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Les obstacles à la bonne qualité de l'eau dans les rivières péri-urbaines. L'exemple du bassin versant de l'Azergues (Rhône)


par Nicolas Talaska
Université Lumière Lyon 2 - Maîtirise de géographie
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

Université Lumière-Lyon 2

Faculté de Géographie, Histoire, Histoire de l'Art et Tourisme

Master Sciences des Sociétés et de leur environnement

Mention Interface nature-sociétés

LES OBSTACLES A LA BONNE QUALITE DE L'EAU

DANS LES RIVIERES PERI-URBAINES.

L'EXEMPLE DU BASSIN VERSANT DE L'AZERGUES (Rhône)

Mémoire de maîtrise de géographie

Présenté par : Nicolas TALASKA

Directeur de recherches : Mme Anne RIVIERE HONEGGER, UMR 5600 CNRS EVS

Date de soutenance : 10 Juillet 2007

Membres du jury :

Anne RIVIERE HONEGGER, Chargée de recherches, UMR 5600 CNRS EVS

Norbert LANDON, Maître de conférences, université Lyon 2

Pierre GADIOLET, Chargé de mission contrat de rivière Azergues

« La vérité est un grand miroir tombé du ciel qui s'est brisé en mille morceaux. Chacun en possède un tout petit morceau et croit détenir toute la vérité. »

Djalal Al-dîn Rûmi, écrivain et poète mystique persan (1207-1273)

Remerciements

Ce travail a été réalisé avec un grand intérêt. Ce fut l'occasion de prendre le temps de réfléchir sur des sujets complexes et d'approfondir mes connaissances sur la gestion de l'eau. Ce fut enfin une très bonne expérience que de développer des méthodes pour connaître un terrain totalement inconnu au départ.

Je remercie particulièrement Anne Honegger pour ses relectures attentives, ses conseils bibliographiques, et sa disponibilité.

Je remercie chaleureusement Pierre Gadiolet (chargé de mission du contrat de rivière Azergues) qui m'a toujours accueillit pour des discussions très enrichissantes mais toujours trop courtes. Sa très bonne connaissance du terrain et sa passion ont beaucoup alimenté mes réflexions.

Je tiens également à remercier toutes les personnes qui ont accepté de me recevoir dans le cadre des entretiens.

Je remercie Laëtitia dont l'aide a été précieuse lors de la passation des questionnaires.

Enfin, je remercie beaucoup ma famille grâce à laquelle j'ai réalisé ce travail dans de bonnes conditions. La confiance qu'elle m'a accordée a renforcé mes motivations. Et merci à Laurent pour ses conseils.

Sommaire

Sommaire 3

Introduction 4

PARTIE 1. Les évolutions de la qualité de l'eau 9

Chapitre 1 . Peut-on définir la qualité de l'eau ? 9

Chapitre 2 . Postures scientifiques et méthodologie utilisée 23

Chapitre 3 . Présentation du terrain d'étude 29

Conclusion de la partie 1 62

PARTIE 2. L'ubiquité de la qualite de l'eau 63

Chapitre 1 . A chacun sa qualité, ou les divergences de perceptions de la qualité de l'eau 63

Chapitre 2 . Les obstacles à la bonne qualité de l'eau 83

Conclusion 109

Bibliographie 113

Annexes 121

Liste des figures 141

Liste des tableaux 141

Table des matières 142

Introduction

Selon une enquête de l'Ifen, réalisée en 2003, la qualité de l'eau des milieux aquatiques (rivières, lacs, nappes souterraines, mers et océans) serait la deuxième préoccupation environnementale des français après la qualité de l'air.

Le parti pris par l'Ifen de considérer l'eau de la `nature' et non pas l'eau du robinet, comme c'est souvent le cas, sous tend un point essentiel. L'eau n'est pas seulement une ressource pour fabriquer de l'eau potable ou pour produire de l'électricité, elle est aussi un milieu de vie pour les végétaux et les animaux aquatiques ainsi qu'un support d'activités humaines non extractives (loisirs, agrément paysager). La prise en compte de cette double dimension de l'eau est le résultat d'un changement de paradigme quant à la représentation de cet élément.

Si l'origine de ce changement est multiforme, l'adoption en France de la première loi sur l'eau en 1964 marque au moins son institutionnalisation. Cette loi prend acte des multiples dégradations de l'eau et des risques que cela fait peser sur la pérennisation de ses usages, au premier rang desquels la production d'eau potable. Elle crée également les conditions institutionnelles, financières et techniques d'une gestion globale et décentralisée de la ressource en eau. Pour y parvenir, la loi instaure la création d'administrations spécifiques : les agences financières de bassin, devenues Agences de l'Eau depuis. Elles ont pour objectif d'impulser les politiques de gestion de l'eau à l'échelle de territoires dont la cohérence ne repose pas sur le traditionnel maillage administratif français, mais sur l'aire d'alimentation des grands cours d'eau : les bassins hydrographiques.

Dans le fond, ces dispositions instituent la volonté d'utiliser l'eau autrement que ce qui prévalait jusqu'ici. L'eau conçue essentiellement comme une ressource illimitée au service des usages anthropiques est un élément « corvéable et malléable à merci » (Aspe, 1999, 10). L'eau est endiguée pour favoriser le transport fluvial ou pour se protéger des crues, elle est stockée pour produire de l'électricité, elle est drainée des terres qu'il faut cultiver. Elle est enfin l'exutoire de tous les rejets, qu'ils soient domestiques ou industriels. Cette intense exploitation de l'eau a été favorisée par les progrès techniques d'après guerre mais elle était surtout nécessaire pour répondre aux besoins croissants engendrés par le développement économique, agricole, démographique et urbain des Trente Glorieuses. Ce mode d'utilisation de l'eau aboutit à une dégradation tellement avancée de la ressource qu'il met en péril les usages de l'eau.

Il faut donc utiliser l'eau autrement pour pérenniser les exigences des besoins humains. C'est bien l'objectif principal de la loi de 1964 qui stipule dans son article 1er que « la lutte contre la pollution des eaux et leur régénération » a pour « but de satisfaire ou de concilier les exigences : de l'alimentation en eau potable des populations et de la santé publique ; de l'agriculture, de l'industrie, des transports et de toutes autres activités humaines d'intérêt général ». Mais au-delà des efforts de lutte contre la pollution pour mieux satisfaire les besoins humains, la loi indique aussi que ces efforts doivent permettrent « la vie biologique du milieu récepteur et spécialement de la faune piscicole ainsi que des loisirs, des sports nautiques et de la protection des sites ». D'une manière explicite la loi de 1964 instaure le principe de la conciliation. Tous les usages de l'eau doivent être réalisables sans pour autant détruire les conditions naturelles qui les permettent. L'attention porte alors essentiellement sur les pollutions de l'eau. Pour en réduire les conséquences négatives sur les usages de l'eau et sur la vie aquatique (les poissons essentiellement), la loi réglemente les rejets dans le milieu en assignant des objectifs de qualité pour chaque rivière en fonction des usages qu'elles permettent. Cette volonté d'action se double de l'élaboration d'outils et de méthodes scientifiques pour évaluer la qualité de l'eau.

Le principe de conciliation est accentué dans la deuxième loi sur l'eau de 1992 puisque l'eau devient un « patrimoine commun de la nation ». A travers cette expression se trouve affirmé le principe selon lequel tout individu a le droit de disposer d'eau à sa convenance pour satisfaire ses besoins quels qu'ils soient. Par exemple, la pratique du kayak doit pouvoir s'accorder avec celle du pêcheur à la ligne, et ces deux là ne doivent pas être entravées par la production hydroélectrique ou l'irrigation agricole. Tous les usagers deviennent également les titulaires du patrimoine-eau et en sont à ce titre responsables.

La notion de patrimoine est fondamentale en cela qu'elle modifie durablement la manière de concevoir et de gérer l'eau. On retiendra la définition de Montgolfier (1987, 241) pour qui le patrimoine est un « ensemble d'éléments susceptibles, moyennant une gestion adéquate, de conserver dans le futur des potentialités d'adaptation à des usages non prévisibles aujourd'hui ». Cette définition implique donc une vision sur le long terme et la prise en compte des générations futures. Cette position éthique est proche de la notion de « développement durable ». Malgré l'utilisation abusive de cette notion, nous nous placerons dans cette position car elle est au coeur des politiques environnementales actuelles. La définition de Montgolfier sous tend également l'idée de déterminer un certain état du patrimoine pour qu'il soit pérenne. Quelles sont alors les caractéristiques du patrimoine-eau qui permettront de satisfaire aux usages futurs ? Quelle qualité de l'eau permet de satisfaire tous les usages y compris ceux qui n'existent pas encore tout en conservant les fonctionnalités naturelles qui les permettent ?

La détermination de la qualité de l'eau et plus encore la définition d'une « bonne qualité », c'est-à-dire celle qui permet de pérenniser les potentialités d'usages du patrimoine en permettant sa régénération, est donc un préalable essentiel à toutes politiques de gestion de l'eau. Mais la conception de la « bonne qualité » a évolué puisque l'eau n'est plus seulement ressource mais aussi milieu. Or ce milieu ne concerne plus seulement les poissons mais toutes les formes de vies aquatiques (formes biotiques) ainsi que l'état du milieu physique qui les supporte (formes abiotiques). Il ne s'agit plus de considérer les seules pollutions du fluide comme le faisait la loi de 1964, mais de prendre en compte tous les compartiments de l'hydrosystème, car de leurs interactions dépend la qualité globale de l'eau. Cette approche systémique modifie donc sensiblement la manière d'évaluer la qualité de l'eau. Elle étend considérablement l'espace à considérer pour comprendre les tenants et les aboutissants de la qualité. La qualité du fluide dépend des milieux aquatiques et plus largement des activités du bassin versant. Or, considérer un espace toujours élargi pour comprendre ce qui fait la qualité de l'eau implique de prendre en considération un nombre important d'acteurs. Toutefois, la complexité de l'approche systémique semble n'être à la portée que d'experts ou de scientifiques alors que toutes personnes agit plus ou moins directement sur la qualité de l'eau sans forcément connaître ou admettre l'impact potentiellement négatif de son action sur la qualité de l'eau. Il semble donc qu'il y ait ici un contexte propice à des divergences de perceptions de la qualité de l'eau. D'un côté, des experts produisent un savoir `objectif ' de la qualité, et de l'autre, des `profanes' utilisent des critères différents pour évaluer la qualité de l'eau.

