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L'optimisme de Leibniz


par Jérémy Lebègue
Université Sorbonne Paris 4 - Maitrise
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

MaItrise de Philosophie, Université de Paris Sorbonne, année 2004-2005

L' <<optimisme>> de Leibniz

***

Par Mr. L.J.
Et
Sous la direction de M.Fichant

INTRODUCTION

Si de manière générale il est possible de distinguer deux types d'optimisme, le premier correspondant a un optimisme reposant sur le sentiment, l'expérience d'une vie calme, sans malheurs et revers de fortune et un second, réfléchi, systématique et philosophique, c'est sans conteste a la deuxième sorte d'optimisme que nous avons affaire avec Leibniz. En effet, méme si le caractère de Leibniz n'est pas étranger a l'élaboration de son système philosophique puisqu'il est sans doute le rationaliste qui a donné le plus de crédit a la raison - en tout cas si l'on regarde ses prédécesseurs - en formulant notamment le grand <<principe de raison>> et, comme il est possible de le sentir lors de la lecture de ses principaux textes, en ayant, dans tout ce qu'il traite, le souci de rendre raison de toutes choses, il faut dire que son <<optimisme>> repose sur la pensée, l'ordre, plus généralement sur les principes de son système et que ce qui transparaIt chez lui c'est la raison et non le sentiment, et si c'est ici parler un peu trop de manière catégorique, du moins pouvons nous dire que la raison a chez lui l'ascendance sur le sentiment. Si la première forme d'optimisme peut être dite insuffisante, c'est bien parce qu'elle repose et dépend de la contingence des évènements, la créature intelligente qui laisse dépendre sa confiance dans le cours des choses, son idée de la perfection du monde, son point de vue sur la bonté de l'univers de l'expérience sera très certainement amenée a changer d'opinion en fonction de ce qui lui arrivera personnellement. Or, on le voit parfaitement, dans un tel cas l'optimisme, mais aussi son contraire le pessimisme, seront d'<< humeur>> plus que de raison. Il est donc impossible pour un philosophe guidé par la raison de fonder solidement une doctrine de cette facon. Sous sa première forme, affective, l'optimisme est donc voué a l'incertitude et au relativisme. Cependant, sous une forme philosophique, et plus que jamais avec Leibniz, l'optimisme se trouve être fondé par la raison: lorsqu'on aborde la lecture des textes de Leibniz, il s'opère peu a peu ce a quoi méme Leibniz veut aboutir lorsqu'il établit les thèmes principaux de sa métaphysique, c'est-à-dire une élévation, un changement de regard sur le monde dü a un exercice réflexif et a un décentrement du point de vue subjectif, notamment eu égard a ce qui est directement un obstacle a toute pensée optimiste, l'existence du mal dans le monde. Cette progression lors de l'étude de la philosophie de Leibniz et des thèmes qui font que l'on a attribué a l'origine le terme méme d'<< optimisme>> pour désigner sa philosophie1 a pour

1 Le terme füt employé pour la première fois par des jésuites dans leur Mémoires pour 1 'histoire des sciences et des arts, en 1737 et plus particulièrement dans le compte rendu qu'ils firent de la Théodicée de Leibniz afin d'en faire ressortir l'idée principale et depuis vulgarisée a souhait que le monde actuel est le meilleur des mondes possibles, c'est-à-dire un optimum qui réalise le plus de bonheur qu'il est possible de concevoir compte tenu de la particularité du monde. Ils écrivirent d'ailleurs a ce sujet: <<En termes de l'art, il l'appelle la raison du meilleur, ou plus savamment encore, et théologiquement autant que géométriquement, le système de l'optimum ou l'optimisme.>> En 1762 le terme est adopté par l'Académie francaise et il sera désormais employé pour

conséquence une évolution, une modification de l'état d'esprit, de la disposition de celui qui pense le système : cette évolution consiste dans la transformation de la manière d'appréhender l'univers, dans laformation ou dans le renforcement (notamment parce que les raisons de cet état sont fournies et compréhensibles) d'un état d'esprit que nous appelons <<optimiste >. La philosophie de Leibniz, tout en étant optimiste, a pour effet de procurer une disposition optimiste. Cependant ce sont ici deux choses différentes car il faut non seulement établir, par l'étude de la philosophie de Leibniz, d'oü sont tirées les raisons d'une telle doctrine mais également comment l'optimisme parvient a s'implanter dans la créature rationnelle, autrement dit, comment celle-ci y a-t-elle accès: serait-ce a l'aide de la seule raison ou bien avec l'aide d'une autre source de vérités telle que la foi? La foi, elle aussi doit être questionnée puisque dans le système leibnizien, et on peut méme dire dans la particularité de l'optimisme, il est souvent question de thèmes qui peuvent a priori sembler ne pas être du ressort de la raison car ce n'est pas seulement a la logique, aux mathématiques, a la morale mais également a la théologie et méme a la Révélation que Leibniz fait appel : initialement, il faut méme voir que la question de l'optimisme est intimement liée a celle de l'existence de Dieu et de sa nature ou essence. La question du rapport entre la raison et la foi semble donc être un préalable avant toute discussion car ce qui pose problème, c'est la prétention de la raison dans les questions d'ordre théologique. Ne revient-il pas en effet a la foi seule d'affirmer la bonté de Dieu, la perfection de son ouvrage ? La raison peut-elle aussi discourir sur ce qui est au premier abord objet de foi ? L'optimisme lui-même n'est-il pas uniquement du ressort de la foi ? Il s'agira de clarifier la position de Leibniz et notamment de voir en quoi la conciliation qu'il opère est nécessaire pour l'objet de sa philosophie et aussi pour nous qui souhaitons mettre a jour son <<optimisme >. Par conséquent nous devrons montrer dans un premier temps que la raison peut s'accorder avec la foi et possède une plein légitimité eu égard aux sujets discutés en théologie, de la méme manière que Leibniz entreprend de le faire dans le Discours sur la conformité de la foi avec la raison avant d'exposer sa Théodicée: <<Je commence par la question préliminaire de la conformité de la foi avec la raison, et de l'usage de la philosophie dans la théologie, parce qu'elle a beaucoup d'influence sur la matière principale que nous allons traiter (...). > 1 Il nous faudra également montrer dans un second temps que l'<<optimisme > de Leibniz procède a partir de la considération de l'idée de Dieu, par conséquent totalement a priori, ce qui supposera l'établissement de son existence et l'explicitation de son essence pour

désigner toute opinion qui se représente le monde comme une wuvre bonne, préférable au néant malgré la présence du mal en son sein et oü il se réalise un surcroIt de bonheur par rapport au malheur.

1 Leibniz, Discours de la conformité de lafoi avec la raison, § 1 in Essais de Théodicée, Paris, GF, 1969

5inalement voir que le problème de l'optimisme se résout dans l'étude du mécanisme de la création du monde selon que Dieu se propose de résoudre, en ayant en vue le bien de sa création, un problème de maximum et de minimum d'oü il doit résulter, nous verrons pourquoi, un optimum. Nous 5inirons par l'étude des créatures rationnelles en tant que l'optimisme peut être pensé comme disposition et comme le résultat sur les esprits de l'action divine en tant que l'optimum choisit, c'est-à-dire ce monde, est également un optimum pour le développement et l'expansion du bonheur des esprits, créatures privilégiées de Dieu. Cette dernière étude sera menée dans l'optique d'une compréhension des conséquences d'une telle disposition mais également dans l'établissement des moyens pour l'atteindre, ce qui sera aboutir a la caractérisation 5inale de l'<< optimisme >> leibnizien.

* **

PREMIERE PARTIE

Nécessité d'établir la conformité de la foi avec la raison avant toute discussion

A - La raison en théologie, la polémique en question, justifications.

Vouloir traiter de l'optimisme de Leibniz, c'est obligatoirement passer par l'établissement de thèmes métaphysiques chers a son système et par là même cruciaux pour qui souhaite en déterminer l'essence: la liberté (quels sont les réquisits qui font qu'une personne peut être dite << libre>>? Les choses peuvent elles être dites << libres >> ?), la nécessité (comment s'exerce-t-elle? Peut-on la concilier avec la liberté? Sa distinction en <<nécessité hypothétique>> et <<nécessité absolue ou géométrique >>) l'origine du mal (y a-t-il une <<substance>> du mal, un principe ou n'est il pas plutôt une privation d'être? Qui est la cause du mal ? Dieu ? L'homme ?).

C'est aussi se rendre compte que le 1 7e siècle, dans lequel s'insère Leibniz (né en 1646 et mort en 1716), est fait de religiosité et qu'on y débat sans cesse autour de questions théologiques : la prédestination (chaque individu semble destiné avant tout temps et hors de la considération des bonnes et mauvaises actions, a la damnation ou au salut, ce qui pose des problèmes quant aux raisons de Dieu dans l'élection de ses créatures et laisse entrevoir une sorte de fatalisme), la prédétermination (elle résulte de la prescience de Dieu et de sa toute puissance et correspond a une nécessité éternelle des évènements; il est question ici des causes qui déterminent les créatures dans leurs actions et est posée en ces termes: comment la détermination de tout acte par des raisons antérieures peut elle se concilier avec la liberté au présent qui exige que l'acte accompli soit du ressort de la créature, du sujet ?), la grace (elle concerne aussi la manière dont Dieu choisit ceux qui bénéficieront de son aide et qui, parce qu'ils sont aidés, verront la vérité comme personne et ce qui doit être fait pour réaliser le dessein de Dieu), le péché originel (qu'a-t-il pour cause? Sa raison d'être et sa place dans la détermination de Dieu a créer), la querelle du pur amour (peut-on aller vers Dieu, l'aimer sans être intéressé par les bienfaits dont il peut être la source, l'amour de Dieu doit-il être nécessairement désintéressé ?), la Trinité (cette question pose le délicat problème de l'un et du multiple, de la consubstantialité, donc de l'unité divine malgré sa désignation dans les Ecritures en trois personnes distinctes: le Père, le Fils et le Saint Esprit), la transsubstantiation (la présence de Jésus-Christ dans l'eucharistie, c'est-à-dire la transformation de la substance du pain et du vin en celle de son corps et de son sang).

Cela étant, le 1 7e siècle est aussi l'ère du rationalisme et de la mise en avant du pouvoir de la raison, de ses prétentions a connaItre ce qui est dit << être >>. Avec Leibniz, la raison est plus que jamais mise en première ligne, plus que jamais celle-ci prétend encercler le domaine de l'être et du connaissable, elle conquiert tout domaine oü la vérité peut être trouvée a force de

réflexions. La philosophie de Leibniz est un asservissement de tout ce qui est ou peut être au pouvoir de rationalisation de l'esprit. Pour Leibniz, le domaine de l'être est en droit, et en fait, analysable selon la méthode rationnelle que nous divulgue le principe de raison suffisante. La formulation par Leibniz du principe de raison - qu'Heidegger nous dit être la première et véritable formulation, la <<naissance>> du principe de tous les principes après le <<temps d'incubation>> qui lui a été nécessaire afin de se révéler a la pensée - est l'élément déclencheur et le point central de la philosophie de Leibniz: si le principe de raison sert a Leibniz pour l'édifice de son système et pour rendre compte de ce qui est, il nous sert (a nous) pour montrer que la <<raison>> du principe de raison (le principe de raison a-t-il une raison?) est l'exigence même de raison qui se fait jour dans la pensée alors même que cette exigence est demeurée enfouie pendant des millénaires. Que dit le principe de raison? Ceci: <<rien n'est sans raison >>, il assimile ainsi l'être et la raison - la raison pouvant être dite distributive des perfections, on parle d'être tel ou tel ou encore être dite existentielle auquel cas il s'agit de la possibilité d'être ou de ne pas être. A. Robinet écrit dans ce sens:

<<Il y a deux modalités de la raison suffisante [il fait du principe de la raison nécessaire et de la raison suffisante deux principes distincts] : l'une qui concerne l'ordre distributif du tel ou tel; l'autre qui décide de l'existence ou de la non-existence du tel ou tel. >>1

et Heidegger:

<<D'une facon générale, c'est-à-dire en règle générale, tout étant possède une raison, quelle qu'elle soit, de ceci qu'il est et qu'il est tel qu'il est. >>2

Le principe de raison suffisante encadre donc tout le domaine du réel mais sa force réside également en ce que le domaine du simplement possible c'est-à-dire de ce qui est pensable sans contradiction est lui aussi tenu par l'appel du principe de raison a fournir la raison des choses possibles en tant que telles. L'exigence du principe de raison est posée au moyen d'une double négation << rien ne ... sans ... >>, l'existence d'exception, c'est-à-dire de choses qui seraient sans raison, n'est même pas pensable, tout ce qui est possède une raison d'être plutôt que de ne pas être et d'être ainsi plutôt que autrement. La philosophie de Leibniz est un Panlogisme, tout est

1 A. Robinet, Justice et terreur - Leibniz et leprincipe de raison, Paris, Vrin, 2001, p.131 2M. Heidegger, Le principe de raison, Paris, Gallimard, 1962, p.49

rationnel et intelligible a celui qui sait correctement percevoir la série des raisons ainsi que leur enchaInement, tout est logique et déductible des premiers principes:

<<Pour caractériser cette métaphysique d'un seul mot, écrit Couturat, c'est unpanlogisme >>1

Nous disions que le principe de raison était le point central de la philosophie de Leibniz, de sa métaphysique; il est en effet présent dans chaque raisonnement que Leibniz fait, dans chaque idée maItresse, il est comme le garant de la véracité des assertions faites. Il sert ainsi a la démonstration de l'existence de Dieu, a la compréhension de son essence, a l'explication du mécanisme métaphysique qui s'exerce dans la création de l'univers mais aussi a la compréhension de la création elle-méme, du rapport entre elle et Dieu et nous informe en tant qu'il prétend nous amener a une justification suffisante des actes divins. Le principe de raison est le maître incontesté du système leibnizien.

