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Xavier MALON Sous la direction
de François DASCON
Ecole Nationale de
Formation Agronomique
ENFA - TOULOUSE
MEMOIRE DE RECHERCHE
LE RESEAU FORMATION FLEUVE AU SENEGAL :
POUR UNE REGULATION PARTICIPATIVE DE L'OFFRE DE FORMATION
AGRICOLE ET RURALE
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Diplôme d'Université
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Ingénierie de la Formation
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Et des Systèmes d'Emploi
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Janvier 2007
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UNIVERSITÉ DES SCIENCES SOCIALES - TOULOUSE 1
MEMOIRE DE RECHERCHE
LE RESEAU FORMATION FLEUVE AU SENEGAL :
POUR UNE REGULATION PARTICIPATIVE DE L'OFFRE DE FORMATION
AGRICOLE ET RURALE

Les agricultures du Sénégal
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION
7
I- PREMIERE PARTIE LE CONTEXTE
10
I .1- L'importance du secteur agricole au
Sénégal
10
I.1.1- Les missions assignées
10
I.1.1.1- Nourrir la population.
10
I.1.1.2- Fournir des ressources en devises
11
I.1.1.3- Permettre à ses acteurs de
vivre de leur travail dans des conditions décentes
12
I.1.1.4- Gérer l'exploitation durable
des ressources naturelles
12
I.1.1.5- Générer des emplois
13
I.1.2- Agriculture, pauvreté et
sous-alimentation
13
I.2- La régression de l'agriculture au
Sénégal : essai d'explication
16
I.2.1- De l'ère coloniale au
21ème siècle : des missions de moins en moins
assumées
16
I.2.2- L'évolution des politiques
agricole Vs la réalité du développement rural
18
I.2.3- Un dispositif global de formation
professionnelle en lambeaux
22
I.2.3.1- Formation de techniciens et
encadreurs
22
I.2.3.2- La formation professionnelle des
producteurs
23
I.3- Les défis à relever pour les
quinze prochaines années : des enjeux majeurs pour la
formation
28
I.4- La Vallée du Fleuve
Sénégal : une région entièrement à
part
30
I.4.1- L'utopie séculaire d'un potentiel
stratégique
30
I.4.2- Un foisonnement d'acteurs et
d'initiatives
32
I.4.3- Un terreau attractif pour les
expérimentations
33
I.5- Le RESOF : une tentative de
réponse-formation territorialisée
35
I.5.1- Des utopies coloniales et
post-coloniales de la mise en valeur du fleuve Sénégal, à
la Stratégie Nationale de F.A.R de 1999
35
I.5.2- La naissance du RESOF en 2000 : des
ambitions communes affichées, mais une initiative externe
39
PROBLEMATIQUE
41
DEUXIEME PARTIE Approche théorique d'un
réseau d'acteurs de la formation agricole et rurale dans un
territoire
43
II- DEFINITION DES CONCEPTS MOBILISES
43
II.1- FORMATION AGRICOLE ET RURALE
44
II.2- LES RESEAUX
49
II.3- L'OFFRE ET LA DEMANDE : l'Approche
par la demande (de formation ?)
57
L'offre de formation
57
La demande de formation
57
Approche par la demande (de
formation ?)
58
II.4- REGULATION
62
II.5- REGULATION PARTICIPATIVE
67
II.6- DEVELOPPEMENT LOCAL
70
Troisième partie : le Réseau
Formation Fleuve (RESOF)
74
AVERTISSEMENT
74
III.1- La naissance du RESOF : une
finalité équivoque
76
III.2- Acteurs et systèmes en
présence
80
III.2.1- Les invariants du système
RESOF
80
III.2.1.1- Les informations porteuses de
sens
80
III.2.1.2- Le système à
considérer
82
III.2.1.3- Les marges de manoeuvre du
système RESOF
88
III.2.1.4- Les solutions déjà
tentées
90
III.2.1.5- Les évolutions
prévisibles
92
II.2.2- Les interactions
récurrentes
93
III.3.3- Les produits du système :
quelle valeur ajoutée ?
94
III.4- Un fonctionnement perfectible ?
97
Conclusion
99
1- Quelle lecture de l'impact du
RESOF ?
99
2- Quelques propositions pour avancer
100
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
101
WEBOGRAPHIE
103
TABLE DES ILLUSTRATIONS
105
ANNEXES
106
LA CHARTE DU RESOF
107
Principes et règles de fonctionnement
109
REPARTITION DES ORGANISATIONS MEMBRES
113
Panorama des structures de formation rurale au
Sénégal (dont la formation est la mission principale)
115
Actes de l`atelier de réflexion et de
partage sur le pilotage de la Formation Agricole et Rurale dans la
Vallée du Fleuve Sénégal (30/11 -01/12/2004)
116
REMERCIEMENTS
Je tiens ici à remercier Monsieur François
DASCON, professeur à l'ENFA, pour avoir accepté de diriger ce
mémoire et pour ses précieux conseils.
Mes remerciements s'adressent également au coordinateur
du RESOF, Monsieur Mody AW, et à Monsieur Jacques FAYE, sociologue
rural, pour les informations et le temps qu'ils m'ont consacré
malgré des emplois du temps chargés.
Je remercie enfin du fond du coeur tous mes collègues
du Bureau Formation Professionnelle Agricole que je veux nommer ici :
Monsieur Abdourahmane FAYE,
Monsieur Souleymane SARR,
Monsieur Elhadji Abdou GUEYE, Chef du Bureau
Qui m'ont été d'un grand secours, à
chaque instant, par leur soutien moral, leur bonne humeur et leur
compréhension.
Un grand merci enfin à mon épouse et mes
enfants, pour leur compréhension sans faille et leur présence
irremplaçable dans les moments parfois difficiles.
INTRODUCTION
La construction progressive d'un dispositif
cohérent et articulé de formation agricole : une
impérieuse et incontournable nécessité
De très majoritairement rurale, la
société sénégalaise est passée en quelques
décennies à une urbanisation exacerbée, largement
alimentée par l'exode rural et l'attrait de l'activité
économique foisonnante de la capitale, Dakar.
Depuis 2004 en effet, la population urbaine représente
désormais 51 % de la population totale, et cette proportion va encore
croître, nous y reviendrons.

Cependant, à la différence de pays comme la
France, qui a aussi connu ce basculement rural-urbain, le Sénégal
ne peut compter sur un secteur secondaire développé et en
expansion pour absorber les flux de main d'oeuvre issus de l'exode rural.
L'activité économique, qui se situe massivement
dans « l'informel » (à plus de 90%), n'offre aucune
garantie aux plus exposés, c'est à dire à ceux qui n'ont
que leur seule force de travail pour faire vivre leur famille ; les
diplômés, y compris du Supérieur, ne sont guère
logés à meilleure enseigne étant donné
l'étroitesse du marché de l'emploi relatif au secteur formel (le
seul qui permette de valoriser un niveau de formation certifié).
Il est difficile dans ces conditions de se construire un
avenir, et pire même : de l'imaginer.
On en mesure mieux aujourd'hui la conséquence la plus
visible et la plus médiatisée ; il s'agit du
phénomène des « pirogues-people », né
immédiatement après les évènements tragiques qui se
sont produits dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, en 2005, et
dont l'ampleur n'a fait que révéler crûment une
émigration moins visible mais croissante jusqu'à cette date.
Ce phénomène, qui révèle
l'état de désespérance des jeunes, prêts à
affronter la mort pour une hypothétique clandestinité dans des
pays qu'ils ne connaissent le plus souvent que par la télévision,
semble vouloir être combattu par les plus hautes autorités de
l'Etat depuis mi 2006.
Celles-ci misent beaucoup sur un plan de retour vers
l'agriculture, destiné aux clandestins rapatriés au
Sénégal, mais aussi à tous ceux qui sont tentés par
l'émigration.
Toutefois, au vu des conditions de vie peu enviables du
paysannat, les jeunes ont largement fait savoir que leurs ambitions
étaient toutes autres.
La question est donc : comment faire pour
améliorer l'attractivité des métiers de l'agriculture,
tant sur le plan de la réduction de la pénibilité des
travaux, que sur celui d'une rémunération plus décente du
travail ?
Un rapide survol du développement rural, au cours des
cent dernières années, nous renseigne sur les leviers qui ont
été actionnés pour faire décoller le secteur
agricole ; ils ont pour noms culture attelée, encadrement et
vulgarisation de nouvelles technologies, aménagements hydro agricoles,
semences améliorées, intégration verticale de
filières destinées à l'exportation, telle l'arachide.
Pour l'essentiel, la formation n'a concerné que les
seuls agents d'encadrement et les cadres techniques de l'Etat, ce qui a pu
apparaître logique dans une agriculture administrée, la seule qui
intéressait véritablement les décideurs.
Les quelques tentatives d'expérimentation de formation
à l'intention des agriculteurs ont toutes tourné court, du fait
de financements non pérennes, et du désintérêt
manifeste des principaux bénéficiaires visés.
Ceux ci se sont très vite rendus compte que les
formations proposées (et les formateurs avec) méconnaissaient
largement les contraintes de leur propre réalité au quotidien, et
ne s'attachaient qu'à transférer des techniques importées
d'ailleurs, qu'eux-mêmes n'avaient pas les possibilités
financières de mettre en pratique. Sans en connaître le nom, ces
paysans touchaient déjà du doigt ce qui s'apparente à une
injection paradoxale.
Nous sommes tentés de résumer tout ceci en
soulignant que le développement rural, sous sa forme la plus
institutionnelle, s'est focalisé sur l'augmentation de la production, en
oubliant de s'intéresser à l'amélioration de la
productivité de l'agriculture, et plus encore à la
productivité des exploitations agricoles, dans une optique de
durabilité et d'amélioration des systèmes de
production.
C'est ainsi que cette agriculture « de
cueillette », au sens ou il s'agit prioritairement de cueillir
à moindre coût la fertilité des ressources naturelles, a
laissé de côté le développement humain (au sens de
capital humain). Une expression couramment répandue permet de
déceler cet état de fait : si ailleurs on parle de paysans,
de cultivateurs ou d'éleveurs, d'agriculteurs, ici le vocable le plus
utilisé est sans conteste celui de producteurs : un producteur doit
...produire, c'est sa principale raison d'être !
Ce faisant, on oublie un peu vite qu'un producteur ne peut se
contenter de produire : il doit anticiper sur ses futures
spéculations, en fonction du marché, des aléas
climatiques, il doit évidemment vendre sa production, combiner au mieux
les facteurs de production à sa disposition pour, si possible, vivre du
fruit de son travail. Il doit enfin, si les conditions requises sont
réunies, essayer de développer son exploitation, pour en vivre de
mieux en mieux et satisfaire durablement les besoins de la famille.
Bien sûr, appliquée de façon solitaire, la
solution Formation ne peut seule laisser espérer des gains significatifs
de productivité, et à travers eux, une attractivité
nouvelle des métiers de l'agriculture.
En revanche, nous savons désormais que le
déploiement d'un dispositif de mesures de relance du secteur, qui ferait
l'impasse sur ce levier privilégié pour obtenir des changements,
est par avance condamné et donc doublement coûteux.
