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Le Réseau Formation Fleuve au Sénégal : pour une régulation participative de l'offre de formation agricole et rurale


par Xavier MALON
Université Toulouse 1 Sciences sociales - Diplôme d'Université - Ingénierie de formation et des systèmes d'emploi
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

Xavier MALON Sous la direction

de François DASCON

Ecole Nationale de

Formation Agronomique

ENFA - TOULOUSE



MEMOIRE DE RECHERCHE

LE RESEAU FORMATION FLEUVE AU SENEGAL :

POUR UNE REGULATION PARTICIPATIVE DE L'OFFRE DE FORMATION AGRICOLE ET RURALE

Diplôme d'Université

 

Ingénierie de la Formation

 

Et des Systèmes d'Emploi

Janvier 2007

UNIVERSITÉ DES SCIENCES SOCIALES - TOULOUSE 1

MEMOIRE DE RECHERCHE

LE RESEAU FORMATION FLEUVE AU SENEGAL :

POUR UNE REGULATION PARTICIPATIVE
DE L'OFFRE DE FORMATION AGRICOLE ET RURALE

Les agricultures du Sénégal

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION 7

I- PREMIERE PARTIE LE CONTEXTE 10

I .1- L'importance du secteur agricole au Sénégal 10

I.1.1- Les missions assignées 10

I.1.1.1- Nourrir la population. 10

I.1.1.2- Fournir des ressources en devises 11

I.1.1.3- Permettre à ses acteurs de vivre de leur travail dans des conditions décentes 12

I.1.1.4- Gérer l'exploitation durable des ressources naturelles 12

I.1.1.5- Générer des emplois 13

I.1.2- Agriculture, pauvreté et sous-alimentation 13

I.2- La régression de l'agriculture au Sénégal : essai d'explication 16

I.2.1- De l'ère coloniale au 21ème siècle : des missions de moins en moins assumées 16

I.2.2- L'évolution des politiques agricole Vs la réalité du développement rural 18

I.2.3- Un dispositif global de formation professionnelle en lambeaux 22

I.2.3.1- Formation de techniciens et encadreurs 22

I.2.3.2- La formation professionnelle des producteurs 23

I.3- Les défis à relever pour les quinze prochaines années : des enjeux majeurs pour la formation 28

I.4- La Vallée du Fleuve Sénégal : une région entièrement à part 30

I.4.1- L'utopie séculaire d'un potentiel stratégique 30

I.4.2- Un foisonnement d'acteurs et d'initiatives 32

I.4.3- Un terreau attractif pour les expérimentations 33

I.5- Le RESOF : une tentative de réponse-formation territorialisée 35

I.5.1- Des utopies coloniales et post-coloniales de la mise en valeur du fleuve Sénégal, à la Stratégie Nationale de F.A.R de 1999 35

I.5.2- La naissance du RESOF en 2000 : des ambitions communes affichées, mais une initiative externe 39

PROBLEMATIQUE 41

DEUXIEME PARTIE Approche théorique d'un réseau d'acteurs
de la formation agricole et rurale dans un territoire
43

II- DEFINITION DES CONCEPTS MOBILISES 43

II.1- FORMATION AGRICOLE ET RURALE 44

II.2- LES RESEAUX 49

II.3- L'OFFRE ET LA DEMANDE : l'Approche par la demande (de formation ?) 57

L'offre de formation 57

La demande de formation 57

Approche par la demande (de formation ?) 58

II.4- REGULATION 62

II.5- REGULATION PARTICIPATIVE 67

II.6- DEVELOPPEMENT LOCAL 70

Troisième partie : le Réseau Formation Fleuve (RESOF) 74

AVERTISSEMENT 74

III.1- La naissance du RESOF : une finalité équivoque 76

III.2- Acteurs et systèmes en présence 80

III.2.1- Les invariants du système RESOF 80

III.2.1.1- Les informations porteuses de sens 80

III.2.1.2- Le système à considérer 82

III.2.1.3- Les marges de manoeuvre du système RESOF 88

III.2.1.4- Les solutions déjà tentées 90

III.2.1.5- Les évolutions prévisibles 92

II.2.2- Les interactions récurrentes 93

III.3.3- Les produits du système : quelle valeur ajoutée ? 94

III.4- Un fonctionnement perfectible ? 97

Conclusion 99

1- Quelle lecture de l'impact du RESOF ? 99

2- Quelques propositions pour avancer 100

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES 101

WEBOGRAPHIE 103

TABLE DES ILLUSTRATIONS 105

ANNEXES 106

LA CHARTE DU RESOF 107

Principes et règles de fonctionnement 109

REPARTITION DES ORGANISATIONS MEMBRES 113

Panorama des structures de formation rurale au Sénégal
(dont la formation est la mission principale)
115

Actes de l`atelier de réflexion et de partage sur le pilotage de la Formation
Agricole et Rurale dans la Vallée du Fleuve Sénégal (30/11 -01/12/2004)
116

REMERCIEMENTS

Je tiens ici à remercier Monsieur François DASCON, professeur à l'ENFA, pour avoir accepté de diriger ce mémoire et pour ses précieux conseils.

Mes remerciements s'adressent également au coordinateur du RESOF, Monsieur Mody AW, et à Monsieur Jacques FAYE, sociologue rural, pour les informations et le temps qu'ils m'ont consacré malgré des emplois du temps chargés.

Je remercie enfin du fond du coeur tous mes collègues du Bureau Formation Professionnelle Agricole que je veux nommer ici :

Monsieur Abdourahmane FAYE,

Monsieur Souleymane SARR,

Monsieur Elhadji Abdou GUEYE, Chef du Bureau

Qui m'ont été d'un grand secours, à chaque instant, par leur soutien moral, leur bonne humeur et leur compréhension.

Un grand merci enfin à mon épouse et mes enfants, pour leur compréhension sans faille et leur présence irremplaçable dans les moments parfois difficiles.

INTRODUCTION

La construction progressive d'un dispositif cohérent et articulé de formation agricole : une impérieuse et incontournable nécessité

De très majoritairement rurale, la société sénégalaise est passée en quelques décennies à une urbanisation exacerbée, largement alimentée par l'exode rural et l'attrait de l'activité économique foisonnante de la capitale, Dakar.

Depuis 2004 en effet, la population urbaine représente désormais 51 % de la population totale, et cette proportion va encore croître, nous y reviendrons.

Cependant, à la différence de pays comme la France, qui a aussi connu ce basculement rural-urbain, le Sénégal ne peut compter sur un secteur secondaire développé et en expansion pour absorber les flux de main d'oeuvre issus de l'exode rural.

L'activité économique, qui se situe massivement dans « l'informel » (à plus de 90%), n'offre aucune garantie aux plus exposés, c'est à dire à ceux qui n'ont que leur seule force de travail pour faire vivre leur famille ; les diplômés, y compris du Supérieur, ne sont guère logés à meilleure enseigne étant donné l'étroitesse du marché de l'emploi relatif au secteur formel (le seul qui permette de valoriser un niveau de formation certifié).

Il est difficile dans ces conditions de se construire un avenir, et pire même : de l'imaginer.

On en mesure mieux aujourd'hui la conséquence la plus visible et la plus médiatisée ; il s'agit du phénomène des « pirogues-people », né immédiatement après les évènements tragiques qui se sont produits dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, en 2005, et dont l'ampleur n'a fait que révéler crûment une émigration moins visible mais croissante jusqu'à cette date.

Ce phénomène, qui révèle l'état de désespérance des jeunes, prêts à affronter la mort pour une hypothétique clandestinité dans des pays qu'ils ne connaissent le plus souvent que par la télévision, semble vouloir être combattu par les plus hautes autorités de l'Etat depuis mi 2006.

Celles-ci misent beaucoup sur un plan de retour vers l'agriculture, destiné aux clandestins rapatriés au Sénégal, mais aussi à tous ceux qui sont tentés par l'émigration.

Toutefois, au vu des conditions de vie peu enviables du paysannat, les jeunes ont largement fait savoir que leurs ambitions étaient toutes autres.

La question est donc : comment faire pour améliorer l'attractivité des métiers de l'agriculture, tant sur le plan de la réduction de la pénibilité des travaux, que sur celui d'une rémunération plus décente du travail ?

Un rapide survol du développement rural, au cours des cent dernières années, nous renseigne sur les leviers qui ont été actionnés pour faire décoller le secteur agricole ; ils ont pour noms culture attelée, encadrement et vulgarisation de nouvelles technologies, aménagements hydro agricoles, semences améliorées, intégration verticale de filières destinées à l'exportation, telle l'arachide.

Pour l'essentiel, la formation n'a concerné que les seuls agents d'encadrement et les cadres techniques de l'Etat, ce qui a pu apparaître logique dans une agriculture administrée, la seule qui intéressait véritablement les décideurs.

Les quelques tentatives d'expérimentation de formation à l'intention des agriculteurs ont toutes tourné court, du fait de financements non pérennes, et du désintérêt manifeste des principaux bénéficiaires visés.

Ceux ci se sont très vite rendus compte que les formations proposées (et les formateurs avec) méconnaissaient largement les contraintes de leur propre réalité au quotidien, et ne s'attachaient qu'à transférer des techniques importées d'ailleurs, qu'eux-mêmes n'avaient pas les possibilités financières de mettre en pratique. Sans en connaître le nom, ces paysans touchaient déjà du doigt ce qui s'apparente à une injection paradoxale.

Nous sommes tentés de résumer tout ceci en soulignant que le développement rural, sous sa forme la plus institutionnelle, s'est focalisé sur l'augmentation de la production, en oubliant de s'intéresser à l'amélioration de la productivité de l'agriculture, et plus encore à la productivité des exploitations agricoles, dans une optique de durabilité et d'amélioration des systèmes de production.

C'est ainsi que cette agriculture « de cueillette », au sens ou il s'agit prioritairement de cueillir à moindre coût la fertilité des ressources naturelles, a laissé de côté le développement humain (au sens de capital humain). Une expression couramment répandue permet de déceler cet état de fait : si ailleurs on parle de paysans, de cultivateurs ou d'éleveurs, d'agriculteurs, ici le vocable le plus utilisé est sans conteste celui de producteurs : un producteur doit ...produire, c'est sa principale raison d'être !

Ce faisant, on oublie un peu vite qu'un producteur ne peut se contenter de produire : il doit anticiper sur ses futures spéculations, en fonction du marché, des aléas climatiques, il doit évidemment vendre sa production, combiner au mieux les facteurs de production à sa disposition pour, si possible, vivre du fruit de son travail. Il doit enfin, si les conditions requises sont réunies, essayer de développer son exploitation, pour en vivre de mieux en mieux et satisfaire durablement les besoins de la famille.

