|
Université Stendhal - Grenoble 3
UFR sciences de la communication Institut de la
Communication et des Médias Master 2 Sciences de l'Information et de
la Communication

Du NOMIC au Sommet Mondial de la
Société de l'Information: Le rôle
de
l'UNESCO dans la réduction de la
fracture numérique en Afrique
Mémoire présenté par
:
Destiny TCHEHOUALI
Sous la direction de :
Monsieur Bertrand CABEDOCHE

Que Monsieur Bertrand CABEDOCHE trouve ici le
témoignage de notre profonde reconnaissance pour sa disponibilité
et pour l'encadrement rigoureux qu'il a bien accepté apporter à
l'élaboration de ce travail.
Nous tenons également à adresser nos
remerciements à Madame Isabelle PAILLIART, pour ses précieuses
orientations dans la rédaction du mémoire.
Nous ne saurions oublier les chercheurs, sans qui
cette oeuvre serait restée inachevée et qui de par leurs
réflexions ont enrichi la substance des discours soumis à notre
analyse. Un remerciement particulier à l'endroit de Madame Annie
Lenoble-Bart, Professeur à l'Université de Bordeaux 3 qui, a bien
voulu partager avec nous son avis sur les questions centrales de notre
problématique de recherche. Madame Annie Lenoble-Bart est Animatrice du
GREMA (Groupe de Recherches et d'Études sur les Médias Africains)
et Coordinatrice de l'Axe 1 du programme 2003-2006 de la Maison des Sciences de
l'Homme d'Aquitaine sur " Modèles et transferts dans la mondialisation
des Afriques : Gouvernance, démocratie, transferts et
appropriation".
Enfin, notre sincère gratitude à tous
ceux qui de près ou de loin, par leur soutien moral, leur aide
intellectuelle et leurs encouragements, ont contribué aux
différentes phases de réalisation de ce travail.

Je dédie ce travail :
· :. A mes chers parents qui ont toujours cru en moi et
qui à travers leur amour et leur soutien m'ont toujours aidé,
malgré la distance nous séparant, à surmonter les
épreuves difficiles de la vie et à relever les grands
défis de ma destinée.
· :. A tous les chercheurs, les institutions, les
organisations nationales ou internationales, les ONG ainsi qu'à toutes
les personnes physiques ou morales qui dans le monde luttent pour la
réduction de la fracture numérique Nord-Sud.
SOMMAIRE
LISTE DES SIGLES ET ABREVIATIONS 5
INTRODUCTION 6
Première partie : Cadre théorique et
méthodologique de la recherche . . 9
Chapitre 1 : Contexte théorique 10
I-Genèse de la société de l'information :
Un bref détour historique 10
II-Théories et discours sur les TIC : Délimitation
d'un champ de recherche 12
A-Le paradoxe entre déterminisme technologique et
déterminisme social 12
B-Communication internationale au coeur des Théories du
développement et du
modernisme 14
III-Problématique et objectifs de recherche 18
A-Problématique 18
B-Objectifs 20
Chapitre 2 : Méthodologie de la recherche 21
I-Questions et hypothèses de recherche 21
II-Intérêt et valeur de la recherche 22
III-Méthodes de recueil des données 23
A-Population d'étude 23
B-Méthode historique et descriptive 23
C-Entrevues de recherche 24
Deuxième partie : L'Afrique dans la société
globale de l'information 26
Chapitre 1 : Du rapport McBride à la
société de l'Information 26
I-L'information à sens unique et la contestation des pays
du Sud 26
II-Le rapport McBride : « Voix multiples, un seul monde
» 30
III-Conséquences de l'échec du NOMIC 33
Chapitre 2 : La facture des fractures 36
I-Fracture numérique et sous-développement en
Afrique 36
A-Fracture numérique et Développement : Quels
liens ? 37
B-Le vécu de la fracture en Afrique 40
II-Bilan sommaire et critique du SMSI : de Genève
à Tunis 43
A-Déclaration de principes et plan d'action de
Genève 44
B-Principaux engagements de Tunis 47
C-État actuel des lieux 48
Troisième partie : Solidarité numérique en
Afrique : Vers une dépendance technologique accrue de l'Afrique ou
une résorption de la fracture ? 55
Chapitre 1 : Une volonté et une mobilisation
internationale manifestes. 55
I-L'e-inclusion à travers la solidarité
numérique 55
II-L'engagement de l'UNESCO : Le PIDC à la loupe 60
III-Les autres institutions internationales : UIT, OMC, PNUD,
OIF, BM 62
Chapitre 2 : Communication internationale et souveraineté
nationale :
Les limites des organisations internationales 66
I-Les enjeux géopolitiques de la régulation de la
communication internationale... 66
II-Les limites de l'UNESCO dans sa lutte contre la fracture
numérique 67
III-Plaidoyer pour une réappropriation culturelle des TIC
en Afrique 70
CONCLUSION 73
BIBLIOGRAPHIE 80
WEBLIOGRAPHIE 83
LISTE DES SIGLES ET ABREVIATIONS
· ATU : Union Africaine des
Télécommunications
· BM : Banque Mondiale
· CANAD : Central African New Agencies Development
· CEDEAO : Communauté Economique Des Etats de
l'Afrique de l'Ouest
· CSDPTT : Coopération Solidarité
Développement aux PTT
· DOT Force : Digital Opportunity Task force
· FMI : Fonds Monétaire International
· Fonds de Solidarité Numérique
· GRESEC : Groupe de Recherche Sur les Enjeux de la
Communication
· IAN : Indice d'Accès Numérique
· NEPAD : Nouveau Partenariat pour le Développement
de l'Afrique
· NOEI : Nouvel Ordre Economique International
· NOMIC : Nouvel Ordre Mondial de l'Information et de la
Communication
· OCDE : Organisation pour la Coopération et le
Développement Economique
· OIF : Organisation Internationale de la Francophonie
· OMC : Organisation Mondiale du Commerce
· OMPI : Organisation Mondiale pour la
Propriété Intellectuelle
· ONG : Organisation Non Gouvernementale
· ONU : Organisation des Nations Unies
· PIDC : Programme International pour le
Développement de la Communication
· PIPT : Programme Intergouvernemental Information Pour
Tous
· PMA : Pays les Moins Avancés
· PMAC : Pays les Moins Avancés en Communication
· PD : Pays Développés
· PED : Pays en Développement
· PNUD : Programme des Nations Unies pour le
Développement
· RASCOM : Regional African Satellite for Communication
· SMSI : Sommet Mondial de la Société de
l'Information
· TIC : Technologies de l'Information et de la
Communication
· UIT : Union Internationale des
Télécommunications
· UNESCO : Organisation des Nations Unies pour L'Education,
la Science et la Culture
· UNICTTF: United nations Information and Communication
Technologies Task Force
INTRODUCTION
Le développement effréné des technologies
de l'information et de la communication (TIC) depuis quelques décennies
et la nouvelle configuration du monde en réseaux planétaires est
la preuve de la mondialisation de la communication que l'UNESCO définit
comme « le symbole du triomphe mondial de l'économie de
marché et de la libéralisation du commerce international ».
L'effacement des frontières et des obstacles topographiques grâce
aux « autoroutes de l'information » permet à la communication
internationale d'entretenir l'utopie macluhanienne du village global, tout en
nourrissant les imaginaires et les croyances inhérentes à la
résorption de la fracture numérique mondiale, à la libre
circulation des informations et des données, ainsi qu'à
l'échange des connaissances et des cultures dans un contexte global de
rééquilibrage des rapports humains.
