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Débat autour du concept de journalisme
de paix
Approche critique de l'opérationnalité
concrète des
médias dits pour la paix
Mémoire présenté sous la direction de
Marie-Soleil FRÈRE en vue de l'obtention du titre de licenciée
en
BURTON, Charline information et communication.
Charline Burton
Deuxième licence en Information et communication (option
journalisme) Année 2005-2006
Débat autour du concept de journalisme de
paix Analyse critique de l'opérationnalité
concrète des médias dits pour la paix
Résumé :
Structuré autour de trois sections - théorie du
journalisme de paix, cas pratique du Burundi, réflexions sur
l'opérationnalité du journalisme de paix -, ce mémoire
tente de tirer des conclusions, à partir de l'exemple burundais, des
forces et faiblesses de la mise en oeuvre d'un << journalisme de paix
>>. Le travail montrera qu'au-delà de leur idéal de paix,
les organismes qui basent leurs activités sur les théories du
journalisme de paix peuvent également avoir des effets pervers à
long terme. En effet, s'ils ne gardent pas à l'esprit toute une
série de facteurs - financier, capacitaire, idéologique - qui les
différencient des médias locaux au travers desquels ils
implémentent leurs programmations journalistiques << pour la paix
>>, ils risquent de déstabiliser le paysage médiatique dans
lequel ils se sont établis.
Le mémoire essayera également d'analyser le
degré d'implication des médias locaux dans cette notion de
journalisme de paix, et soulignera l'appropriation, par des médias ou
des journalistes << classiques >>, des théories du
journalisme de paix.
Mots-clés : Journalisme de paix,
indépendance de la presse, Burundi, financement des médias, ONG,
résolution des conflits, pérennisation des projets,
médiation, sortie de crise, bailleurs de fond, formations aux
journalistes, conscience professionnelle, déontologie.
MERCI...
Merci de tout coeur à Bonaventure, Caritas et leurs
enfants, qui m 'ont ouvert leur porte et m 'ont offert la chaleur d'un foyer.
De tout coeur, merci !
à Anne et Gaspard pour leurs aimables contributions
quand la frontière de la langue m 'empêchait d'avancer dans mon
travail. Merci de m 'avoir recommandée à votre famille.
Au Conseil interuniversitaire de la Communauté
française de Belgique - Commission universitaire pour le
Développement - Rue de Namur, 72-74, 1000 Bruxelles -
http://cud.ciuf.be
pour son intervention financière, sans laquelle le voyage
réalisé dans le cadre du présent mémoire n
'aurait pas été possible
à Marie-Soleil Frère pour ses nombreux conseils
et éclaircissements en période de doute
à Danièle Fayer-Stern, à Eva Palmans,
à Cyprien Ndikumana, à Jean-Jacques Ntamagara, à
Stéphane Thill et à Arnaud Monville
Enfin, merci à ma mère, Dominique, à mes
soeurs, Sarah, Morgane, Lola, Maëlle, à Serge et
à mes grands-parents, Marthe, Liliane et
Léon.
Table des matières
Table des matières 1
Introduction 3
1. Approche théorique du journalisme de paix 6
1.1. Journalisme proactif : définition 7
1.1.1. Le concept 7
1.2. Les règles du journalisme proactif 10
1.2.1. Traitement médiatique 10
1.2.2. Petite leçon de vocabulaire... 12
1.2.3. Exemple 13
1.3. Les critiques 15
1.3.1. Critique de l'instrumentalisation du journalisme 15
1.3.2. Critique du journalisme de paix 16
1.3.3. La question de la pérennité des projets
mettant en oeuvre le journalisme
proactif 19
1.4. Applications sur le terrain de ces notions 20
1.4.1. Présentation de quelques ONG significatives 20
1.4.2. Présentation de deux projets significatifs 22
1.5. Conclusion 28
2. Le cas du Burundi 29
2.1. Situation des médias au Burundi 32
2.1.1. Historique 32
2.1.2. Paysage radiophonique burundais 36
2.1.3. Présentation des radios privées du Burundi
40
2.1.4. Les studios de production radiophoniques 47
2.2. Le journalisme de paix au Burundi 56
2.2.1. Les types de production 57
2.2.2. Une autre forme de proactivisme 86
3. Réflexions sur l'opérationnalité
concrète du journalisme de paix 88
Conclusion 98
Bibliographie 102
Annexes 107
Chronologie politique du Burundi 108
Les entretiens 111
Les grilles de programmation des radios étudiées
149
Enquête 158
Loi N° 1/025 du 27 novembre 2003 régissant la presse
au Burundi 168 Rapport de la commission chargée d'étudier les
avantages fiscaux à accorder à la
presse au Burundi 179
Introduction
« Les médias ne peuvent pas rester neutres
face aux enjeux de la paix ». Cette affirmation est le principe de
base d'une théorie du journalisme relativement nouvelle : le
journalisme de paix. Tout comme d'autres ont utilisé le journalisme
dans un but de développement des nations du tiers-monde (journalisme de
développement), certaines ONG's utilisent aujourd'hui les concepts du
journalisme de paix pour essayer d'atténuer les haines dans les pays qui
sont ou ont été le théâtre de violences et de
conflits.
Le journaliste peut-il, doit-il mettre sa plume au service
d'une paix durable ? Doit-il diriger sciemment ses productions pour oeuvrer
à une cohabitation pacifique ? Certains le revendiquent haut et fort et
des initiatives allant dans ce sens ont foisonné dans divers endroits du
globe, en réponse à des situations tout aussi diverses. D'autres
brandissent les principes d'objectivité et de neutralité en
étendard pour rejeter l'idée en bloc. Les débats entre
partisans et détracteurs du journalisme de paix - ou journalisme
proactif - sont souvent passionnés, parfois constructifs. C'est cette
faculté qu'a la théorie du journalisme de paix d'engendrer des
controverses chez les professionnels des médias qui nous a poussé
à choisir celle-ci comme objet d'étude de ce mémoire.
Le présent travail aspire à aller au-delà
du débat d'idée sur le rôle que doit jouer le journaliste
dans les processus de sortie de crise, et se propose de se pencher sur
l'opérationnalité concrète du journalisme de paix.
L'objectif de ce mémoire n'est donc de chercher à savoir si oui
ou non le rôle du journaliste est de touj ours chercher à
favoriser la paix au travers de ses productions médiatiques. Le but
recherché est l'analyse critique de la faisabilité du journalisme
de paix : une structure médiatique qui suit ce modèle peut-elle
être fonctionnelle ? Si oui, peut-elle l'être à long terme ?
Quelle sera son influence sur les autres acteurs du paysage médiatique
environnant lors de son implantation et de son retrait ?
La méthodologie choisie pour réaliser
l'étude est mixte puisqu'elle mêle recherche de sources pour la
partie théorique et recherche de terrain pour la partie pratique. Il
semblait primordial pour cette étude de mêler les deux approches,
afin de dégager un maximum
d'informations et donc de conclusions. La recherche de sources
s'est avérée délicate : quelques auteurs sont assez
prolifiques sur le sujet, mais leur nombre reste restreint, et après
avoir lu plusieurs ouvrages sur le sujet, nous nous sommes rendu compte que ces
auteurs évoluaient dans un cercle restreints de théoriciens du
journalisme de paix. Malgré cela, l'information sur les principes du
journalisme de paix était abondante. La première section,
intitulée << approche théorique du journalisme de paix
>> appartient donc plus au domaine de la synthèse d'information.
Ce chapitre se veut une introduction aux théories du journalisme de
paix. Nous y développons les différentes règles qui le
régissent, les critiques qu'il inspire ainsi que quelques exemples de
projets significatifs mis sur pied au nom de cette théorie. Cette
section d'une vingtaine de pages permettra au lecteur de saisir à la
fois la simplicité du concept et la complexité des questions
qu'il soulève.
La deuxième section s'articule autour de l'étude
d'un cas pratique. Nous avons choisi d'étudier l'exemple du Burundi en
raison de la diversité médiatique qu'offre le pays. Le Burundi,
faux jumeau du Rwanda, a connu de nombreux affrontements interethniques au
cours des trente dernières années. Bien qu'ayant
été quelque peu oublié des médias internationaux,
le conflit burundais a été d'une grande ampleur,
caractérisé par des violences entre Hutu et Tutsi, les
représentants des deux principales ethnies du pays. C'est en raison de
ce passé troublé que des partisans d'un << journalisme de
paix >> ont développé de nombreux projets dans ce petit
pays. Les initiatives en la matière y sont tout aussi nombreuses que
variées de par leurs formes, leurs durées ou leurs instigateurs
et une grande partie des acteurs médiatiques sont dès lors
imprégnés de cette notion. C'est donc avant tout en raison de ce
pluralisme que nous avons décidé de nous pencher sur le cas de ce
petit pays d'Afrique centrale.
Cette partie pratique passe en revue les différentes
mobilisations faites au Burundi au nom du principe de journalisme de paix et
analyse leur adéquation, leur intégration et leur
pérennisation dans le paysage médiatique locale. Afin de
comprendre au mieux la place du journalisme proactif au Burundi, nous avons
brossé un tableau rapide de l'évolution politique et
médiatique burundaise. Les radios étant largement
surreprésentées par rapport à la presse écrite ou
la télévision, c'est tout naturellement sur celles-ci que nous
nous sommes penchés au cours de cette étude.
5Les informations contenues dans la deuxième partie du
mémoire sont toutes le fruit des entretiens, visites et
expériences acquis au cours de notre séjour au Burundi, au cours
du mois de janvier 2006. Il faut avouer que les premiers jours passés
à Bujumbura, la capitale du Burundi, ont été la source
d'une grande confusion : chaque média visité, chaque journaliste
abordé assurait oeuvrer au nom de la paix, en suivant les principes du
journalisme proactif. Néanmoins, après avoir passé plus de
temps dans les rédactions et après de longues conversations avec
des journalistes locaux, des responsables de programmation et des
représentants d'associations professionnelles, nous avons pu nous faire
une image plus précise des liens intimes et complexes qui lient
producteurs d'information << de paix >> et médias locaux.
Afin d'approfondir nos connaissances sur ces relations, nous avons
sélectionné trois radios privées affirmant oeuvrer en
faveur de la paix (radio Isanganiro, radio Bonesha et radio publique
africaine), la radio publique ainsi qu'un studio de production <<
proactif >> (Studio Ijambo), sur lesquels nous allions porter notre
attention.
C'est au travers d'interviews que nous avons tenté de
déceler les forces et faiblesses du journalisme de paix tel
qu'appliqué au Burundi. Il s'agissait surtout d'étudier les
contenus des émissions, les philosophies qui guidaient ces producteurs
ainsi que les différentes attitudes des professionnels face aux
problèmes rencontrés par la société burundaise.
Après de multiples entretiens, après avoir assisté aux
réunions de rédaction et analysé en profondeur les grilles
de programmations, nous avons pu distinguer trois acteurs du journalisme de
paix (les ONG de journalisme de paix, les organismes non médiatiques et
les médias locaux), ainsi que trois principaux types de productions
(programmes de fiction, programmes à vocation réconciliatrice et
informations d'actualité). L'attitude des journalistes a
été évaluée au travers de deux outils :
premièrement, un enquête à questions fermées
réalisée auprès de 72 journalistes issus de 9
médias a permis de voir comment ces professionnels concevaient, en
théorie, leur degré de responsabilité par rapport
à leur public. Deuxièmement, l'étude de la façon
dont ces journalistes faisaient la couverture médiatique d'une
actualité sensible nous a permis de confronter les affirmations
théoriques à la pratique.
Le mémoire se termine par un ensemble de
réflexions sur l'opérationnalité concrète du
journalisme de paix. A partir des faits spécifiques au Burundi, nous
avons tiré des conclusions générales sur la
faisabilité, à long terme, du journalisme de paix. Nous verrons
que le principe est difficilement durable si sa mise en oeuvre n'est pas
accompagnée d'une batterie de précautions.