Bien sûr, appliquée de façon solitaire, la solution Formation ne peut seule laisser espérer des gains significatifs de productivité, et à travers eux, une attractivité nouvelle des métiers de l'agriculture.

En revanche, nous savons désormais que le déploiement d'un dispositif de mesures de relance du secteur, qui ferait l'impasse sur ce levier privilégié pour obtenir des changements, est par avance condamné et donc doublement coûteux.

La prise de conscience tardive, au plan international, du caractère indispensable et prioritaire d'une Education Pour Tous, va dans ce sens ; c'est désormais fort heureusement une des toutes premières priorités, mais elle ne saurait à notre sens se suffire à elle-même.

Comment ces Etats, très jeunes et économiquement fragiles, pourront-ils gérer demain les résultats du processus EPT ?

Ce sont des cohortes de plusieurs centaines de milliers de jeunes instruits et diplômés qui exigeront impatiemment des emplois qualifiés et rémunérés en conséquence, qui n'existent pas aujourd'hui à cette échelle.

Pour le Sénégal, comme pour ses voisins, il est difficile d'imaginer comment la structure actuelle de l'emploi salarié formel pourrait évoluer pour être à même d'y faire face dans les quinze années à venir.

Sans rejeter à priori les marges de progrès afférentes à cette frange de l'économie nationale, il semble pour le moins réaliste et urgent se s'attacher à mettre en place des conditions plus favorables aux initiatives individuelles, créatrices d'auto emplois notamment en milieu rural, qui concentre en 2005 plus des deux tiers de l'ensemble emplois et auto-emplois.

Ainsi, en partant de la finalité recherchée, à savoir des acteurs économiques qui ont envie d'investir et de s'investir dans une activité en milieu rural, nous proposons de « remonter la chaîne des logiques à l'oeuvre », de la façon suivante :

A la suite de ces constats, nous nous attacherons à étudier comment la formation devrait être imaginée pour en espérer des résultats tangibles : quelles sont les modalités de définition et de mise en oeuvre les mieux à mêmes d'en garantir l'efficacité ?

I- PREMIERE PARTIE LE CONTEXTE

I .1- L'IMPORTANCE DU SECTEUR AGRICOLE AU SÉNÉGAL

I.1.1- LES MISSIONS ASSIGNÉES

Les travaux de Pierre Debouvry produits au cours de la dernière décennie constituent une référence incontestée au plan international. Partant des missions généralement assignées au secteur agricole, il se livre à un travail approfondi de collecte et d'analyse des données disponibles au niveau d'un Etat, pour mettre en perspective l'évolution en tendance des performances du secteur agricole, à l'aune des projections démographiques pour les vingt prochaines années.

Nous nous appuierons donc largement sur ces travaux, d'autant plus que nous avons eu la chance de l'accompagner durant deux semaines en octobre 2004, lors de l'étude Sénégal1(*) que le Bureau de la Formation Professionnelle lui avait demandé de produire sur financement Banque Mondiale. (étude disponible sur le site d' Agropolis, ou sur celui du BFPA)

Ces missions, parfois contradictoires puisque les priorités seront différentes selon les acteurs en présence, peuvent être résumées au nombre de cinq :

Nous reviendrons sur chacune de ces missions, en indiquant dans quelle mesure elle est assumée par le secteur agricole, dans le cas du Sénégal.

I.1.1.1- Nourrir la population.

Si l'on regarde l'évolution des principales productions agricoles de 1990 à nos jours, force est de reconnaître qu'il s'agit au mieux d'une stagnation générale. En parallèle, sur la même période, la population est passée de 7.6 à plus de dix millions d'habitants en 2005.

L'analyse des importations de céréales (riz et blé) est sans équivoque : celles-ci ont doublé au cours des quinze dernières années, et sur la période 1960 - 2003, elles ont pratiquement décuplé, passant de 90 000 tonnes à 870 000 tonnes en volume annuel, pendant que la population totale triplait ; ces importations ne sont donc pas proportionnelles à l'évolution démographique. Elles sont aujourd'hui du même ordre de grandeur que celles du Nigéria, pourtant douze fois plus peuplé.

L'évolution des importations céréalières per capita confirme cette dégradation  : (toujours pour la même période) elles ont crû de 72 à 93 kg par habitant.

Ainsi, il n'est pas exagéré d'affirmer que dans un contexte d'urbanisation rapide, le secteur agricole n'est plus capable d'alimenter correctement les populations des centres urbains, obligeant l'Etat à mobiliser une part croissante de ses devises pour importer la nourriture nécessaire à cette partie désormais majoritaire de la population sénégalaise.

I.1.1.2- Fournir des ressources en devises

Les ressources du secteur primaire exportées sont peu nombreuses, il s'agit presque exclusivement, et dans un ordre décroissant, de l'arachide, des produits halieutiques et du coton.

Pour ce dernier, la production n'a connu qu'une hausse de 10% depuis 1993, pour se situer à environ 55 000 tonnes. La situation est tendue du fait notamment du très haut niveau de subventions pratiqué par les Etats-Unis.

Après une période de forte croissance, la production halieutique connaît aujourd'hui au mieux une stagnation, du fait de la pression trop forte sur la ressource.

Enfin, l'arachide est une filière en crise, structurellement, en raison d'une désaffection importante des consommateurs mondiaux, qui lui préfèrent d'autres huiles d'origine végétale.

De un million de tonnes au début des années 60, la production est tombée à moins de 400 000 tonnes au début des années 2000.

En partie du fait de la mondialisation des échanges commerciaux, qui induit une concurrence souvent inégale avec les agricultures subventionnées des pays développés, l'agriculture sénégalaise assume à l'évidence de moins en moins cette mission qui, faut-il le rappeler, fut la première assignée d'abord par le colonisateur, puis par le nouvel Etat indépendant.

I.1.1.3- Permettre à ses acteurs de vivre de leur travail dans des conditions décentes

En raison de la dégradation de la fertilité, du morcellement croissant des unités de production à chaque génération, de l'absence d'investissements structurels dans les exploitations agricoles mais aussi en milieu rural de façon générale (écoles, santé, approvisionnement en énergie, réseaux de communications), la situation devient critique.

Les dernières études conduites dans le cadre du Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP) montrent que la pauvreté se concentre en milieu rural (à près de 75 %) et rend particulièrement fragile cette population.

Le métier d'agriculteur ou d'éleveur repousse aujourd'hui plus qu'il n'attire, comme le résumait fort bien, lors de la restitution du diagnostic que le Bureau Formation Professionnelle Agricole a conduit avec l'appui méthodologique du CNEARC de Montpellier et du CESAG de Dakar en mai 2004, le représentant régional du CNCR en Casamance en affirmant que «  pour rien au monde, aucun Sénégalais ne voudrait que ses enfants deviennent paysans », et il a défié quiconque parmi les 40 participants présents de lui affirmer le contraire : il n'a pas été démenti !

I.1.1.4- Gérer l'exploitation durable des ressources naturelles

Cet aspect a été évoqué indirectement un eu plus haut : la montée des densités rurales, dont la population continue d'augmenter, accentue les prélèvements sur les ressources naturelles (parcours de bétail, sols, ressources halieutiques, déforestation), qui ne disposent plus du temps nécessaire à leur régénération naturelle.

Les jachères ont quasiment disparu, les sols du bassin arachidier sont en partie victime de remontées salines, tout comme les terres situées de part et d'autre de la route nationale Saint Louis - Matam dans la Vallée du Fleuve Sénégal sans compter l'érosion, les pirogues rentrent au port de moins en moins pleines et les conflits agriculteurs - éleveurs deviennent récurrents.

On le voit, la dégradation des ressources naturelles, engendrée par la surexploitation, est bien réelle. Si l'on y prend garde, l'abandon de l'activité agricole, déjà en cours dans certaines régions, va prendre de l'ampleur, sans que n'existent des solutions palliatives pour fournir une activité économique à leurs habitants. A terme, sans changement des modes de gestion, c'est bien l'ensemble des capacités productives du secteur qui est menacé, durablement qui plus est.

I.1.1.5- Générer des emplois

Nous l'avons abordé dans notre partie introductive : les jeunes générations, qui accèdent plus facilement qu'avant à l'école, ne veulent plus travailler dans les mêmes conditions que leurs parents.

A ce constat vient s'ajouter le fait que les mentalités évoluent également à la campagne, et qu'il est de plus en plus difficile pour un jeune qui a accès aux médias de masse tels que la télévision, d'accepter d'attendre un âge mûr (autour de 40 ans) pour se voir enfin libre de décider de ses décisions ; les anciens ont en effet toujours la haute main sur le foncier, qu'il s'agisse de la ressource productive ou de la caution qu'elle peut représenter pour accéder au financement de certains investissements productifs.

Dans cette optique, l'école et le niveau d'éducation qu'elle procure sont perçus comme le moyen privilégié d'échapper à la condition « ancestrale » du paysan ; de plus l'absence d'enseignement des sciences du vivant (tout au moins une initiation) au Primaire ne milite pas en faveur d'une connaissance plus objective du métier de leurs parents.

Si l'on ajoute à tout ce qui précède un développement plus que timide des métiers d'amont et d'aval de la production, l'on ne s'étonnera guère de l'accentuation de l'exode rural vers les villes et de l'émigration vers les pays du nord. Déjà aujourd'hui, certaines petites régions naturelles sont en proie à un déficit de main d'oeuvre au moment des pointes de travaux agricoles.

En conclusion, nous sommes contraints de reconnaître que le secteur agricole et rural assume de plus en plus difficilement les principales missions qui lui sont dévolues.

I.1.2- AGRICULTURE, PAUVRETÉ ET SOUS-ALIMENTATION

Sous ce titre, nous souhaitons attirer l'attention sur la permanence des maux dont souffrent les ruraux. Nous ne pouvons nous empêcher d'établir un parallèle entre les agriculteurs sénégalais et leurs voisins de Guinée, pays que nous connaissons bien pour y avoir séjourné plusieurs années.

Le Sénégal bénéficie d'une manne financière considérable à travers l'aide publique au développement bi et multilatérale, sa transition vers l'Indépendance a été réalisée en douceur, sans soubresauts, et sa démocratie est encore aujourd'hui plutôt considérée comme un modèle de réussite dans cette partie du monde.

A l'inverse, la Guinée « Sékou Touré » comme l'appelle l'homme de la rue, a été saignée à blanc dès le lendemain du « Non » de Sékou Touré au général de Gaulle ; l'administration coloniale est partie en quelques jours, en emportant avec elle sa connaissance et toutes ses archives.