Pourtant, à ces grands espoirs s'impose la
réalité de «sociétés à deux
vitesses», une société de l'information divisée et
fondée sur des bases inégalitaires où se côtoient
pauvres et riches, puissants et dominés, profiteurs et exploités,
participants et exclus, savants et ignorants. Ceci amène d'ailleurs
Marcel Merle1 a affirmé que l'évolution de l'histoire
a été scandée par une série d'innovations
techniques qui ont mené à deux mouvements contradictoires
à savoir, d'une part la tendance à l'uniformisation de la
condition humaine et d'autre part à la discrimination croissante entre
ce qu'il appelle les « bénéficiaires » et les «
laissés-pour-compte » du progrès. Face à la
recomposition générale des forces géostratégiques
sous-tendant ces inégalités, certains auteurs comme Ignacio
Ramonet se retrouvent devant le constat que : « Partout alarme et
désarroi succèdent à la grande espérance d'un
nouvel ordre mondial. Celui-ci, on le sait à présent, est
mort-né. Et nos sociétés, comme lors de
précédentes époques de transition, se demandent si elles
ne s'acheminent pas vers le chaos »2. Mais de nombreux acteurs
économiques et institutions internationales ainsi que quelques auteurs
et chercheurs en Sciences de l'information et de la Communication (SIC) tels
que Manuel Castells produisent un discours plutôt dithyrambique et
promotionnel des TIC comme solution salvatrice pour le développement
social et humain et comme issue au chaos géopolitique des
inégalités numériques de la société de
l'information.
1 MERLE Marcel., Bilan des relations
Internationales Contemporaines, Paris, Economica, 1995, pp.40-41.
2 RAMONET Ignacio, Géopolitique du
chaos, Paris, Galilée, 1997, p.1 5.
De l'ouverture des débats sur le NOMIC dans les
années 1970 jusqu'aux récents débats du Sommet Mondial de
la Société de l'Information (2003, 2005), beaucoup de
réflexions ont été produites. Cependant, durant ces trois
décennies les réflexions et propositions qui ont pris corps
à l'UNESCO avant de se déplacer et s'étendre à
d'autres institutions (Communauté européenne, OCDE, UIT,
OMC,....) semblent n'avoir pas réellement contribué à une
communication internationale équilibrée et égalitaire
à même de nous faire oublier aujourd'hui la ligne de
démarcation symbolisant la fracture « Nord/Sud » ou plus
spécifiquement les inégalités entre pays occidentaux et
pays africains en matière de communication.
Qu'est ce qui explique cette inefficacité des
stratégies de l'UNESCO dans la lutte pour le développement
international de la communication? Y aurait-il des enjeux géopolitiques
susceptibles d'argumenter en faveur d'une thèse de manipulation ou
d'influence subie par l'UNESCO et dirigée par la toute puissance
états-unienne ou occidentale ?
Dans la première partie de ce travail, nous proposons
quelques éléments de réponse à ces questions
à travers des éclaircissements théoriques. Pour ce faire,
nous avons tenu à rappeler par une brève genèse comment la
notion de « société de l'information » s'est
graduellement imposée à l'usage. Ensuite, à partir des
controverses et critiques légitimant ou accablant cette
société de l'information, nous passerons en revue les discours
déterministes sur les TIC, ainsi que les différentes
théories de développement, de modernisation
néolibérale, et d'impérialisme culturel pour
déboucher sur une problématique sous-jacente centrée sur
le rôle joué par les organisations internationales et notamment
celui de l'UNESCO dans la régulation du déséquilibre des
rapports Nord/Sud en matière de communication internationale.
Une fois ce déblayage théorique fait, nous
présenterons l'Afrique dans la société de l'information en
partant du rapport McBride et des conséquences de l'échec du
NOMIC pour vérifier les éventuels liens de causalité entre
sous développement et fracture numérique tout en nous appuyant
sur le vécu de la fracture en Afrique. Dans la dernière partie du
travail, nous nous interrogerons sur l'opportunité réelle de la
solidarité numérique en Afrique en analysant les actions de
l'UNESCO et ses limites dans la lutte contre la fracture numérique en
Afrique. Puis nous finirons sur un plaidoyer pour la réappropriation
culturelle des TIC comme mesure d'accompagnement de la solidarité
numérique, en ouvrant ainsi notre conclusion sur des perspectives de
recherches approfondies dans le cadre du doctorat.
Première partie :
Cadre théorique et
méthodologique de la recherche
Première partie : Cadre théorique et
méthodologique de la
recherche
Chapitre 1 : Contexte théorique
I- Genèse de la société de
l'information : Un bref détour historique
La Déclaration de principes de Genève
adoptée au lendemain de la première phase du Sommet Mondial de la
Société de l'Information (SMSI) par les gouvernements - avec des
apports importants de la société civile -, signale dans son
premier article : « Nous (...) proclamons notre volonté et
notre détermination communes d'édifier une société
de l'information à dimension humaine, inclusive et privilégiant
le développement, une société de l'information, dans
laquelle chacun ait la possibilité de créer, d'obtenir,
d'utiliser et de partager l'information et le savoir et dans laquelle les
individus, les communautés et les peuples puissent ainsi mettre en
oeuvre toutes leurs potentialités en favorisant leur
développement durable et en améliorant leur qualité de
vie, conformément aux buts et aux principes de la Charte des Nations
Unies ainsi qu'en respectant pleinement et en mettant en oeuvre la
Déclaration universelle des Droits de l'Homme ».
Société post-industrielle, ère technétronique,
société de l'information, société de la
connaissance.... Autant de pseudoconcepts pour qualifier et identifier la
portée des changements technologiques caractéristiques de notre
époque. Finalement, c'est l'expression « Société de
l'information » qui s'est imposée comme terme
hégémonique et ce comme le précisait Sally Burch, «
non pas nécessairement parce qu'elle exprime une clarté
théorique mais en raison du «baptême» qu'elle a
reçu dans les politiques officielles des pays développés
en plus du couronnement qu'a représenté un Sommet mondial
organisé en son honneur. »
Cette notion soulève des ambigüités, et des
controverses qui la rendent floue et sans définition précise.
Elle ne veut pas dire, par exemple, que chaque personne soit aujourd'hui en
possession d'une grande quantité d'informations et de connaissances,
mais indique plutôt un déplacement de l'activité humaine de
la fabrication de biens vers le traitement de l'information et du savoir. Cette
approche fait justement référence à l'apparition du terme
information society en 1973 dans l'ouvrage du sociologue et économiste
Daniel Bell intitulé Vers la société post-industrielle
: une tentative de prévision sociale. Fritz Machlup (1962) et Alain
Touraine (1969) précèdent Daniel Bell dans la lignée des
précurseurs de la nouvelle société de l'information. A en
croire Jeremy Rifkin, l'ère du capitalisme industriel est bien finie,
nous devons maintenant passer à autre chose : notamment à une
société caractérisée par
la prééminence du secteur tertiaire, la
centralité de l'information et de la connaissance et l'émergence
des nouvelles élites techniciennes et de nouveaux principes de
stratification sociale. Gaëtan Tremblay, dans l'une de ses interventions
au cours des séminaires visioconférences GPB7 organisés
par le GRESEC trouvait dans l'expression société de
l'information, « une tentative d'appréhension globale des
sociétés contemporaines ». D'autre part, la «
société de l'information », en tant que construction
politique et idéologique, s'est développée dans le cadre
de la globalisation néolibérale qui visait principalement
à accélérer l'instauration d'un marché mondial
ouvert et « autorégulé ». Cette politique était
menée en étroite collaboration avec des organismes
multilatéraux comme l'Organisation mondiale du commerce (OMC), le Fonds
monétaire international (FMI) et la Banque mondiale afin que les pays
peu développés abandonnent les réglementations nationales
ou les mesures protectionnistes risquant de « décourager » les
investissements. Le mythe de la société de l'information a donc
été souvent utilisé pour déréguler les
marchés des TIC en creusant davantage le fossé numérique
Nord/Sud. Il n'y a alors selon Anne-Marie Laulan3 « aucun
étonnement devant l'enthousiasme industriel, financier, puis
administratif à proclamer la naissance d'une nouvelle civilisation,
fondée sur les dispositifs et systèmes que l'économie
mondialisée maîtrise fort bien, (et à son profit quasi
exclusivement). » Manuel Castells4, l'un des chercheurs qui a
le plus développé ce sujet préfère quant à
lui qu'on parle de « société informationnelle »
plutôt que de « société de l'information » en
signalant que si la connaissance et l'information sont des
éléments décisifs dans tous les modes de
développement, « le terme «informationnel»
caractérise une forme particulière d'organisation sociale, dans
laquelle la création, le traitement et la transmission de l'information
deviennent les sources premières de la productivité et du
pouvoir, en raison des nouvelles conditions technologiques apparaissant dans
cette période historique-ci ». Ce fondement d'une nouvelle
« société de l'information et du savoir » est largement
critiqué par les chercheurs des SIC qui y relèvent une sorte de
déterminisme « informationnel ». Alain Rallet (2004) le
substitue d'ailleurs à la notion de « société
numérique », alors que Bernard Miège5 trouve plus
approprié de parler de société de « communication
médiatisée » fondée sur la maîtrise non du
contenu, mais des producteurs, et médiateurs de la communication telles
que les firmes multinationales, ou les organisations internationales.
