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Débat autour du concept de journalisme de paix


par Charline Burton
Université Libre de Bruxelles - Licence en information et communication
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

Débat autour du concept de journalisme

de paix

Approche critique de l'opérationnalité concrète des

médias dits pour la paix

Mémoire présenté sous la direction de Marie-Soleil FRÈRE en vue de l'obtention du titre de licenciée en

BURTON, Charline information et communication.

Charline Burton

Deuxième licence en Information et communication (option journalisme) Année 2005-2006

Débat autour du concept de journalisme de paix
Analyse critique de l'opérationnalité concrète des médias dits pour la paix

Résumé :

Structuré autour de trois sections - théorie du journalisme de paix, cas pratique du Burundi, réflexions sur l'opérationnalité du journalisme de paix -, ce mémoire tente de tirer des conclusions, à partir de l'exemple burundais, des forces et faiblesses de la mise en oeuvre d'un << journalisme de paix >>. Le travail montrera qu'au-delà de leur idéal de paix, les organismes qui basent leurs activités sur les théories du journalisme de paix peuvent également avoir des effets pervers à long terme. En effet, s'ils ne gardent pas à l'esprit toute une série de facteurs - financier, capacitaire, idéologique - qui les différencient des médias locaux au travers desquels ils implémentent leurs programmations journalistiques << pour la paix >>, ils risquent de déstabiliser le paysage médiatique dans lequel ils se sont établis.

Le mémoire essayera également d'analyser le degré d'implication des médias locaux dans cette notion de journalisme de paix, et soulignera l'appropriation, par des médias ou des journalistes << classiques >>, des théories du journalisme de paix.

Mots-clés : Journalisme de paix, indépendance de la presse, Burundi, financement des médias, ONG, résolution des conflits, pérennisation des projets, médiation, sortie de crise, bailleurs de fond, formations aux journalistes, conscience professionnelle, déontologie.

MERCI...

Merci de tout coeur à Bonaventure, Caritas et leurs enfants, qui m 'ont ouvert leur porte et m 'ont offert la chaleur d'un foyer. De tout coeur, merci !

à Anne et Gaspard pour leurs aimables contributions quand la frontière de la langue m 'empêchait d'avancer dans mon travail. Merci de m 'avoir recommandée à votre famille.

Au Conseil interuniversitaire de la Communauté française de Belgique - Commission
universitaire pour le Développement - Rue de Namur, 72-74, 1000 Bruxelles -
http://cud.ciuf.be pour son intervention financière, sans laquelle le voyage réalisé dans le
cadre du présent mémoire n 'aurait pas été possible

à Marie-Soleil Frère pour ses nombreux conseils et éclaircissements en période de doute

à Danièle Fayer-Stern, à Eva Palmans, à Cyprien Ndikumana, à Jean-Jacques Ntamagara, à Stéphane Thill et à Arnaud Monville

Enfin, merci à ma mère, Dominique, à mes soeurs, Sarah, Morgane, Lola, Maëlle, à Serge et

à mes grands-parents, Marthe, Liliane et Léon.

Table des matières

Table des matières 1

Introduction 3

1. Approche théorique du journalisme de paix 6

1.1. Journalisme proactif : définition 7

1.1.1. Le concept 7

1.2. Les règles du journalisme proactif 10

1.2.1. Traitement médiatique 10

1.2.2. Petite leçon de vocabulaire... 12

1.2.3. Exemple 13

1.3. Les critiques 15

1.3.1. Critique de l'instrumentalisation du journalisme 15

1.3.2. Critique du journalisme de paix 16

1.3.3. La question de la pérennité des projets mettant en oeuvre le journalisme

proactif 19

1.4. Applications sur le terrain de ces notions 20

1.4.1. Présentation de quelques ONG significatives 20

1.4.2. Présentation de deux projets significatifs 22

1.5. Conclusion 28

2. Le cas du Burundi 29

2.1. Situation des médias au Burundi 32

2.1.1. Historique 32

2.1.2. Paysage radiophonique burundais 36

2.1.3. Présentation des radios privées du Burundi 40

2.1.4. Les studios de production radiophoniques 47

2.2. Le journalisme de paix au Burundi 56

2.2.1. Les types de production 57

2.2.2. Une autre forme de proactivisme 86

3. Réflexions sur l'opérationnalité concrète du journalisme de paix 88

Conclusion 98

Bibliographie 102

Annexes 107

Chronologie politique du Burundi 108

Les entretiens 111

Les grilles de programmation des radios étudiées 149

Enquête 158

Loi N° 1/025 du 27 novembre 2003 régissant la presse au Burundi 168
Rapport de la commission chargée d'étudier les avantages fiscaux à accorder à la

presse au Burundi 179

Introduction

« Les médias ne peuvent pas rester neutres face aux enjeux de la paix ». Cette affirmation est le principe de base d'une théorie du journalisme relativement nouvelle : le journalisme de paix. Tout comme d'autres ont utilisé le journalisme dans un but de développement des nations du tiers-monde (journalisme de développement), certaines ONG's utilisent aujourd'hui les concepts du journalisme de paix pour essayer d'atténuer les haines dans les pays qui sont ou ont été le théâtre de violences et de conflits.

Le journaliste peut-il, doit-il mettre sa plume au service d'une paix durable ? Doit-il diriger sciemment ses productions pour oeuvrer à une cohabitation pacifique ? Certains le revendiquent haut et fort et des initiatives allant dans ce sens ont foisonné dans divers endroits du globe, en réponse à des situations tout aussi diverses. D'autres brandissent les principes d'objectivité et de neutralité en étendard pour rejeter l'idée en bloc. Les débats entre partisans et détracteurs du journalisme de paix - ou journalisme proactif - sont souvent passionnés, parfois constructifs. C'est cette faculté qu'a la théorie du journalisme de paix d'engendrer des controverses chez les professionnels des médias qui nous a poussé à choisir celle-ci comme objet d'étude de ce mémoire.

Le présent travail aspire à aller au-delà du débat d'idée sur le rôle que doit jouer le journaliste dans les processus de sortie de crise, et se propose de se pencher sur l'opérationnalité concrète du journalisme de paix. L'objectif de ce mémoire n'est donc de chercher à savoir si oui ou non le rôle du journaliste est de touj ours chercher à favoriser la paix au travers de ses productions médiatiques. Le but recherché est l'analyse critique de la faisabilité du journalisme de paix : une structure médiatique qui suit ce modèle peut-elle être fonctionnelle ? Si oui, peut-elle l'être à long terme ? Quelle sera son influence sur les autres acteurs du paysage médiatique environnant lors de son implantation et de son retrait ?

La méthodologie choisie pour réaliser l'étude est mixte puisqu'elle mêle recherche de sources pour la partie théorique et recherche de terrain pour la partie pratique. Il semblait primordial pour cette étude de mêler les deux approches, afin de dégager un maximum

d'informations et donc de conclusions. La recherche de sources s'est avérée délicate : quelques auteurs sont assez prolifiques sur le sujet, mais leur nombre reste restreint, et après avoir lu plusieurs ouvrages sur le sujet, nous nous sommes rendu compte que ces auteurs évoluaient dans un cercle restreints de théoriciens du journalisme de paix. Malgré cela, l'information sur les principes du journalisme de paix était abondante. La première section, intitulée << approche théorique du journalisme de paix >> appartient donc plus au domaine de la synthèse d'information. Ce chapitre se veut une introduction aux théories du journalisme de paix. Nous y développons les différentes règles qui le régissent, les critiques qu'il inspire ainsi que quelques exemples de projets significatifs mis sur pied au nom de cette théorie. Cette section d'une vingtaine de pages permettra au lecteur de saisir à la fois la simplicité du concept et la complexité des questions qu'il soulève.

La deuxième section s'articule autour de l'étude d'un cas pratique. Nous avons choisi d'étudier l'exemple du Burundi en raison de la diversité médiatique qu'offre le pays. Le Burundi, faux jumeau du Rwanda, a connu de nombreux affrontements interethniques au cours des trente dernières années. Bien qu'ayant été quelque peu oublié des médias internationaux, le conflit burundais a été d'une grande ampleur, caractérisé par des violences entre Hutu et Tutsi, les représentants des deux principales ethnies du pays. C'est en raison de ce passé troublé que des partisans d'un << journalisme de paix >> ont développé de nombreux projets dans ce petit pays. Les initiatives en la matière y sont tout aussi nombreuses que variées de par leurs formes, leurs durées ou leurs instigateurs et une grande partie des acteurs médiatiques sont dès lors imprégnés de cette notion. C'est donc avant tout en raison de ce pluralisme que nous avons décidé de nous pencher sur le cas de ce petit pays d'Afrique centrale.

Cette partie pratique passe en revue les différentes mobilisations faites au Burundi au nom du principe de journalisme de paix et analyse leur adéquation, leur intégration et leur pérennisation dans le paysage médiatique locale. Afin de comprendre au mieux la place du journalisme proactif au Burundi, nous avons brossé un tableau rapide de l'évolution politique et médiatique burundaise. Les radios étant largement surreprésentées par rapport à la presse écrite ou la télévision, c'est tout naturellement sur celles-ci que nous nous sommes penchés au cours de cette étude.

5Les informations contenues dans la deuxième partie du mémoire sont toutes le fruit des entretiens, visites et expériences acquis au cours de notre séjour au Burundi, au cours du mois de janvier 2006. Il faut avouer que les premiers jours passés à Bujumbura, la capitale du Burundi, ont été la source d'une grande confusion : chaque média visité, chaque journaliste abordé assurait oeuvrer au nom de la paix, en suivant les principes du journalisme proactif. Néanmoins, après avoir passé plus de temps dans les rédactions et après de longues conversations avec des journalistes locaux, des responsables de programmation et des représentants d'associations professionnelles, nous avons pu nous faire une image plus précise des liens intimes et complexes qui lient producteurs d'information << de paix >> et médias locaux. Afin d'approfondir nos connaissances sur ces relations, nous avons sélectionné trois radios privées affirmant oeuvrer en faveur de la paix (radio Isanganiro, radio Bonesha et radio publique africaine), la radio publique ainsi qu'un studio de production << proactif >> (Studio Ijambo), sur lesquels nous allions porter notre attention.

C'est au travers d'interviews que nous avons tenté de déceler les forces et faiblesses du journalisme de paix tel qu'appliqué au Burundi. Il s'agissait surtout d'étudier les contenus des émissions, les philosophies qui guidaient ces producteurs ainsi que les différentes attitudes des professionnels face aux problèmes rencontrés par la société burundaise. Après de multiples entretiens, après avoir assisté aux réunions de rédaction et analysé en profondeur les grilles de programmations, nous avons pu distinguer trois acteurs du journalisme de paix (les ONG de journalisme de paix, les organismes non médiatiques et les médias locaux), ainsi que trois principaux types de productions (programmes de fiction, programmes à vocation réconciliatrice et informations d'actualité). L'attitude des journalistes a été évaluée au travers de deux outils : premièrement, un enquête à questions fermées réalisée auprès de 72 journalistes issus de 9 médias a permis de voir comment ces professionnels concevaient, en théorie, leur degré de responsabilité par rapport à leur public. Deuxièmement, l'étude de la façon dont ces journalistes faisaient la couverture médiatique d'une actualité sensible nous a permis de confronter les affirmations théoriques à la pratique.

Le mémoire se termine par un ensemble de réflexions sur l'opérationnalité concrète du journalisme de paix. A partir des faits spécifiques au Burundi, nous avons tiré des conclusions générales sur la faisabilité, à long terme, du journalisme de paix. Nous verrons que le principe est difficilement durable si sa mise en oeuvre n'est pas accompagnée d'une batterie de précautions.