Pour autant, la « bonne qualité » de l'eau devient un objectif ultime qui s'inscrit autant dans un souci utilitariste (limiter les dégradations des milieux aquatiques pour garantir les usages humains) que naturaliste (limiter les dégradations des milieux aquatiques pour préserver leur valeur écologique en soi). Cet objectif prend même un caractère réglementaire avec l'adoption, en 2000, de la Directive Cadre européenne sur l'Eau (DCE). Elle fixe comme objectif aux Etats Membres d'atteindre à l'horizon 2015 un « bon état » des eaux. Si ce « bon état » doit permettre de satisfaire les usages actuels et futurs de l'eau, il est évalué à partir de l'état des fonctionnalités naturelles des milieux aquatiques. Cette définition du « bon état » postule qu'un fonctionnement optimal des écosystèmes aquatiques permet de pérenniser le patrimoine-eau. Cet état optimal correspond à un fonctionnement des écosystèmes dans un contexte  pas ou très peu perturbé par l'homme. Ainsi, cette manière d'évaluer la qualité de l'eau, à partir de ses fonctionnalités naturelles, affirme nettement la conception de l'eau-milieu et tend à primer, en apparence, sur l'eau-ressource.

En moins de 50 ans, la manière de concevoir l'eau a donc profondément changé, et cela bouleverse le rapport des sociétés avec l'eau. De fait, elle bouleverse aussi les représentations de la « bonne qualité » de l'eau. Alors qu'une rivière qui « coule bien », c'est-à-dire non entravée par des bois morts ou des bancs de graviers, est considérée par beaucoup de personnes comme un gage de bonne qualité, cette représentation est fortement remise en cause par les progrès de la recherche qui démontrent au contraire que le bois mort et les bancs de graviers sont des éléments indispensables au bon fonctionnement des milieux aquatiques et donc à la « bonne qualité » de l'eau. Alors comment parvenir à une « bonne qualité » de l'eau si tous les acteurs ne partagent pas la même représentation de cette « bonne qualité » ? Quand bien même tous les acteurs s'accordent sur une qualité à atteindre, la poursuite de cet objectif n'est pas toujours effective (Mermet, 2000) ou les résultats ne sont pas à la hauteur de ceux attendus (Salles, 2006). Quels sont alors les obstacles à la « bonne qualité » de l'eau ?

Cette question est pertinente sur le terrain d'étude retenu et pour le type d'eau concernée. Sont considérées de manière privilégiée, les eaux de surfaces courantes. Dans le bassin versant de l'Azergues, une rivière au sud du Beaujolais dont la partie aval est relativement proche de l'agglomération lyonnaise, quatre des cinq masses d'eau risquent de ne pas atteindre les objectifs de la DCE pour 2015, et pour les deux masses d'eau aval, ce risque est estimé comme fort. Le bassin versant de l'Azergues est concerné par un contrat de rivière mis en oeuvre depuis 2003.

La question des obstacles à la « bonne qualité » de l'eau est au coeur de la recherche présente, toutefois ses angles d'approche sont nombreux. Cette question de la « bonne qualité » est d'abord abordée comme un axe fondamental des politiques actuelles de gestion de l'eau (objectif DCE). A ce titre on postule que la gestion de l'eau relève d'une gestion patrimoniale, c'est-à-dire une gestion qui vise à pérenniser les potentialités du patrimoine-eau tel que cela a été définie plus haut. En reprenant les principes de la gestion patrimoniale de Montgolfier, on peut dire que s'intéresser à la qualité de l'eau nécessite de considérer trois démarches. La première est celle de l'analyse systémique du milieu aquatique. Elle vise à comprendre le fonctionnement de l'hydrosystème. La deuxième est relative aux « méthodes multicritères d'aide à la décision ». Elle vise à guider l'action sur l'hydrosystème. La troisième est celle de l'analyse du système- acteurs appliquée à la gestion de la qualité. Elle s'intéresse aux relations que les acteurs entretiennent avec le patrimoine, ici la rivière et plus précisément sa qualité.

La démarche adoptée pour ce mémoire s'inscrit dans cette troisième dimension de la gestion patrimoniale. Il ne s'agit pas de faire un diagnostic environnemental, celui-ci a déjà été réalisé dans le cadre des études du contrat de rivière. Il ne s'agit pas non plus de proposer des outils d'aide à la décision puisque les décisions ont déjà été prises et actées dans les engagements et les objectifs du contrat de rivière. Nous nous intéresserons à la relation que les différents acteurs entretiennent avec la notion de « bonne qualité » de l'eau des rivières. Il s'agit de voir si une conception de la « bonne qualité » est partagée par tous les acteurs et dans le cas contraire si des conceptions divergentes peuvent représenter des obstacles pour parvenir à la « bonne qualité » telle qu'elle est demandée par la DCE. Cette démarche repose donc largement sur des enquêtes de terrains auprès des différents acteurs impliqués dans la gestion de l'eau mais également auprès des simples usagers de la rivière.

Cette étude s'inscrit enfin dans un espace particulier puisque le bassin versant de l'Azergues, de par sa proximité de l'agglomération lyonnaise, est soumis à des dynamiques périurbaines qui modifient plus ou moins profondément les territoires du bassin versant. Ces dynamiques socio-spatiales (fort accroissement démographique, extension urbaine et pression foncière, diversification des activités économiques) sont susceptibles d'interférer avec les politiques de gestion de l'eau.

Dans la première partie, il s'agira de définir ce qu'est la qualité de l'eau. Nous verrons alors que la manière de définir la qualité de l'eau a évolué au cours du temps et que ces évolutions sont liées à des conceptions changeantes de l'eau et des milieux aquatiques (chapitre 1 et 2). Une description du bassin versant de l'Azergues permettra ensuite de mieux saisir les contrastes socio-spatiaux de ce « territoire de l'eau » (chapitre 3).

La deuxième partie reviendra sur les objectifs de la recherche et sur les méthodes utilisées pour y parvenir. Il s'agit d'identifier les obstacles aux objectifs de bonne qualité de l'eau à partir d'enquêtes de terrains. Celles-ci mettent en évidence les divergences de perceptions de la qualité de l'eau ainsi que les représentations qui leurs sont sous-jacentes (chapitre 1). Ces divergences sont approchées au sein de quelques politiques de gestion de l'eau mises en oeuvre dans le bassin versant de l'Azergues (chapitre 2).

PARTIE 1. LES ÉVOLUTIONS DE LA QUALITÉ DE L'EAU

Cette partie vise à approfondir la notion centrale du sujet de recherche : la qualité de l'eau (des rivières). Il sera démontré que la définition de la qualité a beaucoup évolué au cours des cinquante dernières années. Cette évolution est liée à des conceptions changeantes de l'eau. Considérée comme un bien dont la finalité essentielle était de servir les usages anthropiques, elle est devenue un patrimoine naturel, un milieu de vie pour les êtres aquatiques qu'il convient de préserver. Cette conception est aujourd'hui institutionnalisée dans la DCE qui fait de la biologie l'indicateur phare de la qualité de l'eau. Ces conceptions de la qualité de l'eau ne sont pourtant pas partagées par tous les individus (qu'ils soient impliqués dans les politiques de gestion de l'eau, ou qu'ils soient de simples usagers), et les perceptions que chacun se fait de la qualité et de son évolution divergent. Ces divergences peuvent être à l'origine de certains obstacles pour parvenir à une `bonne qualité' de l'eau (chapitre 1).

Après avoir définit les hypothèses et la méthodologie générale de la recherche (chapitre 2), le terrain d'étude sera présenté (chapitre 3). La description du bassin versant de l'Azergues visera à mettre en évidence les contrastes socio-spatiaux de ce territoire, ainsi que ses transformations par les dynamiques périurbaines depuis l'agglomération lyonnaise.

Chapitre 1 . Peut-on définir la qualité de l'eau ?

1. La qualité de l'eau, une notion relative et évolutive

La définition de la qualité de l'eau est relative car elle se base sur des indicateurs dont le choix dépend des représentations que les hommes ont de l'eau. L'évolution des outils d'évaluation de la qualité traduit le passage d'une eau considérée comme un outil de production, à une eau conçue aussi comme un patrimoine naturel qu'il convient de protéger.

1.1. La qualité, une notion polysémique et relative

Qualité est une notion polysémique. D'après le Petit Robert, il est possible de distinguer trois sens. Dans son acception originelle qualité désigne la « manière d'être d'une personne ou d'une chose». Cette notion est neutre, elle désigne le caractère, l'attribut. Dans une seconde acception, qualité correspond à une connotation faisant référence à « un degré plus ou moins élevé d'une échelle de valeurs ». On parle alors de bonne ou de mauvaise qualité, de ce qui est recommandable ou pas. Enfin, qualité prend un sens absolu pour désigner l'excellence d'une chose ou d'une personne. Hormis ce dernier sens, la qualité est donc une notion relative qui ne s'apprécie qu'en fonction de critères auxquels peuvent être attribuées des valeurs dans l'objectif d'une connotation. D'un point de vue sémantique, la qualité n'existe donc pas en soi. Ce caractère relatif de la qualité amène à s'interroger sur l'existence même d'une définition scientifique de la qualité de l'eau. « Le glissement depuis une signification neutre, la qualité attribut, vers une signification empreinte d'un jugement de valeur, la mauvaise ou la bonne qualité, et plus encore vers la qualité synonyme d'excellence, pose un problème délicat dans une approche scientifique de la question »1(*).

Malgré tout, scientifiques, politiques, et professionnels de toutes branches cherchent à définir des `qualités absolues', pour l'édification de normes notamment2(*). Dans le domaine de l'eau, la production d'eau potable est ainsi soumise à de nombreuses normes qui définissent les caractéristiques que l'eau doit avoir, ou pas, pour être autorisée à la consommation. A ce titre, B.Barraqué souligne l'exigence de plus en plus grande des normes de qualité de l'eau potable. Alors que six paramètres suffisaient à définir l'eau potable en France au début du XXème siècle, il en existe 63 aujourd'hui et plus de 100 aux Etats-Unis. Cette profusion de paramètres rend quasiment impossible le respect permanent des normes ou bien les coûts de traitements de l'eau seraient tellement élevés que le prix de la facture d'eau s'envolerait3(*).

Donc, malgré le caractère relatif de la qualité, la définition de qualités absolues apparaît nécessaire d'un point de vue pratique, que ce soit pour définir une façon de faire (normes ISO) ou pour définir l'état d'une chose , comme l'eau, en vue d'un usage particulier.

La recherche d'une définition objective de la qualité de l'eau s'effectue à partir d'une évaluation qui fixe au préalable des indicateurs à évaluer (biologiques, physico-chimiques, organoleptiques...), et les valeurs que les variables qui les composent devront prendre ou ne pas prendre pour que la qualité soit dite bonne ou mauvaise. Des valeurs-seuils déterminent des références. Dans le système d'évaluation de la qualité de l'eau en France4(*), il existe plusieurs classes de qualités de très mauvaise à très bonne. Ce classement permet de juger de la capacité de l'eau à satisfaire à tel usage ou fonction. Les valeurs-seuils déterminent le passage d'une classe à une autre.