3 LAULAN Anne-Marie, Machine à
communiquer et lien social. Un texte prononcé à Tunis (SMSI)
en novembre 2005, à la table-ronde de la SFSIC.
4 CASTELLS Manuel, L'ère de
l'information, 3 tomes, Fayard, 1998-1999.
5 MIEGE Bernard, L'information - Communication,
objet de connaissance, de Boeck, 2004.
Les diverses contradictions et les multiples
définitions de la société de l'information partagent
toutes cependant la caractéristique commune d'être empreintes de
déterminisme, que ce déterminisme soit technologique ou
social.
II- Théories et discours sur les TIC :
Délimitation d'un champ de
recherche
Au carrefour des SIC et des sciences sociales, la question de
la fracture ou celle de la solidarité numérique engendrée
par les inégalités de la société de l'information
appartient au contexte global des recherches portant sur l'intégration
des technologies de l'information et de la communication dans les
sociétés. Par ailleurs, il s'avère que
l'intégration des TIC dans la sphère publique a favorisé
des discours imaginaires, riches en projections voire contradictoires. Toutes
les études menées sur les TIC se doivent alors d'être
forgées sur l'adoption d'une posture technologique explicite ou
implicite qui contribue à la fabrication des problématiques, des
méthodes et des axes d'interprétation.
Ainsi, s'agira-t-il pour nous ici de confronter quelques
discours et théories sur les TIC, de souligner leurs oppositions ou
convergences, d'être attentifs à leur révision ou à
leur inflexion pour retracer le positionnement de notre sujet par rapport
à ces différents courants de pensée.
A- Le paradoxe entre déterminisme technologique et
déterminisme social
On distingue deux principales postures relatives aux discours
sur les technologies de l'information et de la communication. Tandis que le
déterminisme technique soutient que les techniques, les pratiques des
outils vont résoudre à eux seuls les dysfonctionnements de la
société ou influer de façon exclusive les formes de
rapports sociaux, le déterminisme social prétend que ce sont les
rapports sociaux et les anciennes pratiques qui déterminent les
progrès de la technique.
Rappelons que les origines du déterminisme technique
remontent au 19ème siècle avec la naissance des utopies
technicistes qui seront à leur tour relayées un peu plus tard par
des auteurs comme Kropothkine, Geddeser, Lewis Munford, Simon Nora ou encore Al
Gore avec « les autoroutes de l'information » en 1993. Leroi Gourhan
n'hésite pas, par exemple à soutenir que : « Ce qu'il y a de
plus humain dans l'homme c'est la technique ». Mais Jacques Ellul en
parlant du bluff technologique en 1988, va plus loin car il est, quant à
lui, convaincu que : « La technique prend le pas sur le rôle
effectif de l'homme dans la société. »
Cette période est bien d'ailleurs celle de la
première génération de chercheurs sur les TIC. Il y avait
d'une part les technophobes pessimistes comme P. Virilio, qui dénoncent
les effets désastreux des TIC tout en les percevant comme les futurs
désastres de l'humanité. D'autre part, les technophiles
(prophètes du cyberespace), à l'instar de Pierre Lévy ou
de J. de Rosnay et plus récemment les disciples de Michel Maffesoli, qui
soutiennent de leur côté que les usages des TIC sont en train de
transformer radicalement et positivement la socialité contemporaine.
Norbert Wiener s'aligne dans ce courant de pensée quand il
considère que l'organisation sociale fonctionne telle une machine
autorégulée.
A l'opposé de cette posture de déterminisme
technique, le courant du déterminisme social appréhende les
rapports sociaux et les anciennes pratiques comme les facteurs
déterminant ou influençant la technique. Ce courant s'oppose
à la vision de M. Macluhan à faire du médium le message.
La technologie est le résultat d'une construction sociotechnique. Ici,
la technique est pensée en tenant compte de l'antériorité
des pratiques sociales. Il est alors beaucoup plus question d'appropriation
progressive ou de détournement des TIC au profit des individus ou des
groupes. C'est dans cette logique que de nombreuses études d'impacts ont
été réalisées par les laboratoires des grands
groupes de télécommunication tels que France
Télécom R & D. favorisant ainsi des disciplines comme
l'économie, et le marketing afin d'étudier l'offre de services
à partir des différentes dimensions de l'information :
marchandes, cognitives, communicationnelles et politiques.
A priori, notre travail pourrait être inscrit dans une
démarche de déterminisme social et cela reviendrait à
soutenir la thèse selon laquelle les relations internationales et
notamment les enjeux économiques et culturels qui les sous-tendent
déterminent l'inégale diffusion et utilisation des TIC. Dominique
Wolton précise à juste titre qu'« Il est évident que
le progrès technique et les enjeux économiques poussent davantage
vers le thème de la société de l'information, alors qu'une
approche plus critique et sociétale est davantage sensible aux
inégalités et aux interrogations sur les liens des modèles
cognitifs et rationnels liés à l'expansion des réseaux et
des théories de la société de l'information
»6. Mais au-delà de ce postulat, il s'agit pour nous
d'apprécier le rôle joué par l'UNESCO face au défi
d'une société numérique inclusive dont l'accès est
conditionné par une solidarité numérique aux pays
considérés actuellement comme des exclus et des
marginalisés.
6 WOLTON Dominique, Information Et
Communication : Dix chantiers scientifiques, culturels et politiques, in
Hermès n° 38, 2004.
Dans cette perspective d'analyse, nous sommes tenus de rester
prudents dans nos jugements en visant une certaine neutralité et par
conséquent une certaine objectivité nécessaire à
toute démarche scientifique ayant pour vocation de relativiser les
visions extrêmes d'un phénomène, qu'elles soient positives
ou négatives. Par ailleurs, il est important de mettre fin ou tout au
moins de pouvoir dépasser le paradoxe nourri par les débats sur
les logiques techniques et les logiques sociales. Ainsi, faudrait-il convenir
avec Patrice Flichy7 que « la technologie ne tombe pas du ciel
mais est un produit sociotechnique. (...) La technologie est donc le
résultat d'une construction sociotechnique que l'on peut analyser selon
trois aspects : le projet d'un inventeur, des contraintes de technologie,
d'usage et de marché, des hasards. (...) ». Bernard Miège
critiquant le techno-déterminisme, débouche de son
côté sur la nécessité d'une double médiation
sociale et technique et parle, comme Serge Proulx, d'ancrage social (le social
est dans la technique et la technique est dans le social en permanence). Il est
contre l'usage du terme d'insertion sociale des TIC, et nous aussi d'ailleurs,
puisque : « les TIC ne peuvent pas être conçus à
l'extérieur du social ».
B- Communication internationale au coeur des
Théories du
développement et du modernisme
Quoique favorisant la croissance économique, les TIC
compromettent la viabilité de nombreux systèmes
économiques traditionnels dont notamment ceux des pays du Sud compte
tenu de leur retard technologique et leur lenteur d'appropriation de ces
technologies. Ce qui aggrave les inégalités existantes. La
réduction de la fracture numérique est ainsi assimilée
à la réduction de la pauvreté. Les pays en voie de
développement en général et ceux du continent africain en
particulier se trouvent dans l'obligation de faire appel à l'aide et la
coopération internationale pour sortir de ce fossé
numérique et gravir les échelles du développement. A ce
titre, dans son discours de clôture de la Rencontre internationale Bamako
2000, le Chef d'Etat malien d'alors, Alpha Omar Konaré,
réitère son appel à une collaboration Nord-Sud, en
matière de TIC, en estimant que l'Afrique se trouve dans des conditions
politiques et intellectuelles favorables pour une révolution
technologique : « Si elle doit se préoccuper des autres aspects du
développement, elle ne peut pas pour autant laisser passer
l'opportunité d'intégrer la Société de
l'information. L'appropriation des TIC par les populations africaines constitue
en effet l'un des leviers du développement. »
7 FLICHY Patrice, Technologies et lien
social. Colloque national de Paris : Pour une refondation des
enseignements de communication des organisations 25 au 28 août
2003.