1. Approche théorique du journalisme de paix
« Faut-il dire la vérité ? Oui,
assurément, mais pas n'importe comment, n'importe où, n'importe
quand. Rien que la vérité ? Sans aucun doute. Toute la
vérité ? Eh bien non ! Qui peut se vanter de ne l'avoir jamais
fait ? Je défie qui que ce soit de me prouver qu'il n'a jamais tenu
compte des intérêts de sa famille, de son entreprise, de son
avenir. Alors, pourquoi ne tiendrait-on pas compte de sa société,
de sa nation, des intérêts de la République, des
idéaux de l'humanité, un peu comme dans la profession de foi
célèbre de Montesquieu ? (...) »1
1 DANIEL J. dans : Le Nouvel Observateur, Paris, 21
septembre 1995, p. 3 (Télé Obs), cité dans : NOBRE J.-M.,
Introduction à l 'information et à la communication,
Bruxelles, Presses Universitaires de Bruxelles, 2001, 1
5ème édition, p.151.
Le leitmotiv de Search for Common Ground, organisation non
gouvernementale (ONG) belgo américaine spécialisée dans le
domaine de la construction de la paix au travers des médias2
est qu'aucun média ne peut pas rester neutres face aux enjeux de la
paix. Cette déclaration, banale aux yeux du lecteur profane,
représente en réalité un véritable sacrilège
pour bon nombre de journalistes, qui érigent leur <<
neutralité professionnelle >> au-dessus de tout autre principe
déontologique. Dans cette première section à vocation
théorique, nous allons tout d'abord définir le <<
journalisme proactif >> : ses objectifs, ses fondateurs, ses
règles. L'explication sera détaillée afin de permettre au
lecteur une compréhension approfondie de ce nouveau type d'utilisation
des médias. Ensuite, nous laisserons libre place aux critiques.
1.1. Journalisme proactif : définition
1.1.1. Le concept
Johan Galtung, sociologue norvégien, est une figure
emblématique de la recherche sur la résolution des conflits.
Fondateur de l'International Peace Research, c'est lui l'inventeur du terme
`journalisme de paix', et le précurseur de la théorie du
même nom. Il illustre le journaliste traditionnel en le comparant
à un médecin qui observerait l'évolution d'une maladie
sans tenter de soigner son patient3:
La maladie est conçue comme un phénomène
naturel, comme une lutte entre le corps humain et le facteur
pathogénique - un micro-organisme, un trauma ou un stress. Parfois c'est
un côté qui gagne, parfois c'est l'autre. Comme dans un jeu. Etre
fair play signifie donner sa chance à chacune des parties, sans
interférer avec les voies de la nature. La tâche du journalisme
[traditionnel] est de couvrir cette lutte de manière objective,
en gardant l'espoir que notre côté - le corps - sorte
vainqueur.
Ce type de journalisme, focalisé sur la lutte entre le
corps humain et la maladie (un compte-rendu objectif de la situation) et sur
son issue (qui gagne ?), Galtung l'appelle journalisme de guerre, par
opposition à un journalisme de paix qui porterait son attention
non seulement sur le conflit mais également sur les solutions pacifiques
à y apporter.
2 Search for Common Ground (SFCG), littéralement
<< recherche d'un terrain commun >>, est une ONG fondée en
1982 par John Marks. Elle a pour but de transformer la façon dont sont
gérés les conflits via l'utilisation des médias, de la
médiation, de la formation, du sport et même de la musique. SFCG
est actif dans 17 pays d'Europe, d'Asie, d'Afrique et du Moyen-Orient.
3 GALTUNG J., High Road, Low Road. Charting the course for
peace journalism, «Track Two», vol. 7 n°4.
<< Journalisme de paix >>, << journalisme
sensible aux conflits >>, << journalisme de médiation
>>, << journalisme proactif >>, les dénominations sont
variées mais toutes se rapportent à un seul et même concept
: celui d'une utilisation des techniques de communication de masse dans un but
avoué de prévention et de résolution des conflits. Nous
utiliserons dans cet ouvrage le terme journalisme de paix ou journalisme
proactif, puisque ce sont ceux qui nous ont semblés les plus
révélateurs. En effet, il s'agit d' << agir pour
>> la paix, mettant en évidence le but recherché.
Le journalisme proactif se veut le contre-pied d'une pratique
journalistique qui réduit les faits d'actualité, même les
plus sensibles, à une espèce de lutte de force entre bons et
méchants, entre gagnants et perdants, que les médias se limitent
à commenter en comptant le nombre de morts, de processus de paix
avortés et qu'ils ne considèrent comme achevés que
lorsqu'une des parties a eu raison de(s) l'autre(s) - par négociation,
élimination, ou encore en lui (leur) imposant sa
volonté1. << La vérité, c 'est que la
plupart des journalistes préfèrent porter leur attention
sur
l 'effet « bang-bang », représentant le
conflit comme la lutte du blanc contre le noir, sans la moindre nuance de gris
>>, explique Loretta Hieber2,
chercheur auprès de Média Action International et
spécialisée dans l'appui, via l'intermédiaire des
médias, aux peuples touchés par la guerre.
Et pourtant, c'est bien cette manière de couvrir
l'actualité qui semble être la norme dans nos pays occidentaux,
avec une influence certaine sur les médias du sud. Les journalistes
<< traditionnels >> s'appliquent à << rendre compte
des faits >> : 18 morts en Irak aujourd'hui, 9 hier et 22 demain, telle
est la ritournelle à laquelle a fini par s'habituer l'auditeur, le
lecteur ou le téléspectateur. Cette manière de <<
rendre compte des faits de manière objective >>, dans ce contexte,
s'apparente quelque peu à un compte-rendu d'une partie de football...
Le journaliste proactif met son travail au service de la
prévention et de la gestion des crises, au service de l'émergence
de la paix. D'aucuns argumenteraient qu'il ne s'agit de guère plus que
d'un << bon journalisme >>, c'est-à-dire d'un
journalisme responsable, pratiqué dans le respect des règles de
la déontologie professionnelle. << Le journaliste
professionnel, avec ses principes
d 'impartialité, de responsabilité et de
pertinence3, dispose automatiquement d 'un potentiel énorme
et souvent inconscient pour contribuer à la résolution des
conflits >>, explique Ross Howard,
1 Voir GALTUNG J., loc. cit.
2 HIEBER L., Lifeline media, reaching populations in crisis.
2001, Media Action International, p. 130.
3 Voir à ce sujet la Déclaration des devoirs
et des droits des journalistes, adoptée le 24 et 25 novembre 1971
à Munich par les représentants des syndicats et
fédérations de journalistes des six pays de la Communauté
économique européenne.
auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le
rôle des médias en zone de conflit1. Mais comme
Galtung l'a démontré plus haut, même
traité de manière impartiale, responsable et pertinente, une
guerre peut finir par être couverte comme s'il s'agissait d'un match de
football.
Pourtant, pour de nombreux journalistes, s'aventurer plus loin
qu'un simple compte-rendu des positions des parties revient à effectuer
une tâche non journalistique, à les sortir de leur rôle de
spectateur de l'état du monde pour en devenir acteur. Cependant, le
journaliste est touj ours inconsciemment acteur de la réalité et
l'image du journaliste comme spectateur extérieur à
l'actualité est une illusion. Deux fondements à cela :
Premièrement, la simple présence du journaliste
suffit à modifier la réalité, ne fût-ce que par le
comportement des acteurs de l'actualité : il est naturel d'adopter un
comportement différent face à une caméra et quand on se
sait à l'abri du regard des journalistes. Dans leur article
intitulé << Using the media for conflict transformation »,
Melone, Terzis et Beleli affirment qu' << alors que
nous ne voulons pas dépasser l 'idée que les médias d
'information puissent être contrôlés et utilisés
à des fins spécifiques, pas même pour la paix, la
perception d'un journaliste « neutre » doit être
dépassée. Par leur simple présence lors de la couverture d
'un évènement, les médias altèrent
l 'environnement de communication et sont donc
impliqués dans le conflit. Intrinsèquement, les médias
sont donc non neutres. »2.
Le deuxième argument, de Jake Lynch et
Annabel Mc Goldrick3, soutient
l'existence d'une relation circulaire d'influence entre acteurs et rapporteurs
de la réalité : chaque ministre, chaque chef d'Etat a son mentor
en matière de média. Derrière chaque geste que
réalise un ministre, se cache un conseiller qui a étudié
la façon dont celui-ci serait reflété par les
médias. Et si le conseiller sait prévoir l'image que l'une ou
l'autre action du ministre aura au travers des médias et donc les
répercussions que cette image aura sur les consommateurs de
médias, c'est tout simplement grâce à ses
expériences personnelles antérieures. Il analyse tout simplement
l'influence qu'ont eu les moyens de communication de masse sur ses propres
représentations de la réalité puis il projète ce
schéma sur les gestes du ministre. Ce sont donc ses expériences
passées qui lui permettent d'anticiper l'attitude des médias. Les
journalistes, leurs sources et leur audience font donc partie d'un cercle
d'influences réciproques. Ainsi, les attitudes des chefs de
gouvernements sont partiellement créées par les journalistes,
expliquent Lynch et Mc Goldrick, qui
1 ROSS H., Journalistes et conflits : débats
théoriques et actions concrètes in : FRERE M.-S. (dir.),
Afrique centrale. Médias et conflits : vecteurs de guerre ou acteurs
de paix, Bruxelles, Editions GRIP, 2005, p. 15.
2 MELONE S., TERZIS G. et BELELI O., Using the media for
conflict transformation, the Common Ground Experience, «Berghof
Handbook for conflict transformation», Berlin, avril 2002, pp. 2-3.
Sandra Melone est directrice du bureau
européen du European Centre For Common Ground (ECCG) ; Georgios
Terzis est un ancien journaliste. Il est aujourd'hui
responsable du programme Médias du ECCG ; Oszel Belei
est chargé de programme au sein de Search For Common Ground
3 LYNCH J. et Mc GOLDRICK A., What is peace journalism?
«Activate», winter 2001. p. 6.
Jake Lynch, ancien reporter de guerre, donne des
cours en résolution des conflits à l'université de Sydney.
Annabel Mc Goldrick, également ancien reporter de
guerre, est la co-fondatrice du Forum sur les Conflits et la Paix.
réfutent par ce raisonnement l'idée d'un
journaliste comme simple observateur puis rapporteur de la
réalité. Dans les conflits, chaque partie s'exprime donc sur les
faits qui renforcent sa position, puisque chacun sait l'effet que produira sa
déclaration. Dans cette optique, le journaliste qui reproduit
fidèlement les faits serait donc un simple porte-parole, facilement
manipulable par les hommes politiques.
Et puisque, quoiqu'il en soit, le journaliste est toujours un
acteur de l'actualité, le journalisme proactif s'accompagne d'une
série de règles pour réguler ce rôle du journaliste.
L'objectif étant la résolution des conflits, l'apaisement des
crises, les reportages ne doivent pas se limiter à une simple
description de la réalité - du combat entre le corps et la
maladie - mais, parallèlement, offrir des voies de solutions pour
combattre la maladie.
1.2. Les règles du journalisme proactif
1.2.1. Traitement médiatique
En temps de guerre ou de paix, les journalistes sont les
premiers à propager les informations. Or, les médias, mêmes
publics, répondent tous à un besoin économique qui les
pousse parfois à brûler les étapes. La collecte, le
traitement et la diffusion de l'information doivent être rapides pour que
le média reste compétitif. Ce qui engendre parfois des
manquements : l'information n'est pas toujours recoupée,
vérifiée, le discours officiel est trop souvent repris tel quel
dans les colonnes des journaux et les conflits sont présentés de
manière simplifiés par manque de connaissance de leurs causes
profondes.
Robert Karl Manoff, directeur du Center for
War, Peace, and News Media à l'Université de New York,
énonce une série de rôles que peuvent jouer les
journalistes dans la résolution et la prévention des conflits.
Parfois ils remplissent ces fonctions dans le cadre de leurs devoirs
journalistiques, pour des raisons purement professionnelles et devraient
dès lors prendre conscience de l'impact de leur travail dans la
prévention de conflits meurtriers et l'orienter sciemment dans ce but.
