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Université Lumière-Lyon
2
Faculté de Géographie, Histoire, Histoire de l'Art
et Tourisme
Master Sciences des Sociétés et de leur
environnement
Mention Interface nature-sociétés
LES OBSTACLES A LA BONNE QUALITE DE L'EAU
DANS LES RIVIERES PERI-URBAINES.
L'EXEMPLE DU BASSIN VERSANT DE L'AZERGUES
(Rhône)
Mémoire de maîtrise de géographie
Présenté par : Nicolas TALASKA
Directeur de recherches : Mme Anne RIVIERE HONEGGER, UMR
5600 CNRS EVS
Date de soutenance : 10 Juillet 2007
Membres du jury :
Anne RIVIERE HONEGGER, Chargée de recherches, UMR 5600
CNRS EVS
Norbert LANDON, Maître de conférences,
université Lyon 2
Pierre GADIOLET, Chargé de mission contrat de
rivière Azergues
« La vérité est un grand miroir
tombé du ciel qui s'est brisé en mille morceaux. Chacun en
possède un tout petit morceau et croit détenir toute la
vérité. »
Djalal Al-dîn Rûmi, écrivain et poète
mystique persan (1207-1273)
Remerciements
Ce travail a été réalisé avec un
grand intérêt. Ce fut l'occasion de prendre le temps de
réfléchir sur des sujets complexes et d'approfondir mes
connaissances sur la gestion de l'eau. Ce fut enfin une très bonne
expérience que de développer des méthodes pour
connaître un terrain totalement inconnu au départ.
Je remercie particulièrement Anne Honegger pour ses
relectures attentives, ses conseils bibliographiques, et sa
disponibilité.
Je remercie chaleureusement Pierre Gadiolet (chargé de
mission du contrat de rivière Azergues) qui m'a toujours accueillit pour
des discussions très enrichissantes mais toujours trop courtes. Sa
très bonne connaissance du terrain et sa passion ont beaucoup
alimenté mes réflexions.
Je tiens également à remercier toutes les
personnes qui ont accepté de me recevoir dans le cadre des entretiens.
Je remercie Laëtitia dont l'aide a été
précieuse lors de la passation des questionnaires.
Enfin, je remercie beaucoup ma famille grâce à
laquelle j'ai réalisé ce travail dans de bonnes conditions. La
confiance qu'elle m'a accordée a renforcé mes motivations. Et
merci à Laurent pour ses conseils.
Sommaire
Sommaire
3
Introduction
4
PARTIE 1. Les évolutions de la
qualité de l'eau
9
Chapitre 1 . Peut-on définir la
qualité de l'eau ?
9
Chapitre 2 . Postures scientifiques et
méthodologie utilisée
23
Chapitre 3 . Présentation du terrain
d'étude
29
Conclusion de la partie 1
62
PARTIE 2. L'ubiquité de la qualite
de l'eau
63
Chapitre 1 . A chacun sa qualité, ou
les divergences de perceptions de la qualité de l'eau
63
Chapitre 2 . Les obstacles à la
bonne qualité de l'eau
83
Conclusion
109
Bibliographie
113
Annexes
121
Liste des figures
141
Liste des tableaux
141
Table des matières
142
Introduction
Selon une enquête de l'Ifen, réalisée en
2003, la qualité de l'eau des milieux aquatiques (rivières, lacs,
nappes souterraines, mers et océans) serait la deuxième
préoccupation environnementale des français après la
qualité de l'air.
Le parti pris par l'Ifen de considérer l'eau de la
`nature' et non pas l'eau du robinet, comme c'est souvent le cas, sous
tend un point essentiel. L'eau n'est pas seulement une ressource pour fabriquer
de l'eau potable ou pour produire de l'électricité, elle est
aussi un milieu de vie pour les végétaux et les animaux
aquatiques ainsi qu'un support d'activités humaines non extractives
(loisirs, agrément paysager). La prise en compte de cette double
dimension de l'eau est le résultat d'un changement de paradigme quant
à la représentation de cet élément.
Si l'origine de ce changement est multiforme, l'adoption en
France de la première loi sur l'eau en 1964 marque au moins son
institutionnalisation. Cette loi prend acte des multiples dégradations
de l'eau et des risques que cela fait peser sur la pérennisation de ses
usages, au premier rang desquels la production d'eau potable. Elle crée
également les conditions institutionnelles, financières et
techniques d'une gestion globale et décentralisée de la ressource
en eau. Pour y parvenir, la loi instaure la création d'administrations
spécifiques : les agences financières de bassin, devenues
Agences de l'Eau depuis. Elles ont pour objectif d'impulser les politiques de
gestion de l'eau à l'échelle de territoires dont la
cohérence ne repose pas sur le traditionnel maillage administratif
français, mais sur l'aire d'alimentation des grands cours d'eau :
les bassins hydrographiques.
Dans le fond, ces dispositions instituent la volonté
d'utiliser l'eau autrement que ce qui prévalait jusqu'ici. L'eau
conçue essentiellement comme une ressource illimitée au service
des usages anthropiques est un élément
« corvéable et malléable à
merci » (Aspe, 1999, 10). L'eau est endiguée pour
favoriser le transport fluvial ou pour se protéger des crues, elle est
stockée pour produire de l'électricité, elle est
drainée des terres qu'il faut cultiver. Elle est enfin l'exutoire de
tous les rejets, qu'ils soient domestiques ou industriels. Cette intense
exploitation de l'eau a été favorisée par les
progrès techniques d'après guerre mais elle était surtout
nécessaire pour répondre aux besoins croissants engendrés
par le développement économique, agricole, démographique
et urbain des Trente Glorieuses. Ce mode d'utilisation de l'eau aboutit
à une dégradation tellement avancée de la ressource qu'il
met en péril les usages de l'eau.
Il faut donc utiliser l'eau autrement pour pérenniser
les exigences des besoins humains. C'est bien l'objectif principal de la loi de
1964 qui stipule dans son article 1er que « la lutte
contre la pollution des eaux et leur
régénération » a pour « but
de satisfaire ou de concilier les exigences : de l'alimentation en eau
potable des populations et de la santé publique ; de l'agriculture, de
l'industrie, des transports et de toutes autres activités humaines
d'intérêt général ». Mais
au-delà des efforts de lutte contre la pollution pour mieux satisfaire
les besoins humains, la loi indique aussi que ces efforts doivent permettrent
« la vie biologique du milieu récepteur et
spécialement de la faune piscicole ainsi que des loisirs, des sports
nautiques et de la protection des sites ». D'une manière
explicite la loi de 1964 instaure le principe de la conciliation. Tous les
usages de l'eau doivent être réalisables sans pour autant
détruire les conditions naturelles qui les permettent. L'attention porte
alors essentiellement sur les pollutions de l'eau. Pour en réduire les
conséquences négatives sur les usages de l'eau et sur la vie
aquatique (les poissons essentiellement), la loi réglemente les rejets
dans le milieu en assignant des objectifs de qualité pour
chaque rivière en fonction des usages qu'elles permettent. Cette
volonté d'action se double de l'élaboration d'outils et de
méthodes scientifiques pour évaluer la qualité de l'eau.
Le principe de conciliation est accentué dans la
deuxième loi sur l'eau de 1992 puisque l'eau devient un
« patrimoine commun de la nation ». A travers
cette expression se trouve affirmé le principe selon lequel tout
individu a le droit de disposer d'eau à sa convenance pour satisfaire
ses besoins quels qu'ils soient. Par exemple, la pratique du kayak doit pouvoir
s'accorder avec celle du pêcheur à la ligne, et ces deux là
ne doivent pas être entravées par la production
hydroélectrique ou l'irrigation agricole. Tous les usagers deviennent
également les titulaires du patrimoine-eau et en sont à
ce titre responsables.
La notion de patrimoine est fondamentale en cela
qu'elle modifie durablement la manière de concevoir et de gérer
l'eau. On retiendra la définition de Montgolfier (1987, 241) pour qui le
patrimoine est un « ensemble d'éléments
susceptibles, moyennant une gestion adéquate, de conserver dans le futur
des potentialités d'adaptation à des usages non
prévisibles aujourd'hui ». Cette définition
implique donc une vision sur le long terme et la prise en compte des
générations futures. Cette position éthique est
proche de la notion de « développement durable ».
Malgré l'utilisation abusive de cette notion, nous nous placerons dans
cette position car elle est au coeur des politiques environnementales
actuelles. La définition de Montgolfier sous tend également
l'idée de déterminer un certain état du patrimoine pour
qu'il soit pérenne. Quelles sont alors les caractéristiques du
patrimoine-eau qui permettront de satisfaire aux usages futurs ?
Quelle qualité de l'eau permet de satisfaire tous les usages y compris
ceux qui n'existent pas encore tout en conservant les fonctionnalités
naturelles qui les permettent ?
La détermination de la qualité de l'eau et plus
encore la définition d'une « bonne qualité »,
c'est-à-dire celle qui permet de pérenniser les
potentialités d'usages du patrimoine en permettant sa
régénération, est donc un préalable essentiel
à toutes politiques de gestion de l'eau. Mais la conception de la
« bonne qualité » a évolué puisque
l'eau n'est plus seulement ressource mais aussi milieu. Or ce milieu ne
concerne plus seulement les poissons mais toutes les formes de vies aquatiques
(formes biotiques) ainsi que l'état du milieu physique qui les supporte
(formes abiotiques). Il ne s'agit plus de considérer les seules
pollutions du fluide comme le faisait la loi de 1964, mais de prendre en compte
tous les compartiments de l'hydrosystème, car de leurs interactions
dépend la qualité globale de l'eau. Cette approche
systémique modifie donc sensiblement la manière d'évaluer
la qualité de l'eau. Elle étend considérablement l'espace
à considérer pour comprendre les tenants et les aboutissants de
la qualité. La qualité du fluide dépend des milieux
aquatiques et plus largement des activités du bassin versant. Or,
considérer un espace toujours élargi pour comprendre ce qui fait
la qualité de l'eau implique de prendre en considération un
nombre important d'acteurs. Toutefois, la complexité de l'approche
systémique semble n'être à la portée que d'experts
ou de scientifiques alors que toutes personnes agit plus ou moins directement
sur la qualité de l'eau sans forcément connaître ou
admettre l'impact potentiellement négatif de son action sur la
qualité de l'eau. Il semble donc qu'il y ait ici un contexte propice
à des divergences de perceptions de la qualité de l'eau. D'un
côté, des experts produisent un savoir `objectif ' de la
qualité, et de l'autre, des `profanes' utilisent des critères
différents pour évaluer la qualité de l'eau.
Pour autant, la « bonne qualité »
de l'eau devient un objectif ultime qui s'inscrit autant dans un souci
utilitariste (limiter les dégradations des milieux aquatiques pour
garantir les usages humains) que naturaliste (limiter les dégradations
des milieux aquatiques pour préserver leur valeur écologique en
soi). Cet objectif prend même un caractère réglementaire
avec l'adoption, en 2000, de la Directive Cadre européenne sur l'Eau
(DCE). Elle fixe comme objectif aux Etats Membres d'atteindre à
l'horizon 2015 un « bon état » des eaux. Si
ce « bon état » doit permettre de
satisfaire les usages actuels et futurs de l'eau, il est évalué
à partir de l'état des fonctionnalités naturelles des
milieux aquatiques. Cette définition du « bon
état » postule qu'un fonctionnement optimal des
écosystèmes aquatiques permet de pérenniser le
patrimoine-eau. Cet état optimal correspond à un
fonctionnement des écosystèmes dans un contexte pas ou
très peu perturbé par l'homme. Ainsi, cette manière
d'évaluer la qualité de l'eau, à partir de ses
fonctionnalités naturelles, affirme nettement la conception de
l'eau-milieu et tend à primer, en apparence, sur
l'eau-ressource.