1. Approche théorique du journalisme de paix

« Faut-il dire la vérité ? Oui, assurément, mais pas n'importe comment, n'importe où, n'importe quand. Rien que la vérité ? Sans aucun doute. Toute la vérité ? Eh bien non ! Qui peut se vanter de ne l'avoir jamais fait ? Je défie qui que ce soit de me prouver qu'il n'a jamais tenu compte des intérêts de sa famille, de son entreprise, de son avenir. Alors, pourquoi ne tiendrait-on pas compte de sa société, de sa nation, des intérêts de la République, des idéaux de l'humanité, un peu comme dans la profession de foi célèbre de Montesquieu ? (...) »1

1 DANIEL J. dans : Le Nouvel Observateur, Paris, 21 septembre 1995, p. 3 (Télé Obs), cité dans : NOBRE J.-M., Introduction à l 'information et à la communication, Bruxelles, Presses Universitaires de Bruxelles, 2001, 1 5ème édition, p.151.

Le leitmotiv de Search for Common Ground, organisation non gouvernementale (ONG) belgo américaine spécialisée dans le domaine de la construction de la paix au travers des médias2 est qu'aucun média ne peut pas rester neutres face aux enjeux de la paix. Cette déclaration, banale aux yeux du lecteur profane, représente en réalité un véritable sacrilège pour bon nombre de journalistes, qui érigent leur << neutralité professionnelle >> au-dessus de tout autre principe déontologique. Dans cette première section à vocation théorique, nous allons tout d'abord définir le << journalisme proactif >> : ses objectifs, ses fondateurs, ses règles. L'explication sera détaillée afin de permettre au lecteur une compréhension approfondie de ce nouveau type d'utilisation des médias. Ensuite, nous laisserons libre place aux critiques.

1.1. Journalisme proactif : définition

1.1.1. Le concept

Johan Galtung, sociologue norvégien, est une figure emblématique de la recherche sur la résolution des conflits. Fondateur de l'International Peace Research, c'est lui l'inventeur du terme `journalisme de paix', et le précurseur de la théorie du même nom. Il illustre le journaliste traditionnel en le comparant à un médecin qui observerait l'évolution d'une maladie sans tenter de soigner son patient3:

La maladie est conçue comme un phénomène naturel, comme une lutte entre le corps humain et le facteur pathogénique - un micro-organisme, un trauma ou un stress. Parfois c'est un côté qui gagne, parfois c'est l'autre. Comme dans un jeu. Etre fair play signifie donner sa chance à chacune des parties, sans interférer avec les voies de la nature. La tâche du journalisme [traditionnel] est de couvrir cette lutte de manière objective, en gardant l'espoir que notre côté - le corps - sorte vainqueur.

Ce type de journalisme, focalisé sur la lutte entre le corps humain et la maladie (un compte-rendu objectif de la situation) et sur son issue (qui gagne ?), Galtung l'appelle journalisme de guerre, par opposition à un journalisme de paix qui porterait son attention non seulement sur le conflit mais également sur les solutions pacifiques à y apporter.

2 Search for Common Ground (SFCG), littéralement << recherche d'un terrain commun >>, est une ONG fondée en 1982 par John Marks. Elle a pour but de transformer la façon dont sont gérés les conflits via l'utilisation des médias, de la médiation, de la formation, du sport et même de la musique. SFCG est actif dans 17 pays d'Europe, d'Asie, d'Afrique et du Moyen-Orient.

3 GALTUNG J., High Road, Low Road. Charting the course for peace journalism, «Track Two», vol. 7 n°4.

<< Journalisme de paix >>, << journalisme sensible aux conflits >>, << journalisme de médiation >>, << journalisme proactif >>, les dénominations sont variées mais toutes se rapportent à un seul et même concept : celui d'une utilisation des techniques de communication de masse dans un but avoué de prévention et de résolution des conflits. Nous utiliserons dans cet ouvrage le terme journalisme de paix ou journalisme proactif, puisque ce sont ceux qui nous ont semblés les plus révélateurs. En effet, il s'agit d' << agir pour >> la paix, mettant en évidence le but recherché.

Le journalisme proactif se veut le contre-pied d'une pratique journalistique qui réduit les faits d'actualité, même les plus sensibles, à une espèce de lutte de force entre bons et méchants, entre gagnants et perdants, que les médias se limitent à commenter en comptant le nombre de morts, de processus de paix avortés et qu'ils ne considèrent comme achevés que lorsqu'une des parties a eu raison de(s) l'autre(s) - par négociation, élimination, ou encore en lui (leur) imposant sa volonté1. << La vérité, c 'est que la plupart des journalistes préfèrent porter leur attention sur

l 'effet « bang-bang », représentant le conflit comme la lutte du blanc contre le noir, sans la moindre nuance de gris >>, explique Loretta Hieber2, chercheur auprès de Média Action International et spécialisée dans l'appui, via l'intermédiaire des médias, aux peuples touchés par la guerre.

Et pourtant, c'est bien cette manière de couvrir l'actualité qui semble être la norme dans nos pays occidentaux, avec une influence certaine sur les médias du sud. Les journalistes << traditionnels >> s'appliquent à << rendre compte des faits >> : 18 morts en Irak aujourd'hui, 9 hier et 22 demain, telle est la ritournelle à laquelle a fini par s'habituer l'auditeur, le lecteur ou le téléspectateur. Cette manière de << rendre compte des faits de manière objective >>, dans ce contexte, s'apparente quelque peu à un compte-rendu d'une partie de football...

Le journaliste proactif met son travail au service de la prévention et de la gestion des crises, au service de l'émergence de la paix. D'aucuns argumenteraient qu'il ne s'agit de guère plus que d'un << bon journalisme >>, c'est-à-dire d'un journalisme responsable, pratiqué dans le respect des règles de la déontologie professionnelle. << Le journaliste professionnel, avec ses principes

d 'impartialité, de responsabilité et de pertinence3, dispose automatiquement d 'un potentiel énorme et souvent inconscient pour contribuer à la résolution des conflits >>, explique Ross Howard,

1 Voir GALTUNG J., loc. cit.

2 HIEBER L., Lifeline media, reaching populations in crisis. 2001, Media Action International, p. 130.

3 Voir à ce sujet la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, adoptée le 24 et 25 novembre 1971 à Munich par les représentants des syndicats et fédérations de journalistes des six pays de la Communauté économique européenne.

auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le rôle des médias en zone de conflit1. Mais comme Galtung l'a démontré plus haut, même traité de manière impartiale, responsable et pertinente, une guerre peut finir par être couverte comme s'il s'agissait d'un match de football.

Pourtant, pour de nombreux journalistes, s'aventurer plus loin qu'un simple compte-rendu des positions des parties revient à effectuer une tâche non journalistique, à les sortir de leur rôle de spectateur de l'état du monde pour en devenir acteur. Cependant, le journaliste est touj ours inconsciemment acteur de la réalité et l'image du journaliste comme spectateur extérieur à l'actualité est une illusion. Deux fondements à cela :

Premièrement, la simple présence du journaliste suffit à modifier la réalité, ne fût-ce que par le comportement des acteurs de l'actualité : il est naturel d'adopter un comportement différent face à une caméra et quand on se sait à l'abri du regard des journalistes. Dans leur article intitulé << Using the media for conflict transformation », Melone, Terzis et Beleli affirment qu' << alors que nous ne voulons pas dépasser l 'idée que les médias d 'information puissent être contrôlés et utilisés à des fins spécifiques, pas même pour la paix, la perception d'un journaliste « neutre » doit être dépassée. Par leur simple présence lors de la couverture d 'un évènement, les médias altèrent

l 'environnement de communication et sont donc impliqués dans le conflit. Intrinsèquement, les médias sont donc non neutres. »2.

Le deuxième argument, de Jake Lynch et Annabel Mc Goldrick3, soutient l'existence d'une relation circulaire d'influence entre acteurs et rapporteurs de la réalité : chaque ministre, chaque chef d'Etat a son mentor en matière de média. Derrière chaque geste que réalise un ministre, se cache un conseiller qui a étudié la façon dont celui-ci serait reflété par les médias. Et si le conseiller sait prévoir l'image que l'une ou l'autre action du ministre aura au travers des médias et donc les répercussions que cette image aura sur les consommateurs de médias, c'est tout simplement grâce à ses expériences personnelles antérieures. Il analyse tout simplement l'influence qu'ont eu les moyens de communication de masse sur ses propres représentations de la réalité puis il projète ce schéma sur les gestes du ministre. Ce sont donc ses expériences passées qui lui permettent d'anticiper l'attitude des médias. Les journalistes, leurs sources et leur audience font donc partie d'un cercle d'influences réciproques. Ainsi, les attitudes des chefs de gouvernements sont partiellement créées par les journalistes, expliquent Lynch et Mc Goldrick, qui

1 ROSS H., Journalistes et conflits : débats théoriques et actions concrètes in : FRERE M.-S. (dir.), Afrique centrale. Médias et conflits : vecteurs de guerre ou acteurs de paix, Bruxelles, Editions GRIP, 2005, p. 15.

2 MELONE S., TERZIS G. et BELELI O., Using the media for conflict transformation, the Common Ground Experience, «Berghof Handbook for conflict transformation», Berlin, avril 2002, pp. 2-3.

Sandra Melone est directrice du bureau européen du European Centre For Common Ground (ECCG) ; Georgios Terzis est un ancien journaliste. Il est aujourd'hui responsable du programme Médias du ECCG ; Oszel Belei est chargé de programme au sein de Search For Common Ground

3 LYNCH J. et Mc GOLDRICK A., What is peace journalism? «Activate», winter 2001. p. 6.

Jake Lynch, ancien reporter de guerre, donne des cours en résolution des conflits à l'université de Sydney. Annabel Mc Goldrick, également ancien reporter de guerre, est la co-fondatrice du Forum sur les Conflits et la Paix.

réfutent par ce raisonnement l'idée d'un journaliste comme simple observateur puis rapporteur de la réalité. Dans les conflits, chaque partie s'exprime donc sur les faits qui renforcent sa position, puisque chacun sait l'effet que produira sa déclaration. Dans cette optique, le journaliste qui reproduit fidèlement les faits serait donc un simple porte-parole, facilement manipulable par les hommes politiques.

Et puisque, quoiqu'il en soit, le journaliste est toujours un acteur de l'actualité, le journalisme proactif s'accompagne d'une série de règles pour réguler ce rôle du journaliste. L'objectif étant la résolution des conflits, l'apaisement des crises, les reportages ne doivent pas se limiter à une simple description de la réalité - du combat entre le corps et la maladie - mais, parallèlement, offrir des voies de solutions pour combattre la maladie.

1.2. Les règles du journalisme proactif

1.2.1. Traitement médiatique

En temps de guerre ou de paix, les journalistes sont les premiers à propager les informations. Or, les médias, mêmes publics, répondent tous à un besoin économique qui les pousse parfois à brûler les étapes. La collecte, le traitement et la diffusion de l'information doivent être rapides pour que le média reste compétitif. Ce qui engendre parfois des manquements : l'information n'est pas toujours recoupée, vérifiée, le discours officiel est trop souvent repris tel quel dans les colonnes des journaux et les conflits sont présentés de manière simplifiés par manque de connaissance de leurs causes profondes.