Parmi ces rôles traditionnels, Manoff cite l'éducation ou la mise
en contact et en confiance des différents protagonistes du conflit. Ces
rôles dérivent en réalité d'une seule attitude :
l'analyse en profondeur du conflit, en expliquant les
intérêts sous-jacents de chaque acteur du conflit, l'historique
(éventuellement en remontant à des dizaines de
générations en arrière), une explication des moeurs et
traditions de chaque partie en cause, permettant dès lors d'humaniser
les ennemis et de permettre une compréhension plus grande des
motivations des
protagonistes1. Afin d'y arriver, Lynch
et Mc Goldrick ont élaboré une liste
des << choses à ne pas faire >>, destinée
à tout journaliste adepte du << proactivisme >>2
:
· Eviter de réduire le conflit à deux
côtés qui s'opposent, avec comme conclusion logique, un futur
gagnant et futur perdant. Alternative : éclater les deux
acteurs en leurs différentes composantes, en expliquant leurs
revendications, leurs nécessités, ce qui permettra de
créer une plus grande dynamique dans la recherche de solutions.
· Eviter de réduire le conflit à
l'espace-temps des violences. Ne pas confondre conflit et violences.
Alternative : mettre en évidence les liens et
conséquences avec d'autres personnes dans d'autres endroits ainsi que
les répercussions dans le futur (quelles conclusions vont tirer les
récepteurs de médias ? Ces conclusions vont-elles influencer les
attitudes des protagonistes, en cas de conflit futur ?)
· Eviter d'évaluer les mérites d'une
action/politique de violence uniquement par rapports à ses effets
visibles. Alternative : montrer la face invisible de cette violence :
les risques, à long terme, de dommages psychologiques ;
éventuellement la possibilité accrue de voir les victimes
d'aujourd'hui reproduire demain des actes violents.
· Eviter de laisser les protagonistes se définir
par les déclarations de leurs chefs quant à leurs demandes, leurs
réclamations. Alternative : faire une enquête plus
profonde sur la manière dont les personnes de terrain sont
affectées dans leur vie quotidienne. Que veulent-ils voir changer ? La
position clamée par leur leader est-elle l'unique manière
d'accomplir cet objectif ?
· Eviter de mettre en évidence continuellement ce
qui divise les parties, les différences entre ce qu'elles
déclarent vouloir. Alternative : poser les questions
susceptibles de dévoiler des zones communes entre les parties, faire
ressortir les réponses suggérant que certains objectifs sont
compatibles, voire partagés.
· Eviter de couvrir uniquement les actes de violence,
décrivant dès lors l' << horreur >>. Si l'on exclu
tout le reste, on suggère que l'unique explication de la violence
réside dans des violences antérieures (revanche) ; et le seul
remède semble être plus de violence (punition). Alternative
: expliquer cette violence en montrant combien les protagonistes ont
été bloqués/frustrés/privés dans leur vie de
tous les jours.
· Eviter de blâmer quelqu'un d'<< avoir
commencé >>. Alternative : essayer de discerner de quelle
manière les problèmes partagés conduisent à des
conséquences qu'aucune des parties n'avait désirées.
1 MANOFF R. K., Potential Media Roles in the prevention and
management of conflict, 2000, disponible sur
http://www.cyc-net.org/today2000/today001127.html
2 Cette liste est tirée des << 17 conseils pour
réaliser un journalisme de paix >> de LYNCH et Mc GOLDRICK, loc.
cit. Remarque : les propos ont été traduits de l'anglais par
l'auteur.
· Eviter de saluer la signature d'accords par des
dirigeants, qui semblent montrer la victoire militaire ou le cessez-le-feu,
comme seule solution vers la paix. Alternative : continuer à
parler des autres obstacles à la sortie de crise, susceptibles de
conduire à de nouvelles violences dans le futur. Se poser la question de
savoir ce qui est fait sur le terrain pour renforcer les moyens de
résoudre le conflit de manière pacifique, de répondre aux
besoins structurels de la société et de créer une culture
de paix.
· Eviter de toujours se concentrer sur les souffrances et
les peurs du même côté. Alternative
: considérer comme digne d'intérêt les peurs et les
souffrances de tous les protagonistes.
· Eviter de présenter des opinions comme s'il
s'agissait de faits (ex : Eurico Guterres, tenu responsable d'un massacre au
Timor Oriental...). Si quelqu'un fait une déclaration, préciser
son nom, de sorte que ces propos soient perçus comme un avis externe et
non comme le fait du journaliste (Eurico Guterres, accusé par un
officiel de l'ONU d'avoir ordonné un massacre au Timor Oriental...).
1.2.2. Petite leçon de vocabulaire...
Lorsque le journaliste a choisi d'utiliser ses armes - sa
plume, micro ou caméra - pour promouvoir la paix, il doit adopter une
attitude particulièrement vigilante dans le choix de ses mots. Ainsi,
certains termes d'usage courant sont souvent utilisés de manière
erronée et l'utilisation de certains mots de façon
inappropriée peut générer des conséquences parfois
malencontreuses.
Génocide : (de génos, race)
extermination (anéantissement) d'un groupe ethnique, social ou
religieux. Le terme est souvent utilisé de manière abusive et il
s'agit de s'interroger : les faits consistent-ils réellement en une
action visant à exterminer toutes les composantes d'un groupe ?
Décimer : (de decim, dix) réduire à un
dixième de sa taille originelle.
Assassinat : meurtre prémédité. Ce
mot est trop souvent employé sans que la notion de
préméditation ne soit prouvée.
Massacre : (de macecre, abattoir, fin
XVIème s.) action de tuer délibérément des victimes
sans défenses ou désarmées. Les victimes
étaient-elles réellement sans défense, ou s'agit-il de
morts au combat ?
Systématique : (ex. viols systématiques)
Qui est intégré dans un système, qui procède avec
méthode, dans un ordre défini, pour un but
déterminé. S'agit-il vraiment d'actions
délibérément
organisées selon un modèle ou était-ce
plutôt un nombre d'incidents similaires, certes regrettables, mais
indépendants les uns des autres?1
Et en ce qui concerne la question du vocabulaire
utilisé, Lynch et Mc Goldrick, les deux théoriciens de
référence, vont plus loin. Ils préconisent de prêter
une attention toute particulière à l'utilisation des adjectifs
comme << vicieux >>, << cruel >>, << brutal
>>, << barbare >>. Il s'agit souvent du point de vue d'une
des parties sur les actes commis par l'autre. Les utiliser situe le journaliste
de ce côté et justifie une escalade de la violence. Idem avec
<< terroriste >>, << extrémiste >>, <<
fanatique >>, << fondamentaliste >>, qui donnent
implicitement l'idée d'une personne irraisonnable et donc impropre
à la négociation. Il vaut mieux appeler chaque groupe par le nom
qu'il se donne, ou être plus précis dans les
descriptions2.
1.2.3. Exemple
Reportage traditionnel3 :
Yoho City, YNS - De nouveaux affrontements dans la guerre de
gang ethnique de la ville ont fait sept jeunes tués et un entrepôt
détruit dans la nuit de jeudi. Des coups de feu et des cocktails Molotov
ont été lancés entre les gangs rivaux de Yoho et Atu
durant presque 20 minutes, au cours de ce qu'un policier a qualifié de
<< fusillade ethnique >>.
Un des résidents a déclaré avoir entendu
un jeune homme Atu crier << Nous vous tuerons tous >> tout
en lançant une bombe au pétrole à l'intérieur d'une
voiture remplie de jeunes Yoho qui était garée à
l'extérieur de l'entrepôt. Le jeune homme a été
tué par balle par un Yoho qui a tiré depuis une fenêtre de
l'entrepôt, a ajouté un autre résident. D'autres membres du
gang Atu ont été vus tirant des bombes de pétrole à
travers les fenêtres de l'entrepôt, qui a fini brûlé
par les flammes. Les autorités policières affirment que les deux
gangs poursuivent une guerre ethnique dans la zone depuis plusieurs
semaines...
Reportage << proactif >> :
Le trafic illégal de narcotiques qui tourmente la ville
a déclenché dans la nuit de jeudi une fusillade entre deux
groupes trafiquant dans une zone de la banlieue. Selon les explications des
résidents, la fusillade, qui a causé la mort de sept personnes,
impliquait de jeunes hommes recrutés par les dealers rivaux qui essaient
de prendre le contrôle du quartier. Quatre des victimes sont des
jeunes
1 Le CD-Rom du Petit Robert, version électronique du
Nouveau Petit Robert, version 2.1, Dictionnaires Le Robert, VUEF, 2001.
2 LYNCH J. Reporting the World: The findings. A practical
checklist for the ethical reporting of conflicts in the 21st century, produced
by journalists, for journalists, 2002, pp. 72-73. Disponible sur
http://www.reportingtheworld.org.uk/files/rtw_booklet.pdf
3 Ces exemple et contre-exemple sont issus de HOWARD R.
Conflict sensitive journalism, 2004, p. 17, disponible sur
http://www.impacs.org/actions/files/MediaPrograms
cliquez sur le lien << handbook pdf final french version >>.
Yoho engagés pour surveiller un entrepôt,
soupçonné par les résidents d'être un centre de
distribution de drogues, a déclaré Jane Brown,
représentante de l'association des citoyens de l'est. Tandis qu'un autre
dealer, qui tente également de prendre le contrôle dans la
banlieue Est, a recruté des sans-emploi Atu puis les a armés, a
expliqué Mme Brown. << La police a refusé de
négocier avec les trafiquants qui ont transformé notre rue en un
champs de bataille. Nous avons besoin d'un poste de police, d'argent pour les
centres de désintoxication... >>
|
Reportage traditionnel
|
Reportage « proactif »
|
|
L'article écrit de manière traditionnelle met
|
Dans l'autre article, au contraire, l'on cite les
|
|
en exergue la violence, la mettant à charge de
|
appartenances ethniques, mais sans les mettre
|
|
l'ethnicité. Il répète de nombreuses fois
les
|
autant en évidence, puisque ici il ne s'agit
|
|
noms des ethnies et fonde toute la violence
|
pas de conflit purement ethnique, mais bien
|
|
sur cette distinction entre Yoho et Atu.
|
d'une guerre de gangs de narcotrafiquants.
|
|
Et si l'article << proactif >> parle des
identités ethniques, il décrits les jeunes Atu et Yoho comme
victimes des dealers et d'une mauvaise condition sociale.
|
|
Si elle est décrite avec moult détails, aucune
|
L'article insiste sur ce point, ne se contentant
|
|
explication n'est donnée pour toute cette
|
pas de décrire la violence, mais lui donnant
|
|
violence.
|
des causes, la recontextualisant dans le contexte plus
général de rixes entre deux gangs de trafiquants de drogue.
|
|
Le reportage traditionnel fait l'erreur de
|
L'on donne la parole au porte-parole d'une
|
|
rendre compte de l'opinion du policier
|
association de quartier, en le nommant. La
|
|
comme s'il s'agissait d'un fait, sans
|
distinction est nette entre l'opinion de Mme
|
|
communiquer le nom de ce témoin.
|
Brown et le compte-rendu objectif des faits.
|
|
De plus, ce témoignage permet de mettre en
évidence des solutions à cette situation. Ici, le journaliste a
fait l'effort de rechercher un témoin proposant des solutions
constructives
|
|
(poste de police...)
|
Cette illustration démontre que le journalisme de paix
ne se veut pas manipulateur : il ne s'agit pas de cacher des informations qui
pourraient avoir des conséquences négatives aux yeux du
journaliste, mais bien de présenter différemment la
réalité. Dans l'exemple ci-dessus, le journaliste proactif n'a
pas caché l'identité ethnique des dealers, ni leurs crimes.
À bien des égards, il ne s'agit que d'un journalisme <<
scolaire >> qui prête attention à la distinction des faits
et des opinions et à la recontextualisation. Rien d'hors normes,
à première vue. Pourtant, l'impression générale
diffère à la lecture des deux articles et la réaction du
lecteur sera différente selon qu'il ait lu l'une ou l'autre version.