Cependant, alors méme que la raison prétend pouvoir résoudre ces questions difficiles touchant Dieu et la création (en s'exprimant a travers le principe de raison), une autre puissance faisant autorité lui refuse toute légitimité et prétend que les questions auxquelles elle certifie pourtant avoir droit d'accès sont pour elles hors de portée et méme contraire a son mode de recherche, qu'elle ne saurait trouver de vérités si elle se lance sur ce chemin réservé. Il s'agit ici de la confrontation de la foi avec la raison et plus généralement de la philosophie avec la théologie, de la science avec la Religion.

En effet, ces questions ne sont elles pas du ressort de la foi? Comment la raison pourrait-elle prétendre fournir des connaissances sur des questions oü la Révélation a déjà établi son autorité? Pour qu'il en soit ainsi, il faudrait que la raison en ait les moyens et c'est, selon Leibniz, le cas. Nous l'avons dit, c'est le principe de raison et par suite la raison elle-méme qui s'immisce au sens propre du terme, elle intervient dans un domaine déjà régit par la foi, donc dans un domaine qui est la compétence d'un <<autre>> et se présente comme investigatrice sur chaque question qui avant son <<entrée>> relevait d'une autre puissance, d'un autre mode d'accès aux choses, c'est-à-dire de la foi. Nous en voulons pour preuve (avec Leibniz) le fait méme que le principe de raison soit indissociable de la preuve de l'existence de Dieu, cela tient au fait qu'aucun des êtres créés ne possèdent en lui-même sa raison d'exister, par conséquent cette raison doit se trouver dans un être nécessaire, raison de toutes choses.

1 L. Couturat, La logique de Leibniz, Alcan, 1901, Préface p.11

<<Or nous n'avons point besoin de la foi révélée, pour savoir qu'il y a un tel principe unique de toutes choses, parfaitement bon et sage. La raison nous l'apprend par des démonstrations infaillibles ; (...). >>1

Comment, dès lors que la raison nous mène a Dieu, refuser qu'il soit légitime a celle-ci de s'attacher aux questions de même ordre ? A regarder la philosophie de Leibniz, on ne peut s'y opposer. Cependant, cette incursion de la raison pose le délicat problème du rapport entre la foi et la raison et on a vite fait de penser a un rapport conflictuel (dans la définition de la foi, on voit déjà en quoi elle et la raison ne saurait s'entendre: adhésion ferme de l'esprit, toute subjective - alors que la raison est <<l'enchaInement des vérités>> selon Leibniz, menant a l'objectivité - mais aussi forte que celle qui constitue la certitude, elle est cependant incommunicable par la méthode démonstrative). La foi est du domaine de la croyance, la raison du domaine du savoir, de la connaissance.

Pourtant, la foi est loin d'être en total contradiction avec la raison, M. Blondel écrit d'ailleurs a ce sujet:

<<Mais ce n'est pas a dire que la foi <<s'oppose>> au savoir ou a la raison: la foi n'est ni antiraisonnable ni a-raisonnable; elle ne méconnaIt ni ne renie le savoir: elle se fonde sur des raisons qui sont telles que la raison, une fois consultée, s'achève en une attestation de confiance dont il serait ridicule et presque odieux d'établir les preuves par un raisonnement en forme. >>2

Il y a donc certains sujets qui sont sans aucun doute fondés en raison mais non sur des raisonnements logiques car, dans leur cas, une simple confiance ferme est suffisante et l'expression sous forme démonstrative, inutile et blessante pour la foi.

1 Leibniz, Essais de Théodicée, Discours de la conformité de lafoi avec la raison §44, Paris, 1969, GF

2 A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, art. <<Foi >>, Paris, 1926, PUF

- Le Discours sur la conformitéde lafoi avec la raison.

1/ La foi et la raison, deux sources de vérités.

Il s'agit maintenant d'examiner comme il se doit la position de Leibniz au sein de cette polémique tout en gardant a l'esprit le fait que Leibniz va s'opposer a Bayle. Le début du Discours sur la confor,nité de la foi avec la raison, texte précédant a juste titre la Théodicée, nous invite a voir qu'en bon conciliateur, Leibniz n'est ni pour les seuls partisans de la foi, ni pour les seuls partisans de la raison. En effet, Leibniz fait de la foi et de la raison deux sources de vérités, or comme les vérités ne sauraient se contredire entre elles, il en sera de méme pour la raison et la foi ; il les définit ainsi:

<<L'objet de la foi est la vérité que Dieu a révélée d'une manière extraordinaire, et [que] la raison est l'enchaInement des vérités, mais particulièrement (lorsqu'elle est comparée avec la foi) de celles oü l'esprit humain peut atteindre naturellement, sans être aidé par les lumières de la foi. >>1

La raison est donc ici définie comme puissance capable d'accéder a la vérité et ce quelque soit le type d'objet auquel elle peut avoir affaire. Si vérité il y a a trouver dans un domaine quelconque, la raison peut s'y exercer sans se voir reprocher des prétentions qui lui sont contraires. La suite du texte nous conforte dans cette direction en ce qu'elle établie une distinction et méme une opposition entre la raison définie plus haut et une raison productrice de vérités que nous pourrions appeler <<mixtes>> étant le fruit des data de l'expérience et de la réflexion de la raison. Leibniz définit donc initialement une raison <<pure et nue >>, distincte de l'expérience, trouvant par elle-méme des vérités c'est-à-dire par la seule faculté de réflexion et par conséquent différente de la raison que Leibniz rapproche de la foi, elle-méme fondée sur l'expérience, c'est-à-dire sur ceux qui ont vu les miracles et sur les Ecritures saintes transmis a travers les siècles (la foi naissant a l'occasion de ces deux motifs).

On voit clairement ici que Leibniz entend aussi bien défendre les droits de la raison que ceux de la foi car il reconnaIt leur autorité individuelle. Cependant, étant donné que c'est la raison qui, dans la polémique générale est prise a mal du fait de son <<intrusion>> dans un domaine réservé jusqu'alors a la théologie et a la foi, tous partis confondus, Leibniz s'attache dans les

1 Discours, §1

paragraphes du Discours a justifier davantage le droit de la raison dans les matières qu'il va être contraint d'aborder étant donné sa Théodicée.

2/ La distinction entre ce qui est au-dessus de la raison >> et ce qui est contre la raison>> montre qu'aucune vérité n'est contraire a la raison, par conséquent la raison peut s'occuper des vérités de la foi.

Pour ce faire, Leibniz met en rapport une double distinction1: la première correspond a la célèbre séparation entre la <<nécessité hypothétique>> et la <<nécessité absolue ou géométrique>> (par cette distinction Leibniz pense d'ailleurs que toute polémique sur la liberté, la détermination se trouve résolue), l'hypothétique concernant les choses dont le contraire est logiquement possible, concevable sans contradiction dans la pensée (ainsi il est contingent que César ait franchit le Rubicon, le contraire est tout a fait possible), l'absolue ayant pour domaine ce qui ne peut être autrement qu'il n'est, ni ne pas être du tout, c'est-à-dire dont la pensée de la non-existence ou de l'existence différente implique contradiction (ainsi il est nécessaire géométriquement que 2+2=4 et contradictoire que 2+2=5). La deuxième distinction s'accorde avec la première, elle consiste a séparer ce qui est<<au-dessus de la raison>> et ce qui est <<contre la raison >>. Le parallélisme avec la première distinction consiste en ceci: ce qui est <<au-dessus de la raison>> écrit Leibniz, c'est ce qui <<est contraire seulement a ce qu'on a coutume d'expérimenter ou de comprendre>> et ce qui est <<contre la raison >>, c'est, nous dit Leibniz, ce qui est << contre les vérités absolument certaines et indispensables >>2, autrement dit, ce qui est contre la raison, ce sera ce qui est logiquement impossible, ce qui implique contradiction, ce sera <<tout sentiment qui est combattu par des raisons invincibles, ou bien dont le contradictoire peut être prouvé d'une manière exacte et solide. >>3

L'établissement du droit de la raison par rapport aux matières sensibles qui font le quotidien des théologiens passe par l'affirmation qu'aucune vérité n'est contraire a la raison, par conséquent il ne reste plus que des vérités accessibles a la raison et celles qui dépassent les habitudes de manipulation (mais qui ne lui sont pas contraires), ce qui n'est pas sans remède. Par conséquent, la raison, en modifiant son mode d'approche peut tout a fait s'occuper de ce qui relève uniquement de la foi selon les objecteurs (nous verrons comment par la suite). A ce sujet Leibniz écrit:

1 Discours, §2 et 23

2lbidem, §23 3lbidem, §60

<<Une vérité est au-dessus de la raison quand notre esprit, ou même tout esprit créé, ne la saurait comprendre1 ; et telle est, a mon avis, la sainte Trinité, tels sont les miracles réservés a Dieu seul, comme, par exemple, la création; tel est le choix de l'ordre de l'univers, qui dépend de l'harmonie universelle et de la connaissance distincte d'une infinité de choses a la fois. Mais une vérité ne saurait jamais être contre la raison; et bien loin qu'un dogme combattu et convaincu par la raison soit incompréhensible, l'on peut dire que rien n'est plus aisé a comprendre ni plus manifeste que son absurdité. >>2

3/ Le rôle de la raison : contrôler et défendre les mystères révélés.

Quelle doit donc être l'attitude de la raison face aux mystères de la foi ? La deuxième partie de la citation nous indique que la raison a un role de crible, celle-ci est chargée de montrer l'absurdité d'un dogme lorsqu'il est effectivement problématique pour toute pensée qui raisonne selon les règles de la logique vulgaire. Si la raison n'a pas la puissance nécessaire pour une explication minutieuse du mystère, elle peut tout du moins les expliquer suffisamment pour les faire croire, le bon raisonnement ne détournant pas de la foi, mais au contraire, y conduisant. La raison a donc essentiellement une attitude défensive par rapport aux mystères, elle ne peut les prouver mais peut les défendre contre les objections afin de montrer qu'il est raisonnable de les croire. Leibniz procède d'ailleurs a une distinction dans les termes que nous venons d'employer car ils sont selon lui source de confusion en philosophie et en théologie:

<<(...) ils confondent expliquer, comprendre, prouver, soutenir. (...). Les mystères se peuvent expliquer autant qu'il faut pour les croire ; mais on ne les saurait comprendre ni faire entendre comment ils arrivent; (...). Il ne nous est pas possible non plus de prouver les mystères par la raison; car tout ce qui se peut prouver a priori ou par la raison pure, se peut comprendre. Tout ce qui nous reste donc, après avoir ajouté foi aux mystères sur les preuves de la vérité de la

1 St Bonaventure distingue <<comprendre>> et <<appréhender >>. <<Comprendre>> consiste a embrasser un objet dans sa totalité, chose impossible pour un esprit fini et << appréhender >> consiste a entrer en contact avec la chose, l'objet se manifestant a nous d'une certaine manière sans que son mystère puisse être sondé en profondeur. Selon Leibniz, <<pour comprendre quelque chose, il ne suffit pas qu'on en ait quelques idées ; il faut les avoir toutes de tout ce qui y entre, et il faut que toutes ces idées soient claires, distinctes, adéquates>> (Discours, §73). C'est ce qui fait dire a Leibniz qu'en réalité nous ne possédons que peu d'idées car la plupart du temps nous ne poussons pas assez loin leur décomposition afin de voir si il n'y a pas en elles quelques inconséquences.