L'isolement diplomatique qui s'en est suivi, assez mal compensé par l'aide des pays du bloc soviétique et de Cuba, a marqué le début d'une longue descente aux enfers sur le plan économique où la pénurie est devenue la règle commune, et qui s'est accompagnée de la montée en puissance d'un régime dictatorial et passablement sanguinaire (exécution de milliers d'opposants, ainsi que du secrétaire général de l'OUA, DIALLO Telly, exposition fréquente plusieurs jours durant des pendus sous le pont désormais tristement célèbre à l'entrée de la ville, persécution des Peulhs du Fouta-Djalon, plus nombreux à l'extérieur que dans le pays, etc.).

Dans ce contexte, l'aide international se situe à un niveau infiniment inférieur à celle que reçoit le Sénégal depuis 45 ans.

Malgré tout, nous sommes frappés par une observation simple, à la portée immédiate de quiconque s'aventure dans le territoire rural de ces deux pays : la condition des paysans est exactement la même.

 
 
 

Même niveau de revenus, mêmes méthodes et outils de travail, même inconfort de l'habitat (peu de constructions en dur, accès à l'eau et à l'électricité problématique), même indigence des services sociaux de base, taux d'analphabétisme comparable, sous-nutrition à certaines périodes de l'année, taux de mortalité néo-natale et infantile élevés et comparables.

Tout se passe en fait comme si l'aide au développement, pourtant massivement orientée vers le secteur rural au cours des premières décennies post-indépendance, avait été détourné au seul profit des communautés urbaines ; il n'est pour s'en convaincre qu'à comparer l'architecture de Dakar et celle de Conakry, ancienne perle de l'Afrique de l'Ouest au temps des colonies.

A tel point qu'aujourd'hui, ce sont près de 30% des sénégalais qui vivent dans la capitale et sa banlieue.

Nous sommes tentés face à ce constat de dénoncer ce cercle vicieux, où la pauvreté concentrée en milieu rural ne peut guère produire autre chose que des pauvres de plus en plus pauvres, qu'il convient de briser au plus vite, pour éviter autant que possible des catastrophes humanitaires de grande ampleur lors d'une prochaine et inévitable sécheresse.

Le développement du monde rural ne pourra nous semble t-il s'asseoir durablement que s'il est réellement pris en charge et porté par les principaux intéressés, au quotidien sur le plan local, mais aussi au plan national et sous-régional, à travers la construction d'un poids d'influence significatif pour peser sur la définition des politiques macro-économiques.

I.2- LA RÉGRESSION DE L'AGRICULTURE AU SÉNÉGAL : ESSAI D'EXPLICATION

I.2.1- DE L'ÈRE COLONIALE AU 21ÈME SIÈCLE : DES MISSIONS DE MOINS EN MOINS ASSUMÉES

Il est difficile de résumer plus de deux siècles d'évolution en quelques lignes, aussi face à cette tâche ardue, nous nous bornerons à signaler différentes étapes historiques qui peuvent en donner un aperçu succinct.

Quelques repères chronologiques2(*) :

1444 : Nuno Tristâo « découvre »l'embouchure du fleuve Sénégal.

1628 : Première installation du comptoir du Sénégal.

1638 : Thomas Lambert s'établit à l'embouchure du fleuve.

1659 : Fondation de Saint-Louis du Sénégal par Louis Caullier.

1749 : Mission du botaniste Michel Adanson à Saint-Louis pour étudier la possibilité d'y cultiver des denrées coloniales.

1763 : Traité de Paris signé par Louis XV et sanctionnant la dissolution du domaine colonial français.

1783 : Traité de Versailles redonnant le Sénégal à la France.

1809-1816 : Seconde occupation anglaise.

1814 : Traité de Paris restituant le Sénégal à la France.

1815 : Traité de Paris confirmant la restitution du Sénégal.

Du dernier tiers du XVIIème siècle à la fin du XVIIIème : la traite se développe, caractérisée par une vive rivalité entre la France et l'Angleterre, qui occuperont à tour de rôle et à plusieurs reprises le Sénégal. Cependant, les possessions françaises représentent peu de choses au moment du départ des Anglais en 1816 ; elles se limitent à quelques îlots fortifiés (Saint-Louis, Gorée) et quelques petits comptoirs dispersés sur la côte3(*).

1848 (27 avril) : Abolition de l'esclavage par la France.

Les mesures anti-esclavagistes et le tarissement du trafic humain obligent progressivement à une reconversion du commerce, ce qui se traduit par plusieurs missions d'exploration à l'intérieur des terres, durant la première partie du XIXè siècle.

Mais c'est surtout après 1850, sous l'impulsion de Faidherbe, que va s'esquisser la pénétration en direction du Niger par le biais de traités et de protectorat, plutôt que par administration directe. Parallèlement, moins de dix ans seront nécessaires pour unifier la zone littorale (construction d'un fort après le débarquement à Dakar en 1857).

Les axes de pénétration , créés et sécurisés par Faidherbe, vont se révéler de formidables voies de communication qui vont transformer le commerce et assurer la propagation de l'arachide.

En effet, dès 1830, l'Europe connaît des besoins croissants en oléagineux, et l'arachide semble en mesure de répondre à la demande (huile de table, savon de Marseille, tourteaux et lubrifiants).

La France s'appuiera alors sur sa main-mise sur le Sénégal pour satisfaire cette demande, celui-ci acquérant le titre de principal pourvoyeur dès la seconde moitié du 19e siècle.

Après 1890, d'importantes dynamiques migratoires coloniales, essentiellement en provenance du nord, se traduiront par une forte expansion du Bassin arachidier, pour des raisons non seulement économiques, mais aussi religieuses4(*).

L'arachide a transformé profondément les rapports économiques, et l'intérêt du colonisateur a paradoxalement permis aux paysans non seulement de s'émanciper des règles dictées par l'aristocratie locale, en faisant d'eux des acteurs économiques capables de décider de vendre et d'acheter (et surtout capables économiquement d'acheter des biens manufacturés importés !), mais aussi à certains d'entre eux d'accéder aux anciennes positions tenues par cette aristocratie.

Il existe cependant un revers à cette médaille : la forte dépendance des paysans à une culture de rente, essentiellement destinée à l'exportation, dont la structure et l'évolution du marché leur étaient totalement étrangères.

L'Afrique Occidentale Française est créée en 1895, et fait de Saint Louis du Sénégal sa capitale, avant de rejoindre rapidement Dakar dès 19025(*).

C'est ainsi que le développement de la monoculture arachidière devient le pivot de l'économie coloniale, qui perdurera jusqu'en 1960.

On notera avec intérêt que ce développement considérable ne repose ni sur des investissements conséquents de la puissance coloniale (sauf après la seconde guerre mondiale, avec l'intervention du Fonds d'Investissement et de Développement Economique et Social des Territoires d'Outre-Mer), ni sur une importation massive de colons français pour exploiter et diriger des fermes arachidières performantes.

Les performances relevées, techniques, commerciales et humaines (car ce sont bien des humains qui en sont les acteurs) sont indéniables. De 25 000 tonnes en 1887, les exportations d'arachide sont passées à 141 000 tonnes en 1900, puis 480 000 tonnes en 1926 et 892 000 tonnes en 1960.

Ainsi naît l'extrême dépendance du Sénégal à l'arachide, et l'extraversion de son économie.

Nous avons tenté au chapitre précédent de mettre en relief un certain nombre de constats, qui laissent peu de doute quant à la façon dont le secteur agricole assume les différentes fonctions qui lui sont assignées. La description des dégradations survenues doit cependant s'accompagner d'une analyse destinée en mettre en exergue la prégnance d'un contexte global, responsable des orientations retenues en matière de développement rural.

A la suite de cette revue historique qui met le focus sur l'arachide, nous observerons le contexte post indépendance sous l'angle de l'évolution des politiques agricoles, et tenterons de montrer leur décalage par rapport aux réalités du développement rural « de terrain », et en premier lieu par rapport aux ressources humaines de ce secteur.

I.2.2- L'ÉVOLUTION DES POLITIQUES AGRICOLE VS LA RÉALITÉ DU DÉVELOPPEMENT RURAL7(*)

Nous passerons très rapidement sur les premières décennies qui conduiront au début de l'effondrement marqué par l'ajustement structurel, imposé par les institutions financières internationales de Brettons Wood à des Etats au bord du dépôt de bilan.

A l'avènement de la République et de l'autonomie interne, en 1958, le Sénégal se tourne brièvement vers des options socialistes (c'est la période des coopératives et de l'animation rurale), mais dès 1964, le virage vers des politiques productivistes est pris. Nous le résumerons à travers l'importance accordée aux transferts de technologies, à l'encadrement des producteurs agricoles et l'administration des populations rurales.

Il s'agit plus d'un modèle d'économie administrée que d'une véritable libéralisation de l'économie. C'est la période de gloire des Offices nationaux et des Sociétés Régionales de Développement Agricole (contrôlés par l'Etat), mais aussi des écoles de formation agricole qui tournent à plein régime pour fournir les bataillons nécessaires à l'encadrement des producteurs, sans se soucier de leur devenir, puisque leur intégration au sein de la Fonction Publique est automatique.

Tout ce dispositif finira par coûter trop cher aux finances publiques et, les comptes de la nation se dégradant, conduira en 1979 aux portes de l'ajustement structurel qui, de l'avis de nombreux observateurs, n'est toujours pas terminé aujourd'hui.

Pour le secteur agricole, cet ajustement conduira à l'élaboration du Programme d'Ajustement Structurel du Secteur Agricole (PASA), qui consista essentiellement à supprimer les Offices et sociétés de développement étatiques, sans vraiment proposer d'alternatives : du jour au lendemain, les paysans se retrouvent sans interlocuteurs ni techniciens, et éprouvent les plus grandes difficultés à s'approvisionner en intrants.

Le Programme d'Investissement pour le Secteur Agricole en sera la suite logique mais tardive ; le mal est fait, mais surtout sa traduction opérationnelle sur le terrain mettra des années à se mettre en place (les premiers programmes et ou projets viennent seulement de s'achever en 2005).

L'évaluation du Programme National de Vulgarisation Agricole (1990 - 1995) n'est guère réjouissante : elle pointe du doigt i)une approche thématique ne tenant pas compte des préoccupations des producteurs dans le cadre de leurs systèmes de production, ii) un faible taux de couverture malgré un dispositif lourd et iii) la faible implication des Organisations de Producteurs dans la définition des programmes.

En 1995, la Lettre de Politique de Développement Agricole se veut un cadre pour asseoir de nouvelles orientations en vue de corriger les dysfonctionnements constatés dans les précédentes politiques, de saisir les opportunités offertes par le changement de parité du FCFA (dévaluation de 100% en 1993) et d'impulser une dynamique de croissance dans le secteur agricole.

Elle redéfinit les missions de services publics du Ministère de l'Agriculture en distinguant celles qui sont régulièrement dévolues à l'Etat, telles que la définition des politiques et stratégies agricoles au niveau national et leur traduction au niveau régional, la recherche agricole, la vulgarisation et la formation de base, la police et le contrôle pour l'application des lois et règlements ou encore la collecte et la diffusion de l'information (statistiques) et enfin les actions préventives et curatives face aux risques majeurs et aux calamités naturelles.