En moins de 50 ans, la manière de concevoir l'eau a
donc profondément changé, et cela bouleverse le rapport des
sociétés avec l'eau. De fait, elle bouleverse aussi les
représentations de la « bonne qualité » de
l'eau. Alors qu'une rivière qui « coule
bien », c'est-à-dire non entravée par des bois
morts ou des bancs de graviers, est considérée par beaucoup de
personnes comme un gage de bonne qualité, cette représentation
est fortement remise en cause par les progrès de la recherche qui
démontrent au contraire que le bois mort et les bancs de graviers sont
des éléments indispensables au bon fonctionnement des milieux
aquatiques et donc à la « bonne qualité » de
l'eau. Alors comment parvenir à une « bonne
qualité » de l'eau si tous les acteurs ne partagent pas la
même représentation de cette « bonne
qualité » ? Quand bien même tous les acteurs
s'accordent sur une qualité à atteindre, la poursuite de cet
objectif n'est pas toujours effective (Mermet, 2000) ou les résultats ne
sont pas à la hauteur de ceux attendus (Salles, 2006). Quels sont alors
les obstacles à la « bonne qualité » de
l'eau ?
Cette question est pertinente sur le terrain d'étude
retenu et pour le type d'eau concernée. Sont considérées
de manière privilégiée, les eaux de surfaces courantes.
Dans le bassin versant de l'Azergues, une rivière au sud du Beaujolais
dont la partie aval est relativement proche de l'agglomération
lyonnaise, quatre des cinq masses d'eau risquent de ne pas atteindre les
objectifs de la DCE pour 2015, et pour les deux masses d'eau aval, ce risque
est estimé comme fort. Le bassin versant de l'Azergues est
concerné par un contrat de rivière mis en oeuvre depuis 2003.
La question des obstacles à la « bonne
qualité » de l'eau est au coeur de la recherche
présente, toutefois ses angles d'approche sont nombreux. Cette question
de la « bonne qualité » est d'abord abordée
comme un axe fondamental des politiques actuelles de gestion de l'eau (objectif
DCE). A ce titre on postule que la gestion de l'eau relève d'une
gestion patrimoniale, c'est-à-dire une gestion qui vise
à pérenniser les potentialités du patrimoine-eau tel que
cela a été définie plus haut. En reprenant les principes
de la gestion patrimoniale de Montgolfier, on peut dire que
s'intéresser à la qualité de l'eau nécessite de
considérer trois démarches. La première est celle de
l'analyse systémique du milieu aquatique. Elle vise à comprendre
le fonctionnement de l'hydrosystème. La deuxième est relative aux
« méthodes multicritères d'aide à la
décision ». Elle vise à guider l'action sur
l'hydrosystème. La troisième est celle de l'analyse du
système- acteurs appliquée à la gestion de la
qualité. Elle s'intéresse aux relations que les acteurs
entretiennent avec le patrimoine, ici la rivière et plus
précisément sa qualité.
La démarche adoptée pour ce mémoire
s'inscrit dans cette troisième dimension de la gestion
patrimoniale. Il ne s'agit pas de faire un diagnostic environnemental,
celui-ci a déjà été réalisé dans le
cadre des études du contrat de rivière. Il ne s'agit pas non plus
de proposer des outils d'aide à la décision puisque les
décisions ont déjà été prises et
actées dans les engagements et les objectifs du contrat de
rivière. Nous nous intéresserons à la relation que les
différents acteurs entretiennent avec la notion de « bonne
qualité » de l'eau des rivières. Il s'agit de voir si
une conception de la « bonne qualité » est
partagée par tous les acteurs et dans le cas contraire si des
conceptions divergentes peuvent représenter des obstacles pour parvenir
à la « bonne qualité » telle qu'elle est
demandée par la DCE. Cette démarche repose donc largement sur des
enquêtes de terrains auprès des différents acteurs
impliqués dans la gestion de l'eau mais également auprès
des simples usagers de la rivière.
Cette étude s'inscrit enfin dans un espace particulier
puisque le bassin versant de l'Azergues, de par sa proximité de
l'agglomération lyonnaise, est soumis à des dynamiques
périurbaines qui modifient plus ou moins profondément les
territoires du bassin versant. Ces dynamiques socio-spatiales (fort
accroissement démographique, extension urbaine et pression
foncière, diversification des activités économiques) sont
susceptibles d'interférer avec les politiques de gestion de l'eau.
Dans la première partie, il s'agira de définir
ce qu'est la qualité de l'eau. Nous verrons alors que la manière
de définir la qualité de l'eau a évolué au cours du
temps et que ces évolutions sont liées à des conceptions
changeantes de l'eau et des milieux aquatiques (chapitre 1 et 2). Une
description du bassin versant de l'Azergues permettra ensuite de mieux saisir
les contrastes socio-spatiaux de ce « territoire de
l'eau » (chapitre 3).
La deuxième partie reviendra sur les objectifs de la
recherche et sur les méthodes utilisées pour y parvenir. Il
s'agit d'identifier les obstacles aux objectifs de bonne qualité de
l'eau à partir d'enquêtes de terrains. Celles-ci mettent en
évidence les divergences de perceptions de la qualité de l'eau
ainsi que les représentations qui leurs sont sous-jacentes (chapitre 1).
Ces divergences sont approchées au sein de quelques politiques de
gestion de l'eau mises en oeuvre dans le bassin versant de l'Azergues (chapitre
2).
PARTIE 1. LES ÉVOLUTIONS DE LA QUALITÉ DE
L'EAU
Cette partie vise à approfondir la notion centrale du
sujet de recherche : la qualité de l'eau (des rivières). Il sera
démontré que la définition de la qualité a beaucoup
évolué au cours des cinquante dernières années.
Cette évolution est liée à des conceptions changeantes de
l'eau. Considérée comme un bien dont la finalité
essentielle était de servir les usages anthropiques, elle est devenue un
patrimoine naturel, un milieu de vie pour les êtres aquatiques qu'il
convient de préserver. Cette conception est aujourd'hui
institutionnalisée dans la DCE qui fait de la biologie l'indicateur
phare de la qualité de l'eau. Ces conceptions de la qualité de
l'eau ne sont pourtant pas partagées par tous les individus (qu'ils
soient impliqués dans les politiques de gestion de l'eau, ou qu'ils
soient de simples usagers), et les perceptions que chacun se fait de la
qualité et de son évolution divergent. Ces divergences peuvent
être à l'origine de certains obstacles pour parvenir à une
`bonne qualité' de l'eau (chapitre 1).
Après avoir définit les hypothèses et la
méthodologie générale de la recherche (chapitre 2), le
terrain d'étude sera présenté (chapitre 3). La description
du bassin versant de l'Azergues visera à mettre en évidence les
contrastes socio-spatiaux de ce territoire, ainsi que ses transformations par
les dynamiques périurbaines depuis l'agglomération lyonnaise.
Chapitre 1 . Peut-on
définir la qualité de l'eau ?
1. La qualité de l'eau, une notion relative et
évolutive
La définition de la qualité de l'eau est
relative car elle se base sur des indicateurs dont le choix dépend des
représentations que les hommes ont de l'eau. L'évolution des
outils d'évaluation de la qualité traduit le passage d'une eau
considérée comme un outil de production, à une eau
conçue aussi comme un patrimoine naturel qu'il convient de
protéger.
1.1.
La qualité, une notion polysémique et relative
Qualité est une notion polysémique.
D'après le Petit Robert, il est possible de distinguer trois sens. Dans
son acception originelle qualité désigne la
« manière d'être d'une personne ou d'une
chose». Cette notion est neutre, elle désigne le
caractère, l'attribut. Dans une seconde acception,
qualité correspond à une connotation faisant
référence à « un degré plus ou moins
élevé d'une échelle de valeurs ». On parle
alors de bonne ou de mauvaise qualité, de ce qui est recommandable ou
pas. Enfin, qualité prend un sens absolu pour désigner
l'excellence d'une chose ou d'une personne. Hormis ce dernier sens, la
qualité est donc une notion relative qui ne s'apprécie qu'en
fonction de critères auxquels peuvent être attribuées des
valeurs dans l'objectif d'une connotation. D'un point de vue sémantique,
la qualité n'existe donc pas en soi. Ce caractère relatif de la
qualité amène à s'interroger sur l'existence même
d'une définition scientifique de la qualité de l'eau.
« Le glissement depuis une signification neutre, la
qualité attribut, vers une signification empreinte d'un jugement de
valeur, la mauvaise ou la bonne qualité, et plus encore vers la
qualité synonyme d'excellence, pose un problème délicat
dans une approche scientifique de la question »1(*).
Malgré tout, scientifiques, politiques, et
professionnels de toutes branches cherchent à définir des
`qualités absolues', pour l'édification de normes
notamment2(*). Dans le
domaine de l'eau, la production d'eau potable est ainsi soumise à de
nombreuses normes qui définissent les caractéristiques que l'eau
doit avoir, ou pas, pour être autorisée à la consommation.
A ce titre, B.Barraqué souligne l'exigence de plus en plus grande des
normes de qualité de l'eau potable. Alors que six paramètres
suffisaient à définir l'eau potable en France au début du
XXème siècle, il en existe 63 aujourd'hui et plus de
100 aux Etats-Unis. Cette profusion de paramètres rend quasiment
impossible le respect permanent des normes ou bien les coûts de
traitements de l'eau seraient tellement élevés que le prix de la
facture d'eau s'envolerait3(*).
Donc, malgré le caractère relatif de la
qualité, la définition de qualités absolues apparaît
nécessaire d'un point de vue pratique, que ce soit pour définir
une façon de faire (normes ISO) ou pour définir l'état
d'une chose , comme l'eau, en vue d'un usage particulier.
La recherche d'une définition objective de la
qualité de l'eau s'effectue à partir d'une évaluation qui
fixe au préalable des indicateurs à évaluer (biologiques,
physico-chimiques, organoleptiques...), et les valeurs que les variables qui
les composent devront prendre ou ne pas prendre pour que la qualité soit
dite bonne ou mauvaise. Des valeurs-seuils déterminent des
références. Dans le système d'évaluation de la
qualité de l'eau en France4(*), il existe plusieurs classes de qualités de
très mauvaise à très bonne. Ce classement permet de juger
de la capacité de l'eau à satisfaire à tel usage ou
fonction. Les valeurs-seuils déterminent le passage d'une classe
à une autre.