2Discours, §23

4/ L'objection de Bayle pour appuyer son rejet de l'implication de la raison en théologie: la raison détruit plus qu'elle n'édifie de vérités. La réponse de Leibniz appuyée par la pensée d'Origène.

Ici la philosophie se montre davantage la servante de la théologie que sa maItresse mais c'est sous-estimer le rôle protecteur de la raison, qui, dans sa position défensive, continue cependant a fortifier et a édifier le temple de la vérité. Cet argument répond a Bayle pour qui la raison est davantage capable de réfuter et de détruire que de prouver et d'édifier, surtout lorsqu'elle s'occupe des questions relevant d'ordinaire de la théologie. Afin d'appuyer la thèse selon laquelle l'usage de la raison doit être rejeté en théologie, Bayle fait appel a de multiples autorités en la matière2. Il fait successivement appel aux Ecritures, au Nouveau Testament, aux Pères de l'Eglise (St. Augustin a travers Arnaud), aux scolastiques, a Luther et a Calvin. Tous disent plus ou moins la méme chose, du moins concernant notre sujet: on ne saurait soumettre les mystères au <<tribunal de la raison>> sans par là méme se montrer téméraire dans la volonté de comprendre ce que Dieu a pourtant décidé de ne pas révéler a ses créatures. Selon eux, l'attitude a adopter serait un aveu d'impuissance afin d'éviter a la raison de s'égarer dans des polémiques sans fin. A cela, Leibniz répond premièrement que l'objection faite par Bayle pour blamer la raison (la raison serait essentiellement destructrice) est, a l'inverse de ce qu'il paraIt, a son avantage, car en réalité << lorsqu'elle détruit quelque thèse, elle édifie la thèse opposée >>.3 Ce qui est en jeu ici est la thèse selon laquelle il peut exister ou non des objections insolubles pour la raison concernant une vérité, méme de la foi. Bayle le nie. Deuxièmement, selon Leibniz, le recours de Bayle a ces autorités ne suffit pas a prouver <<l'insolubilité des objections contraires a la foi >> par conséquent la raison doit pouvoir lever les objections faites contre les mystères.

Leibniz fait, de son côté, appel a Origène, Père le l'Eglise grecque, afin de le rapprocher des objecteurs que Bayle a cité (pour montrer leur point commun) mais pour mieux aussi l'en démarquer. En effet, Origène a montré que le christianisme était raisonnable, c'est-à-dire fondé en raison, mais que pour autant il était préférable pour les chrétiens de croire les dogmes sans

1 Discours, §5

2lbidem, §45 à49 3#bidem, §80

les examiner (le rapprochement est ici fait en ce que Origène <<souhaite>> l'ignorance des croyants -il la conseille- comme les opposants font de l'ignorance une condition de l'homme). Il justifie son propos en assurant que la raison, loin d'être opposée au christianisme, y conduit assurément et va même jusque le fonder en tant que Religion; la raison est dite conduire a la religion chrétienne pour qui parvient a mener a terme les réflexions nécessaires a la compréhension des dogmes (la compréhension apportant la foi), mais une restriction est apportée: les réflexions nécessaires pour parvenir, par ce chemin, a la foi, sont longues et difficiles. C'est un fait que dans les plus anciennes philosophies, l'atteinte de la sagesse, de la vertu, spécialement dans la philosophie antique, nécessite un mode de vie particulier, un mode de vie paisible oü il est possible de méditer a souhait sans avoir soucis des vicissitudes extérieures, sans avoir de responsabilités contraignantes, provoquant sans arrêt l'interruption des recherches intellectuelles. Ici, Origène ne dit rien d'autre que cela: le court ordinaire des choses fait que peu de personnes ont la possibilité de s'adonner longuement a la réflexion nécessaire a la compréhension des dogmes principaux, et la capacité de chacune d'entre elles étant plus ou moins limitée, cette voie d'accès leur est quasiment fermée. Origène écrit:

<<S'il était possible que tous les hommes négligeant les affaires de la vie s'attachassent a l'étude et la méditation, il ne faudrait point chercher d'autre voie pour leur faire recevoir la religion chrétienne. >>1

Face a cette difficulté de taille, Origène pense donc qu'une foi toute nue portant au bien demeure suffisante pour les chrétiens en général. Leibniz le suit d'ailleurs lorsqu'il écrit:

<<Cependant tout le monde n'a pas besoin d'entrer dans des discussions théologiques; et des personnes, dont l'état est peu compatible avec les recherches exactes, doivent se contenter des enseignements de la foi, sans se mettre en peine des objections (...). >>2

Selon Origène, la conversion est le moyen que Jésus Christ a donné a l'homme pour lui permettre de revenir vers Dieu facilement, sans faire d'efforts spirituels et pour se délivrer des vices dans lesquels il se vautre. Il pousse même la réflexion en demandant quel chemin est préférable pour l'homme en général, le chemin oü l'on est tiré des vices en croyant les dogmes sans examen, en croyant qu'il y a un paradis pour les bons et un enfer pour les méchants ou

1 Origène, Défense de la religion chrélienne, Livre 1, chapitre 2 2Discours, §40

bien celui oü la conversion vient après l'examen du fondement des dogmes ? Origene ne cache pas ses doutes quant au deuxième chemin:

<<Il est certain qu'à suivre cette méthode, il y en aurait bien peu qui en viendrait jusqu'oü leur foi toute simple et toute nue les conduit, mais que la plupart demeureraient dans leur corruption.>>

5/ La polémique avec Bayle sur l'existence ou non d'objections insolubles contre la vérité. Les règles de la dispute en matière de défense des mystères.

Entrons maintenant un peu plus dans la polémique sur l'existence d'objections insolubles qui oppose Leibniz et Bayle. Sachant qu'une objection se trouve être un raisonnement comportant un ou plusieurs arguments formulée dans le but de s'opposer voire de détruire une these, quelles solutions pouvons nous envisager lorsqu'une telle dispute se crée et que de part et d'autre se trouve un défenseur combattant pour la sauvegarde de sa these et un objecteur oeuvrant pour montrer que ses arguments vont contre la these défendue ? Deux solutions s'offre à nous: ou bien l'objection faite est correcte et fait alors office de démonstration car elle repose sur les regles les plus simples de la logique (contre la these), si tant est qu'elle possède une forme correcte (ce qui nécessite l'examen de l'argument en détail), auquel cas la these ne peut plus être raisonnablement maintenue puisque sa contradictoire est démontrée et qu'il est impossible que la these et l'antithèse soient vraies en même temps; ou bien, c'est le contraire, l'objection est non fondée et repose sur une mauvaise argumentation et manière de raisonner, bien souvent parce que la raison est corrompue, mêlée de préjugés en tout genre et de passions qui faussent le jugement, dans ce cas la these ne souffre pas des erreurs qu'on prétendait lui opposer sous le nom d' <<objections >> et ainsi reste intacte.

Leibniz nous donne donc ici un critère qui nous permet de décider entre un article de foi authentique, révélé et un article de foi donc la pensée pleine nous amène à le qualifier d'absurde, c'est-à-dire, cette fois-ci, réellement contre la raison.

De plus, hormis le fait que pour défendre les mystères, ceux-ci doivent être susceptibles de quelques explicitations pour la pensée, il est nécessaire que l'on puisse répondre aux objections dont ils sont l'objet car dire que celles-ci doivent être insolubles, comme Bayle le prétend, c'est la même chose <<que si l'on disait qu'une raison invincible contre une these n'est pas une

raison légitime de la rejeter. Car quelle autre raison légitime pour rejeter un sentiment peut-on trouver, si un argument contraire invincible ne l'est pas ? Et quel moyen aura-t-on après cela de démontrer la fausseté et même l'absurdité de quelque opinion? >>1

Autrement dit, la sauvegarde d'une these implique que l'on ait pu répondre a l'objection en en montrant tant soit peu la contradiction (il faut donc que l'on admette que la défense est possible, que la raison peut résoudre les objections) et son rejet implique au contraire que la these ait fait les frais d'une objection invincible (là encore cela suppose que la raison puisse discuter des raisons qui font la these et formuler des objections pertinentes ou pas). Il faut nécessairement admettre que les objections puissent être résolues, qu'il existe une méthode, un critère avec lequel on peut a la fois décider si une raison (objection) peut vaincre une these, donc la faire rejeter ou si elle est fausse, donc sans poids contre la these, afin de pouvoir continuer a trouver des vérités, notamment dans le domaine qui pose problème ici pour Bayle, celui de la foi. Le cas inverse (si il fallait accepter l'insolubilité des objections) serait faire triompher la raison mais de telle sorte que la foi en serait détruite car son domaine devrait être rejeté au rang de bavardage sans aucun rapport quel qu'il soit avec la vérité et par conséquent avec la raison.

De manière générale écrit Leibniz:

<<(...) il ne se peut faire qu'il y ait une objection invincible contre la Vérité. Car si c'est une démonstration fondée sur des principes ou sur des faits incontestables, formée par un enchaInement des vérités éternelles, la conclusion est certaine et indispensable, et ce qui y est opposé doit être faux; autrement deux contradictoires pourraient être vraies en même temps. Que si l'objection n'est point démonstrative, elle ne peut former qu'un argument vraisemblable, qui n'a point de force contre la foi, puisqu'on convient que les mystères de la religion sont contraires aux apparences. >>2

En conclusion de ce point on peut dire que dans une dispute, celui qui soutient une these vraie avec de bons arguments contre des objections possède des <<preuves>> ; mais celui qui soutient une these, renversée par des arguments contraires et invincibles, celui là voit ses arguments se changer en <<objections>> contre la nouvelle these qui vient de lui être démontrée. Quoi qu'il en soit, Leibniz établit une regle d'or:

1 Discours, §58 2lbidem, §3

<<Il faut toujours céder aux démonstrations, soit quelles soient proposées pour affirmer, soit qu'on les avance en forme d'objections. >>1

Pourquoi cela? Tout simplement parce que, dans la défense des mystères, et surtout dans la défense des mystères, la raison (celui qui défend les dogmes) ne doit en aucun cas rester campée sur ses positions, elle ne doit pas ignorer les vérités nécessaires et éternelles qui peuvent lui être portées dans une argumentation se voulant objection contre le dogme <<de peur que les ennemis de la religion ne prennent droit là-dessus de décrier et la religion et ses mystères >>.2 En effet, la pire des attitudes serait de soutenir un mystère sans en avoir de bonnes raisons, c'est-à-dire en ignorant l'objection qui vient de lui être faite et qui l'a montré comme étant un faux article de foi et en refusant par conséquent d'abdiquer face a la démonstration adverse avec pour seul motif l'entêtement. La mauvaise foi en matière de défense des mystères peut donc causer de grands torts a la religion et aux dogmes sur lesquels elle repose. Adopter une telle attitude, c'est donner plus de raisons aux infidèles et aux athées de se conforter dans leur discours.

6/ La raison ne saurait comprendre>> totalement les mystères, elle doit les accepter comme des faits, leur pourquoi>> demeure caché. La conformité de la foi avec la raison est par conséquent ramenée a une absence de difformiti >>. Polémique avec Bayle sur le sens des expressions au-dessus de la raison >> et contre la raison >>.

La définition du comportement a adopter lorsqu'on se fait le défenseur de la foi et de ses objets ayant été établie, il convient de revenir sur ce qui a entraIné cette discussion, a savoir la question d'établir si les mystères, vérités de la foi, sont au-dessus de la raison et si oui, s'il est tout de même possible a la raison de se les approprier d'une quelconque manière.