Toutes les autres missions sont transférées aux acteurs non étatiques du monde rural, telles que l'animation et la structuration du monde rural, l'assistance technique et la diffusion des technologies et la participation des plus démunis ( jeunes, femmes et petits producteurs )

Le Document d'orientations stratégiques (DOS)

Lors de la réunion du Groupe consultatif des bailleurs de fonds sur le Sénégal d'avril 1998, le Gouvernement a présenté le Document d'orientations stratégiques pour le secteur (DOS) et s'est engagé à établir les conditions de réalisation d'une croissance soutenue du secteur agricole sur la base d'un renforcement de la capacité du secteur à améliorer sa productivité et sa compétitivité. Ce document a pour objectif essentiel de relancer le secteur agricole après l'ajustement intervenu au niveau des différentes filières.

Les composantes majeures du DOS sont :

i) le renforcement des capacités des collectivités locales et des organisations paysannes;

ii) le développement de l'investissement privé;

iii) la mise en place de services agricoles (recherche, vulgarisation, formation, structures techniques d'encadrement) adaptés au contexte de régionalisation et de partenariat avec les organismes socioprofessionnels;

iv) la mise en place des infrastructures en milieu rural.

La Lettre de Politique de Développement Institutionnel du secteur agricole ( 1999)

Elle vient confirmer les orientations fixées par la LPDA, en affirmant que la politique de l'Etat privilégiera trois axes :

Elle reconnaît que les Organisations de Producteurs sont devenues des interlocuteurs crédibles et que le processus de décentralisation habilite progressivement les collectivités locales dans la prise en charge de la gestion de leurs ressources et leur développement économique et social.

Il n'est pas exagéré d'affirmer que cette LPDI constitue l'annexe principale de l'accord de crédit signé avec la Banque Mondiale pour le financement du Programme des Services Agricoles et d'Appui aux Organisations de Producteurs (PSAOP, dont la seconde phase devrait démarrer dans les prochaines semaines).

Elle constitue aujourd'hui le « socle politique » sur lequel s'appuient tous les acteurs en ce sens qu'elle reconnaît le rôle dominant de l'agriculture paysanne multi fonctionnelle à travers des exploitations familiales polyvalentes. Elle aborde et officialise également, et c'est une première, la modernisation irréversible des systèmes de production, et la nécessité de rendre durables les systèmes de production en tenant compte de la préservation des ressources naturelles.

Cette même année 1999, la Lettre de Politique de Développement Rural Décentralisé s'est focalisée sur des objectifs stratégiques, plaçant les populations rurales au centre du processus de développement rural au niveau local. Ces populations doivent être les promotrices et maîtresses d'ouvrage, par le biais de leurs institutions décentralisées (Conseil rural) et de leurs structures associatives, dans le cadre d'un partenariat effectif avec l'administration du territoire et les services déconcentrés de l'État.

L'objet de la LPDRD est de permettre aux populations d'accéder efficacement aux services sociaux essentiels et aux infrastructures de base avec comme conséquences des indicateurs de développement humain améliorés et le désenclavement total de toutes les Communautés rurales (CR) du pays. Elle met l'accent aussi sur une gestion durable des ressources naturelles qui sont à la base des activités de production à travers une meilleure maîtrise des systèmes de production.

Le principe retenu dans la LPDRD de co-gestion et de partage des coûts de réalisation et de maintenance des infrastructures socio-économiques entre l'État et les collectivités décentralisées a connu un début de mise en oeuvre avec le Programme national des infrastructures rurales (PNIR), et le Programme de soutien aux initiatives de développement local (PSIDEL). Cette mise en oeuvre se poursuit avec la toute récente fusion du PNIR et de l'Agence du Fonds de Développement Social, au sein d'un programme très ambitieux de plus de 100 milliards de FCFA (Programme National de Développement Local).

L'objectif premier de la LPDRD est de consolider le partage du processus de gestion du secteur agricole avec l'ensemble des partenaires de l'État sur la base d'un système de concertation, de participation dans les prises de décisions dans la conception, l'élaboration et la mise en oeuvre des politiques de développement agricole.

La Stratégie Nationale de Formation Agricole et Rurale (SNFAR)

A la même époque, une réflexion engagée en 1998 va aboutir à la validation en juin 1999, lors d'un atelier national réunissant 120 acteurs de la formation agricole et rurale, d'un document de référence intitulé : « Former les acteurs d'une nouvelle économie agricole et rurale - Orientations et stratégies de formation à l'horizon 2015 ».

Cet exercice a été suivi et encouragé par les différents ministères concernés jusqu'à la concrétisation de ce document, qui sert aujourd'hui de référence. Son contenu est organisé autour d'une triple analyse historique, diagnostique, et prospective, qui propose le choix de la modernisation de l'agriculture paysanne face à la tentation d'une agriculture sans paysan. Ce choix permet d'esquisser un ensemble cohérent de politiques inclusives en faveur d'un développement agricole et rural durable.

A partir des constats mis en évidence, le document pose la problématique en ces termes :

« La Formation Agricole et Rurale doit avoir pour priorité la modernisation de l'agriculture familiale, l'émergence d'une véritable économie rurale et leur intégration dans une économie nationale et internationale ouverte. Elle doit appuyer aussi le développement d'une agriculture intensive à base de capitaux. »

Quatre grandes orientations et les stratégies d'intervention ont été définies à partir de ces nouvelles missions et priorités :

Nous terminerons logiquement ce tour d'horizon des politiques agricoles par la Loi d'Orientation Agro-Sylvo-Pastorale (LOASP) dont l'esprit a été guidé par les documents de politique qui l'ont précédé.

La loi d'orientation, aux ambitions très (trop ?) vastes, a le principal mérite d'inclure dans la législation du Sénégal des notions fondamentales telles que la nécessité d'accompagner le développement de l'exploitation familiale, la nécessaire reconnaissance des métiers de l'agriculture, ainsi que le statut des Organisations Professionnelles, désormais habilitées de par la Loi à prendre part à la définition, à la mise en oeuvre et au contrôle des politiques agricoles.

Dans un soucis d'exhaustivité, nous signalerons également les lois de décentralisation de 19968(*), transférant aux collectivités locales neuf domaines de compétence ; la Loi n° 96-07, dans son Titre second, liste ainsi les responsabilités de la Région, de la Commune, et de la Communauté Rurale pour chacun des quatre volets suivants : l'éducation, l'alphabétisation, la promotion des langues nationales et la formation professionnelle.

Si les orientations reflétées par l'évolution des politiques agricoles vont dans le même sens, ce qui est plutôt encourageant, il n'en reste pas moins que le décalage est profond avec la réalité quotidienne vécue par les « producteurs » et les autres ruraux.

Les intentions sont louables et l'Etat, sous la pression des autres acteurs (notamment les Organisations Professionnelles et les Partenaires au développement), a admis qu'il ne peut plus être le seul maître à bord.

Au quotidien, subsistent cependant des velléités de toute puissance héritées d'un long passé d'administration de l'agriculture, mais subsistent surtout des lacunes dans la gestion des filières (quasi absence d'interprofessions), ou même dans la réorganisation des circuits d'approvisionnement en intrants et de collectes des produits.

Là ou l'Etat a dû se désengager, qui concerne des aspects éminemment stratégiques tels que les semences, la mise à disposition d'engrais au bon moment, le secteur privé peine à s'implanter : il semble plus exact d'affirmer qu'il n'en manifeste pas l'envie, du fait de conditions assez peu favorables (atomisation de la demande, besoins formulés au dernier moment en raison de trésoreries fragiles, concurrence de produits subventionnés par l'Etat épisodiquement, par exemple dans le cadre de programmes spéciaux de relance d'une culture).

Enfin, dans les domaines de la formation et du conseil agricole, l'expression de la demande est encore largement conditionnée par l'offre de services, souvent plus proche de l'organisme financeur que le demandeur lui-même.

Même dans les cas où les producteurs, via leurs organisations représentatives, sont réellement les commanditaires des actions de renforcement de capacités qu'ils sollicitent, l'expérience montre que l'absence de dispositif devant accompagner une réelle construction de la demande de services n'a pas permis de faire en sorte que les actions déroulées s'écartent des sentiers battus9(*) :

I.2.3- UN DISPOSITIF GLOBAL DE FORMATION PROFESSIONNELLE EN LAMBEAUX

Assez naturellement, c'est vers la puissance colonisatrice que le Sénégal s'est tourné, pour s'inspirer d'un modèle de formation professionnelle agricole.

Nous avons déjà eu à évoquer le fait que pour l'essentiel, la formation des producteurs agricoles a en réalité été le fait de la vulgarisation et de l'encadrement technique, les agents techniciens de l'Etat ayant pour principale, voire unique mission, de s'assurer de la bonne application des recommandations techniques et de « paquets technologiques » imposés aux agriculteurs.

Cependant, plusieurs tentatives pour implanter des systèmes de formation agricole, formelle et non formelle, ont vu le jour, toujours à titre plus ou moins expérimental. Nous dresserons un rapide portrait d'ensemble des instruments mis en place.

I.2.3.1- Formation de techniciens et encadreurs

La formation des techniciens a toujours relevé exclusivement du dispositif de formation public. A notre connaissance, la plus ancienne école date de 1938 : il s'agissait alors d'un centre de formation d'aides-vaccinateurs ; celui-ci a évolué au fil du temps pour devenir d'abord l'Ecole des Agents Techniques d'Agriculture10(*), puis en 1990, le Centre National de Formation des Techniciens d'Elevage et des Industries Animales. (CNFT.EIA)

La seconde à voir le jour sera l'école d'horticulture de Dakar en 1962, destinée à former les ouvriers de la Direction des Parcs et Jardins publics de Dakar ; basée dans la banlieue de Dakar, elle existe toujours sous le nom de Centre de Formation Professionnelle Horticole de Cambérène, et délivre un CAP et un Brevet de Technicien Horticole.

Au cours des années 60 et 70, d'autres écoles de techniciens ont été créées, en nombre très limité cependant ; citons pour information :

Une particularité mérite d'être soulignée à ce stade : tous ces centres revêtent un caractère monopolistique, en ce sens qu'ils constituent des cas uniques, chacun dans leur spécialité ou domaine de formation.

Ajoutons également que, jusqu'à la décision prise au début es années 90 de mettre un terme au recrutement automatique dans la Fonction Publique des sortants de ces écoles, toutes formaient uniquement des élèves-fonctionnaires, ainsi qu'un nombre variable mais non négligeable de jeunes ressortissants de pays d'Afrique de l'Ouest et du Centre.