La prise de conscience tardive, au plan international, du
caractère indispensable et prioritaire d'une Education Pour Tous, va
dans ce sens ; c'est désormais fort heureusement une des toutes
premières priorités, mais elle ne saurait à notre sens se
suffire à elle-même.
Comment ces Etats, très jeunes et économiquement
fragiles, pourront-ils gérer demain les résultats du processus
EPT ?
Ce sont des cohortes de plusieurs centaines de milliers de
jeunes instruits et diplômés qui exigeront impatiemment des
emplois qualifiés et rémunérés en
conséquence, qui n'existent pas aujourd'hui à cette
échelle.
Pour le Sénégal, comme pour ses voisins, il est
difficile d'imaginer comment la structure actuelle de l'emploi salarié
formel pourrait évoluer pour être à même d'y faire
face dans les quinze années à venir.
Sans rejeter à priori les marges de progrès
afférentes à cette frange de l'économie nationale, il
semble pour le moins réaliste et urgent se s'attacher à mettre en
place des conditions plus favorables aux initiatives individuelles,
créatrices d'auto emplois notamment en milieu rural, qui concentre en
2005 plus des deux tiers de l'ensemble emplois et auto-emplois.
Ainsi, en partant de la finalité recherchée,
à savoir des acteurs économiques qui ont envie d'investir et de
s'investir dans une activité en milieu rural, nous proposons de
« remonter la chaîne des logiques à
l'oeuvre », de la façon suivante :
A la suite de ces constats, nous nous attacherons à
étudier comment la formation devrait être imaginée pour en
espérer des résultats tangibles : quelles sont les
modalités de définition et de mise en oeuvre les mieux à
mêmes d'en garantir l'efficacité ?
I- PREMIERE PARTIE LE
CONTEXTE
I .1- L'IMPORTANCE DU
SECTEUR AGRICOLE AU SÉNÉGAL
I.1.1- LES MISSIONS
ASSIGNÉES
Les travaux de Pierre Debouvry produits au cours de la
dernière décennie constituent une référence
incontestée au plan international. Partant des missions
généralement assignées au secteur agricole, il se livre
à un travail approfondi de collecte et d'analyse des données
disponibles au niveau d'un Etat, pour mettre en perspective l'évolution
en tendance des performances du secteur agricole, à l'aune des
projections démographiques pour les vingt prochaines années.
Nous nous appuierons donc largement sur ces travaux, d'autant
plus que nous avons eu la chance de l'accompagner durant deux semaines en
octobre 2004, lors de l'étude Sénégal1(*) que le Bureau de la Formation
Professionnelle lui avait demandé de produire sur financement Banque
Mondiale. (étude disponible sur le site d'
Agropolis,
ou sur celui du
BFPA)
Ces missions, parfois contradictoires puisque les
priorités seront différentes selon les acteurs en
présence, peuvent être résumées au nombre de
cinq :
Nous reviendrons sur chacune de ces missions, en indiquant
dans quelle mesure elle est assumée par le secteur agricole, dans le cas
du Sénégal.
I.1.1.1- Nourrir la
population.
Si l'on regarde l'évolution des principales productions
agricoles de 1990 à nos jours, force est de reconnaître qu'il
s'agit au mieux d'une stagnation générale. En parallèle,
sur la même période, la population est passée de 7.6
à plus de dix millions d'habitants en 2005.
L'analyse des importations de céréales (riz et
blé) est sans équivoque : celles-ci ont doublé au
cours des quinze dernières années, et sur la période 1960
- 2003, elles ont pratiquement décuplé, passant de 90 000 tonnes
à 870 000 tonnes en volume annuel, pendant que la population totale
triplait ; ces importations ne sont donc pas proportionnelles à
l'évolution démographique. Elles sont aujourd'hui du même
ordre de grandeur que celles du Nigéria, pourtant douze fois plus
peuplé.

L'évolution des importations
céréalières per capita confirme cette dégradation
: (toujours pour la même période) elles ont crû de 72
à 93 kg par habitant.
Ainsi, il n'est pas exagéré d'affirmer que dans
un contexte d'urbanisation rapide, le secteur agricole n'est plus capable
d'alimenter correctement les populations des centres urbains, obligeant l'Etat
à mobiliser une part croissante de ses devises pour importer la
nourriture nécessaire à cette partie désormais majoritaire
de la population sénégalaise.
I.1.1.2- Fournir des
ressources en devises
Les ressources du secteur primaire exportées sont peu
nombreuses, il s'agit presque exclusivement, et dans un ordre
décroissant, de l'arachide, des produits halieutiques et du coton.
Pour ce dernier, la production n'a connu qu'une hausse de 10%
depuis 1993, pour se situer à environ 55 000 tonnes. La situation est
tendue du fait notamment du très haut niveau de subventions
pratiqué par les Etats-Unis.
Après une période de forte croissance, la
production halieutique connaît aujourd'hui au mieux une stagnation, du
fait de la pression trop forte sur la ressource.
Enfin, l'arachide est une filière en crise,
structurellement, en raison d'une désaffection importante des
consommateurs mondiaux, qui lui préfèrent d'autres huiles
d'origine végétale.
De un million de tonnes au début des années 60,
la production est tombée à moins de 400 000 tonnes au
début des années 2000.
En partie du fait de la mondialisation des échanges
commerciaux, qui induit une concurrence souvent inégale avec les
agricultures subventionnées des pays développés,
l'agriculture sénégalaise assume à l'évidence de
moins en moins cette mission qui, faut-il le rappeler, fut la première
assignée d'abord par le colonisateur, puis par le nouvel Etat
indépendant.
I.1.1.3- Permettre à
ses acteurs de vivre de leur travail dans des conditions décentes

En raison de la dégradation de la fertilité, du
morcellement croissant des unités de production à chaque
génération, de l'absence d'investissements structurels dans les
exploitations agricoles mais aussi en milieu rural de façon
générale (écoles, santé, approvisionnement en
énergie, réseaux de communications), la situation devient
critique.
Les dernières études conduites dans le cadre du
Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP)
montrent que la pauvreté se concentre en milieu rural (à
près de 75 %) et rend particulièrement fragile cette
population.
Le métier d'agriculteur ou d'éleveur repousse
aujourd'hui plus qu'il n'attire, comme le résumait fort bien, lors de la
restitution du diagnostic que le Bureau Formation Professionnelle Agricole a
conduit avec l'appui méthodologique du CNEARC de Montpellier et du CESAG
de Dakar en mai 2004, le représentant régional du CNCR en
Casamance en affirmant que « pour rien au monde, aucun
Sénégalais ne voudrait que ses enfants deviennent
paysans », et il a défié quiconque parmi les 40
participants présents de lui affirmer le contraire : il n'a pas
été démenti !
I.1.1.4- Gérer
l'exploitation durable des ressources naturelles
Cet aspect a été évoqué
indirectement un eu plus haut : la montée des densités
rurales, dont la population continue d'augmenter, accentue les
prélèvements sur les ressources naturelles (parcours de
bétail, sols, ressources halieutiques, déforestation), qui ne
disposent plus du temps nécessaire à leur
régénération naturelle.
Les jachères ont quasiment disparu, les sols du bassin
arachidier sont en partie victime de remontées salines, tout comme les
terres situées de part et d'autre de la route nationale Saint Louis -
Matam dans la Vallée du Fleuve Sénégal sans compter
l'érosion, les pirogues rentrent au port de moins en moins pleines et
les conflits agriculteurs - éleveurs deviennent récurrents.
On le voit, la dégradation des ressources naturelles,
engendrée par la surexploitation, est bien réelle. Si l'on y
prend garde, l'abandon de l'activité agricole, déjà en
cours dans certaines régions, va prendre de l'ampleur, sans que
n'existent des solutions palliatives pour fournir une activité
économique à leurs habitants. A terme, sans changement des modes
de gestion, c'est bien l'ensemble des capacités productives du secteur
qui est menacé, durablement qui plus est.
I.1.1.5-
Générer des emplois
Nous l'avons abordé dans notre partie
introductive : les jeunes générations, qui accèdent
plus facilement qu'avant à l'école, ne veulent plus travailler
dans les mêmes conditions que leurs parents.
A ce constat vient s'ajouter le fait que les mentalités
évoluent également à la campagne, et qu'il est de plus en
plus difficile pour un jeune qui a accès aux médias de masse tels
que la télévision, d'accepter d'attendre un âge mûr
(autour de 40 ans) pour se voir enfin libre de décider de ses
décisions ; les anciens ont en effet toujours la haute main sur le
foncier, qu'il s'agisse de la ressource productive ou de la caution qu'elle
peut représenter pour accéder au financement de certains
investissements productifs.
Dans cette optique, l'école et le niveau
d'éducation qu'elle procure sont perçus comme le moyen
privilégié d'échapper à la condition
« ancestrale » du paysan ; de plus l'absence
d'enseignement des sciences du vivant (tout au moins une initiation) au
Primaire ne milite pas en faveur d'une connaissance plus objective du
métier de leurs parents.
Si l'on ajoute à tout ce qui précède un
développement plus que timide des métiers d'amont et d'aval de la
production, l'on ne s'étonnera guère de l'accentuation de l'exode
rural vers les villes et de l'émigration vers les pays du nord.
Déjà aujourd'hui, certaines petites régions naturelles
sont en proie à un déficit de main d'oeuvre au moment des pointes
de travaux agricoles.
En conclusion, nous sommes contraints de reconnaître que
le secteur agricole et rural assume de plus en plus difficilement les
principales missions qui lui sont dévolues.
I.1.2- AGRICULTURE,
PAUVRETÉ ET SOUS-ALIMENTATION
Sous ce titre, nous souhaitons attirer l'attention sur la
permanence des maux dont souffrent les ruraux. Nous ne pouvons nous
empêcher d'établir un parallèle entre les agriculteurs
sénégalais et leurs voisins de Guinée, pays que nous
connaissons bien pour y avoir séjourné plusieurs
années.
Le Sénégal bénéficie d'une manne
financière considérable à travers l'aide publique au
développement bi et multilatérale, sa transition vers
l'Indépendance a été réalisée en douceur,
sans soubresauts, et sa démocratie est encore aujourd'hui plutôt
considérée comme un modèle de réussite dans cette
partie du monde.
A l'inverse, la Guinée « Sékou
Touré » comme l'appelle l'homme de la rue, a été
saignée à blanc dès le lendemain du
« Non » de Sékou Touré au
général de Gaulle ; l'administration coloniale est partie en
quelques jours, en emportant avec elle sa connaissance et toutes ses
archives.
L'isolement diplomatique qui s'en est suivi, assez mal
compensé par l'aide des pays du bloc soviétique et de Cuba, a
marqué le début d'une longue descente aux enfers sur le plan
économique où la pénurie est devenue la règle
commune, et qui s'est accompagnée de la montée en puissance d'un
régime dictatorial et passablement sanguinaire (exécution de
milliers d'opposants, ainsi que du secrétaire général de
l'OUA, DIALLO Telly, exposition fréquente plusieurs jours durant des
pendus sous le pont désormais tristement célèbre à
l'entrée de la ville, persécution des Peulhs du Fouta-Djalon,
plus nombreux à l'extérieur que dans le pays, etc.).