À la lecture du premier compte-rendu des
événements, un lecteur non averti pourrait se croire en
présence d'un embryon de guerre ethnique, au risque d'attiser des
tensions ethniques à plus grande échelle, qui pourraient se
répercuter dans la ville entière. Alors qu'en lisant l'article
<< proactif >>, même s'il est lui-même
Yoho ou Atu, le lecteur comprendra que cette << guerre des gangs >>
n'est pas la sienne, puisqu'il s'agit en fait de narco-traficants luttant pour
le contrôle d'un quartier. Il faut également noter l'effort du
journaliste proactif pour trouver, dans la mesure du possible, des voies de
sorties de crise, qu'elles viennent de son propre chef ou de celui d'un des
acteurs du conflit.
1.3. Les critiques
1.3.1. Critique de l'instrumentalisation du journalisme
Albert Londres, grand reporter français du
siècle passé, soulignait par ces propos le rôle de
contre-pouvoir du journaliste, parfois dérangeant, touj ours utile :
<< Un journaliste n 'est pas un enfant de choeur et son rôle ne
consiste pas à précéder les processions, la main dans une
corbeille de pétales de roses. Notre métier n 'est pas de faire
plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie
>>1. Ce rôle joué par les médias est
cependant contradictoire: constituant indéniablement une institution
politique à part entière, le quatrième pouvoir a deux
grandes faiblesses : d'une part, il est détenu par des personnes qui
n'ont été ni élues, ni nommées pour leur
compétence. D'autre part, il est sujet aux exigences commerciales comme
toute autre entreprise.
Pour résoudre cette équation, la solution la
mieux adaptée, mélange de droit et de responsabilité
socioprofessionnelle, c'est la déontologie. Cet instrument, ensemble de
principes et de règles établis par la profession, a une vocation
: permettre aux médias de servir au mieux les individus qui composent
son public.
Parmi les principes de base de la déontologie
journalistique, l'un deux nous intéresse particulièrement dans
cette étude : il s'agit de l'indépendance des
médias. Ce principe, largement accepté dans nos contrées
dites démocratiques, consiste en l'affirmation selon laquelle le
journaliste n'a de compte à rendre à personne, si ce n'est
à son public, puisque c'est son intérêt qu'il tend à
servir. Pourtant, cette indépendance se révèle, somme
toute, fort relative : un directeur d'une maison de presse peut-il
réellement s'offrir le luxe de faire un pied de nez à un
actionnaire en publiant une enquête négative sur la qualité
de ses produits ? Est-il réellement indépendant de l'État
lorsque celui-ci lui alloue des subsides conséquents ? La presse se
meurt sans revenus publicitaires. Peut-on dès lors la qualifier de libre
? Commercialement, non. D'où l'exigence d'une totale transparence en
matière de propriété et de gestion des
médias2.
1 Cette phrase devenue célèbre est tirée de
Terre d 'ébène, qu'il écrit au retour d'un
séjour de quatre mois en Afrique française, en 1927. L'ouvrage
est un violent réquisitoire contre la politique coloniale
française.
2 Résolution 1003 du Conseil de l'Europe sur
l'éthique du journalisme, article 12.
Politiquement, un média est rarement neutre. Pourtant,
une orientation idéologique des éditeurs doit être
légitimement respectée pour autant qu'elle soit limitée
par les exigences incontournables de la véracité des nouvelles et
de rectitude morale des opinions, exigées par le droit fondamental des
citoyens à l'information1. Qu'un organe de presse adopte une
orientation idéologique reste donc possible, s'il respecte certaines
conditions. Le danger ici n'est donc pas de présenter une orientation
politique, puisque celle-ci est déontologiquement acceptable, mais
d'arriver à rester indépendant de toute pression,
intérieure ou extérieure, consciente ou inconsciente,
affirmée ou insinuée. La presse ne doit servir aucun
intérêt particulier, si ce n'est celui de ses publics, dans toute
leur diversité. Elle doit aspirer à offrir les qualités
d'un service public - au sens de << responsabilité sociale
>> et non de lien avec l'État -, offrant une tribune à
toutes les orientations politiques et sociales, assurant au mieux les
différentes tâches dont elle a la fonction : observer et fournir
une image représentative du milieu environnant, assurer la communication
sociale, transmettre la culture ainsi que contribuer au bonheur via le
divertissement.
Dès lors qu'un journal, une radio ou une station de
télévision dédie ses pages ou ses ondes à la gloire
de l'État, d'un modèle politique, d'une religion, ou d'une race,
on se doit de rejeter ce type de production de la catégorie <<
journalisme >>, pour la classer dans la rubrique << propagande
>>. C'est en cela que l'on se doit de rejeter le journalisme dès
lors qu'il se met au service de... de quoi au juste ? De quoi que ce soit qui
diffère de l'intérêt du public, de ses besoins et de ses
désirs.
1.3.2. Critique du journalisme de paix
La critique la plus fondée à l'encontre du
journalisme de paix, n'est pas forcément celle-la même qui est le
plus souvent énoncée. Au premier abord, un journaliste quidam
dira que son rôle se limite à décrire la
réalité, sans essayer d'interférer dans celle-ci. Nombreux
sont les professionnels des médias qui estiment avoir rempli leur
<< responsabilité sociale >> en offrant un tableau
fidèle de la réalité, laissant dès lors le
récepteur tirer ses propres conclusions. Comme nous l'avons vu
auparavant, le journalisme de paix ne s'éloigne pas forcément de
cette vision du rôle du journaliste. Il prête tout simplement une
attention plus poussée à la formulation des faits, au vocabulaire
employé, à la recontextualisation, laisse s'exprimer tous les
protagonistes dans la mesure du possible et laisse une place
considérable à la recherche de solutions en cas de conflit. Il
s'agit simplement d'une prise de conscience plus considérable de son
propre impact sur son public, en essayant dès lors d'offrir au
récepteur les clés pour une compréhension en profondeur
des faits sociaux. Le journaliste quidam reprochera dès lors au <<
journaliste proactif >> de vouloir influencer
1 op. cit. art 13.
le cours des évènements. Mais peut-on
réellement reprocher au journaliste de désirer une issue
pacifique à un conflit ? Certainement pas ! D'ailleurs, les textes
déontologiques créés dans le but précis de
prévenir les excès de la presse abondent en ce sens,
préconisant une vigilance particulière en cas de tension
intercommunautaires, dans le traitement de l'information relative aux
minorités ou encore lorsque les valeurs démocratiques sont en
péril. L'association générale des journalistes
professionnels de Belgique (AGJPB) a notamment adopté un ensemble de
<< recommandations pour l'information relative aux allochtones
>>1. On y préconise un traitement de l'info particulier
pour les étrangers : << éviter le plus possible les
polarisations du type `nous-eux' >>, << ne mentionner la
nationalité, le pays d 'origine, l 'appartenance ethnique, la couleur de
la peau, la religion ou la culture que si ces informations sont pertinentes
>>, << éviter de créer inutilement des
problèmes et de dramatiser. Recommandation : les médias
pourraient parler des immigrés d'une façon plus positive
>>, << assurer le suivi maximal de chaque sujet (...)
>>. Ces principes ressemblent à s'y méprendre aux
recommandations énoncées par Lynch et Mc Goldrick en
matière de traitement `proactif' de l'information.
De même, le Conseil de l'Europe, dans sa
résolution 1003 sur l'éthique des journalistes, déclare
que <<lorsqu 'il s 'agit de défendre des valeurs
démocratiques, personne ne doit rester neutre. Dans ce sens, les
médias doivent contribuer dans une mesure importante à
prévenir les moments de tension et favoriser la compréhension
mutuelle, la tolérance et la confiance entre les différentes
communautés dans les régions en conflit (...) >>
(article 34). Cette critique souvent énoncée à l'encontre
du journalisme proactif ne tient dès lors pas la route, puisque ses
principes se retrouvent dans des chartes déontologiques dont
l'autorité n'est pas à remettre en question.
Une question peut toutefois être soulevée, à
savoir qui se cache derrière les organes de journalisme de
paix. On l'a dit précédemment, le journaliste proactif vise
à promouvoir les valeurs démocratiques, ainsi que la confiance
entre des communautés divisées. Cependant, tout comme le
journaliste classique exerce un pouvoir sans avoir été
mandaté ou élu pour remplir cette fonction, l'instigateur d'une
radio ou un journal `proactif' travaille généralement à
partir de ses propres intuitions quant à l'importance de certaines
valeurs et quant aux solutions à apporter à un conflit. La
critique peut dès lors se faire à deux niveaux : d'une part, les
valeurs qu'il juge démocratique peuvent être différentes de
celles reconnues comme telles par la majorité ; d'autre part, sa vision
de la réalité du pays dans lequel il va implanter son
média peut être tronquée, faute d'une connaissance
suffisante du terrain, des moeurs et de la population locale.
1 NOBRE-CORREIA J.-M., Introduction à l 'information
et à la communication, Bruxelles, Presses Universitaires de
Bruxelles, 2001, 15ème édition, p. 136.
Inadéquation des valeurs de l'instigateur de
l'initiative avec celles de la majorité
Les valeurs démocratiques sont-elles des valeurs
immuables, identiques d'une époque à l'autre ? Le droit à
la vie a été déclaré comme valeur universelle.
Pourtant, aux Etats-Unis, ce même droit à la vie est bafoué
de par la condamnation à mort, alors que la nation se déclare
pionnière en matière de droits humains. De même, peut-on
invoquer le droit à la vie pour juger une mère somalienne qui
aurait tué un nouveau-né, incapable qu'elle était de
nourrir une bouche de trop et préférant assurer la survie de ses
précédents enfants plutôt que d'hypothéquer la vie
de toute sa famille ? Ces valeurs dites universelles sont donc variables et il
faut prendre garde à ne pas tomber dans le piège de
l'ethnocentrisme. Dès lors, un individu ou une ONG, désireux de
créer une radio proactive pour « aider des communautés en
difficultés », agira peut-être sur base d'un principe en
lequel il croit, mais qui ne correspond pas à la norme universelle et/ou
locale. En cela, l'absence d'une quelconque instance supérieure de
surveillance en ce qui concerne le journalisme de paix constitue en
lui-même une dérive potentielle.
Inadéquation de la perception de l'instigateur
de l'initiative avec la réalité locale
La plupart du temps, le journalisme de paix s'inscrit dans une
démarche prise par des acteurs du Nord à l'égard des
populations du Sud. Dans ce cas, même si des études de terrain
approfondies ont été réalisées avant l'implantation
du média proactif dans le pays en crise, il n'empêche qu'un acteur
extérieur au pays, même mu par les meilleures intentions et
animé par une volonté de fer, aura énormément de
difficultés dans les premiers mois à capter toutes les nuances de
la réalité locale. Il devra s'entourer de collaborateurs natifs
du pays visé et leur offrir une totale confiance, notamment en raison de
la barrière du langage.
Ces initiatives sont généralement bien
intentionnées. Pourtant, dans la pratique, il faut relever un paradoxe
important : alors que le journaliste proactif estime que la
recontextualisation, l'explication des tenants et des aboutissants du
problème, la prise de parole par toutes les parties, améliorera
sensiblement la situation et amènera à une résorption des
tensions, lui-même n'est généralement pas conscient de
toutes les nuances du conflit et ne parle pas la langue locale qui lui
permettrait de juger des propos tenus par les différents acteurs. L'on
parlait précédemment de l'éventualité d'une
mauvaise interprétation des valeurs démocratiques. Dans ce cas,
cette dispersion des jugements de valeurs par l'intermédiaire des
personnes dont le journaliste étranger est dépendant, ne fait
qu'aggraver la situation.
1.3.3. La question de la pérennité des
projets mettant en oeuvre le journalisme proactif
Si l'appui de coopérations étrangères est
souvent profondément utile à la création d'un média
de la paix, une question se pose alors : que se passe-t-il une fois que le
financement extérieur disparaît ? Ces médias, dont le
niveau de fonctionnement est généralement en totale discordance
avec l'économie locale, se retrouvent dès lors dans
l'incapacité d'assurer leur pérennité.
