sociale, pivot de ces nouveaux modes.

C'est bien la question de la violence qui est au centre de la problématique de cette nouvelle société, qu'il s'agisse de craindre les épidémies ou de redouter la présence de l'autre, comme source de violence. Il faut mettre fin à la tension insupportable provoquée par les autres.

La peur des épidémies :

Elle aboutit, pour l'auteur Jean-Michel Truong, à un monde divisé en trois classes :

- les "no- plugs" clandestins qui vivent en meutes, livrés à eux-mêmes dans une nature hostile,

- ceux qui vivent séparés les uns des autres,

- une petite classe de nantis qui eux ont le droit de se rencontrer et vivent dans un univers protégé de toute agression extérieure.

La violence de l'autre :

Les communications virtuelles ont l'immense avantage de gommer la dimension de violence irrépressible des rapports humains et donc de les pacifier.

Bill Gates raconte à ses lecteurs : "J'ai eu une liaison avec une femme qui habitait une autre ville. Eh bien, nous avons échangé force messages sur le courrier électronique. Nous avons même imaginé un moyen d'aller au cinéma ensemble. Nous choisissions le film qui passait à la même heure dans nos deux villes. Pendant le trajet en voiture, nous bavardions avec nos téléphones cellulaires pour commenter le film. A l'avenir, ce genre de "rendez-vous virtuel" se passera encore mieux".

La violence de la rencontre directe devient alors trop forte pour ceux qui se sont habitués à la communication virtuelle permanente.

Le nouveau lien social se caractérise doublement et indissolublement par une séparation (des individus) et une communion (des esprits), comme condition de la paix sociale.

6.3 La société solaire d'Asimov :

Scientifique et vulgarisateur américain, Isaac Asimov, a proposé dès 1955 la première visualisation d'une société dans laquelle un réseau de communication complet (image et son) occupe une place déterminante dans la vie sociale et remplace toutes les régulations collectives traditionnelles. Dans ses livres le lecteur peut suivre comment les robots d'abord esclaves soumis des hommes deviennent leurs maîtres (retournement feuerbachien).

Auteur notamment des "trois lois de la robotique" censées fixer des barrières éthiques au comportement des machines, il s'est attaché à accoutumer le lecteur aux "machines à communiquer", s'interrogeant en même temps sur les conséquences de la robotique, au sens industriel bien