« Par définition » pourrait-on dire, aucun producteur au sens « commun » ne pouvait y accéder, même s'il convient de remarquer que depuis 1992, quelques techniciens formés et non fonctionnarisés se sont malgré tout installés comme exploitants agricoles. Cette réalité est cependant marginale et ne concerne que quelques individus, souvent pluri-actifs ; du reste, aucun décompte n'est disponible.

I.2.3.2- La formation professionnelle des producteurs

Nous aborderons successivement ces deux pendants, que sont l'offre de formation initiale, et l'offre de formation continue.

I.2.3.2.1- L'offre de formation initiale (non diplômante, en totalité)

A quelques rares exceptions près11(*), celle-ci est l'apanage (relatif) d'un dispositif de formation public, dont les premiers centres ont été créés à la suite de l'école d'horticulture de Cambérène déjà citée, au tout début des années 60.

Il s'agit d'un dispositif (national) de modeste ampleur, qui compte six Centres d'Initiation Horticole (CIH) aux configurations très proches (3 formateurs en moyenne), répartis dans la moitié des onze régions administratives que compte aujourd'hui le Sénégal. (Dakar, Thiès, Saint-Louis, Diourbel, Kaolack et Ziguinchor).

La nouvelle école d'horticulture de Cambérène, et ses premiers produits formés, ont constitué une opportunité pour doter en personnels formateurs les CIH, qui furent imaginés par la tutelle de l'époque (Ministère de la Promotion Humaine) comme une réponse à la difficulté d'insertion des jeunes ruraux quittant précocement le système scolaire (écueil du concours d'accès en 6ème). Il s'agissait donc de leur proposer d'acquérir une capacité technique en maraîchage, aviculture, petit élevage et en apiculture, dix mois durant.

Cette formation devait théoriquement permettre à ces jeunes ruraux (de 16 à 24 ans) de retourner dans l'exploitation familiale, pour y mettre en pratique les techniques « modernes » apprises au centre et ainsi contribuer à la modernisation progressive de ces exploitations, en améliorant la productivité (jugée trop faible) et les techniques de production (jugées archaïques) d'un paysannat généreusement qualifié de traditionnel par les techniciens de l'Etat.

De 1965 à la fin des années 90, moins de 20 jeunes (âgés de 14 à 24 ans) ont été formés annuellement dans chaque CIH, dont un cinquième environ a pu poursuivre une formation diplômante (CAP) au Centre de Formation Professionnelle de Cambérène.

Depuis qu'il a été mis fin au système d'aides scolaires, au bénéfice des apprenants, les centres peinent de plus en plus à recruter : certains ont mis un terme à ce cycle standardisé, d'une durée de 9 mois et non diplômant, depuis 1999, faute de candidats tandis que d'autres ont abandonné les tests de sélection à l'entrée et malgré cela doivent se contenter de promotions aux effectifs réduits (de l'ordre de la douzaine). Une réflexion est en cours avec la profession agricole, à l'initiative de la tutelle, pour adapter le dispositif en place à la demande réelle, et lui permettre de recouvrer une utilité sociale qu'il semble bien avoir perdu.

En parallèle du dispositif ci-dessus, peu attractif, des initiatives éparses, localisées et non reliées entre elles existent ou ont existé ; citons rapidement :

On le constate donc, le tableau d'ensemble est sombre et il n'est pas exagéré d'affirmer que, si la formation initiale des jeunes futurs agriculteurs s'est de tout temps cantonnée dans la marginalité, elle a quasiment disparu du paysage aujourd'hui.

Sans vouloir analyser ici en détail cet échec manifeste, qui fait l'objet d'un développement dans le cadre du dossier élaboré en lien avec le module de base du cours Systémique de cette formation Master, nous pouvons toutefois donner quelques éléments d'ordre explicatif.

Commençons tout d'abord par ce constat irréfutable :

Dans un pays majoritairement rural, dont la moyenne d'âge est de 15 ans et où la majorité des ruraux vivent principalement ou accessoirement des activités agricoles et d'élevage, force est de reconnaître que l'offre plurielle de formation professionnelle agricole initiale n'attire pas les jeunes, ni aujourd'hui, ni même hier !

Selon les données du Recensement National Agricole de 1999, il existait 450 000 exploitations agricoles au Sénégal ; or, sur la base d'un renouvellement générationnel tous les 30 ans, nous en déduisons approximativement que ce sont environ 15 000 exploitations familiales qui changent de main annuellement.

Il est donc périlleux d'affirmer dans ces conditions que la demande de formation (au moins potentielle) est inexistante ; vraisemblablement, il semble s'agir plutôt d'un problème de pertinence et/ou d'attractivité de l'offre de formation proposée.

Pour essayer d'éclairer cette hypothèse, nous sommes tentés de résumer la philosophie qui prévalait dès la fin des années 60 par la « sentence » suivante, qu'il nous arrive encore d'entendre parfois, à l'occasion d'un discours introductif dans tel ou tel séminaire :

« l'avènement d'un secteur agricole productif et performant passe par le remplacement de nos paysans traditionnels, cultivant sur un mode archaïque, par une nouvelle race d'agriculteurs modernes, pilotes, capables d'exploiter des équipements et des techniques de pointe, identiques à ceux qu'utilisent les agricultures des pays développés du nord ».

Ainsi, de ce postulat découle l'idée simplificatrice qu'il suffirait de former des jeunes, plus réceptifs, à l'utilisation de techniques importées et performantes, pour progressivement doter le secteur agricole au sens large de ressources humaines de qualité.

Avec le recul, on le sait désormais, c'était aller un peu vite en besogne, en faisant totalement abstraction de l'environnement global du secteur productif en milieu rural, et de ses nombreuses contraintes qui rendent pour le moins hypothétique le bénéfice attendu d'un simple transfert de technologie. Cependant, cette logique correspondait à tout point de vue à celle des tutelles successives du dispositif CIH ( Education nationale, puis Formation Professionnelle, en enfin Agriculture depuis 1998 jusqu'en 2003), mais aussi des autres acteurs (Maisons Familiales exceptées, nous y reviendrons).

Dans les programmes de ces formations, le focus est mis systématiquement sur la création d'un nouveau profil de professionnel : le paysan moderne ! A aucun moment, l'enseignement mis en place n'essaie de comprendre comment les paysans environnants pratiquent, ni quelles sont les raisons qui les poussent à pratiquer de la sorte.

C'est en quelque sorte sur une négation délibérée de la réalité quotidienne environnante que se sont implantés dans le paysage rural ces centres de formation professionnelle, avec pour principale conséquence que les produits formés se sont retrouvés dans l'impossibilité technique, financière mais aussi sociale de reproduire à leur retour dans leur famille ce qu'ils avaient appris durant leur formation.

La distance certaine entre l'institution Education Nationale et les problématiques de développement rural explique sans doute en partie ce parti pris d'isolement, fondé sur la croyance que rien d'intéressant ne pouvait être emprunté aux pratiques multi séculaires d'un paysannat massivement analphabète.

Si elle l'explique en partie, elle n'explique cependant pas tout ; en effet, la plupart des centres de formation agricoles (et leurs programmes) a été largement inspirée par le modèle de l'enseignement agricole français (LEGTA, CFPPA), qui a participé directement à les façonner, soit par des partenariats directs avec des lycées agricoles, soit par le détachement d'enseignants français en position de coopérants techniques.

Là encore, le mirage du transfert de savoirs et de technologies, comme réponse unique et irrécusable aux problèmes rencontrés par les agricultures du sud, n'a pas facilité l'ancrage et l'adaptation de ces centres de formation dans leur terroir.

La tentative d'implantation à l'identique du système des Maisons Familiales Rurales Françaises s'avérera également trompeuse : bien que s'attelant cette fois à construire à partir de l'existant, pour l'améliorer, la formation initiale en alternance sur le modèle français atteindra vite ses limites (en raison principalement de son coût, mais pas uniquement) avant d'être purement et simplement abandonnée.)

Ce dispositif se cherche actuellement un second souffle ; c'est d'ailleurs en ce sens qu'il a demandé en 2006 l'appui du dispositif MFR français, qui l'a répercuté au Comité mixte Franco-Sénégalais pour le développement du secteur agricole, qui s'est réuni en septembre 2006 à Gorée, sous la présidence de l'ancien directeur général de l'Enseignement et de la Recherche du Ministère français de l'agriculture, Monsieur Henri-hervé BICHAT.

I.2.3.2.2- L'offre de formation professionnelle continue (professionnels en activité)

Cette offre est éminemment plurielle, mais au final très peu diversifiée. Le secteur public est moins présent que dans le domaine de la formation initiale : seuls subsistent aujourd'hui deux Centres de Promotion Agricole, en quasi cessation d'activité.

Mis en place durant la période du Programme Agricole, caractérisée par un fort interventionnisme de l'Etat dans les années 70 (intrants, commercialisation, équipements et subventions, encadrement) grâce à l'appui technique et financier du Bureau International du Travail (BIT), ce dispositif qui comprenait également des centres de formation d'artisans ruraux a vécu sous perfusion, de façon relativement artificielle : les adultes en formation étaient obligatoirement de jeunes couples, et la bourse accordée, à laquelle s'ajoutait le fruit de leur travail pratique sur l'exploitation « moderne » du centre de formation durant toute une année, étaient censés leur permettre de s'installer ensuite à leur compte, avec un capital de départ.

Mis à part ce cas anecdotique, l'ensemble de la formation continue proposée aux producteurs en activité est le fait d'ONG, de consultants individuels et bureaux d'études, et de quelques (mais rares) fédérations d'Organisations Professionnelles. Elle est de très courte durée (un jour à une semaine) et revêt un caractère très ponctuel, du fait de l'incertitude liée aux canaux de financement, largement exogènes au milieu rural.

Autrement dit, l'élaboration rationnelle d'un plan de formation se heurte en général (pour sa mise en oeuvre) à la rareté ou l'imprévisibilité des bailleurs de fonds intéressés. (les possibilités de contribution pécuniaire des bénéficiaires directs permettant rarement de dépasser 10 à 20 % du budget nécessaire).

Enfin, et bien que ce secteur de la formation fasse l'objet d'une forte marchandisation, en raison de la forte compétition des acteurs en présence sur l'offre, la qualité ne semble pas au rendez-vous tant l'impact global apparaît manquer de visibilité.

L'expression de la demande est encore largement conditionnée par l'offre de services non renouvelée, souvent plus proche de l'organisme financeur que le demandeur lui-même.

Même dans les cas où les producteurs, via leurs organisations représentatives, sont réellement les commanditaires des actions de renforcement de capacités qu'ils sollicitent, l'expérience montre que les actions déroulées ne sortent pas des sentiers battus :

· aux femmes les thèmes récurrents de fabrication de savon ou de teinture et tricot ;

· aux hommes, l'embouche bovine et le maraîchage, « de A à Z » et du nord au sud du pays.

