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Du NOMIC au Sommet Mondial de la Société de l'Information : Le rôle de l'UNESCO dans la réduction de la fracture numérique


par Destiny TCHEHOUALI
Université Stendhal (Grenoble) / Institut de la Communication et des Médias
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

Université Stendhal - Grenoble 3

UFR sciences de la communication
Institut de la Communication et des Médias
Master 2 Sciences de l'Information et de la Communication

Du NOMIC au Sommet Mondial de la

Société de l'Information: Le rôle de

l'UNESCO dans la réduction de la

fracture numérique en Afrique

Mémoire présenté par :

Destiny TCHEHOUALI

Sous la direction de :

Monsieur Bertrand CABEDOCHE

Que Monsieur Bertrand CABEDOCHE trouve ici le témoignage de notre profonde reconnaissance pour sa disponibilité et pour l'encadrement rigoureux qu'il a bien accepté apporter à l'élaboration de ce travail.

Nous tenons également à adresser nos remerciements à Madame Isabelle PAILLIART, pour ses précieuses orientations dans la rédaction du mémoire.

Nous ne saurions oublier les chercheurs, sans qui cette oeuvre serait restée inachevée et qui de par leurs réflexions ont enrichi la substance des discours soumis à notre analyse. Un remerciement particulier à l'endroit de Madame Annie Lenoble-Bart, Professeur à l'Université de Bordeaux 3 qui, a bien voulu partager avec nous son avis sur les questions centrales de notre problématique de recherche. Madame Annie Lenoble-Bart est Animatrice du GREMA (Groupe de Recherches et d'Études sur les Médias Africains) et Coordinatrice de l'Axe 1 du programme 2003-2006 de la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine sur " Modèles et transferts dans la mondialisation des Afriques : Gouvernance, démocratie, transferts et appropriation".

Enfin, notre sincère gratitude à tous ceux qui de près ou de loin, par leur soutien moral, leur aide intellectuelle et leurs encouragements, ont contribué aux différentes phases de réalisation de ce travail.

Je dédie ce travail :

· :. A mes chers parents qui ont toujours cru en moi et qui à travers leur amour et leur soutien m'ont toujours aidé, malgré la distance nous séparant, à surmonter les épreuves difficiles de la vie et à relever les grands défis de ma destinée.

· :. A tous les chercheurs, les institutions, les organisations nationales ou internationales, les ONG ainsi qu'à toutes les personnes physiques ou morales qui dans le monde luttent pour la réduction de la fracture numérique Nord-Sud.

SOMMAIRE

LISTE DES SIGLES ET ABREVIATIONS 5

INTRODUCTION 6

Première partie : Cadre théorique et méthodologique de la recherche . . 9

Chapitre 1 : Contexte théorique 10

I-Genèse de la société de l'information : Un bref détour historique 10

II-Théories et discours sur les TIC : Délimitation d'un champ de recherche 12

A-Le paradoxe entre déterminisme technologique et déterminisme social 12

B-Communication internationale au coeur des Théories du développement et du

modernisme 14

III-Problématique et objectifs de recherche 18

A-Problématique 18

B-Objectifs 20

Chapitre 2 : Méthodologie de la recherche 21

I-Questions et hypothèses de recherche 21

II-Intérêt et valeur de la recherche 22

III-Méthodes de recueil des données 23

A-Population d'étude 23

B-Méthode historique et descriptive 23

C-Entrevues de recherche 24

Deuxième partie : L'Afrique dans la société globale de l'information 26

Chapitre 1 : Du rapport McBride à la société de l'Information 26

I-L'information à sens unique et la contestation des pays du Sud 26

II-Le rapport McBride : « Voix multiples, un seul monde » 30

III-Conséquences de l'échec du NOMIC 33

Chapitre 2 : La facture des fractures 36

I-Fracture numérique et sous-développement en Afrique 36

A-Fracture numérique et Développement : Quels liens ? 37

B-Le vécu de la fracture en Afrique 40

II-Bilan sommaire et critique du SMSI : de Genève à Tunis 43

A-Déclaration de principes et plan d'action de Genève 44

B-Principaux engagements de Tunis 47

C-État actuel des lieux 48

Troisième partie : Solidarité numérique en Afrique : Vers une
dépendance technologique accrue de l'Afrique ou une résorption de la
fracture ? 55

Chapitre 1 : Une volonté et une mobilisation internationale manifestes. 55

I-L'e-inclusion à travers la solidarité numérique 55

II-L'engagement de l'UNESCO : Le PIDC à la loupe 60

III-Les autres institutions internationales : UIT, OMC, PNUD, OIF, BM 62

Chapitre 2 : Communication internationale et souveraineté nationale :

Les limites des organisations internationales 66

I-Les enjeux géopolitiques de la régulation de la communication internationale... 66

II-Les limites de l'UNESCO dans sa lutte contre la fracture numérique 67

III-Plaidoyer pour une réappropriation culturelle des TIC en Afrique 70

CONCLUSION 73

BIBLIOGRAPHIE 80

WEBLIOGRAPHIE 83

LISTE DES SIGLES ET ABREVIATIONS

· ATU : Union Africaine des Télécommunications

· BM : Banque Mondiale

· CANAD : Central African New Agencies Development

· CEDEAO : Communauté Economique Des Etats de l'Afrique de l'Ouest

· CSDPTT : Coopération Solidarité Développement aux PTT

· DOT Force : Digital Opportunity Task force

· FMI : Fonds Monétaire International

· Fonds de Solidarité Numérique

· GRESEC : Groupe de Recherche Sur les Enjeux de la Communication

· IAN : Indice d'Accès Numérique

· NEPAD : Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique

· NOEI : Nouvel Ordre Economique International

· NOMIC : Nouvel Ordre Mondial de l'Information et de la Communication

· OCDE : Organisation pour la Coopération et le Développement Economique

· OIF : Organisation Internationale de la Francophonie

· OMC : Organisation Mondiale du Commerce

· OMPI : Organisation Mondiale pour la Propriété Intellectuelle

· ONG : Organisation Non Gouvernementale

· ONU : Organisation des Nations Unies

· PIDC : Programme International pour le Développement de la Communication

· PIPT : Programme Intergouvernemental Information Pour Tous

· PMA : Pays les Moins Avancés

· PMAC : Pays les Moins Avancés en Communication

· PD : Pays Développés

· PED : Pays en Développement

· PNUD : Programme des Nations Unies pour le Développement

· RASCOM : Regional African Satellite for Communication

· SMSI : Sommet Mondial de la Société de l'Information

· TIC : Technologies de l'Information et de la Communication

· UIT : Union Internationale des Télécommunications

· UNESCO : Organisation des Nations Unies pour L'Education, la Science et la Culture

· UNICTTF: United nations Information and Communication Technologies Task Force

INTRODUCTION

Le développement effréné des technologies de l'information et de la communication (TIC) depuis quelques décennies et la nouvelle configuration du monde en réseaux planétaires est la preuve de la mondialisation de la communication que l'UNESCO définit comme « le symbole du triomphe mondial de l'économie de marché et de la libéralisation du commerce international ». L'effacement des frontières et des obstacles topographiques grâce aux « autoroutes de l'information » permet à la communication internationale d'entretenir l'utopie macluhanienne du village global, tout en nourrissant les imaginaires et les croyances inhérentes à la résorption de la fracture numérique mondiale, à la libre circulation des informations et des données, ainsi qu'à l'échange des connaissances et des cultures dans un contexte global de rééquilibrage des rapports humains.

Pourtant, à ces grands espoirs s'impose la réalité de «sociétés à deux vitesses», une société de l'information divisée et fondée sur des bases inégalitaires où se côtoient pauvres et riches, puissants et dominés, profiteurs et exploités, participants et exclus, savants et ignorants. Ceci amène d'ailleurs Marcel Merle1 a affirmé que l'évolution de l'histoire a été scandée par une série d'innovations techniques qui ont mené à deux mouvements contradictoires à savoir, d'une part la tendance à l'uniformisation de la condition humaine et d'autre part à la discrimination croissante entre ce qu'il appelle les « bénéficiaires » et les « laissés-pour-compte » du progrès. Face à la recomposition générale des forces géostratégiques sous-tendant ces inégalités, certains auteurs comme Ignacio Ramonet se retrouvent devant le constat que : « Partout alarme et désarroi succèdent à la grande espérance d'un nouvel ordre mondial. Celui-ci, on le sait à présent, est mort-né. Et nos sociétés, comme lors de précédentes époques de transition, se demandent si elles ne s'acheminent pas vers le chaos »2. Mais de nombreux acteurs économiques et institutions internationales ainsi que quelques auteurs et chercheurs en Sciences de l'information et de la Communication (SIC) tels que Manuel Castells produisent un discours plutôt dithyrambique et promotionnel des TIC comme solution salvatrice pour le développement social et humain et comme issue au chaos géopolitique des inégalités numériques de la société de l'information.

1 MERLE Marcel., Bilan des relations Internationales Contemporaines, Paris, Economica, 1995, pp.40-41.

2 RAMONET Ignacio, Géopolitique du chaos, Paris, Galilée, 1997, p.1 5.

De l'ouverture des débats sur le NOMIC dans les années 1970 jusqu'aux récents débats du Sommet Mondial de la Société de l'Information (2003, 2005), beaucoup de réflexions ont été produites. Cependant, durant ces trois décennies les réflexions et propositions qui ont pris corps à l'UNESCO avant de se déplacer et s'étendre à d'autres institutions (Communauté européenne, OCDE, UIT, OMC,....) semblent n'avoir pas réellement contribué à une communication internationale équilibrée et égalitaire à même de nous faire oublier aujourd'hui la ligne de démarcation symbolisant la fracture « Nord/Sud » ou plus spécifiquement les inégalités entre pays occidentaux et pays africains en matière de communication.

Qu'est ce qui explique cette inefficacité des stratégies de l'UNESCO dans la lutte pour le développement international de la communication? Y aurait-il des enjeux géopolitiques susceptibles d'argumenter en faveur d'une thèse de manipulation ou d'influence subie par l'UNESCO et dirigée par la toute puissance états-unienne ou occidentale ?

Dans la première partie de ce travail, nous proposons quelques éléments de réponse à ces questions à travers des éclaircissements théoriques. Pour ce faire, nous avons tenu à rappeler par une brève genèse comment la notion de « société de l'information » s'est graduellement imposée à l'usage. Ensuite, à partir des controverses et critiques légitimant ou accablant cette société de l'information, nous passerons en revue les discours déterministes sur les TIC, ainsi que les différentes théories de développement, de modernisation néolibérale, et d'impérialisme culturel pour déboucher sur une problématique sous-jacente centrée sur le rôle joué par les organisations internationales et notamment celui de l'UNESCO dans la régulation du déséquilibre des rapports Nord/Sud en matière de communication internationale.