Dans ce contexte, l'aide international se situe à un
niveau infiniment inférieur à celle que reçoit le
Sénégal depuis 45 ans.
Malgré tout, nous sommes frappés par une
observation simple, à la portée immédiate de quiconque
s'aventure dans le territoire rural de ces deux pays : la condition des
paysans est exactement la même.
|
|
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Même niveau de revenus, mêmes méthodes et
outils de travail, même inconfort de l'habitat (peu de constructions en
dur, accès à l'eau et à l'électricité
problématique), même indigence des services sociaux de base, taux
d'analphabétisme comparable, sous-nutrition à certaines
périodes de l'année, taux de mortalité néo-natale
et infantile élevés et comparables.
|
Tout se passe en fait comme si l'aide au développement,
pourtant massivement orientée vers le secteur rural au cours des
premières décennies post-indépendance, avait
été détourné au seul profit des communautés
urbaines ; il n'est pour s'en convaincre qu'à comparer
l'architecture de Dakar et celle de Conakry, ancienne perle de l'Afrique de
l'Ouest au temps des colonies.
A tel point qu'aujourd'hui, ce sont près de 30% des
sénégalais qui vivent dans la capitale et sa banlieue.
Nous sommes tentés face à ce constat de
dénoncer ce cercle vicieux, où la pauvreté
concentrée en milieu rural ne peut guère produire autre chose que
des pauvres de plus en plus pauvres, qu'il convient de briser au plus vite,
pour éviter autant que possible des catastrophes humanitaires de grande
ampleur lors d'une prochaine et inévitable sécheresse.
Le développement du monde rural ne pourra nous semble
t-il s'asseoir durablement que s'il est réellement pris en charge et
porté par les principaux intéressés, au quotidien sur le
plan local, mais aussi au plan national et sous-régional, à
travers la construction d'un poids d'influence significatif pour peser sur la
définition des politiques macro-économiques.
I.2- LA RÉGRESSION
DE L'AGRICULTURE AU SÉNÉGAL : ESSAI D'EXPLICATION
I.2.1- DE L'ÈRE
COLONIALE AU 21ÈME SIÈCLE : DES MISSIONS DE MOINS EN MOINS
ASSUMÉES
Il est difficile de résumer plus de deux siècles
d'évolution en quelques lignes, aussi face à cette tâche
ardue, nous nous bornerons à signaler différentes étapes
historiques qui peuvent en donner un aperçu succinct.
Quelques repères chronologiques2(*) :
1444 : Nuno Tristâo
« découvre »l'embouchure du fleuve
Sénégal.
1628 : Première installation du comptoir du
Sénégal.
1638 : Thomas Lambert s'établit à l'embouchure
du fleuve.
1659 : Fondation de Saint-Louis du Sénégal par
Louis Caullier.
1749 : Mission du botaniste Michel Adanson à
Saint-Louis pour étudier la possibilité d'y cultiver des
denrées coloniales.
1763 : Traité de Paris signé par Louis XV et
sanctionnant la dissolution du domaine colonial français.
1783 : Traité de Versailles redonnant le
Sénégal à la France.
1809-1816 : Seconde occupation anglaise.
1814 : Traité de Paris restituant le
Sénégal à la France.
1815 : Traité de Paris confirmant la restitution du
Sénégal.
Du dernier tiers du XVIIème siècle à la
fin du XVIIIème : la traite se développe,
caractérisée par une vive rivalité entre la France et
l'Angleterre, qui occuperont à tour de rôle et à plusieurs
reprises le Sénégal. Cependant, les possessions françaises
représentent peu de choses au moment du départ des Anglais en
1816 ; elles se limitent à quelques îlots fortifiés
(Saint-Louis, Gorée) et quelques petits comptoirs dispersés sur
la côte3(*).
1848 (27 avril) : Abolition de l'esclavage par la France.
Les mesures anti-esclavagistes et le tarissement du trafic
humain obligent progressivement à une reconversion du commerce, ce qui
se traduit par plusieurs missions d'exploration à l'intérieur des
terres, durant la première partie du XIXè siècle.
Mais c'est surtout après 1850, sous l'impulsion de
Faidherbe, que va s'esquisser la pénétration en direction du
Niger par le biais de traités et de protectorat, plutôt que par
administration directe. Parallèlement, moins de dix ans seront
nécessaires pour unifier la zone littorale (construction d'un fort
après le débarquement à Dakar en 1857).
Les axes de pénétration , créés et
sécurisés par Faidherbe, vont se révéler de
formidables voies de communication qui vont transformer le commerce et assurer
la propagation de l'arachide.
En effet, dès 1830, l'Europe connaît des besoins
croissants en oléagineux, et l'arachide semble en mesure de
répondre à la demande (huile de table, savon de Marseille,
tourteaux et lubrifiants).
La France s'appuiera alors sur sa main-mise sur le
Sénégal pour satisfaire cette demande, celui-ci acquérant
le titre de principal pourvoyeur dès la seconde moitié du 19e
siècle.
Après 1890, d'importantes dynamiques migratoires
coloniales, essentiellement en provenance du nord, se traduiront par une forte
expansion du Bassin arachidier, pour des raisons non seulement
économiques, mais aussi religieuses4(*).
L'arachide a transformé profondément les
rapports économiques, et l'intérêt du colonisateur a
paradoxalement permis aux paysans non seulement de s'émanciper des
règles dictées par l'aristocratie locale, en faisant d'eux des
acteurs économiques capables de décider de vendre et d'acheter
(et surtout capables économiquement d'acheter des biens
manufacturés importés !), mais aussi à certains
d'entre eux d'accéder aux anciennes positions tenues par cette
aristocratie.
Il existe cependant un revers à cette
médaille : la forte dépendance des paysans à une
culture de rente, essentiellement destinée à l'exportation, dont
la structure et l'évolution du marché leur étaient
totalement étrangères.
L'Afrique Occidentale Française est créée
en 1895, et fait de Saint Louis du Sénégal sa capitale, avant de
rejoindre rapidement Dakar dès 19025(*).
C'est ainsi que le développement de la monoculture
arachidière devient le pivot de l'économie coloniale, qui
perdurera jusqu'en 1960.
On notera avec intérêt que ce
développement considérable ne repose ni sur des investissements
conséquents de la puissance coloniale (sauf après la seconde
guerre mondiale, avec l'intervention du Fonds d'Investissement et de
Développement Economique et Social des Territoires d'Outre-Mer), ni sur
une importation massive de colons français pour exploiter et diriger des
fermes arachidières performantes.
Les performances relevées, techniques, commerciales et
humaines (car ce sont bien des humains qui en sont les acteurs) sont
indéniables. De 25 000 tonnes en 1887, les exportations d'arachide sont
passées à 141 000 tonnes en 1900, puis 480 000 tonnes en 1926 et
892 000 tonnes en 1960.
Ainsi naît l'extrême dépendance du
Sénégal à l'arachide, et l'extraversion de son
économie.
Nous avons tenté au chapitre précédent de
mettre en relief un certain nombre de constats, qui laissent peu de doute quant
à la façon dont le secteur agricole assume les différentes
fonctions qui lui sont assignées. La description des dégradations
survenues doit cependant s'accompagner d'une analyse destinée en mettre
en exergue la prégnance d'un contexte global, responsable des
orientations retenues en matière de développement rural.
A la suite de cette revue historique qui met le focus sur
l'arachide, nous observerons le contexte post indépendance sous l'angle
de l'évolution des politiques agricoles, et tenterons de montrer leur
décalage par rapport aux réalités du développement
rural « de terrain », et en premier lieu par rapport aux
ressources humaines de ce secteur.
I.2.2- L'ÉVOLUTION DES
POLITIQUES AGRICOLE VS LA RÉALITÉ DU DÉVELOPPEMENT
RURAL7(*)
Nous passerons très rapidement sur les premières
décennies qui conduiront au début de l'effondrement marqué
par l'ajustement structurel, imposé par les institutions
financières internationales de Brettons Wood à des Etats au bord
du dépôt de bilan.
A l'avènement de la République et de l'autonomie
interne, en 1958, le Sénégal se tourne brièvement vers des
options socialistes (c'est la période des coopératives et de
l'animation rurale), mais dès 1964, le virage vers des politiques
productivistes est pris. Nous le résumerons à travers
l'importance accordée aux transferts de technologies, à
l'encadrement des producteurs agricoles et l'administration des populations
rurales.
Il s'agit plus d'un modèle d'économie
administrée que d'une véritable libéralisation de
l'économie. C'est la période de gloire des Offices nationaux et
des Sociétés Régionales de Développement Agricole
(contrôlés par l'Etat), mais aussi des écoles de formation
agricole qui tournent à plein régime pour fournir les bataillons
nécessaires à l'encadrement des producteurs, sans se soucier de
leur devenir, puisque leur intégration au sein de la Fonction Publique
est automatique.
Tout ce dispositif finira par coûter trop cher aux
finances publiques et, les comptes de la nation se dégradant, conduira
en 1979 aux portes de l'ajustement structurel qui, de l'avis de nombreux
observateurs, n'est toujours pas terminé aujourd'hui.
Pour le secteur agricole, cet ajustement conduira à
l'élaboration du Programme d'Ajustement Structurel du
Secteur Agricole (PASA), qui consista essentiellement à
supprimer les Offices et sociétés de développement
étatiques, sans vraiment proposer d'alternatives : du jour au
lendemain, les paysans se retrouvent sans interlocuteurs ni techniciens, et
éprouvent les plus grandes difficultés à s'approvisionner
en intrants.
Le Programme d'Investissement pour le Secteur
Agricole en sera la suite logique mais tardive ; le mal est
fait, mais surtout sa traduction opérationnelle sur le terrain mettra
des années à se mettre en place (les premiers programmes et ou
projets viennent seulement de s'achever en 2005).
L'évaluation du Programme National de
Vulgarisation Agricole (1990 - 1995) n'est guère
réjouissante : elle pointe du doigt i)une approche
thématique ne tenant pas compte des préoccupations des
producteurs dans le cadre de leurs systèmes de production, ii) un faible
taux de couverture malgré un dispositif lourd et iii) la faible
implication des Organisations de Producteurs dans la définition des
programmes.
En 1995, la Lettre de Politique de
Développement Agricole se veut un cadre pour asseoir de
nouvelles orientations en vue de corriger les dysfonctionnements
constatés dans les précédentes politiques, de saisir les
opportunités offertes par le changement de parité du FCFA
(dévaluation de 100% en 1993) et d'impulser une dynamique de croissance
dans le secteur agricole.
Elle redéfinit les missions de services publics du
Ministère de l'Agriculture en distinguant celles qui sont
régulièrement dévolues à l'Etat, telles que la
définition des politiques et stratégies agricoles au niveau
national et leur traduction au niveau régional, la recherche agricole,
la vulgarisation et la formation de base, la police et le contrôle pour
l'application des lois et règlements ou encore la collecte et la
diffusion de l'information (statistiques) et enfin les actions
préventives et curatives face aux risques majeurs et aux
calamités naturelles.