A cela nous avons déjà esquissé une réponse avec Leibniz qui nous dit qu'aucune vérité ne saurait être contraire a la raison et aussi incompréhensible qu'elle puisse être, ne saurait être au-dessus de la raison a tel point de ne pouvoir en dire mots. Si il est possible de dire que les mystères surpassent notre raison, il est en revanche démesuré de dire qu'ils sont contraires au mode d'enchaInement des vérités propre a la raison. Les mystères ne sont donc pas contre la

1 Discours, §25 2lbidem, §22

raison pour la bonne raison que les raisonnements produits pour leur défense ne vont pas contre la vérité. Il faut donc conclure que méme si la conformité des mystères avec la raison n'est pas totale puisque la raison ne saurait parvenir a une complète compréhension sans en méme temps nier la nature du mystère, il n'en demeure pas moins vrai qu'elle ne saurait se ramener a une <<difformité>> qui nous conduirait a une opposition de la foi et de la raison dans ce domaine. Raison et foi sont pour Leibniz des dons de Dieu, par conséquent, <<leur combat ferait combattre Dieu contre Dieu >>1, ce qui est absurde et blessant pour qui souhaite uvrer pour la gloire de Dieu.

Cependant, la distinction dont il est question ici, a savoir 1 'être au-dessus de la raison et 1 'être contre la raison ne va pas de soi, Leibniz se trouve encore ici en confrontation avec Bayle. Celui-ci ne convient pas de la distinction et émet des doutes sur le sens du mot <<raison>> dans les deux expressions. Pour Bayle, les deux expressions peuvent ne pas avoir le méme sens suivant ce qu'on entend par <<raison >>. Dans la première assertion, <<les mystères ne sont pas au-dessus de la raison >>, <<raison>> renvoie a la raison de l'homme (<< la raison in concreto >>) alors que dans la deuxième, <<les mystères ne sont pas contraires a la raison >>, il s'agit de la raison en général (la raison in abstracto >>) ou raison universelle se trouvant en Dieu. Or, a supposer que l'on prenne le mot <<raison>> dans le deuxième sens dans les deux assertions, il sera également vrai que les mystères ne sont pas au-dessus ni contraires a la raison; mais, si il s'agit de deux sens différents dans les deux expressions, Bayle dit ne pas voir oü se trouve la solidité de la distinction et ce d'autant plus qu'à tout ça, vient s'ajouter l'opinion de gens très orthodoxes avouant ne pas être capables de connaItre la conformité entre les mystères et la raison. <<Or ce qui nous paraIt n'être pas conforme a notre raison nous paraIt contraire a notre raison: tout de méme que ce qui ne nous paraIt pas conforme a la vérité nous paraIt contraire a la vérité (...). >>2 Si on accepte ça, il est clair qu'on ne peut que déprécier la raison, en faire une raison faible et affirmer en conséquence que les mystères sont au-dessus de ses capacités et méme contraires a son mode d'enchaInement des vérités.

Avec son aisance habituelle Leibniz répond en clarifiant bien ce qui peut être dit <<au-dessus de la raison>> (et pourquoi) et << contre la raison>>:

1 Discours, §39 2lbidem, §63

<<Les mystères surpassent notre raison, car ils contiennent des vérités qui ne sont pas comprises dans cet enchaInement; mais ils ne sont point contraires a notre raison, et ne contredisent a aucune des vérités oü cet enchaInement nous peut mener. >>~

Par conséquent, dans les deux assertions, il s'agit bien pour Leibniz de la raison humaine et non de la raison en général. La question de la conformité des mystères a notre raison, posée comme problématique par Bayle et les orthodoxes auxquels il fait appel, se voit conciliée par Leibniz, comme c'est souvent le cas, par une clarification des termes en jeu et dans notre cas du terme <<conformité>>: il nous fait voir que si l'on prend le terme de <<conformité>> dans le cadre d'une défense toujours réussie du dogme, alors on peut dire qu'il y a effectivement conformité de la raison avec le dogme; mais si il faut entendre <<conformité>> par <<une explication du comment>> du mystère, alors la conformité ne saurait nous être connue et il faudrait admettre l'opposition de la raison et des mystères évangéliques.

Pour Leibniz, si Bayle voit des difficultés dans ces questions c'est notamment parce qu'il souhaite que l'on rende raison des miracles de la méme manière que l'on rend raison de faits ordinaires naturellement explicables par les seules forces des créatures (autrement dit les faits qui ne sont pas extraordinaires, qui ne sont pas des miracles et qui peuvent s'expliquer par les lois de la nature). Or, l'ambition de Leibniz, et de tout défenseur de la foi selon lui, n'est en aucun cas de justifier totalement les miracles car la compréhension nous passe pour le moment, méme si il est raisonnablement permis d'en espérer une pleine vision dans une autre vie. Tout ce qui nous est possible de faire a l'aide de la raison, c'est de défendre les mystères contre les accusations afin de montrer que les miracles ne sont pas hors d'ordre, c'est-à-dire qu'ils sont compris dans le dessein de Dieu. Face a notre finitude originelle, il s'agit de se contenter de l'explication, certes imparfaite, que nous pouvons donner des miracles évangéliques. Leibniz nous dit que <<l'intelligence analogique >>2 du mystère est suffisante, du moins n'est elle pas totalement dénuée de sens et affirme méme qu'il n'est pas nécessaire que l'explication soit totale, c'est-à-dire qu'elle aille jusqu'au comprendre et au comment pour la simple et bonne raison qu'un mystère épuisé dans sa signification est un << mystère >> démontré ne relevant plus par conséquent de la foi mais entièrement de la raison. Or de deux choses l'une, l'explication détaillée du miracle est impossible pour des entendements finis et c'est méme une chose tout a fait contraire pour qui se fait défenseur et conciliateur de la foi et de la raison:

~ Discours, §63 2lbidem, §54

<<On blâmera donc ceux qui voudront rendre raison de ce mystère et le rendre compréhensible, mais on louera ceux qui travailleront a le soutenir contre les objections des adversaires. >>1

L'impossibilité de rendre raison totalement des mystères et le respect de leur nature nous pousse ici au contentement: <<Il nous suffit un certain ce que c 'est; mais le comment nous passe, et ne nous est point nécessaire. (...). Nous n'avons pas besoin non plus, comme j'ai déjà remarqué, de prouver les mystères a priori ou d'en rendre raison ; il nous suffit que la chose est ainsi sans savoir lepourquoi que Dieu s'est réservé. >>2

Bayle fait également des difficultés selon Leibniz par ce qu'il <<porte trop loin l'être au-dessus de la raison >>3. Pour lui ce qui est au-dessus de la raison ne saurait être a la fois expliqué, compris par la raison et on ne saurait non plus répondre aux objections faites contre les mystères. Sachant cela, Leibniz est d'accord pour dire que la compréhension des mystères est impossible pour nous mais il soutient qu'on puisse apporter une explication suffisante, ne serait-ce que des termes, afin que ce que nous supportons ne soit pas sans signification, c'est-àdire absurde. Il en va de méme pour les objections formulées: il est obligatoire de pouvoir y satisfaire sinon la conséquence sera le rejet de la thèse défendue (selon les règles de la dispute dont nous avons fait état plus haut).

Par conséquent, pour Leibniz: <<Nous pouvons atteindre ce qui est au-dessus de nous, non pas en le pénétrant, mais en le soutenant. >>4

Voilà ce qu'il faut retenir de cette polémique entre Leibniz et Bayle: au final les vérités de la foi, si incompréhensibles qu'elles soient pour nous, ne le seront jamais assez au point qu'on n'en puisse rien comprendre. Celui qui se fait le défenseur de la foi et des mystères n'est en aucun cas en position d'infériorité par rapport a son adversaire. Sa tâche est simple: expliciter aussi bien que faire se peut le mystère qu'il défend et répondre comme il se doit aux objections en en négligeant aucune mais en gardant bien a l'esprit que c'est a celui qui attaque une thèse de fournir le gros de l'argumentation, car le défenseur ne se met pas en peine de prouver les mystères, il se contente d'en maintenir la possibilité. En effet, méme si le défenseur n'est pas contraint de rendre raison de sa thèse, il doit pourtant, selon la règle d'or de toute dispute qui se veut intelligente et censée, satisfaire, quand ses objections sont fondées, son adversaire et

1 Discours, §59 2lbidem, §56 3lbidem, §66 4lbidem, §72

répondre en conséquence ou bien s'avouer vaincu. La réponse qu'il fait pour soutenir le dogme doit consister en une explicitation des termes mais celle-ci ne saurait être le complet étalage de sa thèse et de tout ce qu'elle implique autrement le dogme serait démontré et compris. Or cela le défenseur ne le peut ni ne le doit. Le défenseur n'est donc pas obligé, pour soutenir le dogme, d'établir sa thèse de A a z, d'en montrer l'évidence de manière claire et distincte car l'évidence, il ne la cherche pas; c'est au contraire a l'adversaire de montrer l'évidence des ses attaques et des arguments qu'il emploie si il veut que sa critique porte ses fruits, il doit les formuler selon les règles de la logique et montrer que ses preuves sont contraires aux raisons que le défenseur a de soutenir le dogme, sans ça, le défenseur n'aura de compte a rendre a personne. Tout le travail d'argumentation est donc du coté de l'attaquant, le défenseur n'ayant qu'à maintenir la possibilité du mystère sans qu'il soit obligé a autre chose, comme d'établir qu'il est vraisemblable par rapport a l'état du monde.

Leibniz écrit en ce sens: << Quand on se contente d'en soutenir la vérité, sans se mêler de la vouloir faire comprendre, on n'a point besoin de recourir aux maximes philosophiques, générales ou particulières, pour la preuve; et lorsqu'un autre nous oppose quelques maximes philosophiques, ce n'est pas a nous de prouver d'une manière claire et distincte que ces maximes sont conformes avec notre dogme, mais c'est a notre adversaire de prouver qu'elles y sont contraires. >>1

Par cette méthode de contrôle et de vérification, Leibniz se fait le défenseur de la foi, sa volonté d'insérer la raison dans les spéculations théologiques n'est donc pas un caprice mais bien une exigence de la raison elle-même et un devoir pour qui entend faire de la religion une communauté unifiée. La raison peut être dite <<facteur d'unité>> car elle est un moyen de concilier les différents dogmes et les différentes confessions, elle combat non pas la foi comme les détracteurs peuvent le penser mais la superstition, les églises. Leibniz présuppose ici une religiosité de la raison, toute pure et non entachée de polémique, de passions, une foi innocente. La raison est le principe d'une religion universelle et parfaite car il est donné a chacun de raisonner correctement:

<<Il n'y aurait rien de si aisé a terminer que ces disputes sur les droits de la foi et de la raison, si les hommes voulaient se servir des règles les plus vulgaires de la logique et raisonner avec tant

1 Discours, §77

soit peu d'attention. Au lieu de cela, ils s'embrouillent par des expressions obliques et ambiguës, qui leur donnent un beau champ de déclamer, pour faire valoir leur esprit et leur doctrine (..). >>1

7/ La conformité fait a certains égards figure de subordination: la raison subordonne la foi du fait de l'exigence supreme du principe de raison. La foi doit aussi avoir ses raisons.

Si il s'agit pour Leibniz de la conformité de la foi avec la raison et non de la conformité de la raison avec la foi, c'est qu'en un sens, la raison est première. F. Brunner écrit:

Leibniz considère que <<si la vérité de la foi est incontestable, il suit de la nature de la foi véritable que son analyse par la raison est possible, du moins a ceux qui cherchent la vérité avec une attention soutenue et dans la crainte de Dieu; s'il n'en était pas ainsi, selon lui, on ne pourrait distinguer la religion chrétienne et l'erreur; la religion serait arbitraire et nous n'aurions point d'avantage sur les infidèles et sur les sectes (...). >>2

Ainsi donc, même si Leibniz fait état d'une <<foi divine >>3, sorte de conscience plus ou moins obscure de la présence effective de Dieu, foi qui semble ne pas avoir de motifs mais au contraire, être pure adhésion non délibérée a Dieu et a ce qu'il commande, une foi allant<< audelà de l'entendement >>, s'emparant de la volonté et du cWur, <<sans qu'on ait besoin de penser aux raisons, ni de s'arrêter aux difficultés de raisonnements que l'esprit peut envisager >>, il n'en demeure pas moins que la foi, au sens propre du terme, ne saurait être du ressort de la volonté. En effet, elle n'échappe pas a l'exigence du principe de raison et suppose donc des raisons puisqu'elle est <<assentiment a >>, <<mouvement vers >>. Elle n'est certes pas un acte entièrement intellectuel puisqu'elle s'empare de la volonté et du cWur mais il est certain que si la créance était une chose volontaire, elle serait arbitraire. On ne peut croire sans raisons, il doit toujours y avoir des raisons qui font que l'on est amené a croire certaines choses et non d'autres, une foi sans motifs est une pure chimère (on doit même pouvoir rendre compte de la foi divine en en faisant un don de Dieu, une grace qui trouve sa raison dans le dessein que se propose le Tout Puissant, dans l'harmonie universelle) comme l'indifférence face a deux

1 Leibniz, Essais de Théodicée, Discours de la conformité de lafoi avec la raison §30, Paris, 1969, GF 2F . Brunner, Etudes sur la signification historique de laphilosophie de Leibniz, Paris, Vrin, 1950, P.240

3 Leibniz, Essais de Théodicée, Discours de la conformité de la foi avec la raison §29, Paris, 1969, GF. On la distingue au 17e siècle de la << foi humaine >> qui est le fait de croire d'après le témoignage des hommes.

possibilités, qui même si elles nous semblent également possibles n'en exercent pas moins des impressions différentes sur notre constitution et par conséquent déterminent notre volonté avec plus ou moins de force, plus pour le parti que nous déciderons de suivre et moins pour celui que nous rejèterons.1

La foi est donc ici également encerclée par le principe de raison. C'est ici oü nous nous apercevons que la conformité entre la foi et la raison peut a certains égard faire figure de subordination de la foi a la raison puisque la raison semble englober la foi du fait de son ambition d'infiltrer tout le réel, tout le pensable, tout ce qui peut être source de vérité. Même face a l'incompréhensible (pour nous) Leibniz nous dit qu'il ne faut pas <<renoncer a la raison pour écouter la foi >>2 nous montrant a quel point il fait de la raison le principe de tout, nous montrant par là que la raison peut toujours expliquer suffisamment les vérités de la foi3. Rien n'échappe ala raison, ce qui ne tombe pas naturellement sous son joug en vient tout de même a être contrôlé par elle sous la forme, nous l'avons dit, d'un soutien, mais la frontière entre soutenir et prouver le dogme, nous dit F. Brunner4, tend a s'effacer car ce qui était objet de foi devient peu a peu, objet de la raison.