Une fois ce déblayage théorique fait, nous présenterons l'Afrique dans la société de l'information en partant du rapport McBride et des conséquences de l'échec du NOMIC pour vérifier les éventuels liens de causalité entre sous développement et fracture numérique tout en nous appuyant sur le vécu de la fracture en Afrique. Dans la dernière partie du travail, nous nous interrogerons sur l'opportunité réelle de la solidarité numérique en Afrique en analysant les actions de l'UNESCO et ses limites dans la lutte contre la fracture numérique en Afrique. Puis nous finirons sur un plaidoyer pour la réappropriation culturelle des TIC comme mesure d'accompagnement de la solidarité numérique, en ouvrant ainsi notre conclusion sur des perspectives de recherches approfondies dans le cadre du doctorat.

Première partie :

Cadre théorique et

méthodologique de la recherche

Première partie : Cadre théorique et méthodologique de la

recherche

Chapitre 1 : Contexte théorique

I- Genèse de la société de l'information : Un bref détour historique

La Déclaration de principes de Genève adoptée au lendemain de la première phase du Sommet Mondial de la Société de l'Information (SMSI) par les gouvernements - avec des apports importants de la société civile -, signale dans son premier article : « Nous (...) proclamons notre volonté et notre détermination communes d'édifier une société de l'information à dimension humaine, inclusive et privilégiant le développement, une société de l'information, dans laquelle chacun ait la possibilité de créer, d'obtenir, d'utiliser et de partager l'information et le savoir et dans laquelle les individus, les communautés et les peuples puissent ainsi mettre en oeuvre toutes leurs potentialités en favorisant leur développement durable et en améliorant leur qualité de vie, conformément aux buts et aux principes de la Charte des Nations Unies ainsi qu'en respectant pleinement et en mettant en oeuvre la Déclaration universelle des Droits de l'Homme ». Société post-industrielle, ère technétronique, société de l'information, société de la connaissance.... Autant de pseudoconcepts pour qualifier et identifier la portée des changements technologiques caractéristiques de notre époque. Finalement, c'est l'expression « Société de l'information » qui s'est imposée comme terme hégémonique et ce comme le précisait Sally Burch, « non pas nécessairement parce qu'elle exprime une clarté théorique mais en raison du «baptême» qu'elle a reçu dans les politiques officielles des pays développés en plus du couronnement qu'a représenté un Sommet mondial organisé en son honneur. »

Cette notion soulève des ambigüités, et des controverses qui la rendent floue et sans définition précise. Elle ne veut pas dire, par exemple, que chaque personne soit aujourd'hui en possession d'une grande quantité d'informations et de connaissances, mais indique plutôt un déplacement de l'activité humaine de la fabrication de biens vers le traitement de l'information et du savoir. Cette approche fait justement référence à l'apparition du terme information society en 1973 dans l'ouvrage du sociologue et économiste Daniel Bell intitulé Vers la société post-industrielle : une tentative de prévision sociale. Fritz Machlup (1962) et Alain Touraine (1969) précèdent Daniel Bell dans la lignée des précurseurs de la nouvelle société de l'information. A en croire Jeremy Rifkin, l'ère du capitalisme industriel est bien finie, nous devons maintenant passer à autre chose : notamment à une société caractérisée par

la prééminence du secteur tertiaire, la centralité de l'information et de la connaissance et l'émergence des nouvelles élites techniciennes et de nouveaux principes de stratification sociale. Gaëtan Tremblay, dans l'une de ses interventions au cours des séminaires visioconférences GPB7 organisés par le GRESEC trouvait dans l'expression société de l'information, « une tentative d'appréhension globale des sociétés contemporaines ». D'autre part, la « société de l'information », en tant que construction politique et idéologique, s'est développée dans le cadre de la globalisation néolibérale qui visait principalement à accélérer l'instauration d'un marché mondial ouvert et « autorégulé ». Cette politique était menée en étroite collaboration avec des organismes multilatéraux comme l'Organisation mondiale du commerce (OMC), le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale afin que les pays peu développés abandonnent les réglementations nationales ou les mesures protectionnistes risquant de « décourager » les investissements. Le mythe de la société de l'information a donc été souvent utilisé pour déréguler les marchés des TIC en creusant davantage le fossé numérique Nord/Sud. Il n'y a alors selon Anne-Marie Laulan3 « aucun étonnement devant l'enthousiasme industriel, financier, puis administratif à proclamer la naissance d'une nouvelle civilisation, fondée sur les dispositifs et systèmes que l'économie mondialisée maîtrise fort bien, (et à son profit quasi exclusivement). » Manuel Castells4, l'un des chercheurs qui a le plus développé ce sujet préfère quant à lui qu'on parle de « société informationnelle » plutôt que de « société de l'information » en signalant que si la connaissance et l'information sont des éléments décisifs dans tous les modes de développement, « le terme «informationnel» caractérise une forme particulière d'organisation sociale, dans laquelle la création, le traitement et la transmission de l'information deviennent les sources premières de la productivité et du pouvoir, en raison des nouvelles conditions technologiques apparaissant dans cette période historique-ci ». Ce fondement d'une nouvelle « société de l'information et du savoir » est largement critiqué par les chercheurs des SIC qui y relèvent une sorte de déterminisme « informationnel ». Alain Rallet (2004) le substitue d'ailleurs à la notion de « société numérique », alors que Bernard Miège5 trouve plus approprié de parler de société de « communication médiatisée » fondée sur la maîtrise non du contenu, mais des producteurs, et médiateurs de la communication telles que les firmes multinationales, ou les organisations internationales.

3 LAULAN Anne-Marie, Machine à communiquer et lien social. Un texte prononcé à Tunis (SMSI) en novembre 2005, à la table-ronde de la SFSIC.

4 CASTELLS Manuel, L'ère de l'information, 3 tomes, Fayard, 1998-1999.

5 MIEGE Bernard, L'information - Communication, objet de connaissance, de Boeck, 2004.

Les diverses contradictions et les multiples définitions de la société de l'information partagent toutes cependant la caractéristique commune d'être empreintes de déterminisme, que ce déterminisme soit technologique ou social.

II- Théories et discours sur les TIC : Délimitation d'un champ de

recherche

Au carrefour des SIC et des sciences sociales, la question de la fracture ou celle de la solidarité numérique engendrée par les inégalités de la société de l'information appartient au contexte global des recherches portant sur l'intégration des technologies de l'information et de la communication dans les sociétés. Par ailleurs, il s'avère que l'intégration des TIC dans la sphère publique a favorisé des discours imaginaires, riches en projections voire contradictoires. Toutes les études menées sur les TIC se doivent alors d'être forgées sur l'adoption d'une posture technologique explicite ou implicite qui contribue à la fabrication des problématiques, des méthodes et des axes d'interprétation.

Ainsi, s'agira-t-il pour nous ici de confronter quelques discours et théories sur les TIC, de souligner leurs oppositions ou convergences, d'être attentifs à leur révision ou à leur inflexion pour retracer le positionnement de notre sujet par rapport à ces différents courants de pensée.

A- Le paradoxe entre déterminisme technologique et déterminisme social

On distingue deux principales postures relatives aux discours sur les technologies de l'information et de la communication. Tandis que le déterminisme technique soutient que les techniques, les pratiques des outils vont résoudre à eux seuls les dysfonctionnements de la société ou influer de façon exclusive les formes de rapports sociaux, le déterminisme social prétend que ce sont les rapports sociaux et les anciennes pratiques qui déterminent les progrès de la technique.

Rappelons que les origines du déterminisme technique remontent au 19ème siècle avec la naissance des utopies technicistes qui seront à leur tour relayées un peu plus tard par des auteurs comme Kropothkine, Geddeser, Lewis Munford, Simon Nora ou encore Al Gore avec « les autoroutes de l'information » en 1993. Leroi Gourhan n'hésite pas, par exemple à soutenir que : « Ce qu'il y a de plus humain dans l'homme c'est la technique ». Mais Jacques Ellul en parlant du bluff technologique en 1988, va plus loin car il est, quant à lui, convaincu que : « La technique prend le pas sur le rôle effectif de l'homme dans la société. »

Cette période est bien d'ailleurs celle de la première génération de chercheurs sur les TIC. Il y avait d'une part les technophobes pessimistes comme P. Virilio, qui dénoncent les effets désastreux des TIC tout en les percevant comme les futurs désastres de l'humanité. D'autre part, les technophiles (prophètes du cyberespace), à l'instar de Pierre Lévy ou de J. de Rosnay et plus récemment les disciples de Michel Maffesoli, qui soutiennent de leur côté que les usages des TIC sont en train de transformer radicalement et positivement la socialité contemporaine. Norbert Wiener s'aligne dans ce courant de pensée quand il considère que l'organisation sociale fonctionne telle une machine autorégulée.

A l'opposé de cette posture de déterminisme technique, le courant du déterminisme social appréhende les rapports sociaux et les anciennes pratiques comme les facteurs déterminant ou influençant la technique. Ce courant s'oppose à la vision de M. Macluhan à faire du médium le message. La technologie est le résultat d'une construction sociotechnique. Ici, la technique est pensée en tenant compte de l'antériorité des pratiques sociales. Il est alors beaucoup plus question d'appropriation progressive ou de détournement des TIC au profit des individus ou des groupes. C'est dans cette logique que de nombreuses études d'impacts ont été réalisées par les laboratoires des grands groupes de télécommunication tels que France Télécom R & D. favorisant ainsi des disciplines comme l'économie, et le marketing afin d'étudier l'offre de services à partir des différentes dimensions de l'information : marchandes, cognitives, communicationnelles et politiques.

A priori, notre travail pourrait être inscrit dans une démarche de déterminisme social et cela reviendrait à soutenir la thèse selon laquelle les relations internationales et notamment les enjeux économiques et culturels qui les sous-tendent déterminent l'inégale diffusion et utilisation des TIC. Dominique Wolton précise à juste titre qu'« Il est évident que le progrès technique et les enjeux économiques poussent davantage vers le thème de la société de l'information, alors qu'une approche plus critique et sociétale est davantage sensible aux inégalités et aux interrogations sur les liens des modèles cognitifs et rationnels liés à l'expansion des réseaux et des théories de la société de l'information »6. Mais au-delà de ce postulat, il s'agit pour nous d'apprécier le rôle joué par l'UNESCO face au défi d'une société numérique inclusive dont l'accès est conditionné par une solidarité numérique aux pays considérés actuellement comme des exclus et des marginalisés.

6 WOLTON Dominique, Information Et Communication : Dix chantiers scientifiques, culturels et politiques, in Hermès n° 38, 2004.