Toutes les autres missions sont transférées aux
acteurs non étatiques du monde rural, telles que l'animation et la
structuration du monde rural, l'assistance technique et la diffusion des
technologies et la participation des plus démunis ( jeunes, femmes et
petits producteurs )
Le Document d'orientations stratégiques
(DOS)
Lors de la réunion du Groupe consultatif des bailleurs
de fonds sur le Sénégal d'avril 1998, le Gouvernement a
présenté le Document d'orientations stratégiques pour le
secteur (DOS) et s'est engagé à établir les conditions de
réalisation d'une croissance soutenue du secteur agricole sur la base
d'un renforcement de la capacité du secteur à améliorer sa
productivité et sa compétitivité. Ce document a pour
objectif essentiel de relancer le secteur agricole après l'ajustement
intervenu au niveau des différentes filières.
Les composantes majeures du DOS sont :
i) le renforcement des capacités des collectivités
locales et des organisations paysannes;
ii) le développement de l'investissement privé;
iii) la mise en place de services agricoles (recherche,
vulgarisation, formation, structures techniques d'encadrement) adaptés
au contexte de régionalisation et de partenariat avec les organismes
socioprofessionnels;
iv) la mise en place des infrastructures en milieu rural.
La Lettre de Politique de Développement
Institutionnel du secteur agricole ( 1999)
Elle vient confirmer les orientations fixées par la
LPDA, en affirmant que la politique de l'Etat privilégiera trois
axes :
Elle reconnaît que les Organisations de
Producteurs sont devenues des interlocuteurs crédibles et que le
processus de décentralisation habilite progressivement les
collectivités locales dans la prise en charge de la gestion de leurs
ressources et leur développement économique et social.
Il n'est pas exagéré d'affirmer que cette LPDI
constitue l'annexe principale de l'accord de crédit signé avec la
Banque Mondiale pour le financement du Programme des Services Agricoles et
d'Appui aux Organisations de Producteurs (PSAOP, dont la seconde phase devrait
démarrer dans les prochaines semaines).
Elle constitue aujourd'hui le « socle
politique » sur lequel s'appuient tous les acteurs en ce sens qu'elle
reconnaît le rôle dominant de l'agriculture paysanne multi
fonctionnelle à travers des exploitations familiales polyvalentes. Elle
aborde et officialise également, et c'est une première, la
modernisation irréversible des systèmes de production, et la
nécessité de rendre durables les systèmes de production en
tenant compte de la préservation des ressources naturelles.
Cette même année 1999, la Lettre de
Politique de Développement Rural
Décentralisé s'est focalisée sur des
objectifs stratégiques, plaçant les populations rurales au centre
du processus de développement rural au niveau local. Ces populations
doivent être les promotrices et maîtresses d'ouvrage, par le biais
de leurs institutions décentralisées (Conseil rural) et de leurs
structures associatives, dans le cadre d'un partenariat effectif avec
l'administration du territoire et les services déconcentrés de
l'État.
L'objet de la LPDRD est de permettre aux populations
d'accéder efficacement aux services sociaux essentiels et aux
infrastructures de base avec comme conséquences des indicateurs de
développement humain améliorés et le désenclavement
total de toutes les Communautés rurales (CR) du pays. Elle met l'accent
aussi sur une gestion durable des ressources naturelles qui sont à la
base des activités de production à travers une meilleure
maîtrise des systèmes de production.
Le principe retenu dans la LPDRD de co-gestion et de partage
des coûts de réalisation et de maintenance des infrastructures
socio-économiques entre l'État et les collectivités
décentralisées a connu un début de mise en oeuvre avec le
Programme national des infrastructures rurales (PNIR), et le Programme de
soutien aux initiatives de développement local (PSIDEL). Cette mise en
oeuvre se poursuit avec la toute récente fusion du PNIR et de l'Agence
du Fonds de Développement Social, au sein d'un programme très
ambitieux de plus de 100 milliards de FCFA (Programme National de
Développement Local).
L'objectif premier de la LPDRD est de consolider le partage du
processus de gestion du secteur agricole avec l'ensemble des partenaires de
l'État sur la base d'un système de concertation, de participation
dans les prises de décisions dans la conception, l'élaboration et
la mise en oeuvre des politiques de développement agricole.
La Stratégie Nationale de Formation Agricole et
Rurale (SNFAR)
A la même époque, une réflexion
engagée en 1998 va aboutir à la validation en juin 1999, lors
d'un atelier national réunissant 120 acteurs de la formation agricole et
rurale, d'un document de référence intitulé :
« Former les acteurs d'une nouvelle économie agricole et
rurale - Orientations et stratégies de formation à l'horizon
2015 ».
Cet exercice a été suivi et encouragé par
les différents ministères concernés jusqu'à la
concrétisation de ce document, qui sert aujourd'hui de
référence. Son contenu est organisé autour d'une triple
analyse historique, diagnostique, et prospective, qui propose le choix de la
modernisation de l'agriculture paysanne face à la tentation d'une
agriculture sans paysan. Ce choix permet d'esquisser un ensemble
cohérent de politiques inclusives en faveur d'un développement
agricole et rural durable.
A partir des constats mis en évidence, le document pose
la problématique en ces termes :
« La Formation Agricole et Rurale doit avoir pour
priorité la modernisation de l'agriculture familiale, l'émergence
d'une véritable économie rurale et leur intégration dans
une économie nationale et internationale ouverte. Elle doit appuyer
aussi le développement d'une agriculture intensive à base de
capitaux. »
Quatre grandes orientations et les stratégies
d'intervention ont été définies à partir
de ces nouvelles missions et priorités :
Nous terminerons logiquement ce tour d'horizon des politiques
agricoles par la Loi d'Orientation Agro-Sylvo-Pastorale
(LOASP) dont l'esprit a été guidé par les
documents de politique qui l'ont précédé.
La loi d'orientation, aux ambitions très (trop ?)
vastes, a le principal mérite d'inclure dans la législation du
Sénégal des notions fondamentales telles que la
nécessité d'accompagner le développement de l'exploitation
familiale, la nécessaire reconnaissance des métiers de
l'agriculture, ainsi que le statut des Organisations Professionnelles,
désormais habilitées de par la Loi à prendre part à
la définition, à la mise en oeuvre et au contrôle des
politiques agricoles.
Dans un soucis d'exhaustivité, nous signalerons
également les lois de décentralisation de 19968(*), transférant aux
collectivités locales neuf domaines de compétence ; la Loi
n° 96-07, dans son Titre second, liste ainsi les responsabilités de
la Région, de la Commune, et de la Communauté Rurale pour chacun
des quatre volets suivants : l'éducation, l'alphabétisation,
la promotion des langues nationales et la formation professionnelle.
Si les orientations reflétées par
l'évolution des politiques agricoles vont dans le même sens, ce
qui est plutôt encourageant, il n'en reste pas moins que le
décalage est profond avec la réalité quotidienne
vécue par les « producteurs » et les autres
ruraux.
Les intentions sont louables et l'Etat, sous la pression des
autres acteurs (notamment les Organisations Professionnelles et les Partenaires
au développement), a admis qu'il ne peut plus être le seul
maître à bord.
Au quotidien, subsistent cependant des velléités
de toute puissance héritées d'un long passé
d'administration de l'agriculture, mais subsistent surtout des lacunes dans la
gestion des filières (quasi absence d'interprofessions), ou même
dans la réorganisation des circuits d'approvisionnement en intrants et
de collectes des produits.
Là ou l'Etat a dû se désengager, qui
concerne des aspects éminemment stratégiques tels que les
semences, la mise à disposition d'engrais au bon moment, le secteur
privé peine à s'implanter : il semble plus exact d'affirmer
qu'il n'en manifeste pas l'envie, du fait de conditions assez peu favorables
(atomisation de la demande, besoins formulés au dernier moment en raison
de trésoreries fragiles, concurrence de produits subventionnés
par l'Etat épisodiquement, par exemple dans le cadre de programmes
spéciaux de relance d'une culture).
Enfin, dans les domaines de la formation et du conseil
agricole, l'expression de la demande est encore largement conditionnée
par l'offre de services, souvent plus proche de l'organisme financeur que le
demandeur lui-même.
Même dans les cas où les producteurs, via leurs
organisations représentatives, sont réellement les commanditaires
des actions de renforcement de capacités qu'ils sollicitent,
l'expérience montre que l'absence de dispositif devant accompagner une
réelle construction de la demande de services n'a pas permis de faire en
sorte que les actions déroulées s'écartent des sentiers
battus9(*) :
I.2.3- UN DISPOSITIF GLOBAL DE
FORMATION PROFESSIONNELLE EN LAMBEAUX
Assez naturellement, c'est vers la puissance colonisatrice
que le Sénégal s'est tourné, pour s'inspirer d'un
modèle de formation professionnelle agricole.
Nous avons déjà eu à évoquer le
fait que pour l'essentiel, la formation des producteurs agricoles a en
réalité été le fait de la vulgarisation et de
l'encadrement technique, les agents techniciens de l'Etat ayant pour
principale, voire unique mission, de s'assurer de la bonne application des
recommandations techniques et de « paquets technologiques »
imposés aux agriculteurs.
Cependant, plusieurs tentatives pour implanter des
systèmes de formation agricole, formelle et non formelle, ont vu le
jour, toujours à titre plus ou moins expérimental. Nous
dresserons un rapide portrait d'ensemble des instruments mis en place.
I.2.3.1- Formation de
techniciens et encadreurs
La formation des techniciens a toujours relevé
exclusivement du dispositif de formation public. A notre connaissance, la plus
ancienne école date de 1938 : il s'agissait alors d'un centre de
formation d'aides-vaccinateurs ; celui-ci a évolué au fil du
temps pour devenir d'abord l'Ecole des Agents Techniques d'Agriculture10(*), puis en 1990, le Centre National de
Formation des Techniciens d'Elevage et des Industries Animales. (CNFT.EIA)
La seconde à voir le jour sera l'école
d'horticulture de Dakar en 1962, destinée à former les ouvriers
de la Direction des Parcs et Jardins publics de Dakar ; basée dans
la banlieue de Dakar, elle existe toujours sous le nom de Centre de Formation
Professionnelle Horticole de Cambérène, et délivre un CAP
et un Brevet de Technicien Horticole.
Au cours des années 60 et 70, d'autres écoles de
techniciens ont été créées, en nombre très
limité cependant ; citons pour information :
Une particularité mérite d'être
soulignée à ce stade : tous ces centres revêtent un
caractère monopolistique, en ce sens qu'ils constituent des cas uniques,
chacun dans leur spécialité ou domaine de formation.
Ajoutons également que, jusqu'à la
décision prise au début es années 90 de mettre un terme au
recrutement automatique dans la Fonction Publique des sortants de ces
écoles, toutes formaient uniquement des
élèves-fonctionnaires, ainsi qu'un nombre variable mais non
négligeable de jeunes ressortissants de pays d'Afrique de l'Ouest et du
Centre.
« Par définition » pourrait-on
dire, aucun producteur au sens « commun » ne pouvait y
accéder, même s'il convient de remarquer que depuis 1992, quelques
techniciens formés et non fonctionnarisés se sont malgré
tout installés comme exploitants agricoles. Cette réalité
est cependant marginale et ne concerne que quelques individus, souvent
pluri-actifs ; du reste, aucun décompte n'est disponible.