Cet appel à la coopération internationale a
entraîné l'élaboration de politiques de
développement prônées et tant promues par l'ONU, la banque
mondiale, le G8, ainsi que par les organisations de coopération et de
développement. Le recours aux concepts « fracture numérique
» et « société de l'information » aurait ainsi
permis à ces institutions de recycler les vieux concepts
évolutionnistes et technicistes des politiques de développement
et de retrouver élan, légitimité, et même argent. Du
moins c'est ce que pensent de nombreux chercheurs du Nord et du Sud dont Marie
Thorndal, la socio-économiste indépendante, qui, parlant des
organisations internationales affirme qu'elles pratiquent la théorie du
« comme si »8, c'est-àdire « Toujours faire
semblant qu'on va régler les problèmes du monde sans s'en donner
les moyens. Tenir un discours universel en le validant par des
événements enthousiastes et généreux mais sans
effet. Faire « comme si » le modèle de développement du
Nord était généralisable, « comme si » la dette
allait être remboursée, « comme si » le rattrapage du
Sud était possible, « comme si » la fracture numérique
pouvait être comblée. On change de discours, or ce sont les
règles du jeu qui doivent être revues. A terme, c'est tout le
système du multipartisme qui est en danger et l'ONU
décrédibilisée. »
En effet, la notion de « société de
l'information » et ses corollaires seraient donc mobilisés pour
masquer des relations de domination. Il convient de noter que ce n'est pas
à partir des années 90 que les Nations Unies et d'autres acteurs
de coopération internationale se sont intéressés à
l'introduction des TIC en Afrique. Déjà dans les années
1960, des initiatives avaient été prises pour que des TIC
contribuent à l'amélioration de la qualité de
l'enseignement en Afrique, et d'une manière générale
contribuent au développement. Yvonne Mignot-Lefebvre confirme d'ailleurs
que : « (...) Les premières technologies de communication sont
entrées dans les pays du Tiers-Monde en accord avec une vision
volontariste véhiculée principalement par les Nations Unies.
Elles étaient orientées vers des objectifs éducatifs,
culturels et sociaux. Progressivement leur utilisation est de plus en plus
liée à des objectifs économiques » 9.
La société globale de l'information est bel et
bien devenue un enjeu géopolitique autour d'intérêts
financiers et économiques, et le discours qui l'entoure reste une
doctrine sur les diverses formes d'hégémonie dont les
prémisses étaient annoncées déjà depuis la
"révolution technétronique" du géopoliticien Zbigniew
Brzezinski dans les années 1960.
8 Cette théorie du « Comme si » évoque
une figure rhétorique de la langue française appelée
« l'hypostase ».
9 MIGNOT-Lefebvre Yvonne, Des mutations
technologiques, économiques et sociales sans frontières, in
Transfert des technologies de communication et développement, revue
Tiers-Monde, 1987, PP487-51 1, p.498.
Dorénavant, l'hégémonie mondiale se
manifeste à travers une triple révolution : diplomatique,
militaire et managériale menée par les Etats-Unis. C'est
l'apparition des stratégies de « soft power » et de «
global information dominance » qui alternent selon les circonstances la
diplomatie des canons et la diplomatie des réseaux (la cyberguerre) pour
réorienter le monde en fonction de ce qu'on appelle la démocratie
de marché. La politique extérieure nationale de Georges Bush dans
les années 80 légitimera la diplomatie des réseaux
à travers une sorte de droit international de la propagande : c'est la
théorie de l'ingérence, très présente aujourd'hui
dans les relations entre Etats, mais aussi dans la régulation de la
communication internationale. Pour Isabelle Pailliart, la communication
internationale mettrait ainsi fin à la capacité d'un espace
territorial à « gérer ses propres modalités
d'expression ». Dans la mesure où à travers ce processus, et
toujours selon cet auteur, « les frontières géographiques
nationales se brouillent »10, la communication donne
l'impression générale d'un affaiblissement du pouvoir
étatique national. Cette limitation de la souveraineté est «
voulue » ou acceptée par les États à travers de
traités, chartes, ou conventions... Exemple des projets de
coopération technique en matière de communication (PIDC :
Programme international de développement de la communication; Canad :
Central african new agencies developpement) et de
télécommunications.
Missé Missé dans l'un de ses
articles11 rapporte que : « Sous la contrainte de cette
théorie brandie à la fois par les organisations internationales,
les opérateurs économiques ou même les organisations de la
société civile africaine et non-africaine, tous les Etats
africains s'engagent dans cette voie, convaincus ou non». Il faut noter
que cette globalisation libérale contemporaine constitue pour le
géographe, Yves Lacoste12, «une façon
occidentale de se représenter le monde ». Cette vision du
monde, sensée se répandre au nom des libertés et du bien
de l'humanité, impose finalement sa manière d'envisager les
rapports humains, leur organisation, plus particulièrement les
échanges économiques mondiaux au détriment du continent
africain auquel on conditionne « l'aide » à l'acceptation de
ce modèle économique libéral, fixé par les
institutions multilatérales, FMI et Banque mondiale en tête. Cette
étape de la réflexion nous amène à aborder
logiquement la théorie de la modernité ou théorie de la
convergence. A ce sujet, Philippe Laburthe-Tolra et Jean-Pierre Warnier dans
Ethnologie Anthropologie nous rappellent que :
10 PAILLIART Isabelle, Les territoires de la
communication, Grenoble, PUG, 1993, p. 78, 233.
11 MISSE MISSE, Communication internationale
et souveraineté nationale : Le problème des «
ingérences » dans le nouvel ordre mondial.
12 LACOSTE Yves, « Une autre
idée du monde », in Géo, numéro spécial,
septembre 2004.
« La théorie de la modernité est une
théorie de la diffusion des innovations à partir d'un centre qui
est censé les produire : (...) l'Occident à
l'époque moderne. Pour Eisenstadt et ses contemporains, le
moteur de cette diffusion, c'est la rationalité scientifique,
donc universelle, qui s'impose à des civilisations particulières
fondées sur d'autres modes de pensée, qualifiés
de « pré-scientifiques », « pré-logiques »,
voire d'« irrationnels »13. La modernisation est
ainsi perçue comme le rouleau compresseur voué à
écraser toutes les civilisations pour les réduire au
modèle de l'Occident industrialisé.».
Cette école de la « modernisation », encore
appelée école du « développement », a vite
rencontré sa critique, articulée autour de la
référence au concept « d'impérialisme »,
étendu du politique à l'économique et au culturel : «
Le concept d'impérialisme culturel est celui qui décrit le mieux
la somme des processus par lesquels une société est
intégrée dans le système moderne mondial et la
manière dont sa strate dominante est attirée, poussée,
forcée et parfois corrompue pour modeler les institutions sociales, pour
qu'elles adoptent, ou même promeuvent les valeurs et les structures du
centre dominant du système » (Schiller, 1976). Toujours dans ce
même ordre d'idées, il est important d'évoquer les analyses
menées par Bertrand Cabedoche sur La construction de l
'étrangéité dans le discours d'information
médiatique : actualité de l'accusation d'ethnocentrisme des
médias transnationaux ? « Les analyses de la domination se
sont seulement affinées, mais elles ne concluent pas toutes pour autant
à la réhabilitation convaincante des lectures
néo-libérales. »
En sciences politiques, depuis les années
quatre-vingts, on parle de plus en plus d'« interdépendance
inégale » (Coussy14, Hassner, Smouts, Hermet...en
1980), concept qui permet de sortir des analyses classiques de la domination
pour identifier comment ces processus peuvent être, non pas subis, mais
aussi récupérés, réappropriés et
réutilisés par des pouvoirs « dominés »
à des fins internes. Le concept permet également de prendre en
considération que les puissants sur la scène internationale
tentent toujours d'utiliser leur pouvoir exorbitant, notamment pour en garantir
la reproduction». Tous ces travaux replacent la réception dans un
contexte d'acculturation en remettant en cause les rapports de dominants-
dominés.