La qualité de l'eau ne s'apprécie qu'en
comparaison à des indicateurs et des valeurs-seuils pré
déterminées. Mais le choix de ces indicateurs et des
valeurs-seuils est aussi un facteur de relativité. Les valeurs des
variables de l'eau ne sont appréciées qu'en rapport aux fonctions
qu'il est souhaité qu'elles satisfassent. La qualité de l'eau
d'une rivière nécessaire à la vie et au
développement des truites n'est pas la même que celle requise pour
la production d'eau potable. De même, la qualité de l'eau d'une
rivière requise pour la baignade n'est pas la même que celle
attendue pour la réalisation d'un process industriel.
Donc la qualité de l'eau dépend de la valeur que
prennent les variables des indicateurs choisis pour son appréciation. Le
choix des indicateurs et des valeurs auxquels ils doivent répondre
dépend des fonctionnalités attendues de l'eau. Ces
fonctionnalités peuvent être distinguées en deux grandes
catégories. Soit elles concernent le fonctionnement des milieux
aquatiques, soit elles permettent la réalisation d'usages humains. Le
Centre National Français des Sciences Hydrologiques (CNSH) prend en
compte toutes ces dimensions et définit la qualité de l'eau comme
étant « l'aptitude de l'eau, déterminée par ses
caractéristiques physiques, chimiques, biotiques ou organoleptiques,
à servir à un usage défini ou à permettre le
fonctionnement d'un milieu aquatique donné »5(*). Le fait de préciser
« un usage défini » et « un
milieu donné » en les opposant par la conjonction
« ou » sous tend l'idée qu'il existe autant
de qualités d'eau que d'usages et de milieux. Chaque milieu ou usage
requiert une qualité qui n'est pas la même. Le CNSH
préconise d'ailleurs de parler de qualités (au pluriel).
Conscient de la qualité relative d'un milieu
donné, car inscrit dans un tout alliant la complexité du
fonctionnement des `milieux naturels' et les divers groupes sociaux qui
en usent, H. Ollagnon définit la qualité d'un milieu
(« naturel ») comme « une
propriété globale émergente d'un ensemble
d'éléments physiques et biologiques et d'acteurs en
relation ». La définition de la qualité est
indissociable d'un ensemble d'acteurs qui sont concernés par la
qualité d'un milieu, mais qui en ont aussi chacun une vision qui leur
est propre en fonction de leurs objectifs et de leurs représentations du
réel. Donc la qualité « engage
l'observateur » mais sa définition pour un milieu
donné doit « intégrer et dépasser les
représentations partielles qu'en ont tous les acteurs
concernés »6(*).
On voit bien que la définition de la qualité
implique le choix d'une grille d'analyse qui dépend largement des
acteurs humains. La qualité de l'eau n'est évaluée
qu'à travers le prisme des besoins anthropiques. Ces besoins sont aussi
bien de s'assurer de la pérennité des usages de la ressource que
vouloir préserver le milieu même de cette ressource dans une
optique naturaliste. Ainsi l'eau doit être considérée dans
sa double dimension : l'eau de la nature comme élément des
écosystèmes, et l'eau des hommes comme
élément des sociosystèmes. Ces deux dimensions
n'ont pas toujours été considérées ensemble et
l'une prend parfois l'ascendant sur l'autre. Privilégier l'une ou
l'autre des dimensions de l'eau implique des manières différentes
d'apprécier ses qualités. Dans tous les cas cela dépend de
la conception que les hommes ont de l'eau.
1.2 De la qualité de l'eau
à celle des milieux aquatiques
L'évaluation de la qualité de l'eau a
sensiblement évolué au cours des cinquante dernières
années. Cette évolution peut être vue comme le
résultat des transformations des représentations sociales de
l'eau. D'une eau conçue uniquement en termes de ressource pour
satisfaire aux usages anthropiques, on est passé à une eau
conçue aussi comme milieu de vie des êtres vivants aquatiques.
Les avancées de la recherche scientifique et la mise au
point de nouvelles techniques permettent sans cesse d'affiner
l'évaluation des multiples caractéristiques de l'eau7(*). Toutefois, ces
évolutions sont à replacer dans un contexte sociopolitique qui
favorise leur émergence. La prise en compte de nouveaux indicateurs,
pour évaluer la qualité de l'eau, résulte de
l'évolution des représentations sociales de l'eau. Ch. Aspe
distingue deux représentations de la nature (que l'on peut appliquer
à l'eau) en fonction des attentes sociales qui lui sont liées.
Cette analyse est valable pour les pays industrialisés8(*).
Depuis la révolution industrielle et jusque dans les
années 1960, l'eau est considérée comme un outil de
production au service de la croissance économique et
démographique. L'eau est endiguée (pour se protéger des
crues), canalisée (pour développer le transport fluvial),
accumulée (pour la production hydroélectrique),
éliminée là où elle est indésirable
(drainages agricoles). Elle est en outre l'exutoire de nombreux rejets produits
par les activités économiques et domestiques. L'eau est un
élément au service de l'homme, on parle alors de
« l'eau ressource ».
Parallèlement à cette exploitation de la
ressource-eau, des mouvements sociaux, inscrits dans la mouvance
écologiste internationale, contestent ce mode de rapport à la
nature dès les années 1960. « L'eau n'est pas
seulement une ressource potentielle pour servir les intérêts des
êtres humains, elle est aussi milieu de vie, biotope, pour les poissons,
et support d'activités humaines non extractives » (Aspe,
1999, 11). On parle alors de « l'eau milieu ».
Cette nouvelle représentation de l'eau fut
institutionnalisée dans la première loi sur l'eau de 19649(*). Elle stipule dans son titre
1er qu'il convient de satisfaire, après les usages
économiques et domestiques de l'eau, aux « exigences de la
vie biologique du milieu récepteur et spécialement de la faune
piscicole ainsi que des loisirs, des sports nautiques et de la protection des
sites ». L'attention portée à la faune piscicole
est fortement liée à l'importance de ce loisir dans la
société française de l'époque. En 1964, près
de 10 % de la population pratique la pêche de loisir10(*). Les pêcheurs
représentent donc une catégorie sociale qu'il n'est pas possible
d'ignorer. Or, les multiples pollutions de l'eau générées
par l'industrie et les collectivités ont beaucoup contribué
à la dégradation des populations piscicoles. Les
mortalités de poissons ou leurs comportements anormaux sont
décelés en premier lieu par les pêcheurs. Cette situation a
entraîné de nombreux conflits opposant les pêcheurs aux
industriels et aux collectivités11(*). Ces conflits avaient une dimension juridique puisque
les pêcheurs ont souvent eu recours à un article de la
législation sur la pêche qui réprime, en vue de la
protection du poisson, tout déversement dans les eaux de substances
susceptibles de nuire à sa vie, à sa nutrition, à sa
reproduction ou à sa qualité12(*).
Ces revendications, conjuguées à la forte
volonté de la loi de 1964 de réduire les pollutions de
l'eau13(*), vont aboutir
à la création d'outils d'évaluation de la qualité
de l'eau : préliminaire indispensable à la mise en oeuvre de
politiques de gestion.
Pour satisfaire aux demandes des pêcheurs, la
construction d'outils d'évaluation de la qualité de l'eau va
prendre en compte les exigences de la vie du milieu aquatique. Des
hydrobiologistes sont sollicités pour mettre au point ces outils. Ainsi
le premier système d'évaluation de la qualité de l'eau est
officialisé en 197114(*). Il intègre quelques indicateurs biologiques,
mais surtout des indicateurs physico-chimiques explicitement liés
à la vie du milieu aquatique. A titre d'exemple, la DCO et de la
DBO15(*) permettent de
quantifier l'impact des rejets dans le milieu aquatique en terme de
quantité d'oxygène consommée pour la dégradation
des polluants. Sous entendu, la quantité d'oxygène
nécessaire pour la dégradation des polluants est autant
d'oxygène en moins pour les êtres vivants du milieu aquatique. Il
y a donc bien, derrière l'utilisation de ce type de paramètre, la
volonté de quantifier les pollutions par rapport aux effets
néfastes qu'elles peuvent avoir sur les organismes vivants du milieu
aquatique. Qui plus est, sur des organismes à haute valeur
sociale : les poissons des pêcheurs à la ligne.
La deuxième loi sur l'eau de 1992 va sensiblement faire
évoluer l'évaluation de la qualité des milieux aquatiques
pour deux raisons.
D'abord, elle accentue encore la prise en compte de
l'eau-milieu. Dans son article premier, la loi stipule que
« le développement de la ressource utilisable dans le
respect des équilibres naturels est d'intérêt
général ». La gestion de l'eau devra être
« équilibrée » et dans la
définition des équilibres à assurer, la loi place en
premier « la préservation des écosystèmes
aquatiques, des sites et des zones humides »16(*). L'accentuation de la prise en
compte du milieu s'inscrit dans la profusion réglementaire concernant la
protection de la nature depuis 1964. Sans être exhaustif, on peut citer
la création des Parcs Naturels Régionaux en 1967, du
Conservatoire du littoral et des rivages lacustres en 1975. La promulgation de
la Loi relative à la protection de la nature en 1976 instaure les
Réserves Naturelles et rend obligatoire la réalisation
d'études d'impacts environnementaux pour les aménagements
nouveaux. Les arrêtés de biotope créés en 1977
reprennent le principe des Réserves naturelles sur un mode moins
contraignant, et la Loi sur la pêche de 1984 renforce la protection des
ressources piscicoles. Enfin, il faut mentionner la création du
Ministère de l'environnement en France en 1971. Au niveau
européen, les directives Oiseaux Sauvages (1979) et Habitats (1992)
s'inscrivent dans le réseau Natura 2000. La convention internationale de
RAMSAR en 1971 vise la protection des zones humides. Cette forte prise en
compte institutionnelle de la nature illustre la montée en puissance des
préoccupations environnementales qui trouvent leur fondement dans la
rupture avec la croissance économique que prônent les travaux du
Club de Rome à la fin des années 1960. Ces travaux participeront
à la formalisation de la désormais fameuse notion de
« développement durable » apparue en 1987 dans le
rapport Brundtland17(*)
Ensuite, la création des Schémas Directeurs
d'Aménagement et de Gestion des Eaux (SDAGE) donne aux Comités
de Bassins la responsabilité de définir des programmes de gestion
de l'eau à l'échelle des grands bassins hydrographiques
français (article 3 : « Un ou des schémas
directeurs d'aménagement et de gestion des eaux fixent pour chaque
bassin ou groupement de bassins les orientations fondamentales d'une gestion
équilibrée de la ressource en eau »).
Dans ce contexte la « grille
Multi-usages » apparaît peu adaptée à la
compréhension des multiples dégradations qui affectent les cours
d'eau18(*). Dès le
début des années 1990 des recherches sont menées pour
construire un nouvel outil d'évaluation de la qualité. Le
Système d'Evaluation de la Qualité de l'eau (SEQ-Eau) est
officialisé en 1999. Il remplace depuis cette date la grille
Multi-usages. Ce nouveau système d'évaluation a les mêmes
finalités que l'ancien (analyser la qualité physico-chimique de
l'eau pour évaluer ses aptitudes d'usages et de fonctionnalités
naturelles) mais il est plus précis. Alors que 28 paramètres
étaient analysés dans la grille de 1971, 156 le sont dans le
SEQ-Eau, dont les ¾ concernent des substances toxiques (pesticides et
micropolluants organiques). En outre, le SEQ-Eau prend en compte cinq
fonctionnalités ou usages de l'eau contre trois dans l'ancien
système.