Robert Karl Manoff, directeur du Center for War, Peace, and News Media à l'Université de New York, énonce une série de rôles que peuvent jouer les journalistes dans la résolution et la prévention des conflits. Parfois ils remplissent ces fonctions dans le cadre de leurs devoirs journalistiques, pour des raisons purement professionnelles et devraient dès lors prendre conscience de l'impact de leur travail dans la prévention de conflits meurtriers et l'orienter sciemment dans ce but. Parmi ces rôles traditionnels, Manoff cite l'éducation ou la mise en contact et en confiance des différents protagonistes du conflit. Ces rôles dérivent en réalité d'une seule attitude : l'analyse en profondeur du conflit, en expliquant les intérêts sous-jacents de chaque acteur du conflit, l'historique (éventuellement en remontant à des dizaines de générations en arrière), une explication des moeurs et traditions de chaque partie en cause, permettant dès lors d'humaniser les ennemis et de permettre une compréhension plus grande des motivations des

protagonistes1. Afin d'y arriver, Lynch et Mc Goldrick ont élaboré une liste des << choses à ne pas faire >>, destinée à tout journaliste adepte du << proactivisme >>2 :

· Eviter de réduire le conflit à deux côtés qui s'opposent, avec comme conclusion logique, un futur gagnant et futur perdant. Alternative : éclater les deux acteurs en leurs différentes composantes, en expliquant leurs revendications, leurs nécessités, ce qui permettra de créer une plus grande dynamique dans la recherche de solutions.

· Eviter de réduire le conflit à l'espace-temps des violences. Ne pas confondre conflit et violences. Alternative : mettre en évidence les liens et conséquences avec d'autres personnes dans d'autres endroits ainsi que les répercussions dans le futur (quelles conclusions vont tirer les récepteurs de médias ? Ces conclusions vont-elles influencer les attitudes des protagonistes, en cas de conflit futur ?)

· Eviter d'évaluer les mérites d'une action/politique de violence uniquement par rapports à ses effets visibles. Alternative : montrer la face invisible de cette violence : les risques, à long terme, de dommages psychologiques ; éventuellement la possibilité accrue de voir les victimes d'aujourd'hui reproduire demain des actes violents.

· Eviter de laisser les protagonistes se définir par les déclarations de leurs chefs quant à leurs demandes, leurs réclamations. Alternative : faire une enquête plus profonde sur la manière dont les personnes de terrain sont affectées dans leur vie quotidienne. Que veulent-ils voir changer ? La position clamée par leur leader est-elle l'unique manière d'accomplir cet objectif ?

· Eviter de mettre en évidence continuellement ce qui divise les parties, les différences entre ce qu'elles déclarent vouloir. Alternative : poser les questions susceptibles de dévoiler des zones communes entre les parties, faire ressortir les réponses suggérant que certains objectifs sont compatibles, voire partagés.

· Eviter de couvrir uniquement les actes de violence, décrivant dès lors l' << horreur >>. Si l'on exclu tout le reste, on suggère que l'unique explication de la violence réside dans des violences antérieures (revanche) ; et le seul remède semble être plus de violence (punition). Alternative : expliquer cette violence en montrant combien les protagonistes ont été bloqués/frustrés/privés dans leur vie de tous les jours.

· Eviter de blâmer quelqu'un d'<< avoir commencé >>. Alternative : essayer de discerner de quelle manière les problèmes partagés conduisent à des conséquences qu'aucune des parties n'avait désirées.

1 MANOFF R. K., Potential Media Roles in the prevention and management of conflict, 2000, disponible sur http://www.cyc-net.org/today2000/today001127.html

2 Cette liste est tirée des << 17 conseils pour réaliser un journalisme de paix >> de LYNCH et Mc GOLDRICK, loc. cit. Remarque : les propos ont été traduits de l'anglais par l'auteur.

· Eviter de saluer la signature d'accords par des dirigeants, qui semblent montrer la victoire militaire ou le cessez-le-feu, comme seule solution vers la paix. Alternative : continuer à parler des autres obstacles à la sortie de crise, susceptibles de conduire à de nouvelles violences dans le futur. Se poser la question de savoir ce qui est fait sur le terrain pour renforcer les moyens de résoudre le conflit de manière pacifique, de répondre aux besoins structurels de la société et de créer une culture de paix.

· Eviter de toujours se concentrer sur les souffrances et les peurs du même côté. Alternative :
considérer comme digne d'intérêt les peurs et les souffrances de tous les protagonistes.

· Eviter de présenter des opinions comme s'il s'agissait de faits (ex : Eurico Guterres, tenu responsable d'un massacre au Timor Oriental...). Si quelqu'un fait une déclaration, préciser son nom, de sorte que ces propos soient perçus comme un avis externe et non comme le fait du journaliste (Eurico Guterres, accusé par un officiel de l'ONU d'avoir ordonné un massacre au Timor Oriental...).

1.2.2. Petite leçon de vocabulaire...

Lorsque le journaliste a choisi d'utiliser ses armes - sa plume, micro ou caméra - pour promouvoir la paix, il doit adopter une attitude particulièrement vigilante dans le choix de ses mots. Ainsi, certains termes d'usage courant sont souvent utilisés de manière erronée et l'utilisation de certains mots de façon inappropriée peut générer des conséquences parfois malencontreuses.

Génocide : (de génos, race) extermination (anéantissement) d'un groupe ethnique, social ou religieux. Le terme est souvent utilisé de manière abusive et il s'agit de s'interroger : les faits consistent-ils réellement en une action visant à exterminer toutes les composantes d'un groupe ? Décimer : (de decim, dix) réduire à un dixième de sa taille originelle.

Assassinat : meurtre prémédité. Ce mot est trop souvent employé sans que la notion de préméditation ne soit prouvée.

Massacre : (de macecre, abattoir, fin XVIème s.) action de tuer délibérément des victimes sans défenses ou désarmées. Les victimes étaient-elles réellement sans défense, ou s'agit-il de morts au combat ?

Systématique : (ex. viols systématiques) Qui est intégré dans un système, qui procède avec méthode, dans un ordre défini, pour un but déterminé. S'agit-il vraiment d'actions délibérément

organisées selon un modèle ou était-ce plutôt un nombre d'incidents similaires, certes regrettables, mais indépendants les uns des autres?1

Et en ce qui concerne la question du vocabulaire utilisé, Lynch et Mc Goldrick, les deux théoriciens de référence, vont plus loin. Ils préconisent de prêter une attention toute particulière à l'utilisation des adjectifs comme << vicieux >>, << cruel >>, << brutal >>, << barbare >>. Il s'agit souvent du point de vue d'une des parties sur les actes commis par l'autre. Les utiliser situe le journaliste de ce côté et justifie une escalade de la violence. Idem avec << terroriste >>, << extrémiste >>, << fanatique >>, << fondamentaliste >>, qui donnent implicitement l'idée d'une personne irraisonnable et donc impropre à la négociation. Il vaut mieux appeler chaque groupe par le nom qu'il se donne, ou être plus précis dans les descriptions2.

1.2.3. Exemple

Reportage traditionnel3 :

Yoho City, YNS - De nouveaux affrontements dans la guerre de gang ethnique de la ville ont fait sept jeunes tués et un entrepôt détruit dans la nuit de jeudi. Des coups de feu et des cocktails Molotov ont été lancés entre les gangs rivaux de Yoho et Atu durant presque 20 minutes, au cours de ce qu'un policier a qualifié de << fusillade ethnique >>.

Un des résidents a déclaré avoir entendu un jeune homme Atu crier << Nous vous tuerons tous >> tout en lançant une bombe au pétrole à l'intérieur d'une voiture remplie de jeunes Yoho qui était garée à l'extérieur de l'entrepôt. Le jeune homme a été tué par balle par un Yoho qui a tiré depuis une fenêtre de l'entrepôt, a ajouté un autre résident. D'autres membres du gang Atu ont été vus tirant des bombes de pétrole à travers les fenêtres de l'entrepôt, qui a fini brûlé par les flammes. Les autorités policières affirment que les deux gangs poursuivent une guerre ethnique dans la zone depuis plusieurs semaines...

Reportage << proactif >> :

Le trafic illégal de narcotiques qui tourmente la ville a déclenché dans la nuit de jeudi une fusillade entre deux groupes trafiquant dans une zone de la banlieue. Selon les explications des résidents, la fusillade, qui a causé la mort de sept personnes, impliquait de jeunes hommes recrutés par les dealers rivaux qui essaient de prendre le contrôle du quartier. Quatre des victimes sont des jeunes

1 Le CD-Rom du Petit Robert, version électronique du Nouveau Petit Robert, version 2.1, Dictionnaires Le Robert, VUEF, 2001.

2 LYNCH J. Reporting the World: The findings. A practical checklist for the ethical reporting of conflicts in the 21st century, produced by journalists, for journalists, 2002, pp. 72-73. Disponible sur http://www.reportingtheworld.org.uk/files/rtw_booklet.pdf

3 Ces exemple et contre-exemple sont issus de HOWARD R. Conflict sensitive journalism, 2004, p. 17, disponible sur http://www.impacs.org/actions/files/MediaPrograms cliquez sur le lien << handbook pdf final french version >>.

Yoho engagés pour surveiller un entrepôt, soupçonné par les résidents d'être un centre de distribution de drogues, a déclaré Jane Brown, représentante de l'association des citoyens de l'est. Tandis qu'un autre dealer, qui tente également de prendre le contrôle dans la banlieue Est, a recruté des sans-emploi Atu puis les a armés, a expliqué Mme Brown. << La police a refusé de négocier avec les trafiquants qui ont transformé notre rue en un champs de bataille. Nous avons besoin d'un poste de police, d'argent pour les centres de désintoxication... >>

Reportage traditionnel

Reportage « proactif »

L'article écrit de manière traditionnelle met

Dans l'autre article, au contraire, l'on cite les

en exergue la violence, la mettant à charge de

appartenances ethniques, mais sans les mettre

l'ethnicité. Il répète de nombreuses fois les

autant en évidence, puisque ici il ne s'agit

noms des ethnies et fonde toute la violence

pas de conflit purement ethnique, mais bien

sur cette distinction entre Yoho et Atu.

d'une guerre de gangs de narcotrafiquants.

 

Et si l'article << proactif >> parle des identités ethniques, il décrits les jeunes Atu et Yoho comme victimes des dealers et d'une mauvaise condition sociale.

Si elle est décrite avec moult détails, aucune

L'article insiste sur ce point, ne se contentant

explication n'est donnée pour toute cette

pas de décrire la violence, mais lui donnant

violence.

des causes, la recontextualisant dans le contexte plus général de rixes entre deux gangs de trafiquants de drogue.

Le reportage traditionnel fait l'erreur de

L'on donne la parole au porte-parole d'une

rendre compte de l'opinion du policier

association de quartier, en le nommant. La

comme s'il s'agissait d'un fait, sans

distinction est nette entre l'opinion de Mme

communiquer le nom de ce témoin.

Brown et le compte-rendu objectif des faits.

 

De plus, ce témoignage permet de mettre en évidence des solutions à cette situation. Ici, le journaliste a fait l'effort de rechercher un témoin proposant des solutions constructives

 

(poste de police...)

Cette illustration démontre que le journalisme de paix ne se veut pas manipulateur : il ne s'agit pas de cacher des informations qui pourraient avoir des conséquences négatives aux yeux du journaliste, mais bien de présenter différemment la réalité. Dans l'exemple ci-dessus, le journaliste proactif n'a pas caché l'identité ethnique des dealers, ni leurs crimes. À bien des égards, il ne s'agit que d'un journalisme << scolaire >> qui prête attention à la distinction des faits et des opinions et à la recontextualisation. Rien d'hors normes, à première vue. Pourtant, l'impression générale diffère à la lecture des deux articles et la réaction du lecteur sera différente selon qu'il ait lu l'une ou l'autre version.