Dans cette perspective d'analyse, nous sommes tenus de rester prudents dans nos jugements en visant une certaine neutralité et par conséquent une certaine objectivité nécessaire à toute démarche scientifique ayant pour vocation de relativiser les visions extrêmes d'un phénomène, qu'elles soient positives ou négatives. Par ailleurs, il est important de mettre fin ou tout au moins de pouvoir dépasser le paradoxe nourri par les débats sur les logiques techniques et les logiques sociales. Ainsi, faudrait-il convenir avec Patrice Flichy7 que « la technologie ne tombe pas du ciel mais est un produit sociotechnique. (...) La technologie est donc le résultat d'une construction sociotechnique que l'on peut analyser selon trois aspects : le projet d'un inventeur, des contraintes de technologie, d'usage et de marché, des hasards. (...) ». Bernard Miège critiquant le techno-déterminisme, débouche de son côté sur la nécessité d'une double médiation sociale et technique et parle, comme Serge Proulx, d'ancrage social (le social est dans la technique et la technique est dans le social en permanence). Il est contre l'usage du terme d'insertion sociale des TIC, et nous aussi d'ailleurs, puisque : « les TIC ne peuvent pas être conçus à l'extérieur du social ».

B- Communication internationale au coeur des Théories du

développement et du modernisme

Quoique favorisant la croissance économique, les TIC compromettent la viabilité de nombreux systèmes économiques traditionnels dont notamment ceux des pays du Sud compte tenu de leur retard technologique et leur lenteur d'appropriation de ces technologies. Ce qui aggrave les inégalités existantes. La réduction de la fracture numérique est ainsi assimilée à la réduction de la pauvreté. Les pays en voie de développement en général et ceux du continent africain en particulier se trouvent dans l'obligation de faire appel à l'aide et la coopération internationale pour sortir de ce fossé numérique et gravir les échelles du développement. A ce titre, dans son discours de clôture de la Rencontre internationale Bamako 2000, le Chef d'Etat malien d'alors, Alpha Omar Konaré, réitère son appel à une collaboration Nord-Sud, en matière de TIC, en estimant que l'Afrique se trouve dans des conditions politiques et intellectuelles favorables pour une révolution technologique : « Si elle doit se préoccuper des autres aspects du développement, elle ne peut pas pour autant laisser passer l'opportunité d'intégrer la Société de l'information. L'appropriation des TIC par les populations africaines constitue en effet l'un des leviers du développement. »

7 FLICHY Patrice, Technologies et lien social. Colloque national de Paris : Pour une refondation des enseignements de communication des organisations 25 au 28 août 2003.

Cet appel à la coopération internationale a entraîné l'élaboration de politiques de développement prônées et tant promues par l'ONU, la banque mondiale, le G8, ainsi que par les organisations de coopération et de développement. Le recours aux concepts « fracture numérique » et « société de l'information » aurait ainsi permis à ces institutions de recycler les vieux concepts évolutionnistes et technicistes des politiques de développement et de retrouver élan, légitimité, et même argent. Du moins c'est ce que pensent de nombreux chercheurs du Nord et du Sud dont Marie Thorndal, la socio-économiste indépendante, qui, parlant des organisations internationales affirme qu'elles pratiquent la théorie du « comme si »8, c'est-àdire « Toujours faire semblant qu'on va régler les problèmes du monde sans s'en donner les moyens. Tenir un discours universel en le validant par des événements enthousiastes et généreux mais sans effet. Faire « comme si » le modèle de développement du Nord était généralisable, « comme si » la dette allait être remboursée, « comme si » le rattrapage du Sud était possible, « comme si » la fracture numérique pouvait être comblée. On change de discours, or ce sont les règles du jeu qui doivent être revues. A terme, c'est tout le système du multipartisme qui est en danger et l'ONU décrédibilisée. »

En effet, la notion de « société de l'information » et ses corollaires seraient donc mobilisés pour masquer des relations de domination. Il convient de noter que ce n'est pas à partir des années 90 que les Nations Unies et d'autres acteurs de coopération internationale se sont intéressés à l'introduction des TIC en Afrique. Déjà dans les années 1960, des initiatives avaient été prises pour que des TIC contribuent à l'amélioration de la qualité de l'enseignement en Afrique, et d'une manière générale contribuent au développement. Yvonne Mignot-Lefebvre confirme d'ailleurs que : « (...) Les premières technologies de communication sont entrées dans les pays du Tiers-Monde en accord avec une vision volontariste véhiculée principalement par les Nations Unies. Elles étaient orientées vers des objectifs éducatifs, culturels et sociaux. Progressivement leur utilisation est de plus en plus liée à des objectifs économiques » 9.

La société globale de l'information est bel et bien devenue un enjeu géopolitique autour d'intérêts financiers et économiques, et le discours qui l'entoure reste une doctrine sur les diverses formes d'hégémonie dont les prémisses étaient annoncées déjà depuis la "révolution technétronique" du géopoliticien Zbigniew Brzezinski dans les années 1960.

8 Cette théorie du « Comme si » évoque une figure rhétorique de la langue française appelée « l'hypostase ».

9 MIGNOT-Lefebvre Yvonne, Des mutations technologiques, économiques et sociales sans frontières, in Transfert des technologies de communication et développement, revue Tiers-Monde, 1987, PP487-51 1, p.498.

Dorénavant, l'hégémonie mondiale se manifeste à travers une triple révolution : diplomatique, militaire et managériale menée par les Etats-Unis. C'est l'apparition des stratégies de « soft power » et de « global information dominance » qui alternent selon les circonstances la diplomatie des canons et la diplomatie des réseaux (la cyberguerre) pour réorienter le monde en fonction de ce qu'on appelle la démocratie de marché. La politique extérieure nationale de Georges Bush dans les années 80 légitimera la diplomatie des réseaux à travers une sorte de droit international de la propagande : c'est la théorie de l'ingérence, très présente aujourd'hui dans les relations entre Etats, mais aussi dans la régulation de la communication internationale. Pour Isabelle Pailliart, la communication internationale mettrait ainsi fin à la capacité d'un espace territorial à « gérer ses propres modalités d'expression ». Dans la mesure où à travers ce processus, et toujours selon cet auteur, « les frontières géographiques nationales se brouillent »10, la communication donne l'impression générale d'un affaiblissement du pouvoir étatique national. Cette limitation de la souveraineté est « voulue » ou acceptée par les États à travers de traités, chartes, ou conventions... Exemple des projets de coopération technique en matière de communication (PIDC : Programme international de développement de la communication; Canad : Central african new agencies developpement) et de télécommunications.

Missé Missé dans l'un de ses articles11 rapporte que : « Sous la contrainte de cette théorie brandie à la fois par les organisations internationales, les opérateurs économiques ou même les organisations de la société civile africaine et non-africaine, tous les Etats africains s'engagent dans cette voie, convaincus ou non». Il faut noter que cette globalisation libérale contemporaine constitue pour le géographe, Yves Lacoste12, «une façon occidentale de se représenter le monde ». Cette vision du monde, sensée se répandre au nom des libertés et du bien de l'humanité, impose finalement sa manière d'envisager les rapports humains, leur organisation, plus particulièrement les échanges économiques mondiaux au détriment du continent africain auquel on conditionne « l'aide » à l'acceptation de ce modèle économique libéral, fixé par les institutions multilatérales, FMI et Banque mondiale en tête. Cette étape de la réflexion nous amène à aborder logiquement la théorie de la modernité ou théorie de la convergence. A ce sujet, Philippe Laburthe-Tolra et Jean-Pierre Warnier dans Ethnologie Anthropologie nous rappellent que :

10 PAILLIART Isabelle, Les territoires de la communication, Grenoble, PUG, 1993, p. 78, 233.

11 MISSE MISSE, Communication internationale et souveraineté nationale : Le problème des « ingérences » dans le nouvel ordre mondial.

12 LACOSTE Yves, « Une autre idée du monde », in Géo, numéro spécial, septembre 2004.

« La théorie de la modernité est une théorie de la diffusion des innovations à partir d'un centre qui est censé les produire : (...) l'Occident à l'époque moderne. Pour Eisenstadt et ses contemporains, le moteur de cette diffusion, c'est la rationalité scientifique, donc universelle, qui s'impose à des civilisations particulières fondées sur d'autres modes de pensée, qualifiés de « pré-scientifiques », « pré-logiques », voire d'« irrationnels »13. La modernisation est ainsi perçue comme le rouleau compresseur voué à écraser toutes les civilisations pour les réduire au modèle de l'Occident industrialisé.».

Cette école de la « modernisation », encore appelée école du « développement », a vite rencontré sa critique, articulée autour de la référence au concept « d'impérialisme », étendu du politique à l'économique et au culturel : « Le concept d'impérialisme culturel est celui qui décrit le mieux la somme des processus par lesquels une société est intégrée dans le système moderne mondial et la manière dont sa strate dominante est attirée, poussée, forcée et parfois corrompue pour modeler les institutions sociales, pour qu'elles adoptent, ou même promeuvent les valeurs et les structures du centre dominant du système » (Schiller, 1976). Toujours dans ce même ordre d'idées, il est important d'évoquer les analyses menées par Bertrand Cabedoche sur La construction de l 'étrangéité dans le discours d'information médiatique : actualité de l'accusation d'ethnocentrisme des médias transnationaux ? « Les analyses de la domination se sont seulement affinées, mais elles ne concluent pas toutes pour autant à la réhabilitation convaincante des lectures néo-libérales. »

En sciences politiques, depuis les années quatre-vingts, on parle de plus en plus d'« interdépendance inégale » (Coussy14, Hassner, Smouts, Hermet...en 1980), concept qui permet de sortir des analyses classiques de la domination pour identifier comment ces processus peuvent être, non pas subis, mais aussi récupérés, réappropriés et réutilisés par des pouvoirs « dominés » à des fins internes. Le concept permet également de prendre en considération que les puissants sur la scène internationale tentent toujours d'utiliser leur pouvoir exorbitant, notamment pour en garantir la reproduction». Tous ces travaux replacent la réception dans un contexte d'acculturation en remettant en cause les rapports de dominants- dominés.

13 LABURTHE-TOLRA P., WARNIER J.-P., Ethnologie Anthropologie, PUF, Paris, 1993.

14 COUSSY Jean, « Interpénétration des économies et évolution des rapports de dépendance », Revue Française de Sciences Politiques, « Les nouveaux centres de pouvoir dans le système international », vol. 30, n° 2, avril 1980, pp. 262-28 1.

En confrontant ces théories, il apparaît légitime de se focaliser sur la communication internationale dans la « société de l'information » tout en recentrant les questionnements fondamentaux sur le rôle des organisations internationales dans ces rapports hégémoniques Nord/Sud ayant hérité dans un passé récent d'une géopolitique de l'information, d'une histoire des cultures, et de nouvelles lois du marché cachant des conflits d'intérêts et de pouvoir pas forcément évidents.

III- Problématique et objectifs de recherche


A- Problématique

Depuis trente ans que se sont ouverts les débats sur le Nouvel Ordre Mondial de l'Information, la communication internationale a semblé stagner, du moins au niveau du sens de circulation de l'information, bien que celle-ci puisse être considérée comme finalement décolonisée tel que le recommandait Hervé Bourges déjà dans les années 1970. Si d'un point de vue économique, beaucoup de facteurs de régulation des flux ont évolué, il demeure que le contexte géopolitique dans lequel cette évolution s'est réalisée n'a pas profondément changé, du moins en ce qui concerne les rapports de force entre l'Afrique et les pays industrialisés de l'occident. Du coup, l'écart entre l'Afrique et les pays du Nord qui était censé se réduire par les belles promesses de la société mondiale de l'information s'est davantage creusé même si les populations de ce continent demeurent confiantes et optimistes sous l'effet des croyances engendrées par les discours de promotion des TIC.