D'ailleurs, il est a noter que ce que Bayle appelle le <<triomphe de la foi >> n'est finalement pas la victoire de la foi sur la raison au sens oü la raison ne pourrait pas s'approprier ce qui est objet de foi. Au contraire, pour Leibniz le <<triomphe de la foi>> est en réalité le<<triomphe de la raison démonstrative contre des raisons apparentes et trompeuses, qu'on oppose mal a propos aux démonstrations. >> 5 Il s'agit donc du triomphe de la raison réussissant a défendre les mystères contre les objections non fondées des adversaires. Leibniz écrit a ce propos:

<<Ainsi la foi triomphe des fausses raisons, par des raisons solides et supérieures, qui nous l'ont fait embrasser: mais elle ne triompherait pas, si le sentiment contraire avait pour lui des

1 La pensée qu'il puisse y avoir une situation dans laquelle, deux solutions s'offrant a nous, notre volonté reste indéterminée, est chimérique pour Leibniz. Il existe toujours d'infimes perceptions non conscientes qui nous poussent a choisir un parti plutôt qu'un autre. Le fait que ces perceptions soient inapercues a conduit certains (Descartes par exemple) a concevoir une liberté d'indifférence, c'est-à-dire une volonté capable de se déterminer elle-même dans des situations oü il ne nous semble pas possible de choisir avec raisons. Le recours de Leibniz a la théorie des <<petites perceptions>> est ici encore une exigence du principe de raison, pour toute action raison peut être rendue, au contraire, on ne peut << vouloir vouloir >>.

2Leibniz , Essais de Théodicée, Discours de la conformité de lafoi avec la raison §38, Paris, 1969, GF

3 F. Brunner écrit: <<L'objet de la foi constitue un ensemble de faits échappant a la raison accidentellement et non essentiellement.>>

4F. Brunner, Etudes sur la signification historique de laphilosophie de Leibniz, Paris, Vrin, 1950, P.247 5Discours, §43

raisons aussi fortes, ou méme plus fortes que celles qui font le fondement de la foi, c'est-à-dire, s'il y avait des objections invincibles et démonstratives contre la foi. >>~

Si la foi est ici dite triompher de la raison, c'est uniquement parce qu'il faut dissocier la raison unie a de vraies démonstrations, la raison alliée aux règles de la logique de celle qui se fourvoie dans des objections pleines de préjugés et d'erreurs. Il faut donc dire que la foi, lorsqu'elle est alliée a la raison bien pensante, triomphe des fausses raisons, non par ses propres forces mais parce que la raison parvient a contrecarrer les attaques en questions a force de raisons correctement construites, les mémes qui ont fait embrasser cela méme qui est défendu.

8/ La subordination n'est pas une négation du subordonné, la foi demeure intacte même enveloppée par la raison. La raison est un chemin vers Dieu.

Nous pouvons voir qu'il s'exerce une subtile relation entre la raison et la foi: malgré la capacité de la raison bien pensante a défendre la foi et ses mystères, il faut dire que la raison ne peut en aucun cas parvenir a remplacer la foi et par là méme parvenir a une complète compréhension de ses objets. Dans son entreprise de défense, la raison ne pénètre pas l'essence du mystère, elle possède des arguments réfléchis qui lui ont fait embrasser le mystère et qui lui permettent, en cas d'objections, de satisfaire aux démonstrations qui entendent montrer le contraire de ce qu'elle défend. Comme nous l'avons dit plus avant, la raison ne cherche pas l'évidence en matière de défense de la foi, elle cherche davantage et méme uniquement la sauvegarde de celle-ci. Malgré sa grande force, la raison, pourtant très dominatrice chez Leibniz, laisse la foi demeurer intacte, non seulement parce qu'elle assure sa défense (et qu'elle ne l'attaque pas) mais aussi parce qu'elle la laisse subsister, vierge de tout contenu visant a une rationalisation complète. Le but de la raison est de rester a sa place de protectrice, elle ne doit pas, sous prétexte qu'elle remporte les disputes contre les objecteurs, s'enorgueillir et penser qu'elle peut investir totalement la foi et ses objets comme si elle les fondait intégralement, sous peine de faire preuve de témérité et de n'avoir par la suite plus aucun crédit aux yeux des théologiens et des croyants et de donner des raisons de décrier la raison a ceux qui pensent qu'elle ne doit pas <<s'occuper>> de théologie. La raison fait donc ici figure de

~ Discours, §42

gardienne, protégeant ce qui est difficilement intelligible des agressions extérieures provenant d'ambitions non fondées, des passions, de la déraison.

Brunner écrit d'ailleurs a ce sujet: <<Il est légitime de soutenir le dogme, mais a condition qu'en lui-même il n'en soit pas affecté. Le dogme, a supposer que son objet soit réel, se soutient véritablement d'en haut et non d'en bas, et la foi peut s'appuyer sur des raisons humaines, mais non pas se nourrir d'elles. >>1

Brunner affirme clairement l'indépendance absolue de la foi et de ses dogmes, même a l'égard de la raison. Cette indépendance résulte d'une double exigence, sensible dans la citation que nous venons de reporter:

- Le défenseur de la foi et de ses mystères, même si il a parfaitement le droit de se mêler des polémiques d'ordre théologiques et de défendre les dogmes qu'il sait être révélés car fondés sur de bonnes raisons, ne doit cependant pas nuire aux dogmes eux-mêmes en les réduisant a des formules rationnelles de part en part. En d'autres termes, il doit les laisser mystérieux, c'est-à-dire tels qu'ils sont, les défendre, non les conquérir (le défenseur, fort de ses anciennes réussites pourrait en effet vouloir encercler totalement le dogme et le prouver a force de démonstration, mais il tenterait là quelque chose d'impossible pour tout esprit créé non relevé et se placerait davantage du côté des opposants au dogme que de celui oü l'on entend simplement le sauvegarder tel qu'il est; la raison n'est donc jamais vierge de dérapages et de vaines prétentions).

- Face a cela, il faut considérer le dogme en lui-même. Sa nature est telle que la raison ne peut, quelque soient ses prétentions, le comprendre dans sa totalité, si bien que sa raison d'être ne peut être prouvée par les seules forces de la raison. Lorsque Brunner dit que le dogme <<se soutient d'en haut>> il souhaite par là signifier que le mystère a sa raison dans l'entendement divin, siège des vérités éternelles. Par conséquent, les raisons <<d'en bas >>, c'est-à-dire les raisons que l'homme allègue dans la défense du dogme ne sont que des raisons subsidiaires mais qui ne s'écarte pas pour autant de la vérité. Cependant, si les mystères sont fondés dans l'entendement de Dieu et dans l'harmonie universelle, les raisons humaines nous font déjà goüter légitimement a la justification totale de tout ce qui est mais qui ne sera pleinement effective que dans l'autre vie. Voilà pourquoi il est dit que la foi peut s'appuyer sur des raisons humaines parce que celles-ci, grace a la force de la raison humaine, peuvent soutenir son

1 F. Brunner, Etudes sur la signi~ication historique de laphilosophie de Leibniz, Paris, Vrin, 1950, P.248-249

fondement en montrant comment il est possible que les dogmes entrent dans le dessein de Dieu sans introduire de l'arbitraire dans la création, mais la foi en elle-même ne peut <<exister>> uniquement d'après ces raisons, elle suppose un fondement autrement intelligible, un fondement transcendant la raison humaine. C'est d'ailleurs pour cela que la religion, comme les dogmes semblent être acceptés par Leibniz comme des faits, la raison venant s'y ajouter pour les défendre et suivant ce qui résulte des disputes, les déclarer comme révélés ou non.

Par conséquent, même si pour Leibniz il n'y a que la création, l'incarnation et quelques autres actions de Dieu qui soient vraiment des miracles et que les autres ne sont miracles que comparativement et relativement a nous - de la même manière que nos actions peuvent être miraculeuses aux yeux des bêtes si il était en leur pouvoir de faire réflexion sur elles - il n'en demeure pas moins vrai qu'on puisse douter que la seule raison suffise a faire prendre conscience des vérités de la foi, car comme nous l'avons montré, elle ne doit pas et de toute facon ne peut pas épuiser le contenu de la foi, uniquement intelligible dans l'entendement de Dieu (tout ce qui est a sa raison d'être dans l'entendement de Dieu car tout est fondé en raison, même les miracles).

Ainsi donc, ce qui nous semblait auparavant être une subordination de la foi a la raison du fait de l'extrême exigence du principe de raison se révèle être une relation complexe entre deux partenaires oü la subordination n'est certes pas absente mais oü le subordonné n'est pas pour autant nié. Dans le cas présent, la raison semble tout d'abord vouloir s'approprier tout le pensable, tout le possible et le domaine de la foi ne fait pas exception a la règle mais il se révèle que son entreprise relève davantage de la défense que de la démonstration, de la protection que d'une volonté de prouver son objet. Brunner écrit:

<<Dans ces conditions, l'intelligence ne supprime point le mystère, elle ne le ruine point, ne le réduisant point au niveau de la raison. Elle s'élève au contraire jusqu'au mystère, jusqu'à percevoir comme naturel, dans sa surnature, le mystère lui-même. Si la foi nous apprend quelque chose de Dieu, l'âme qui veut posséder Dieu doit passer par la foi. Et la foi reste intacte et mystérieuse, parce que l'intelligence en la dépassant, l'enveloppe sans la détruire et fonde sa réalité. >>1

1 F. Brunner, Etudes sur la signi~ication historique de laphilosophie de Leibniz, Paris, Vrin, 1950, P.258

Cette belle citation vient conforter ce que nous disions:

- Premièrement, le mystère n'est pas nié dans l'entreprise de défense car il n'est pas réduit a la sphere de la raison, il conserve donc son côté <<surnaturel>> même si il n'est pas hors de la sphere de la raison qui peut des lors fonder sa réalité en maintenant sa possibilité. - Deuxièmement, la foi reste donc intacte en elle-même et inaccessible a toute tentative de rationalisation totale, elle est simplement - et c'est ici que réside le lien, la relation subtile dont nous parlions plus haut entre la raison et la foi - englobée par l'intelligence (désignant ici l'ensemble des capacités de l'esprit ayant pour objet la connaissance), englobée dans le sens d'une subordination qui ne dénature pas mais qui au contraire protege et fonde pour permettre a ce qui est protégé de perdurer. C'est en somme une aide qu'apporte la raison, sa force étant mise au service de la foi. Elle est en quelque sorte la carapace qui protege le cWur. C'est d'autant plus crucial que la théologie est sans cesse, comme nous le dit Leibniz, sujette a des débats oü l'on fait plus cas de la défense de sa these que de la recherche de la vérité. La raison bien pensante étant pour Leibniz source de vérité, il entend l'incorporer dans les questions de foi pour là encore fonder et édifier un temple a la vérité et a la gloire de Dieu, car loin de nous éloigner de Dieu, la connaissance nous ramène a lui.