13 LABURTHE-TOLRA P., WARNIER
J.-P., Ethnologie Anthropologie, PUF, Paris, 1993.
14 COUSSY Jean, «
Interpénétration des économies et évolution des
rapports de dépendance », Revue Française de Sciences
Politiques, « Les nouveaux centres de pouvoir dans le
système international », vol. 30, n° 2, avril 1980, pp.
262-28 1.
En confrontant ces théories, il apparaît
légitime de se focaliser sur la communication internationale dans la
« société de l'information » tout en recentrant les
questionnements fondamentaux sur le rôle des organisations
internationales dans ces rapports hégémoniques Nord/Sud ayant
hérité dans un passé récent d'une
géopolitique de l'information, d'une histoire des cultures, et de
nouvelles lois du marché cachant des conflits d'intérêts et
de pouvoir pas forcément évidents.
III- Problématique et objectifs de recherche
A- Problématique
Depuis trente ans que se sont ouverts les débats sur le
Nouvel Ordre Mondial de l'Information, la communication internationale a
semblé stagner, du moins au niveau du sens de circulation de
l'information, bien que celle-ci puisse être considérée
comme finalement décolonisée tel que le recommandait Hervé
Bourges déjà dans les années 1970. Si d'un point de vue
économique, beaucoup de facteurs de régulation des flux ont
évolué, il demeure que le contexte géopolitique dans
lequel cette évolution s'est réalisée n'a pas
profondément changé, du moins en ce qui concerne les rapports de
force entre l'Afrique et les pays industrialisés de l'occident. Du coup,
l'écart entre l'Afrique et les pays du Nord qui était
censé se réduire par les belles promesses de la
société mondiale de l'information s'est davantage creusé
même si les populations de ce continent demeurent confiantes et
optimistes sous l'effet des croyances engendrées par les discours de
promotion des TIC.
Et pourtant, depuis trente ans, au nom de la «
coopération internationale », des organisations internationales
n'avaient cessé de se mettre au devant de la lutte contre la fracture
numérique, affichant leur volonté d'aider les pays du Sud
à une appropriation progressive des TIC et à l'intégration
de ces pays dans l'e-inclusion. Mais pourquoi alors, depuis l'échec du
NOMIC jusqu'au lendemain du SMSI à Genève et Tunis, l'UNESCO, en
dépit de sa « solidarité numérique »
vis-à-vis des pays africains, n'arrive pas à
rééquilibrer les rapports humains en matière de
communication et d'accès aux TIC sans que ces pays ne demeurent
écartés par les critères géographiques et de
frontières privilégiant les pays industrialisés ?
Il importe d'interroger à nouveau l'histoire mais en
analysant cette fois-ci les éventuels enjeux géopolitiques
sous-tendus sans doute par des intérêts financiers et
hégémoniques des maîtres du monde. Il
serait encore plus intéressant et c'est là l'une des
particularités de notre travail, de nous questionner sur les probables
pressions et influences que subirait l'UNESCO. Rappelons que les maîtres
du jeu que sont les superpuissances du Nord n'hésitent pas pour imposer
leurs propres intérêts à «discipliner» les
organisations intergouvernementales en les menaçant d'un retrait (comme
cela a été le cas pour les Etats- Unis et la Grande Bretagne qui
se sont retirés de l'UNESCO pendant plus de 15 ans), et en
exerçant, à l'encontre de certains récalcitrants, la
politique de la carotte et du bâton.
« L'insubordination» et l'attitude hostile à
l'égard des intérêts occidentaux ne manquent pas de
générer de nouvelles sanctions, telles l'exclusion de la clause
de la nation la plus favorisée, ou des restrictions à
l'exportation. Les actions des organisations internationales ou
intergouvernementales seraient donc soutenues par certains pays
industrialisés qui sont les pays (donateurs) finançant souvent
les politiques de lutte contre la fracture numérique mondiale. L'UNESCO
est-elle financièrement indépendante pour mener jusqu'au bout ses
programmes en faveur du développement international de la communication
? Si non, n'estelle pas obligée de répondre à certaines
conditions ou de satisfaire certaines exigences qui lui sont imposées
?
Pour répondre à ces questions, nous aurons
à pénétrer au coeur de la communication internationale et
de la souveraineté nationale des pays afin de voir de plus près
les grandes actions menées par l'UNESCO, telles que le PIDC ou encore
l'organisation du SMSI tout en vérifiant si les enjeux
géopolitiques caractéristiques des rapports de force entre pays
du Sud et pays du Nord ne sont pas les principaux facteurs de blocage ou
d'échec de ces programmes. L'UNESCO, par ses stratégies de
diffusion des TIC en Afrique contribue-t-elle davantage à la
dépendance technologique de ces pays ? Ou ces actions favorisent-elles
vraiment la réappropriation des TIC par ces pays?
Il semblerait que le continent africain soit tombé dans
le fossé numérique creusé par la mondialisation de
l'information, laquelle mondialisation conditionne l'internationalisation et la
globalisation des échanges y compris ceux de l'information, et des
technologies. Et pour sortir de ce fossé, l'Afrique a-t-elle
nécessairement besoin de l'UNESCO ou d'autres organisations
internationales ? Pourquoi une solidarité numérique dans la
société de l'information alors que cette société
dans ses fondements sous-entend déjà des valeurs de
solidarité et d'égalité (d'accès universel et de
partage de l'information) ?
Finalement, l'appropriation ou la réappropriation des
TIC par les pays africains ne devrait-elle pas de ce fait être
repensée à un niveau plutôt national, régional et
local qu'international ? Mais les Etats africains ont-ils des budgets
suffisants pour une auto- appropriation de ces TIC ? Sont-ils prêts
à prendre en main leur destin numérique ? Avant le
développement économique, à quand d'abord
l'indépendance numérique des pays africains les moins
avancés en communication ?
B- Objectifs
Notre premier objectif à travers ce travail est de
proposer une autre lecture de l'évolution de la société de
l'information en essayant de montrer que le discours sur la « fracture
numérique » entre pays du nord et pays du sud n'est pas une
nouveauté en soi, mais une croyance récurrente soutenue par les
organisations internationales. C'est une analyse rétrospective du
discours sur l'informatisation ou l'informationnalisation (Bernard
Miège) des pays africains, tel qu'il est promu par l'UNESCO et en
même temps une confrontation de ce discours par rapport à la
réalité du bilan des activités et programmes
concrètement menés en vue d'une équitable
régulation de la communication internationale.
Le deuxième objectif que nous nous sommes fixés
est de démontrer que malgré les bonnes intentions de l'UNESCO,
ses programmes en faveur de la réduction de la fracture numérique
ont tendance à être orientés vers un déterminisme
technologique, synonyme à la fois de modernisation et de
développement. En partant du constat que les paradigmes de
l'interdépendance et de la coopération internationale sont
nourris par un impérialisme culturel, et socio-économique, nous
souhaitions pouvoir situer la responsabilité de l'UNESCO dans
l'aggravement de la fracture numérique et tirer des leçons de
l'échec du NOMIC et des modestes résultats du SMSI.
Enfin, le troisième objectif et pas des moindres, est
de pouvoir à travers ce travail jeter les bases problématiques et
méthodologiques d'une recherche plus élaborée et plus
approfondie à entreprendre au cours des trois prochaines années
et comparant les stratégies d'action de l'UIT et de l'OMC à
celles de l'UNESCO face aux enjeux culturels de la réappropriation des
TIC à des niveaux régional et national.