Et pourtant, depuis trente ans, au nom de la « coopération internationale », des organisations internationales n'avaient cessé de se mettre au devant de la lutte contre la fracture numérique, affichant leur volonté d'aider les pays du Sud à une appropriation progressive des TIC et à l'intégration de ces pays dans l'e-inclusion. Mais pourquoi alors, depuis l'échec du NOMIC jusqu'au lendemain du SMSI à Genève et Tunis, l'UNESCO, en dépit de sa « solidarité numérique » vis-à-vis des pays africains, n'arrive pas à rééquilibrer les rapports humains en matière de communication et d'accès aux TIC sans que ces pays ne demeurent écartés par les critères géographiques et de frontières privilégiant les pays industrialisés ?

Il importe d'interroger à nouveau l'histoire mais en analysant cette fois-ci les éventuels enjeux géopolitiques sous-tendus sans doute par des intérêts financiers et

hégémoniques des maîtres du monde. Il serait encore plus intéressant et c'est là l'une des particularités de notre travail, de nous questionner sur les probables pressions et influences que subirait l'UNESCO. Rappelons que les maîtres du jeu que sont les superpuissances du Nord n'hésitent pas pour imposer leurs propres intérêts à «discipliner» les organisations intergouvernementales en les menaçant d'un retrait (comme cela a été le cas pour les Etats- Unis et la Grande Bretagne qui se sont retirés de l'UNESCO pendant plus de 15 ans), et en exerçant, à l'encontre de certains récalcitrants, la politique de la carotte et du bâton.

« L'insubordination» et l'attitude hostile à l'égard des intérêts occidentaux ne manquent pas de générer de nouvelles sanctions, telles l'exclusion de la clause de la nation la plus favorisée, ou des restrictions à l'exportation. Les actions des organisations internationales ou intergouvernementales seraient donc soutenues par certains pays industrialisés qui sont les pays (donateurs) finançant souvent les politiques de lutte contre la fracture numérique mondiale. L'UNESCO est-elle financièrement indépendante pour mener jusqu'au bout ses programmes en faveur du développement international de la communication ? Si non, n'estelle pas obligée de répondre à certaines conditions ou de satisfaire certaines exigences qui lui sont imposées ?

Pour répondre à ces questions, nous aurons à pénétrer au coeur de la communication internationale et de la souveraineté nationale des pays afin de voir de plus près les grandes actions menées par l'UNESCO, telles que le PIDC ou encore l'organisation du SMSI tout en vérifiant si les enjeux géopolitiques caractéristiques des rapports de force entre pays du Sud et pays du Nord ne sont pas les principaux facteurs de blocage ou d'échec de ces programmes. L'UNESCO, par ses stratégies de diffusion des TIC en Afrique contribue-t-elle davantage à la dépendance technologique de ces pays ? Ou ces actions favorisent-elles vraiment la réappropriation des TIC par ces pays?

Il semblerait que le continent africain soit tombé dans le fossé numérique creusé par la mondialisation de l'information, laquelle mondialisation conditionne l'internationalisation et la globalisation des échanges y compris ceux de l'information, et des technologies. Et pour sortir de ce fossé, l'Afrique a-t-elle nécessairement besoin de l'UNESCO ou d'autres organisations internationales ? Pourquoi une solidarité numérique dans la société de l'information alors que cette société dans ses fondements sous-entend déjà des valeurs de solidarité et d'égalité (d'accès universel et de partage de l'information) ?

Finalement, l'appropriation ou la réappropriation des TIC par les pays africains ne devrait-elle pas de ce fait être repensée à un niveau plutôt national, régional et local qu'international ? Mais les Etats africains ont-ils des budgets suffisants pour une auto- appropriation de ces TIC ? Sont-ils prêts à prendre en main leur destin numérique ? Avant le développement économique, à quand d'abord l'indépendance numérique des pays africains les moins avancés en communication ?

B- Objectifs

Notre premier objectif à travers ce travail est de proposer une autre lecture de l'évolution de la société de l'information en essayant de montrer que le discours sur la « fracture numérique » entre pays du nord et pays du sud n'est pas une nouveauté en soi, mais une croyance récurrente soutenue par les organisations internationales. C'est une analyse rétrospective du discours sur l'informatisation ou l'informationnalisation (Bernard Miège) des pays africains, tel qu'il est promu par l'UNESCO et en même temps une confrontation de ce discours par rapport à la réalité du bilan des activités et programmes concrètement menés en vue d'une équitable régulation de la communication internationale.

Le deuxième objectif que nous nous sommes fixés est de démontrer que malgré les bonnes intentions de l'UNESCO, ses programmes en faveur de la réduction de la fracture numérique ont tendance à être orientés vers un déterminisme technologique, synonyme à la fois de modernisation et de développement. En partant du constat que les paradigmes de l'interdépendance et de la coopération internationale sont nourris par un impérialisme culturel, et socio-économique, nous souhaitions pouvoir situer la responsabilité de l'UNESCO dans l'aggravement de la fracture numérique et tirer des leçons de l'échec du NOMIC et des modestes résultats du SMSI.

Enfin, le troisième objectif et pas des moindres, est de pouvoir à travers ce travail jeter les bases problématiques et méthodologiques d'une recherche plus élaborée et plus approfondie à entreprendre au cours des trois prochaines années et comparant les stratégies d'action de l'UIT et de l'OMC à celles de l'UNESCO face aux enjeux culturels de la réappropriation des TIC à des niveaux régional et national.

Chapitre 2 : Méthodologie de la recherche

I- Questions et hypothèses de recherche

Voici un ensemble de questionnements et de suppositions suscités aussi bien par des constatations empiriques que par des discours théoriques et qui doivent faire objet de vérification à travers les tâtonnements de notre recherche :

y' L'UNESCO subirait des influences et des pressions dans l'élaboration de ses stratégies et dans la réalisation de ses programmes d'action en faveur du développement de la communication. Depuis l'échec du NOMIC et le départ d' Amadou Mahtar M'bow à la tête de l'institution, celle-ci ne s'est-elle pas pliée aux exigences des bailleurs de fonds et des grands financiers que constituent les Etats-Unis et les pays industrialisés ?

y' Aujourd'hui, les mesures du progrès vers la société de l'information se font entre autre par des indices statistiques quantitatifs, élaborés par certaines organisations internationales. Ces mesures se rapportent généralement aux indications sur les équipements d'informatique et de télécommunication... comme si la fracture statistique reflétait réellement la fracture numérique.

y' Aux peuples sous-équipés du Sud, on fait miroiter l'ordinateur pour tous comme un outil miracle pour passer du sous-développement au développement, sans même se préoccuper de l'adéquation entre technologie et contexte d'utilisation. Sont-ce les ordinateurs qui créent la richesse ou est-ce la richesse qui permet de s'équiper en ordinateurs?

y' Les TIC sont certes abondantes dans la « société de l'information ». Mais elles ne sont ni abondantes, ni accessibles de la même manière partout à travers le monde pour qu'on puisse parler aujourd'hui d'une « nouvelle société de l'information » basée sur des valeurs d'égalité et d'universalité.

y' Le C de UNESCO est bien Culture et non Communication : La division de l'information et de la communication de l'UNESCO est-elle alors vraiment légitime ? Sa mission est-elle pour autant vouée à l'échec ou du moins reléguée au second plan compte tenu de la priorité donnée à la culture dans les textes fondateurs de l'institution?

V' L'UNESCO ne pourrait à elle seule, à travers ses missions, être à la hauteur

du rééquilibrage des rapports Nord/Sud. L'UIT réussirait-il mieux ? Le choix de l'UIT et de l'OMC pour l'organisation du SMSI devrait-il évoquer l'idée d'une certaine punition infligée à l'UNESCO qui, sortant de ses prérogatives, compromet les intérêts des Etats-Unis et de certains pays industrialisés ?

V' L'UNESCO, à travers son discours déterministe et déterminé de promotion

des TIC en Afrique, contribue-t-elle à l'instauration d'une bureaucratie supranationale qui perturberait le libre jeu du commerce mondial (ultralibéralisme ou libéralisme dérégulateur) en défaveur des pays africains?

II- Intérêt et valeur de la recherche

Ce travail s'inscrit dans le cadre d'une recherche portant sur l'intérêt que manifestent les organisations internationales (UNESCO, IUT, Banque mondiale, Organisation Internationale de la Francophonie, etc.) à la question de l'appropriation des TIC par les pays africains et son corollaire « la fracture numérique » Nord/Sud. Mener une enquête sur une thématique qui se situe au coeur d'une interdisciplinarité (Sciences politiques - Sciences sociales et économiques - Sciences de l'information et de la communication) n'est pas une tâche aisée. Aussi, avions-nous eu dans le cadre de ce travail quelques difficultés préliminaires pour la délimitation du principal axe de notre recherche. Rappelons que le sujet pose à la fois la question de la communication à l'échelle planétaire et celle des relations internationales avec l'arbitrage de l'UNESCO. Quoique la documentation et les théories sur les TIC et la société mondiale de l'information soit foisonnante, Il ne serait pas superflu d'évoquer la quasi inexistence d'ouvrages étudiant spécifiquement le rôle même des organisations internationales dans ce déséquilibre Nord/Sud.

En nous engageant sur cette piste de recherche, nous espérons à travers cette étude, pouvoir apporter quelques éléments de réponses susceptibles d'éclairer les actions et discours de l'UNESCO en matière de lutte contre la fracture numérique. Cependant notre travail de problématisation ne saurait prétendre lever toutes les ambigüités et éclairer les contradictions actuelles caractéristiques des décisions et mesures internationales prises dans l'anti-chambre des intérêts des pays industrialisés. L'analyse pourrait être poursuivie dans le cadre d'une thèse dont le point de départ serait les nouvelles problématiques qui apparaîtront dans les conclusions du présent travail.

III- Méthodes de recueil des données

Après la délimitation de notre champ problématique à travers l'exploration de la littérature sur les postures de déterminismes technologique et social, nous présentons la démarche méthodologique appropriée pour la vérification de nos hypothèses et la réalisation des objectifs de notre recherche.

Population d'étude

Nos analyses et investigations portent sur les organisations internationales et plus précisément sur l'UNESCO. Ce choix se justifie par le fait que cette institution a été la scène des débats sur la communication dont l'ampleur et les enjeux ont fortement marqué l'histoire des relations internationales depuis les années 1970. Considérant les nombreuses actions menées par l'UNESCO à travers le monde, nous avons jugé pour mieux évaluer son rôle dans la réduction de la fracture numérique, nous focaliser sur ses programmes et ses actions en faveur de l'intégration de l'Afrique dans la société mondiale de l`information. Le choix du continent africain s'avère, en effet, pertinent car les pays africains, et notamment ceux de l'Afrique Subsaharienne, constituent un échantillon représentatif de pays du Sud où le seuil de la pauvreté est le plus élevé attirant du coup l'attention des bailleurs de fonds et des organisations internationales en matière d'aide et de coopération au développement. Laquelle coopération inclut la diffusion des TIC en occultant parfois les questions d'appropriation et d'intégration de ces technologies. Laquelle coopération évoque aussi l'idée de la solidarité numérique : un des axes de notre recherche qui justifie une fois encore le choix de l'Afrique car c'est le Chef d'État du Sénégal (Abdoulaye Wade) qui a fait à Genève en 2003 la proposition de constitution d'un Fonds de Solidarité Numérique.