I.2.3.2- La formation
professionnelle des producteurs
Nous aborderons successivement ces deux pendants, que sont
l'offre de formation initiale, et l'offre de formation continue.
I.2.3.2.1- L'offre de formation initiale (non
diplômante, en totalité)
A quelques rares exceptions près11(*), celle-ci est l'apanage
(relatif) d'un dispositif de formation public, dont les premiers centres ont
été créés à la suite de l'école
d'horticulture de Cambérène déjà citée, au
tout début des années 60.
Il s'agit d'un dispositif (national) de modeste ampleur, qui
compte six Centres d'Initiation Horticole (CIH) aux configurations très
proches (3 formateurs en moyenne), répartis dans la moitié des
onze régions administratives que compte aujourd'hui le
Sénégal. (Dakar, Thiès, Saint-Louis, Diourbel, Kaolack et
Ziguinchor).
La nouvelle école d'horticulture de
Cambérène, et ses premiers produits formés, ont
constitué une opportunité pour doter en personnels formateurs les
CIH, qui furent imaginés par la tutelle de l'époque
(Ministère de la Promotion Humaine) comme une réponse à la
difficulté d'insertion des jeunes ruraux quittant précocement le
système scolaire (écueil du concours d'accès en
6ème). Il s'agissait donc de leur proposer d'acquérir une
capacité technique en maraîchage, aviculture, petit élevage
et en apiculture, dix mois durant.
Cette formation devait théoriquement permettre à
ces jeunes ruraux (de 16 à 24 ans) de retourner dans l'exploitation
familiale, pour y mettre en pratique les techniques
« modernes » apprises au centre et ainsi contribuer
à la modernisation progressive de ces exploitations, en
améliorant la productivité (jugée trop faible) et les
techniques de production (jugées archaïques) d'un paysannat
généreusement qualifié de traditionnel par les techniciens
de l'Etat.
De 1965 à la fin des années 90, moins de 20
jeunes (âgés de 14 à 24 ans) ont été
formés annuellement dans chaque CIH, dont un cinquième environ a
pu poursuivre une formation diplômante (CAP) au Centre de Formation
Professionnelle de Cambérène.
Depuis qu'il a été mis fin au système
d'aides scolaires, au bénéfice des apprenants, les centres
peinent de plus en plus à recruter : certains ont mis un terme
à ce cycle standardisé, d'une durée de 9 mois et non
diplômant, depuis 1999, faute de candidats tandis que d'autres ont
abandonné les tests de sélection à l'entrée et
malgré cela doivent se contenter de promotions aux effectifs
réduits (de l'ordre de la douzaine). Une réflexion est en cours
avec la profession agricole, à l'initiative de la tutelle, pour adapter
le dispositif en place à la demande réelle, et lui permettre de
recouvrer une utilité sociale qu'il semble bien avoir perdu.
En parallèle du dispositif ci-dessus, peu attractif,
des initiatives éparses, localisées et non reliées entre
elles existent ou ont existé ; citons rapidement :
On le constate donc, le tableau d'ensemble est sombre et il
n'est pas exagéré d'affirmer que, si la formation initiale des
jeunes futurs agriculteurs s'est de tout temps cantonnée dans la
marginalité, elle a quasiment disparu du paysage aujourd'hui.
Sans vouloir analyser ici en détail cet échec
manifeste, qui fait l'objet d'un développement dans le cadre du dossier
élaboré en lien avec le module de base du cours Systémique
de cette formation Master, nous pouvons toutefois donner quelques
éléments d'ordre explicatif.
Commençons tout d'abord par ce constat
irréfutable :
Dans un pays majoritairement rural, dont la moyenne
d'âge est de 15 ans et où la majorité des ruraux vivent
principalement ou accessoirement des activités agricoles et
d'élevage, force est de reconnaître que l'offre plurielle de
formation professionnelle agricole initiale n'attire pas les jeunes, ni
aujourd'hui, ni même hier !
Selon les données du Recensement National Agricole de
1999, il existait 450 000 exploitations agricoles au
Sénégal ; or, sur la base d'un renouvellement
générationnel tous les 30 ans, nous en déduisons
approximativement que ce sont environ 15 000 exploitations familiales qui
changent de main annuellement.
Il est donc périlleux d'affirmer dans ces conditions
que la demande de formation (au moins potentielle) est inexistante ;
vraisemblablement, il semble s'agir plutôt d'un problème de
pertinence et/ou d'attractivité de l'offre de formation
proposée.
Pour essayer d'éclairer cette hypothèse, nous
sommes tentés de résumer la philosophie qui prévalait
dès la fin des années 60 par la « sentence »
suivante, qu'il nous arrive encore d'entendre parfois, à l'occasion d'un
discours introductif dans tel ou tel séminaire :
« l'avènement d'un secteur agricole
productif et performant passe par le remplacement de nos paysans traditionnels,
cultivant sur un mode archaïque, par une nouvelle race d'agriculteurs
modernes, pilotes, capables d'exploiter des équipements et des
techniques de pointe, identiques à ceux qu'utilisent les agricultures
des pays développés du nord ».
Ainsi, de ce postulat découle l'idée
simplificatrice qu'il suffirait de former des jeunes, plus réceptifs,
à l'utilisation de techniques importées et performantes, pour
progressivement doter le secteur agricole au sens large de ressources humaines
de qualité.
Avec le recul, on le sait désormais, c'était
aller un peu vite en besogne, en faisant totalement abstraction de
l'environnement global du secteur productif en milieu rural, et de ses
nombreuses contraintes qui rendent pour le moins hypothétique le
bénéfice attendu d'un simple transfert de technologie. Cependant,
cette logique correspondait à tout point de vue à celle des
tutelles successives du dispositif CIH ( Education nationale, puis Formation
Professionnelle, en enfin Agriculture depuis 1998 jusqu'en 2003), mais aussi
des autres acteurs (Maisons Familiales exceptées, nous y
reviendrons).
Dans les programmes de ces formations, le focus est mis
systématiquement sur la création d'un nouveau profil de
professionnel : le paysan moderne ! A aucun moment, l'enseignement
mis en place n'essaie de comprendre comment les paysans environnants
pratiquent, ni quelles sont les raisons qui les poussent à pratiquer de
la sorte.
C'est en quelque sorte sur une négation
délibérée de la réalité quotidienne
environnante que se sont implantés dans le paysage rural ces centres de
formation professionnelle, avec pour principale conséquence que les
produits formés se sont retrouvés dans l'impossibilité
technique, financière mais aussi sociale de reproduire à leur
retour dans leur famille ce qu'ils avaient appris durant leur formation.
La distance certaine entre l'institution Education Nationale
et les problématiques de développement rural explique sans doute
en partie ce parti pris d'isolement, fondé sur la croyance que rien
d'intéressant ne pouvait être emprunté aux pratiques multi
séculaires d'un paysannat massivement analphabète.
Si elle l'explique en partie, elle n'explique cependant pas
tout ; en effet, la plupart des centres de formation agricoles (et leurs
programmes) a été largement inspirée par le modèle
de l'enseignement agricole français (LEGTA, CFPPA), qui a
participé directement à les façonner, soit par des
partenariats directs avec des lycées agricoles, soit par le
détachement d'enseignants français en position de
coopérants techniques.
Là encore, le mirage du transfert de savoirs et de
technologies, comme réponse unique et irrécusable aux
problèmes rencontrés par les agricultures du sud, n'a pas
facilité l'ancrage et l'adaptation de ces centres de formation dans leur
terroir.
La tentative d'implantation à l'identique du
système des Maisons Familiales Rurales Françaises
s'avérera également trompeuse : bien que s'attelant cette
fois à construire à partir de l'existant, pour
l'améliorer, la formation initiale en alternance sur le modèle
français atteindra vite ses limites (en raison principalement de son
coût, mais pas uniquement) avant d'être purement et simplement
abandonnée.)
Ce dispositif se cherche actuellement un second souffle ;
c'est d'ailleurs en ce sens qu'il a demandé en 2006 l'appui du
dispositif MFR français, qui l'a répercuté au
Comité mixte Franco-Sénégalais pour le
développement du secteur agricole, qui s'est réuni en septembre
2006 à Gorée, sous la présidence de l'ancien directeur
général de l'Enseignement et de la Recherche du Ministère
français de l'agriculture, Monsieur Henri-hervé BICHAT.
I.2.3.2.2- L'offre de formation professionnelle
continue (professionnels en activité)
Cette offre est éminemment plurielle, mais au final
très peu diversifiée. Le secteur public est moins présent
que dans le domaine de la formation initiale : seuls subsistent
aujourd'hui deux Centres de Promotion Agricole, en quasi cessation
d'activité.
Mis en place durant la période du Programme Agricole,
caractérisée par un fort interventionnisme de l'Etat dans les
années 70 (intrants, commercialisation, équipements et
subventions, encadrement) grâce à l'appui technique et financier
du Bureau International du Travail (BIT), ce dispositif qui comprenait
également des centres de formation d'artisans ruraux a vécu sous
perfusion, de façon relativement artificielle : les adultes en
formation étaient obligatoirement de jeunes couples, et la bourse
accordée, à laquelle s'ajoutait le fruit de leur travail pratique
sur l'exploitation « moderne » du centre de formation
durant toute une année, étaient censés leur permettre de
s'installer ensuite à leur compte, avec un capital de départ.
Mis à part ce cas anecdotique, l'ensemble de la
formation continue proposée aux producteurs en activité est le
fait d'ONG, de consultants individuels et bureaux d'études, et de
quelques (mais rares) fédérations d'Organisations
Professionnelles. Elle est de très courte durée (un jour à
une semaine) et revêt un caractère très ponctuel, du fait
de l'incertitude liée aux canaux de financement, largement
exogènes au milieu rural.
Autrement dit, l'élaboration rationnelle d'un plan de
formation se heurte en général (pour sa mise en oeuvre) à
la rareté ou l'imprévisibilité des bailleurs de fonds
intéressés. (les possibilités de contribution
pécuniaire des bénéficiaires directs permettant rarement
de dépasser 10 à 20 % du budget nécessaire).
Enfin, et bien que ce secteur de la formation fasse l'objet
d'une forte marchandisation, en raison de la forte compétition des
acteurs en présence sur l'offre, la qualité ne semble pas au
rendez-vous tant l'impact global apparaît manquer de
visibilité.
L'expression de la demande est encore largement
conditionnée par l'offre de services non renouvelée, souvent plus
proche de l'organisme financeur que le demandeur lui-même.
Même dans les cas où les producteurs, via leurs
organisations représentatives, sont réellement les commanditaires
des actions de renforcement de capacités qu'ils sollicitent,
l'expérience montre que les actions déroulées ne sortent
pas des sentiers battus :
· aux femmes les thèmes récurrents de
fabrication de savon ou de teinture et tricot ;
· aux hommes, l'embouche bovine et le maraîchage,
« de A à Z » et du nord au sud du pays.