La qualité de l'eau ne s'apprécie qu'en comparaison à des indicateurs et des valeurs-seuils pré déterminées. Mais le choix de ces indicateurs et des valeurs-seuils est aussi un facteur de relativité. Les valeurs des variables de l'eau ne sont appréciées qu'en rapport aux fonctions qu'il est souhaité qu'elles satisfassent. La qualité de l'eau d'une rivière nécessaire à la vie et au développement des truites n'est pas la même que celle requise pour la production d'eau potable. De même, la qualité de l'eau d'une rivière requise pour la baignade n'est pas la même que celle attendue pour la réalisation d'un process industriel.

Donc la qualité de l'eau dépend de la valeur que prennent les variables des indicateurs choisis pour son appréciation. Le choix des indicateurs et des valeurs auxquels ils doivent répondre dépend des fonctionnalités attendues de l'eau. Ces fonctionnalités peuvent être distinguées en deux grandes catégories. Soit elles concernent le fonctionnement des milieux aquatiques, soit elles permettent la réalisation d'usages humains. Le Centre National Français des Sciences Hydrologiques (CNSH) prend en compte toutes ces dimensions et définit la qualité de l'eau comme étant « l'aptitude de l'eau, déterminée par ses caractéristiques physiques, chimiques, biotiques ou organoleptiques, à servir à un usage défini ou à permettre le fonctionnement d'un milieu aquatique donné »5(*). Le fait de préciser « un usage défini » et « un milieu donné » en les opposant par la conjonction « ou » sous tend l'idée qu'il existe autant de qualités d'eau que d'usages et de milieux. Chaque milieu ou usage requiert une qualité qui n'est pas la même. Le CNSH préconise d'ailleurs de parler de qualités (au pluriel).

Conscient de la qualité relative d'un milieu donné, car inscrit dans un tout alliant la complexité du fonctionnement des  `milieux naturels' et les divers groupes sociaux qui en usent, H. Ollagnon définit la qualité d'un milieu (« naturel ») comme « une propriété globale émergente d'un ensemble d'éléments physiques et biologiques et d'acteurs en relation ». La définition de la qualité est indissociable d'un ensemble d'acteurs qui sont concernés par la qualité d'un milieu, mais qui en ont aussi chacun une vision qui leur est propre en fonction de leurs objectifs et de leurs représentations du réel. Donc la qualité « engage l'observateur » mais sa définition pour un milieu donné doit « intégrer et dépasser les représentations partielles qu'en ont tous les acteurs concernés »6(*).

On voit bien que la définition de la qualité implique le choix d'une grille d'analyse qui dépend largement des acteurs humains. La qualité de l'eau n'est évaluée qu'à travers le prisme des besoins anthropiques. Ces besoins sont aussi bien de s'assurer de la pérennité des usages de la ressource que vouloir préserver le milieu même de cette ressource dans une optique naturaliste. Ainsi l'eau doit être considérée dans sa double dimension : l'eau de la nature comme élément des écosystèmes, et l'eau des hommes comme élément des sociosystèmes. Ces deux dimensions n'ont pas toujours été considérées ensemble et l'une prend parfois l'ascendant sur l'autre. Privilégier l'une ou l'autre des dimensions de l'eau implique des manières différentes d'apprécier ses qualités. Dans tous les cas cela dépend de la conception que les hommes ont de l'eau.

1.2 De la qualité de l'eau à celle des milieux aquatiques

L'évaluation de la qualité de l'eau a sensiblement évolué au cours des cinquante dernières années. Cette évolution peut être vue comme le résultat des transformations des représentations sociales de l'eau. D'une eau conçue uniquement en termes de ressource pour satisfaire aux usages anthropiques, on est passé à une eau conçue aussi comme milieu de vie des êtres vivants aquatiques.

Les avancées de la recherche scientifique et la mise au point de nouvelles techniques permettent sans cesse d'affiner l'évaluation des multiples caractéristiques de l'eau7(*). Toutefois, ces évolutions sont à replacer dans un contexte sociopolitique qui favorise leur émergence. La prise en compte de nouveaux indicateurs, pour évaluer la qualité de l'eau, résulte de l'évolution des représentations sociales de l'eau. Ch. Aspe distingue deux représentations de la nature (que l'on peut appliquer à l'eau) en fonction des attentes sociales qui lui sont liées. Cette analyse est valable pour les pays industrialisés8(*).

Depuis la révolution industrielle et jusque dans les années 1960, l'eau est considérée comme un outil de production au service de la croissance économique et démographique. L'eau est endiguée (pour se protéger des crues), canalisée (pour développer le transport fluvial), accumulée (pour la production hydroélectrique), éliminée là où elle est indésirable (drainages agricoles). Elle est en outre l'exutoire de nombreux rejets produits par les activités économiques et domestiques. L'eau est un élément au service de l'homme, on parle alors de « l'eau ressource ».

Parallèlement à cette exploitation de la ressource-eau, des mouvements sociaux, inscrits dans la mouvance écologiste internationale, contestent ce mode de rapport à la nature dès les années 1960. « L'eau n'est pas seulement une ressource potentielle pour servir les intérêts des êtres humains, elle est aussi milieu de vie, biotope, pour les poissons, et support d'activités humaines non extractives » (Aspe, 1999, 11). On parle alors de « l'eau milieu ».

Cette nouvelle représentation de l'eau fut institutionnalisée dans la première loi sur l'eau de 19649(*). Elle stipule dans son titre 1er qu'il convient de satisfaire, après les usages économiques et domestiques de l'eau, aux « exigences de la vie biologique du milieu récepteur et spécialement de la faune piscicole ainsi que des loisirs, des sports nautiques et de la protection des sites ». L'attention portée à la faune piscicole est fortement liée à l'importance de ce loisir dans la société française de l'époque. En 1964, près de 10 % de la population pratique la pêche de loisir10(*). Les pêcheurs représentent donc une catégorie sociale qu'il n'est pas possible d'ignorer. Or, les multiples pollutions de l'eau générées par l'industrie et les collectivités ont beaucoup contribué à la dégradation des populations piscicoles. Les mortalités de poissons ou leurs comportements anormaux sont décelés en premier lieu par les pêcheurs. Cette situation a entraîné de nombreux conflits opposant les pêcheurs aux industriels et aux collectivités11(*). Ces conflits avaient une dimension juridique puisque les pêcheurs ont souvent eu recours à un article de la législation sur la pêche qui réprime, en vue de la protection du poisson, tout déversement dans les eaux de substances susceptibles de nuire à sa vie, à sa nutrition, à sa reproduction ou à sa qualité12(*).

Ces revendications, conjuguées à la forte volonté de la loi de 1964 de réduire les pollutions de l'eau13(*), vont aboutir à la création d'outils d'évaluation de la qualité de l'eau : préliminaire indispensable à la mise en oeuvre de politiques de gestion.

Pour satisfaire aux demandes des pêcheurs, la construction d'outils d'évaluation de la qualité de l'eau va prendre en compte les exigences de la vie du milieu aquatique. Des hydrobiologistes sont sollicités pour mettre au point ces outils. Ainsi le premier système d'évaluation de la qualité de l'eau est officialisé en 197114(*). Il intègre quelques indicateurs biologiques, mais surtout des indicateurs physico-chimiques explicitement liés à la vie du milieu aquatique. A titre d'exemple, la DCO et de la DBO15(*) permettent de quantifier l'impact des rejets dans le milieu aquatique en terme de quantité d'oxygène consommée pour la dégradation des polluants. Sous entendu, la quantité d'oxygène nécessaire pour la dégradation des polluants est autant d'oxygène en moins pour les êtres vivants du milieu aquatique. Il y a donc bien, derrière l'utilisation de ce type de paramètre, la volonté de quantifier les pollutions par rapport aux effets néfastes qu'elles peuvent avoir sur les organismes vivants du milieu aquatique. Qui plus est, sur des organismes à haute valeur sociale : les poissons des pêcheurs à la ligne.

La deuxième loi sur l'eau de 1992 va sensiblement faire évoluer l'évaluation de la qualité des milieux aquatiques pour deux raisons.

D'abord, elle accentue encore la prise en compte de l'eau-milieu. Dans son article premier, la loi stipule que « le développement de la ressource utilisable dans le respect des équilibres naturels est d'intérêt général ». La gestion de l'eau devra être « équilibrée » et dans la définition des équilibres à assurer, la loi place en premier « la préservation des écosystèmes aquatiques, des sites et des zones humides »16(*). L'accentuation de la prise en compte du milieu s'inscrit dans la profusion réglementaire concernant la protection de la nature depuis 1964. Sans être exhaustif, on peut citer la création des Parcs Naturels Régionaux en 1967, du Conservatoire du littoral et des rivages lacustres en 1975. La promulgation de la Loi relative à la protection de la nature en 1976 instaure les Réserves Naturelles et rend obligatoire la réalisation d'études d'impacts environnementaux pour les aménagements nouveaux. Les arrêtés de biotope créés en 1977 reprennent le principe des Réserves naturelles sur un mode moins contraignant, et la Loi sur la pêche de 1984 renforce la protection des ressources piscicoles. Enfin, il faut mentionner la création du Ministère de l'environnement en France en 1971. Au niveau européen, les directives Oiseaux Sauvages (1979) et Habitats (1992) s'inscrivent dans le réseau Natura 2000. La convention internationale de RAMSAR en 1971 vise la protection des zones humides. Cette forte prise en compte institutionnelle de la nature illustre la montée en puissance des préoccupations environnementales qui trouvent leur fondement dans la rupture avec la croissance économique que prônent les travaux du Club de Rome à la fin des années 1960. Ces travaux participeront à la formalisation de la désormais fameuse notion de « développement durable » apparue en 1987 dans le rapport Brundtland17(*)

Ensuite, la création des Schémas Directeurs d'Aménagement et de Gestion des Eaux (SDAGE) donne aux Comités de Bassins la responsabilité de définir des programmes de gestion de l'eau à l'échelle des grands bassins hydrographiques français (article 3 : « Un ou des schémas directeurs d'aménagement et de gestion des eaux fixent pour chaque bassin ou groupement de bassins les orientations fondamentales d'une gestion équilibrée de la ressource en eau »).

Dans ce contexte la « grille Multi-usages » apparaît peu adaptée à la compréhension des multiples dégradations qui affectent les cours d'eau18(*). Dès le début des années 1990 des recherches sont menées pour construire un nouvel outil d'évaluation de la qualité. Le Système d'Evaluation de la Qualité de l'eau (SEQ-Eau) est officialisé en 1999. Il remplace depuis cette date la grille Multi-usages. Ce nouveau système d'évaluation a les mêmes finalités que l'ancien (analyser la qualité physico-chimique de l'eau pour évaluer ses aptitudes d'usages et de fonctionnalités naturelles) mais il est plus précis. Alors que 28 paramètres étaient analysés dans la grille de 1971, 156 le sont dans le SEQ-Eau, dont les ¾ concernent des substances toxiques (pesticides et micropolluants organiques). En outre, le SEQ-Eau prend en compte cinq fonctionnalités ou usages de l'eau contre trois dans l'ancien système.