Chapitre 2 : Méthodologie de la recherche
I- Questions et hypothèses de recherche
Voici un ensemble de questionnements et de suppositions
suscités aussi bien par des constatations empiriques que par des
discours théoriques et qui doivent faire objet de vérification
à travers les tâtonnements de notre recherche :
y' L'UNESCO subirait des influences et des pressions dans
l'élaboration de ses stratégies et dans la réalisation de
ses programmes d'action en faveur du développement de la communication.
Depuis l'échec du NOMIC et le départ d' Amadou Mahtar M'bow
à la tête de l'institution, celle-ci ne s'est-elle pas
pliée aux exigences des bailleurs de fonds et des grands financiers que
constituent les Etats-Unis et les pays industrialisés ?
y' Aujourd'hui, les mesures du progrès vers la
société de l'information se font entre autre par des indices
statistiques quantitatifs, élaborés par certaines organisations
internationales. Ces mesures se rapportent généralement aux
indications sur les équipements d'informatique et de
télécommunication... comme si la fracture statistique
reflétait réellement la fracture numérique.
y' Aux peuples sous-équipés du Sud, on fait
miroiter l'ordinateur pour tous comme un outil miracle pour passer du
sous-développement au développement, sans même se
préoccuper de l'adéquation entre technologie et contexte
d'utilisation. Sont-ce les ordinateurs qui créent la richesse ou est-ce
la richesse qui permet de s'équiper en ordinateurs?
y' Les TIC sont certes abondantes dans la «
société de l'information ». Mais elles ne sont ni
abondantes, ni accessibles de la même manière partout à
travers le monde pour qu'on puisse parler aujourd'hui d'une « nouvelle
société de l'information » basée sur des valeurs
d'égalité et d'universalité.
y' Le C de UNESCO est bien Culture et non Communication : La
division de l'information et de la communication de l'UNESCO est-elle alors
vraiment légitime ? Sa mission est-elle pour autant vouée
à l'échec ou du moins reléguée au second plan
compte tenu de la priorité donnée à la culture dans les
textes fondateurs de l'institution?
V' L'UNESCO ne pourrait à elle seule, à travers ses
missions, être à la hauteur
du rééquilibrage des rapports Nord/Sud. L'UIT
réussirait-il mieux ? Le choix de l'UIT et de l'OMC pour l'organisation
du SMSI devrait-il évoquer l'idée d'une certaine punition
infligée à l'UNESCO qui, sortant de ses prérogatives,
compromet les intérêts des Etats-Unis et de certains pays
industrialisés ?
V' L'UNESCO, à travers son discours déterministe et
déterminé de promotion
des TIC en Afrique, contribue-t-elle à l'instauration
d'une bureaucratie supranationale qui perturberait le libre jeu du commerce
mondial (ultralibéralisme ou libéralisme
dérégulateur) en défaveur des pays africains?
II- Intérêt et valeur de la recherche
Ce travail s'inscrit dans le cadre d'une recherche portant sur
l'intérêt que manifestent les organisations internationales
(UNESCO, IUT, Banque mondiale, Organisation Internationale de la Francophonie,
etc.) à la question de l'appropriation des TIC par les pays africains et
son corollaire « la fracture numérique » Nord/Sud. Mener une
enquête sur une thématique qui se situe au coeur d'une
interdisciplinarité (Sciences politiques - Sciences sociales et
économiques - Sciences de l'information et de la communication) n'est
pas une tâche aisée. Aussi, avions-nous eu dans le cadre de ce
travail quelques difficultés préliminaires pour la
délimitation du principal axe de notre recherche. Rappelons que le sujet
pose à la fois la question de la communication à l'échelle
planétaire et celle des relations internationales avec l'arbitrage de
l'UNESCO. Quoique la documentation et les théories sur les TIC et la
société mondiale de l'information soit foisonnante, Il ne serait
pas superflu d'évoquer la quasi inexistence d'ouvrages étudiant
spécifiquement le rôle même des organisations
internationales dans ce déséquilibre Nord/Sud.
En nous engageant sur cette piste de recherche, nous
espérons à travers cette étude, pouvoir apporter quelques
éléments de réponses susceptibles d'éclairer les
actions et discours de l'UNESCO en matière de lutte contre la fracture
numérique. Cependant notre travail de problématisation ne saurait
prétendre lever toutes les ambigüités et éclairer les
contradictions actuelles caractéristiques des décisions et
mesures internationales prises dans l'anti-chambre des intérêts
des pays industrialisés. L'analyse pourrait être poursuivie dans
le cadre d'une thèse dont le point de départ serait les nouvelles
problématiques qui apparaîtront dans les conclusions du
présent travail.
III- Méthodes de recueil des données
Après la délimitation de notre champ
problématique à travers l'exploration de la littérature
sur les postures de déterminismes technologique et social, nous
présentons la démarche méthodologique appropriée
pour la vérification de nos hypothèses et la réalisation
des objectifs de notre recherche.
Population d'étude
Nos analyses et investigations portent sur les organisations
internationales et plus précisément sur l'UNESCO. Ce choix se
justifie par le fait que cette institution a été la scène
des débats sur la communication dont l'ampleur et les enjeux ont
fortement marqué l'histoire des relations internationales depuis les
années 1970. Considérant les nombreuses actions menées par
l'UNESCO à travers le monde, nous avons jugé pour mieux
évaluer son rôle dans la réduction de la fracture
numérique, nous focaliser sur ses programmes et ses actions en faveur de
l'intégration de l'Afrique dans la société mondiale de
l`information. Le choix du continent africain s'avère, en effet,
pertinent car les pays africains, et notamment ceux de l'Afrique Subsaharienne,
constituent un échantillon représentatif de pays du Sud où
le seuil de la pauvreté est le plus élevé attirant du coup
l'attention des bailleurs de fonds et des organisations internationales en
matière d'aide et de coopération au développement.
Laquelle coopération inclut la diffusion des TIC en occultant parfois
les questions d'appropriation et d'intégration de ces technologies.
Laquelle coopération évoque aussi l'idée de la
solidarité numérique : un des axes de notre recherche qui
justifie une fois encore le choix de l'Afrique car c'est le Chef d'État
du Sénégal (Abdoulaye Wade) qui a fait à Genève en
2003 la proposition de constitution d'un Fonds de Solidarité
Numérique.
Méthode historique et descriptive
Pour comprendre le futur, il convient de revenir au
passé. Et comme le remarquait B. Miège, « Il importe de se
positionner par rapport au temps, le temps court » des étapes de
l'innovation, et le temps long des mouvements sociaux ». Aussi,
l'interprétation des réalités actuelles du
déséquilibre Nord/Sud et la compréhension de la part de
responsabilité de l'UNESCO passent-elles par un détour historique
et une revue de la littérature sur le sujet devant nous permettre de
faire une lecture actualisée de l'évolution de la communication
internationale par les processus de communication depuis le NOMIC
jusqu'à l'organisation
du SMSI.
Nous remontons l'échelle du temps pour situer notre
travail par rapport au contexte historique du rapport McBride tout en
parcourant au préalable une bibliographie sélective des
réflexions menées depuis l'époque.
Analyser les phénomènes de
déséquilibre de l'accès à l'information et de
fracture numérique pour situer les responsabilités tout en se
référant à un contexte historique de tensions dans les
rapports Nord-Sud pourrait déboucher sur des conclusions biaisées
et une lecture des événements influencée selon qu'on soit
au Nord ou au Sud. C'est donc conscient de ces paramètres et dans le
souci de dépasser les stéréotypes fondés sur des
prises de position subjectives, que nous nous proposons de faire une analyse
documentaire et une analyse des discours idéologiques et
idéalistes sur les TIC en nous basant ici sur le contenu des principaux
documents officiels élaborés lors du Sommet Mondial de
Genève et de Tunis (Déclaration de principes, Plan d'action,
Engagement de Tunis, Agenda de Tunis).
C- Entrevues de recherche
Nous aurions souhaité accompagner les méthodes
décrites ci-haut par la réalisation d'entrevues ou d'entretiens
de recherches semi-directifs individuels avec quelques personnes ressources
notamment des chercheurs en Sciences de l'Information et de la Communication,
du nord et du Sud, portant un intérêt au sujet de la fracture
numérique. Ceci nous aurait permis d'observer et de comparer la vision
qu'ont ces chercheurs (selon leur origine géographique Nord ou Sud) de
la problématique de la fracture numérique et le rôle
joué par les organisations internationales pour sa réduction en
Afrique.