Mais l'approfondissement de l'évaluation de la
qualité va bien au-delà des seuls paramètres
physico-chimiques. Le SEQ-Eau n'est que le premier volet, actuellement le seul
opérationnel, d'un trio de trois grands indicateurs que sont la
physico-chimie (SEQ-Eau), la biologie (SEQ-Bio), et le fonctionnement physique
(SEQ-Physique).
Cette évaluation de la qualité intègre
ainsi le fonctionnement systémique des cours d'eau. La qualité de
l'eau n'est plus seulement appréciée à partir des
caractéristiques du fluide mais aussi à partir de la vie animale
et végétale qu'elle contient, et du fonctionnement physique du
cours d'eau. Le cours d'eau est considéré comme un
hydrosystème19(*), et chacun des compartiments qui le composent sont en
interaction. Ainsi la qualité biologique du cours d'eau est
dépendante de la composition physico-chimique de l'eau mais aussi de la
morphologie de son lit. La biologie devient par ailleurs l'indicateur
privilégié de la qualité des cours d'eau puisque son
état est lié à la qualité des autres compartiments
de l'hydrosystème. La figure 1 schématise cette conception de la
qualité de l'eau.

Figure 1. Les trois grands indicateurs de
l'évaluation globale des cours d'eau du SEQ. (L'architecture du
graphique est reprise des Agences de l'Eau, et les commentaires de BRUN, 2003).
Nicolas Talaska, 2007. Université Lyon 2.
L'utilisation d'un indicateur phare pour évaluer la
qualité de l'eau n'est donc pas étrangère à des
revendications sociales reprises par la suite dans le champ politique. La
montée en puissance des préoccupations environnementales depuis
les années 1960 est portée par les classes moyennes aspirant
à un meilleur cadre de vie, et par l'écologie scientifique (Aspe,
1991). Les nombreux programmes de recherches scientifiques, initiés dans
le sillage des grands sommets internationaux à thématiques
environnementales, ont permis de mieux connaître la diversité des
milieux naturels et leur vulnérabilité face aux activités
humaines. Les acteurs de `l'écologie citoyenne' reprennent à leur
compte ces connaissances. Les associations de protection de la nature sont
d'autant plus écoutées par les responsables politiques qu'elles
répondent aux revendications sociales des classes moyennes. La forte
médiatisation du « Pacte écologique » de
Nicolas Hulot au début de la campagne présidentielle
française de 2007 et la volonté politique de donner une certaine
puissance au « Ministère de l'écologie, du
développement et de l'aménagement durables » en
attestent. « Cette dynamique permet d'expliquer
l'institutionnalisation de la notion d'écosystème aquatique en
France puis au niveau européen avec notamment la Directive Cadre sur
l'Eau »20(*).
2. Les enjeux de la Directive
Cadre Européenne sur l'Eau
L'entrée en vigueur de la Directive Cadre sur l'Eau
(DCE) en 2000 constitue l'évolution la plus récente quant
à la représentation de la qualité des milieux aquatiques.
Elle induit de nouvelles manières d'évaluer la qualité qui
bouleversent les conceptions admises jusqu'ici.
2.1 Un nouveau
référentiel pour définir la qualité des cours
d'eau
La DCE réaffirme avant tout les principes de la loi sur
l'eau de 1992 sur le caractère patrimoniale de l'eau21(*). La notion de
patrimoine est au coeur des politiques environnementales. On peut
retenir pour l'eau la définition du patrimoine donnée par
Montgolfier (1987, 241). « Un patrimoine est un ensemble de biens
susceptibles de conserver dans le futur, moyennant une gestion adéquate,
des potentialités d'adaptation à des usages non
prévisibles dans le présent ». Cette
définition considère donc l'eau comme une source d'usages
anthropiques, dont la pérennité ou l'apparition repose sur le
maintien de fonctions de l'eau qui les permettent. La DCE est
élaborée dans cet esprit : les usages de l'eau pourront
être préservés si la qualité des milieux aquatiques
reste bonne (« Une bonne qualité de l'eau garantira
l'approvisionnement de la population en eau potable » (DCE,
considération 24)).
Ainsi, la DCE est entièrement vouée à
créer les conditions (institutionnelles, techniques et
réglementaires) pour conserver ou retrouver une bonne qualité des
milieux aquatiques afin de garantir les usages actuels et futurs de l'eau. Cet
objectif prend un aspect réglementaire. La DCE rend obligatoire
l'atteinte du « bon état » dans des
délais temporels fixés sous peine de sanctions (article 23). En
outre le « bon état » est un objectif de
résultat et non plus un objectif de moyens comme pouvait l'être,
par exemple, la directive sur les Eaux Résiduaires Urbaines (1991) qui
imposait une mise en conformité technique des systèmes de
traitement des eaux usées. En ce sens la directive
« impose des objectifs ambitieux aux Etats membres mais leur
laisse le choix des moyens pour y parvenir »22(*).
La protection environnementale stricte est un objectif
à part entière, mais elle doit surtout servir aux usages. En
effet, la DCE vise à protéger toutes les eaux de surfaces,
souterraines et côtières sur le territoire de l'Union
Européenne pour répondre à quatre objectifs
principaux : l'approvisionnement en eau potable des populations,
l'approvisionnement en eau des usages marchands, la protection des milieux
aquatiques, la réduction des conséquences des inondations et
sécheresses23(*).
La protection des usages de l'eau est donc au coeur de la DCE, en revanche la
définition de la qualité des milieux aquatiques est
profondément basée sur une approche écosystémique,
et les « indicateurs biologiques deviennent les juges de paix de
l'évaluation de la qualité des milieux »24(*).
Voyons plus en détail les nouvelles conceptions de la
« bonne qualité » des milieux aquatiques induites
par la DCE.
La DCE demande aux Etats Membres d'atteindre le
« bon état » des eaux pour 2015. Des
délais de temps et des objectifs moins forts sont possibles pour les
eaux trop dégradées. Pour ces eaux fortement
modifiées25(*)
l'atteinte d'un « bon potentiel » est alors
fixée comme objectif. L'état des eaux est apprécié
selon deux grands indicateurs : l'état écologique et
l'état chimique. Le « bon état » est
atteint lorsque les états écologiques et chimiques sont bons.
Pour les eaux de surfaces courantes, les états sont
évalués sur des segments de cours d'eau homogènes par
leurs caractéristiques écologiques. Ce sont les
« masses d'eau », elles constituent l'unité
d'évaluation de base. Un seul cours d'eau peut être divisé
en plusieurs masses d'eau26(*).
« L'état chimique » est
apprécié en mesurant la teneur, dans le milieu (eau ou
sédiments), de différentes substances chimiques. Il s'agit de 41
substances dont les concentrations dans les milieux aquatiques font
déjà l'objet de seuils réglementaires fixés par
différentes directives européennes. Le « bon
état chimique » est atteint si les normes sont
respectées. L'état chimique ne peut prendre que deux valeurs
(respect ou non respect).
« L'état
écologique » est plus complexe à définir et
comporte deux innovations. D'abord, il donne une part
prépondérante à la biologie. Si la méthode
d'évaluation de la qualité écologique prend en compte des
paramètres physico-chimique et physique (comme le SEQ-Eau), ils ne
doivent être considérés que par les liens qui les unissent
à la biologie. « En fait, la physico-chimie et
l'hydromorphologie interviendront plutôt comme facteur explicatif
à l'évaluation de l'état donnée par la biologie. Le
préalable est donc de construire le dispositif biologique pour
l'évaluation de l'état écologique et, ensuite, les
éléments physico-chimiques sont calés en fonction de ce
dispositif »27(*).
La seconde innovation du « bon
état » est la notion d'écart à une
référence. En effet, « l'état
écologique » mesuré sur une masse d'eau sera
comparé à un état dit de référence. La
référence, le « très bon état
écologique », correspond à un état de
fonctionnement du milieu aquatique dans un contexte pas ou très peu
perturbé par l'homme. Il est définit par l'annexe V de la DCE
comme un état comportant« Pas ou très peu
d'altérations anthropogéniques des valeurs des
éléments de qualité physico-chimiques et
hydromorphologiques applicables au type de masse d'eau de surface par rapport
aux valeurs normalement associées à ce type dans des conditions
non perturbées. Les valeurs des éléments de qualité
biologique pour la masse d'eau de surface correspondent à celles
normalement associées à ce type dans des conditions non
perturbées et n'indiquent pas ou très peu de distorsions. Il
s'agit des conditions et communautés
caractéristiques ». L'état de
référence sera fixé pour des types de masses d'eau. Cette
typologie est basée sur l'homogénéité
écologique des cours d'eau et des régions dans lesquelles ils
s'écoulent. Elle prend acte de la diversité des `milieux
naturels' et donc de la diversité des états de
références. Autrement dit, « les cours d'eau ont
une chimie et une biologie qui leur sont propres ou typiques. Pour un type
donné, un tronçon de cours d'eau sans impact dû à
l'activité humaine, constitue une
référence »28(*). Il existe 123 types de masses d'eau en France, dont
50 représentent 80 % du linéaire des cours d'eau. La
qualité d'une masse d'eau sera définie en fonction de
l'écart de qualité quelle présente par rapport à la
situation de référence (le « très bon
état »). La qualité écologique peut prendre
plusieurs valeurs en fonction du degré d'écart à la
référence. A l'instar du SEQ-Eau, l'état écologique
s'apprécie sur une échelle à cinq niveaux. En attendant la
définition précise du « bon état
écologique » au niveau européen, la
référence correspond à la classe verte du SEQ-Eau29(*).
Cette notion d'écart à une
référence est déjà utilisée par les
différents outils d'évaluation existants en France (SEQ-Eau,
IBGN, IBD...) mais leur référence n'est pas établie selon
une typologie des cours d'eau, comme le demande la DCE. Le milieu de
référence des outils français correspond à une
petite rivière de montagne. « Or, dans le domaine de la
biologie, avant d'être influencée par des éléments
polluants ou des problèmes d'habitats, la répartition naturelle
des organismes aquatiques est guidée par des critères plus
généraux (géologie, climat, altitude, ...). D'où la
nécessité de prendre en compte la typologie. Compte tenu de la
construction de nos outils d'évaluation actuels qui ne tient pas compte
de cette typologie, certains milieux aquatiques, même exempt de pressions
anthropiques, ne peuvent être classés en très bonne
qualité ou en bonne qualité. Aussi, pour ces cas-là, dans
les SDAGE et dans les SAGE, l'objectif peut être seulement une
qualité moyenne. Pour la mise en oeuvre de la DCE, cette façon de
raisonner n'est plus possible puisque l'objectif principal est le « bon
état » pour toutes les eaux (ou le bon potentiel pour les masses
d'eau fortement modifiées) »30(*).
La DCE marque ainsi l'apogée de la
représentation eau milieu. Cette conception se retrouve dans la
méthode d'évaluation de la qualité de l'eau. Elle
intègre le fonctionnement systémique des milieux aquatiques, et
place l'indicateur biologique au centre de l'évaluation de la
qualité `écologique' de l'eau. Enfin, la qualité vers
laquelle doivent tendre les milieux aquatiques est proche d'une situation non
perturbée par l'homme, sous entendu `naturelle'. Cette situation, le
« bon état écologique », est
considérée comme la mieux à même de conserver les
aptitudes de l'eau nécessaire à la réalisation d'un
maximum d'usages anthropiques.