Méthode historique et descriptive

Pour comprendre le futur, il convient de revenir au passé. Et comme le remarquait B. Miège, « Il importe de se positionner par rapport au temps, le temps court » des étapes de l'innovation, et le temps long des mouvements sociaux ». Aussi, l'interprétation des réalités actuelles du déséquilibre Nord/Sud et la compréhension de la part de responsabilité de l'UNESCO passent-elles par un détour historique et une revue de la littérature sur le sujet devant nous permettre de faire une lecture actualisée de l'évolution de la communication internationale par les processus de communication depuis le NOMIC jusqu'à l'organisation

du SMSI.

Nous remontons l'échelle du temps pour situer notre travail par rapport au contexte historique du rapport McBride tout en parcourant au préalable une bibliographie sélective des réflexions menées depuis l'époque.

Analyser les phénomènes de déséquilibre de l'accès à l'information et de fracture numérique pour situer les responsabilités tout en se référant à un contexte historique de tensions dans les rapports Nord-Sud pourrait déboucher sur des conclusions biaisées et une lecture des événements influencée selon qu'on soit au Nord ou au Sud. C'est donc conscient de ces paramètres et dans le souci de dépasser les stéréotypes fondés sur des prises de position subjectives, que nous nous proposons de faire une analyse documentaire et une analyse des discours idéologiques et idéalistes sur les TIC en nous basant ici sur le contenu des principaux documents officiels élaborés lors du Sommet Mondial de Genève et de Tunis (Déclaration de principes, Plan d'action, Engagement de Tunis, Agenda de Tunis).

C- Entrevues de recherche

Nous aurions souhaité accompagner les méthodes décrites ci-haut par la réalisation d'entrevues ou d'entretiens de recherches semi-directifs individuels avec quelques personnes ressources notamment des chercheurs en Sciences de l'Information et de la Communication, du nord et du Sud, portant un intérêt au sujet de la fracture numérique. Ceci nous aurait permis d'observer et de comparer la vision qu'ont ces chercheurs (selon leur origine géographique Nord ou Sud) de la problématique de la fracture numérique et le rôle joué par les organisations internationales pour sa réduction en Afrique.

Mais compte tenu de l'indisponibilité des chercheurs que nous avons contactés par téléphone ou par mails et considérant le court délai fixé pour la réalisation de notre travail, nous n'avons pas pu obtenir de rendez-vous pour des entretiens en face à face. Néanmoins, parmi les personnes ressources contactées15, une au moins s'est montrée disponible et a répondu à notre demande de collaboration en nous envoyant par mail son point de vue sur quelques questions que nous lui avons posées16.

15 Envois et échanges de mails avec : Claudine Carluer, Anne-Marie Laulan, Annie Chéneau-Loquay, Annie Lenoble-Bart, Emmanuel Eveno, Ken Lohento, Missé Missé, Alain Kiyindou, Loum Ndiaga, Mamadou N'Diaye.

16 Vous trouverez en annexe notre entretien par mail avec Madame Annie Lenoble-Bart.

Deuxième partie :

L'Afrique dans la société globale

de l'information

« Le numérique est entrain de créer un homme nouveau dans une civilisation nouvelle, la société de l'information, dans laquelle n'entre pas qui veut comme dans les premiers temps de l'humanité. Cette fois, il faut payer pour utiliser les équipements coûteux et complexes, ou rester isolé (...) Au Nord, on possède à la fois l'équipement et l'argent pour payer l'accès ou, si on ne possède pas l'équipement, le prix à payer pour la location, l'accès et l'utilisation. Au Sud, les exclus. Le Nord et le Sud communiquent de moins en moins, avec le risque de ne plus pouvoir communiquer (...) » Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal. « Fossé numérique et solidarité numérique » in Le Monde, 7 Mars 2003.

Deuxième partie : L'Afrique dans la société globale de
l'information

Chapitre 1 : Du rapport McBride à la société de l'Information

I- L'information à sens unique et la contestation des pays du Sud

Une analyse sémantique approfondie du concept d'information à sens unique nous révèle que le choix du vocable « Information » à la place de celui de « Communication » n'est peut être pas si innocente et hasardeuse. En effet, La démonstration nous est donnée par Antonio Pasquali (2002), qui, se prononçant sur la distinction entre information et communication, argumente: « Informer connote pour l'essentiel la circulation de messages unidirectionnels, causatifs et ordonnateurs, visant à modifier le comportement d'un récepteur passif, tandis que communiquer fait référence à l'échange de messages bidirectionnels, donc relationnels, dialogiques et socialisants entre des interlocuteurs pourvus d'une même capacité, libre et simultanée, d'émission/réception. Tandis que l'Information tend à dissocier et à hiérarchiser les pôles de la relation, la Communication tend plutôt à les associer ; ainsi seule la Communication peut donner naissance à de véritables structures sociales ».

Cette explication illustre bien le flux de circulation verticale de l'information à sens unique caractéristique d'une société hégémonique de l'information telle que celle qui légitimait déjà dans les années 1970 les rapports de dominants sur dominés.

Notre raisonnement, peut également s'appuyer sur la théorie de l'Américain Norbert Wiener, qui en développant le concept d'information, à la base de la notion de « société de l'information », constatait que ce concept souffrait déjà d'un tropisme originel qui réside dans le schéma cybernétique même du processus de communication. Lequel processus implique une vision de l'histoire comme représentation linéaire et diffusionniste du progrès : L'innovation et la modernité se diffusent du haut vers le bas, du centre vers les périphéries, de ceux qui savent vers ceux qui sont censés ne pas savoir.

Toutes ces constatations, toujours vérifiables aujourd'hui, dans les relations que nous qualifions (par simple référence au contexte historique de la géopolitique de l'époque) de relations Nord-Sud nous renvoient donc à la naissance des débats portant sur les inégalités en matière d'information et de communication, à l'échelle internationale.

En effet, Annie Chéneau-Loquay remarque que les causes premières de la circulation à sens unique de l'information qui dépouille les Etats du Sud et notamment les pays africains de leurs prérogatives de gestion de leur territoire, seraient: « Le passage à une gouvernance internationale qui favorise la mainmise des multinationales sur les infrastructures et sur les services, la remise en cause d'accords internationaux, et la relative dématérialisation des nouvelles technologies.»17

Les grands groupes de presse ou conglomérats médiatiques multinationaux (chaînes de télévision, radios, journaux, magazines,...) ont ainsi exercé un quasi-monopole en écartant les pays du Sud et en favorisant la circulation de l'information et des produits culturels du Nord vers le Sud. C'est sans doute le constat qui fait dire à Ozan Serdareglu que « les émetteurs du Nord assignent une identité à «l'autre» tandis que pour «les autres» (les pays du Sud), l'enjeu n'est pas de communiquer avec le Nord. »18. Dans ce même ordre d'idées, Herbert Schiller tout en restant radicalement opposé au point de vue des chantres de la modernisation du Tiers-Monde, partage néanmoins avec eux la conviction que les médias sont d'importants agents de l'occidentalisation ou plutôt de l'américanisation du globe.19

Le sentiment de frustration, engendré par ce qu'on pourrait nommer sans exagérer le « diktat médiatique de l'Occident », a amené les pays du Sud par la voix de certains chercheurs et de représentants à l'UNESCO à axer leurs analyses sur ces déséquilibres transfrontaliers en contestant les stratégies de domination inhérentes.

C'est d'abord la notion du droit à la communication qui a été publiquement avancée par Jean d'Arcy20 en 1969 au moment même où prend forme à l'Unesco le débat sur les libertés dans le domaine de l'information. Cette notion matrice prône le refus d'une communication depuis l'élite vers les masses, du centre vers la périphérie, des riches en matière de communication vers les pauvres et plaide pour le principe de la différence : sans distinction aucune d'origine nationale, ethnique, de langue, de religion.

17CHENEAU-LOQUAY Annie, Le fossé numérique, l'Internet, facteur de nouvelles inégalités ?, in revue Problèmes politiques et sociaux, n°861, p.34.

18 SERDAREGLU Ozan, « TV5, quand le Nord et le Sud se recentrent en français : on n'habite pas un pays, on habite une langue », pp. 187 et s., in Gilles Boëtsch et Christiane Villain-Gandossi (sous la direction de), Les stéréotypes dans les relations Nord-Sud, Hermès, n° 30, CNRS éditions, 2001.

19 MATTELART Tristan, La mondialisation des médias contre la censure, de Boeck, 2002.

20 JEAN d'ARCY est le pionnier de la télévision française, alors directeur de la division de la radio et des services visuels au Service de l'information de l'ONU à New York.

La Conférence Générale de l'UNESCO organisée à Nairobi (Au Kenya) en Novembre 1976 a finalement été le lieu de formulation des revendications des pays dominés en faveur d'un « rééquilibrage » de l'information entre le Nord et le Sud. Ces revendications sont regroupées en trois chefs d'accusation : Le silence autour du Tiers-Monde, la déformation dont les informations le concernant font l'objet dans les médias des pays du Nord, enfin la propagande culturelle du Nord en direction du Sud. Dès lors émergea une volonté officielle proclamée aussi bien par les pays du Sud que par les organisations internationales telles que l'UNESCO de libérer l'information de l'ingérence étrangère.

Mais l'UNESCO, en libérant l'information de l'ingérence étrangère, ne s'était-elle pas ingérée dans la gestion des politiques publiques nationales d'information et de communication des pays du Sud ? Puisque ses actions sont financées par certains pays industrialisés, l'UNESCO était-elle pour autant redevable envers ces pays en servant éventuellement leurs intérêts ? D'où une autre interrogation sur l'orientation donnée aux décisions de l'UNESCO par rapport à sa neutralité effective dans la régulation de la communication internationale. Les interventions et actions de cette organisation internationale favorisent-elles vraiment le développement de l'information en faveur d'un rééquilibrage des flux de circulation ou ces décisions creusent-elles davantage le fossé entre dominés et dominants. Mais avant toutes ces questions, il est primordial de savoir si l'UNESCO a pour mission de réguler la communication internationale alors que le terme même de communication n'apparaît pas dans son sigle.