Mais compte tenu de l'indisponibilité des chercheurs
que nous avons contactés par téléphone ou par mails et
considérant le court délai fixé pour la réalisation
de notre travail, nous n'avons pas pu obtenir de rendez-vous pour des
entretiens en face à face. Néanmoins, parmi les personnes
ressources contactées15, une au moins s'est montrée
disponible et a répondu à notre demande de collaboration en nous
envoyant par mail son point de vue sur quelques questions que nous lui avons
posées16.
15 Envois et échanges de mails avec : Claudine Carluer,
Anne-Marie Laulan, Annie Chéneau-Loquay, Annie Lenoble-Bart, Emmanuel
Eveno, Ken Lohento, Missé Missé, Alain Kiyindou, Loum Ndiaga,
Mamadou N'Diaye.
16 Vous trouverez en annexe notre entretien par mail avec Madame
Annie Lenoble-Bart.
Deuxième partie :
L'Afrique dans la société globale
de l'information
« Le numérique est entrain de créer un
homme nouveau dans une civilisation nouvelle, la société de
l'information, dans laquelle n'entre pas qui veut comme dans les premiers temps
de l'humanité. Cette fois, il faut payer pour utiliser les
équipements coûteux et complexes, ou rester isolé (...) Au
Nord, on possède à la fois l'équipement et l'argent pour
payer l'accès ou, si on ne possède pas l'équipement, le
prix à payer pour la location, l'accès et l'utilisation. Au Sud,
les exclus. Le Nord et le Sud communiquent de moins en moins, avec le risque de
ne plus pouvoir communiquer (...) » Abdoulaye Wade, Président de la
République du Sénégal. « Fossé
numérique et solidarité numérique » in Le Monde,
7 Mars 2003.
Deuxième partie : L'Afrique dans la
société globale de l'information
Chapitre 1 : Du rapport McBride à la
société de l'Information
I- L'information à sens unique et la contestation
des pays du Sud
Une analyse sémantique approfondie du concept
d'information à sens unique nous révèle que le choix du
vocable « Information » à la place de celui de «
Communication » n'est peut être pas si innocente et hasardeuse. En
effet, La démonstration nous est donnée par Antonio Pasquali
(2002), qui, se prononçant sur la distinction entre information et
communication, argumente: « Informer connote pour l'essentiel la
circulation de messages unidirectionnels, causatifs et ordonnateurs, visant
à modifier le comportement d'un récepteur passif, tandis que
communiquer fait référence à l'échange de messages
bidirectionnels, donc relationnels, dialogiques et socialisants entre des
interlocuteurs pourvus d'une même capacité, libre et
simultanée, d'émission/réception. Tandis que l'Information
tend à dissocier et à hiérarchiser les pôles de la
relation, la Communication tend plutôt à les associer ; ainsi
seule la Communication peut donner naissance à de véritables
structures sociales ».
Cette explication illustre bien le flux de circulation
verticale de l'information à sens unique caractéristique d'une
société hégémonique de l'information telle que
celle qui légitimait déjà dans les années 1970 les
rapports de dominants sur dominés.
Notre raisonnement, peut également s'appuyer sur la
théorie de l'Américain Norbert Wiener, qui en développant
le concept d'information, à la base de la notion de «
société de l'information », constatait que ce concept
souffrait déjà d'un tropisme originel qui réside dans le
schéma cybernétique même du processus de communication.
Lequel processus implique une vision de l'histoire comme représentation
linéaire et diffusionniste du progrès : L'innovation et la
modernité se diffusent du haut vers le bas, du centre vers les
périphéries, de ceux qui savent vers ceux qui sont censés
ne pas savoir.
Toutes ces constatations, toujours vérifiables
aujourd'hui, dans les relations que nous qualifions (par simple
référence au contexte historique de la géopolitique de
l'époque) de relations Nord-Sud nous renvoient donc à la
naissance des débats portant sur les inégalités en
matière d'information et de communication, à l'échelle
internationale.
En effet, Annie Chéneau-Loquay remarque que les causes
premières de la circulation à sens unique de l'information qui
dépouille les Etats du Sud et notamment les pays africains de leurs
prérogatives de gestion de leur territoire, seraient: « Le passage
à une gouvernance internationale qui favorise la mainmise des
multinationales sur les infrastructures et sur les services, la remise en cause
d'accords internationaux, et la relative dématérialisation des
nouvelles technologies.»17
Les grands groupes de presse ou conglomérats
médiatiques multinationaux (chaînes de télévision,
radios, journaux, magazines,...) ont ainsi exercé un quasi-monopole en
écartant les pays du Sud et en favorisant la circulation de
l'information et des produits culturels du Nord vers le Sud. C'est sans doute
le constat qui fait dire à Ozan Serdareglu que « les
émetteurs du Nord assignent une identité à
«l'autre» tandis que pour «les autres» (les pays du Sud),
l'enjeu n'est pas de communiquer avec le Nord. »18. Dans ce
même ordre d'idées, Herbert Schiller tout en restant radicalement
opposé au point de vue des chantres de la modernisation du Tiers-Monde,
partage néanmoins avec eux la conviction que les médias sont
d'importants agents de l'occidentalisation ou plutôt de
l'américanisation du globe.19
Le sentiment de frustration, engendré par ce qu'on
pourrait nommer sans exagérer le « diktat médiatique de
l'Occident », a amené les pays du Sud par la voix de certains
chercheurs et de représentants à l'UNESCO à axer leurs
analyses sur ces déséquilibres transfrontaliers en contestant les
stratégies de domination inhérentes.
C'est d'abord la notion du droit à la communication qui
a été publiquement avancée par Jean d'Arcy20 en
1969 au moment même où prend forme à l'Unesco le
débat sur les libertés dans le domaine de l'information. Cette
notion matrice prône le refus d'une communication depuis l'élite
vers les masses, du centre vers la périphérie, des riches en
matière de communication vers les pauvres et plaide pour le principe de
la différence : sans distinction aucune d'origine nationale, ethnique,
de langue, de religion.
17CHENEAU-LOQUAY Annie, Le fossé
numérique, l'Internet, facteur de nouvelles inégalités ?,
in revue Problèmes politiques et sociaux, n°861, p.34.
18 SERDAREGLU Ozan, « TV5, quand le Nord
et le Sud se recentrent en français : on n'habite pas un pays, on habite
une langue », pp. 187 et s., in Gilles Boëtsch et Christiane
Villain-Gandossi (sous la direction de), Les stéréotypes dans
les relations Nord-Sud, Hermès, n° 30, CNRS éditions,
2001.
19 MATTELART Tristan, La mondialisation des
médias contre la censure, de Boeck, 2002.
20 JEAN d'ARCY est le pionnier de la
télévision française, alors directeur de la division de la
radio et des services visuels au Service de l'information de l'ONU à New
York.
La Conférence Générale de l'UNESCO
organisée à Nairobi (Au Kenya) en Novembre 1976 a finalement
été le lieu de formulation des revendications des pays
dominés en faveur d'un « rééquilibrage » de
l'information entre le Nord et le Sud. Ces revendications sont
regroupées en trois chefs d'accusation : Le silence autour du
Tiers-Monde, la déformation dont les informations le concernant font
l'objet dans les médias des pays du Nord, enfin la propagande culturelle
du Nord en direction du Sud. Dès lors émergea une volonté
officielle proclamée aussi bien par les pays du Sud que par les
organisations internationales telles que l'UNESCO de libérer
l'information de l'ingérence étrangère.
Mais l'UNESCO, en libérant l'information de
l'ingérence étrangère, ne s'était-elle pas
ingérée dans la gestion des politiques publiques nationales
d'information et de communication des pays du Sud ? Puisque ses actions sont
financées par certains pays industrialisés, l'UNESCO
était-elle pour autant redevable envers ces pays en servant
éventuellement leurs intérêts ? D'où une autre
interrogation sur l'orientation donnée aux décisions de l'UNESCO
par rapport à sa neutralité effective dans la régulation
de la communication internationale. Les interventions et actions de cette
organisation internationale favorisent-elles vraiment le développement
de l'information en faveur d'un rééquilibrage des flux de
circulation ou ces décisions creusent-elles davantage le fossé
entre dominés et dominants. Mais avant toutes ces questions, il est
primordial de savoir si l'UNESCO a pour mission de réguler la
communication internationale alors que le terme même de communication
n'apparaît pas dans son sigle.