C'est là qu'apparaît dans toute sa lumière
la différence entre les projets d'action humanitaire et les projets de
coopération au développement : d'une part, il s'agit d'offrir une
solution rapide à un problème ponctuel; d'autre part, de jeter
les bases qui permettront aux locaux de fonctionner de manière
indépendante dans l'avenir. Dans le domaine du journalisme de paix, les
deux perspectives existent : certaines ONG utilisent les médias comme
moyens d'intervention d'urgence, afin d'éviter ou de résorber des
conflits (ex : Fondation Hirondelle1). Puis, une fois la menace
passée, elles s'en vont, emportant avec elles leurs antennes et leurs
budgets. D'autres associations visent la promotion à long terme de
certains principes journalistiques, via la création d'écoles de
journalisme, des formations en déontologie du journalisme, des
séminaires permettant à des journalistes de communautés
différentes de travailler ensemble etc. (ex : Institut Panos Paris). Si
les deux approches sont louables, il est indéniable que celle visant la
formation et la prise de conscience par les journalistes de leur pouvoir en
matière de résolution des conflits, est l'exemple même
d'une pérennité assurée.
Pourtant, il existe des cas où une intervention
d'urgence est indispensable, nécessitant de sérieux
investissements à court terme. Toute la question est alors d'arriver
à transformer cet apport extérieur en un développement
durable : en engageant des journalistes et des techniciens
inexpérimentés, qui sortiront compétents de quelques
années passées au service du média proactif, en dispensant
des formations régulières à ces journalistes, en leur
apprenant des réflexes simples, peu coûteux, mais efficaces,
qu'ils pourront reproduire une fois le bailleur disparu. Car le journalisme de
paix peut se créer localement, sans nécessiter de lourds
investissements, puisqu'il s'agit avant tout de respecter une certaine rigueur
professionnelle. Le bailleur extérieur doit donc réfléchir
à deux fois avant de lancer un nouveau média dans le paysage
médiatique d'un pays : ne peut-il pas plutôt travailler à
partir de structures déjà existantes en renforçant ses
capacités, en s'y implantant, plutôt que de créer un
nouveau journal, une nouvelle station de radio, qui laissera un vide
après son retrait du pays ?
1 Pour plus de détails sur ces ONG, se
référer au chapitre 1.4.1.
1.4. Applications sur le terrain de ces notions
1.4.1. Présentation de quelques ONG
significatives
Search For Common
Ground1
Littéralement « recherche d'un terrain d'entente
», SFCG est une ONG qui vise à transformer la manière dont
le monde traite les conflits, passant d'une approche adversative à une
approche collaborative. En collaboration avec le European Centre for Common
Ground, elle se veut une organisation de paix et de résolution des
conflits. Selon SFCG, ce n'est pas le conflit qu'il faut changer - puisque
celui-ci naît de la différence et que chaque être humain est
différent - mais bien la manière de l'approcher, afin qu'il
génère une dynamique de progrès. La section médias
de SFCG a pour but de susciter un nouveau rôle pour la radio et la
télévision, un rôle de réduction de la violence.
SFCG est actif en Angola, au Burundi, RDC, Liberia, Macédoine,
Moyen-Orient, Sierra Leone, Indonésie, Ukraine et aux Etats-Unis. L'ONG
utilise des médium très variés pour atteindre son but :
radio, télévision, formations journalistiques, magazines, arts ou
encore le sport. L'un des exemples d'intervention au travers de la radio est le
projet de communauté radiophonique de Kailahun, en Sierra Léone,
dont le but est de servir de plateforme pour l'échange d'information,
suscitant ainsi une interaction entre les différentes communautés
afin de promouvoir une cohésion sociale. Dans son programme visant
à rapprocher les communautés iraniennes et
nord-américaines, SFCG a cherché un terrain d'entente sur lequel
les deux populations pourraient échanger des idées : elle a
choisi la question de l'environnement. Elle organise des échanges entre
environnementalistes et étudiants des deux pays. Le sport aussi, peut
servir à la réconciliation. En 1999, alors que la guerre fait
rage, SFCG organise au Burundi un tournoi de football entre jeunes de
différentes ethnies.
Avant le lancement de chaque nouveau projet, SFCG adopte la
même méthodologie: analyse de réceptivité,
étude de terrain, recherche de collaborateurs. Après la mise en
route d'un projet, SFCG travaille activement avec des évaluateurs selon
une méthodologie qui allie des savoirs en matière de
médias et de résolution des conflits, afin de mesurer son impact
sur le terrain et, au besoin, de rectifier les techniques utilisées.
1 SFCG
http://www.sfcg.org tel : +1
202 265 4300 contact : John Marks (président).
Fondation Hirondelle1
La Fondation Hirondelle est une ONG suisse. Elle rassemble des
journalistes qui créent des médias en temps de crise : lors de
conflits ouverts ou dans des situations post-conflictuelles. Elle est
également présente pour les acteurs travaillant dans le secteur
du développement lorsque la situation s'avère difficile d'un
point de vue économique, politique ou social. Créée en
1995, elle a gardé le nom de la première radio qu'elle a
fondée, la radio Agatashya (hirondelle) dans la région du Kivu
(RDC). La Fondation a mis sur pied des stations de radio et des agences de
presse, utilisant les langues locales afin de se rapprocher de la population.
L'organisation aspire à collaborer à l'émergence de
sociétés démocratiques et tolérantes. Elle cherche
à contribuer à la formation d'une opinion publique responsable,
citoyenne, ouverte au dialogue. Elle est particulièrement
attachée à la justice, qu'elle considère comme condition
de la réconciliation. La Fondation Hirondelle travaille avec des
collaborateurs locaux, excepté le chef de projet qui est
généralement un expatrié. Son but est en effet d'apporter
son savoir-faire et son expérience, afin que ses employés
puissent par la suite gérer de manière indépendante des
médias indépendants dont ils assurent eux-mêmes le
contrôle.
Le plus grand projet de la fondation Hirondelle est sans
conteste la radio Okapi implantée en RDC en 2002 et gérée
en partenariat avec la Monuc (Mission d'observation des Nations Unies au
Congo). Un autre projet, de taille plus modeste, est l'agence de presse
Hirondelle à Arusha (Tanzanie), qui couvre toutes les informations
judiciaires en rapport avec le TPIR mis en place suite au génocide des
Tutsi au Rwanda. L'agence s'adresse principalement aux Rwandais, ainsi
qu'à toute la région des Grands Lacs.
Centre médiatique de
Belgrade2
Le Centre médiatique est actif dans la région de
l'ex-Yougoslavie principalement. Il s'attache à plusieurs objectifs : la
facilitation des processus de transition médiatique, l'ébauche de
lois relatives aux médias et la formation de journalistes dans des
domaines relatifs à la démocratie. L'offre de cours
destinés aux professionnels des médias est très large :
grâce à ces formations, le Centre médiatique de Belgrade
encourage l'amélioration des standards professionnels, de même que
la démocratisation des médias. Il offre également toute
une série de productions radiophoniques ou
télévisées avec des programmes tels que Moi aussi j
'ai des droits, visant à sensibiliser les enfants et leurs parents
sur le thème des droits des enfants ; En direct depuis La
1 Fondation Hirondelle,
http://www.hirondelle.org
tel : +41 21 654 20 20 contact : Peter Aeberhard (président).
2 Centre Médiatique de Belgrade
http://www.mediacenter.org.yu
tel : +381 11 3343 225.
Haye , dont le but est d'expliquer le fonctionnement
du tribunal international de La Haye ; ou encore une série de cinq
émissions radiophoniques destinées au grand public sur <<
l'éthique et les médias >>.
L'institut Panos
International1
L'Institut Panos est une ONG internationale fondée en
1986 en tant qu'organisation à but non lucratif. L'association <<
mère >>, basée à Londres a des << soeurs
>> indépendantes à Paris, Washington, Dakar
(Sénégal), Port-au-Prince (Haïti) et St Michaël
(Barbados). Depuis 1996, sa structure est décentralisée, avec un
réseau de bureaux régionaux en Afrique du Sud (Lusaka, Zambie) ;
Afrique de l'est (Kampala, Ouganda et Addis Ababa, Ethiopie) ; Asie du sud
(Katmandou, Népal et New Dehli, Inde). Chaque centre régional
travaille de manière plus ou moins autonome, avec son propre
comité consultatif. Le réseau Panos est lié par un
même nom, une même mission et est chapeauté par un Conseil
commun, composé d'un directeur et d'un membre de chaque bureau Panos. La
mission de Panos est de s'assurer que l'information soit utilisée de
manière effective et qu'elle soit au service d'un débat public,
du pluralisme et de la démocratie. Spécialisée dans
l'appui au pluralisme médiatique, Panos travaille au renforcement des
médias du Sud et de leurs capacités à produire et diffuser
; il appuie la production d'informations sur certains thèmes
prioritaires comme la paix, les droits de la personne, les migrations ; enfin,
il s'efforce de susciter et d'alimenter une réflexion critique sur les
enjeux de l'information et de la communication. L'Institut Panos a pour but
d'effacer les inégalités entre les << pauvres >> et
<< riches >> en informations.
1.4.2. Présentation de deux projets
significatifs
Radio Okapi (RDC)
La radio est le médium le plus adapté pour des
applications en temps de guerre ou post-guerre dans presque tout le continent
africain. C'est en effet un moyen de diffusion relativement bon marché
pour les auditeurs, flexible et celui qui parvient à toucher le plus
grand pourcentage de la population dans des zones où peu de gens sont
lettrés et où la tradition orale prédomine2.
Dans un pays rongé par la corruption et la guerre depuis des
décennies, à peine sorti de ce qui fût nommé la
<< première guerre mondiale africaine >>, ils étaient
45 millions d'auditeurs potentiels.
1 Institut Panos
http://www.panos.org.uk tel
: +44 207 278 1111 contact : James Dean (directeur).
2 Au sujet du choix du médium le plus approprié
dans la mise sur pied de programmes proactif, voir HIEBER L., Lifeline
media, reaching populations in crisis, loc. cit., pp. 49-72 (chapter IV :
choosing the right medium).
Avec de larges parties du pays échappant au
contrôle du pouvoir central, 900.000 réfugiés, 2.400.000
citoyens déplacés et 300.000 personnes souffrant de malnutrition,
la République Démocratique du Congo avait besoin d'aide. Alors,
le 25 février 2002, date du lancement du dialogue inter-congolais, l'ONG
suisse Fondation Hirondelle et la Monuc (mission d'observation des Nations
Unies au Congo) lançaient la Radio Okapi. Depuis le début,
celle-ci a été claire sur sa position : << Okapi . la
fréquence de la paix, Okapi . la voix du dialogue, Okapi . une radio
congolaise pour les Congolais »
Promouvoir le dialogue et la paix en RDC, c'est le mandat
spécial que s'est donné la Radio Okapi. Sa vocation est de
fournir une information fiable et rigoureuse aux auditeurs, les accompagnant
dans le processus de paix. Cette structure est de loin le projet radiophonique
le plus important qu'aient eu à gérer ses deux fondateurs et, en
moins d'un an, elle est devenue le réseau le plus large et le plus
important dans tout le pays. Pourtant, une question se pose : alors que l'on
compte 200 stations de radio communautaires, commerciales et associatives sur
le territoire, que vient apporter la radio Okapi que les autres ne puissent
offrir au peuple congolais?
Premièrement, la qualité de ses programmes. En
se centrant sur des thématiques telles celles de la santé,
l'éducation, les droits de l'homme et la culture, elle a permis d'offrir
une information pluraliste et équilibrée sur l'évolution
de la situation nationale. Radio Okapi, que l'Institut Panos Paris qualifie
d'ailleurs du << plus grand succès de la
MONUC>>1, a par exemple pris en charge la publicité des
débats lors du dialogue inter-congolais, avec une équipe de
reporters envoyés sur place, à Sun City (Afrique du Sud). Dans
ses bulletins d'information, Radio Okapi prête une attention
particulière aux activités des Nations Unies, à ses
agences spécialisées et à la mission de la Monuc. Il
s'agit donc d'offrir des informations fiables et de qualité ; mais
également une visibilité aux activités des Nations Unies
au Congo-Kinshasa. Il s'agit d'ailleurs d'un point qui récolte bon
nombre de critiques des observateurs, qui voient dans la radio Okapi d'avantage
un outil de << propagande >> Onusien qu'un service d'utilité
publique. Pourtant, la MONUC représente la plus grande mission de
maintien de la paix actuelle et sa présence, assez visible dans les
centres urbains, se doit d'être expliquée aux habitants.