Mais l'approfondissement de l'évaluation de la qualité va bien au-delà des seuls paramètres physico-chimiques. Le SEQ-Eau n'est que le premier volet, actuellement le seul opérationnel, d'un trio de trois grands indicateurs que sont la physico-chimie (SEQ-Eau), la biologie (SEQ-Bio), et le fonctionnement physique (SEQ-Physique).

Cette évaluation de la qualité intègre ainsi le fonctionnement systémique des cours d'eau. La qualité de l'eau n'est plus seulement appréciée à partir des caractéristiques du fluide mais aussi à partir de la vie animale et végétale qu'elle contient, et du fonctionnement physique du cours d'eau. Le cours d'eau est considéré comme un hydrosystème19(*), et chacun des compartiments qui le composent sont en interaction. Ainsi la qualité biologique du cours d'eau est dépendante de la composition physico-chimique de l'eau mais aussi de la morphologie de son lit. La biologie devient par ailleurs l'indicateur privilégié de la qualité des cours d'eau puisque son état est lié à la qualité des autres compartiments de l'hydrosystème. La figure 1 schématise cette conception de la qualité de l'eau.

Figure 1. Les trois grands indicateurs de l'évaluation globale des cours d'eau du SEQ. (L'architecture du graphique est reprise des Agences de l'Eau, et les commentaires de BRUN, 2003). Nicolas Talaska, 2007. Université Lyon 2.

L'utilisation d'un indicateur phare pour évaluer la qualité de l'eau n'est donc pas étrangère à des revendications sociales reprises par la suite dans le champ politique. La montée en puissance des préoccupations environnementales depuis les années 1960 est portée par les classes moyennes aspirant à un meilleur cadre de vie, et par l'écologie scientifique (Aspe, 1991). Les nombreux programmes de recherches scientifiques, initiés dans le sillage des grands sommets internationaux à thématiques environnementales, ont permis de mieux connaître la diversité des milieux naturels et leur vulnérabilité face aux activités humaines. Les acteurs de `l'écologie citoyenne' reprennent à leur compte ces connaissances. Les associations de protection de la nature sont d'autant plus écoutées par les responsables politiques qu'elles répondent aux revendications sociales des classes moyennes. La forte médiatisation du « Pacte écologique » de Nicolas Hulot au début de la campagne présidentielle française de 2007 et la volonté politique de donner une certaine puissance au « Ministère de l'écologie, du développement et de l'aménagement durables » en attestent. « Cette dynamique permet d'expliquer l'institutionnalisation de la notion d'écosystème aquatique en France puis au niveau européen avec notamment la Directive Cadre sur l'Eau »20(*).

2. Les enjeux de la Directive Cadre Européenne sur l'Eau

L'entrée en vigueur de la Directive Cadre sur l'Eau (DCE) en 2000 constitue l'évolution la plus récente quant à la représentation de la qualité des milieux aquatiques. Elle induit de nouvelles manières d'évaluer la qualité qui bouleversent les conceptions admises jusqu'ici.

2.1 Un nouveau référentiel pour définir la qualité des cours d'eau

La DCE réaffirme avant tout les principes de la loi sur l'eau de 1992 sur le caractère patrimoniale de l'eau21(*). La notion de patrimoine est au coeur des politiques environnementales. On peut retenir pour l'eau la définition du patrimoine donnée par Montgolfier (1987, 241). « Un patrimoine est un ensemble de biens susceptibles de conserver dans le futur, moyennant une gestion adéquate, des potentialités d'adaptation à des usages non prévisibles dans le présent ». Cette définition considère donc l'eau comme une source d'usages anthropiques, dont la pérennité ou l'apparition repose sur le maintien de fonctions de l'eau qui les permettent. La DCE est élaborée dans cet esprit : les usages de l'eau pourront être préservés si la qualité des milieux aquatiques reste bonne (« Une bonne qualité de l'eau garantira l'approvisionnement de la population en eau potable » (DCE, considération 24)).

Ainsi, la DCE est entièrement vouée à créer les conditions (institutionnelles, techniques et réglementaires) pour conserver ou retrouver une bonne qualité des milieux aquatiques afin de garantir les usages actuels et futurs de l'eau. Cet objectif prend un aspect réglementaire. La DCE rend obligatoire l'atteinte du « bon état » dans des délais temporels fixés sous peine de sanctions (article 23). En outre le « bon état » est un objectif de résultat et non plus un objectif de moyens comme pouvait l'être, par exemple, la directive sur les Eaux Résiduaires Urbaines (1991) qui imposait une mise en conformité technique des systèmes de traitement des eaux usées. En ce sens la directive « impose des objectifs ambitieux aux Etats membres mais leur laisse le choix des moyens pour y parvenir »22(*).

La protection environnementale stricte est un objectif à part entière, mais elle doit surtout servir aux usages. En effet, la DCE vise à protéger toutes les eaux de surfaces, souterraines et côtières sur le territoire de l'Union Européenne pour répondre à quatre objectifs principaux : l'approvisionnement en eau potable des populations, l'approvisionnement en eau des usages marchands, la protection des milieux aquatiques, la réduction des conséquences des inondations et sécheresses23(*). La protection des usages de l'eau est donc au coeur de la DCE, en revanche la définition de la qualité des milieux aquatiques est profondément basée sur une approche écosystémique, et les « indicateurs biologiques deviennent les juges de paix de l'évaluation de la qualité des milieux »24(*).

Voyons plus en détail les nouvelles conceptions de la « bonne qualité » des milieux aquatiques induites par la DCE.

La DCE demande aux Etats Membres d'atteindre le « bon état » des eaux pour 2015. Des délais de temps et des objectifs moins forts sont possibles pour les eaux trop dégradées. Pour ces eaux fortement modifiées25(*) l'atteinte d'un « bon potentiel » est alors fixée comme objectif. L'état des eaux est apprécié selon deux grands indicateurs : l'état écologique et l'état chimique. Le « bon état » est atteint lorsque les états écologiques et chimiques sont bons. Pour les eaux de surfaces courantes, les états sont évalués sur des segments de cours d'eau homogènes par leurs caractéristiques écologiques. Ce sont les « masses d'eau », elles constituent l'unité d'évaluation de base. Un seul cours d'eau peut être divisé en plusieurs masses d'eau26(*).

« L'état chimique » est apprécié en mesurant la teneur, dans le milieu (eau ou sédiments), de différentes substances chimiques. Il s'agit de 41 substances dont les concentrations dans les milieux aquatiques font déjà l'objet de seuils réglementaires fixés par différentes directives européennes. Le « bon état chimique » est atteint si les normes sont respectées. L'état chimique ne peut prendre que deux valeurs (respect ou non respect).

« L'état écologique » est plus complexe à définir et comporte deux innovations. D'abord, il donne une part prépondérante à la biologie. Si la méthode d'évaluation de la qualité écologique prend en compte des paramètres physico-chimique et physique (comme le SEQ-Eau), ils ne doivent être considérés que par les liens qui les unissent à la biologie. « En fait, la physico-chimie et l'hydromorphologie interviendront plutôt comme facteur explicatif à l'évaluation de l'état donnée par la biologie. Le préalable est donc de construire le dispositif biologique pour l'évaluation de l'état écologique et, ensuite, les éléments physico-chimiques sont calés en fonction de ce dispositif »27(*).

La seconde innovation du « bon état » est la notion d'écart à une référence. En effet, « l'état écologique » mesuré sur une masse d'eau sera comparé à un état dit de référence. La référence, le « très bon état écologique », correspond à un état de fonctionnement du milieu aquatique dans un contexte pas ou très peu perturbé par l'homme. Il est définit par l'annexe V de la DCE comme un état comportant« Pas ou très peu d'altérations anthropogéniques des valeurs des éléments de qualité physico-chimiques et hydromorphologiques applicables au type de masse d'eau de surface par rapport aux valeurs normalement associées à ce type dans des conditions non perturbées. Les valeurs des éléments de qualité biologique pour la masse d'eau de surface correspondent à celles normalement associées à ce type dans des conditions non perturbées et n'indiquent pas ou très peu de distorsions. Il s'agit des conditions et communautés caractéristiques ». L'état de référence sera fixé pour des types de masses d'eau. Cette typologie est basée sur l'homogénéité écologique des cours d'eau et des régions dans lesquelles ils s'écoulent. Elle prend acte de la diversité des `milieux naturels' et donc de la diversité des états de références. Autrement dit, « les cours d'eau ont une chimie et une biologie qui leur sont propres ou typiques. Pour un type donné, un tronçon de cours d'eau sans impact dû à l'activité humaine, constitue une référence »28(*). Il existe 123 types de masses d'eau en France, dont 50 représentent 80 % du linéaire des cours d'eau. La qualité d'une masse d'eau sera définie en fonction de l'écart de qualité quelle présente par rapport à la situation de référence (le « très bon état »). La qualité écologique peut prendre plusieurs valeurs en fonction du degré d'écart à la référence. A l'instar du SEQ-Eau, l'état écologique s'apprécie sur une échelle à cinq niveaux. En attendant la définition précise du « bon état écologique » au niveau européen, la référence correspond à la classe verte du SEQ-Eau29(*).

Cette notion d'écart à une référence est déjà utilisée par les différents outils d'évaluation existants en France (SEQ-Eau, IBGN, IBD...) mais leur référence n'est pas établie selon une typologie des cours d'eau, comme le demande la DCE. Le milieu de référence des outils français correspond à une petite rivière de montagne. « Or, dans le domaine de la biologie, avant d'être influencée par des éléments polluants ou des problèmes d'habitats, la répartition naturelle des organismes aquatiques est guidée par des critères plus généraux (géologie, climat, altitude, ...). D'où la nécessité de prendre en compte la typologie. Compte tenu de la construction de nos outils d'évaluation actuels qui ne tient pas compte de cette typologie, certains milieux aquatiques, même exempt de pressions anthropiques, ne peuvent être classés en très bonne qualité ou en bonne qualité. Aussi, pour ces cas-là, dans les SDAGE et dans les SAGE, l'objectif peut être seulement une qualité moyenne. Pour la mise en oeuvre de la DCE, cette façon de raisonner n'est plus possible puisque l'objectif principal est le « bon état » pour toutes les eaux (ou le bon potentiel pour les masses d'eau fortement modifiées) »30(*).

La DCE marque ainsi l'apogée de la représentation eau milieu. Cette conception se retrouve dans la méthode d'évaluation de la qualité de l'eau. Elle intègre le fonctionnement systémique des milieux aquatiques, et place l'indicateur biologique au centre de l'évaluation de la qualité `écologique' de l'eau. Enfin, la qualité vers laquelle doivent tendre les milieux aquatiques est proche d'une situation non perturbée par l'homme, sous entendu `naturelle'. Cette situation, le « bon état écologique », est considérée comme la mieux à même de conserver les aptitudes de l'eau nécessaire à la réalisation d'un maximum d'usages anthropiques.