À la lecture du premier compte-rendu des événements, un lecteur non averti pourrait se croire en présence d'un embryon de guerre ethnique, au risque d'attiser des tensions ethniques à plus grande échelle, qui pourraient se répercuter dans la ville entière. Alors qu'en lisant l'article

<< proactif >>, même s'il est lui-même Yoho ou Atu, le lecteur comprendra que cette << guerre des gangs >> n'est pas la sienne, puisqu'il s'agit en fait de narco-traficants luttant pour le contrôle d'un quartier. Il faut également noter l'effort du journaliste proactif pour trouver, dans la mesure du possible, des voies de sorties de crise, qu'elles viennent de son propre chef ou de celui d'un des acteurs du conflit.

1.3. Les critiques

1.3.1. Critique de l'instrumentalisation du journalisme

Albert Londres, grand reporter français du siècle passé, soulignait par ces propos le rôle de contre-pouvoir du journaliste, parfois dérangeant, touj ours utile : << Un journaliste n 'est pas un enfant de choeur et son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n 'est pas de faire plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie >>1. Ce rôle joué par les médias est cependant contradictoire: constituant indéniablement une institution politique à part entière, le quatrième pouvoir a deux grandes faiblesses : d'une part, il est détenu par des personnes qui n'ont été ni élues, ni nommées pour leur compétence. D'autre part, il est sujet aux exigences commerciales comme toute autre entreprise.

Pour résoudre cette équation, la solution la mieux adaptée, mélange de droit et de responsabilité socioprofessionnelle, c'est la déontologie. Cet instrument, ensemble de principes et de règles établis par la profession, a une vocation : permettre aux médias de servir au mieux les individus qui composent son public.

Parmi les principes de base de la déontologie journalistique, l'un deux nous intéresse particulièrement dans cette étude : il s'agit de l'indépendance des médias. Ce principe, largement accepté dans nos contrées dites démocratiques, consiste en l'affirmation selon laquelle le journaliste n'a de compte à rendre à personne, si ce n'est à son public, puisque c'est son intérêt qu'il tend à servir. Pourtant, cette indépendance se révèle, somme toute, fort relative : un directeur d'une maison de presse peut-il réellement s'offrir le luxe de faire un pied de nez à un actionnaire en publiant une enquête négative sur la qualité de ses produits ? Est-il réellement indépendant de l'État lorsque celui-ci lui alloue des subsides conséquents ? La presse se meurt sans revenus publicitaires. Peut-on dès lors la qualifier de libre ? Commercialement, non. D'où l'exigence d'une totale transparence en matière de propriété et de gestion des médias2.

1 Cette phrase devenue célèbre est tirée de Terre d 'ébène, qu'il écrit au retour d'un séjour de quatre mois en Afrique française, en 1927. L'ouvrage est un violent réquisitoire contre la politique coloniale française.

2 Résolution 1003 du Conseil de l'Europe sur l'éthique du journalisme, article 12.

Politiquement, un média est rarement neutre. Pourtant, une orientation idéologique des éditeurs doit être légitimement respectée pour autant qu'elle soit limitée par les exigences incontournables de la véracité des nouvelles et de rectitude morale des opinions, exigées par le droit fondamental des citoyens à l'information1. Qu'un organe de presse adopte une orientation idéologique reste donc possible, s'il respecte certaines conditions. Le danger ici n'est donc pas de présenter une orientation politique, puisque celle-ci est déontologiquement acceptable, mais d'arriver à rester indépendant de toute pression, intérieure ou extérieure, consciente ou inconsciente, affirmée ou insinuée. La presse ne doit servir aucun intérêt particulier, si ce n'est celui de ses publics, dans toute leur diversité. Elle doit aspirer à offrir les qualités d'un service public - au sens de << responsabilité sociale >> et non de lien avec l'État -, offrant une tribune à toutes les orientations politiques et sociales, assurant au mieux les différentes tâches dont elle a la fonction : observer et fournir une image représentative du milieu environnant, assurer la communication sociale, transmettre la culture ainsi que contribuer au bonheur via le divertissement.

Dès lors qu'un journal, une radio ou une station de télévision dédie ses pages ou ses ondes à la gloire de l'État, d'un modèle politique, d'une religion, ou d'une race, on se doit de rejeter ce type de production de la catégorie << journalisme >>, pour la classer dans la rubrique << propagande >>. C'est en cela que l'on se doit de rejeter le journalisme dès lors qu'il se met au service de... de quoi au juste ? De quoi que ce soit qui diffère de l'intérêt du public, de ses besoins et de ses désirs.

1.3.2. Critique du journalisme de paix

La critique la plus fondée à l'encontre du journalisme de paix, n'est pas forcément celle-la même qui est le plus souvent énoncée. Au premier abord, un journaliste quidam dira que son rôle se limite à décrire la réalité, sans essayer d'interférer dans celle-ci. Nombreux sont les professionnels des médias qui estiment avoir rempli leur << responsabilité sociale >> en offrant un tableau fidèle de la réalité, laissant dès lors le récepteur tirer ses propres conclusions. Comme nous l'avons vu auparavant, le journalisme de paix ne s'éloigne pas forcément de cette vision du rôle du journaliste. Il prête tout simplement une attention plus poussée à la formulation des faits, au vocabulaire employé, à la recontextualisation, laisse s'exprimer tous les protagonistes dans la mesure du possible et laisse une place considérable à la recherche de solutions en cas de conflit. Il s'agit simplement d'une prise de conscience plus considérable de son propre impact sur son public, en essayant dès lors d'offrir au récepteur les clés pour une compréhension en profondeur des faits sociaux. Le journaliste quidam reprochera dès lors au << journaliste proactif >> de vouloir influencer

1 op. cit. art 13.

le cours des évènements. Mais peut-on réellement reprocher au journaliste de désirer une issue pacifique à un conflit ? Certainement pas ! D'ailleurs, les textes déontologiques créés dans le but précis de prévenir les excès de la presse abondent en ce sens, préconisant une vigilance particulière en cas de tension intercommunautaires, dans le traitement de l'information relative aux minorités ou encore lorsque les valeurs démocratiques sont en péril. L'association générale des journalistes professionnels de Belgique (AGJPB) a notamment adopté un ensemble de << recommandations pour l'information relative aux allochtones >>1. On y préconise un traitement de l'info particulier pour les étrangers : << éviter le plus possible les polarisations du type `nous-eux' >>, << ne mentionner la nationalité, le pays d 'origine, l 'appartenance ethnique, la couleur de la peau, la religion ou la culture que si ces informations sont pertinentes >>, << éviter de créer inutilement des problèmes et de dramatiser. Recommandation : les médias pourraient parler des immigrés d'une façon plus positive >>, << assurer le suivi maximal de chaque sujet (...) >>. Ces principes ressemblent à s'y méprendre aux recommandations énoncées par Lynch et Mc Goldrick en matière de traitement `proactif' de l'information.

De même, le Conseil de l'Europe, dans sa résolution 1003 sur l'éthique des journalistes, déclare que <<lorsqu 'il s 'agit de défendre des valeurs démocratiques, personne ne doit rester neutre. Dans ce sens, les médias doivent contribuer dans une mesure importante à prévenir les moments de tension et favoriser la compréhension mutuelle, la tolérance et la confiance entre les différentes communautés dans les régions en conflit (...) >> (article 34). Cette critique souvent énoncée à l'encontre du journalisme proactif ne tient dès lors pas la route, puisque ses principes se retrouvent dans des chartes déontologiques dont l'autorité n'est pas à remettre en question.

Une question peut toutefois être soulevée, à savoir qui se cache derrière les organes de journalisme de paix. On l'a dit précédemment, le journaliste proactif vise à promouvoir les valeurs démocratiques, ainsi que la confiance entre des communautés divisées. Cependant, tout comme le journaliste classique exerce un pouvoir sans avoir été mandaté ou élu pour remplir cette fonction, l'instigateur d'une radio ou un journal `proactif' travaille généralement à partir de ses propres intuitions quant à l'importance de certaines valeurs et quant aux solutions à apporter à un conflit. La critique peut dès lors se faire à deux niveaux : d'une part, les valeurs qu'il juge démocratique peuvent être différentes de celles reconnues comme telles par la majorité ; d'autre part, sa vision de la réalité du pays dans lequel il va implanter son média peut être tronquée, faute d'une connaissance suffisante du terrain, des moeurs et de la population locale.

1 NOBRE-CORREIA J.-M., Introduction à l 'information et à la communication, Bruxelles, Presses Universitaires de Bruxelles, 2001, 15ème édition, p. 136.

Inadéquation des valeurs de l'instigateur de l'initiative avec celles de la majorité

Les valeurs démocratiques sont-elles des valeurs immuables, identiques d'une époque à l'autre ? Le droit à la vie a été déclaré comme valeur universelle. Pourtant, aux Etats-Unis, ce même droit à la vie est bafoué de par la condamnation à mort, alors que la nation se déclare pionnière en matière de droits humains. De même, peut-on invoquer le droit à la vie pour juger une mère somalienne qui aurait tué un nouveau-né, incapable qu'elle était de nourrir une bouche de trop et préférant assurer la survie de ses précédents enfants plutôt que d'hypothéquer la vie de toute sa famille ? Ces valeurs dites universelles sont donc variables et il faut prendre garde à ne pas tomber dans le piège de l'ethnocentrisme. Dès lors, un individu ou une ONG, désireux de créer une radio proactive pour « aider des communautés en difficultés », agira peut-être sur base d'un principe en lequel il croit, mais qui ne correspond pas à la norme universelle et/ou locale. En cela, l'absence d'une quelconque instance supérieure de surveillance en ce qui concerne le journalisme de paix constitue en lui-même une dérive potentielle.

Inadéquation de la perception de l'instigateur de l'initiative avec la réalité locale

La plupart du temps, le journalisme de paix s'inscrit dans une démarche prise par des acteurs du Nord à l'égard des populations du Sud. Dans ce cas, même si des études de terrain approfondies ont été réalisées avant l'implantation du média proactif dans le pays en crise, il n'empêche qu'un acteur extérieur au pays, même mu par les meilleures intentions et animé par une volonté de fer, aura énormément de difficultés dans les premiers mois à capter toutes les nuances de la réalité locale. Il devra s'entourer de collaborateurs natifs du pays visé et leur offrir une totale confiance, notamment en raison de la barrière du langage.

Ces initiatives sont généralement bien intentionnées. Pourtant, dans la pratique, il faut relever un paradoxe important : alors que le journaliste proactif estime que la recontextualisation, l'explication des tenants et des aboutissants du problème, la prise de parole par toutes les parties, améliorera sensiblement la situation et amènera à une résorption des tensions, lui-même n'est généralement pas conscient de toutes les nuances du conflit et ne parle pas la langue locale qui lui permettrait de juger des propos tenus par les différents acteurs. L'on parlait précédemment de l'éventualité d'une mauvaise interprétation des valeurs démocratiques. Dans ce cas, cette dispersion des jugements de valeurs par l'intermédiaire des personnes dont le journaliste étranger est dépendant, ne fait qu'aggraver la situation.

1.3.3. La question de la pérennité des projets mettant en oeuvre le journalisme proactif

Si l'appui de coopérations étrangères est souvent profondément utile à la création d'un média de la paix, une question se pose alors : que se passe-t-il une fois que le financement extérieur disparaît ? Ces médias, dont le niveau de fonctionnement est généralement en totale discordance avec l'économie locale, se retrouvent dès lors dans l'incapacité d'assurer leur pérennité.