Dès lors, détailler aux Congolais le rôle de cette mission
de maintien de la paix, ses opérations militaires passées et
futures, n'apparaît pas tant comme un geste de propagande, mais
plutôt comme un soucis de transparence, en adéquation avec la
ligne éditoriale de la radio, laquelle vise à <<
accompagner le peuple Congolais dans le processus de transition et de paix
>>.
1 Actes de l'Atelier Interrégional de Bagamoyo, p. 92.
Disponible sur
http://www.panosparis.org/fr/doc/Actes_Bagamoyo_pour_site.doc
Deuxième avantage de la Radio Okapi sur les autres
médias locaux, c'est sa rigueur : En effet, celle-ci n'est pas sujette
à l'improbabilité de nombreuses radios locales, lesquelles sont
souvent l'objet d'une gestion improvisée, manquent de moyens de
production et disparaissent du jour au lendemain ; ou, pire encore, sont prises
d'assaut par des mouvements rebelles. L'origine de cette stabilité
provient en grande partie dans ses ressources financières :
financée par la coopération suisse, britannique et
néerlandaise d'une part (via la fondation Hirondelle) et par le
géant Onusien d'autre part, la radio fonctionne sur un budget annuel de
8 millions de dollars1. De quoi s'assurer un minimum de garanties...
De même, il faut souligner que l'indépendance de cette radio par
rapport aux acteurs locaux (milices, militaires, opposition, ...) lui
confère une liberté de mouvement que bien d'autres stations ne
peuvent se permettre. La << radio de la MONUC >>, comme bon nombre
de Congolais l'appellent, est un << mammouth >> radiophonique, bien
difficile à ébranler au niveau local.
Enfin, radio Okapi pallie les défaillances des
médias publics nationaux : diffusant dans les cinq langues nationales,
la radio est la seule qui dispose d'une couverture suffisante pour toucher
l'ensemble des nationaux, remplissant dès lors une mission de service
public. Avec des décrochages locaux d'une heure par jour en ondes
courtes, il s'agit là d'une valeur sûre sur laquelle même
les habitants de villages les plus reculés de la RDC peuvent compter.
Elle dispose, outre le studio principal à Kinshasa, de 8 stations
régionales, d'une vingtaine d'émetteurs FM et de 3
émetteurs ondes courtes. Dans ces stations une petite centaine de
journalistes, animateurs et techniciens travaillent 7 jours sur 7 pour offrir
à la RDC une information sûre et crédible en
français, lingala, swahili, tshiluba et kikongo, ce qui permet de
toucher une majorité de la population.
La tâche de cette radio mi-Hirondelle mi-Monuc est assez
délicate. En effet, à la Fondation Hirondelle, l'on vise sans
détour un objectif de résolution des conflits et de construction
de la paix. Pourtant, au même moment, il lui faut s'attacher à
respecter une stricte politique d'impartialité, symbolisée par le
Code d'Ethique de la Monuc2. Jean-Marie Etter, président de
la fondation, explique que l'essentiel dans cette mission est de demeurer
impartial. << Lorsque les auditeurs savent que la station est
précise et crédible, alors ils savent qu 'ils peuvent croire [ce
qu 'ils entendent], alors ils vont vers cette radio. On ne leur dit pas «
fais ceci » ou « fais cela ». Nous
1
http://www.radiookapi.net,
rubrique << A propos de nous >> La contribution
annuelle de la Fondation Hirondelle s'élève à presque 3.5
millions de dollars US par an, financés principalement par le
gouvernement suisse, le RoyaumeUni et les Pays-Bas. La contribution de la MONUC
a été estimée à 4.5 millions de dollars annuels.
(Source : Yves Laplume, directeur adjoint de la radio Okapi).
2 HOWARD R., et al. The Power of the media, a handbook for
peacebuilders, Untrecht, European Centre for Conflict Prevention, 2003,
pp. 111-117.
leur disons : d'après ce que nous savons, ceci est
exactement la manière dont les choses se sont déroulées
>>1.
Si la semaine est consacrée principalement aux
bulletins d'informations, aux débats et aux sujets de
société, les week-ends sont principalement consacrés
à la programmation musicale. Le studio diffuse quantité
d'informations sur des thèmes dits sérieux, mais la partie
plaisir n'a pas été oubliée. David Wimhurst, porte-parole
du département des Nations Unies pour la sauvegarde de la paix,
expliquait peu de temps avant le lancement de Radio Okapi que << en
Afrique, tout le monde écoute la radio. Le Congolais aime la bonne
musique. Ils sont d'excellents musiciens. Nous allons créer notre radio
de sorte que ce soit une radio écoutable, attractive à l
'oreille. Pas une radio de propagande. Nous diffuserons des informations
extrêmement utile, mais nous le ferons dans un contexte
général qui rendra la station attractive
>>2.
La radio, qui vient de fêter ses quatre années
d'existence, cherche à représenter et à servir
l'intérêt public, ce qu'elle fait en basant toutes ses
activités dans la communauté, en recrutant la majorité de
son personnel parmi les Congolais. Tout le travail de terrain est
réalisé par les locaux et c'est uniquement aux tâches de
gestion et de direction que l'on retrouve des Occidentaux. << Seuls
les locaux passent à l 'antenne. Notre but est de puiser dans la
population locale, pour y former des journalistes professionnels >>
explique Christian Schmidt, chargé de programmes Okapi à la
Fondation Hirondelle3.
Pourtant, le grand défi de radio Okapi, aujourd'hui,
c'est la question de la pérennité : avec la tenue
d'élections démocratiques prévues en juin 2006, le mandat
de la Monuc devrait s'achever en septembre 2006 et avec lui, les fonds pour le
fonctionnement de la radio Okapi. Aujourd'hui, la direction de la radio Okapi
s'emploie à mettre en place le mécanisme pour passer d'une
<<radio de crise en une radio nationale d'un Etat
démocratique>>, fonctionnant sur des revenus
propres, issus notamment de l'ouverture des ondes aux annonceurs. Mais il faut
bien se rendre à l'évidence : l'économie locale n'est pas
en mesure de faire tourner cette `super-radio' congolaise. Il ne fait aucun
doute que, sans financement extérieur, radio Okapi devra diminuer soit
son temps d'antenne, soit sa couverture, si elle ne veut pas sacrifier la
qualité de sa programmation. L'avenir de radio Okapi ? Un grand point
d'interrogation.
1
http://real.sri.ch/ramgem/fh/okapi/swissmix.rm,
reportage radiophonique de la Radio Suisse Internationale.
2 HOWARD R. et al., loc. cit. p. 115.
3 Entretien téléphonique du 07 septembre 05.
Feuilleton radiophonique New Home, New Life
(Afghanistan)
New Home, New Life est un feuilleton radio
créé en 1994 pour l'Afghanistan par le Afghan Education Project
de la BBC World Service. Produit sur place, il est diffusé par la BBC en
pashto et en perse, les deux langues principales du pays. A vocation
éducative, l'émission est construite sous forme de fiction
mettant en scène les habitants de trois villages imaginaires. New
Home, New Life est diffusé trois fois par semaine et aborde des
thèmes tels que la santé, les soins des enfants, la
résolution des conflits, les mines anti-personnel, l'illettrisme, la
situation de la femme ou encore la culture d'opium. Ces questions sont, en
Afghanistan, tout aussi importantes que quotidiennes. Shirazuddin Siddiqui,
directeur d'AEP, explique qu' << au départ, en 1994, il
s'agissait de fournir des informations qui leur permettraient de gérer
les difficultés de la vie de tous les jours. Désormais, la
mission a clairement changé : il s 'agit à présent d'aider
les Afghans à reconstruire leur pays et leur vie
>>1.
Résumé des épisodes
13-242
Jandad a été sérieusement blessé
au pied par une mine. Alors qu'il est à la clinique, il a un besoin
urgent d'une transfusion sanguine. Le groupe sanguin de Zaynab, sa mère,
n'est pas compatible avec celui de Jandad et personne d'autre n'est prêt
à offrir son sang pour le sauver, inventant des excuses pour ne pas le
faire. Finalement, Karim se décide et grâce à son don de
sang, il sauve la vie de Jandad. Plus tard, le docteur se voit forcé
d'amputer le pied de Jandad.
Peu après que Gulalai ait été
désignée comme soignant à la clinique, apparaît une
épidémie de malaria dans le Village d'en Haut. Palwasha, la plus
jeune fille d'Akbar et Zarmina, est la première affectée par la
maladie après avoir été piquée par un moustique
dans la maison de Zaynab. Nek Mohammed en tire une leçon et
décide de fixer des moustiquaires aux fenêtres de sa maison pour
les empêcher de leur transmettre la maladie.
Intervention de Lakhdar Brahimi3,
représentant spécial des Nations Unies pour
l'Afghanistan :
Mr. Brahimi, qui joue son propre rôle, répond
à une fillette : << Mon voeu est qu 'il y ait des
écoles pour filles et garçons dans chaque village de ce pays. Car
il est clair que la pauvreté et la maladie peuvent être
éliminées grâce à l 'éducation des filles et
des femmes. Il est essentiel que chacun se sente responsable de l
'éducation des filles. Les menaces sécuritaires envers les
écoles de filles perturbent énormément et je continuerai
de parler de cela au monde >>.
Pourquoi avoir choisi un médium tel que le feuilleton
radio ? Ancré dans des situations similaires à celles de la vie
réelle, il résonne comme authentique à l'oreille des
communautés rurales et urbaines. L'approche des problèmes
humains, des dilemmes et surtout la recherche de solutions par le dialogue,
tout cela fait partie de ce genre de médium. Dès lors, le
feuilleton radio s'adapte parfaitement aux messages éducatifs, puisant
dans l'expérience présente et passée de la population et
proposant des solutions pour l'avenir. De plus, c'est une source de
divertissement
1 Vidéo :
http://www.bbc.co.uk/worldservice/trust/projectsindepth/story/2003/09/030904_aep.shtml
Interview vidéo de Shirazuddin Siddiqui, directeur de Afghan
Education Programm. Remarque : propos traduits par l'auteur.
2
http://www.unesco.org/education/educprog/lwf/doc/portfolio/case3.htm
3
http://www.bbc.co.uk/pressoffice/pressreleases/stories/2003/08
august/03/soap un.shtml Lakhdar Brahimi a fait des apparitions dans trois
épisodes de `New Home, New Life >>, en juillet- août
2003.
dans un pays où tout amusement avait été
banni jusqu'il y a peu. Enfin, c'est d'une importance primordiale, le
feuilleton radio permet aux auditeurs de s'identifier aux acteurs et de
s'approprier leurs comportements positifs face aux problèmes
rencontrés.
Très vite, le projet s'est étendu : puisqu'il
s'avérait parfois difficile d'équilibrer la fiction et les
conseils pratiques, le programme a dès lors été
divisé. D'une part le feuilleton, d'autre part, une section de <<
renforcement >> comprenant des conseils, des interviews servant de
complément à la fiction. Plus innovantes, des chansons portant
sur les thèmes du feuilleton ont commencé à être
diffusées régulièrement par les services pashto et perse
de la BBC. Enfin, des études d'impact sur le terrain sont
réalisées régulièrement par l'équipe de
renforcement et les résultats de ces enquêtes sont publiés
dans un magazine et une bande dessinée mensuelle. L'équipe
<< renforcement >> crée de temps en temps une édition
spéciale, consacrant entièrement une B.D. à un
thème abordé dans New Home, New Life.