2.2.
Les enjeux de la notion « d'état de
référence »
La définition de « l'état de
référence » revêt une importance capitale
car c'est en fonction de lui que sera évaluée la qualité
des milieux aquatiques et donc les mesures à mettre en oeuvre pour
atteindre le « bon état écologique».
Pourtant la définition de cette référence pose quelques
problèmes techniques et suscite des interrogations quant à la
notion même de référence, autrement dit de
normalité.
Un rapide passage en revue de la bibliographie permet de
rendre compte des nombreuses difficultés techniques que pose la
définition de l'état de référence. Une bonne partie
des données est à collecter, et des méthodes
d'évaluation appréciant la qualité biologique en fonction
des facteurs physiques et physico-chimique restent à
élaborer31(*). Se
posent ensuite des problèmes d'ordres spatiaux et temporels. Sur le plan
spatial, on peut s'interroger sur l'existence même de sites de
références pour mesurer l'ensemble des paramètres relatifs
aussi bien à la composition et la pollution de l'eau, l'hydrobiologie et
l'hydromorphologie (Perreira-Ramos). Sur le plan temporel, l'époque
qu'il convient de considérer pour définir l'état de
« non perturbation anthropogénique », en
fonction des différents paramètres à mesurer, ne fait pas
l'unanimité. Des travaux associant plusieurs disciplines pour
définir l'état de référence de l'estuaire de la
Seine le démontrent. « Pour un sédimentologiste,
l'état de référence se trouve vers 1850, avant la
Révolution industrielle, avant que l'homme ne modifie la morphologie du
lit du fleuve ; pour ceux qui étudient les poissons, l'état de
référence se trouve il y a deux mille ans, avant que nos
ancêtres n'introduisent des carpes et autres poissons dans la Seine ;
pour la pollution chimique, l'état de référence
était moins lointain, tandis que pour la pollution microbienne,
l'état de référence se trouve avant le Moyen Age, qui
était très pollué »32(*). Ces considérations
laissent à penser, comme la qualité, que l'état
de référence n'existe pas en soi. L'état de
référence est relatif et non absolu.
Finalement ces problèmes techniques sont liés
à une conception particulière de la nature, sous jacente à
la notion d'état de référence. Le
« très bon état écologique »,
défini comme un état non perturbé par l'homme, semble
correspondre à l'idée de la nature sauvage, la
wilderness des Anglo-Saxons, une nature idéale et
idéalisée préexistante à l'humanité
(Larrère, 1997). Cette vision de la nature est culturelle, et souvent
liée au mythe d'une nature idéale toujours plus ancienne à
celle existante. Par exemple, les principes de la gestion patrimoniale
des tourbières visent à retrouver un état de
fonctionnement écologique définit comme idéal. Mais au
fond cet état correspond aux paysages idéalisés du
XIXème siècle, « celui qui fut
façonné par une paysannerie avec laquelle notre
société a rompu au nom du
progrès »33(*). Il est aujourd'hui admis, au moins par la
communauté scientifique, que la wilderness n'existe pas en
Europe. Les paysages naturels actuels sont le fruit d'aménagements de
l'homme depuis plusieurs siècles. Or la définition du
« très bon état écologique »
donnée dans l'annexe de la directive reste assez floue et ne
précise pas s'il s'agit, par exemple, de revenir un état
pré-anthropique, ou seulement préindustriel (Perreira-Ramos).
En outre, choisir une référence comme objectif
à atteindre à l'horizon de plusieurs dizaines d'années,
sous-tend l'idée de stabilité. Or cette conception proche du
concept de climax est aujourd'hui fortement remise en cause par les
scientifiques (Veyret, 2004. Larrère, 1997). L'équilibre des
écosystèmes n'est que temporaire. Par exemple, des travaux
récents ont mis en évidence la variabilité sur des temps
très courts, parfois de l'ordre de la décade, de la morphologie
de cours d'eau de têtes de bassins dans des environnements très
sensibles à l'érosion des versants34(*). J.P. Bravard (2003) souligne
ainsi que « les recherches sur l'histoire de l'environnement,
couplant archives naturelles et culturelles, ne font qu'étendre les
limites de la variabilité connue ».
L'état de référence est donc bien
relatif, et définir cet état relève, comme pour la
qualité, d'un choix quant aux critères à prendre en
compte. Choisir un état de référence revient à
poser la question : « quelle nature voulons
nous ? » (Lévèque, 2003). Sans oublier
l'interrogation de Morand (1971) : « faut-il conserver la
nature ou la nature des hommes ? ». On peut émettre
comme hypothèse que le « bon état
écologique » vise à conserver la nature puisque
les critères retenus pour le définir relève d'une
conception biocentrique de l'environnement. Mais au fond il s'agit bien de
conserver la nature des hommes puisque le retour à un état de
référence est en quelques sortes l'institutionnalisation de
plusieurs décennies de revendications environnementales et aussi un
moyen de pérenniser des usages anthropiques.
Bref, fixer comme référence un état des
milieux aquatiques non perturbé par l'homme reste difficile à
définir sur des sites qui restent à trouver. N'est-ce pas ici une
« double utopie » ? F. Schmitt parle
d'ailleurs, non sans ironie, de « l'utopie environnementale de la
bureaucratie européenne ».
On peut toutefois constater le pragmatisme de la DCE qui admet
que certains milieux ne peuvent revenir à un état non
perturbé. Les MEFM ont pour objectif un « bon
potentiel ». En revanche la question reste posée pour tous les
autres cours d'eau.
Pour pallier aux difficultés d'atteindre un
état écologique utopique, J.P. Bravard (2003) propose
d'adopter une « démarche d'écologie
prospective » capable de rendre compte et d'intégrer les
évolutions conjointes des écosystèmes et des
sociosystèmes. Cette démarche s'écarte de la
définition d'un stade idéal et ultime de la `bonne
qualité' en optant plutôt pour l'intégration, dans les
politiques de gestion, des formes de variabilité. Les bases
théoriques de cette démarche font appel au concept
d'anthroposystème.
Chapitre 2 . Postures scientifiques et
méthodologie utilisée
1.
L'anthroposystème, un concept opérationnel pour approcher les
problématiques de la gestion de l'eau
Le concept d'anthroposystème a été
formulé dans le cadre du Programme Environnement Vie et
Sociétés (PEVS) du CNRS afin de fédérer des champs
disciplinaires différents et éclatés sur un objet de
recherche commun : l'environnement. Mais « au delà du
discours quelque peu incantatoire sur
l'interdisciplinarité », ce concept à une vocation
opérationnelle pour étudier l'interaction
sociétés-milieux à l'échelle
(privilégiée) régionale. Les Zones Ateliers ont clairement
été créées dans cette optique. Le Bassin du
Rhône a obtenu le label « Zone Atelier » en 2001, il
s'agit de la Zone Atelier Bassin Rhône (ZABR).
L'anthroposystème se définit comme un
« système interactif entre deux ensembles
constitués par un (ou des) sociosystème(s) et un (ou des)
écosystème(s) naturels et/ou artificialisé(s) s'inscrivant
dans un espace géographique donné et évoluant dans le
temps. Ces écosystèmes sont occupés,
aménagés, et utilisés par les sociétés, ou
bien s'ils ne le sont pas, leur existence est nécessaire à leur
vie et à leur développement social. Les sociétés
qui vivent ou utilisent cet espace sont constituées de groupes sociaux
ayant des intérêts et des jeux propres ».35(*)
Le concept d'anthroposystème est très
récent dans le champ scientifique. Il a été formulé
par LEVEQUE en 2003. Il s'inspire d'autres concepts (l'écosystème
de Tansley (1935), le Géosystème de Bertrand (1978, 1982),
l'éco-socio-système de Montgolfier (1987)) et fait ainsi partie
d'une lignée de concepts qui ont cherché à intégrer
dans une analyse globale, dite environnementale, l'interdépendance et
l'interaction des systèmes sociaux et naturels. En revanche
l'anthroposystème se démarque des autres concepts qui donnent
chacun une importance plus grande soit aux systèmes naturels
(écosystème et dans une moindre mesure Géosystème),
soit aux systèmes sociaux (Sociosystèmes). Les concepteurs de
l'anthroposystème se targuent ainsi de considérer le naturel et
le culturel sur le même plan d'égalité. « Ces
derniers forment un tout du point de vue structurel et sont indissociables dans
leurs relations imbriquées, ce qui implique la coévolution
fonctionnelle des sous-systèmes naturels et sociaux au fil du
temps. »36(*)
Beaucoup de travaux réalisés à partir du
concept d'anthroposystème ont concernés, et concernent encore,
les systèmes fluviaux. Les Zones Ateliers sont largement vouées
à ce type d'approche. Dans le cadre de la ZABR, les travaux de la Maison
du fleuve Rhône sur « l'observation sociale du
fleuve » optent pour une entrée par les
sociosystèmes, mais ils s'intègrent toujours dans des politiques
de gestion de l'eau. Une étude anthropologique sur les
représentations de la rivière Drôme, par les
différents usagers, a permis une gestion éclairée des flux
sédimentaire dans le cadre du volet restauration physique du SAGE
Drôme37(*). Cette
entrée par les sociosystèmes dans le cadre de la gestion de l'eau
est devenue nécessaire tant les usages des milieux aquatiques sont
multiples et parfois générateurs de conflits. La prise en compte
de tous les usages de l'eau est par ailleurs clairement énoncée
depuis la loi sur l'eau de 1992 et réaffirmée dans la loi sur
l'eau et les milieux aquatiques de 200638(*). La considération du facteur humain dans la
gestion de l'eau est aujourd'hui essentielle.
A ce titre, on peut citer les travaux du Groupe de Recherche
Rhône-Alpes sur les Infrastructures et l'Eau (GRAIE) qui
s'intéressent à « la demande sociale » dans
leur programme « aménagement des rivières urbaines et
demande sociale »39(*). Des enquêtes sur les pratiques et les
perceptions des rivières par les usagers et les propriétaires
riverains ont été réalisées dans le cadre de
programmes de gestion de l'eau (SAGE et Contrats de Rivières). Cuaz,
Meuret, Piégay (1996) en démontrent l'utilité40(*).
2. La prise en compte des
perceptions et des représentations pour mettre en lumière les
`qualités subjectives' de l'eau
Pour reprendre l'expression de S. Allain (2001),
« s'intéresser à la gestion du domaine de l'eau,
c'est s'intéresser à la gestion d'un
anthroposystème ». Une des portes d'entrée de
l'étude de l'anthroposystème-Eau peut être celle
qui s'intéresse aux représentations sociales de l'eau. Ce domaine
de recherches à été investit par les travaux du GIP
Hydrosystèmes dans le cadre de son axe « Hydrosystèmes
et sociétés »41(*). Par représentations sociales on entendra
« toutes créations sociales ou individuelles de
schémas pertinents du réel » (Guérin,
1989). Ch. Aspe explique que les représentations sont des
systèmes explicatifs construits par les individus pour comprendre et
agir malgré l'incertitude et la complexité des interactions
homme-nature dans le cas des problématiques environnementales. Ces
construits dépendent des connaissances scientifiques existantes et de
leur diffusion mais aussi de la culture des individus.