C'est là qu'apparaît dans toute sa lumière la différence entre les projets d'action humanitaire et les projets de coopération au développement : d'une part, il s'agit d'offrir une solution rapide à un problème ponctuel; d'autre part, de jeter les bases qui permettront aux locaux de fonctionner de manière indépendante dans l'avenir. Dans le domaine du journalisme de paix, les deux perspectives existent : certaines ONG utilisent les médias comme moyens d'intervention d'urgence, afin d'éviter ou de résorber des conflits (ex : Fondation Hirondelle1). Puis, une fois la menace passée, elles s'en vont, emportant avec elles leurs antennes et leurs budgets. D'autres associations visent la promotion à long terme de certains principes journalistiques, via la création d'écoles de journalisme, des formations en déontologie du journalisme, des séminaires permettant à des journalistes de communautés différentes de travailler ensemble etc. (ex : Institut Panos Paris). Si les deux approches sont louables, il est indéniable que celle visant la formation et la prise de conscience par les journalistes de leur pouvoir en matière de résolution des conflits, est l'exemple même d'une pérennité assurée.

Pourtant, il existe des cas où une intervention d'urgence est indispensable, nécessitant de sérieux investissements à court terme. Toute la question est alors d'arriver à transformer cet apport extérieur en un développement durable : en engageant des journalistes et des techniciens inexpérimentés, qui sortiront compétents de quelques années passées au service du média proactif, en dispensant des formations régulières à ces journalistes, en leur apprenant des réflexes simples, peu coûteux, mais efficaces, qu'ils pourront reproduire une fois le bailleur disparu. Car le journalisme de paix peut se créer localement, sans nécessiter de lourds investissements, puisqu'il s'agit avant tout de respecter une certaine rigueur professionnelle. Le bailleur extérieur doit donc réfléchir à deux fois avant de lancer un nouveau média dans le paysage médiatique d'un pays : ne peut-il pas plutôt travailler à partir de structures déjà existantes en renforçant ses capacités, en s'y implantant, plutôt que de créer un nouveau journal, une nouvelle station de radio, qui laissera un vide après son retrait du pays ?

1 Pour plus de détails sur ces ONG, se référer au chapitre 1.4.1.

1.4. Applications sur le terrain de ces notions

1.4.1. Présentation de quelques ONG significatives

Search For Common Ground1

Littéralement « recherche d'un terrain d'entente », SFCG est une ONG qui vise à transformer la manière dont le monde traite les conflits, passant d'une approche adversative à une approche collaborative. En collaboration avec le European Centre for Common Ground, elle se veut une organisation de paix et de résolution des conflits. Selon SFCG, ce n'est pas le conflit qu'il faut changer - puisque celui-ci naît de la différence et que chaque être humain est différent - mais bien la manière de l'approcher, afin qu'il génère une dynamique de progrès. La section médias de SFCG a pour but de susciter un nouveau rôle pour la radio et la télévision, un rôle de réduction de la violence. SFCG est actif en Angola, au Burundi, RDC, Liberia, Macédoine, Moyen-Orient, Sierra Leone, Indonésie, Ukraine et aux Etats-Unis. L'ONG utilise des médium très variés pour atteindre son but : radio, télévision, formations journalistiques, magazines, arts ou encore le sport. L'un des exemples d'intervention au travers de la radio est le projet de communauté radiophonique de Kailahun, en Sierra Léone, dont le but est de servir de plateforme pour l'échange d'information, suscitant ainsi une interaction entre les différentes communautés afin de promouvoir une cohésion sociale. Dans son programme visant à rapprocher les communautés iraniennes et nord-américaines, SFCG a cherché un terrain d'entente sur lequel les deux populations pourraient échanger des idées : elle a choisi la question de l'environnement. Elle organise des échanges entre environnementalistes et étudiants des deux pays. Le sport aussi, peut servir à la réconciliation. En 1999, alors que la guerre fait rage, SFCG organise au Burundi un tournoi de football entre jeunes de différentes ethnies.

Avant le lancement de chaque nouveau projet, SFCG adopte la même méthodologie: analyse de réceptivité, étude de terrain, recherche de collaborateurs. Après la mise en route d'un projet, SFCG travaille activement avec des évaluateurs selon une méthodologie qui allie des savoirs en matière de médias et de résolution des conflits, afin de mesurer son impact sur le terrain et, au besoin, de rectifier les techniques utilisées.

1 SFCG http://www.sfcg.org tel : +1 202 265 4300 contact : John Marks (président).

Fondation Hirondelle1

La Fondation Hirondelle est une ONG suisse. Elle rassemble des journalistes qui créent des médias en temps de crise : lors de conflits ouverts ou dans des situations post-conflictuelles. Elle est également présente pour les acteurs travaillant dans le secteur du développement lorsque la situation s'avère difficile d'un point de vue économique, politique ou social. Créée en 1995, elle a gardé le nom de la première radio qu'elle a fondée, la radio Agatashya (hirondelle) dans la région du Kivu (RDC). La Fondation a mis sur pied des stations de radio et des agences de presse, utilisant les langues locales afin de se rapprocher de la population. L'organisation aspire à collaborer à l'émergence de sociétés démocratiques et tolérantes. Elle cherche à contribuer à la formation d'une opinion publique responsable, citoyenne, ouverte au dialogue. Elle est particulièrement attachée à la justice, qu'elle considère comme condition de la réconciliation. La Fondation Hirondelle travaille avec des collaborateurs locaux, excepté le chef de projet qui est généralement un expatrié. Son but est en effet d'apporter son savoir-faire et son expérience, afin que ses employés puissent par la suite gérer de manière indépendante des médias indépendants dont ils assurent eux-mêmes le contrôle.

Le plus grand projet de la fondation Hirondelle est sans conteste la radio Okapi implantée en RDC en 2002 et gérée en partenariat avec la Monuc (Mission d'observation des Nations Unies au Congo). Un autre projet, de taille plus modeste, est l'agence de presse Hirondelle à Arusha (Tanzanie), qui couvre toutes les informations judiciaires en rapport avec le TPIR mis en place suite au génocide des Tutsi au Rwanda. L'agence s'adresse principalement aux Rwandais, ainsi qu'à toute la région des Grands Lacs.

Centre médiatique de Belgrade2

Le Centre médiatique est actif dans la région de l'ex-Yougoslavie principalement. Il s'attache à plusieurs objectifs : la facilitation des processus de transition médiatique, l'ébauche de lois relatives aux médias et la formation de journalistes dans des domaines relatifs à la démocratie. L'offre de cours destinés aux professionnels des médias est très large : grâce à ces formations, le Centre médiatique de Belgrade encourage l'amélioration des standards professionnels, de même que la démocratisation des médias. Il offre également toute une série de productions radiophoniques ou télévisées avec des programmes tels que Moi aussi j 'ai des droits, visant à sensibiliser les enfants et leurs parents sur le thème des droits des enfants ; En direct depuis La

1 Fondation Hirondelle, http://www.hirondelle.org tel : +41 21 654 20 20 contact : Peter Aeberhard (président).

2 Centre Médiatique de Belgrade http://www.mediacenter.org.yu tel : +381 11 3343 225.

Haye , dont le but est d'expliquer le fonctionnement du tribunal international de La Haye ; ou encore une série de cinq émissions radiophoniques destinées au grand public sur << l'éthique et les médias >>.

L'institut Panos International1

L'Institut Panos est une ONG internationale fondée en 1986 en tant qu'organisation à but non lucratif. L'association << mère >>, basée à Londres a des << soeurs >> indépendantes à Paris, Washington, Dakar (Sénégal), Port-au-Prince (Haïti) et St Michaël (Barbados). Depuis 1996, sa structure est décentralisée, avec un réseau de bureaux régionaux en Afrique du Sud (Lusaka, Zambie) ; Afrique de l'est (Kampala, Ouganda et Addis Ababa, Ethiopie) ; Asie du sud (Katmandou, Népal et New Dehli, Inde). Chaque centre régional travaille de manière plus ou moins autonome, avec son propre comité consultatif. Le réseau Panos est lié par un même nom, une même mission et est chapeauté par un Conseil commun, composé d'un directeur et d'un membre de chaque bureau Panos. La mission de Panos est de s'assurer que l'information soit utilisée de manière effective et qu'elle soit au service d'un débat public, du pluralisme et de la démocratie. Spécialisée dans l'appui au pluralisme médiatique, Panos travaille au renforcement des médias du Sud et de leurs capacités à produire et diffuser ; il appuie la production d'informations sur certains thèmes prioritaires comme la paix, les droits de la personne, les migrations ; enfin, il s'efforce de susciter et d'alimenter une réflexion critique sur les enjeux de l'information et de la communication. L'Institut Panos a pour but d'effacer les inégalités entre les << pauvres >> et << riches >> en informations.

1.4.2. Présentation de deux projets significatifs

Radio Okapi (RDC)

La radio est le médium le plus adapté pour des applications en temps de guerre ou post-guerre dans presque tout le continent africain. C'est en effet un moyen de diffusion relativement bon marché pour les auditeurs, flexible et celui qui parvient à toucher le plus grand pourcentage de la population dans des zones où peu de gens sont lettrés et où la tradition orale prédomine2. Dans un pays rongé par la corruption et la guerre depuis des décennies, à peine sorti de ce qui fût nommé la << première guerre mondiale africaine >>, ils étaient 45 millions d'auditeurs potentiels.

1 Institut Panos http://www.panos.org.uk tel : +44 207 278 1111 contact : James Dean (directeur).

2 Au sujet du choix du médium le plus approprié dans la mise sur pied de programmes proactif, voir HIEBER L., Lifeline media, reaching populations in crisis, loc. cit., pp. 49-72 (chapter IV : choosing the right medium).

Avec de larges parties du pays échappant au contrôle du pouvoir central, 900.000 réfugiés, 2.400.000 citoyens déplacés et 300.000 personnes souffrant de malnutrition, la République Démocratique du Congo avait besoin d'aide. Alors, le 25 février 2002, date du lancement du dialogue inter-congolais, l'ONG suisse Fondation Hirondelle et la Monuc (mission d'observation des Nations Unies au Congo) lançaient la Radio Okapi. Depuis le début, celle-ci a été claire sur sa position : << Okapi . la fréquence de la paix, Okapi . la voix du dialogue, Okapi . une radio congolaise pour les Congolais »

Promouvoir le dialogue et la paix en RDC, c'est le mandat spécial que s'est donné la Radio Okapi. Sa vocation est de fournir une information fiable et rigoureuse aux auditeurs, les accompagnant dans le processus de paix. Cette structure est de loin le projet radiophonique le plus important qu'aient eu à gérer ses deux fondateurs et, en moins d'un an, elle est devenue le réseau le plus large et le plus important dans tout le pays. Pourtant, une question se pose : alors que l'on compte 200 stations de radio communautaires, commerciales et associatives sur le territoire, que vient apporter la radio Okapi que les autres ne puissent offrir au peuple congolais?