Le programme connaît un impact et un succès
énormes après de la population afghane. Kofi Annan, dans une
lettre écrite à l'occasion des 10 ans du lancement du programme,
déclarait : << Au cours de la guerre, alors que les
possibilités de communication étaient rares, New Home, New
Life a aidé les Afghans à rester en contact avec leurs
frères et soeurs à travers le pays. Depuis la signature des
accords de Bonn, l'émission a joué un rôle important en
encourageant les Afghans non seulement à s 'informer, mais
également à s 'engager dans les aspects clés des efforts
de rétablissement et de réconciliation dans le pays
>>1.
Et si le show a résisté au régime des
Talibans, c'est parce qu'à leur arrivée au pouvoir, en 1996, son
succès était déjà très large. Pourtant, le
régime autoritaire avait tenté de censurer les voix
féminines de la série. La réponse de Mr. Siddiqui avait
été simple : << J'ai dit : pour que nos histoires
soient réalistes, il nous faut des hommes, des femmes et des enfants.
S'il n'y a pas de femme dans un village, ce n 'est pas un village, c 'est aussi
simple que cela >>. Gordon Adam, directeur du service en pashto,
croit savoir pourquoi cet argument a été accepté :
<< Bien sûr, ils l 'écoutaient tous [le programme]. C
'est facile de prendre les Talibans pour un tas de fous, un groupe
monolithique, mais en réalité la plupart sont des gens
ordinaires, qui essaient juste de réussir leur vie. Eux aussi veulent du
divertissement. Et bien que notre agenda était pro-femmes, ils
étaient heureux de pouvoir nous écouter
>>2.
1ANNAN, K., Kabul, 30 avril 2004
http://www.bbc.co.uk/worldservice/trust/docs/bbcafghan2004.pdf
2 Auteur Inconnu, A long way from Ambridge, in :
<< The Guardian >>, jeudi 23 octobre 2001, disponible sur:
http://www.guardian.co.uk/waronterror/story/0,1361,579231,00.html
1.5. Conclusion
Au risque de tomber dans le cliché, il semble bon de
rappeler que les médias sont des armes à double tranchant qui
peuvent se transformer en de véritables outils de guerre lorsqu'ils
disséminent des appels à l'intolérance, à la
violence ou qu'ils déforment l'information pour manipuler leur audience.
Les médias peuvent fausser les représentations qu'une
communauté, un peuple ou une simple personne a d'un Autre et
l'influencer à commettre des actes destructifs envers cet Autre.
Mais le tranchant est double, et il existe une autre face aux
médias. En offrant à ses récepteurs une information
fiable, poussée, équilibrée, empathique et propice
à la naissance d'un dialogue, le journaliste peut transformer les
médias en un formidable outil de prévention, voire de
résolution des conflits.
Les adeptes du journalisme de paix sont ceux qui se sont rendu
compte de l'impact positif qu'ils pouvaient avoir au travers des médias.
Gardant cette idée toujours présente à l'esprit, ils
recommandent aux journalistes d'abandonner leur sacro-sainte neutralité
pour oser se positionner clairement en faveur d'une société
pacifique pour le bien de tous ses membres. Le journalisme de paix peut
être soit un but en soi (on peut faire du journalisme dans l'unique but
d'aplanir des situations conflictuelles) ou une méthodologie
utilisée par des journalistes `normaux' (on peut rapporter des
informations pour le seul plaisir d'être journaliste - sans
prétendre pacifier la société, donc - tout en utilisant
les méthodes du journalisme de paix).
Comme nous avons pu le voir, la théorie est critiquable
sur certains points, notamment en ce qui concerne les valeurs
véhiculées ou la question de la pérennité.
Néanmoins, elle a été adoptée et pratiquée
par de nombreux organismes, dont nous avons pu voir quelques
exemples1, ce qui prouve que les critiques ne sont pas
acceptées par tous.
1 Pour de plus amples informations sur les associations qui
utilisent le journalisme de paix, veuillez consulter HOWARD R. et alii
(ed.), The Power of the media, a handbook for peacebuilders, Utrecht,
European Centre for Conflict Prevention, 2003. La dernière partie de
l'ouvrage compte un répertoire détaillé des 67
organisations principales dans ce domaine.
2. Le cas du Burundi
« La radio pourrait être le plus formidable
appareil de communication qu'on puisse imaginer pour la vie publique (...) si
elle savait non seulement émettre, mais recevoir, non seulement faire
écouter l'auditeur, mais le faire parler, ne pas l'isoler, mais le
mettre en relation avec les autres »
Bertolt Brecht, 1930
Ce travail sur le journalisme de paix n'aurait pas
été complet s'il n'avait été illustré par un
cas concret. Si nous avons choisi d'étudier le cas du Burundi, ce petit
pays enclavé au coeur de l'Afrique centrale, c'est parce dans le domaine
des médias et précisément des médias proactifs, les
initiatives y ont foisonné depuis dix ans et le Burundi apparaît
comme un exemple étonnement riche en la matière. Qui plus est,
l'étude du cas du Burundi permet de répondre à la question
qui nous occupe puisque plus de dix ans ont passé déjà
depuis l'implantation du premier organe de presse proactif : dans quelle mesure
le journalisme de paix est-il réalisable à long terme ?
La présente partie du mémoire a
été rédigée à partir de l'expérience
que nous avons pu acquérir lors de notre séjour au Burundi. Les
données exposées dans l'étude de ce cas pratique ont
principalement été le fruit d'entretiens avec les professionnels
burundais. Afin que le lecteur puisse néanmoins avoir accès
à une partie des sources, certains de ces entretiens ont
été retranscrits dans les annexes, de même que les
résultats d'une enquête réalisées auprès de
72 journalistes.
Les journalistes burundais sont extrêmement conscients
du rôle qu'ils ont joué et qu'ils pourraient encore jouer dans le
processus de réconciliation nationale. Le pays sort à peine d'un
conflit qui a éclaté en 1993 et causé la mort d'environ
300.000 personnes. A vrai dire, il n'en est pas encore tout à fait
sorti, puisqu'un mouvement rebelle continue à semer le trouble autour de
la capitale. Au Burundi plus qu'ailleurs dans la sous-région, les
professionnels des médias ont compris le poids des mots, le poids de
leurs mots. Le journalisme de paix, on l'a vu, peut se décliner sous
d'innombrables formes. Le Burundi ressemble à un laboratoire en
matière d'initiative médiatique : tout y a été
tenté. Afin que le lecteur se rende compte de l'ampleur du travail
abattu en matière de médias au Burundi, nous nous devions de
brosser un tableau rapide de l'évolution du paysage médiatique au
cours de ces quinze dernières années et pour que cette
évolution prenne tout son sens, un rappel de la chronologie politique
récente semble nécessaire.
En 1993, le Burundi va vivre des évènements
tragiques qui marqueront le début d'une guerre civile longue de plus de
dix ans et qui causera la mort de 300.000 personnes, indistinctement de leur
appartenance ethnique. Pour une bonne compréhension, le lecteur doit
savoir que le peuple du Burundi est composé de trois ethnies : les Hutu
représentent près de 85% de la population, les Tutsi 14% et les
Batwa 1%. Depuis la crise de 1972 et les massacres qui s'en étaient
suivi, les Hutu pourtant majoritaires avaient été exclus de toute
participation significative au pouvoir, et l'armée était
marquée par une hégémonie tutsie.
En 1993, désireux d'instaurer un processus
d'unité nationale et de démocratisation, le major Buyoya, Tutsi
arrivé au pouvoir en 1987 par un coup d'Etat et considéré
comme le grand artisan
de la démocratisation du pays depuis 1988, avait
organisé des élections présidentielles. A l'époque,
le principal concurrent de l'Uprona (Union pour le progrès national),
parti du président Buyoya et ancien parti unique, est le parti Frodebu
(Front pour la démocratie au Burundi), parti majoritairement hutu
récemment sorti de la clandestinité. A la grande surprise de
tous, l'élection marque la victoire du parti Frodebu. Son candidat,
Melchior Ndadaye, est le premier Hutu à accéder au poste de
président.
Le major Buyoya reconnaît sa défaite et
félicite le gagnant. Melchior Ndadaye remercie le pouvoir en place. Ces
échanges de politesse laissent présager un apaisement de la forte
tension qui régnait au Burundi dans la perspective des
élections.
Pourtant, quatre mois et demi plus tard, le président
Ndadaye est assassiné par une faction rebelle de l'armée. Sonne
alors le début de la guerre civile : des Hutu de l'Uprona ainsi que des
Tutsi sont tués par des Hutu qui désirent venger la mort de leur
Président. Les représailles de l'armée - principalement
tutsie - sont très sévères et durant plusieurs semaines
ont lieu des massacres, organisés tantôt par l'armée,
tantôt par les extrémistes hutus. Après d'âpres
négociations, Cyprien Ntaryamira, Hutu du Frodebu, est nommé
président en février 1994. Deux mois plus tard, il
décède dans les airs de Kigali, dans l'attentat qui coûtera
également la vie à Juvénal Habyarimana, son homologue
rwandais. Son décès relance la lutte pour le pouvoir, et la
violence se généralise dans tout le pays. La ville est
balkanisée : certains quartiers sont ethniquement
épurés.
Ce n'est qu'en 1998 qu'ont lieu les premières
négociations de paix sous les auspices de Julien Nyerere, ancien
président Tanzanien puis de Nelson Mandela, président
sud-africain. Elles aboutissent en août 2000 à la signature
d'accords de paix (dits Accords d'Arusha) entre le gouvernement,
l'Assemblée nationale, le G7 (représentants des partis politiques
hutus) et le G10 (représentant des partis politiques). Ces accords
permettent la mise en place des institutions de transition pour trois ans, dans
lequel la majorité hutue est représentée à hauteur
de 60%. Les mouvements rebelles CNDD-FDD (Conseil nationale de défense
de la démocratie - Front de défense de la démocratie) et
FNL-Palipehutu (Front national de libération - Palilehutu) refusent de
signer les accords. Le CNDD-FDD entrera finalement au gouvernement en 2003,
après signature d'un accord de paix.
Aujourd'hui, la transition est terminée depuis le 26
août 2005, au terme d'un scrutin qui a consacré la victoire du
CNDD-FDD et placé Pierre Nkurunziza à la présidence.
Malgré cela, la
guerre n'est pas entièrement terminée, puisque le
mouvement rebelle FNL-Palipehutu est toujours actif dans la région de
Bujumbura-rural. Mais l'on chuchote que des négociations sont en
cours...1
2.1. Situation des médias au Burundi
2.1.1. Historique
Trois dates clé, couplées de trois textes
clé, structurent l'histoire récente du paysage médiatique
burundais. Il s'agit d'une part de la Constitution de mars 1992, proclamant en
son article 26 que « toute personne a droit à la liberté
d'opinion et d'expression dans le respect de l 'ordre public et de la loi
>>. D'autre part, l'arrivée du major Buyoya au pouvoir par un
putsch en 1996 aura une grande influence sur les médias burundais,
puisqu'il suspend les partis politiques, principaux parrains des journaux et
qu'il fait adopter le 21 mars 1997 un décret-loi sur la presse
très contraignant. Et enfin, en 2003 une nouvelle loi du 27 novembre
2003 régissant la presse au Burundi, remplace le décret de 1997,
au grand plaisir des professionnels burundais.
1992 : Libéralisation et dérive des
médias
Avant la Constitution de 1992, c'est une loi de 1976 qui
régissait le paysage médiatique burundais, déclarant que
« les journalistes burundais doivent toujours oeuvrer en patriotes
convaincus et conscients des idéaux du parti, seul organe responsable de
la vie nationale >>. Autant dire que la liberté de presse est
nulle et par conséquence, la presse privée est presque
inexistante : Ndongozi (le guide), bimensuel de l'église
catholique, est la seule publication privée de l'avant1992. Le paysage
médiatique est caractérisé par un monopole étatique
sur les médias, assuré au travers d' Ubumwé
(l'unité), hebdomadaire officiel en kirundi, Le Renouveau,
quotidien francophone, ainsi que la Radio Télévision
Nationale Burundaise (RTNB). A cette époque du parti unique, cette
presse publique est placée sous la surveillance étroite du
gouvernement et les seuls journaux privés à avoir vu
sporadiquement le jour évitaient de traiter des sujets politiques, afin
d'éviter les répressions gouvernementales.