L'inventaire des libellés des multiples actions de formation entreprises par les projets, programmes, ONG et même par les Organisations professionnelles agricoles prouve à loisir qu'il ne s'agit pas d'une exagération.

Dès lors, on pourrait presque affubler l'offre de formation (dans son acception globale) des qualificatifs d'apesanteur et d'atemporelle.

En conclusion, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que la plupart de ces établissements de formation professionnelle s'adressent principalement voire exclusivement, au marché du travail...salarié (pour la formation initiale), ou à un public considéré comme captif car peu solvable par lui-même (formation continue).

Or, le secteur agricole, et plus largement rural, se situe très majoritairement dans le secteur informel, lequel valorise plutôt mal le diplôme acquis. Pire, l'emploi dans le secteur agricole est en réalité de l'auto emploi, dans plus de 90% des cas, et la prise en compte du profil de chef d'entreprise (ou chef d'exploitation) est totalement absente des référentiels et programmes de formation en vigueur.

Il y a là matière à réflexion, au niveau de la définition des politiques éducatives nationales, d'autant plus que les singularités évoquées ci dessus pour caractériser le secteur rural se trouvent être les mêmes dans les secteurs secondaires et tertiaires (rappelons à nouveau les données issues de l'étude de Pierre Debouvry d'octobre 2004, basée sur les données officielles au plan macro-économique, qui font état d'un secteur formel national ne représentant que 8% de l'emploi et auto-emploi, secteurs public et privé confondus).

I.3- LES DÉFIS À RELEVER POUR LES QUINZE PROCHAINES ANNÉES :
DES ENJEUX MAJEURS POUR LA FORMATION

Le Bureau de la Formation Professionnelle Agricole a demandé en octobre 2004 à Pierre Debouvry, consultant indépendant, de réaliser une étude destinée à mettre en lumière les enjeux auxquels le Sénégal sera confronté au cours des vingt prochaines années12(*). Il s'agissait pour nous de disposer d'arguments forts pour convaincre les Pouvoirs Publics d'investir massivement dans le sous secteur de la formation, pour relever ces défis posés.

La compréhension de cette étude peut se limiter à la lecture d'une quinzaine de graphiques, proposés en annexe, qui se suffisent à eux-mêmes. Ils sont basés sur les données officielles disponibles. Ces enjeux sont quintuples, et peuvent se décliner comme suit :

Transition démographique

Education Pour Tous

Productivité du secteur agricole et préservation de la fertilité

Insertion socioprofessionnelle des cohortes de jeunes

Emigration, exode rural et entretien de l'espace rural.

Dans ce paragraphe, nous nous appuierons essentiellement sur ces travaux pour montrer l'ampleur des défis à relever, et pour lesquels la formation agricole et rurale pourrait être un levier puissant pour faire évoluer plus favorablement la situation d'ensemble, en développement les capacités des ressources humaines du secteur rural, et en permettant à une partie des jeunes ruraux d'être mieux armés pour s'insérer à la ville.

Résumées très brièvement, les projections faites à partir des tendances démographiques du Sénégal révèlent un Sénégal autour de 17 millions d'habitants en 2025 (contre 11 aujourd'hui, et 3 millions en 1960). Cette prévision est plausible, même si la fécondité diminue, ne serait-ce qu'en raison du nombre croissant de femmes en âge de procréer. Elle se traduit par une urbanisation galopante et l'inversion du ratio urbains/ruraux ; nous allons passer de 1 urbain pour 7.75 ruraux en 1930, à 1 urbain pour 0.8 ruraux en 2025.

Cela pose le problème de la productivité du travail dans le secteur agricole, et signifie en principe que chaque rural devrait produire dix fois plus de denrées pour alimenter les villes.

Malgré l'exode rural, la population rurale va encore continuer d'augmenter, certes plus lentement que la population urbaine, mais la densité rurale est déjà telle que cela va encore accroître considérablement la pression sur le foncier : de 40 habitants au km² en 1960, il est prévu d'atteindre 110 habitants/km² en 2020.

Cette pression risque de se traduire, en l'état actuel des choses, par une dégradation continue de la fertilité des sols et des parcours, et plus largement une dégradation de l'ensemble des ressources naturelles qui risque de s'accélérer (halieutiques, forêts, salinisation des sols, appauvrissement de la biodiversité et disparition des jachères).

Face à ce constat démographique, l'évolution de la sécurité alimentaire paraît problématique ; en effet, les productions agricoles, vivrières ou d'export, progressent peu depuis 40 ans tandis que les importations céréalières « explosent » ; elles ont déjà décuplé entre 1960 et 2003, jusqu'à friser le million de tonnes. On notera d'ailleurs qu'au delà de l'augmentation de la population, ce décuplement est largement dû aux transformations des habitudes alimentaires puisque on est passé de 30 kg de céréales importées par habitant ( 1960), à plus de 90 kg/tête en 2003.

La répartition des emplois et auto emplois au plan national indique par ailleurs que le secteur formel (public et privé) ne « pèse » que 8 % du total des actifs, tandis que le secteur rural massivement situé dans l'« informel » représente 64 % de l'ensemble.

C'est donc pour l'essentiel dans ce secteur d'activités, qu'on le veuille ou non, que trouveront à s'insérer chaque année l'essentiel des 360 000 jeunes de la tranche 15 - 24 ans (effectifs correspondant au 1/10ème de la tranche 15-24 ans).

La combinaison des tendances démographiques, et de la volonté d'atteindre rapidement l'Education Pour Tous, vont entraîner un doublement des cohortes à scolariser entre 1990 et 2030, et un triplement des jeunes à insérer sur le marché du travail pour la même période. Les jeunes qui arrivent en terminale ne représentent que 7 % des cohortes scolarisées ; ils constituent donc de fait une élite ; malgré tout, certains établissements de formation agricole au niveau technicien espèrent toujours recycler leurs programmes classiques pour permettre à cette élite de s'installer sur des exploitations agricoles.

Sur cette base, les exclus du système sont les suivants : accès en Cours d'Initiation : 262 319 (hors redoublement), accès en CM2 : 126 266 ; accès en 6ème  : 64 483 jeunes.

De fait, La très grande majorité des futurs chefs d'exploitation aura au mieux un niveau voisin du Certificat de Fin d'Etudes Primaires, et c'est à eux que doit s'adresser prioritairement le dispositif global de formation, ce qui n'a jamais été fait auparavant. La majorité de ceux-ci s'insèrent par un processus de dévolution de l'exploitation paternelle largement enraciné socialement, à la différence des expériences malheureuses d'installation de jeunes diplômés bacheliers, transplantés avec un pécule de départ dans un milieu qu'ils ne connaissent pas ou dont leur trajectoire scolaire les a coupé.

Au Sénégal, les processus de dévolution entre les générations, sur la base d'un total de 450 000 exploitations familiales, concernent donc environ 15 000 jeunes (parfois âgés de 40 ans). Une action systématique dans leur direction ne pourra donc se concevoir sous les formes existantes actuellement (formation à plein temps, longue et diplômante), dans la mesure où le total des établissements concernés se caractérise par des flux annuels de l'ordre de la centaine seulement.

Pour restaurer les missions premières assignées au secteur agricole, la formation de masse pour engendrer un impact significatif sur la productivité d'ensemble s'apparente à ne obligation impérieuse ; cette condition n'est toutefois pas suffisante, car l'amélioration de l'environnement de la production et des services sociaux en milieu rural conditionnera en grande partie la capacité d'absorption des jeunes à insérer dans la vie active, en milieu rural.

C'est bien ce dernier point que mettent en avant les candidats à l'émigration, qui ne veulent ni du type de travail ni des conditions de vie qu'ils ont fui en quittant leurs villages.

C'est bien la stabilité politique et la cohésion sociale qui sont en jeu pour les prochaines années.

I.4- LA VALLÉE DU FLEUVE SÉNÉGAL : UNE RÉGION ENTIÈREMENT À PART

I.4.1- L'UTOPIE SÉCULAIRE D'UN POTENTIEL STRATÉGIQUE13(*)

Après la double période d'occupation anglaise, la France récupère ses anciennes colonies ; la société coloniale africaine, fondée par des négociants bordelais, affrète une expédition de quatre navires destinés à acheminer la nouvelle administration (et les soldats) au Sénégal.

Cette aventure restera gravée dans l'Histoire : l'un des quatre bâtiments est en effet la frégate La Méduse, à bord de laquelle se trouve le nouveau gouverneur de Saint Louis, le colonel Schmaltz.

Le 2 juillet 1816, à la suite d'une erreur de navigation, La Méduse se brise sur un banc ; les naufragés les plus élevés dans l'échelle sociale embarquent sur des chaloupes, remorquant un radeau imposant sur lequel est entassé le petit peuple. Le commandant Duroys de Chamareis, pour accélérer l'allure des embarcations, finira par couper les amarres du célèbre radeau, condamnant à une mort lente la plupart de ses passagers.

Quelques mois plus tard, une première expérience de colonisation agraire par des métropolitains tournera court : deux cent colons en feront les frais, victimes du climat et des moustiques.

Le souvenir de cet échec cuisant devait cependant s'effacer, dans un contexte marqué par l'abolition de la raite, devant une volonté politique forte de « compenser la suppression du trafic de bois d'ébène par la revalorisation des produits traditionnels », selon la formule utilisée par le ministre de la Marine, Portal.

D'un cantonnement classique à quelques comptoirs de la côte Atlantique, on passe alors à la prospection vers l'intérieur des terres, en longeant le Fleuve Sénégal et en sécurisant par des accords avec les chefs locaux cette voie de navigation indispensable pour acheminer les produits d'exportation jusqu'au port côtier.

La voie ainsi libre permet d'esquisser la mise en oeuvre de la colonisation agricole, dont la réussite repose sur une représentation idyllique du potentiel démographique et es potentialités des zones riveraines du fleuve, sur plusieurs centaines de kilomètres jusqu'à Bakel. L'idée était double : approvisionner la métropole en produits exotiques appréciés (café, indigo, coton), et assurer une dépendance croissante et irréversible des populations indigènes.

Il n'est pas superflu de rappeler que le Pacte Colonial consistait d'abord en l'obligation faite aux colonies de commercer exclusivement avec la puissance colonisatrice. (accessoirement, il leur interdisait également de transformer sur place leurs produits agricoles).

Bien vite, les ambitions doivent être revues à la baisse ; en effet, les attaques répétées orchestrées par les populations Maure et Bambara obligent le colonisateur à se rabattre sur un territoire plus aisément maîtrisable, limité entre Saint Louis et Dagana (ce que l'on appelle aujourd'hui le delta du fleuve Sénégal).

Les troubles inter-ethniques, les négociants qui s'opposent au système de monopole, et l'adversité Maure auront finalement raison de l'implantation des colons.