Premièrement, la qualité de ses programmes. En se centrant sur des thématiques telles celles de la santé, l'éducation, les droits de l'homme et la culture, elle a permis d'offrir une information pluraliste et équilibrée sur l'évolution de la situation nationale. Radio Okapi, que l'Institut Panos Paris qualifie d'ailleurs du << plus grand succès de la MONUC>>1, a par exemple pris en charge la publicité des débats lors du dialogue inter-congolais, avec une équipe de reporters envoyés sur place, à Sun City (Afrique du Sud). Dans ses bulletins d'information, Radio Okapi prête une attention particulière aux activités des Nations Unies, à ses agences spécialisées et à la mission de la Monuc. Il s'agit donc d'offrir des informations fiables et de qualité ; mais également une visibilité aux activités des Nations Unies au Congo-Kinshasa. Il s'agit d'ailleurs d'un point qui récolte bon nombre de critiques des observateurs, qui voient dans la radio Okapi d'avantage un outil de << propagande >> Onusien qu'un service d'utilité publique. Pourtant, la MONUC représente la plus grande mission de maintien de la paix actuelle et sa présence, assez visible dans les centres urbains, se doit d'être expliquée aux habitants. Dès lors, détailler aux Congolais le rôle de cette mission de maintien de la paix, ses opérations militaires passées et futures, n'apparaît pas tant comme un geste de propagande, mais plutôt comme un soucis de transparence, en adéquation avec la ligne éditoriale de la radio, laquelle vise à << accompagner le peuple Congolais dans le processus de transition et de paix >>.

1 Actes de l'Atelier Interrégional de Bagamoyo, p. 92.

Disponible sur http://www.panosparis.org/fr/doc/Actes_Bagamoyo_pour_site.doc

Deuxième avantage de la Radio Okapi sur les autres médias locaux, c'est sa rigueur : En effet, celle-ci n'est pas sujette à l'improbabilité de nombreuses radios locales, lesquelles sont souvent l'objet d'une gestion improvisée, manquent de moyens de production et disparaissent du jour au lendemain ; ou, pire encore, sont prises d'assaut par des mouvements rebelles. L'origine de cette stabilité provient en grande partie dans ses ressources financières : financée par la coopération suisse, britannique et néerlandaise d'une part (via la fondation Hirondelle) et par le géant Onusien d'autre part, la radio fonctionne sur un budget annuel de 8 millions de dollars1. De quoi s'assurer un minimum de garanties... De même, il faut souligner que l'indépendance de cette radio par rapport aux acteurs locaux (milices, militaires, opposition, ...) lui confère une liberté de mouvement que bien d'autres stations ne peuvent se permettre. La << radio de la MONUC >>, comme bon nombre de Congolais l'appellent, est un << mammouth >> radiophonique, bien difficile à ébranler au niveau local.

Enfin, radio Okapi pallie les défaillances des médias publics nationaux : diffusant dans les cinq langues nationales, la radio est la seule qui dispose d'une couverture suffisante pour toucher l'ensemble des nationaux, remplissant dès lors une mission de service public. Avec des décrochages locaux d'une heure par jour en ondes courtes, il s'agit là d'une valeur sûre sur laquelle même les habitants de villages les plus reculés de la RDC peuvent compter. Elle dispose, outre le studio principal à Kinshasa, de 8 stations régionales, d'une vingtaine d'émetteurs FM et de 3 émetteurs ondes courtes. Dans ces stations une petite centaine de journalistes, animateurs et techniciens travaillent 7 jours sur 7 pour offrir à la RDC une information sûre et crédible en français, lingala, swahili, tshiluba et kikongo, ce qui permet de toucher une majorité de la population.

La tâche de cette radio mi-Hirondelle mi-Monuc est assez délicate. En effet, à la Fondation Hirondelle, l'on vise sans détour un objectif de résolution des conflits et de construction de la paix. Pourtant, au même moment, il lui faut s'attacher à respecter une stricte politique d'impartialité, symbolisée par le Code d'Ethique de la Monuc2. Jean-Marie Etter, président de la fondation, explique que l'essentiel dans cette mission est de demeurer impartial. << Lorsque les auditeurs savent que la station est précise et crédible, alors ils savent qu 'ils peuvent croire [ce qu 'ils entendent], alors ils vont vers cette radio. On ne leur dit pas « fais ceci » ou « fais cela ». Nous

1 http://www.radiookapi.net, rubrique << A propos de nous >> La contribution annuelle de la Fondation Hirondelle s'élève à presque 3.5 millions de dollars US par an, financés principalement par le gouvernement suisse, le RoyaumeUni et les Pays-Bas. La contribution de la MONUC a été estimée à 4.5 millions de dollars annuels. (Source : Yves Laplume, directeur adjoint de la radio Okapi).

2 HOWARD R., et al. The Power of the media, a handbook for peacebuilders, Untrecht, European Centre for Conflict Prevention, 2003, pp. 111-117.

leur disons : d'après ce que nous savons, ceci est exactement la manière dont les choses se sont déroulées >>1.

Si la semaine est consacrée principalement aux bulletins d'informations, aux débats et aux sujets de société, les week-ends sont principalement consacrés à la programmation musicale. Le studio diffuse quantité d'informations sur des thèmes dits sérieux, mais la partie plaisir n'a pas été oubliée. David Wimhurst, porte-parole du département des Nations Unies pour la sauvegarde de la paix, expliquait peu de temps avant le lancement de Radio Okapi que << en Afrique, tout le monde écoute la radio. Le Congolais aime la bonne musique. Ils sont d'excellents musiciens. Nous allons créer notre radio de sorte que ce soit une radio écoutable, attractive à l 'oreille. Pas une radio de propagande. Nous diffuserons des informations extrêmement utile, mais nous le ferons dans un contexte général qui rendra la station attractive >>2.

La radio, qui vient de fêter ses quatre années d'existence, cherche à représenter et à servir l'intérêt public, ce qu'elle fait en basant toutes ses activités dans la communauté, en recrutant la majorité de son personnel parmi les Congolais. Tout le travail de terrain est réalisé par les locaux et c'est uniquement aux tâches de gestion et de direction que l'on retrouve des Occidentaux. << Seuls les locaux passent à l 'antenne. Notre but est de puiser dans la population locale, pour y former des journalistes professionnels >> explique Christian Schmidt, chargé de programmes Okapi à la Fondation Hirondelle3.

Pourtant, le grand défi de radio Okapi, aujourd'hui, c'est la question de la pérennité : avec la tenue d'élections démocratiques prévues en juin 2006, le mandat de la Monuc devrait s'achever en septembre 2006 et avec lui, les fonds pour le fonctionnement de la radio Okapi. Aujourd'hui, la direction de la radio Okapi s'emploie à mettre en place le mécanisme pour passer d'une <<radio de crise en une radio nationale d'un Etat démocratique>>, fonctionnant sur des revenus propres, issus notamment de l'ouverture des ondes aux annonceurs. Mais il faut bien se rendre à l'évidence : l'économie locale n'est pas en mesure de faire tourner cette `super-radio' congolaise. Il ne fait aucun doute que, sans financement extérieur, radio Okapi devra diminuer soit son temps d'antenne, soit sa couverture, si elle ne veut pas sacrifier la qualité de sa programmation. L'avenir de radio Okapi ? Un grand point d'interrogation.

1 http://real.sri.ch/ramgem/fh/okapi/swissmix.rm, reportage radiophonique de la Radio Suisse Internationale.

2 HOWARD R. et al., loc. cit. p. 115.

3 Entretien téléphonique du 07 septembre 05.

Feuilleton radiophonique New Home, New Life (Afghanistan)

New Home, New Life est un feuilleton radio créé en 1994 pour l'Afghanistan par le Afghan Education Project de la BBC World Service. Produit sur place, il est diffusé par la BBC en pashto et en perse, les deux langues principales du pays. A vocation éducative, l'émission est construite sous forme de fiction mettant en scène les habitants de trois villages imaginaires. New Home, New Life est diffusé trois fois par semaine et aborde des thèmes tels que la santé, les soins des enfants, la résolution des conflits, les mines anti-personnel, l'illettrisme, la situation de la femme ou encore la culture d'opium. Ces questions sont, en Afghanistan, tout aussi importantes que quotidiennes. Shirazuddin Siddiqui, directeur d'AEP, explique qu' << au départ, en 1994, il s'agissait de fournir des informations qui leur permettraient de gérer les difficultés de la vie de tous les jours. Désormais, la mission a clairement changé : il s 'agit à présent d'aider les Afghans à reconstruire leur pays et leur vie >>1.

Résumé des épisodes 13-242

Jandad a été sérieusement blessé au pied par une mine. Alors qu'il est à la clinique, il a un besoin urgent d'une transfusion sanguine. Le groupe sanguin de Zaynab, sa mère, n'est pas compatible avec celui de Jandad et personne d'autre n'est prêt à offrir son sang pour le sauver, inventant des excuses pour ne pas le faire. Finalement, Karim se décide et grâce à son don de sang, il sauve la vie de Jandad. Plus tard, le docteur se voit forcé d'amputer le pied de Jandad.

Peu après que Gulalai ait été désignée comme soignant à la clinique, apparaît une épidémie de malaria dans le Village d'en Haut. Palwasha, la plus jeune fille d'Akbar et Zarmina, est la première affectée par la maladie après avoir été piquée par un moustique dans la maison de Zaynab. Nek Mohammed en tire une leçon et décide de fixer des moustiquaires aux fenêtres de sa maison pour les empêcher de leur transmettre la maladie.

Intervention de Lakhdar Brahimi3, représentant spécial des Nations Unies pour l'Afghanistan :

Mr. Brahimi, qui joue son propre rôle, répond à une fillette : << Mon voeu est qu 'il y ait des écoles pour filles et garçons dans chaque village de ce pays. Car il est clair que la pauvreté et la maladie peuvent être éliminées grâce à l 'éducation des filles et des femmes. Il est essentiel que chacun se sente responsable de l 'éducation des filles. Les menaces sécuritaires envers les écoles de filles perturbent énormément et je continuerai de parler de cela au monde >>.

Pourquoi avoir choisi un médium tel que le feuilleton radio ? Ancré dans des situations similaires à celles de la vie réelle, il résonne comme authentique à l'oreille des communautés rurales et urbaines. L'approche des problèmes humains, des dilemmes et surtout la recherche de solutions par le dialogue, tout cela fait partie de ce genre de médium. Dès lors, le feuilleton radio s'adapte parfaitement aux messages éducatifs, puisant dans l'expérience présente et passée de la population et proposant des solutions pour l'avenir. De plus, c'est une source de divertissement

1 Vidéo : http://www.bbc.co.uk/worldservice/trust/projectsindepth/story/2003/09/030904_aep.shtml Interview vidéo de Shirazuddin Siddiqui, directeur de Afghan Education Programm. Remarque : propos traduits par l'auteur.

2 http://www.unesco.org/education/educprog/lwf/doc/portfolio/case3.htm

3 http://www.bbc.co.uk/pressoffice/pressreleases/stories/2003/08 august/03/soap un.shtml Lakhdar Brahimi a fait des apparitions dans trois épisodes de `New Home, New Life >>, en juillet- août 2003.

dans un pays où tout amusement avait été banni jusqu'il y a peu. Enfin, c'est d'une importance primordiale, le feuilleton radio permet aux auditeurs de s'identifier aux acteurs et de s'approprier leurs comportements positifs face aux problèmes rencontrés.

Très vite, le projet s'est étendu : puisqu'il s'avérait parfois difficile d'équilibrer la fiction et les conseils pratiques, le programme a dès lors été divisé. D'une part le feuilleton, d'autre part, une section de << renforcement >> comprenant des conseils, des interviews servant de complément à la fiction. Plus innovantes, des chansons portant sur les thèmes du feuilleton ont commencé à être diffusées régulièrement par les services pashto et perse de la BBC. Enfin, des études d'impact sur le terrain sont réalisées régulièrement par l'équipe de renforcement et les résultats de ces enquêtes sont publiés dans un magazine et une bande dessinée mensuelle. L'équipe << renforcement >> crée de temps en temps une édition spéciale, consacrant entièrement une B.D. à un thème abordé dans New Home, New Life.