La prise en compte de ces représentations est
essentielle pour comprendre les stratégies que les acteurs mettent en
place pour agir sur l'espace, et dans notre cas sur la qualité de l'eau
des rivières. D'une manière générale cette posture
implique de considérer l'espace géographique dans ses deux
dimensions42(*). La
première est celle des formes concrètes de l'espace
(l'organisation spatiale du bassin versant, les aménagements de la
rivière et du lit majeur, etc.), la seconde est le sens de ces formes
(les perceptions qu'en ont les individus, les idéologies sous jacentes
à la construction des formes spatiales). Prendre en considération
le sens de l'espace, c'est donc s'intéresser aux acteurs qui en sont
à l'origine. Appliqué à notre sujet de recherche, l'espace
considéré est la rivière mais aussi son bassin versant et
ce toujours à travers le prisme de la qualité de l'eau. Les
acteurs considérés sont des personnes concernées ou
impliquées dans la gestion de la qualité de l'eau des
rivières (élus locaux, agriculteurs, pêcheurs,
techniciens...).
L'analyse des perceptions est elle aussi riche
d'enseignements. H. Piégay (2007) souligne le rôle des perceptions
négatives du bois mort en rivière dans les difficultés de
gestion écologique du fonctionnement physique des cours d'eau. Dans sa
thèse sur les contrats de rivières dans le bassin versant de la
Saône, A. Brun fait part des divergences de perception de la
qualité de l'eau des rivières et de son évolution entre
les acteurs de la gestion de l'eau en fonction de leur aire géographique
d'intervention43(*).
Enfin, une enquête de l'Ifen démontre qu'il existe aussi des
divergences de perceptions de la qualité de l'eau des rivières en
fonction des catégories socioprofessionnelles44(*).
Ces deux dernières citations démontrent
qu'au-delà d'une définition « objective » et
scientifique de la qualité de l'eau, il existe des qualités
« subjectives » de l'eau portée par des individus ou
groupes d'individus. Cette divergence reflète des représentations
différentes de ce qui fait la bonne qualité de l'eau d'une
rivière. C'est ici une de nos hypothèses. Or ces divergences de
représentations peuvent être des obstacles à la
réussite d'une politique de gestion de l'eau qui se fixe comme objectif
d'atteindre une « bonne qualité » de l'eau
déterminée objectivement. En effet comment atteindre un objectif
si les acteurs concernés ont une conception différente du contenu
de cet objectif ?
Postuler ici qu'il n'existe pas de réel objectif en
dehors de nos représentations n'est pas nouveau. Cette conception
platonicienne est affirmée chez KANT qui montre que les sciences
n'accèdent pas aux objets qu'elles souhaitent étudier, mais
à certaines de ses qualités (Bailly, 2001). On l'a vu à
travers la définition de la « bonne qualité »
de l'eau. Elle ne se définit qu'en ne tenant compte que de certaines
caractéristiques de l'eau. Ces réductions pragmatiques du
réel, pour établir des normes ou des seuils de qualité en
vue d'une politique de gestion, sont liées à des
représentations particulières de l'eau non sans rapport avec des
contextes sociopolitiques favorables soit à l'exploitation de la
ressource en eau, soit à la conservation des milieux aquatiques.
Il importe donc de s'intéresser d'une part aux
perceptions de la qualité de l'eau, pour voir si elles divergent des
définitions objectives de la qualité élaborées
selon des méthodes scientifiques et admises comme
références, préalables à toutes actions de gestion
de l'eau. D'autre part il faut s'intéresser aux représentations
de la bonne qualité de l'eau d'une rivière pour comprendre le
sens des actions engagées dans le cadre des politiques de protection ou
de reconquête de la « bonne qualité » de l'eau
des rivières. Là encore, il s'agit de confronter les
représentations des acteurs locaux (agissant dans le bassin versant de
l'Azergues) avec les représentations sous jacentes de la DCE, pour la
plupart retranscrites dans le SDAGE.
3. Hypothèses et
méthodologie générale
Les deux hypothèses de travail sont les
suivantes :
1/
Malgré l'existence de méthodes scientifiques et de techniques qui
permettent de définir objectivement la qualité de l'eau des
rivières et donc la « bonne qualité », les
acteurs ont des perceptions divergentes qui s'écartent plus ou moins
fortement de la « qualité objective ».
2/ Ces divergences sont liées à des
représentations différentes de ce qui fait la « bonne
qualité » de l'eau des rivières. Ces divergences sont
verticales (entre les acteurs de bassin et les acteurs locaux) et horizontales
(entre les acteurs locaux). Elles peuvent être des obstacles pour
parvenir à la « bonne qualité » de l'eau
telle qu'elle est formulée par la DCE.
Pour rendre compte de ces divergences un constant aller-retour
est réalisé entre, d'une part, les définitions objectives
de la bonne qualité de l'eau et les perceptions subjectives qu'en ont
les différents acteurs, et d'autre part, entre les
représentations de la bonne qualité induites par la DCE et les
représentations des acteurs locaux.
La méthodologie générale adoptée
se compose de deux grandes phases.
La première a consisté à connaître
le terrain d'étude. Le bassin versant de l'Azergues a été
approché en fonction d'une de ses spécificités: sa
proximité avec l'agglomération lyonnaise. Les dynamiques
démographiques, urbaines et agricoles ont été
privilégiées pour caractériser le phénomène
de périurbanisation.
Pour ce travail j'ai d'abord fait l'acquisition des cinq
cartes topographiques au 1/25 000ème de l'IGN pour couvrir l'ensemble du
bassin versant. L'analyse globale de l'espace, à partir de croquis
d'interprétation, m'a permis de décomposer le bassin versant en
trois zones. Ce découpage spatial sur des critères naturels
(formes du relief, géologie, agencement du réseau hydrographique,
couverture végétale) et humains (zones et taille de peuplement,
activités agricoles et économiques, réseaux de
communications) s'est doublé d'une approche statistique. Le traitement
de données brutes issues du recensement général de la
population et du recensement général agricole a confirmé
la pertinence de ce découpage spatial. Plusieurs randonnées dans
chacun des trois secteurs m'ont permis de mieux saisir les contrastes du
territoire du bassin versant de l'Azergues. Enfin j'ai rencontré
dès le début de mon travail (janvier) le chargé de mission
du contrat de rivière Azergues.
Parallèlement à la caractérisation
socio-spatiale du bassin versant, j'ai rassemblé des données
techniques sur la qualité de l'eau de l'Azergues pour définir son
état et son évolution. Les sources disponibles ne m'ont pas
permis de connaître l'évolution de la qualité de l'eau de
l'ensemble de l'Azergues sur plusieurs décennies. Seul un point de
mesure du Réseau National de Bassin, situé dans la partie aval de
l'Azergues, permet de retracer une évolution de la qualité depuis
1987. Les sources les plus utilisées furent les données issues
des trois campagnes de surveillance de la qualité de l'eau de l'Azergues
(1994, 1999, 2004) commandées par le Conseil Général du
Rhône dans le cadre de sa politique de surveillance de la qualité
des cours d'eau du département. Ces études
générales ont été complétées par
d'autres études thématiques (suivi de la pollution par les
pesticides des rivières du Beaujolais viticoles, plusieurs études
dans le cadre des différents volets du contrat de rivières
(étude morphodynamique, étude paysagère de la
vallée, étude piscicole et astacicole)). Des données du
SDAGE 1996 et de l'Agence de l'Eau RMC dans le cadre de l'état des lieux
pour la DCE ont aussi été utilisées.
La deuxième phase concernait les enquêtes de
terrain ainsi que leur analyse.
Le recours aux enquêtes de terrains permet de recueillir
la perception de la qualité de l'eau des différents acteurs et
aussi leurs représentations quant à ce qui fait la
« bonne qualité d'une rivière ».
Dans un premier temps seize entretiens semi directifs ont
été réalisés auprès de différents
acteurs concernés par la gestion de l'eau (élus, agriculteurs,
techniciens). Les résultats des entretiens ont permis la
réalisation d'un questionnaire destiné aux simples usagers de la
rivière (essentiellement des promeneurs et des pêcheurs)
interrogés au « fil de l'eau » dans les trois
secteurs du bassin versant. La passation des questionnaires s'est parfois
accompagnée de discussions plus ou moins longues. Les entretiens, pris
sur rendez vous, m'ont également permis de connaître les
politiques de protection de la ressource engagées sur le bassin versant.
L'analyse des enquêtes visait à confronter les
discours des différents acteurs sur la qualité de l'eau de
l'Azergues.
Chapitre 3 . Présentation du
terrain d'étude
Affluent de la Saône, l'Azergues s'écoule dans le
sud du Beaujolais entre la bordure orientale du Massif Central et la
vallée de la Saône. C'est le plus important affluent de la
Saône dans le département du Rhône. Depuis ses sources, dans
les montagnes Beaujolaises, l'Azergues parcourt un peu plus de 60
kilomètres à travers les collines du Bas Beaujolais puis la
plaine de la Saône avant de rejoindre l'affluent du Rhône à
quelques kilomètres au sud de Villefranche-sur-Saône. Deux
principaux affluents gonflent le débit de l'Azergues autant qu'ils
augmentent la superficie de son bassin versant : Le Soanan et la
Brévenne. Le Soanan rejoint l'Azergues dans la partie médiane du
bassin versant après un parcours de 18 kilomètres au nord des
Monts de Tarare. La Brévenne, gonflée dans sa partie aval par les
eaux Tararoise de la Turdine, s'écoule dans les Monts du Lyonnais et
conflue avec l'Azergues à l'amont de Lozanne. Ce réseau
hydrographique en `Y', dont les branches très ouvertes sont
orientées nord nord-ouest sud sud-est pour l'Azergues et sud-ouest
nord-est pour la Brévenne, confère à l'Azergues un vaste
bassin versant étendu sur 875 km², soit le quart de la superficie
du département du Rhône.
Le terrain d'étude retenue ici est le bassin versant de
l'Azergues sans le sous-bassin Brévenne-Turdine. Ce choix s'est fait
pour des raisons pratiques afin de limiter un terrain d'étude sinon trop
étendu, mais aussi et surtout parce que le bassin versant de l'Azergues
est concerné par un contrat de rivière engagé depuis 2003.
Cet instrument donne ainsi un cadre cohérent pour la gestion de l'eau en
fédérant un certain nombre d'acteurs sur des objectifs communs.
Le bassin de l'Azergues est aussi un territoire particulier par sa
proximité avec l'agglomération lyonnaise. Soumis plus ou moins
fortement à un processus de périurbanisation (l'aval beaucoup
plus que l'amont), la question de la qualité de l'eau ne se pose pas de
la même manière selon les territoires du bassin versant.
Le secteur ainsi délimité s'étend sur 450
km² et comprend une cinquantaine de communes pour une population d'environ
50 000 habitants. La limite ouest du bassin versant jouxte la ligne de
partage des eaux des bassins rhodanien et ligérien. La Saône
marque la limite est du bassin. La limite sud correspond à la
vallée de la Turdine, axe de transition entre le Beaujolais et le
Lyonnais. Au nord, la limite correspond aux têtes de bassins versant de
quatre autres rivières du Beaujolais : l'Ardières, la
Vauxonne, le Nizerand, le Mérioux.