A ce sujet, Wahid Khadraoui nous apporte la réponse dans son mémoire21 pour l'obtention du Diplôme d'Etudes Approfondies en Sciences de l'information et de la communication. Selon lui, quoique le terme « Communication » ne figure pas comme tel dans le sigle de l'UNESCO, « l'importance de ce domaine d'activité n'a pas moins été reconnue dès la création de l'organisation ». En effet, « aux termes de son Acte constitutif, l'UNESCO est expressément chargé de faciliter la libre circulation des idées par le mot et par l'image et de favoriser la croissance et la compréhension mutuelle des nations en prêtant son concours aux organes d'information des masses. »

21 KHADRAOUI Wahid, Fractures Nord-Sud : Origines et enjeux de la fracture numérique, l'Afrique comme exemple, Grenoble : Institut de la Communication et des Médias, 2003, p.36 (Mémoire de DEA SIC).

Et en réalité, dans la décennie 70-80, l'UNESCO, avec à sa tête Amadou Mahtar M'Bow, était effectivement très sensible à cette question de rééquilibrage des rapports en matière d'information et de communication entre les pays industrialisés et ceux en développement. C'est d'ailleurs l'adoption systématique par les grands médias internationaux « prescripteurs » des schémas de pensée des pays les plus riches que dénonçait à l'époque Amadou Mahtar M'Bow. A la suite du cri poussé par M'Bow, de nombreuses voix se sont relayées pour se faire l'écho des contestations et revendications des pays dominés. Ainsi en 1978, Hervé Bourges a publié son ouvrage « Décoloniser l'information » dans lequel nous notons le remarquable travail accompli par Bertrand Cabedoche qui rapporte dans le quatrième chapitre dudit ouvrage un certain nombre d'entretiens et d'échanges avec des journalistes du Nord et du Sud, lesquels entretiens constatent et critiquent les lacunes et stéréotypes forgées sur l'ethnocentrisme culturel22 de la circulation à sens unique de l'information dans un contexte global de dépendance néocoloniale des dominés vis-à-vis des dominants. En 1978, les analyses critiquaient donc une construction médiatique occidentale de l'étrangéité souvent stéréotypée, réductrice et linéaire.23

Mais le regard rétrospectif que nous apportons à la lecture de ces événements nous permet aujourd'hui avec le recul du temps et en toute objectivité d'appréhender réellement non pas la responsabilité des médias occidentaux déjà tant accablés par les accusations des pays du Sud mais plutôt l'ampleur et la violence de l'affrontement diplomatique qui se déchaîna alors à l'UNESCO. Ce qui coûta d'ailleurs son siège à Amadou Mahtar M'Bow et entraîna le retrait des Etats-Unis de l'Organisation.

L'UNESCO a été (peut-être d'ailleurs pour la seule fois de son histoire) tellement engagé dans un combat qui compromettait les intérêts des Etats-Unis au point où le conflit diplomatique généré par la revendication du Nouvel ordre Mondial de l'Information et de la Communication a plongé dans une longue crise l'institution qui se proposait de devenir la « conscience du monde et des organisations internationales ».

22 Pour Michel Lemerle : « Par un véritable ethnocentrisme culturel, les pays riches délaissent trop à travers les

médias les problèmes du Tiers-Monde. Ils leur renvoient souvent une image déformée d'eux-mêmes, créant ainsi une sorte d'effet multiplicateur de la dépendance ... ».

23 BOURGES Hervé, Décoloniser l'information, Paris, Editions CANA, 1978, p. 134.

Nous sommes revenus sur cette partie sombre mais très importante de l'histoire de l'UNESCO car elle pourrait justifier aujourd'hui avec le retour des Etats-Unis au sein de l'organisation d'éventuels motifs d'influence et de pression subies par l'UNESCO et qui détermineraient sa position actuelle plus neutre et donc moins engagée par rapport aux questions de régulation de la communication internationale. A quoi donc auront finalement servi la revendication du NOMIC et le rapport rédigé par la commission internationale d'étude des problèmes de la communication de l'UNESCO, composée de personnalités de renommée internationale, et présidée par Sean Mac Bride ?

II- Le rapport McBride : « Voix multiples, un seul monde »

« D'où provient massivement l'information ? Qui la produit ? Qui la diffuse ? Les flux Nord-Sud n'écrasent-ils pas les cultures sous-développées, balayant les identités locales ou nationales au profit d'une prise de contrôle du signe par une poignée de puissances disposant des techniques et des moyens financiers ? » Telles sont selon J. Decornoy les questions auxquelles avait tenté de répondre la communauté internationale à travers le rapport Sean McBride, rapport intérimaire sur les problèmes de la communication dans la société moderne. Ce rapport a été finalement adopté à Belgrade le 25 Octobre 1980.

Notre but ici n'est évidemment pas de revenir sur le contenu détaillé des quatre-vingts recommandations de ce rapport. Ce serait comme le dirait Armand Mattelart « faire une exégèse de plus du rapport McBride en tombant dans le panneau que dénoncent les historiens : les manies de la commémoration ». En effet, les trois dernières décennies nous laissent constater que les technologies ont sensiblement évolué et leur diffusion s'est un peu accélérée quoique le bilan reste mitigé d'un pays à l'autre, et en considérant parfois un même hémisphère géographique (Nord-Sud). Nonobstant l'inconstance géographique du nouvel ordre économique qui selon certains déterminerait l'ordre mondial de l'information et de la communication, il ne serait pas superflu d'analyser les directions principales qui ont orienté le rapport McBride afin de comprendre aujourd'hui si ce rapport était voué à l'échec à travers la nature de ses ambitions peut être trop idéalistes et ayant fait du NOMIC un projet mort-né.

A un premier niveau d'analyse, nous nous arrêtons sur le constat que ce rapport publié sous le titre « voix multiples un seul monde », a résumé les différents concepts de la théorie de l'information, qui s'avère encore aujourd'hui d'actualité. En effet les rapporteurs, nous semble-t-il, se sont inspirés du modèle psychosociologique d'Harold Lasswell à qui l'on doit le découpage, avec précision, des différents éléments constitutifs de l'information. Selon ce théoricien, on ne peut décrire « convenablement une action de communication » que si l'on répond aux questions suivantes: qui dit quoi, par quel canal, à qui, et avec quel effet ?

La description des émetteurs, l'analyse du contenu des messages, l'étude des canaux de transmission, l'identification des audiences et l'évaluation des effets : tels sont les principaux pôles autours desquels, doivent s'ordonner les études en communication. Et ces principaux pôles de recherche sont identiques aux questionnements de la communauté internationale tels que nous les avions formulés au début de cette section : « D'où provient massivement l'information ? Qui la produit ? Qui la diffuse ?... ».

Cependant, il existe une autre approche inspirée des sciences politiques : C'est l'approche « institutionnelle » sur laquelle Francis Balle établit un postulat en forme de double inégalité (document CIC n°40/1979). La communication, c'est plus que les seules techniques baptisées médias, mais c'est moins que la totalité des échanges sociaux. Cette double inégalité invite d'une part le chercheur à mettre en lumière les multiples relations d'influences, de complémentarités, d'exclusions, ou de substitutions réciproques entre les différents modes de l'échange social. D'autre part, elle attire l'attention du chercheur sur les différents modes de la communication sociale; la communication interpersonnelle, la communication institutionnelle (entre les organisations, entre les gouvernants et les gouvernés, etc.) et la communication par les médias. Cette approche était sans doute la plus voisine de «l'approche globale», adoptée par les auteurs du rapport de l'UNESCO précité, puisqu'elle a été leur cadre de référence en traitant le concept du Nouvel Ordre Mondial de l'Information.

Le contenu même du rapport McBride met d'abord l'accent sur : « l'élaboration de politiques nationales de la communication » incluant pour les pays en développement des stratégies de développement de la radiodiffusion, des capacités de production des programmes, des télécommunications et réseaux de téléphone, sans oublier le développement d'agences de presses nationales, et la production nationale de livres.

Ensuite, les membres de la commission McBride ont fait ressortir les implications sociales de la communication et les tâches nouvelles à assigner aux médias en tenant compte des mécanismes nationaux d'intégration et de réappropriation des TIC dans les secteurs les plus défavorisés et ceci sans tomber dans le piège de l'acculturation. («Préservation de l'identité culturelle en éliminant les situations de dépendance mais en favorisant en même temps l'établissement de relations avec d'autres cultures...»).

Enfin, les normes devant réguler les pratiques de collecte de nouvelles et d'opinion n'ont pas été omises par la Commission qui a insisté sur les mesures à prendre par chaque pays afin de gérer ses correspondants étrangers.

Le rapport « Voix multiples, un seul monde » fait sauter des verrous mais les nombreuses controverses et interprétations ayant résulté de sa compréhension par les différentes forces en présence ont rendu les négociations difficiles au point où l'Assemblée générale de l'UNESCO réunie à Belgrade en 1980 n'a pas pu approuver le rapport, et s'est contentée d'en prendre acte. En réalité, la revendication du NOMIC signifiait entre autres une élimination des déséquilibres et inégalités en communication, une élimination des effets négatifs des monopoles publics ou privés excessifs, la suppression des obstacles internes et externes qui s'opposent à une circulation libre et une diffusion plus large et mieux équilibrée de l'information.

Malheureusement au carrefour des thèses défendues, on note de nombreuses contradictions entre les socialistes (soutenant la décolonisation complète de l'information), les occidentaux (dénonçant l'hypocrisie de la démocratisation vue comme une libération par rapport aux puissances étrangères), et les modérés (soucieux de la sauvegarde de leur indépendance culturelle). Le rapport McBride ne fait donc pas l'unanimité et l'UNESCO dans une posture de juge et arbitre n'est pas arrivé à dépasser les controverses pour rééquilibrer le débat autour d'un consensus qui arrangerait tout le monde.

Malgré son caractère universel, global et multidimensionnel basé aussi bien sur la dimension sociale que le développement de la communication au nom du principe de la liberté de l'information, le rapport McBride a fini par accoucher d'un NOMIC mort-né et l'UNESCO impuissant sombra dans un coma aussi bien structurel qu'administratif et financier.

C'était pourtant prévisible et cet échec était certainement inévitable dans la mesure où ceux à qui profitaient le système de circulation unilatérale de l'information (en occurrence les Etats-Unis) contrôlaient bien le phénomène qui était organisé en faveur du centre du système depuis très longtemps. La grande puissance ne saurait concevoir, de renoncer à sa suprématie et de céder aux organisations internationales la promotion à une échelle mondiale de ce secteur stratégique. Dans son ouvrage « The Amazing Race » paru à New York à la fin de l'année 1983, William Davidson n'a d'ailleurs pas hésité à affirmer, que les Etats-Unis d'Amérique avaient décidé de quitter l'UNESCO précisément parce qu'elle favorise l'instauration du NOMIC. Le retour des Etats-Unis ne confirmerait-il pas alors l'hypothèse selon laquelle l'UNESCO aurait été contraint de revoir ses politiques de développement de la communication dans un sens qui favorise à nouveau les intérêts des Etats-Unis et ceci après avoir subi des pressions et des restrictions budgétaires des bailleurs de fonds américains? Il est en tout cas certain qu'avec l'échec de l'instauration du NOMIC, les rapports Nord-Sud vont d'abord se crisper, puis retrouveront de nouveaux centres d'intérêts grâce aux enjeux économiques suscités par les prouesses techniques irréfrénables des années 80-90 (émergence des débats sur les TIC).