2.2. Les enjeux de la notion « d'état de référence »

La définition de « l'état de référence » revêt une importance capitale car c'est en fonction de lui que sera évaluée la qualité des milieux aquatiques et donc les mesures à mettre en oeuvre pour atteindre le « bon état écologique». Pourtant la définition de cette référence pose quelques problèmes techniques et suscite des interrogations quant à la notion même de référence, autrement dit de normalité.

Un rapide passage en revue de la bibliographie permet de rendre compte des nombreuses difficultés techniques que pose la définition de l'état de référence. Une bonne partie des données est à collecter, et des méthodes d'évaluation appréciant la qualité biologique en fonction des facteurs physiques et physico-chimique restent à élaborer31(*). Se posent ensuite des problèmes d'ordres spatiaux et temporels. Sur le plan spatial, on peut s'interroger sur l'existence même de sites de références pour mesurer l'ensemble des paramètres relatifs aussi bien à la composition et la pollution de l'eau, l'hydrobiologie et l'hydromorphologie (Perreira-Ramos). Sur le plan temporel, l'époque qu'il convient de considérer pour définir l'état de « non perturbation anthropogénique », en fonction des différents paramètres à mesurer, ne fait pas l'unanimité. Des travaux associant plusieurs disciplines pour définir l'état de référence de l'estuaire de la Seine le démontrent. « Pour un sédimentologiste, l'état de référence se trouve vers 1850, avant la Révolution industrielle, avant que l'homme ne modifie la morphologie du lit du fleuve ; pour ceux qui étudient les poissons, l'état de référence se trouve il y a deux mille ans, avant que nos ancêtres n'introduisent des carpes et autres poissons dans la Seine ; pour la pollution chimique, l'état de référence était moins lointain, tandis que pour la pollution microbienne, l'état de référence se trouve avant le Moyen Age, qui était très pollué »32(*). Ces considérations laissent à penser, comme la qualité, que l'état de référence n'existe pas en soi. L'état de référence est relatif et non absolu.

Finalement ces problèmes techniques sont liés à une conception particulière de la nature, sous jacente à la notion d'état de référence. Le « très bon état écologique », défini comme un état non perturbé par l'homme, semble correspondre à l'idée de la nature sauvage, la wilderness des Anglo-Saxons, une nature idéale et idéalisée préexistante à l'humanité (Larrère, 1997). Cette vision de la nature est culturelle, et souvent liée au mythe d'une nature idéale toujours plus ancienne à celle existante. Par exemple, les principes de la gestion patrimoniale des tourbières visent à retrouver un état de fonctionnement écologique définit comme idéal. Mais au fond cet état correspond aux paysages idéalisés du XIXème siècle, « celui qui fut façonné par une paysannerie avec laquelle notre société a rompu au nom du progrès »33(*). Il est aujourd'hui admis, au moins par la communauté scientifique, que la wilderness n'existe pas en Europe. Les paysages naturels actuels sont le fruit d'aménagements de l'homme depuis plusieurs siècles. Or la définition du « très bon état écologique » donnée dans l'annexe de la directive reste assez floue et ne précise pas s'il s'agit, par exemple, de revenir un état pré-anthropique, ou seulement préindustriel (Perreira-Ramos).

En outre, choisir une référence comme objectif à atteindre à l'horizon de plusieurs dizaines d'années, sous-tend l'idée de stabilité. Or cette conception proche du concept de climax est aujourd'hui fortement remise en cause par les scientifiques (Veyret, 2004. Larrère, 1997). L'équilibre des écosystèmes n'est que temporaire. Par exemple, des travaux récents ont mis en évidence la variabilité sur des temps très courts, parfois de l'ordre de la décade, de la morphologie de cours d'eau de têtes de bassins dans des environnements très sensibles à l'érosion des versants34(*). J.P. Bravard (2003) souligne ainsi que « les recherches sur l'histoire de l'environnement, couplant archives naturelles et culturelles, ne font qu'étendre les limites de la variabilité connue ».

L'état de référence est donc bien relatif, et définir cet état relève, comme pour la qualité, d'un choix quant aux critères à prendre en compte. Choisir un état de référence revient à poser la question : « quelle nature voulons nous ? » (Lévèque, 2003). Sans oublier l'interrogation de Morand (1971) : « faut-il conserver la nature ou la nature des hommes ? ». On peut émettre comme hypothèse que le « bon état écologique » vise à conserver la nature puisque les critères retenus pour le définir relève d'une conception biocentrique de l'environnement. Mais au fond il s'agit bien de conserver la nature des hommes puisque le retour à un état de référence est en quelques sortes l'institutionnalisation de plusieurs décennies de revendications environnementales et aussi un moyen de pérenniser des usages anthropiques.

Bref, fixer comme référence un état des milieux aquatiques non perturbé par l'homme reste difficile à définir sur des sites qui restent à trouver. N'est-ce pas ici une « double utopie » ? F. Schmitt parle d'ailleurs, non sans ironie, de « l'utopie environnementale de la bureaucratie européenne ».

On peut toutefois constater le pragmatisme de la DCE qui admet que certains milieux ne peuvent revenir à un état non perturbé. Les MEFM ont pour objectif un « bon potentiel ». En revanche la question reste posée pour tous les autres cours d'eau.

Pour pallier aux difficultés d'atteindre un état écologique utopique, J.P. Bravard (2003) propose d'adopter une « démarche d'écologie prospective » capable de rendre compte et d'intégrer les évolutions conjointes des écosystèmes et des sociosystèmes. Cette démarche s'écarte de la définition d'un stade idéal et ultime de la `bonne qualité' en optant plutôt pour l'intégration, dans les politiques de gestion, des formes de variabilité. Les bases théoriques de cette démarche font appel au concept d'anthroposystème.

Chapitre 2 . Postures scientifiques et méthodologie utilisée

1. L'anthroposystème, un concept opérationnel pour approcher les problématiques de la gestion de l'eau

Le concept d'anthroposystème a été formulé dans le cadre du Programme Environnement Vie et Sociétés (PEVS) du CNRS afin de fédérer des champs disciplinaires différents et éclatés sur un objet de recherche commun : l'environnement. Mais « au delà du discours quelque peu incantatoire sur l'interdisciplinarité », ce concept à une vocation opérationnelle pour étudier l'interaction sociétés-milieux à l'échelle (privilégiée) régionale. Les Zones Ateliers ont clairement été créées dans cette optique. Le Bassin du Rhône a obtenu le label « Zone Atelier » en 2001, il s'agit de la Zone Atelier Bassin Rhône (ZABR).

L'anthroposystème se définit comme un « système interactif entre deux ensembles constitués par un (ou des) sociosystème(s) et un (ou des) écosystème(s) naturels et/ou artificialisé(s) s'inscrivant dans un espace géographique donné et évoluant dans le temps. Ces écosystèmes sont occupés, aménagés, et utilisés par les sociétés, ou bien s'ils ne le sont pas, leur existence est nécessaire à leur vie et à leur développement social. Les sociétés qui vivent ou utilisent cet espace sont constituées de groupes sociaux ayant des intérêts et des jeux propres ».35(*)

Le concept d'anthroposystème est très récent dans le champ scientifique. Il a été formulé par LEVEQUE en 2003. Il s'inspire d'autres concepts (l'écosystème de Tansley (1935), le Géosystème de Bertrand (1978, 1982), l'éco-socio-système de Montgolfier (1987)) et fait ainsi partie d'une lignée de concepts qui ont cherché à intégrer dans une analyse globale, dite environnementale, l'interdépendance et l'interaction des systèmes sociaux et naturels. En revanche l'anthroposystème se démarque des autres concepts qui donnent chacun une importance plus grande soit aux systèmes naturels (écosystème et dans une moindre mesure Géosystème), soit aux systèmes sociaux (Sociosystèmes). Les concepteurs de l'anthroposystème se targuent ainsi de considérer le naturel et le culturel sur le même plan d'égalité. « Ces derniers forment un tout du point de vue structurel et sont indissociables dans leurs relations imbriquées, ce qui implique la coévolution fonctionnelle des sous-systèmes naturels et sociaux au fil du temps. »36(*)

Beaucoup de travaux réalisés à partir du concept d'anthroposystème ont concernés, et concernent encore, les systèmes fluviaux. Les Zones Ateliers sont largement vouées à ce type d'approche. Dans le cadre de la ZABR, les travaux de la Maison du fleuve Rhône sur « l'observation sociale du fleuve » optent pour une entrée par les sociosystèmes, mais ils s'intègrent toujours dans des politiques de gestion de l'eau. Une étude anthropologique sur les représentations de la rivière Drôme, par les différents usagers, a permis une gestion éclairée des flux sédimentaire dans le cadre du volet restauration physique du SAGE Drôme37(*). Cette entrée par les sociosystèmes dans le cadre de la gestion de l'eau est devenue nécessaire tant les usages des milieux aquatiques sont multiples et parfois générateurs de conflits. La prise en compte de tous les usages de l'eau est par ailleurs clairement énoncée depuis la loi sur l'eau de 1992 et réaffirmée dans la loi sur l'eau et les milieux aquatiques de 200638(*). La considération du facteur humain dans la gestion de l'eau est aujourd'hui essentielle.

A ce titre, on peut citer les travaux du Groupe de Recherche Rhône-Alpes sur les Infrastructures et l'Eau (GRAIE) qui s'intéressent à « la demande sociale » dans leur programme « aménagement des rivières urbaines et demande sociale »39(*). Des enquêtes sur les pratiques et les perceptions des rivières par les usagers et les propriétaires riverains ont été réalisées dans le cadre de programmes de gestion de l'eau (SAGE et Contrats de Rivières). Cuaz, Meuret, Piégay (1996) en démontrent l'utilité40(*).

2. La prise en compte des perceptions et des représentations pour mettre en lumière les `qualités subjectives' de l'eau

Pour reprendre l'expression de S. Allain (2001), « s'intéresser à la gestion du domaine de l'eau, c'est s'intéresser à la gestion d'un anthroposystème ». Une des portes d'entrée de l'étude de l'anthroposystème-Eau peut être celle qui s'intéresse aux représentations sociales de l'eau. Ce domaine de recherches à été investit par les travaux du GIP Hydrosystèmes dans le cadre de son axe « Hydrosystèmes et sociétés »41(*). Par représentations sociales on entendra « toutes créations sociales ou individuelles de schémas pertinents du réel » (Guérin, 1989). Ch. Aspe explique que les représentations sont des systèmes explicatifs construits par les individus pour comprendre et agir malgré l'incertitude et la complexité des interactions homme-nature dans le cas des problématiques environnementales. Ces construits dépendent des connaissances scientifiques existantes et de leur diffusion mais aussi de la culture des individus.