Figure 2. Localisation du bassin versant de
l'Azergues dans la région lyonnaise. Source : Région
Urbaine de Lyon. Auteur : N. Talaska, 2007
Le réseau hydrographique du bassin versant de
l'Azergues se caractérise par la forte densité du chevelu (voir
la carte à l'annexe n° 2). Une cinquantaine de petits ruisseaux,
à écoulement pérenne ou pas, drainent des bassins de
taille réduite. Les plus importants d'entre eux n'excèdent pas 18
km². Ce réseau de petit chevelu constitue 70 % des 260
kilomètres du linéaire total des cours d'eau du bassin versant de
l'Azergues. Ces affluents sont beaucoup plus nombreux dans la partie amont et
médiane du bassin versant. Le substrat géologique cristallin
imperméable favorise l'écoulement de surface. Les affluents sont
assez rares dans la partie aval du bassin versant de nature
sédimentaire. Il faut enfin rajouter à ce linéaire
`naturel' une vingtaine de biefs encore en eau hérités de
l'important usage hydraulique de l'Azergues jusqu'au milieu du
XXème siècle.
Tout au long de son parcours l'Azergues traverse des
territoires très diversifiés. Le bassin versant peut se
différencier en trois entités géographiques distinctes se
succédant de l'amont vers l'aval (figure 3) :
Les Monts du Beaujolais forestier et faiblement
peuplés
Les collines viticoles du bas Beaujolais très
peuplées
La vallée de la Saône agricole et densément
peuplée

Figure 3. Occupation des sols et relief du
bassin versant de l'Azergues. Un territoire contrasté de l'amont
à l'aval
Avant de présenter chaque secteur du bassin versant de
l'Azergues, il est nécessaire de replacer ce territoire dans le cadre de
l'aire urbaine lyonnaise. La deuxième agglomération de France
joue un rôle important dans les dynamiques qui affectent le sud du
Beaujolais.
1. Le bassin versant de
l'Azergues un territoire contrasté sous l'influence de
l'agglomération lyonnaise.
L'Azergues et ses affluents constituent un territoire à
la cohérence naturelle qui sert d'espace d'intervention pour la gestion
de l'eau dans le cadre d'un contrat de rivière. Ce territoire
cohérent par son fonctionnement hydrologique se montre très
contrasté dans son organisation socio spatiale. L'influence des
dynamiques périurbaines émises par la deuxième
agglomération de France est le principal facteur de cette distinction.
L'observation de quelques indicateurs socio-économiques
(tableau 1) révèle une différenciation spatiale plus ou
moins importante du bassin versant de l'Azergues. La croissance
démographique par apport migratoire est plus importante de l'amont vers
l'aval, les populations sont plus âgées de l'amont vers l'aval,
elles sont aussi plus riches à l'aval qu'à l'amont, et la
Basse-Azergues concentre 65 % des établissements économiques du
bassin versant. A cela s'ajoute la spécialisation agricole de chaque
secteur (carte de l'annexe 3). Le décalage temporel et spatial de la
dynamique périurbaine est à l'origine de la
différenciation socio-spatiale du bassin versant
Tableau 1.
Exemples des contrastes socio-démographiques des territoires du
bassin versant de l'Azergues. Source : Insee RGP 1999, Géoclip.
Auteur : N. Talaska, 2007. (La distinction du BV par secteurs est
présentée dans la figure 20)
Depuis le début des années 1970, la population
du bassin versant connaît un très fort accroissement
démographique. La population a doublé en 40 ans, passant de
32 000 habitants en 1962 à plus de 63 600 en 1999. Ce constat
général est très contrasté en fonction de chaque
secteur. Alors que la Basse-Azergues a connu une explosion démographique
dès la fin des années 1960, la Haute-Azergues a continué
de perdre des habitants jusqu'au début des années 1980. La
Moyenne-Azergues se place en position intermédiaire avec un gain
démographique constant depuis 1962 mais inférieur à celui
de la Basse-Azergues. On observe ainsi un gradient d'accroissement
démographique aval-amont. Mais la tendance la plus singulière est
la diffusion de cet accroissement depuis l'aval vers l'amont.
La figure 4, montre bien une concentration spatiale de
`l'explosion démographique' dans la Basse-Azergues au cours de la
période 1962-1999. On voit aussi nettement l'opposition entre l'amont
qui perd des habitants et l'aval qui en gagne beaucoup. Mais la tendance
récente (1990-1999) met en lumière une baisse relative de
l'accroissement démographique dans la Basse-Azergues au profit de la
Moyenne-Azergues et secondairement de la Haute-Azergues. Cette diffusion
démographique vers l'amont du bassin versant est le résultat de
la constitution d'une deuxième couronne périurbaine autour de
l'agglomération lyonnaise (Charmes, 2007).
Les grandes métropoles françaises sont
entourées d'une couronne périurbaine non homogène dans
leurs dynamiques d'urbanisation. Les espaces ruraux les plus proches de
l'agglomération ont accueilli les premières grandes vagues
d'urbanisation périurbaine. L'important mouvement de construction
résidentielle génère, à un moment donné, une
dénaturation du cadre de vie rural que recherchaient les populations qui
s'y sont installées. Ces nouvelles populations s'intègrent petit
à petit dans la vie locale et prennent une place de plus en plus
importante dans les conseils municipaux. Elles font alors prévaloir
leurs attentes et notamment celles ayant trait à la conservation de leur
cadre de vie qu'ils voient menacé par l'urbanisation croissante. Les
volontés de restreindre l'urbanisation se traduisent alors dans les Plan
Locaux d'Urbanisme (PLU) et, à une échelle plus large, dans les
Schémas de Cohérence Territorial (SCOT). Ce
« malthusianisme foncier » contraint donc la
construction résidentielle dans ces espaces alors que les désirs
d'habitat à la campagne proche de la ville ne diminuent pas. Le
résultat est un report de la périurbanisation dans des espaces de
plus en plus éloignés de la ville : c'est la deuxième
couronne périurbaine45(*).
La diffusion de l'urbanisation de l'aval vers l'amont du
bassin versant de l'Azergues peut être interprétée selon ce
schéma. A l'échelle de l'aire urbaine de Lyon (figure 5), et en
ne considérant que l'ouest lyonnais, on remarque que pour la
période 1962-1999, les communes qui ont enregistré les taux
d'évolution annuel moyen les plus forts forment un arc proche de Lyon
d'une dizaine de kilomètres de large allant des communes de la
Basse-Azergues au sud de Vienne. Sur la période 1990-1999, cet arc est
encore perceptible mais il a sensiblement changé de forme. Il s'est
écarté de Lyon et sa partie nord présente une excroissance
orientée vers l'ouest. Cette excroissance concerne amplement les
communes de la Moyenne-Azergues. On voit donc bien que la diffusion
démographique, et donc de l'urbanisation, de l'aval vers l'amont du
bassin versant de l'Azergues est liée à la dynamique
périurbaine de l'agglomération lyonnaise d'une part, et
probablement liée au « malthusianisme
foncier » des communes de l'ouest lyonnais46(*) qui génère un
transfert de l'urbanisation dans la Moyenne-Azergues, d'autre part.

Figure 4. Evolution de la population des
communes du bassin versant de l'Azergues

Figure 5. Evolution de la population des
communes de l'aire urbaine de Lyon
Donc on retrouve dans le bassin versant de l'Azergues une
distinction démographique et urbaine entre trois secteurs sous le
contrôle de la dynamique périurbaine de l'agglomération
lyonnaise. La Basse-Azergues a très tôt enregistré les
fortes évolutions démographiques dues aux premières
grandes vagues de périurbanisation au début des années
1970. Le mouvement de périurbanisation continuant, et sous l'effet d'une
saturation foncière, les nouvelles populations s'installent dans la
Moyenne-Azergues et secondairement dans la Haute-Azergues. Il y a donc dans le
bassin versant de l'Azergues un décalage spatial et temporel du
mouvement de périurbanisation. Ce décalage explique la
différenciation socio-spatiale du bassin versant. Cette distinction se
retrouve assez bien dans les récents regroupements intercommunaux. La
Communauté de Communes de la Haute Vallée de d'Azergues regroupe
une bonne partie des communes du secteur de la Haute-Azergues. La
Communauté de Communes des Pays du Bois d'Oingt regroupe
presque toutes les communes de la Moyenne-Azergues. Le secteur de la
Basse-Azergues est concerné par la Communauté de Communes du
Beaujolais Saône Pierres Dorées et une autre comprend trois
communes autour de Lozanne (annexe n°4).
Ces dynamiques démographiques et urbaines contribuent
à l'intégration de certains territoires du bassin versant de
l'Azergues à l'agglomération lyonnaise. Ainsi, selon la
classification de l'Insee, plus des trois quarts des communes du bassin versant
font partie de l'aire urbaine de Lyon. Celle-ci regroupe l'unité urbaine
lyonnaise et sa couronne périurbaine47(*). Toutes les communes de la Basse-Azergues font partie
de l'unité urbaine de Lyon et les autres communes de la Moyenne-Azergues
font partie de la couronne périurbaine. Les communes de la
Haute-Azergues restent des communes rurales. En terme de politique
d'aménagement du territoire toute la Basse-Azergues et une partie de la
Moyenne-Azergues sont concernées par la Directive Territoriale
d'Aménagement (DTA) de l'aire métropolitaine lyonnaise. Enfin un
débat illustre bien l'intégration progressive de la
Basse-Azergues à l'agglomération Lyonnaise. Lors d'un entretien
dans la presse régionale avec Dominique Perben (ancien ministre des
transports, vice président du Conseil Général du
Rhône et candidat aux élections municipale de Lyon) un journaliste
l'interrogeait ainsi : « Vous êtes candidat à
la mairie de Lyon (en 2008), en cas de victoire quelle sera votre attitude par
rapport au Beaujolais ? La plaine des Chères va-t-elle conserver son
rôle de "zone tampon" ? Ou bien, l'incorporation au Grand Lyon du
sud Beaujolais est-elle inéluctable comme pour Givors
? »48(*).
Et celui-ci de répondre : « Ce débat est
largement aujourd'hui dans les mains des élus du sud Beaujolais qui
doivent l'aborder clairement avec les populations qu'ils représentent,
s'ils le souhaitent ». A travers cette question resurgit un
débat récurrent : celui du désajustement entre les
territoires institutionnels de l'agglomération Lyonnaise et les espaces
fonctionnels dépendant de l'agglomération mais dépassant
largement ses cadres administratifs. En clair, les dynamiques
démographiques, urbaines et économiques du sud du Beaujolais sont
largement liées à l'agglomération lyonnaise, mais ces
territoires restent gérés selon des logiques institutionnelles
`Beaujolaises' et non Lyonnaises.

Figure 6. Le bassin versant de l'Azergues
dans l'aire urbaine de Lyon
2. La Haute-Azergues, les Monts
du Beaujolais forestier et faiblement peuplés
Constituant la bordure orientale du Massif Central, les
moyennes montagnes du Beaujolais, (900 mètres en moyenne), forment une
barrière aux formes trapues orientée nord sud sur près de
90 kilomètres de long depuis les confins du Mâconnais, au nord,
jusqu'au Massif du Pilat au sud. La ligne de crête de ces montagnes
constitue la ligne de partage des eaux entre les bassins ligérien et
rhodanien. Le haut bassin de l'Azergues fait partie de la montagne Beaujolaise
à dominante cristalline. L'altitude moyenne est de 700 m et la
particularité du relief réside dans l'opposition entre les formes
sommitales adoucies et les entailles du réseau hydrographique.