III- Conséquences de l'échec du NOMIC

La conclusion du rapport McBride et l'échec du NOMIC feront naître le thème de la dépendance culturelle avec Salinas et Paldan : L'analyse du contenu n'est pas importante, mais c'est l'analyse du processus de production de ce contenu qui compte. Ensuite, l'UNESCO a décidé d'éradiquer de son langage administratif, jusqu'au sigle de NOMIC. Ce tabou a paralysé dans l'institution la possibilité d'un retour critique sur le passé et ses contradictions. Finalement, le nouvel ordre mondial de l'information et de la communication a été enterré par l'agence des Nations unies, à la fin des années 80, avec la promotion d'une «nouvelle stratégie de communication» visant à promouvoir une large diffusion de l'information.

C'est en effet au milieu des divergences sur le rapport McBride que l'UNESCO a organisé la réunion de la conférence Intergouvernementale pour le Développement de la Communication (DEVCOM). L'un des premiers succès du dialogue Nord-Sud qui a permis à A. M. M'Bow de quitter la tête de l'UNESCO par la grande porte, et sur une lueur d'espoir

est bien l'adoption par consensus de la résolution 4/21 décidant « d'instituer, dans le cadre de l'UNESCO, un Programme International pour le Développement de la Communication ». Nous reviendrons plus loin sur le bilan dont pourrait se targuer aujourd'hui ce programme notamment en Afrique après 27 ans de coopération internationale pour atteindre les objectifs fixés depuis 1980.

Le NOMIC a bien vite été oublié et ceci compte tenu des changements qui se sont opérés dans la décennie 80-90 sur la nature des discours et des débats. Masmoudi Mustapha, qui était l'un des membres de la commission internationale McBride sur la communication écrivait dans son ouvrage24 complémentaire au rapport que : « La commission a mis en évidence les liens qui existent entre le NOEI25 et le NOMIC, ce dernier étant le corollaire et une partie intégrante du premier. Entre les deux, il existe une relation cohérente qui tient au fait que l'information est devenue désormais une ressource économique fondamentale, qui assume une fonction sociale essentielle, mais qui est aujourd'hui inégalement répartie et mal utilisée. »

Armand Mattelart évoque également ce passage à un nouvel impératif industriel et économique lors d'un entretien réalisé par Antonia García C. pour la revue Cultures & Conflits (C&C) sur le thème « Société de la connaissance, société de l'information, société de contrôle ». Il confie à cet effet que : « Au niveau de la politique internationale, les débats ont également changé de nature et se sont déplacés sur un terrain purement économique et technique. Jusqu'au milieu des années 80, les débats sur l'avenir des communications avaient encore lieu au sein de l'UNESCO, en présence de nombreux représentants des pays émergents et en développement. Aujourd'hui, les décisions les plus importantes en matière d'information et de communication sont prises au sein de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), de la Conférence pour le commerce et le développement (UNCTAD), de l'Organisation pour la Coopération et le Développement Economique (OCDE), de l'Union Internationale des télécommunications (UIT) ou de l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Dans ces instances, les pays pauvres et en développement sont soit peu représentés, soit soumis à de fortes pressions et menaces de rétorsions. Leur participation aux débats est donc faible. ». Le même constat n'a pas non plus échappé à Jean-François Têtu qui , lors du

24 MASMOUDI Mustapha, Voie libre pour monde multiple, Paris, Economica, 1986.

L'auteur décrit ici l'évolution et les objectifs du NOMIC de même que ses dimension technique, économique, sociale et culturelle.

25 NOEI : Nouvel Ordre Economique International.

Premier colloque franco-mexicain - Mexico du 8 au 10 avril 2002 : Identité, culture et Communication, intervint en ces termes : « Si l'UIT a franchi le cap de deux guerres mondiales, la montée et les désordres des totalitarismes, on voit bien, dans le combat entre les organismes de "régulation" actuels et les tentations d'hégémonie de la part de quelques acteurs économiques majeurs, que l'enjeu n'est plus celui de la maîtrise idéologique dans un territoire (ce qui serait une question de combat culturel), mais celui de la domination des marchés. » Les enjeux que sous-entend ce phénomène sont certes nombreux et les acteurs concernés par l'actuelle mutation sociale et économique se manifestent désormais tant au niveau local qu'international. Les Nations Unies, conscientes de son ampleur et l'ONU se rendant compte depuis quelques années du besoin d'une approche multipartite sur ces questions, a créé un groupe d'étude sur les TIC («UN ICT Task Force ») ayant pour vocation de réaliser un travail de coopération entre les différents acteurs.

Il faudrait tout de même remarquer qu'en dehors des déplacements des lieux des débats et de la nature des débats, les acteurs qui animent les débats restent pratiquement les mêmes. Rien n'aurait donc véritablement changé en 27 ans, puisque la communauté internationale est toujours à la recherche d'un ordre dans un contexte de mondialisation et de globalisation qui suggérerait ici l'idée de désordre. C'est à croire que nous en sommes encore à ce que Sylvain Bemba (Congo) préconisait dans les années 1978 : «assainir la conjoncture économique mondiale» et sa phrase, « le bout du tunnel n'est pas pour demain », semble toujours être d'actualité.Des bouleversements géopolitiques sont cependant pointés dans le rapport mondial sur la communication en 1997. L'UNESCO y affirme que si les bouleversements géopolitiques ont modifié les relations entre pays du Nord, « au Sud de nombreux pays passent d'un Tiers Monde uniforme et pauvre à un Sud plus différencié ». En effet, l'UNESCO défend ici l'idée selon laquelle la traditionnelle distinction entre pays industrialisés et pays en développement apparaît de plus en plus nuancée. Si de nombreux pays tant qu'en Asie, qu'en Amérique Latine ou en Europe centrale et orientale réussissent des percées économiques, l'UNESCO précise que ces nouvelles opportunités de croissance ne peuvent masquer les inégalités économiques majeures tant entre les pays industrialisés et ceux en développement, qu'à l'intérieur même des pays qui bénéficient de cette croissance.

C'est pourquoi notre échelle d'analyse Nord-Sud ne saurait nous élever à hauteur d'une quelconque prise de position radicale d'appréhension des rapports géographiques dominés- dominants, mais reste une simple référence historique au contexte des débats sur les inégalités.

Aujourd'hui, nous notons tout comme l'UNESCO une certaine évolution de l'échiquier géopolitique qui nous oblige à faire évoluer aussi certains fondements de nos réflexions. C'est ainsi qu'en dépassant les stéréotypes, nous aborderons la question de la fracture numérique et celle de la solidarité numérique dans un contexte d'interdépendance inégale26.

Chapitre 2 : La facture des fractures

I- Fracture numérique et sous-développement en Afrique

La problématique des inégalités, notamment entre pays du nord et pays du sud, est revenue sur le devant de la scène avec l'organisation du SMSI. Toutefois, le contexte a bien changé et n'est plus le même que celui des années 80 que nous avons analysé dans le chapitre précédent. De la chute du mur de Berlin au nouvel ordre mondial prôné par la Maison Blanche, en passant par le développement d'un nouveau capitalisme financier et par la croissance de l'internet auprès d'une vaste population dans les pays les plus riches, le développement de la société de l'information n'arrive pas à être évoqué sans la notion de la fracture numérique telle la bonne senteur d'une rose et la douleur provoquée au toucher par ses épines. Car en effet, les discours sur la société de l'information sont mirobolants et insistent sur le développement de cette société en tant que panacée aux problèmes de sous- développement des pays africains à un point où nous ne pouvons plus nous empêcher de nous demander : Quels liens pourrait-on véritablement établir entre développement et fracture numérique ?

Nous tenterons de répondre à cette interrogation en décortiquant le concept d'imaginaire social de la technique, lequel concept renforce les discours favorables à l'installation des TIC en Afrique. Et dans un second temps, il s'agira pour nous de confronter ces belles promesses et théories de développement basées sur les TIC par rapport au vécu même de la fracture en Afrique.

26 Pour Bertrand Cabedoche, « Le concept d'interdépendance inégale avait fini par concurrencer celui de dépendance, trop systématiquement associé à l'externalité et à la domination. Celle-ci existait, mais les minorités n'étaient dépourvues de capacité à révéler leurs particularités et leurs résistances à certains moments. » Cabedoche Bertrand, « Confondre les Représentations stéréotypés de l'Afrique dans les médias

transnationaux ? Une démarche épistémologiquement problématique », Colloque «Globalisation, Communication et Cultures», Centre des Nations Unies. Intervention au sein de la délégation des Nations-Unies à Brazzaville, le 17 Avril 2007. p.4.

A- Fracture numérique et Développement: Quels liens ?

La volonté affichée par les pays non-alignés de mettre en place des systèmes d'information capables de participer à l'édification nationale au lendemain des indépendances a été vite étouffée car ces pays manquaient de ressources matérielles et de personnes qualifiées pour utiliser les nouveaux moyens d'information à de véritables fins de développement socio-économique. On voit bien donc que l'association de la technologie au développement n'est pas un phénomène récent dans la mesure où chaque innovation technologique, liée au secteur de l'information et de la communication était présentée depuis les années 60 comme une solution pour que les pays pauvres amorcent le développement. Selon Yvonne Mignot-Lefebvre : « la décolonisation ouvrait pour beaucoup de pays nouvellement indépendants, la perspective d'un développement autonome. Mais des objectifs prioritaires s'imposèrent quel que fut le choix idéologique : décoller économiquement afin de rattraper le plus vite possible les pays riches. La croyance occidentale selon laquelle la technologie permet de résoudre bon nombre de problèmes et de brûler les étapes était alors bien partagée. Les télévisions éducatives sont une illustration caractéristique de cette croyance car elles se situaient dans un secteur résolument de pointe, celui de l'information et de la communication et s'appliquaient au champ de l'éducation de base qui était la préoccupation première des responsables de cette période. Celles-ci furent l'objet, au moins en leur début, d'un engouement extraordinaire de la part tout à la fois des promoteurs, des financiers et des bénéficiaires.» 27

Les bénéficiaires au rang desquels on compte les pays africains sont justement restés pendant longtemps des récepteurs passifs rêvant à un développement miraculeux fondé sur l'imaginaire social des mythes de la technique. Lewis Munford28 affirmait à juste titre : « Mettre en mouvement les grandes masses, les arracher de la vie normale, les projeter de l'histoire immobile vers une histoire accélérée ne peut s'effectuer sans la production de grands rêves sociaux mobilisateurs et des symboles qui les incarnent, (...) ni les idées, ni les rêves ne font les révolutions mais, comment pourraient-elles se faire sans les rêves qu'elles secrètent.» Patrice Flichy confirme également que l'imaginaire social permet à une société de construire une identité à travers l'expression de ses attentes par rapport au futur et une société sans imaginaire serait une société morte.