La prise en compte de ces représentations est essentielle pour comprendre les stratégies que les acteurs mettent en place pour agir sur l'espace, et dans notre cas sur la qualité de l'eau des rivières. D'une manière générale cette posture implique de considérer l'espace géographique dans ses deux dimensions42(*). La première est celle des formes concrètes de l'espace (l'organisation spatiale du bassin versant, les aménagements de la rivière et du lit majeur, etc.), la seconde est le sens de ces formes (les perceptions qu'en ont les individus, les idéologies sous jacentes à la construction des formes spatiales). Prendre en considération le sens de l'espace, c'est donc s'intéresser aux acteurs qui en sont à l'origine. Appliqué à notre sujet de recherche, l'espace considéré est la rivière mais aussi son bassin versant et ce toujours à travers le prisme de la qualité de l'eau. Les acteurs considérés sont des personnes concernées ou impliquées dans la gestion de la qualité de l'eau des rivières (élus locaux, agriculteurs, pêcheurs, techniciens...).

L'analyse des perceptions est elle aussi riche d'enseignements. H. Piégay (2007) souligne le rôle des perceptions négatives du bois mort en rivière dans les difficultés de gestion écologique du fonctionnement physique des cours d'eau. Dans sa thèse sur les contrats de rivières dans le bassin versant de la Saône, A. Brun fait part des divergences de perception de la qualité de l'eau des rivières et de son évolution entre les acteurs de la gestion de l'eau en fonction de leur aire géographique d'intervention43(*). Enfin, une enquête de l'Ifen démontre qu'il existe aussi des divergences de perceptions de la qualité de l'eau des rivières en fonction des catégories socioprofessionnelles44(*).

Ces deux dernières citations démontrent qu'au-delà d'une définition « objective » et scientifique de la qualité de l'eau, il existe des qualités « subjectives » de l'eau portée par des individus ou groupes d'individus. Cette divergence reflète des représentations différentes de ce qui fait la bonne qualité de l'eau d'une rivière. C'est ici une de nos hypothèses. Or ces divergences de représentations peuvent être des obstacles à la réussite d'une politique de gestion de l'eau qui se fixe comme objectif d'atteindre une « bonne qualité » de l'eau déterminée objectivement. En effet comment atteindre un objectif si les acteurs concernés ont une conception différente du contenu de cet objectif ?

Postuler ici qu'il n'existe pas de réel objectif en dehors de nos représentations n'est pas nouveau. Cette conception platonicienne est affirmée chez KANT qui montre que les sciences n'accèdent pas aux objets qu'elles souhaitent étudier, mais à certaines de ses qualités (Bailly, 2001). On l'a vu à travers la définition de la « bonne qualité » de l'eau. Elle ne se définit qu'en ne tenant compte que de certaines caractéristiques de l'eau. Ces réductions pragmatiques du réel, pour établir des normes ou des seuils de qualité en vue d'une politique de gestion, sont liées à des représentations particulières de l'eau non sans rapport avec des contextes sociopolitiques favorables soit à l'exploitation de la ressource en eau, soit à la conservation des milieux aquatiques.

Il importe donc de s'intéresser d'une part aux perceptions de la qualité de l'eau, pour voir si elles divergent des définitions objectives de la qualité élaborées selon des méthodes scientifiques et admises comme références, préalables à toutes actions de gestion de l'eau. D'autre part il faut s'intéresser aux représentations de la bonne qualité de l'eau d'une rivière pour comprendre le sens des actions engagées dans le cadre des politiques de protection ou de reconquête de la « bonne qualité » de l'eau des rivières. Là encore, il s'agit de confronter les représentations des acteurs locaux (agissant dans le bassin versant de l'Azergues) avec les représentations sous jacentes de la DCE, pour la plupart retranscrites dans le SDAGE.

3. Hypothèses et méthodologie générale

Les deux hypothèses de travail sont les suivantes :

1/ Malgré l'existence de méthodes scientifiques et de techniques qui permettent de définir objectivement la qualité de l'eau des rivières et donc la « bonne qualité », les acteurs ont des perceptions divergentes qui s'écartent plus ou moins fortement de la « qualité objective ».

2/ Ces divergences sont liées à des représentations différentes de ce qui fait la « bonne qualité » de l'eau des rivières. Ces divergences sont verticales (entre les acteurs de bassin et les acteurs locaux) et horizontales (entre les acteurs locaux). Elles peuvent être des obstacles pour parvenir à la « bonne qualité » de l'eau telle qu'elle est formulée par la DCE.

Pour rendre compte de ces divergences un constant aller-retour est réalisé entre, d'une part, les définitions objectives de la bonne qualité de l'eau et les perceptions subjectives qu'en ont les différents acteurs, et d'autre part, entre les représentations de la bonne qualité induites par la DCE et les représentations des acteurs locaux.

La méthodologie générale adoptée se compose de deux grandes phases.

La première a consisté à connaître le terrain d'étude. Le bassin versant de l'Azergues a été approché en fonction d'une de ses spécificités: sa proximité avec l'agglomération lyonnaise. Les dynamiques démographiques, urbaines et agricoles ont été privilégiées pour caractériser le phénomène de périurbanisation.

Pour ce travail j'ai d'abord fait l'acquisition des cinq cartes topographiques au 1/25 000ème de l'IGN pour couvrir l'ensemble du bassin versant. L'analyse globale de l'espace, à partir de croquis d'interprétation, m'a permis de décomposer le bassin versant en trois zones. Ce découpage spatial sur des critères naturels (formes du relief, géologie, agencement du réseau hydrographique, couverture végétale) et humains (zones et taille de peuplement, activités agricoles et économiques, réseaux de communications) s'est doublé d'une approche statistique. Le traitement de données brutes issues du recensement général de la population et du recensement général agricole a confirmé la pertinence de ce découpage spatial. Plusieurs randonnées dans chacun des trois secteurs m'ont permis de mieux saisir les contrastes du territoire du bassin versant de l'Azergues. Enfin j'ai rencontré dès le début de mon travail (janvier) le chargé de mission du contrat de rivière Azergues.

Parallèlement à la caractérisation socio-spatiale du bassin versant, j'ai rassemblé des données techniques sur la qualité de l'eau de l'Azergues pour définir son état et son évolution. Les sources disponibles ne m'ont pas permis de connaître l'évolution de la qualité de l'eau de l'ensemble de l'Azergues sur plusieurs décennies. Seul un point de mesure du Réseau National de Bassin, situé dans la partie aval de l'Azergues, permet de retracer une évolution de la qualité depuis 1987. Les sources les plus utilisées furent les données issues des trois campagnes de surveillance de la qualité de l'eau de l'Azergues (1994, 1999, 2004) commandées par le Conseil Général du Rhône dans le cadre de sa politique de surveillance de la qualité des cours d'eau du département. Ces études générales ont été complétées par d'autres études thématiques (suivi de la pollution par les pesticides des rivières du Beaujolais viticoles, plusieurs études dans le cadre des différents volets du contrat de rivières (étude morphodynamique, étude paysagère de la vallée, étude piscicole et astacicole)). Des données du SDAGE 1996 et de l'Agence de l'Eau RMC dans le cadre de l'état des lieux pour la DCE ont aussi été utilisées.

La deuxième phase concernait les enquêtes de terrain ainsi que leur analyse.

Le recours aux enquêtes de terrains permet de recueillir la perception de la qualité de l'eau des différents acteurs et aussi leurs représentations quant à ce qui fait la « bonne qualité d'une rivière ».

Dans un premier temps seize entretiens semi directifs ont été réalisés auprès de différents acteurs concernés par la gestion de l'eau (élus, agriculteurs, techniciens). Les résultats des entretiens ont permis la réalisation d'un questionnaire destiné aux simples usagers de la rivière (essentiellement des promeneurs et des pêcheurs) interrogés au « fil de l'eau » dans les trois secteurs du bassin versant. La passation des questionnaires s'est parfois accompagnée de discussions plus ou moins longues. Les entretiens, pris sur rendez vous, m'ont également permis de connaître les politiques de protection de la ressource engagées sur le bassin versant.

L'analyse des enquêtes visait à confronter les discours des différents acteurs sur la qualité de l'eau de l'Azergues.

Chapitre 3 . Présentation du terrain d'étude

Affluent de la Saône, l'Azergues s'écoule dans le sud du Beaujolais entre la bordure orientale du Massif Central et la vallée de la Saône. C'est le plus important affluent de la Saône dans le département du Rhône. Depuis ses sources, dans les montagnes Beaujolaises, l'Azergues parcourt un peu plus de 60 kilomètres à travers les collines du Bas Beaujolais puis la plaine de la Saône avant de rejoindre l'affluent du Rhône à quelques kilomètres au sud de Villefranche-sur-Saône. Deux principaux affluents gonflent le débit de l'Azergues autant qu'ils augmentent la superficie de son bassin versant : Le Soanan et la Brévenne. Le Soanan rejoint l'Azergues dans la partie médiane du bassin versant après un parcours de 18 kilomètres au nord des Monts de Tarare. La Brévenne, gonflée dans sa partie aval par les eaux Tararoise de la Turdine, s'écoule dans les Monts du Lyonnais et conflue avec l'Azergues à l'amont de Lozanne. Ce réseau hydrographique en `Y', dont les branches très ouvertes sont orientées nord nord-ouest sud sud-est pour l'Azergues et sud-ouest nord-est pour la Brévenne, confère à l'Azergues un vaste bassin versant étendu sur 875 km², soit le quart de la superficie du département du Rhône.

Le terrain d'étude retenue ici est le bassin versant de l'Azergues sans le sous-bassin Brévenne-Turdine. Ce choix s'est fait pour des raisons pratiques afin de limiter un terrain d'étude sinon trop étendu, mais aussi et surtout parce que le bassin versant de l'Azergues est concerné par un contrat de rivière engagé depuis 2003. Cet instrument donne ainsi un cadre cohérent pour la gestion de l'eau en fédérant un certain nombre d'acteurs sur des objectifs communs. Le bassin de l'Azergues est aussi un territoire particulier par sa proximité avec l'agglomération lyonnaise. Soumis plus ou moins fortement à un processus de périurbanisation (l'aval beaucoup plus que l'amont), la question de la qualité de l'eau ne se pose pas de la même manière selon les territoires du bassin versant.

Le secteur ainsi délimité s'étend sur 450 km² et comprend une cinquantaine de communes pour une population d'environ 50 000 habitants. La limite ouest du bassin versant jouxte la ligne de partage des eaux des bassins rhodanien et ligérien. La Saône marque la limite est du bassin. La limite sud correspond à la vallée de la Turdine, axe de transition entre le Beaujolais et le Lyonnais. Au nord, la limite correspond aux têtes de bassins versant de quatre autres rivières du Beaujolais : l'Ardières, la Vauxonne, le Nizerand, le Mérioux.