Nous pouvons dors et déjà conclure sur un point: contrairement a Descartes, Leibniz ne dissocie pas Religion et science, raison et foi. Selon lui, il est possible d'établir une connexion entre les vérités humaines et la foi puisque celle-ci gagne a contempler les desseins de Dieu par elle-même ainsi que ceux que la raison découvre dans la science par ses propres moyens. La raison humaine est l'occasion de monter vers la raison divine afin d'y contempler la vérité et l'harmonie de toute chose, d'autant plus qu'en vertu de l'univocité de l'être, Dieu et l'homme sont considérablement rapprochés dans leur être: les vérités nécessaires mettent l'homme en rapport avec l'entendement de Dieu, donc avec Dieu lui-même. L'univocité de l'être, notamment théorisée par Duns Scot, fait qu'il n'y a plus entre l'homme et Dieu qu'une différence entre le fini et l'infini : la différence réside des lors dans la perfection de l'être, Dieu étant l'être souverainement parfait alors que l'homme est limité originellement, et non dans une différence de nature, comme si il ne nous était pas permis de concevoir l'homme comme un petit Dieu, c'est-à-dire comme un être possédant entendement et volonté. Le rapprochement de l'entendement de l'homme a celui de Dieu nous permet de dire que grace a sa raison, l'homme peut aller vers Dieu. En effet, les assertions faites a son sujet ne pourront pas être dénuées de sens car Dieu et l'homme sont tous deux mu par le bien, infailliblement pour Dieu, selon les apparences (de bien) pour l'homme. De même les notions de <<justice >>, de <<choix>>

ne sont pas des chimères pour Dieu, la théologie de Leibniz nous révèle un Dieu proche de l'homme dans sa manière de raisonner, d'agir, voilà pourquoi il est permis a l'homme de s'avancer vers Dieu par quelque chemin sür oü la pensée aura pied.

- Cette remarque nous mène au troisième point de la citation de Brunner: il s'agit du rabaissement de la distinction entre nature et surnature. Brunner nous dit effectivement que l'intelligence, en s'appropriant le mystère (sans pour cela le nier), le rend en quelque sorte <<terrestre>> en le rabaissant a la sphère de la raison juste ce qu'il faut pour permettre de comprendre qu'il n'est pas contradictoire: la raison percoit comme naturel le mystère dans sa surnature. Les mystères sont donc comme <<naturalisés>> et mis en adéquation avec notre raison afin que celle-ci puisse les saisir sans en dire des choses insensées. Nous voyons encore ici la délicate relation qui semble osciller entre subordination et respect total de l'essence du mystère. Il faut cependant conclure que la raison bien pensante laisse le mystère tel qu'il est mais que son entreprise de défense nécessite qu'elle le saisisse par certains aspects qui ne sont ni contraires au mystère ni non plus réducteurs de son essence. Par la raison, nature et surnature sont donc rapprochées comme l'homme et Dieu le sont en vertu de l'univocité de l'être qui leur donne une <<commune nature>> (méme si celle-ci diffère en grandeur intensive) et de la commune <<soumission>> au principe de raison, de sorte qu'il est permis de dire que plus l'homme se rapproche de Dieu, plus le <<surnaturel>> lui devient <<naturel >>, et qu'à l'inverse, plus l'homme sombre dans l'abIme de l'ignorance, plus ce qui est <<naturel>> lui paraIt démesure, << surnaturel >>, hors d'ordre.

Le rapprochement entre le créé et l'incréé permet a Leibniz de faire de deux ordres distincts une seule et méme expression de l'harmonie universelle, l'intimité est telle que celui qui s'adonne aux réflexions, guidé par le seul principe de raison, et par la raison elle-méme, pourra sans aucun doute percer en compréhension le court des choses et prendre conscience de la continuité qui peut se trouver entre les différents points de vue que la foi et la raison représentent.

A.Vinet écrit a ce sujet: <<La gloire paraIt un sommet pour qui la voit du fond de l'abIme; la nature paraIt surnaturelle pour qui est au-dessous de la nature >>.1

1 A. Vinet, Philosophie religieuse, Lausanne, 1918

Autrement dit, tout est miracle et grace pour l'homme séparé de Dieu, tout est <<naturel>> a l'homme relevé.

Leibniz distingue donc la foi de la raison mais sans les opposer, il en fait deux moyens, deux sources de vérités valant chacune pour elle-méme mais étant donné l'importance que donne Leibniz a la raison, il faut voir chez elle une certaine tendance a vouloir compenser la foi qui n'exprime pas la vérité sur le méme mode que la raison. Cependant, cette tendance de la raison, lorsqu'elle est correctement pensée et correctement comprise chez celui qui se fait le défenseur de la foi et le conciliateur de la foi et de la raison, ne va pas a l'excès, c'est-à-dire jusqu'à pousser la défense a être un moyen de prouver l'indémontrable et d'asservir contre raison le domaine de la foi. Au final la conformité de la foi avec la raison est aussi une conformité de la raison avec la foi puisque la foi n'est pas contraire a la raison, ses objets sont accessibles a la raison (et méme fondés en partie sur elle) sous la forme d'une attitude protectrice et défensive contre une raison pleine de vaines prétentions et la raison bien pensante se conforme également a la foi en la préservant telle qu'elle est, en ne prétendant pas la réduire a l'exclusivité de la raison, en se faisant par conséquent son alliée plus que son adversaire, en se faisant chemin, voie vers Dieu.

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DEUXIEME PARTIE

L' <<optimisme>> déduit de l'idée de Dieu

On définit généralement l'optimisme comme une opinion d'après laquelle le monde est une uvre bonne malgré <<l'existence>> du mal en son sein; bonne, c'est-à-dire préférable au néant, et oü le bonheur a l'ascendance sur le malheur. Nous donnons ici la définition commune car originellement, l'<< optimisme>> ne correspond pas tout a fait a la définition que nous venons de donner. Même si Leibniz n'emploie pas le terme même d'<< optimisme>> pour désigner son système philosophique, le terme a historiquement été employé pour la première fois par des jésuites dans un compte rendu de la Théodicée de Leibniz, donc pour caractériser sa philosophie et plus particulièrement pour en exprimer son idée, si ce n'est principale, du moins son idée la plus connue et la plus, souvent a tort, banalisée: le monde actuel est le meilleur des mondes possibles qui puisse jamais exister comparaison faite avec les autres mondes tout aussi possibles a l'origine des temps, il est celui oü se réalise le maximum de bien possible (la définition est sensiblement différente a cause de l'introduction de la notion de << monde possible >>).

La définition classique de l'optimisme étant posée, il convient de se demander de quel droit il est permis de penser que notre monde est le meilleur, quel crédit accorder a une telle doctrine? Assurément, il faut des raisons pour affirmer une telle chose, d'autant plus que l'humanité expérimente sans cesse des maux aussi divers les uns que les autres. Si Leibniz parvient a nous fournir des raisons qui nous font penser que sa philosophie est un optimisme, d'oü les tire-t-il? Précisons que pour les rationalistes, connaItre, c'est connaItre par idée, l'expérience ne saurait être essentielle pour connaItre ce qui est. Leibniz se situe, en bon conciliateur, entre Locke, pour qui l'expérience est le ce sans quoi la pensée ne pourrait être, et Descartes qui fait de l'expérience un auxiliaire. Pour Leibniz l'expérience est nécessaire mais insuffisante, elle n'est que l'occasion de découvrir les vérités nécessaires et universelles que nous portons en nous de manière innée sans même le savoir, c'est-à-dire sans en être conscient. Leibniz nous montre sa position dans ce débat sur l'innéisme des idées et des principes de la pensée, par exemple, lorsqu'il se fait fort d'être l'inventeur du principe de raison: le principe de raison est comme les autres principes fondamentaux de la pensée, une sorte d'instinct intellectuel, de tendance opératoire qui guide nos réflexions sans même que l'on prenne conscience du principe lui-même, il est effectif a la pensée uniquement si l'on fait réflexion sur les opérations de l'esprit. Leibniz établit donc une sorte de virtualisme des vérités et principes logiques régissant le progrès de la pensée en matière de connaissance que l'expérience nous permet de découvrir mais qu'elle ne crée pas pour autant.

Pour en revenir aux raisons de l'optimisme, il nous faut affirmer que l'expérience toute seule ne saurait fournir de raisons suffisantes pouvant nous faire admettre l'effectivité de ce que la doctrine de l'optimisme énonce, a savoir la supériorité de notre monde sur les autres mondes possibles en matière de perfection, de bonté etc. En effet, l'expérience n'est source que de vérités contingentes, elle ne saisit que le particulier et son domaine se limite souvent a la sphère du paraItre, aussi ne peut elle nous donner accès aux autres mondes possibles, ce qui pourtant nous permettrait de faire des comparaisons. Par conséquent, dans le cas d'une justification des raisons de l'optimisme, l'expérience ne peut nous être d'une très grande utilité et ne peut certainement pas servir de principe explicatif. Cependant, dans l'hypothèse oü l'expérience serait capable d'étendre ses bornes aussi loin, au point d'avoir une vision de notre monde qui soit intégrale et détaillée de chacune des choses qui existent, on peut raisonnablement se demander si elle aurait tout de méme la capacité suffisante pour émettre un jugement sur l'univers qui soit complet? En effet, la perfection du monde ne saurait se résumer a la seule quantité de perfection qui s'y trouve, le monde est également un optimum au point de vue qualitatif et pas seulement quantitatif, notamment parce qu'il s'y méle des intentions, une finalité qui sont l'objet d'une conscience guidée par le bien et parce qu'il est aussi question des êtres qui vivent dans ce monde et de leur bonheur. Nous pouvons entrevoir ici un problème essentiel, celui de savoir si un entendement fini, tel que celui de l'homme est capable d'avoir une juste représentation de l'harmonie universelle qui se trouve dans l'univers, question qui trouvera sa réponse a un autre moment de notre étude.

Quel autre moyen avons-nous a notre disposition si l'expérience ne peut fournir les raisons de l'optimisme? Là encore, il faut faire appel au principe de raison et de manière générale aux principes de la pensée logique qui sont, pour Leibniz, sources des vérités nécessaires (le principe de contradiction, le principe d'identité et d'autres principes que Leibniz formule, grand inventeur de principes qu'il est).

Ces remarques introductives nous permettent déjà et nous invitent méme a donner l'une des caractéristiques principales de l'optimisme de Leibniz, a savoir le fait qu'il ne soit pas constatable empiriquement et uniquement d'après les relevés des sens mais plutôt le fruit d'une démonstration, objet de la raison, démonstration pouvant tout de méme être appuyée, mais comme après coup, par l'expérience, de la méme manière qu'une vérité ou qu'un principe logique est effectif de tout temps a la pensée mais qu'il arrive a la conscience a force de réflexion sur les opérations de l'esprit ou par une expérience venant corroborer ce qu'énonce un principe fondamental. La perfection du monde, idée stipulée dans la définition

classique de l'optimisme doit donc être démontrée par la raison, c'est-à-dire de manière a priori, il nous faut donc partir d'un principe, des raisons de cet optimisme et ensuite, de ce principe, aller au monde lui-même afin de le voir sous un angle différent (en ayant fait sien l'optimisme et ce qu'il stipule, tout en possédant les raisons de son affirmation) et de trouver en son sein des confirmations aux preuves a priori apportées. Ainsi l'expérience peut être dite trouver sa justification métaphysique après coup, c'est-à-dire, encore une fois, lorsque les raisons de l'optimisme ont été mises a jour par la pensée logique et métaphysique et que l'expérience se voit insérée dans un cadre explicatif plus grand et englobant ses données (décentralisation de l'expérience). Nous assistons ici a un aller-retour, le point de départ est un Principe suprême explicatif de l'ordre de l'univers et de son état optimal, Principe suprême supposé avec raison par la pensée car la raison de l'optimisme ne saurait être trouvée par des entendements finis au sein même de l'univers. L'introduction d'un Principe suprême résulte de la définition de l'optimisme établi plus haut qui nous dit que le monde est une << Wuvre >>, bonne de surcroIt, ce qui nous fait présumer que celui-ci doit être façonné par un être dont la puissance, la sagesse et la bonté sont infinies étant donné la tâche dont il s'agit ici: créer le meilleur des mondes possibles et y réaliser les maximum de bonheur pour les créatures qui en sont susceptibles et qui vivent en son sein. Par conséquent, l'optimisme doit être établi a priori a partir de Dieu. C'est d'autant plus vrai qu'en droit, la voie a priori est suffisante pour connaItre les choses parfaitement puisqu'elle répond a l'exigence du principe de raison et que tout ce qui est possède a priori sa raison d'être tel ou d'être autrement plutôt que de ne pas être du tout. En droit, l'optimisme est donc tout a fait justifiable même si en fait, cette manière de connaItre est impossible pour l'homme et qu'il faut en quelque sorte que la voie aposteriori prépare la voie déductive qui est la seule véritablement explicative et métaphysique. Pour l'homme toujours déjà encré dans le sensible, la seule manière de démontrer l'optimisme pris comme optimum du monde (il ne peut y avoir de monde meilleur que celui là) est d'accomplir par la pensée régressive un retour a Dieu et a son idée, et de là, suivant les mêmes principes qui l'ont conduit a Dieu, redescendre vers la création, toujours guidé par l'idée de Dieu et des principes qu'il possède et qui lui permettent d'acquérir des vérités, mais cette fois-ci avec une compréhension sans égale que la seule vue du sensible ne saurait lui apporter. Ici, Leibniz ne fait pas exception a la règle:

<<Comme dans toutes les grandes métaphysiques du 1 'le siècle, l'idée de Dieu joue chez Leibniz un role tout a fait central. La philosophie leibnizienne se développe suivant deux voies, qui se rejoignent précisément dans l'affirmation d'un Dieu, dont l'essence même est

d'exister. En vertu de cette nécessité d'existence, Dieu fonde toute réalité, le possible comme l'actuel. Dès lors, tout peut se déduire de lui, et tout ramène a lui l'esprit avide de comprendre la raison des choses. La voie a priori dérive les effets des causes, les conséquences des principes. Elle trouve donc son point de départ en Dieu, qui est le Principe suprême. La voie aposteriori remonte des effets aux causes, des conséquences aux principes. Elle trouve son achèvement dans l'affirmation de l'Etre divin. >>1

L'idée de Dieu est donc le point de départ pour nous qui souhaitons éclaircir l'<< optimisme>> de Leibniz et qui par là même sommes amenés a expliciter l'origine du monde, son pourquoi et son comment.

A - L'idée de Dieu

Avant de rentrer dans notre sujet principal, l'optimisme de Leibniz, nous nous devons d'expliciter quelque peu l'idée de Dieu en général et les particularités que Leibniz lui a apporté afin que notre futur propos en soit plus clair.

Ainsi, analyser l'idée de Dieu implique que nous établissions son existence, la nature de son essence et de ses attributs et enfin son action dans le monde. Définir ces trois réquisits, c'est déjà se situer dans le contexte bien précis d'un Dieu unique, créateur et providentiel, par conséquent, c'est se démarquer de conceptions qui, par exemple, font du divin une modalité d'être totalement désengagée dans la création du monde et qui, suivant cette idée, font de Dieu, ou des dieux, des êtres sans aucuns rapport ou presque avec le monde et les êtres animés qui l'habitent. C'est ainsi qu'Epicure voyait le divin, une <<race>> d'être désengagée, parfaitement heureux, indifférent au sort de l'humanité, il concevait l'idée même de création comme incompatible avec l'idée du divin, la nature bienheureuse des dieux leur interdisant tout efforts pénibles. Aristote pensait lui aussi que Dieu n'avait pas grand rapport avec le monde. En effet, le divin chez Aristote repose sur une <<théologie astrale>> d'essence scientifique et non religieuse, il ne faut donc pas confondre la doctrine aristotélicienne avec les cosmogonies religieuses qui expliquent la formation de l'univers et des astres. Chez Aristote, les astres sont des Dieux visibles en mouvement, ils nous donnent une image du principe supérieur invisible. Il existe un premier moteur, principe de tout mouvement dans l'univers qui n'est pas mu lui-même donc immobile, a savoir Dieu, dont la

1 J. Jalabert, Le Dieu de Leibniz, Paris, Presse Universitaire de France, 1960, P.7

<<tâche>> consiste a mouvoir les astres du monde supralunaire continuellement, c'est ainsi qu'il se communique a nous, par l'image d'un mouvement éternel. La particularité du Dieu aristotélicien est très bien définie par Pierre Aubenque dans ces quelques lignes:

<<Le dieu d'Aristote est un Dieu lointain, mais il n'est pas caché; c'est un Dieu a la fois présent et absent, séparé de nous, mais se donnant a nous en spectacle, et compensant son éloignement de notre monde par l'exemple toujours visible de sa splendeur. >>1

Ce n'est pas ici notre propos d'établir les différentes conceptions du divin au court des âges, remarquons simplement pour notre sujet que Leibniz s'inscrit dans l'optique religieuse d'un Dieu créateur, unique et providentiel, c'est-à-dire directement lié a sa création. Mais l'encrage de Leibniz dans le christianisme ne va pas de soi, car le Dieu de Leibniz est-il finalement le Dieu des chrétiens? Cette question est posée par Jalabert alors qu'il remet en cause l'orthodoxie de Leibniz d'après les thèmes métaphysiques de sa philosophie et leurs conséquences, notamment en ce qu'ils nous invitent a pencher en faveur du spinozisme qui on le sait est un panthéisme contraire a la Religion et a l'affirmation principale d'un Dieu transcendant. Au final, pour Jalabert le Dieu de Leibniz est effectivement celui des chrétiens car il s'agit d'un Dieu transcendant et personnel, c'est-à-dire proche de l'homme non seulement au sens oü, par sa providence, il prend grand soin de sa création, mais également au sens oü il est << comme >> un grand homme, assertions tout d'abord blasphématoire puisque Dieu ne saurait être réduit dans son être a n'être qu'un homme dont les perfections seraient poussées a l'infini mais qui, après réflexions, n'a quelque chose de choquant que pour celui qui pense mal l'essence de Dieu et en fait un Dieu dont la transcendance est synonyme de domination, de froideur et qui se représente la relation entre Dieu et l'homme davantage comme une relation entre Maître et servant, qu'une relation entre Père et fils (une des tâches de Leibniz est d'ailleurs d'atténuer la distance qui sépare Dieu de ses créatures en affirmant que la différence entre eux n'est qu'une différence entre le fini et l'infini, une différence de degré dans l'être et non une différence de nature, si bien qu'il contribue a la conception de l'univocité de l'être ici extrêmement étendue au point de rapprocher Dieu de notre entendement). En réalité, ce qui fait s'opposer Leibniz et l'orthodoxie catholique (et qui suscite la question posée par Jalabert), c'est l'idée selon laquelle Dieu se devait de créer le meilleur des mondes possibles. En effet, cette seule idée implique que Dieu est déterminé par

1 P. Aubenque, Le prob1ème de 1 'être chez Aristote, Paris, PUF, 1692, P.348

sa bonté dans son choix lorsqu'il crée le monde, ce qui est aller contre l'indéterminisme traditionnel. Pour Leibniz, nous y reviendrons, la volonté divine ne saurait être indifférente dans ce qu'elle se propose de créer, en affirmant cela, Leibniz prend position entre un nécessitarisme aveugle comme l'est la philosophie de Hobbes pour qui tout ce qui est représente le seul possible (par conséquent, Dieu n'a pas choisi, il a créé le seul monde possible) et un indéterminisme comme celui de Descartes pour qui entendement et volonté ne font qu'un chez Dieu et qui se représente donc la réflexion avant la création et la création comme un seul et unique moment ou plutôt comme le seul fait d'une volonté dont les décrets sont absolus alors que pour Leibniz, même si il est exclu de concevoir l'exercice de la volonté sur l'entendement (phase réflexive) lors de l'appel des possibles dans l'entendement et la détermination a créer le meilleur système de compossibles comme deux moments distincts dans le temps, en revanche il est possible de concevoir entre eux une priorité de nature, ce qui permet entre autre de montrer que la création n'est pas arbitraire mais qu'il y a bien examen des possibilités multiples, donc choix fondé en raison. Au final, pour Leibniz, même si Dieu n'obéit pas a un fatum, il agit selon la représentation du bien, du vrai, de la justice parce qu'il est lui-même vérité, bonté et justice, en effet, qui d'autre que lui pourrait être Raison et Bonté? Par conséquent, il est absurde de dire qu'en créant selon la représentation du bien, Dieu aliène son indépendance car il ne fait que créer selon ce qu'il est et ce que lui disent sa raison et sa bonté.

Le cadre de la discussion étant établi, nous pouvons aborder le premier point nécessaire a l'étude de l'idée de Dieu: l'existence de l'être absolument parfait.

1/ L'existence de Dieu

S'il est besoin de prouver l'existence de Dieu dans un système comme celui de Leibniz, cela tient au fait qu'il prétend proposer une théologie rationnelle oü, comme dans les Religions, Dieu a une place tout a fait centrale. En effet, comme nous l'avons dit, Dieu est le principe de toute chose, la raison première et dernière de toute chose suivant que l'on pense a priori ou bien a posteriori. La raison nous invite a démontrer l'existence du divin afin d'avoir un fondement solide et réel qui puisse garantir ses assertions en matière de théologie. Dieu n'est donc pas appréhendé avec le cWur ici mais avec la raison et Leibniz, comme ses prédécesseurs et contemporains dont la métaphysique est orientée théologiquement, ne souhaite en rien réduire le champ d'influence de la foi, au contraire son but est de rapprocher

les hommes de Dieu et de son culte, mieux de les y mener et de combattre aux côtés des croyants, en renforcant leur foi par des raisons. Par conséquent lorsque Heidegger écrit : <<un Dieu, qui doit au préalable se faire prouver son existence, ne serait en fin de compte qu'un Dieu fort peu divin, et (...) la preuve de son existence aboutirait tout au plus a un blaspheme. >>1, il ne souhaite pas signifier que Dieu peut se passer de démonstration puisqu'il est Dieu mais qu'une démonstration de son existence par la raison est une atteinte a la Religion et a la foi, c'est une atteinte a la toute puissance de Dieu et a sa transcendance, c'est un blaspheme en tant que Dieu semble mis au rang d'objet purement théorique alors que le cheminement vers Dieu devrait venir exclusivement du cWur, de la foi et de l'amour. C'est ici une polémique importante et Leibniz, peut être plus que quiconque, est dans la ligne de mire. En effet, on reproche au Dieu des philosophes d'être trop éloigné de celui des croyants, mais ce n'est ici rien d'autre, encore une fois, que la polémique sur l'opposition ou non de la foi avec la raison. Ce qui est reproché a la théologie rationnelle c'est sa tendance a faire de Dieu un objet d'argumentation rationnelle et par conséquent proposer une voie différente de celle de la croyance. Pour certains, Pascal entre autres, il n'est pas possible d'aimer ce qui est objet de démonstration, que serait en effet un amour dont les raisons nous sont données, autrement dit, donner a l'homme les raisons pour lesquelles il doit aimer Dieu, c'est nier l'amour véritable que porte le croyant a Dieu, c'est faire de l'amour quelque chose qui est du ressort de la raison et non du sentiment. Pour Pascal le Dieu des philosophes ne procure pas de joie et est étranger au sentiment. Nous ne reviendrons pas sur la position de Leibniz sur la polémique de la conformité de la foi avec la raison mais nous pouvons cependant indiquer que quelque soit la force de l'objection de Pascal, il nous faut affirmer que Leibniz n'entend en rien faire du Dieu des philosophes un Dieu différent de celui des Ecritures et de la Religion, bien au contraire, il a parfaitement conscience que la raison ne peut tout expliciter intégralement, preuve en est certains passages oü il réserve certaines vérités a la foi, aux <<yeux de la foi >>2, préservant ainsi une part de croyance même si celle-ci n'est pas sans raison. La théologie de Leibniz participe donc a la fois de la science et de la croyance. Il est effet, a la lecture des textes de Leibniz, impossible de penser que Leibniz puisse subir pleinement la difficulté soulignée par Pascal, il sera d'ailleurs a propos pour nous qui allons traiter de l'optimise de Leibniz, de montrer que cette part obscure, intouchable mais respectée par Leibniz qui concerne la foi pourra être prise pour un obstacle dans la

1 Heidegger, Nietzsche I, Paris, Gallimard, 1971, P.286 2Leibniz, Causa Dei, §144

démonstration de l'optimisme, pour une limite même dans la volonté de prouver ce que l'optimisme stipule, mais nous y reviendrons.