L'inventaire des libellés des multiples actions de
formation entreprises par les projets, programmes, ONG et même par les
Organisations professionnelles agricoles prouve à loisir qu'il ne s'agit
pas d'une exagération.
Dès lors, on pourrait presque affubler l'offre de
formation (dans son acception globale) des qualificatifs d'apesanteur et
d'atemporelle.
En conclusion, nous ne pouvons nous empêcher de
remarquer que la plupart de ces établissements de formation
professionnelle s'adressent principalement voire exclusivement, au
marché du travail...salarié (pour la formation initiale), ou
à un public considéré comme captif car peu solvable par
lui-même (formation continue).
Or, le secteur agricole, et plus largement rural, se situe
très majoritairement dans le secteur informel, lequel valorise
plutôt mal le diplôme acquis. Pire, l'emploi dans le secteur
agricole est en réalité de l'auto emploi, dans plus de 90% des
cas, et la prise en compte du profil de chef d'entreprise (ou chef
d'exploitation) est totalement absente des référentiels et
programmes de formation en vigueur.
Il y a là matière à réflexion, au
niveau de la définition des politiques éducatives nationales,
d'autant plus que les singularités évoquées ci dessus pour
caractériser le secteur rural se trouvent être les mêmes
dans les secteurs secondaires et tertiaires (rappelons à nouveau les
données issues de l'étude de Pierre Debouvry d'octobre 2004,
basée sur les données officielles au plan
macro-économique, qui font état d'un secteur formel national ne
représentant que 8% de l'emploi et auto-emploi, secteurs public et
privé confondus).
I.3- LES DÉFIS
À RELEVER POUR LES QUINZE PROCHAINES ANNÉES : DES ENJEUX
MAJEURS POUR LA FORMATION
Le Bureau de la Formation Professionnelle Agricole a
demandé en octobre 2004 à Pierre Debouvry, consultant
indépendant, de réaliser une
étude
destinée à mettre en lumière les enjeux auxquels le
Sénégal sera confronté au cours des vingt prochaines
années12(*). Il s'agissait pour nous de disposer d'arguments
forts pour convaincre les Pouvoirs Publics d'investir massivement dans le sous
secteur de la formation, pour relever ces défis posés.
La compréhension de cette étude peut se limiter
à la lecture d'une quinzaine de graphiques, proposés en annexe,
qui se suffisent à eux-mêmes. Ils sont basés sur les
données officielles disponibles. Ces enjeux sont quintuples, et peuvent
se décliner comme suit :
Transition démographique
Education Pour Tous
Productivité du secteur agricole et
préservation de la fertilité
Insertion socioprofessionnelle des cohortes de jeunes
Emigration, exode rural et entretien de l'espace
rural.
Dans ce paragraphe, nous nous appuierons essentiellement sur
ces travaux pour montrer l'ampleur des défis à relever, et pour
lesquels la formation agricole et rurale pourrait être un levier puissant
pour faire évoluer plus favorablement la situation d'ensemble, en
développement les capacités des ressources humaines du secteur
rural, et en permettant à une partie des jeunes ruraux d'être
mieux armés pour s'insérer à la ville.
Résumées très brièvement, les
projections faites à partir des tendances démographiques du
Sénégal révèlent un Sénégal autour de
17 millions d'habitants en 2025 (contre 11 aujourd'hui, et 3 millions en 1960).
Cette prévision est plausible, même si la fécondité
diminue, ne serait-ce qu'en raison du nombre croissant de femmes en âge
de procréer. Elle se traduit par une urbanisation galopante et
l'inversion du ratio urbains/ruraux ; nous allons passer de 1 urbain pour
7.75 ruraux en 1930, à 1 urbain pour 0.8 ruraux en 2025.
Cela pose le problème de la productivité du
travail dans le secteur agricole, et signifie en principe que chaque rural
devrait produire dix fois plus de denrées pour alimenter les villes.
Malgré l'exode rural, la population rurale va encore
continuer d'augmenter, certes plus lentement que la population urbaine, mais la
densité rurale est déjà telle que cela va encore
accroître considérablement la pression sur le foncier : de 40
habitants au km² en 1960, il est prévu d'atteindre 110
habitants/km² en 2020.
Cette pression risque de se traduire, en l'état actuel
des choses, par une dégradation continue de la fertilité des sols
et des parcours, et plus largement une dégradation de l'ensemble des
ressources naturelles qui risque de s'accélérer (halieutiques,
forêts, salinisation des sols, appauvrissement de la biodiversité
et disparition des jachères).
Face à ce constat démographique,
l'évolution de la sécurité alimentaire paraît
problématique ; en effet, les productions agricoles,
vivrières ou d'export, progressent peu depuis 40 ans tandis que les
importations céréalières
« explosent » ; elles ont déjà
décuplé entre 1960 et 2003, jusqu'à friser le million de
tonnes. On notera d'ailleurs qu'au delà de l'augmentation de la
population, ce décuplement est largement dû aux transformations
des habitudes alimentaires puisque on est passé de 30 kg de
céréales importées par habitant ( 1960), à plus de
90 kg/tête en 2003.
La répartition des emplois et auto emplois au plan
national indique par ailleurs que le secteur formel (public et privé) ne
« pèse » que 8 % du total des actifs, tandis que le
secteur rural massivement situé dans l'« informel »
représente 64 % de l'ensemble.
C'est donc pour l'essentiel dans ce secteur
d'activités, qu'on le veuille ou non, que trouveront à
s'insérer chaque année l'essentiel des 360 000 jeunes de la
tranche 15 - 24 ans (effectifs correspondant au 1/10ème de la tranche
15-24 ans).
La combinaison des tendances démographiques, et de la
volonté d'atteindre rapidement l'Education Pour Tous, vont
entraîner un doublement des cohortes à scolariser entre 1990 et
2030, et un triplement des jeunes à insérer sur le marché
du travail pour la même période. Les jeunes qui arrivent en
terminale ne représentent que 7 % des cohortes scolarisées ;
ils constituent donc de fait une élite ; malgré tout,
certains établissements de formation agricole au niveau technicien
espèrent toujours recycler leurs programmes classiques pour permettre
à cette élite de s'installer sur des exploitations agricoles.
Sur cette base, les exclus du système sont les suivants
: accès en Cours d'Initiation : 262 319 (hors redoublement),
accès en CM2 : 126 266 ; accès en 6ème : 64 483
jeunes.
De fait, La très grande majorité des futurs
chefs d'exploitation aura au mieux un niveau voisin du Certificat de Fin
d'Etudes Primaires, et c'est à eux que doit s'adresser prioritairement
le dispositif global de formation, ce qui n'a jamais été fait
auparavant. La majorité de ceux-ci s'insèrent par un processus de
dévolution de l'exploitation paternelle largement enraciné
socialement, à la différence des expériences malheureuses
d'installation de jeunes diplômés bacheliers, transplantés
avec un pécule de départ dans un milieu qu'ils ne connaissent pas
ou dont leur trajectoire scolaire les a coupé.
Au Sénégal, les processus de dévolution
entre les générations, sur la base d'un total de 450 000
exploitations familiales, concernent donc environ 15 000 jeunes (parfois
âgés de 40 ans). Une action systématique dans leur
direction ne pourra donc se concevoir sous les formes existantes actuellement
(formation à plein temps, longue et diplômante), dans la mesure
où le total des établissements concernés se
caractérise par des flux annuels de l'ordre de la centaine seulement.
Pour restaurer les missions premières assignées
au secteur agricole, la formation de masse pour engendrer un impact
significatif sur la productivité d'ensemble s'apparente à ne
obligation impérieuse ; cette condition n'est toutefois pas
suffisante, car l'amélioration de l'environnement de la production et
des services sociaux en milieu rural conditionnera en grande partie la
capacité d'absorption des jeunes à insérer dans la vie
active, en milieu rural.
C'est bien ce dernier point que mettent en avant les candidats
à l'émigration, qui ne veulent ni du type de travail ni des
conditions de vie qu'ils ont fui en quittant leurs villages.
C'est bien la stabilité politique et la cohésion
sociale qui sont en jeu pour les prochaines années.
I.4- LA VALLÉE DU
FLEUVE SÉNÉGAL : UNE RÉGION ENTIÈREMENT
À PART
I.4.1- L'UTOPIE
SÉCULAIRE D'UN POTENTIEL STRATÉGIQUE13(*)
Après la double période d'occupation anglaise,
la France récupère ses anciennes colonies ; la
société coloniale africaine, fondée par des
négociants bordelais, affrète une expédition de quatre
navires destinés à acheminer la nouvelle administration (et les
soldats) au Sénégal.
Cette aventure restera gravée dans l'Histoire :
l'un des quatre bâtiments est en effet la frégate La
Méduse, à bord de laquelle se trouve le nouveau gouverneur de
Saint Louis, le colonel Schmaltz.
Le 2 juillet 1816, à la suite d'une erreur de
navigation, La Méduse se brise sur un banc ; les naufragés
les plus élevés dans l'échelle sociale embarquent sur des
chaloupes, remorquant un radeau imposant sur lequel est entassé le petit
peuple. Le commandant Duroys de Chamareis, pour accélérer
l'allure des embarcations, finira par couper les amarres du
célèbre radeau, condamnant à une mort lente la plupart de
ses passagers.
Quelques mois plus tard, une première expérience
de colonisation agraire par des métropolitains tournera court :
deux cent colons en feront les frais, victimes du climat et des moustiques.

Le souvenir de cet échec cuisant devait cependant
s'effacer, dans un contexte marqué par l'abolition de la raite, devant
une volonté politique forte de « compenser la suppression du
trafic de bois d'ébène par la revalorisation des produits
traditionnels », selon la formule utilisée par le ministre de
la Marine, Portal.
D'un cantonnement classique à quelques comptoirs de la
côte Atlantique, on passe alors à la prospection vers
l'intérieur des terres, en longeant le Fleuve Sénégal et
en sécurisant par des accords avec les chefs locaux cette voie de
navigation indispensable pour acheminer les produits d'exportation jusqu'au
port côtier.
La voie ainsi libre permet d'esquisser la mise en oeuvre de la
colonisation agricole, dont la réussite repose sur une
représentation idyllique du potentiel démographique et es
potentialités des zones riveraines du fleuve, sur plusieurs centaines de
kilomètres jusqu'à Bakel. L'idée était
double : approvisionner la métropole en produits exotiques
appréciés (café, indigo, coton), et assurer une
dépendance croissante et irréversible des populations
indigènes.
Il n'est pas superflu de rappeler que le Pacte Colonial
consistait d'abord en l'obligation faite aux colonies de commercer
exclusivement avec la puissance colonisatrice. (accessoirement, il leur
interdisait également de transformer sur place leurs produits
agricoles).
Bien vite, les ambitions doivent être revues à la
baisse ; en effet, les attaques répétées
orchestrées par les populations Maure et Bambara obligent le
colonisateur à se rabattre sur un territoire plus aisément
maîtrisable, limité entre Saint Louis et Dagana (ce que l'on
appelle aujourd'hui le delta du fleuve Sénégal).
Les troubles inter-ethniques, les négociants qui
s'opposent au système de monopole, et l'adversité Maure auront
finalement raison de l'implantation des colons.
Entre alors en scène le baron
Roger...