Figure 2. Localisation du bassin versant de l'Azergues dans la région lyonnaise. Source : Région Urbaine de Lyon. Auteur : N. Talaska, 2007

Le réseau hydrographique du bassin versant de l'Azergues se caractérise par la forte densité du chevelu (voir la carte à l'annexe n° 2). Une cinquantaine de petits ruisseaux, à écoulement pérenne ou pas, drainent des bassins de taille réduite. Les plus importants d'entre eux n'excèdent pas 18 km². Ce réseau de petit chevelu constitue 70 % des 260 kilomètres du linéaire total des cours d'eau du bassin versant de l'Azergues. Ces affluents sont beaucoup plus nombreux dans la partie amont et médiane du bassin versant. Le substrat géologique cristallin imperméable favorise l'écoulement de surface. Les affluents sont assez rares dans la partie aval du bassin versant de nature sédimentaire. Il faut enfin rajouter à ce linéaire `naturel' une vingtaine de biefs encore en eau hérités de l'important usage hydraulique de l'Azergues jusqu'au milieu du XXème siècle.

Tout au long de son parcours l'Azergues traverse des territoires très diversifiés. Le bassin versant peut se différencier en trois entités géographiques distinctes se succédant de l'amont vers l'aval (figure 3) :

Les Monts du Beaujolais forestier et faiblement peuplés

Les collines viticoles du bas Beaujolais très peuplées

La vallée de la Saône agricole et densément peuplée

Figure 3. Occupation des sols et relief du bassin versant de l'Azergues. Un territoire contrasté de l'amont à l'aval

Avant de présenter chaque secteur du bassin versant de l'Azergues, il est nécessaire de replacer ce territoire dans le cadre de l'aire urbaine lyonnaise. La deuxième agglomération de France joue un rôle important dans les dynamiques qui affectent le sud du Beaujolais.

1. Le bassin versant de l'Azergues un territoire contrasté sous l'influence de l'agglomération lyonnaise.

L'Azergues et ses affluents constituent un territoire à la cohérence naturelle qui sert d'espace d'intervention pour la gestion de l'eau dans le cadre d'un contrat de rivière. Ce territoire cohérent par son fonctionnement hydrologique se montre très contrasté dans son organisation socio spatiale. L'influence des dynamiques périurbaines émises par la deuxième agglomération de France est le principal facteur de cette distinction.

L'observation de quelques indicateurs socio-économiques (tableau 1) révèle une différenciation spatiale plus ou moins importante du bassin versant de l'Azergues. La croissance démographique par apport migratoire est plus importante de l'amont vers l'aval, les populations sont plus âgées de l'amont vers l'aval, elles sont aussi plus riches à l'aval qu'à l'amont, et la Basse-Azergues concentre 65 % des établissements économiques du bassin versant. A cela s'ajoute la spécialisation agricole de chaque secteur (carte de l'annexe 3). Le décalage temporel et spatial de la dynamique périurbaine est à l'origine de la différenciation socio-spatiale du bassin versant

 
 
 
 

Tableau 1. Exemples des contrastes socio-démographiques des territoires du bassin versant de l'Azergues. Source : Insee RGP 1999, Géoclip. Auteur : N. Talaska, 2007. (La distinction du BV par secteurs est présentée dans la figure 20)

Depuis le début des années 1970, la population du bassin versant connaît un très fort accroissement démographique. La population a doublé en 40 ans, passant de 32 000 habitants en 1962 à plus de 63 600 en 1999. Ce constat général est très contrasté en fonction de chaque secteur. Alors que la Basse-Azergues a connu une explosion démographique dès la fin des années 1960, la Haute-Azergues a continué de perdre des habitants jusqu'au début des années 1980. La Moyenne-Azergues se place en position intermédiaire avec un gain démographique constant depuis 1962 mais inférieur à celui de la Basse-Azergues. On observe ainsi un gradient d'accroissement démographique aval-amont. Mais la tendance la plus singulière est la diffusion de cet accroissement depuis l'aval vers l'amont.

La figure 4, montre bien une concentration spatiale de `l'explosion démographique' dans la Basse-Azergues au cours de la période 1962-1999. On voit aussi nettement l'opposition entre l'amont qui perd des habitants et l'aval qui en gagne beaucoup. Mais la tendance récente (1990-1999) met en lumière une baisse relative de l'accroissement démographique dans la Basse-Azergues au profit de la Moyenne-Azergues et secondairement de la Haute-Azergues. Cette diffusion démographique vers l'amont du bassin versant est le résultat de la constitution d'une deuxième couronne périurbaine autour de l'agglomération lyonnaise (Charmes, 2007).

Les grandes métropoles françaises sont entourées d'une couronne périurbaine non homogène dans leurs dynamiques d'urbanisation. Les espaces ruraux les plus proches de l'agglomération ont accueilli les premières grandes vagues d'urbanisation périurbaine. L'important mouvement de construction résidentielle génère, à un moment donné, une dénaturation du cadre de vie rural que recherchaient les populations qui s'y sont installées. Ces nouvelles populations s'intègrent petit à petit dans la vie locale et prennent une place de plus en plus importante dans les conseils municipaux. Elles font alors prévaloir leurs attentes et notamment celles ayant trait à la conservation de leur cadre de vie qu'ils voient menacé par l'urbanisation croissante. Les volontés de restreindre l'urbanisation se traduisent alors dans les Plan Locaux d'Urbanisme (PLU) et, à une échelle plus large, dans les Schémas de Cohérence Territorial (SCOT). Ce « malthusianisme foncier » contraint donc la construction résidentielle dans ces espaces alors que les désirs d'habitat à la campagne proche de la ville ne diminuent pas. Le résultat est un report de la périurbanisation dans des espaces de plus en plus éloignés de la ville : c'est la deuxième couronne périurbaine45(*).

La diffusion de l'urbanisation de l'aval vers l'amont du bassin versant de l'Azergues peut être interprétée selon ce schéma. A l'échelle de l'aire urbaine de Lyon (figure 5), et en ne considérant que l'ouest lyonnais, on remarque que pour la période 1962-1999, les communes qui ont enregistré les taux d'évolution annuel moyen les plus forts forment un arc proche de Lyon d'une dizaine de kilomètres de large allant des communes de la Basse-Azergues au sud de Vienne. Sur la période 1990-1999, cet arc est encore perceptible mais il a sensiblement changé de forme. Il s'est écarté de Lyon et sa partie nord présente une excroissance orientée vers l'ouest. Cette excroissance concerne amplement les communes de la Moyenne-Azergues. On voit donc bien que la diffusion démographique, et donc de l'urbanisation, de l'aval vers l'amont du bassin versant de l'Azergues est liée à la dynamique périurbaine de l'agglomération lyonnaise d'une part, et probablement liée au « malthusianisme foncier » des communes de l'ouest lyonnais46(*) qui génère un transfert de l'urbanisation dans la Moyenne-Azergues, d'autre part.

Figure 4. Evolution de la population des communes du bassin versant de l'Azergues

Figure 5. Evolution de la population des communes de l'aire urbaine de Lyon

Donc on retrouve dans le bassin versant de l'Azergues une distinction démographique et urbaine entre trois secteurs sous le contrôle de la dynamique périurbaine de l'agglomération lyonnaise. La Basse-Azergues a très tôt enregistré les fortes évolutions démographiques dues aux premières grandes vagues de périurbanisation au début des années 1970. Le mouvement de périurbanisation continuant, et sous l'effet d'une saturation foncière, les nouvelles populations s'installent dans la Moyenne-Azergues et secondairement dans la Haute-Azergues. Il y a donc dans le bassin versant de l'Azergues un décalage spatial et temporel du mouvement de périurbanisation. Ce décalage explique la différenciation socio-spatiale du bassin versant. Cette distinction se retrouve assez bien dans les récents regroupements intercommunaux. La Communauté de Communes de la Haute Vallée de d'Azergues regroupe une bonne partie des communes du secteur de la Haute-Azergues. La Communauté de Communes des Pays du Bois d'Oingt regroupe presque toutes les communes de la Moyenne-Azergues. Le secteur de la Basse-Azergues est concerné par la Communauté de Communes du Beaujolais Saône Pierres Dorées et une autre comprend trois communes autour de Lozanne (annexe n°4).

Ces dynamiques démographiques et urbaines contribuent à l'intégration de certains territoires du bassin versant de l'Azergues à l'agglomération lyonnaise. Ainsi, selon la classification de l'Insee, plus des trois quarts des communes du bassin versant font partie de l'aire urbaine de Lyon. Celle-ci regroupe l'unité urbaine lyonnaise et sa couronne périurbaine47(*). Toutes les communes de la Basse-Azergues font partie de l'unité urbaine de Lyon et les autres communes de la Moyenne-Azergues font partie de la couronne périurbaine. Les communes de la Haute-Azergues restent des communes rurales. En terme de politique d'aménagement du territoire toute la Basse-Azergues et une partie de la Moyenne-Azergues sont concernées par la Directive Territoriale d'Aménagement (DTA) de l'aire métropolitaine lyonnaise. Enfin un débat illustre bien l'intégration progressive de la Basse-Azergues à l'agglomération Lyonnaise. Lors d'un entretien dans la presse régionale avec Dominique Perben (ancien ministre des transports, vice président du Conseil Général du Rhône et candidat aux élections municipale de Lyon) un journaliste l'interrogeait ainsi : « Vous êtes candidat à la mairie de Lyon (en 2008), en cas de victoire quelle sera votre attitude par rapport au Beaujolais ? La plaine des Chères va-t-elle conserver son rôle de "zone  tampon" ? Ou bien, l'incorporation au Grand Lyon du sud Beaujolais est-elle inéluctable comme pour Givors ? »48(*). Et celui-ci de répondre : « Ce débat est largement aujourd'hui dans les mains des élus du sud Beaujolais qui doivent l'aborder clairement avec les populations qu'ils représentent, s'ils le souhaitent ». A travers cette question resurgit un débat récurrent : celui du désajustement entre les territoires institutionnels de l'agglomération Lyonnaise et les espaces fonctionnels dépendant de l'agglomération mais dépassant largement ses cadres administratifs. En clair, les dynamiques démographiques, urbaines et économiques du sud du Beaujolais sont largement liées à l'agglomération lyonnaise, mais ces territoires restent gérés selon des logiques institutionnelles `Beaujolaises' et non Lyonnaises.