Entre alors en scène le baron Roger...

En 1822, Jacques ROGER est nommé gouverneur de Saint Louis ; il était depuis trois ans intendant du jardin d'essai de l'habitation royale créée par son prédécesseur. Sorte de gentleman farmer, idéaliste mais plein d'entregent, il réussira à se faire nommer baron rapidement, en vantant ses « succès » au gouvernement lointain.

Il ambitionne pour le Sénégal de remplacer la place qu'occupaient auparavant les colonies perdues des Caraïbes, pour approvisionner la France, et il a été choisi pour son option pacifiste (coloniser par les outils agraires plutôt que par les canons).

En réalité, quelques colons seulement répondirent à l'appel : quarante deux exactement, qui mirent en valeur 1200 hectares sur les dix mille qui leur furent concédés. La main d'oeuvre attendue fit cruellement défaut, les sénégalais libres préférant travailler leurs propres champs, en s'opposant à la spoliation foncière.

L'instauration d'un système incitatif coûteux de primes à la plantation (ricin, coton, café et indigo) n'y changera rien : en repiquant à tout va des branches de leurs plantations, qui se dessèchent un peu plus tard, les rusés colons (dont une bonne partie sont des Saint louisiens) s'emparèrent des primes et permirent au baron Roger de claironner SA réussite : 4,5 millions de plants de cotonnier recensés.

Sur les trois années qui suivirent, on ne récolta en tout et pour tout que 50 tonnes de coton, et pas d'indigo !

Les rapports flatteurs sur son bilan que Roger adresse régulièrement au gouvernement finiront par être rattrapés par la brutalité des chiffres : les recettes d'exportation ne couvriront qu'un huitième des dépenses consenties...

Les inspections qui seront diligentées par un gouvernement de plus en plus suspicieux aboutiront à la conclusion que les conditions particulières du « Sénégal » (sols, climat, facteur humain) sont peu compatibles avec sa mise en valeur agricole, et qu'il convient de favoriser à nouveau et au plus tôt le commerce, moins risqué. En 1829, ces évaluations du bilan du baron Roger proposaient donc d'en revenir à la simple exploitation des comptoirs.

Comme le remarque très justement P. DEBOUVRY, cette longue litanie d'erreurs, seulement esquissée ici, n'empêchera pas le modèle de se reproduire pendant les cent cinquante années suivantes. « il annonçait, contre toute logique, la série des futurs projets de mise en valeur fondés sur l'imposition autoritaire de structures et de formes d'exploitation de l'espace, en s'appuyant sur l'injection massive de capitaux et d'expertise, sans soucis des us et coutumes des populations locales ».

Dès 1850, une approche différente, plus inductive, à l'initiative du gouverneur PROTET allait assurer l'essor fulgurant de l'arachide, sans intervention directe sur la production mais en sécurisant son environnement et son écoulement. La pistache de terre, comme on l'appelait à l'époque, originaire du Brésil correspondait à une nouvelle demande européenne (huile de table, savon) et sa production (expérimentale au départ, par des maisons de négoce bordelaises) allait passer de 1000 à 20 000 tonnes entre 1840 et 1870, pour atteindre un million de tonnes en 1970.

Ainsi naîtra le bassin arachidier, caractérisé par sa monoculture, au centre du pays...bien loin de la Vallée du Fleuve Sénégal qui restera à l'écart de cette dynamique.

I.4.2- UN FOISONNEMENT D'ACTEURS ET D'INITIATIVES

De ce point de vue, le contraste est flagrant entre la région septentrionale de Saint Louis et la Casamance au sud, de Ziguinchor à Kolda.

Dans cette dernière, la pluviométrie importante du climat soudano-guinéen, à l'origine d'une végétation luxuriante et de la forêt riche en produits de cueillette, et l'abondance des terres agricoles ont pour beaucoup contribué à l'autarcie très marquée qui caractérise encore cette région et ses habitants. Aujourd'hui encore, il est socialement très mal vu de vendre ou d'acheter du riz (pour un rural s'entend), cette culture à la base de l'alimentation devant être produite par la famille, pour la famille.

Aux facteurs naturels, il convient bien évidemment d'ajouter l'isolement de cette région, lié d'une part à l'enclave Gambienne issue du tracé des frontières par la France et l'Angleterre, et d'autre part au conflit casamançais qui s'éternise ; l'origine de ce dernier a du reste beaucoup à voir avec l'isolement géographique de cette région agro écologique, et le sentiment que le pouvoir central de Dakar n'a pas consenti, loin s'en faut, les mêmes efforts qu'ailleurs pour en assurer le développement économique et social.

A l'inverse, la bande la plus septentrionale du Sénégal st caractérisée par un écosystème sahélien, à la frontière du Sahara dont seul le fleuve Sénégal la sépare par endroit. Les conditions de survie y sont naturellement plus rudes pour l'homme et, en l'absence d'investissements hydro-agricoles massifs, le milieu se prête peu au développement d'une agriculture pluviale intensive et performante.

Ces conditions hostiles, l'histoire de sa colonisation et de ses échecs agraires, l'omniprésence du fleuve et la culture Maure proche ont donc été propices au développement du commerce, générateur d'échanges multiples, et de brassage de flux monétaires assez importants pour générer de multiples dynamiques (les dynamiques organisationnelles n'étant pas des moindres, nous y reviendrons plus loin).

En l'absence de tissu industriel, avec un secteur primaire peu développé au début, ce sont donc les services qui ont porté durablement l'économie régionale : petit commerce, artisanat, puis progressivement des services plus « intellectuels », tels que le conseil et la formation.

Les tentatives de la puissance coloniale pour y développer l'agriculture, avec le succès que l'on sait, à l'aide d'apports financiers très importants ont contribué à accentuer ce phénomène, en permettant à de multiples acteurs économiques de graviter autour de l'environnement de la production, laquelle s'apparente presque à un prétexte. Il est ainsi frappant de constater aujourd'hui à quel point la rive gauche du Fleuve Sénégal est une zone de concentration de bureaux d'études et de conseil, de consultants de tout poil et autres formateurs.

Dans l'histoire contemporaine, les ressources financières mobilisées pour le développement de cette région, qui n'ont pas d'équivalent dans le reste du pays, ont été à l'origine de modes d'organisation évolués et très répandus ; les interventions sont multiples, du barrage aux casiers rizicoles aménagés, e passant par le foisonnement de micro-actions générées par la coopération décentralisée, plus présente qu'ailleurs.

C'est dans la Vallée du fleuve Sénégal qu'on dénombre le plus d'organisations professionnelles et d'associations de toute sortes, dont l'origine peut être attribuée à deux causes principales et généralement liées :

De fait ces organisations, dont bon nombre ont été suscitées pour bénéficier d'appuis externes, se pérennisent en cherchant à développer non seulement des services en direction de leurs membres, mais aussi et de plus en plus en développant des prestations à l'externe, pour générer davantage de revenus.

Ainsi chaque organisation, et chaque détenteur d'une compétence particulière en leur sein, est donc un prestataire de services en puissance. Il s'en suit un secteur très concurrentiel, et une marchandisation parfois exacerbée de toutes formes de prestation.

C'est dans ce contexte particulier que nous observerons comment fonctionne le Réseau des acteurs de la Formation de la vallée du Fleuve Sénégal (RESOF), qui fut créé pour permettre à ses membres de contribuer à la régulation des pratiques dans le domaine des prestations de formation, et à l'assainissement du secteur.

I.4.3- UN TERREAU ATTRACTIF POUR LES EXPÉRIMENTATIONS

Là ou partout ailleurs dans le pays (Dakar excepté) les ressources financières font défaut, rendant problématiques les contributions financières même modiques des bénéficiaires des appuis, la Vallée fait exception. Il faut souligner la contribution singulière des émigrés qui rapatrient une partie de leurs revenus.

Ces fonds seraient de l'ordre de 50 milliards de Francs CFA par an, si l'on se base sur les mouvements comptabilisés (Transfert union notamment).

Ainsi à Bakel, petite ville proche de la frontière malienne, il n'est pas are que le petit commerçant de détail vous rende la monnaie ...en Euros.

Il convient bien sûr de rappeler également l'importance des investissements lourds consentis dans l'agriculture irriguée depuis les années 60, par le truchement de la société d'aménagement des terres du delta (SAED) ; cette structure étatique tentaculaire durant les deux premières décennies, a employé des effectifs considérables de techniciens et encadreurs.

L'ambition de faire de cette région le grenier à riz (après le coton et l'indigo) s'est traduite par l'aménagement de nombreux périmètres irrigués en gestion collective, confiés à des unions hydrauliques qui négocient chacune des centaines de millions de FCFA de prêts annuels avec la Caisse National de Crédit Agricole.

Enfin, l'installation d'agro-industries pour rentabiliser en partie les investissements hydro-agricoles est une autre spécificité de la région ; la SOCAS (concentré de tomate), la CSS (canne à sucre), et tout dernièrement les Grands Domaines du Sénégal (Fruitière de Marseille) pour les cultures maraîchères d'exportation versent chaque mois une masse salariale importante (les GDS emploient jusqu'à 3500 saisonniers, et ce n'est qu'un début).

Les masses financières qui drainent ainsi régulièrement la Vallée ne sont donc pas étrangères à l'importance des multiples dynamiques locales. Il en va ainsi dans des domaines très variés : Plans locaux de développement, charte du domaine irrigué, mise en place d'un cadastre dans plusieurs Communautés Rurales (échelon de base de la décentralisation), implantation du conseil de gestion et comptabilité pour les Organisations Professionnelles Agricoles, tourisme et croisière fluviale, centre de formation paysanne, soutenu par la Coopération française et reconnu d'utilité publique par l'Etat, etc.

Ce n'est donc pas un hasard si l'expérimentation d'un dispositif de régulation participative de la Formation Agricole et Rurale s'est porté instinctivement sur cette région, et y a rencontré un écho favorable.

I.5- LE RESOF : UNE TENTATIVE DE RÉPONSE-FORMATION TERRITORIALISÉE

I.5.1- DES UTOPIES COLONIALES ET POST-COLONIALES DE LA MISE EN VALEUR DU FLEUVE SÉNÉGAL14(*), À LA STRATÉGIE NATIONALE DE F.A.R DE 1999

Prenant sa source en Guinée, dans le massif du Fouta-Djalon, le fleuve Sénégal coule vers le nord, et traverse des contrées de plus en plus arides, confinant au désert près de son embouchure. De tout temps, la crue du fleuve a été essentielle à la mise en culture des deux rives, d'autant plus que les pluies se raréfiaient. Cette crue annuelle apparaît en fin de saison des pluies et permet l'exploitation de la moyenne vallée, plaine alluviale cultivée en saison sèche après le retrait des eaux. Un système de production millénaire s'est ainsi construit dans le temps, jouant de la complémentarité des cultures et parcours de décrue dans le Walo (basses terres), qui succédaient aux cultures et pâturage s sous pluie du Diéri (hautes terres).