La presse privée apparaît dès 1992, dans la
ferveur du processus de démocratisation qui voit l'avènement d'un
système pluraliste et de la libéralisation de l'information.
Parmi les
1 Pour une chronologie plus complète voir en Annexe
page 108. Pour plus d'informations sur le rôle de l'ethnisme dans la
crise burundaise, la lecture de l'ouvrage de Jean-Pierre Chrétien est
incontournable : CHRETIEN J-P, Le défi de l'ethnisme. Rwanda et
Burundi : 1990-1996, Paris, éditions Karthala, 1997.
nombreux partis politiques qui naissent à
l'époque, apparaît notamment le Frodebu, (Front pour la
démocratie au Burundi, à majorité hutu), parti à
majorité hutu qui naît en réponse à l'Uprona (Union
pour le progrès national, ancien parti unique). A l'époque,
l'Uprona tient les rênes du pouvoir depuis 1966. Le passé du pays
est troublé et la cohésion sociale fragile lorsqu'en 1992,
s'instaure un processus de démocratisation. Sous la pression
internationale, la liberté d'expression est inscrite dans la
Constitution. Surgit alors une presse indépendante du pouvoir en place
et, en quelques mois, apparaissent une demi-douzaine de titres,
généralement rattachés aux partis politiques nouvellement
créés1. Et cette première expérience
d'une presse `libre' laissera de tristes souvenirs dans les mémoires
burundaises, puisqu'elle servira à attiser la fibre ethnique et penchera
souvent dans les affres de la presse extrémiste, à l'image de ce
qui se déroule au même moment au Rwanda.
Avec, à l'esprit, les élections de juin 1993
à venir, les partis politiques utilisent ce qu'ils ont en leur pouvoir
pour faire pencher le sort en leur faveur. Ainsi, le Frodebu utilise ses
publications comme tribune, incriminant l'Uprona pour les décennies de
discriminations subies par les Hutus, L'Uprona mobilise les médias
publics et les deux journaux qu'il a sous son contrôle pour diaboliser le
Frodebu. Cet extrait du Défi de l 'ethnisme de Jean-Pierre
Chrétien est révélateur de la situation2 :
<< La campagne présidentielle a en effet
été marquée par la remontée d'oppositions
virulentes entre Hutu et Tutsi, au moins sur le plan verbal. (...). La
stratégie du Frodebu a manifestement joué de cette corde :
dénonciation des crimes passés de `l'armée tutsi',
attaques contre les réfugiés rwandais, railleries sur le fait
`qu'on ne pouvait pas forcer les gens à s'aimer', multiplication des
provocations notamment contre les Hutu militant à l'Uprona
décrits comme des `traîtres'. Tombant dans le piège,
l'Uprona s'est employée à << diaboliser >> le Frodebu
en fixant tout le débat sur cette question >>.
Avec l'arrivée au pouvoir de Melchior Ndadaye, du
Frodebu, puis son assassinat, la presse écrite vire rapidement dans
l'extrémisme total, la peur de l'autre en devient le premier levier.
Hutu comme Tutsi rivalisent d'imagination dans leurs appels à la haine.
Le Carrefour des Idées, proche de l'Uprona, s'interroge sur la
personnalité de Ndayaye : << Héros national ou chef de
la tribu des coupeurs de tête ? >>3.
Côté Hutu, on ne lésine pas sur les mots non plus :
<< Tuer ou être tué, tuer ou être asservi encore
une fois pour toujours >>, voila comment l'Aube de la
Démocratie4 résume la situation.
1 L 'indépendant et Le Carrefour des
idées sont créés par les dirigeants de l'Uprona en
février et mars 1992. En août, deux journaux du Frodebu sortent de
la clandestinité : L 'Aube de la démocratie-Kanura Burakeye.
Le Citoyen (créé en décembre 1992), La Semaine
(mars 1993) et Panafrika (mai 1993) sont des journaux qui se
veulent neutres.
2 CHRETIEN J-P (op. cit.), pp. 52-52.
3 Le Carrefour des idées, 15 décembre
1993, cité par Reporter sans frontières (éd.) in :
CHRETIEN J-P, Burundi : le venin de l'intolérance. Etude sur les
médias extrémistes, Paris, Juillet 1995.
4 L 'Aube de la Démocratie, cité par
Reporter sans frontières, op. cit., p. 61.
En avril 1994, lorsque le Burundi perd son président
Cyprien Ntariyamira dans l'attentat qui frappe l'avion de Juvénal
Habyarimana, président rwandais, le pays s'enfonce encore plus dans la
guerre civile, ponctuée par des violences intercommunautaires et les
répressions de l'armée - à majorité tutsi. Les
journaux deviennent alors armes de guerre. Heureusement, le public qu'ils
touchent est relativement étroit, puisque lettré et limité
aux espaces urbains et ces armes n'auront pas une large portée.
Retour du major Buyoya et réorientation du
paysage médiatique burundais
Le retour du major Pierre Buyoya au pouvoir par un coup d'Etat
en juillet 1996 met fin à cette expansion médiatique. Il porte un
coup de grâce à la presse burundaise le 21 mars 1997, lorsqu'il
fait adopter un décret-loi très contraignant, la plaçant
dès lors sous la très haute surveillance du ministre de la
communication, lequel peut suspendre ou interdire des médias «
en cas d'urgence »1. Celui-ci reçoit un accueil
glacial de la part des professionnels, qui le qualifient de liberticide.
Presque tous les journaux qui étaient nés de cette liberté
de la presse antérieure vont disparaître. Cependant, Buyoya ne
pose aucun frein à l'initiative privée, ce qui permet le
développement du pluralisme radiophonique, véritable
révolution dans l'univers médiatique burundais. Dès 1995,
apparaissent les premières radios privées, avec CCIB-FM (radio de
la chambre du commerce et d'industrie burundaise) et Radio Bonesha. Tout comme
en presse écrite, deux partis politiques projètent de monter
leurs propres radios (Radio Tanganyika pour l'Uprona et Radio
Démocratie-Nutoromangingo pour le CNDD). Le spectre des radios de la
haine se profile donc, à l'image de la presse burundaise de
l'époque, mais les projets n'aboutiront jamais, ce qui coupe court aux
prétentions radiophoniques des leaders politiques de l'époque.
La même année, l'ONG belgo américaine
Search For Common Ground (SFCG) s'installe au Burundi et met sur pied le Studio
Ijambo, un studio de production qui diffuse alors ses programmes sur les ondes
de la RTNB (Radio télévision nationale burundaise). Son but :
promouvoir la paix, la réconciliation et le dialogue. Réalisant
le potentiel énorme de la radio, différents acteurs burundais et
étrangers lanceront par la suite de nouvelles stations, avec la
détermination de se distinguer des partis politiques et animés
par un désir d'équilibre. Naissent alors plusieurs radios aux
programmes diversifiés, avec, elles aussi, le but affirmé
d'oeuvrer pour la paix. Le Studio Tubane (cohabitation) est créé
à Bruxelles en 1996 et s'installera à Bujumbura en
1 Le décret-loi de 1997 impose un triple
dépôt préalable de 24h pour les hebdomadaires, et de 4 h
pour les quotidiens, il abolit la garantie du secret des sources et
prévoit de lourdes sanctions pour les délits de presse. Il
autorise cependant les initiatives privées, laissant dès lors sa
chance au développement radio.
juin 2001. Radio Culture apparaît en 1999. Puis, en
2001, Radio Publique Africaine (RPA) voit le jour. En 2002, c'est au tour de la
radio Isanganiro (lieux de rencontres), suivie en 2004 de Radio Renaissance et
Radio Mariya. Influencée par ce contexte d'ouverture et cette
concurrence nouvelle, la RTNB, longtemps utilisée comme instrument de
propagande du gouvernement au pouvoir, finit par se repositionner et s'ouvre
à son tour aux points de vue divergents afin de ne pas perdre ses
auditeurs.
La période de transition
Aujourd'hui, dix ans après le coup d'Etat de Buyoya,
une nouvelle Constitution régit les médias du pays. En novembre
2003, une nouvelle loi sur la presse est adoptée, qui intègre les
droits fondamentaux du journaliste. Cette loi, qui représente une
avancée significative pour les médias burundais, procure une
large liberté aux journalistes et aux responsables des médias.
Elle garantit la protection des sources, met fin à l'autorisation
préalable, supprime le triple dépôt et garantit la clause
de conscience. Plus libérale, elle prévoit cependant des peines
de prisons lourdes en cas de délit de presse1.
Malgré ce bond en avant dans le domaine de la
liberté de la presse, la loi restera insuffisante tant que les textes
d'applications concernant tous les volets du projet de réforme ne seront
pas d'application. Sur trois volets, deux ne sont pas encore appliqués :
il s'agit, d'une part, d'une loi visant à rendre le Conseil national de
communication (CNC) indépendant de la Présidence de la
République ; d'autre part, d'un texte de loi portant création
d'un fonds de promotion des médias2.
En ce qui concerne la presse écrite, la période
de transition suivie de la prolifération des radios privées lui
porte un coup important : la culture d'oralité, l'analphabétisme
du peuple jouait déjà contre elle ; mais avec la diversification
des médias radiophoniques, même l'élite fidèle aux
journaux se détourne petit à petit de la presse écrite. Le
choix s'amplifie et les Burundais accordent rapidement leur confiance aux
nouvelles radios. Aujourd'hui, la pauvreté de la presse écrite
est éclatante : les trois journaux d'avant-1992 (les deux journaux
publics Le Renouveau et Ubumwe et le catholique Ndongozi)
ont survécu au Major Buyoya et seul un hebdomadaire privé,
L'Arc-enciel a réussi à se faire une place en presse
écrite. Ndongozi, la plus régulière des
publications privées, tire aujourd'hui entre 3500 et 5000 exemplaires
chaque semaine, qui sont vendus dans les
1 FRERE M.-S. (dir.), Afrique centrale. Médias et
conflits : vecteurs de guerre ou acteurs de paix, Bruxelles, Editions
GRIP, 2005, p. 79.
2 Les lois sur la presse au Burundi, 2004, disponible
sur :
http://www.panosparis.org/fichierProdFR/fichierProd1352.pdf
paroisses au prix symbolique de 50 Fbu. Les autres
publications privées tentent de survivre, mais vivent dans une triste
précarité : elles ne paraissent que très
irrégulièrement et leur tirage, limité aux centres
urbains, est dérisoire (300 à 500 exemplaires). La plupart des
titres enregistrés par le Conseil National de Communication n'existent
que dans la théorie, puisque leur apparition dans les kiosques est
extrêmement sporadique.
C'est cette démission de la presse écrite qui a
entraîné l'apparition de nombreuses agences de presse. A
côté de l'Agence de Presse Burundaise (APB), un organe public
fondé en 1976 et subventionné par l'Etat, il existe aussi des
agences de presse privées : Net Press, Aginfo et
Zoom.net. Leurs abonnés sont
généralement des fonctionnaires, des ONG, ainsi que des membres
de la diaspora. Aginfo et
Zoom.net comptent moins de 100
abonnés. Avec 350 clients, Net Press est l'agence qui a le plus de
succès.1 C'est aussi celle qui joue le plus souvent avec la
fibre extrémiste, et qui reçoit le plus d'avis négatifs et
de mises en garde de la part des instances de surveillance des
médias2.
Ces agences doivent beaucoup à l'apparition d'Internet,
au travers lequel elles diffusent leurs informations. Avec seulement 8000
internautes au Burundi3, l'accès à cette information
est dès lors fort limité. En contrepartie, l'investissement pour
créer une agence de presse n'est pas très gros et il est
même possible de créer une agence sans posséder
d'ordinateur. C'est ce que fait l'agence
Zoom.net, qui diffuse son bulletin
à partir de cybercafés...
2.1.2. Paysage radiophonique burundais
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