Figure 6. Le bassin versant de l'Azergues dans l'aire urbaine de Lyon

2. La Haute-Azergues, les Monts du Beaujolais forestier et faiblement peuplés

Constituant la bordure orientale du Massif Central, les moyennes montagnes du Beaujolais, (900 mètres en moyenne), forment une barrière aux formes trapues orientée nord sud sur près de 90 kilomètres de long depuis les confins du Mâconnais, au nord, jusqu'au Massif du Pilat au sud. La ligne de crête de ces montagnes constitue la ligne de partage des eaux entre les bassins ligérien et rhodanien. Le haut bassin de l'Azergues fait partie de la montagne Beaujolaise à dominante cristalline. L'altitude moyenne est de 700 m et la particularité du relief réside dans l'opposition entre les formes sommitales adoucies et les entailles du réseau hydrographique. L'Azergues s'encaisse ici dans la masse rocheuse et sa vallée se réduit à un étroit sillon. La multitude de ruisseaux affluents, aux régimes torrentiels, forme autant de valons qui dissèquent le relief perpendiculairement à l'exutoire.

2.1 De la polyculture élevage à la sylviculture : les conséquences sociales et environnementales du passage d'une agriculture de subsistance à une culture à forte rentabilité économique

Le haut bassin de l'Azergues ainsi que la partie amont du bassin du Soanan sont marqués par l'importance du couvert forestier. Dans le cadre du Pays Beaujolais, ce secteur du bassin fait partie de l'appellation touristique « Beaujolais Vert ». Couleur donnée pour l'omniprésence de la forêt mais aussi des prairies. Le taux de boisement dépasse parfois 60 % de la surface communale (Claveisolles, Saint-Nizier-d'Azergues, Valsonne) et s'élève à 51 % pour les 10 communes du canton de Lamure-sur-Azergues. Les surfaces non boisées sont des prairies servant de pâtures aux troupeaux de bovins, ovins et caprins. Elles occupent de manière privilégiée les fonds de vallées humides. Quelques surfaces cultivées assurent essentiellement du fourrage pour le bétail.

La forêt majoritairement privée est une source d'activité économique industrielle et agricole (exploitation forestière, sciage et transformations du bois). On peut citer, à titre d'exemple, la société Provvedi dont le siège se situe à Saint-Nizier-d'Azergues. Cette société emploi 79 salariés au sein de 5 sociétés dont l'ensemble constitue une filière bois intégré verticalement allant de la préparation des sols forestiers à la vente de maisons en bois. La société possède 2 scieries parmi les 15 réparties dans la haute vallée de l'Azergues49(*).

La sylviculture n'a pas toujours été un marqueur du paysage comme elle l'est aujourd'hui. Les surfaces boisées ont pris de l'importance au fur et à mesure de l'exode rural qui a fortement touché les monts du Beaujolais. La sylviculture a peu a peu remplacée un système de polyculture-élevage voué à une agriculture de subsistance. Le Douglas est l'essence majoritaire des plantations. Importé d'Amérique au milieu du XIXème siècle, le Douglas trouve dans les petites montagnes Beaujolaise des conditions écologiques idéales. Cette essence à la croissance rapide est bien adaptée à l'exploitation forestière. L'arbre fournit des fûts exploitables en 60 ans. La production de bois ne cesse de gagner en surfaces plantées et les essences résineuses composent les ¾ des surfaces boisées aujourd'hui. Ces changements de boisements reflètent la forte rentabilité de la filière bois au détriment des chênaies mixtes et hêtraies autrefois intégrées aux terroirs agricoles des sociétés locales.

Le passage d'une agriculture de subsistance à la domination d'une culture à forte rentabilité économique illustre la mutation des territoires des montagnes Beaujolaise. Dans une monographie géo-historique de la commune de Valsonne, l'auteur50(*) décrit avec une certaine amertume la mutation, au cours du XXème siècle, des sociétés rurales traditionnelles fortement attachées à leur territoire. L'essor de la sylviculture est tout autant la cause que la conséquence des ces changements. En 80 ans les surfaces boisées ont triplé, passant de 20 % de la surface communale au début du XXème siècle à 65 % au milieu des années 1980. L'essor des boisements de résineux fait non seulement disparaître les espaces agricoles qui faisaient vivre les familles au prix d'un travail ardu de la terre, mais il modifie aussi profondément la structure de la propriété foncière. Alors que les espaces agricoles `traditionnels' appartenaient aux familles du village, aujourd'hui 60 % des propriétaires forestiers sont extérieurs à la commune. Le Douglas incarne cette mutation des territoires. Cette critique de la sylviculture se retrouve dans le discours d'un homme de 80 ans lors d'une discussion sur la qualité de l'eau de l'Azergues. Pour lui le débit de la rivière est un facteur important de la bonne qualité de l'eau. Or, aujourd'hui, le débit lui semble moindre et il l'explique en partie à cause de la culture du Douglas. Pour lui, cette essence assèche les sources dans les montagnes. « Le Douglas pompe l'eau des sources ». Par ailleurs le remplacement des boisements de feuillus par les résineux a réduit les possibilités de cueillette de champignons. Le débit des rivières et les possibilités de pêche ainsi que l'abondance de champignons dans les forêts sont des indicateurs de la qualité environnementale plusieurs fois cités lors de discussions avec des personnes de plus de 60 ans.

Enfin la sylviculture est identifiée comme une source de « pression importante » dans l'état des lieux des milieux aquatiques du bassin Rhône Méditerranée Corse (RMC)51(*). La sylviculture est considérée comme une espèce invasive au même titre que la Renouée du Japon. L'extension sylvicole est également considérée comme un facteur de « fermeture du paysage » dans l'étude des milieux terrestres du contrat de rivière52(*).

Malgré l'omniprésence de la sylviculture, l'élevage reste important. Il représente un cheptel de 18 000 têtes soit 80 % du cheptel total du bassin versant. Les bovins sont les plus nombreux avec 9 500 têtes devant les ovins, 6 000 têtes, et les caprins, 2 500 têtes. Dans toutes les communes de la Haute-Azergues l'élevage est l'orientation technico-économique dominante53(*).

2.2. Des faibles densités de populations dans un environnement d'une grande valeur écologique

Les densités de populations sont faibles dans la Haute-Azergues, elles dépassent rarement 50 habitants/km² par communes et la moyenne dans le haut bassin est de 34 habitants/km², soit presque 5 fois moins que celle du bassin versant. Contrairement au reste du bassin versant de l'Azergues, la population du haut bassin a continué de régresser jusqu'au début des années 1980. Depuis cette date la population augmente mais à des taux largement plus faible que dans les secteurs aval, et entre 1990 et 1999 trois communes enregistraient encore un taux d'évolution négatif. Dans les communes bénéficiaires entre 1990 et 1999, l'augmentation de la population est uniquement due au solde migratoire qui a permis de compenser un solde naturel déficitaire. La population est relativement plus âgée que dans les autres secteurs puisque la proportion de personnes de plus de 60 ans est plus élevée et celle de moins de 59 ans plus faible (tableau 1). Cette situation démographique est due au fort exode rural qui a touché ces territoires de moyennes montagnes. L'augmentation démographique générée par les dynamiques périurbaines, à l'oeuvre dans les parties moyenne et aval du bassin versant, n'a pas encore permis de compenser les pertes démographiques passées de ces territoires de la Haute-Azergues. Hormis une dispersion de l'habitat sur le plateau de Poule les Echarmeaux, la population se regroupe dans les villages et hameaux dont une bonne partie se situe dans la vallée de l'Azergues. La taille des villages n'excède pas 1 000 habitants.

Figure 7. Chamelet. Au second plan, toute une partie du versant est voué à l'exploitation forestière. Il est possible que la tempête de 1999 ait accrue l'importance de la coupe. L'autre partie du versant est dominée par les prairies. Traversé par l'Azergues, le fond de vallée est occupé par le village. Les bords de la rivière sont banalisés par le parking. Les vestiges d'un ancien lavoir témoignent de l'accès quotidien à la rivière aujourd'hui difficile par les aménagements de protection des berges (enrochements).

(Source : Nicolas Talaska, 2007)

Ce territoire peu aménagé par des activités non agricoles, a une grande valeur écologique au regard de l'importante surface classée au titre des Zones Naturelles d'Intérêt Ecologique Faunistique et Floristique (ZNIEFF) 54(*)(figure 8). Par exemple sur la commune de Poule les Echarmeaux, une ZNIEFF de type 1 délimite une tourbière de 2 hectares de part et d'autre d'un petit affluent de l'Azergues. Cette tourbière constitue l'habitat de deux espèces végétales très rares dans le département du Rhône. Une ZNIEFF de type 2 concerne tout le Haut bassin versant de l'Azergues et du Soanan. Cet espace constitue l'habitat de plusieurs espèces protégés et exigeantes quant à la qualité du milieu. Ce milieu abrite notamment l'Ecrevisse à pattes blanches et la Lamproie de Planer, espèces protégées par de nombreuses réglementations (Arrêté du 21/07/1983 visant la protection des écrevisses autochtones et arrêté du 08/12/1998 fixant la liste des espèces de poissons protégés en France, Directive Habitat qui les désignent comme espèces d'intérêt communautaire et dont la conservation nécessite la désignation de Zones Spéciales de Conservation, la Convention de Berne qui réglemente leur exploitation, la Liste Rouge Monde établie par l'Union Internationale de Conservation de la Nature et les désignant comme espèce vulnérable pour l'Ecrevisse et espèce menacée pour la Lamproie).

Les cours d'eau de la Haute-Azergues sont tous classés en ZNIEFF de type 1 et leur bassin versant en ZNIEFF de type 2.

En outre deux tourbières situées au niveau des sources de l'Aze et de l'Ergues sont recensées dans l'inventaire de la DIREN Rhône Alpes. Ce sont les seules tourbières recensées dans le département du Rhône. Enfin le SDAGE RMC 1996 identifie toute la partie amont de l'Azergues et du Soanan comme « milieux remarquables » pour ses eaux courantes. Six des sept frayères du bassin versant sont localisées dans ce secteur. La truite est l'espèce majoritaire des cours d'eau.

Figure 8. Zonages ZNIEFF dans le bassin versant de l'Azergues

2.3. La qualité des milieux aquatiques est bonne malgré la persistance de pressions ponctuelles

Dans le secteur de la Haute-Azergues, la qualité globale de l'eau (physico-chimie et biologie) de l'Azergues et des affluents est bonne à excellente malgré l'apport de rejets polluants ponctuellement importants. Les eaux usées domestiques sont le principal facteur de dégradation de la qualité de l'eau. Sur les 14 communes de la Haute-Azergues, six ne disposent d'aucun traitement des eaux usées domestiques et pour cinq autres les STEP présentent des dysfonctionnements (situation en 2003). Les effluents d'élevage participent également à la pollution azotée. La bonne capacité d'auto-épuration du milieu permet de ne pas trop altérer la qualité mais deux secteurs présentent toutefois une dégradation sensible. Sur le ruisseau du Ry, à l'aval de la station d'épuration du village de Grandris la qualité est médiocre et à l'aval de Chambost-Allières la qualité est moyenne. Les pollutions phosphorées et azotées sont les principales causes de dégradation. La pollution phosphorée contribue