Le programme connaît un impact et un succès énormes après de la population afghane. Kofi Annan, dans une lettre écrite à l'occasion des 10 ans du lancement du programme, déclarait : << Au cours de la guerre, alors que les possibilités de communication étaient rares, New Home, New Life a aidé les Afghans à rester en contact avec leurs frères et soeurs à travers le pays. Depuis la signature des accords de Bonn, l'émission a joué un rôle important en encourageant les Afghans non seulement à s 'informer, mais également à s 'engager dans les aspects clés des efforts de rétablissement et de réconciliation dans le pays >>1.

Et si le show a résisté au régime des Talibans, c'est parce qu'à leur arrivée au pouvoir, en 1996, son succès était déjà très large. Pourtant, le régime autoritaire avait tenté de censurer les voix féminines de la série. La réponse de Mr. Siddiqui avait été simple : << J'ai dit : pour que nos histoires soient réalistes, il nous faut des hommes, des femmes et des enfants. S'il n'y a pas de femme dans un village, ce n 'est pas un village, c 'est aussi simple que cela >>. Gordon Adam, directeur du service en pashto, croit savoir pourquoi cet argument a été accepté : << Bien sûr, ils l 'écoutaient tous [le programme]. C 'est facile de prendre les Talibans pour un tas de fous, un groupe monolithique, mais en réalité la plupart sont des gens ordinaires, qui essaient juste de réussir leur vie. Eux aussi veulent du divertissement. Et bien que notre agenda était pro-femmes, ils étaient heureux de pouvoir nous écouter >>2.

1ANNAN, K., Kabul, 30 avril 2004 http://www.bbc.co.uk/worldservice/trust/docs/bbcafghan2004.pdf

2 Auteur Inconnu, A long way from Ambridge, in : << The Guardian >>, jeudi 23 octobre 2001, disponible sur: http://www.guardian.co.uk/waronterror/story/0,1361,579231,00.html

1.5. Conclusion

Au risque de tomber dans le cliché, il semble bon de rappeler que les médias sont des armes à double tranchant qui peuvent se transformer en de véritables outils de guerre lorsqu'ils disséminent des appels à l'intolérance, à la violence ou qu'ils déforment l'information pour manipuler leur audience. Les médias peuvent fausser les représentations qu'une communauté, un peuple ou une simple personne a d'un Autre et l'influencer à commettre des actes destructifs envers cet Autre.

Mais le tranchant est double, et il existe une autre face aux médias. En offrant à ses récepteurs une information fiable, poussée, équilibrée, empathique et propice à la naissance d'un dialogue, le journaliste peut transformer les médias en un formidable outil de prévention, voire de résolution des conflits.

Les adeptes du journalisme de paix sont ceux qui se sont rendu compte de l'impact positif qu'ils pouvaient avoir au travers des médias. Gardant cette idée toujours présente à l'esprit, ils recommandent aux journalistes d'abandonner leur sacro-sainte neutralité pour oser se positionner clairement en faveur d'une société pacifique pour le bien de tous ses membres. Le journalisme de paix peut être soit un but en soi (on peut faire du journalisme dans l'unique but d'aplanir des situations conflictuelles) ou une méthodologie utilisée par des journalistes `normaux' (on peut rapporter des informations pour le seul plaisir d'être journaliste - sans prétendre pacifier la société, donc - tout en utilisant les méthodes du journalisme de paix).

Comme nous avons pu le voir, la théorie est critiquable sur certains points, notamment en ce qui concerne les valeurs véhiculées ou la question de la pérennité. Néanmoins, elle a été adoptée et pratiquée par de nombreux organismes, dont nous avons pu voir quelques exemples1, ce qui prouve que les critiques ne sont pas acceptées par tous.

1 Pour de plus amples informations sur les associations qui utilisent le journalisme de paix, veuillez consulter HOWARD R. et alii (ed.), The Power of the media, a handbook for peacebuilders, Utrecht, European Centre for Conflict Prevention, 2003. La dernière partie de l'ouvrage compte un répertoire détaillé des 67 organisations principales dans ce domaine.

2. Le cas du Burundi

« La radio pourrait être le plus formidable appareil de communication qu'on puisse imaginer pour la vie publique (...) si elle savait non seulement émettre, mais recevoir, non seulement faire écouter l'auditeur, mais le faire parler, ne pas l'isoler, mais le mettre en relation avec les autres »

Bertolt Brecht, 1930

Ce travail sur le journalisme de paix n'aurait pas été complet s'il n'avait été illustré par un cas concret. Si nous avons choisi d'étudier le cas du Burundi, ce petit pays enclavé au coeur de l'Afrique centrale, c'est parce dans le domaine des médias et précisément des médias proactifs, les initiatives y ont foisonné depuis dix ans et le Burundi apparaît comme un exemple étonnement riche en la matière. Qui plus est, l'étude du cas du Burundi permet de répondre à la question qui nous occupe puisque plus de dix ans ont passé déjà depuis l'implantation du premier organe de presse proactif : dans quelle mesure le journalisme de paix est-il réalisable à long terme ?

La présente partie du mémoire a été rédigée à partir de l'expérience que nous avons pu acquérir lors de notre séjour au Burundi. Les données exposées dans l'étude de ce cas pratique ont principalement été le fruit d'entretiens avec les professionnels burundais. Afin que le lecteur puisse néanmoins avoir accès à une partie des sources, certains de ces entretiens ont été retranscrits dans les annexes, de même que les résultats d'une enquête réalisées auprès de 72 journalistes.

Les journalistes burundais sont extrêmement conscients du rôle qu'ils ont joué et qu'ils pourraient encore jouer dans le processus de réconciliation nationale. Le pays sort à peine d'un conflit qui a éclaté en 1993 et causé la mort d'environ 300.000 personnes. A vrai dire, il n'en est pas encore tout à fait sorti, puisqu'un mouvement rebelle continue à semer le trouble autour de la capitale. Au Burundi plus qu'ailleurs dans la sous-région, les professionnels des médias ont compris le poids des mots, le poids de leurs mots. Le journalisme de paix, on l'a vu, peut se décliner sous d'innombrables formes. Le Burundi ressemble à un laboratoire en matière d'initiative médiatique : tout y a été tenté. Afin que le lecteur se rende compte de l'ampleur du travail abattu en matière de médias au Burundi, nous nous devions de brosser un tableau rapide de l'évolution du paysage médiatique au cours de ces quinze dernières années et pour que cette évolution prenne tout son sens, un rappel de la chronologie politique récente semble nécessaire.

En 1993, le Burundi va vivre des évènements tragiques qui marqueront le début d'une guerre civile longue de plus de dix ans et qui causera la mort de 300.000 personnes, indistinctement de leur appartenance ethnique. Pour une bonne compréhension, le lecteur doit savoir que le peuple du Burundi est composé de trois ethnies : les Hutu représentent près de 85% de la population, les Tutsi 14% et les Batwa 1%. Depuis la crise de 1972 et les massacres qui s'en étaient suivi, les Hutu pourtant majoritaires avaient été exclus de toute participation significative au pouvoir, et l'armée était marquée par une hégémonie tutsie.

En 1993, désireux d'instaurer un processus d'unité nationale et de démocratisation, le major Buyoya, Tutsi arrivé au pouvoir en 1987 par un coup d'Etat et considéré comme le grand artisan

de la démocratisation du pays depuis 1988, avait organisé des élections présidentielles. A l'époque, le principal concurrent de l'Uprona (Union pour le progrès national), parti du président Buyoya et ancien parti unique, est le parti Frodebu (Front pour la démocratie au Burundi), parti majoritairement hutu récemment sorti de la clandestinité. A la grande surprise de tous, l'élection marque la victoire du parti Frodebu. Son candidat, Melchior Ndadaye, est le premier Hutu à accéder au poste de président.

Le major Buyoya reconnaît sa défaite et félicite le gagnant. Melchior Ndadaye remercie le pouvoir en place. Ces échanges de politesse laissent présager un apaisement de la forte tension qui régnait au Burundi dans la perspective des élections.

Pourtant, quatre mois et demi plus tard, le président Ndadaye est assassiné par une faction rebelle de l'armée. Sonne alors le début de la guerre civile : des Hutu de l'Uprona ainsi que des Tutsi sont tués par des Hutu qui désirent venger la mort de leur Président. Les représailles de l'armée - principalement tutsie - sont très sévères et durant plusieurs semaines ont lieu des massacres, organisés tantôt par l'armée, tantôt par les extrémistes hutus. Après d'âpres négociations, Cyprien Ntaryamira, Hutu du Frodebu, est nommé président en février 1994. Deux mois plus tard, il décède dans les airs de Kigali, dans l'attentat qui coûtera également la vie à Juvénal Habyarimana, son homologue rwandais. Son décès relance la lutte pour le pouvoir, et la violence se généralise dans tout le pays. La ville est balkanisée : certains quartiers sont ethniquement épurés.

Ce n'est qu'en 1998 qu'ont lieu les premières négociations de paix sous les auspices de Julien Nyerere, ancien président Tanzanien puis de Nelson Mandela, président sud-africain. Elles aboutissent en août 2000 à la signature d'accords de paix (dits Accords d'Arusha) entre le gouvernement, l'Assemblée nationale, le G7 (représentants des partis politiques hutus) et le G10 (représentant des partis politiques). Ces accords permettent la mise en place des institutions de transition pour trois ans, dans lequel la majorité hutue est représentée à hauteur de 60%. Les mouvements rebelles CNDD-FDD (Conseil nationale de défense de la démocratie - Front de défense de la démocratie) et FNL-Palipehutu (Front national de libération - Palilehutu) refusent de signer les accords. Le CNDD-FDD entrera finalement au gouvernement en 2003, après signature d'un accord de paix.

Aujourd'hui, la transition est terminée depuis le 26 août 2005, au terme d'un scrutin qui a consacré la victoire du CNDD-FDD et placé Pierre Nkurunziza à la présidence. Malgré cela, la

guerre n'est pas entièrement terminée, puisque le mouvement rebelle FNL-Palipehutu est toujours actif dans la région de Bujumbura-rural. Mais l'on chuchote que des négociations sont en cours...1

2.1. Situation des médias au Burundi

2.1.1. Historique

Trois dates clé, couplées de trois textes clé, structurent l'histoire récente du paysage médiatique burundais. Il s'agit d'une part de la Constitution de mars 1992, proclamant en son article 26 que « toute personne a droit à la liberté d'opinion et d'expression dans le respect de l 'ordre public et de la loi >>. D'autre part, l'arrivée du major Buyoya au pouvoir par un putsch en 1996 aura une grande influence sur les médias burundais, puisqu'il suspend les partis politiques, principaux parrains des journaux et qu'il fait adopter le 21 mars 1997 un décret-loi sur la presse très contraignant. Et enfin, en 2003 une nouvelle loi du 27 novembre 2003 régissant la presse au Burundi, remplace le décret de 1997, au grand plaisir des professionnels burundais.

1992 : Libéralisation et dérive des médias

Avant la Constitution de 1992, c'est une loi de 1976 qui régissait le paysage médiatique burundais, déclarant que « les journalistes burundais doivent toujours oeuvrer en patriotes convaincus et conscients des idéaux du parti, seul organe responsable de la vie nationale >>. Autant dire que la liberté de presse est nulle et par conséquence, la presse privée est presque inexistante : Ndongozi (le guide), bimensuel de l'église catholique, est la seule publication privée de l'avant1992. Le paysage médiatique est caractérisé par un monopole étatique sur les médias, assuré au travers d' Ubumwé (l'unité), hebdomadaire officiel en kirundi, Le Renouveau, quotidien francophone, ainsi que la Radio Télévision Nationale Burundaise (RTNB). A cette époque du parti unique, cette presse publique est placée sous la surveillance étroite du gouvernement et les seuls journaux privés à avoir vu sporadiquement le jour évitaient de traiter des sujets politiques, afin d'éviter les répressions gouvernementales.