L'Azergues s'encaisse ici dans la masse rocheuse et sa vallée se
réduit à un étroit sillon. La multitude de ruisseaux
affluents, aux régimes torrentiels, forme autant de valons qui
dissèquent le relief perpendiculairement à l'exutoire.
2.1 De la polyculture
élevage à la sylviculture : les conséquences sociales
et environnementales du passage d'une agriculture de subsistance à une
culture à forte rentabilité économique
Le haut bassin de l'Azergues ainsi que la partie amont du
bassin du Soanan sont marqués par l'importance du couvert forestier.
Dans le cadre du Pays Beaujolais, ce secteur du bassin fait partie de
l'appellation touristique « Beaujolais Vert ».
Couleur donnée pour l'omniprésence de la forêt mais aussi
des prairies. Le taux de boisement dépasse parfois 60 % de la surface
communale (Claveisolles, Saint-Nizier-d'Azergues, Valsonne) et
s'élève à 51 % pour les 10 communes du canton de
Lamure-sur-Azergues. Les surfaces non boisées sont des prairies servant
de pâtures aux troupeaux de bovins, ovins et caprins. Elles occupent de
manière privilégiée les fonds de vallées humides.
Quelques surfaces cultivées assurent essentiellement du fourrage pour le
bétail.
La forêt majoritairement privée est une source
d'activité économique industrielle et agricole (exploitation
forestière, sciage et transformations du bois). On peut citer, à
titre d'exemple, la société Provvedi dont le
siège se situe à Saint-Nizier-d'Azergues. Cette
société emploi 79 salariés au sein de 5
sociétés dont l'ensemble constitue une filière bois
intégré verticalement allant de la préparation des sols
forestiers à la vente de maisons en bois. La société
possède 2 scieries parmi les 15 réparties dans la haute
vallée de l'Azergues49(*).
La sylviculture n'a pas toujours été un marqueur
du paysage comme elle l'est aujourd'hui. Les surfaces boisées ont pris
de l'importance au fur et à mesure de l'exode rural qui a fortement
touché les monts du Beaujolais. La sylviculture a peu a peu
remplacée un système de polyculture-élevage voué
à une agriculture de subsistance. Le Douglas est l'essence majoritaire
des plantations. Importé d'Amérique au milieu du
XIXème siècle, le Douglas trouve dans les petites
montagnes Beaujolaise des conditions écologiques idéales. Cette
essence à la croissance rapide est bien adaptée à
l'exploitation forestière. L'arbre fournit des fûts exploitables
en 60 ans. La production de bois ne cesse de gagner en surfaces plantées
et les essences résineuses composent les ¾ des surfaces
boisées aujourd'hui. Ces changements de boisements reflètent la
forte rentabilité de la filière bois au détriment des
chênaies mixtes et hêtraies autrefois intégrées aux
terroirs agricoles des sociétés locales.
Le passage d'une agriculture de subsistance à la
domination d'une culture à forte rentabilité économique
illustre la mutation des territoires des montagnes Beaujolaise. Dans une
monographie géo-historique de la commune de Valsonne, l'auteur50(*) décrit avec une
certaine amertume la mutation, au cours du XXème
siècle, des sociétés rurales traditionnelles fortement
attachées à leur territoire. L'essor de la sylviculture est tout
autant la cause que la conséquence des ces changements. En 80 ans les
surfaces boisées ont triplé, passant de 20 % de la surface
communale au début du XXème siècle à 65
% au milieu des années 1980. L'essor des boisements de résineux
fait non seulement disparaître les espaces agricoles qui faisaient vivre
les familles au prix d'un travail ardu de la terre, mais il modifie aussi
profondément la structure de la propriété foncière.
Alors que les espaces agricoles `traditionnels' appartenaient aux familles du
village, aujourd'hui 60 % des propriétaires forestiers sont
extérieurs à la commune. Le Douglas incarne cette mutation des
territoires. Cette critique de la sylviculture se retrouve dans le discours
d'un homme de 80 ans lors d'une discussion sur la qualité de l'eau de
l'Azergues. Pour lui le débit de la rivière est un facteur
important de la bonne qualité de l'eau. Or, aujourd'hui, le débit
lui semble moindre et il l'explique en partie à cause de la culture du
Douglas. Pour lui, cette essence assèche les sources dans les montagnes.
« Le Douglas pompe l'eau des sources ». Par
ailleurs le remplacement des boisements de feuillus par les résineux a
réduit les possibilités de cueillette de champignons. Le
débit des rivières et les possibilités de pêche
ainsi que l'abondance de champignons dans les forêts sont des indicateurs
de la qualité environnementale plusieurs fois cités lors de
discussions avec des personnes de plus de 60 ans.
Enfin la sylviculture est identifiée comme une source
de « pression importante » dans l'état des
lieux des milieux aquatiques du bassin Rhône Méditerranée
Corse (RMC)51(*). La
sylviculture est considérée comme une espèce invasive au
même titre que la Renouée du Japon. L'extension sylvicole est
également considérée comme un facteur de
« fermeture du paysage » dans l'étude des
milieux terrestres du contrat de rivière52(*).
Malgré l'omniprésence de la sylviculture,
l'élevage reste important. Il représente un cheptel de
18 000 têtes soit 80 % du cheptel total du bassin versant. Les
bovins sont les plus nombreux avec 9 500 têtes devant les ovins,
6 000 têtes, et les caprins, 2 500 têtes. Dans toutes les
communes de la Haute-Azergues l'élevage est l'orientation
technico-économique dominante53(*).
2.2. Des faibles densités
de populations dans un environnement d'une grande valeur écologique
Les densités de populations sont faibles dans la
Haute-Azergues, elles dépassent rarement 50 habitants/km² par
communes et la moyenne dans le haut bassin est de 34 habitants/km², soit
presque 5 fois moins que celle du bassin versant. Contrairement au reste du
bassin versant de l'Azergues, la population du haut bassin a continué de
régresser jusqu'au début des années 1980. Depuis cette
date la population augmente mais à des taux largement plus faible que
dans les secteurs aval, et entre 1990 et 1999 trois communes enregistraient
encore un taux d'évolution négatif. Dans les communes
bénéficiaires entre 1990 et 1999, l'augmentation de la population
est uniquement due au solde migratoire qui a permis de compenser un solde
naturel déficitaire. La population est relativement plus
âgée que dans les autres secteurs puisque la proportion de
personnes de plus de 60 ans est plus élevée et celle de moins de
59 ans plus faible (tableau 1). Cette situation démographique est due au
fort exode rural qui a touché ces territoires de moyennes montagnes.
L'augmentation démographique générée par les
dynamiques périurbaines, à l'oeuvre dans les parties moyenne et
aval du bassin versant, n'a pas encore permis de compenser les pertes
démographiques passées de ces territoires de la Haute-Azergues.
Hormis une dispersion de l'habitat sur le plateau de Poule les Echarmeaux, la
population se regroupe dans les villages et hameaux dont une bonne partie se
situe dans la vallée de l'Azergues. La taille des villages
n'excède pas 1 000 habitants.
|

Figure 7.
Chamelet. Au second plan, toute une partie du versant est voué
à l'exploitation forestière. Il est possible que la tempête
de 1999 ait accrue l'importance de la coupe. L'autre partie du versant est
dominée par les prairies. Traversé par l'Azergues, le fond de
vallée est occupé par le village. Les bords de la rivière
sont banalisés par le parking. Les vestiges d'un ancien lavoir
témoignent de l'accès quotidien à la rivière
aujourd'hui difficile par les aménagements de protection des berges
(enrochements).
(Source : Nicolas Talaska, 2007)
|
Ce territoire peu aménagé par des
activités non agricoles, a une grande valeur écologique au regard
de l'importante surface classée au titre des Zones Naturelles
d'Intérêt Ecologique Faunistique et Floristique (ZNIEFF) 54(*)(figure 8). Par exemple sur la
commune de Poule les Echarmeaux, une ZNIEFF de type 1 délimite une
tourbière de 2 hectares de part et d'autre d'un petit affluent de
l'Azergues. Cette tourbière constitue l'habitat de deux espèces
végétales très rares dans le département du
Rhône. Une ZNIEFF de type 2 concerne tout le Haut bassin versant de
l'Azergues et du Soanan. Cet espace constitue l'habitat de plusieurs
espèces protégés et exigeantes quant à la
qualité du milieu. Ce milieu abrite notamment l'Ecrevisse à
pattes blanches et la Lamproie de Planer, espèces
protégées par de nombreuses réglementations
(Arrêté du 21/07/1983 visant la protection des écrevisses
autochtones et arrêté du 08/12/1998 fixant la liste des
espèces de poissons protégés en France, Directive Habitat
qui les désignent comme espèces d'intérêt
communautaire et dont la conservation nécessite la désignation de
Zones Spéciales de Conservation, la Convention de Berne qui
réglemente leur exploitation, la Liste Rouge Monde établie par
l'Union Internationale de Conservation de la Nature et les désignant
comme espèce vulnérable pour l'Ecrevisse et espèce
menacée pour la Lamproie).
Les cours d'eau de la Haute-Azergues sont tous classés
en ZNIEFF de type 1 et leur bassin versant en ZNIEFF de type 2.
En outre deux tourbières situées au niveau des
sources de l'Aze et de l'Ergues sont recensées dans l'inventaire de la
DIREN Rhône Alpes. Ce sont les seules tourbières recensées
dans le département du Rhône. Enfin le SDAGE RMC 1996 identifie
toute la partie amont de l'Azergues et du Soanan comme « milieux
remarquables » pour ses eaux courantes. Six des sept
frayères du bassin versant sont localisées dans ce secteur. La
truite est l'espèce majoritaire des cours d'eau.

Figure 8. Zonages ZNIEFF dans le bassin
versant de l'Azergues
2.3. La qualité des
milieux aquatiques est bonne malgré la persistance de pressions
ponctuelles
Dans le secteur de la Haute-Azergues, la qualité
globale de l'eau (physico-chimie et biologie) de l'Azergues et des affluents
est bonne à excellente malgré l'apport de rejets polluants
ponctuellement importants. Les eaux usées domestiques sont le principal
facteur de dégradation de la qualité de l'eau. Sur les 14
communes de la Haute-Azergues, six ne disposent d'aucun traitement des eaux
usées domestiques et pour cinq autres les STEP présentent des
dysfonctionnements (situation en 2003). Les effluents d'élevage
participent également à la pollution azotée. La bonne
capacité d'auto-épuration du milieu permet de ne pas trop
altérer la qualité mais deux secteurs présentent toutefois
une dégradation sensible. Sur le ruisseau du Ry, à l'aval de la
station d'épuration du village de Grandris la qualité est
médiocre et à l'aval de Chambost-Allières la
qualité est moyenne. Les pollutions phosphorées et azotées
sont les principales causes de dégradation. La pollution
phosphorée contribue |