Nous pouvons donc voir que plusieurs sortes de preuves de l'existence de Dieu ont été établies a travers l'histoire de la pensée: la célèbre preuve ontologique, nommée ainsi depuis la critique kantienne théorisée par St. Anselme, sous certains aspects reprise par Descartes, complétée par Leibniz, les preuves dites cosmologiques mais aussi la preuve par les vérités éternelles reprise par Leibniz a la suite de St Augustin et de Malebranche. Remarquons avant d'entrer dans le détail des différents types de preuves qu'il est d'ors et déjà possible de distinguer deux manières de prouver l'existence de Dieu, a savoir en partant de son idée et en étudiant sa nature, son essence ou en partant du monde, autrement dit du relatif, du contingent qui présuppose l'existence de l'Absolu.

Commencons par la preuve ontologique, preuve a priori. Elle est exposée par St. Anselme dans son Proslogion et possède une valeur fondatrice. En effet, elle réunit la foi et la raison et représente dans l'histoire de la pensée le cadre de toute réflexion philosophique sur Dieu chez de nombreux philosophes, notamment chez Bonaventure, Thomas d'Aquin, Descartes, Spinoza, Leibniz ou même chez Kant. L'argument ontologique de St. Anselme ne constitue pas a proprement parler une preuve de l'existence de Dieu, du moins ne se veut-il pas tel. Il s'agit davantage pour St. Anselme d'une réflexion sur ce qu'il est possible de savoir sur Dieu: existence, nature de la substance divine et dénombrement de ses principaux attributs. Il faut noter que cette <<preuve>> fait référence, touj ours chez le même auteur, a la grandeur de Dieu, plus qu'à son être même. En effet, Dieu est définit comme grandeur suprême et toute la déduction rationnelle a partir de lui repose sur cette notion, Dieu est <<quelque chose de tel que rien ne se peut penser de plus grand >>1. Or ce qui est tel ne pouvant être uniquement dans la pensée, Dieu existe réellement, c'est-à-dire hors de la pensée de celui qui se le représente. Pour St. Anselme, <<être en réalité>> est quelque chose de plus grand que d'<< être simplement dans la pensée >>, l'idée de l'être tel qu'il ne peut y en avoir de plus grand implique donc que celui-ci existe en dehors de la pensée car un être qui existe réellement mais qui pourrait ne pas exister est moins grand qu'un être qui existe parce qu'il ne peut pas ne pas exister. Si l'être le plus grand qui soit possible ne possédait pas une existence nécessaire, alors il ne serait pas en conformité avec sa définition. Précisons, en

1 Anselme de Cantorbery, Proslogion, Paris, GF, 1997

guise de commentaire, que dans le Proslogion, St. Anselme entend mettre la foi en accord avec la raison, la foi étant pour lui ce qui nous éclaire sur les grandes vérités philosophiques et théologiques et l'occasion pour la lumière naturelle de nous faire saisir la relation qui se joue entre l'essence divine et son existence. Cependant, dans un autre texte, le Monologion, St. Anselme présente ses arguments en faveur de l'existence de l'être le plus parfait sans avoir recours aux Ecritures, il établit l'existence de Dieu avec l'aide de la seule raison, en un acte relevant de la seule intelligence nous révélant ainsi que la foi n'est pas la seule puissance a pouvoir nous démontrer l'effectivité de l'être tel qu'il ne peut y en avoir de plus grand. Quoi qu'il en soit, peu importe la voie empruntée, foi ou raison, elles font toutes les deux font référence a l'idée d'un Dieu dont l'existence est une suite de son essence. Face a l'objection classique selon laquelle cette preuve n'établit en rien l'existence de Dieu hors de notre pensée, Descartes répondra, puisqu'il reprend la preuve ontologique a sa manière, que si notre pensée n'impose en effet aucune nécessité aux choses, elle exprime, lorsqu'elle est pensée vraie, la nécessité des choses. Jalabert écrit a ce sujet:

<<Sans avoir l'intuition de l'essence divine, sans apercevoir dans cette intuition l'aséité de Dieu, notre pensée éclairée par la vérité, c'est-à-dire par Dieu, concoit par une idée la souveraine perfection et comprend qu'à cette nature parfaite une existence réelle actuelle appartient nécessairement. >>1

Cependant, chez Descartes la preuve ontologique n'est pas similaire a celle de St. Anselme. L'apparition de l'idée innée de Dieu n'est plus le fait d'une illumination par la substance infinie, c'est la lumière naturelle chez Descartes qui, même si elle est d'origine divine, est seule responsable de l'acte d'intellection qui, guidé par l'attention et la méthode du doute, fait se dévoiler l'idée de Dieu, mise dans notre âme par Dieu lui-même lors de la création. Le maître mot de Descartes dans ces matières est <<intuition>> et avec lui cette intuition devient humaine et non pas uniquement le privilège de l'être tout puissant. Plus particulièrement, la preuve ontologique cartésienne part de l'idée de Dieu mais n'en cherche pas la cause comme c'est le cas pour les deux autres preuves que Descartes apporte. En effet, la preuve de l 'existence de Dieu par l 'idée du parfait énonce ceci : nous avons en nous plusieurs idées, la question qui se pose lorsqu'on applique la méthode cartésienne, le doute méthodique, consiste alors a se demander si a chacune des ces idées il faut y faire nécessairement

1 J. Jalabert, Le Dieu de Leibniz, Paris, Presse Universitaire de France, 1960, P.72

correspondre un objet qui soit extérieur a notre pensée. La réponse de Descartes est la suivante: il n'y a qu'une seule idée qui nous oblige a le faire, l'idée d'un être parfait, l'idée de Dieu. La démonstration s'effectue de la manière suivante: toute idée doit avoir une cause et cette cause doit avoir au moins autant de réalité que ce qu'exprime l'idée même, par conséquent, pour l'idée de Dieu, nous ne pouvons en être nous-mêmes la cause car comment un être imparfait pourrait il trouver en lui assez de réalité, assez de force pour former l'idée de perfection infinie? Il faut donc que cette idée ait été mise par Dieu en notre âme dès l'origine, ce qui est prouver l'existence de Dieu hors de notre pensée. La même <<méthode>> est utilisée pour la preuve de l 'existence de Dieu par la contingence du moi, c'est-à-dire qu'ici encore il faut rechercher la cause de l'idée de Dieu en nous qui se trouve être le fait que la création toute entière (et tout ce qui y est contenu) ne possède pas en elle-même sa raison d'être et qu'elle est donc causée par une cause extérieure et transcendante qui est, elle, causa sui.

La preuve ontologique chez Descartes part donc de l'idée de Dieu mais n'en cherche pas la cause, au contraire, il s'agit d'en développer les implications: dans l'idée de l'être souverainement parfait se trouve enveloppée l'idée de son existence car l'existence étant une perfection et la non-existence une imperfection, on doit conclure que Dieu, l'être possédant toutes les perfections, existe nécessairement.

Avant de voir la position de Leibniz sur la preuve ontologique, remarquons que Malebranche s'oppose a Descartes. Selon lui l'homme ne saurait avoir l'idée de l'infini en lui car son entendement étant fini, il ne peut posséder en lui une modalité infinie. Cette thèse de Malebranche tient a la particularité de sa doctrine de la vision en Dieu. En effet selon cette doctrine la créature n'est pas a elle-même sa propre lumière, quand la créature pense, elle pense par les idées de Dieu et voit toutes choses en Dieu, par conséquent lorsqu'elle pense a Dieu, elle voit Dieu même si elle n'en saisit pas toute l'essence. Dieu est donc l'objet immédiat interne de la créature lorsque celle-ci le concoit en pensée. Précisons quelque peu la pensée de Malebranche: Si celui-ci en vient a théoriser une telle doctrine cela tient a plusieurs raisons dont la première se trouve être que les créatures, lorsqu'elles apercoivent un objet extérieur, ne l'apercoivent pas par lui-même mais par l'intermédiaire d'une idée correspondante ; la seconde raison étant que Malebranche refuse tout autre mode de représentation des choses extérieures que celui qui consiste a faire dépendre totalement l'intellection et la sensation de Dieu. Dans La recherche de la vérité, Malebranche nous expose les diverses manières qu'il est possible de concevoir lorsqu'il s'agit de se représenter

les choses extérieures, il nous donne six possibilités et pour chacune d'elles pose la question de l'origine des idées, par exemple est ce que les idées sont produites par notre âme ou bien sont elles produites en même temps que notre âme lors de la création. Malebranche s'attache a déconstruire les unes après les autres les diverses conceptions pour finir par nous révéler sa propre penser dans la sixième hypothèse: nous voyons les choses en Dieu. Exposer sommairement ici ces divers moyens ainsi que leur critique nous aidera a comprendre un peu mieux le propos de Malebranche1:

- Il n'est pas possible pour Malebranche que les idées viennent des corps car selon lui il n'est pas concevable, contre les péripatéticiens, que des corps envoient des <<espèces qui leur ressemblent>> sans par la même devenir moindre.

- Il n'est pas possible que l'âme produise d'elle-même les idées des choses auxquelles elle pense. Cette opinion résulte de l'idée selon laquelle l'âme est faite a l'image de Dieu et donc aurait la capacité de produire et d'anéantir les idées des choses (autrement dit les susciter par elle-même). Penser cela, selon Malebranche c'est dire que l'âme est capable de créer des êtres plus nobles et plus parfaits que le monde créé par Dieu (il fait des idées des êtres réels, plus nobles que les corps). C'est en fin de compte quelque chose d'illusoire de penser cela et il en est ainsi parce que les hommes, voyant qu'ils ont a l'esprit les idées des choses quand ils le veulent, s'imaginent que ces idées sont présentes selon leur bon vouloir, que leur volonté est la cause de leurs apparitions dans l'esprit.

- Il n'est pas vrai non plus que Dieu ait produit les idées en même temps que notre âme. Malebranche s'oppose ici a la théorie des idées innées. Cet argument n'est pas vraisemblable car il existe un autre moyen, beaucoup plus simple, pour expliquer comment l'âme voit les choses. La création des âmes avec toutes ses idées va contre la simplicité des voies de même qu'il n'est pas possible que Dieu produise les idées a chaque fois que nous pensons a un objet.

- Il n'est pas possible que l'âme voit l'essence et l'existence des objets uniquement en considérant ses propres perfections, c'est une chose réservée a Dieu seul. L'âme ne peut pas se représenter d'elle-même les choses, ce serait faire d'elle un monde intelligible bien plus noble que ce qu'elle est capable de concevoir, ce serait la mettre au-dessus de la création du monde et concevoir que l'âme n'a besoin que d'elle-même pour voir et connaItre les choses. Ce n'est donc ni en soi ni par soi que l'âme peut voir les choses, elle est dépendante d'une autre puissance.

1 Malebranche, La recherche de la vérité, Paris, Vrin, 1946, T.3, II

- En réalité l'âme voit toutes choses en Dieu. Celui-ci est en effet uni a chacune des âmes, il est directement présent a elles et représente en quelque sorte le <<lieu>> des esprits. Si Dieu a procédé ainsi a l'origine au lieu de créer une infinité d'idées dans chacune des âmes c'est essentiellement parce que Dieu s'est proposé de créer le monde en utilisant les voies les plus simples tout en se proposant de grandes choses (c'est ainsi qu'avec la seule <<étendue>> Dieu produit tout ce que nous pouvons <<voir>> dans la nature), Dieu est en effet plus parfait s'il crée des grandes choses par des voies simples que s'il crée de grandes choses par des voies multiples et compliquées.

Dieu ayant en lui les idées de toutes les choses qui sont créées, la spécificité de cette doctrine est donc que nous connaissons en Dieu et sentons par Dieu (nous voyons en Dieu mais nous n'avons pas en Dieu les sentiments, c'est Dieu qui agit sur nous dans ce cas précis), les sensations que nous avons sont le résultat ou l'effet des idées que Dieu imprime dans notre âme. Qu'en conclure sinon que l'origine de toutes nos idées est entièrement divine et soumise intégralement au bon vouloir de Dieu. Cette philosophie s'oppose donc a la fois aux empiristes pour qui les idées ont une origine extérieure, l'expérience et aux innéistes comme Descartes pour qui les idées sont en nous et nous invite a conclure que le monde matériel ne nous affecte pas, que nous ne pouvons même pas en démontrer l'existence car toutes les impressions que nous pouvons en avoir sont en réalité le résultat de l'action de Dieu sur nous qui imprime directe