La presse privée apparaît dès 1992, dans la ferveur du processus de démocratisation qui voit l'avènement d'un système pluraliste et de la libéralisation de l'information. Parmi les

1 Pour une chronologie plus complète voir en Annexe page 108. Pour plus d'informations sur le rôle de l'ethnisme dans la crise burundaise, la lecture de l'ouvrage de Jean-Pierre Chrétien est incontournable : CHRETIEN J-P, Le défi de l'ethnisme. Rwanda et Burundi : 1990-1996, Paris, éditions Karthala, 1997.

nombreux partis politiques qui naissent à l'époque, apparaît notamment le Frodebu, (Front pour la démocratie au Burundi, à majorité hutu), parti à majorité hutu qui naît en réponse à l'Uprona (Union pour le progrès national, ancien parti unique). A l'époque, l'Uprona tient les rênes du pouvoir depuis 1966. Le passé du pays est troublé et la cohésion sociale fragile lorsqu'en 1992, s'instaure un processus de démocratisation. Sous la pression internationale, la liberté d'expression est inscrite dans la Constitution. Surgit alors une presse indépendante du pouvoir en place et, en quelques mois, apparaissent une demi-douzaine de titres, généralement rattachés aux partis politiques nouvellement créés1. Et cette première expérience d'une presse `libre' laissera de tristes souvenirs dans les mémoires burundaises, puisqu'elle servira à attiser la fibre ethnique et penchera souvent dans les affres de la presse extrémiste, à l'image de ce qui se déroule au même moment au Rwanda.

Avec, à l'esprit, les élections de juin 1993 à venir, les partis politiques utilisent ce qu'ils ont en leur pouvoir pour faire pencher le sort en leur faveur. Ainsi, le Frodebu utilise ses publications comme tribune, incriminant l'Uprona pour les décennies de discriminations subies par les Hutus, L'Uprona mobilise les médias publics et les deux journaux qu'il a sous son contrôle pour diaboliser le Frodebu. Cet extrait du Défi de l 'ethnisme de Jean-Pierre Chrétien est révélateur de la situation2 :

<< La campagne présidentielle a en effet été marquée par la remontée d'oppositions virulentes entre Hutu et Tutsi, au moins sur le plan verbal. (...). La stratégie du Frodebu a manifestement joué de cette corde : dénonciation des crimes passés de `l'armée tutsi', attaques contre les réfugiés rwandais, railleries sur le fait `qu'on ne pouvait pas forcer les gens à s'aimer', multiplication des provocations notamment contre les Hutu militant à l'Uprona décrits comme des `traîtres'. Tombant dans le piège, l'Uprona s'est employée à << diaboliser >> le Frodebu en fixant tout le débat sur cette question >>.

Avec l'arrivée au pouvoir de Melchior Ndadaye, du Frodebu, puis son assassinat, la presse écrite vire rapidement dans l'extrémisme total, la peur de l'autre en devient le premier levier. Hutu comme Tutsi rivalisent d'imagination dans leurs appels à la haine. Le Carrefour des Idées, proche de l'Uprona, s'interroge sur la personnalité de Ndayaye : << Héros national ou chef de la tribu des coupeurs de tête ? >>3. Côté Hutu, on ne lésine pas sur les mots non plus : << Tuer ou être tué, tuer ou être asservi encore une fois pour toujours >>, voila comment l'Aube de la Démocratie4 résume la situation.

1 L 'indépendant et Le Carrefour des idées sont créés par les dirigeants de l'Uprona en février et mars 1992. En août, deux journaux du Frodebu sortent de la clandestinité : L 'Aube de la démocratie-Kanura Burakeye. Le Citoyen (créé en décembre 1992), La Semaine (mars 1993) et Panafrika (mai 1993) sont des journaux qui se veulent neutres.

2 CHRETIEN J-P (op. cit.), pp. 52-52.

3 Le Carrefour des idées, 15 décembre 1993, cité par Reporter sans frontières (éd.) in : CHRETIEN J-P, Burundi : le venin de l'intolérance. Etude sur les médias extrémistes, Paris, Juillet 1995.

4 L 'Aube de la Démocratie, cité par Reporter sans frontières, op. cit., p. 61.

En avril 1994, lorsque le Burundi perd son président Cyprien Ntariyamira dans l'attentat qui frappe l'avion de Juvénal Habyarimana, président rwandais, le pays s'enfonce encore plus dans la guerre civile, ponctuée par des violences intercommunautaires et les répressions de l'armée - à majorité tutsi. Les journaux deviennent alors armes de guerre. Heureusement, le public qu'ils touchent est relativement étroit, puisque lettré et limité aux espaces urbains et ces armes n'auront pas une large portée.

Retour du major Buyoya et réorientation du paysage médiatique burundais

Le retour du major Pierre Buyoya au pouvoir par un coup d'Etat en juillet 1996 met fin à cette expansion médiatique. Il porte un coup de grâce à la presse burundaise le 21 mars 1997, lorsqu'il fait adopter un décret-loi très contraignant, la plaçant dès lors sous la très haute surveillance du ministre de la communication, lequel peut suspendre ou interdire des médias « en cas d'urgence »1. Celui-ci reçoit un accueil glacial de la part des professionnels, qui le qualifient de liberticide. Presque tous les journaux qui étaient nés de cette liberté de la presse antérieure vont disparaître. Cependant, Buyoya ne pose aucun frein à l'initiative privée, ce qui permet le développement du pluralisme radiophonique, véritable révolution dans l'univers médiatique burundais. Dès 1995, apparaissent les premières radios privées, avec CCIB-FM (radio de la chambre du commerce et d'industrie burundaise) et Radio Bonesha. Tout comme en presse écrite, deux partis politiques projètent de monter leurs propres radios (Radio Tanganyika pour l'Uprona et Radio Démocratie-Nutoromangingo pour le CNDD). Le spectre des radios de la haine se profile donc, à l'image de la presse burundaise de l'époque, mais les projets n'aboutiront jamais, ce qui coupe court aux prétentions radiophoniques des leaders politiques de l'époque.

La même année, l'ONG belgo américaine Search For Common Ground (SFCG) s'installe au Burundi et met sur pied le Studio Ijambo, un studio de production qui diffuse alors ses programmes sur les ondes de la RTNB (Radio télévision nationale burundaise). Son but : promouvoir la paix, la réconciliation et le dialogue. Réalisant le potentiel énorme de la radio, différents acteurs burundais et étrangers lanceront par la suite de nouvelles stations, avec la détermination de se distinguer des partis politiques et animés par un désir d'équilibre. Naissent alors plusieurs radios aux programmes diversifiés, avec, elles aussi, le but affirmé d'oeuvrer pour la paix. Le Studio Tubane (cohabitation) est créé à Bruxelles en 1996 et s'installera à Bujumbura en

1 Le décret-loi de 1997 impose un triple dépôt préalable de 24h pour les hebdomadaires, et de 4 h pour les quotidiens, il abolit la garantie du secret des sources et prévoit de lourdes sanctions pour les délits de presse. Il autorise cependant les initiatives privées, laissant dès lors sa chance au développement radio.

juin 2001. Radio Culture apparaît en 1999. Puis, en 2001, Radio Publique Africaine (RPA) voit le jour. En 2002, c'est au tour de la radio Isanganiro (lieux de rencontres), suivie en 2004 de Radio Renaissance et Radio Mariya. Influencée par ce contexte d'ouverture et cette concurrence nouvelle, la RTNB, longtemps utilisée comme instrument de propagande du gouvernement au pouvoir, finit par se repositionner et s'ouvre à son tour aux points de vue divergents afin de ne pas perdre ses auditeurs.

La période de transition

Aujourd'hui, dix ans après le coup d'Etat de Buyoya, une nouvelle Constitution régit les médias du pays. En novembre 2003, une nouvelle loi sur la presse est adoptée, qui intègre les droits fondamentaux du journaliste. Cette loi, qui représente une avancée significative pour les médias burundais, procure une large liberté aux journalistes et aux responsables des médias. Elle garantit la protection des sources, met fin à l'autorisation préalable, supprime le triple dépôt et garantit la clause de conscience. Plus libérale, elle prévoit cependant des peines de prisons lourdes en cas de délit de presse1.

Malgré ce bond en avant dans le domaine de la liberté de la presse, la loi restera insuffisante tant que les textes d'applications concernant tous les volets du projet de réforme ne seront pas d'application. Sur trois volets, deux ne sont pas encore appliqués : il s'agit, d'une part, d'une loi visant à rendre le Conseil national de communication (CNC) indépendant de la Présidence de la République ; d'autre part, d'un texte de loi portant création d'un fonds de promotion des médias2.

En ce qui concerne la presse écrite, la période de transition suivie de la prolifération des radios privées lui porte un coup important : la culture d'oralité, l'analphabétisme du peuple jouait déjà contre elle ; mais avec la diversification des médias radiophoniques, même l'élite fidèle aux journaux se détourne petit à petit de la presse écrite. Le choix s'amplifie et les Burundais accordent rapidement leur confiance aux nouvelles radios. Aujourd'hui, la pauvreté de la presse écrite est éclatante : les trois journaux d'avant-1992 (les deux journaux publics Le Renouveau et Ubumwe et le catholique Ndongozi) ont survécu au Major Buyoya et seul un hebdomadaire privé, L'Arc-enciel a réussi à se faire une place en presse écrite. Ndongozi, la plus régulière des publications privées, tire aujourd'hui entre 3500 et 5000 exemplaires chaque semaine, qui sont vendus dans les

1 FRERE M.-S. (dir.), Afrique centrale. Médias et conflits : vecteurs de guerre ou acteurs de paix, Bruxelles, Editions GRIP, 2005, p. 79.

2 Les lois sur la presse au Burundi, 2004, disponible sur : http://www.panosparis.org/fichierProdFR/fichierProd1352.pdf

paroisses au prix symbolique de 50 Fbu. Les autres publications privées tentent de survivre, mais vivent dans une triste précarité : elles ne paraissent que très irrégulièrement et leur tirage, limité aux centres urbains, est dérisoire (300 à 500 exemplaires). La plupart des titres enregistrés par le Conseil National de Communication n'existent que dans la théorie, puisque leur apparition dans les kiosques est extrêmement sporadique.

C'est cette démission de la presse écrite qui a entraîné l'apparition de nombreuses agences de presse. A côté de l'Agence de Presse Burundaise (APB), un organe public fondé en 1976 et subventionné par l'Etat, il existe aussi des agences de presse privées : Net Press, Aginfo et Zoom.net. Leurs abonnés sont généralement des fonctionnaires, des ONG, ainsi que des membres de la diaspora. Aginfo et Zoom.net comptent moins de 100 abonnés. Avec 350 clients, Net Press est l'agence qui a le plus de succès.1 C'est aussi celle qui joue le plus souvent avec la fibre extrémiste, et qui reçoit le plus d'avis négatifs et de mises en garde de la part des instances de surveillance des médias2.

Ces agences doivent beaucoup à l'apparition d'Internet, au travers lequel elles diffusent leurs informations. Avec seulement 8000 internautes au Burundi3, l'accès à cette information est dès lors fort limité. En contrepartie, l'investissement pour créer une agence de presse n'est pas très gros et il est même possible de créer une agence sans posséder d'ordinateur. C'est ce que fait l'agence Zoom.net, qui diffuse son bulletin à partir de cybercafés...

2.1.2. Paysage radiophonique burundais