En 1822, Jacques ROGER est nommé gouverneur de Saint
Louis ; il était depuis trois ans intendant du jardin d'essai de
l'habitation royale créée par son prédécesseur.
Sorte de gentleman farmer, idéaliste mais plein d'entregent, il
réussira à se faire nommer baron rapidement, en vantant ses
« succès » au gouvernement lointain.
Il ambitionne pour le Sénégal de remplacer la
place qu'occupaient auparavant les colonies perdues des Caraïbes, pour
approvisionner la France, et il a été choisi pour son option
pacifiste (coloniser par les outils agraires plutôt que par les
canons).
En réalité, quelques colons seulement
répondirent à l'appel : quarante deux exactement, qui mirent
en valeur 1200 hectares sur les dix mille qui leur furent
concédés. La main d'oeuvre attendue fit cruellement
défaut, les sénégalais libres préférant
travailler leurs propres champs, en s'opposant à la spoliation
foncière.
L'instauration d'un système incitatif coûteux de
primes à la plantation (ricin, coton, café et indigo) n'y
changera rien : en repiquant à tout va des branches de leurs
plantations, qui se dessèchent un peu plus tard, les rusés colons
(dont une bonne partie sont des Saint louisiens) s'emparèrent des primes
et permirent au baron Roger de claironner SA réussite : 4,5
millions de plants de cotonnier recensés.
Sur les trois années qui suivirent, on ne
récolta en tout et pour tout que 50 tonnes de coton, et pas
d'indigo !
Les rapports flatteurs sur son bilan que Roger adresse
régulièrement au gouvernement finiront par être
rattrapés par la brutalité des chiffres : les recettes
d'exportation ne couvriront qu'un huitième des dépenses
consenties...
Les inspections qui seront diligentées par un
gouvernement de plus en plus suspicieux aboutiront à la conclusion que
les conditions particulières du
« Sénégal » (sols, climat, facteur humain)
sont peu compatibles avec sa mise en valeur agricole, et qu'il convient de
favoriser à nouveau et au plus tôt le commerce, moins
risqué. En 1829, ces évaluations du bilan du baron Roger
proposaient donc d'en revenir à la simple exploitation des comptoirs.
Comme le remarque très justement P. DEBOUVRY, cette
longue litanie d'erreurs, seulement esquissée ici, n'empêchera pas
le modèle de se reproduire pendant les cent cinquante années
suivantes. « il annonçait, contre toute logique, la
série des futurs projets de mise en valeur fondés sur
l'imposition autoritaire de structures et de formes d'exploitation de l'espace,
en s'appuyant sur l'injection massive de capitaux et d'expertise, sans soucis
des us et coutumes des populations locales ».
Dès 1850, une approche différente, plus
inductive, à l'initiative du gouverneur PROTET allait assurer l'essor
fulgurant de l'arachide, sans intervention directe sur la production mais en
sécurisant son environnement et son écoulement. La pistache de
terre, comme on l'appelait à l'époque, originaire du
Brésil correspondait à une nouvelle demande européenne
(huile de table, savon) et sa production (expérimentale au
départ, par des maisons de négoce bordelaises) allait passer de
1000 à 20 000 tonnes entre 1840 et 1870, pour atteindre un million de
tonnes en 1970.
Ainsi naîtra le bassin arachidier,
caractérisé par sa monoculture, au centre du pays...bien loin de
la Vallée du Fleuve Sénégal qui restera à
l'écart de cette dynamique.
I.4.2- UN FOISONNEMENT
D'ACTEURS ET D'INITIATIVES
De ce point de vue, le contraste est flagrant entre la
région septentrionale de Saint Louis et la Casamance au sud, de
Ziguinchor à Kolda.
Dans cette dernière, la pluviométrie importante
du climat soudano-guinéen, à l'origine d'une
végétation luxuriante et de la forêt riche en produits de
cueillette, et l'abondance des terres agricoles ont pour beaucoup
contribué à l'autarcie très marquée qui
caractérise encore cette région et ses habitants. Aujourd'hui
encore, il est socialement très mal vu de vendre ou d'acheter du riz
(pour un rural s'entend), cette culture à la base de l'alimentation
devant être produite par la famille, pour la famille.
Aux facteurs naturels, il convient bien évidemment
d'ajouter l'isolement de cette région, lié d'une part à
l'enclave Gambienne issue du tracé des frontières par la France
et l'Angleterre, et d'autre part au conflit casamançais qui
s'éternise ; l'origine de ce dernier a du reste beaucoup à
voir avec l'isolement géographique de cette région agro
écologique, et le sentiment que le pouvoir central de Dakar n'a pas
consenti, loin s'en faut, les mêmes efforts qu'ailleurs pour en assurer
le développement économique et social.
A l'inverse, la bande la plus septentrionale du
Sénégal st caractérisée par un
écosystème sahélien, à la frontière du
Sahara dont seul le fleuve Sénégal la sépare par endroit.
Les conditions de survie y sont naturellement plus rudes pour l'homme et, en
l'absence d'investissements hydro-agricoles massifs, le milieu se prête
peu au développement d'une agriculture pluviale intensive et
performante.
Ces conditions hostiles, l'histoire de sa colonisation et de
ses échecs agraires, l'omniprésence du fleuve et la culture Maure
proche ont donc été propices au développement du commerce,
générateur d'échanges multiples, et de brassage de flux
monétaires assez importants pour générer de multiples
dynamiques (les dynamiques organisationnelles n'étant pas des moindres,
nous y reviendrons plus loin).
En l'absence de tissu industriel, avec un secteur primaire peu
développé au début, ce sont donc les services qui ont
porté durablement l'économie régionale : petit
commerce, artisanat, puis progressivement des services plus
« intellectuels », tels que le conseil et la formation.
Les tentatives de la puissance coloniale pour y
développer l'agriculture, avec le succès que l'on sait, à
l'aide d'apports financiers très importants ont contribué
à accentuer ce phénomène, en permettant à de
multiples acteurs économiques de graviter autour de l'environnement de
la production, laquelle s'apparente presque à un prétexte. Il est
ainsi frappant de constater aujourd'hui à quel point la rive gauche du
Fleuve Sénégal est une zone de concentration de bureaux
d'études et de conseil, de consultants de tout poil et autres
formateurs.
Dans l'histoire contemporaine, les ressources
financières mobilisées pour le développement de cette
région, qui n'ont pas d'équivalent dans le reste du pays, ont
été à l'origine de modes d'organisation
évolués et très répandus ; les interventions
sont multiples, du barrage aux casiers rizicoles aménagés, e
passant par le foisonnement de micro-actions générées par
la coopération décentralisée, plus présente
qu'ailleurs.
C'est dans la Vallée du fleuve Sénégal
qu'on dénombre le plus d'organisations professionnelles et
d'associations de toute sortes, dont l'origine peut être attribuée
à deux causes principales et généralement
liées :
De fait ces organisations, dont bon nombre ont
été suscitées pour bénéficier d'appuis
externes, se pérennisent en cherchant à développer non
seulement des services en direction de leurs membres, mais aussi et de plus en
plus en développant des prestations à l'externe, pour
générer davantage de revenus.
Ainsi chaque organisation, et chaque détenteur d'une
compétence particulière en leur sein, est donc un prestataire de
services en puissance. Il s'en suit un secteur très concurrentiel, et
une marchandisation parfois exacerbée de toutes formes de prestation.
C'est dans ce contexte particulier que nous observerons
comment fonctionne le Réseau des acteurs de la Formation de la
vallée du Fleuve Sénégal (RESOF), qui fut
créé pour permettre à ses membres de contribuer à
la régulation des pratiques dans le domaine des prestations de
formation, et à l'assainissement du secteur.
I.4.3- UN TERREAU ATTRACTIF
POUR LES EXPÉRIMENTATIONS
Là ou partout ailleurs dans le pays (Dakar
excepté) les ressources financières font défaut, rendant
problématiques les contributions financières même modiques
des bénéficiaires des appuis, la Vallée fait exception. Il
faut souligner la contribution singulière des émigrés qui
rapatrient une partie de leurs revenus.
Ces fonds seraient de l'ordre de 50 milliards de Francs CFA
par an, si l'on se base sur les mouvements comptabilisés (Transfert
union notamment).
Ainsi à Bakel, petite ville proche de la
frontière malienne, il n'est pas are que le petit commerçant de
détail vous rende la monnaie ...en Euros.
Il convient bien sûr de rappeler également
l'importance des investissements lourds consentis dans l'agriculture
irriguée depuis les années 60, par le truchement de la
société d'aménagement des terres du delta (SAED) ;
cette structure étatique tentaculaire durant les deux premières
décennies, a employé des effectifs considérables de
techniciens et encadreurs.
L'ambition de faire de cette région le grenier à
riz (après le coton et l'indigo) s'est traduite par l'aménagement
de nombreux périmètres irrigués en gestion collective,
confiés à des unions hydrauliques qui négocient chacune
des centaines de millions de FCFA de prêts annuels avec la Caisse
National de Crédit Agricole.
Enfin, l'installation d'agro-industries pour rentabiliser en
partie les investissements hydro-agricoles est une autre
spécificité de la région ; la SOCAS (concentré
de tomate), la CSS (canne à sucre), et tout dernièrement les
Grands Domaines du Sénégal (Fruitière de Marseille) pour
les cultures maraîchères d'exportation versent chaque mois une
masse salariale importante (les GDS emploient jusqu'à 3500 saisonniers,
et ce n'est qu'un début).
Les masses financières qui drainent ainsi
régulièrement la Vallée ne sont donc pas
étrangères à l'importance des multiples dynamiques
locales. Il en va ainsi dans des domaines très variés :
Plans locaux de développement, charte du domaine irrigué, mise en
place d'un cadastre dans plusieurs Communautés Rurales (échelon
de base de la décentralisation), implantation du conseil de gestion et
comptabilité pour les Organisations Professionnelles Agricoles, tourisme
et croisière fluviale, centre de formation paysanne, soutenu par la
Coopération française et reconnu d'utilité publique par
l'Etat, etc.
Ce n'est donc pas un hasard si l'expérimentation d'un
dispositif de régulation participative de la Formation Agricole et
Rurale s'est porté instinctivement sur cette région, et y a
rencontré un écho favorable.
I.5- LE RESOF : UNE
TENTATIVE DE RÉPONSE-FORMATION TERRITORIALISÉE
I.5.1- DES UTOPIES COLONIALES
ET POST-COLONIALES DE LA MISE EN VALEUR DU FLEUVE SÉNÉGAL14(*), À LA STRATÉGIE
NATIONALE DE F.A.R DE 1999
Prenant sa source en Guinée, dans le massif du
Fouta-Djalon, le fleuve Sénégal coule vers le nord, et traverse
des contrées de plus en plus arides, confinant au désert
près de son embouchure. De tout temps, la crue du fleuve a
été essentielle à la mise en culture des deux rives,
d'autant plus que les pluies se raréfiaient. Cette crue annuelle
apparaît en fin de saison des pluies et permet l'exploitation de la
moyenne vallée, plaine alluviale cultivée en saison sèche
après le retrait des eaux. Un système de production
millénaire s'est ainsi construit dans le temps, jouant de la
complémentarité des cultures et parcours de décrue dans le
Walo (basses terres), qui succédaient aux cultures et pâturage s
sous pluie du Diéri (hautes terres).