27 MIGNOT-LEFEBVRE Yvonne, « Technologies de communication et d'information. Une nouvelle donne internationale ? », dans Revue Tiers Monde, t. XXXV, n°138, avril-juin 1994, p.248.

28 MUNFORD Lewis, Du mythe de la machine, t. II, Fayard, Paris, 1974, p. 265-309, in, Patrice Flichy, L'innovation technique : récents développements en sciences sociales. Vers une théorie de l'innovation, La Découverte, Paris, 2003, p. 188.

C'est de cet imaginaire social que se nourrissent les pays du Sud et notamment les pays africains ainsi que leurs dirigeants qui sont très ouverts et favorables à tous les discours d'installation et de promotion des TIC en Afrique puisque comme le rappelle Annie Chéneau-Loquay 29 , les réseaux de communications corrects et la connectivité à Internet sont souvent proclamés par les grands organismes de l'ONU, ou de coopération régionale comme des leviers indispensables au développement de l'Afrique. L'UNESCO aussi défend cette vision selon laquelle les TIC symbolisent une nouvelle civilisation basée sur l'information et le savoir en même temps qu'une nouvelle phase de développement économique, social et culturel. Erkki Liikanen, Commissaire européen chargé des Entreprises et de la Société de l'information, insiste à son tour sur la nécessité de ne pas isoler les TIC et de plutôt « les intégrer à une politique globale de développement et au dialogue stratégique avec les pays bénéficiaires. Telle est en effet la seule manière de profiter des avantages qu'offrent les nouvelles technologies dans tous les domaines de la vie en société. »

Dans un article sur « Les modèles d'intégration des pays du Sud dans la « société de l'information : entre assistanat, insertion et intégration», Alain Kiyindou précise que : « la tendance consiste à faire croire que les nouvelles technologies sont obligatoires pour le développement, que grâce à elles, le retard accumulé pourrait être rattrapé et tous les manques comblés. Le rapport du PNUD sur le développement humain, la déclaration de principes du SMSI, le rapport e-inclusion de la Commission de la Communauté Européenne en sont des exemples frappants. On retrouve dans la plupart de ces discours, l'argument du leapfrogging en ce sens que la diffusion des NTIC permettrait d'accélérer le processus de développement des pays « en retard » et comblerait ainsi la fracture du développement.»

De nombreux projets de coopération technique dirigés par des organismes internationaux ont ainsi vu le jour et visaient à favoriser le développement économique des pays du Sud à travers l'introduction et la diffusion sur leurs territoires de technologies qui étaient considérées comme «nouvelles» à l'époque. C'est justement dans ce contexte de la forte influence exercée par le paradigme de la modernisation sur les théories de développement de ces années qu'il faut mesurer l'importance acquise par les technologies de la communication par rapport aux pratiques de coopération et de solidarité internationale.

29 CHENEAU-LOQUAY Annie (Coord.), Quelle insertion de l'Afrique dans les réseaux mondiaux ? Une approche géographique, in, Enjeux des technologies de la communication en Afrique : du téléphone à Internet, Paris, Karthala, 2000, pp. 23-61, p.42-43.

Le processus de développement par étapes (du simple au complexe, du traditionnel au moderne), tel qu'il est démontré par Armand Mattelart, place la communication et ses technologies en avant-poste dans la théorie de la modernisation. Ceci se justifie d'abord par l'importance de l'amélioration des infrastructures de télécommunication d'une nation dans le processus de développement de son système d'échanges commerciaux. Ensuite, il faut reconnaître que les moyens de communication sont perçus comme des agents de développement dans la perspective évolutionniste d'un passage linéaire de la société traditionnelle à la société moderne. Ils sont assimilés à des producteurs de comportements modernes susceptibles de remplacer les habitudes productives et de consommations liées à la tradition. C'est sans doute pour cette raison que la thèse modernisatrice s'accompagne de la théorie diffusionniste de l'innovation technologique.

Mais ces théories qui servent parfois de pilier idéologique aux stratégies adoptées par les institutions internationales pour éradiquer au nom de la solidarité la misère et le sous- développement des pays africains, constituent une vision déterministe et peut-être trop idéaliste de la fracture numérique. Continuer à croire aujourd'hui que grâce aux TIC, on pourrait « brûler les étapes du développement », et lutter plus efficacement contre la pauvreté est une utopie techniciste de plus. Aux peuples sous-équipés du Sud, on fait miroiter l'ordinateur pour tous, outil miracle pour passer du sous-développement au développement, sans même se préoccuper de l'adéquation entre technologie et contexte d'utilisation. D'où la question qui est souvent posée par les chercheurs en SIC et qui révèle une certaine illusion de la relation de cause à effet : « Sont-ce les ordinateurs qui créent la richesse ou est-ce la richesse qui permet de s'équiper en ordinateurs ?». On ne saurait, en effet, apporter une réponse rapide et tranchée à cette question sans tomber dans un déterminisme technologique teinté de subjectivisme car la question en elle-même sous-entend un rapport direct entre l'accès à la technologie et les possibilités de développement. Or quand la notion de « fracture numérique » est couplée avec le déterminisme technique, elle apparaît plus comme un concept idéologique ou politique que scientifique. Mais puisque notre démarche s'inscrit dans un cadre scientifique, nous dirons que cette question pose la complexité de la fracture numérique face à la relation qui peut exister entre l'incorporation des TIC dans les dynamiques sociales et la transformation sociale qu'elle implique. L'objectivité à laquelle nous prétendons ne saurait être remise en cause si nous concédons à Kemly Camacho que la fracture numérique résulte des fractures sociales produites par les inégalités sur les plans économique, politique, social, culturel, entre les hommes et les femmes, les générations, les zones géographiques, etc.

Cependant, à en croire Pierre Jalee30 « C'est le caractère asymétrique, des relations d'interdépendance entre le centre et la périphérie qui garantit la pérennité du capitalisme, en même temps qu'il entraîne le développement du sous-développement ». Mattelart Armand et Erik Neveu constateront eux aussi que « La mondialisation des économies constitue un processus de domination qui continue à se produire ».

C'est donc à bon droit que l'on peut s'inquiéter de l'envahissement de la « société de l'information » par les acteurs privés et les multinationales qui la métamorphosent en un centre commercial international ou en argument de vente pour ordinateurs familiaux, réduisant ainsi les pays dits arriérés à un marché de plus à conquérir. De plus, c'est un excellent marketing pour les grandes entreprises des télécommunications et de production et commercialisation de matériel informatique que de réduire la fracture numérique à la simple fracture technologique. Et c'est ce qui ressort souvent des discours de l'UNESCO qui considèrent le développement des infrastructures comme le principal moyen de remédier à cette fracture technologique. L'observation des réalités du terrain par le vécu de la fracture met d'ailleurs vite en exergue le caractère stérile de ces discours.

B- Le vécu de la fracture en Afrique

Afin de bien appréhender les réalités de la fracture numérique en Afrique, une définition préalable du concept même de la fracture numérique s'impose. Pour ce faire, nous nous référons à la définition donnée par Elie Michel : « D'une manière générale, le fossé numérique peut être défini comme une inégalité face aux possibilités d'accéder et de contribuer à l'information, à la connaissance et aux réseaux, ainsi que de bénéficier des capacités majeures de développement offertes par les TIC. Ces éléments sont quelques-uns des plus visibles du fossé numérique, qui se traduit en réalité par une combinaison de facteurs socio-économiques plus vastes, en particulier l'insuffisance des infrastructures, le coût élevé de l'accès, le manque de création locale de contenus et la capacité inégale de tirer parti, aux niveaux économiques et sociaux, d'activités à forte intensité d'information. »31

30 JALEE Pierre, Le pillage du Tiers Monde, Maspero, 1975.

31 MICHEL Elie, « Le fossé numérique. L 'Internet, facteur de nouvelles inégalités ? », in Problèmes politiques

et sociaux, la Documentation française, n°861, août 2001, p.32.

D'après cette définition, la fracture numérique ne représenterait donc qu'une toute petite partie de l'ensemble des inégalités de développement. Ces inégalités caractéristiques du "mal développement" des pays africains se mesurent par l'usage et l'accès aux TIC comme les téléphones portables, l'ordinateur ou le réseau Internet. Si l'on considère avec Manuel Castells32 que l'une des conditions nécessaires à l'intégration des Technologies de l'Information et de la Communication c'est l'équité, c'est-à-dire le fait de donner les mêmes chances aux populations rurales et urbaines, aux alphabètes et aux analphabètes, aux femmes et aux hommes, aux populations du Sud et du Nord..., « on est appelé, tout en s'intéressant à la réduction de la fracture numérique, à mener en parallèle une réflexion sur les causes de ces inégalités qui, de l'avis de nombreux experts, dépassent le cadre strictement technologique. » Ainsi critique-t-on le concept de «fracture numérique» en questionnant le discours dominant qui fait des technologies l'unique instrument du bien-être collectif de demain. Le rapport mondial sur le développement humain de 2002 souligne par exemple que malgré la diffusion des TIC en Afrique depuis une décennie, le revenu des 5% de personnes les plus riches au monde reste 114 fois supérieur à celui des 5 % les plus pauvres. Ce rapport ajoute qu'au cours des années 90, le nombre de personnes vivant dans l'extrême pauvreté en Afrique subsaharienne est passé de 242 à 300 millions confirmant ainsi que la part du commerce extérieur dans le PNB de ces pays n'a cessé de diminuer et reste même largement inférieur à son niveau d'il y a 20 ans. Une régression qui s'accompagne logiquement de la baisse de l'espérance de vie sur un continent dont la population rurale est toujours en recherche d'eau potable, d'électricité et n'a pas fini de relever le défi de l'alphabétisation et de l'éducation.

James Steinberg, de la Brookings Institution de Washington, n'aurait-il donc pas raison quand il pense que l'efficacité des TIC comme levier de développement dépend des facteurs qui se trouvent très souvent «en amont», comme les «ressources cognitives» et le degré d'alphabétisation. Et sa pensée est renchérie par celle du commissaire européen chargé des entreprises et de la société de l'information, Erkki Liikanen : «L'accès aux TIC, notait-il, est tributaire de la nature de l'infrastructure d'information et de communication, de l'état de développement des systèmes économiques et juridiques et des capacités éducatives et formatives.»33

32 CASTELLS Manuel, La galaxie Internet, Fayard, 2001.

33 «TIC et développement : combler la fracture numérique», Le Courrier ACP-UE, mai-juin 2002, p.37.

Ce serait aller trop vite en besogne que de conclure à partir de ces constats et analyses que les TIC ne servent qu'à creuser le fossé des clivages socio-territoriaux en donnant plus d'envergure à l'aspect horizontal de la fracture (entre régions d'un même pays, ou entre différents pays sur le même continent africain). Néanmoins, nous pouvons nous permettre d'affirmer sur la base de ces réalités sociales, ou du moins sur la base de ces réalités statistiques, que ces technologies ne sont ni une réelle priorité, ni comme le prétendraient les discours tenus par les organisations internationales