Selon une étude de l'IRD pour l'Organisation de Mise en valeur du Fleuve Sénégal (OMVS) en 1999, sur la période 1946-1971 65 000 hectares sont cultivés côté Sénégal, alors que les surfaces inondées sont estimées à 312 000 ha des deux côtés du fleuve (pour 108 000 ha cultivés).

Ainsi que l'explique assez crûment Adrian Adams, « .../...Les projets de mise en valeur du fleuve, fondés depuis l'époque coloniale sur la riziculture irriguée, n'ont jamais tenu compte de ce système de production millénaire. A partir des années 1960, les pluies et la crue ont fortement diminué, disparu même certaines années. Pour l'élevage comme pour l'agriculture, la sécheresse allait simplifier les choses, en permettant aux « développeurs » de faire comme si les systèmes de production traditionnels de la Vallée appartenaient désormais au passé ; l'avenir, c'était l'agriculture irriguée. Avec l'adhésion du Sénégal au programme de l'OMVS, la politique de la table rase devenait irrévocable ; les barrages projetés ne supprimeraient pas la pluie, mais ils permettraient de supprimer en grande partie la crue ».

Plusieurs décisions de l'OMVS, créée en 1972, lui donnent malheureusement raison, nous allons le découvrir.

Au nombre de ses objectifs figurent la sécurisation des économies pour les rendre moins dépendantes des conditions climatiques, et l'amélioration des revenus des habitants du bassin du fleuve, cette organisation annonce un programme fondé sur la construction de deux barrages estimés à 136 milliards de FCFA fin 70, l'un pour constituer une réserve en amont et l'autre en aval pour empêcher la remontée des eaux salées.

L'irrigation, la navigation et l'énergie (centrale hydro-électrique au barrage de Manantali) sont les trois volets prévus.

Il était prévu de mettre en valeur rien de moins que 400 000 hectares de cultures irriguées (blé et riz), soit quatorze fois plus qu'avant, et dans un délai de moins de dix ans ; après vingt ans de crue artificielle mais dégressive, il paraissait évident que l'intégralité de la population de la Vallée serait occupée à travailler dans les périmètres irrigués (PNUD- OMVS, 1974).

En 1987 et de 1989 à 1992, l'OMVS est directement responsable de l'absence d'emblavement puis de la destruction des cultures de décrues : elle privilégie la hauteur d'eau du réservoir et refuse d'opérer les lâchers nécessaires, ou le fait à contre emploi, noyant ce qui a été emblavé.

Peu à peu, on assiste à une dichotomie régionale :

Les stratégies traditionnelles de survie, où l'on se détourne ponctuellement de l'agriculture lorsque les conditions de l'année hypothèque la rentabilité des maigres moyens disponibles, risquent alors d'aboutir à l'exclusion des paysans « historiques » du domaine irrigué, dont on doit rentabiliser l'investissement initial chaque année, et si possible deux fois l'an.

A la suite de plusieurs études et critiques très virulentes contre la politique de l'OMVS, de 1987 à 1990, les travaux de l'Institute for Development Anthropology, basé aux Etats-Unis, démontrent le double intérêt des cultures de décrue, plus rentables et productives à surfaces égales, en minimisant les risques. Le Sénégal est favorable à cette option, privilégiant l'idée d'une crue permanente contrôlée à partir du barrage, sans que cela ne soit incompatible avec la production d'électricité.

Ce point de vue s'attirera les foudres du Haut Commissaire de l'OMVS qui le considérera comme un affront à l'autorité de l'OMVS, et l'expert de l'Institut ayant produit cette étude se verra rappeler par le personnel OMVS « qu'il était dangereux même de poser des questions au sujet de la crue artificielle, car cela pourrait donner à croire aux paysans qu'ils y avaient droit ».

Au final, comme au temps du baron ROGER, la réalité des chiffres ramène les objectifs initiaux à ce qu'ils n'ont jamais cessé d'être, c'est à dire des utopies :

Potentiel irrigable : 240 000 hectares

Superficies aménagées : 94 000 hectares

Superficies encore exploitable  : 64 000 hectares ( où la maîtrise de l'eau est possible)

Surfaces cultivées : 35 à 40 000 hectares (tous systèmes confondus)

Production de riz : 85000 tonnes (début 60), jusqu'à 200 000 T (2002-2004)

On notera pour l'anecdote que l'objectif fixé l'an passé est de doubler cette production d'ici à trois ans (seulement) pour satisfaire la demande nationale ; celle-ci a obligé le pays à importer (en moyenne sur la période 2000 - 2003) 630 000 tonnes de riz, et 240 000 tonnes de blé...

En 1985, la Nouvelle Politique Agricole, qui butera sur les contraintes de l'ajustement structurel, puis le Programme National de Vulgarisation Agricole jusqu'en 1995, se focaliseront au plan national sur l'augmentation de la production, pour accroître les recettes d'exportation du jeune Etat Nation. Elles oublieront l'importance de la productivité, et feront peu de cas du Capital Humain du secteur agricole, réduisant le rôle du producteur à la seule exécution des tâches techniques de production, très encadrées par les techniciens de l'Etat.

Le bon encadreur, pour avoir des résultats, n'hésitait pas parfois à brandir la menace de la chicote lorsqu'un producteur de son secteur manifestait quelques velléités d'indépendance.

La chute tendancielle des cours mondiaux des matières premières agricoles, combinée aux effets de la sécheresse (et de la descente au sud des isohyètes), ainsi que le désengagement brutal de l'Etat des fonctions d'approvisionnements et de collecte, laissera exsangue l'économie rurale et ses principaux acteurs, peu préparés à s'adapter à un nouvel environnement plus contraignant, dont ils ignorent les règles de fonctionnement du marché.

Cette situation sonnera le glas de la vulgarisation de type « training and visit », conceptualisée par le « gourou » de la Banque Mondiale, D. BENOR.

Il s'agissait en ait d'un système de type Top-down de transmission de consignes techniques (sous forme de paquets technologiques) identifiées par le sommet de l'échelle du dispositif comme les plus pertinentes ; mais cette position était très éloignée des réalités sociologiques et du terrain. Les vulgarisateurs étaient désormais évalués sur le nombre de thèmes techniques diffusés, le nombre de visites effectuées chez les producteurs, et accessoirement sur le taux d'adoption de ces nouvelles pratiques performantes en milieu paysan.

Malheureusement pour ce système de développement et ses défenseurs, et heureusement pour les paysans, leur bon sens légendaire leur permettra de faire le tri des innovations dont ils pouvaient tirer une plus value, et d'ignorer les autres, dont certaines étaient manifestement inadaptées aux réalités, ou qui auraient pu leur coûter cher.

Nous citerons par exemple l'incitation à abandonner les cultures associées dans les champs de case, technique jugée trop brouillonne et peu compatible avec la performance moderne et cartésienne, qui utilisent pourtant rationnellement l'espace, la fertilité du sol et les complémentarités de plantes aux besoins différents, et qui représentent surtout par leur diversification une garantie de sécurité alimentaire plus efficace que la monoculture, en cas d'attaque parasitaire massive ou d'incident climatique.

L'ancien paradigme, qui avait montré ses limites, laissera alors la place à une approche participative, non directive et plus réactive : la naissance du Conseil Agricole et Rural renvoie la vulgarisation ancienne formule à la préhistoire.

Sous l'impulsion de la Banque Mondiale, la plupart des pays d'Afrique sub-saharienne élaborent durant la seconde partie des années 90 des Programmes de Services Agricoles (conseil, recherche) et d'Appui aux Organisations de Producteurs.

Englués dans la crise liée à l'affaiblissement de l'Etat, mais aussi sans doute aveuglés par leur statut social avantageux qui les avait coupé durablement des réalités du monde agricole, les acteurs du dispositif national de formation agricole, quasi-exclusivement public, ne surent saisir l'opportunité de prendre en marche le train des réformes du développement rural.

La réflexion nationale qui conduira à la conception, puis la mise en oeuvre du programme PSAOP, à l'aube du troisième millénaire, laissera les professionnels « institutionnels » de la formation sur le bord du chemin. Il s'agissait pourtant du principal programme d'investissement du secteur agricole issu de l'ajustement structurel, et l'un des plus largement dotés en financement.

Au démarrage de sa mise en oeuvre, ce sont essentiellement des chercheurs sénégalais qui s'apercevront du hiatus ; ils initieront et piloteront à son terme une vaste réflexion spécifique à la F.A.R, en considérant que même si le dispositif existant était jusque là très peu impliqué dans la formation directe des producteurs, il n'en demeurait pas moins le seul dispositif pourvoyeur de ressources humaines qualifiées dont avait besoin le nouveau Conseil Agricole et Rural. La nouvelle Agence Nationale du Conseil Agricole et Rural (ANCAR) prévoyait de pourvoir assez rapidement chacune des 320 Communautés Rurales en conseiller agricole de base, via ses dix directions régionales.

Cette réflexion spécifique, qui durera un an et demi s'appuiera sur une triple analyse historique, diagnostique et prospective, pour proposer en mai 1999 une Stratégie Nationale de FAR ; celle-ci sera validée au cours d'un atelier national réunissant 120 acteurs de la formation et du développement rural.

En faisant le choix d'une agriculture paysanne familiale, elle pointe pour la première fois la nécessité de répondre aux besoins des ruraux dans tous les domaines, pour accompagner les mutations d'une nouvelle économie rurale dans laquelle émergeront de nouveaux métiers (liés au désengagement de l'Etat d'un certain nombre de fonctions qu'il assumait jusque là).

En insistant par ailleurs sur l'indispensable alphabétisation de tous les ruraux, la SNFAR recommande de mettre en place, sous forme participative, la régulation du sous-secteur pour améliorer la qualité globale des prestations offertes, et réduire le décalage important constaté entre l'offre et la demande de F.A.R.

A la suite de cet atelier national, l'Etat créera un comité national de planification stratégique de la FAR (2000), qui restera lettre morte en raison de l'alternance politique intervenue au même moment.

La coopération suisse, très engagée dans la FAR depuis 1975 (à travers un appui direct aux établissements de formation des techniciens et ingénieurs), et dont la représentation locale compte plusieurs acteurs de la Recherche Agronomique sénégalais, sera à l'initiative de plusieurs expérimentations conduites à l'échelon local et régional, dont notamment :

I.5.2- LA NAISSANCE DU RESOF EN 2000 : DES AMBITIONS COMMUNES AFFICHÉES, MAIS UNE INITIATIVE EXTERNE

Notre entretien avec Jacques FAYE, sociologue rural et ancien directeur