Selon une étude de l'IRD pour l'Organisation de Mise en
valeur du Fleuve Sénégal (OMVS) en 1999, sur la période
1946-1971 65 000 hectares sont cultivés côté
Sénégal, alors que les surfaces inondées sont
estimées à 312 000 ha des deux côtés du fleuve (pour
108 000 ha cultivés).
Ainsi que l'explique assez crûment Adrian Adams,
« .../...Les projets de mise en valeur du fleuve, fondés
depuis l'époque coloniale sur la riziculture irriguée, n'ont
jamais tenu compte de ce système de production millénaire. A
partir des années 1960, les pluies et la crue ont fortement
diminué, disparu même certaines années. Pour
l'élevage comme pour l'agriculture, la sécheresse allait
simplifier les choses, en permettant aux « développeurs » de
faire comme si les systèmes de production traditionnels de la
Vallée appartenaient désormais au passé ; l'avenir,
c'était l'agriculture irriguée. Avec l'adhésion du
Sénégal au programme de l'OMVS, la politique de la table rase
devenait irrévocable ; les barrages projetés ne supprimeraient
pas la pluie, mais ils permettraient de supprimer en grande partie la
crue ».

Plusieurs décisions de l'OMVS, créée en
1972, lui donnent malheureusement raison, nous allons le découvrir.
Au nombre de ses objectifs figurent la sécurisation des
économies pour les rendre moins dépendantes des conditions
climatiques, et l'amélioration des revenus des habitants du bassin du
fleuve, cette organisation annonce un programme fondé sur la
construction de deux barrages estimés à 136 milliards de FCFA fin
70, l'un pour constituer une réserve en amont et l'autre en aval pour
empêcher la remontée des eaux salées.
L'irrigation, la navigation et l'énergie (centrale
hydro-électrique au barrage de Manantali) sont les trois volets
prévus.
Il était prévu de mettre en valeur rien de moins
que 400 000 hectares de cultures irriguées (blé et riz), soit
quatorze fois plus qu'avant, et dans un délai de moins de dix ans ;
après vingt ans de crue artificielle mais dégressive, il
paraissait évident que l'intégralité de la population de
la Vallée serait occupée à travailler dans les
périmètres irrigués (PNUD- OMVS, 1974).
En 1987 et de 1989 à 1992, l'OMVS est directement
responsable de l'absence d'emblavement puis de la destruction des cultures de
décrues : elle privilégie la hauteur d'eau du
réservoir et refuse d'opérer les lâchers
nécessaires, ou le fait à contre emploi, noyant ce qui a
été emblavé.
Peu à peu, on assiste à une dichotomie
régionale :
Les stratégies traditionnelles de survie, où
l'on se détourne ponctuellement de l'agriculture lorsque les conditions
de l'année hypothèque la rentabilité des maigres moyens
disponibles, risquent alors d'aboutir à l'exclusion des paysans
« historiques » du domaine irrigué, dont on doit
rentabiliser l'investissement initial chaque année, et si possible deux
fois l'an.
A la suite de plusieurs études et critiques très
virulentes contre la politique de l'OMVS, de 1987 à 1990, les travaux de
l'Institute for Development Anthropology, basé aux Etats-Unis,
démontrent le double intérêt des cultures de décrue,
plus rentables et productives à surfaces égales, en minimisant
les risques. Le Sénégal est favorable à cette option,
privilégiant l'idée d'une crue permanente contrôlée
à partir du barrage, sans que cela ne soit incompatible avec la
production d'électricité.
Ce point de vue s'attirera les foudres du Haut Commissaire de
l'OMVS qui le considérera comme un affront à l'autorité de
l'OMVS, et l'expert de l'Institut ayant produit cette étude se verra
rappeler par le personnel OMVS « qu'il était dangereux
même de poser des questions au sujet de la crue artificielle, car cela
pourrait donner à croire aux paysans qu'ils y avaient
droit ».
Au final, comme au temps du baron ROGER, la
réalité des chiffres ramène les objectifs initiaux
à ce qu'ils n'ont jamais cessé d'être, c'est à dire
des utopies :
Potentiel irrigable : 240 000 hectares
Superficies aménagées : 94 000 hectares
Superficies encore exploitable : 64 000 hectares (
où la maîtrise de l'eau est possible)
Surfaces cultivées : 35 à 40 000 hectares
(tous systèmes confondus)
Production de riz : 85000 tonnes (début 60),
jusqu'à 200 000 T (2002-2004)
On notera pour l'anecdote que l'objectif fixé l'an
passé est de doubler cette production d'ici à trois ans
(seulement) pour satisfaire la demande nationale ; celle-ci a
obligé le pays à importer (en moyenne sur la période 2000
- 2003) 630 000 tonnes de riz, et 240 000 tonnes de blé...
En 1985, la Nouvelle Politique Agricole, qui butera sur les
contraintes de l'ajustement structurel, puis le Programme National de
Vulgarisation Agricole jusqu'en 1995, se focaliseront au plan national sur
l'augmentation de la production, pour accroître les recettes
d'exportation du jeune Etat Nation. Elles oublieront l'importance de la
productivité, et feront peu de cas du Capital Humain du secteur
agricole, réduisant le rôle du producteur à la seule
exécution des tâches techniques de production, très
encadrées par les techniciens de l'Etat.
Le bon encadreur, pour avoir des résultats,
n'hésitait pas parfois à brandir la menace de la chicote
lorsqu'un producteur de son secteur manifestait quelques
velléités d'indépendance.
La chute tendancielle des cours mondiaux des matières
premières agricoles, combinée aux effets de la sécheresse
(et de la descente au sud des isohyètes), ainsi que le
désengagement brutal de l'Etat des fonctions d'approvisionnements et de
collecte, laissera exsangue l'économie rurale et ses principaux acteurs,
peu préparés à s'adapter à un nouvel environnement
plus contraignant, dont ils ignorent les règles de fonctionnement du
marché.
Cette situation sonnera le glas de la vulgarisation de type
« training and visit », conceptualisée par le
« gourou » de la Banque Mondiale, D. BENOR.
Il s'agissait en ait d'un système de type Top-down de
transmission de consignes techniques (sous forme de paquets technologiques)
identifiées par le sommet de l'échelle du dispositif comme les
plus pertinentes ; mais cette position était très
éloignée des réalités sociologiques et du terrain.
Les vulgarisateurs étaient désormais évalués sur le
nombre de thèmes techniques diffusés, le nombre de visites
effectuées chez les producteurs, et accessoirement sur le taux
d'adoption de ces nouvelles pratiques performantes en milieu paysan.
Malheureusement pour ce système de développement
et ses défenseurs, et heureusement pour les paysans, leur bon sens
légendaire leur permettra de faire le tri des innovations dont ils
pouvaient tirer une plus value, et d'ignorer les autres, dont certaines
étaient manifestement inadaptées aux réalités, ou
qui auraient pu leur coûter cher.
Nous citerons par exemple l'incitation à abandonner les
cultures associées dans les champs de case, technique jugée trop
brouillonne et peu compatible avec la performance moderne et
cartésienne, qui utilisent pourtant rationnellement l'espace, la
fertilité du sol et les complémentarités de plantes aux
besoins différents, et qui représentent surtout par leur
diversification une garantie de sécurité alimentaire plus
efficace que la monoculture, en cas d'attaque parasitaire massive ou d'incident
climatique.
L'ancien paradigme, qui avait montré ses limites,
laissera alors la place à une approche participative, non directive et
plus réactive : la naissance du Conseil Agricole et Rural renvoie
la vulgarisation ancienne formule à la préhistoire.
Sous l'impulsion de la Banque Mondiale, la plupart des pays
d'Afrique sub-saharienne élaborent durant la seconde partie des
années 90 des Programmes de Services Agricoles (conseil, recherche) et
d'Appui aux Organisations de Producteurs.
Englués dans la crise liée à
l'affaiblissement de l'Etat, mais aussi sans doute aveuglés par leur
statut social avantageux qui les avait coupé durablement des
réalités du monde agricole, les acteurs du dispositif national de
formation agricole, quasi-exclusivement public, ne surent saisir
l'opportunité de prendre en marche le train des réformes du
développement rural.
La réflexion nationale qui conduira à la
conception, puis la mise en oeuvre du programme PSAOP, à l'aube du
troisième millénaire, laissera les professionnels
« institutionnels » de la formation sur le bord du chemin.
Il s'agissait pourtant du principal programme d'investissement du secteur
agricole issu de l'ajustement structurel, et l'un des plus largement
dotés en financement.
Au démarrage de sa mise en oeuvre, ce sont
essentiellement des chercheurs sénégalais qui s'apercevront du
hiatus ; ils initieront et piloteront à son terme une vaste
réflexion spécifique à la F.A.R, en considérant que
même si le dispositif existant était jusque là très
peu impliqué dans la formation directe des producteurs, il n'en
demeurait pas moins le seul dispositif pourvoyeur de ressources humaines
qualifiées dont avait besoin le nouveau Conseil Agricole et Rural. La
nouvelle Agence Nationale du Conseil Agricole et Rural (ANCAR) prévoyait
de pourvoir assez rapidement chacune des 320 Communautés Rurales en
conseiller agricole de base, via ses dix directions régionales.
Cette réflexion spécifique, qui durera un an et
demi s'appuiera sur une triple analyse historique, diagnostique et prospective,
pour proposer en mai 1999 une Stratégie Nationale de FAR ; celle-ci
sera validée au cours d'un atelier national réunissant 120
acteurs de la formation et du développement rural.
En faisant le choix d'une agriculture paysanne familiale, elle
pointe pour la première fois la nécessité de
répondre aux besoins des ruraux dans tous les domaines, pour accompagner
les mutations d'une nouvelle économie rurale dans laquelle
émergeront de nouveaux métiers (liés au
désengagement de l'Etat d'un certain nombre de fonctions qu'il assumait
jusque là).
En insistant par ailleurs sur l'indispensable
alphabétisation de tous les ruraux, la SNFAR recommande de mettre en
place, sous forme participative, la régulation du sous-secteur pour
améliorer la qualité globale des prestations offertes, et
réduire le décalage important constaté entre l'offre et la
demande de F.A.R.
A la suite de cet atelier national, l'Etat créera un
comité national de planification stratégique de la FAR (2000),
qui restera lettre morte en raison de l'alternance politique intervenue au
même moment.
La coopération suisse, très engagée dans
la FAR depuis 1975 (à travers un appui direct aux établissements
de formation des techniciens et ingénieurs), et dont la
représentation locale compte plusieurs acteurs de la Recherche
Agronomique sénégalais, sera à l'initiative de plusieurs
expérimentations conduites à l'échelon local et
régional, dont notamment :
I.5.2- LA NAISSANCE DU RESOF EN
2000 : DES AMBITIONS COMMUNES AFFICHÉES, MAIS UNE INITIATIVE
EXTERNE
Notre entretien avec Jacques FAYE, sociologue rural et ancien
directeur |