A ce sujet, Wahid Khadraoui nous apporte la réponse
dans son mémoire21 pour l'obtention du Diplôme d'Etudes
Approfondies en Sciences de l'information et de la communication. Selon lui,
quoique le terme « Communication » ne figure pas comme tel dans le
sigle de l'UNESCO, « l'importance de ce domaine d'activité n'a pas
moins été reconnue dès la création de
l'organisation ». En effet, « aux termes de son Acte constitutif,
l'UNESCO est expressément chargé de faciliter la libre
circulation des idées par le mot et par l'image et de favoriser la
croissance et la compréhension mutuelle des nations en prêtant son
concours aux organes d'information des masses. »
21 KHADRAOUI Wahid, Fractures Nord-Sud :
Origines et enjeux de la fracture numérique, l'Afrique comme exemple,
Grenoble : Institut de la Communication et des Médias, 2003, p.36
(Mémoire de DEA SIC).
Et en réalité, dans la décennie 70-80,
l'UNESCO, avec à sa tête Amadou Mahtar M'Bow, était
effectivement très sensible à cette question de
rééquilibrage des rapports en matière d'information et de
communication entre les pays industrialisés et ceux en
développement. C'est d'ailleurs l'adoption systématique par les
grands médias internationaux « prescripteurs » des
schémas de pensée des pays les plus riches que
dénonçait à l'époque Amadou Mahtar M'Bow. A la
suite du cri poussé par M'Bow, de nombreuses voix se sont
relayées pour se faire l'écho des contestations et revendications
des pays dominés. Ainsi en 1978, Hervé Bourges a publié
son ouvrage « Décoloniser l'information » dans lequel
nous notons le remarquable travail accompli par Bertrand Cabedoche qui rapporte
dans le quatrième chapitre dudit ouvrage un certain nombre d'entretiens
et d'échanges avec des journalistes du Nord et du Sud, lesquels
entretiens constatent et critiquent les lacunes et stéréotypes
forgées sur l'ethnocentrisme culturel22 de la circulation
à sens unique de l'information dans un contexte global de
dépendance néocoloniale des dominés vis-à-vis des
dominants. En 1978, les analyses critiquaient donc une construction
médiatique occidentale de l'étrangéité souvent
stéréotypée, réductrice et
linéaire.23
Mais le regard rétrospectif que nous apportons à
la lecture de ces événements nous permet aujourd'hui avec le
recul du temps et en toute objectivité d'appréhender
réellement non pas la responsabilité des médias
occidentaux déjà tant accablés par les accusations des
pays du Sud mais plutôt l'ampleur et la violence de l'affrontement
diplomatique qui se déchaîna alors à l'UNESCO. Ce qui
coûta d'ailleurs son siège à Amadou Mahtar M'Bow et
entraîna le retrait des Etats-Unis de l'Organisation.
L'UNESCO a été (peut-être d'ailleurs pour
la seule fois de son histoire) tellement engagé dans un combat qui
compromettait les intérêts des Etats-Unis au point où le
conflit diplomatique généré par la revendication du Nouvel
ordre Mondial de l'Information et de la Communication a plongé dans une
longue crise l'institution qui se proposait de devenir la « conscience
du monde et des organisations internationales ».
22 Pour Michel Lemerle : « Par un
véritable ethnocentrisme culturel, les pays riches délaissent
trop à travers les
médias les problèmes du Tiers-Monde. Ils leur
renvoient souvent une image déformée d'eux-mêmes,
créant ainsi une sorte d'effet multiplicateur de la dépendance
... ».
23 BOURGES Hervé, Décoloniser
l'information, Paris, Editions CANA, 1978, p. 134.
Nous sommes revenus sur cette partie sombre mais très
importante de l'histoire de l'UNESCO car elle pourrait justifier aujourd'hui
avec le retour des Etats-Unis au sein de l'organisation d'éventuels
motifs d'influence et de pression subies par l'UNESCO et qui
détermineraient sa position actuelle plus neutre et donc moins
engagée par rapport aux questions de régulation de la
communication internationale. A quoi donc auront finalement servi la
revendication du NOMIC et le rapport rédigé par la commission
internationale d'étude des problèmes de la communication de
l'UNESCO, composée de personnalités de renommée
internationale, et présidée par Sean Mac Bride ?
II- Le rapport McBride : « Voix multiples, un seul
monde »
« D'où provient massivement l'information ? Qui la
produit ? Qui la diffuse ? Les flux Nord-Sud n'écrasent-ils pas les
cultures sous-développées, balayant les identités locales
ou nationales au profit d'une prise de contrôle du signe par une
poignée de puissances disposant des techniques et des moyens financiers
? » Telles sont selon J. Decornoy les questions auxquelles avait
tenté de répondre la communauté internationale à
travers le rapport Sean McBride, rapport intérimaire sur les
problèmes de la communication dans la société moderne. Ce
rapport a été finalement adopté à Belgrade le 25
Octobre 1980.
Notre but ici n'est évidemment pas de revenir sur le
contenu détaillé des quatre-vingts recommandations de ce rapport.
Ce serait comme le dirait Armand Mattelart « faire une
exégèse de plus du rapport McBride en tombant dans le panneau que
dénoncent les historiens : les manies de la commémoration ».
En effet, les trois dernières décennies nous laissent constater
que les technologies ont sensiblement évolué et leur diffusion
s'est un peu accélérée quoique le bilan reste
mitigé d'un pays à l'autre, et en considérant parfois un
même hémisphère géographique (Nord-Sud). Nonobstant
l'inconstance géographique du nouvel ordre économique qui selon
certains déterminerait l'ordre mondial de l'information et de la
communication, il ne serait pas superflu d'analyser les directions principales
qui ont orienté le rapport McBride afin de comprendre aujourd'hui si ce
rapport était voué à l'échec à travers la
nature de ses ambitions peut être trop idéalistes et ayant fait du
NOMIC un projet mort-né.
A un premier niveau d'analyse, nous nous arrêtons sur le
constat que ce rapport publié sous le titre « voix multiples un
seul monde », a résumé les différents concepts de la
théorie de l'information, qui s'avère encore aujourd'hui
d'actualité. En effet les rapporteurs, nous semble-t-il, se sont
inspirés du modèle psychosociologique d'Harold Lasswell à
qui l'on doit le découpage, avec précision, des différents
éléments constitutifs de l'information. Selon ce
théoricien, on ne peut décrire « convenablement une action
de communication » que si l'on répond aux questions suivantes: qui
dit quoi, par quel canal, à qui, et avec quel effet ?
La description des émetteurs, l'analyse du contenu des
messages, l'étude des canaux de transmission, l'identification des
audiences et l'évaluation des effets : tels sont les principaux
pôles autours desquels, doivent s'ordonner les études en
communication. Et ces principaux pôles de recherche sont identiques aux
questionnements de la communauté internationale tels que nous les avions
formulés au début de cette section : « D'où provient
massivement l'information ? Qui la produit ? Qui la diffuse ?... ».
Cependant, il existe une autre approche inspirée des
sciences politiques : C'est l'approche « institutionnelle » sur
laquelle Francis Balle établit un postulat en forme de double
inégalité (document CIC n°40/1979). La communication, c'est
plus que les seules techniques baptisées médias, mais c'est moins
que la totalité des échanges sociaux. Cette double
inégalité invite d'une part le chercheur à mettre en
lumière les multiples relations d'influences, de
complémentarités, d'exclusions, ou de substitutions
réciproques entre les différents modes de l'échange
social. D'autre part, elle attire l'attention du chercheur sur les
différents modes de la communication sociale; la communication
interpersonnelle, la communication institutionnelle (entre les organisations,
entre les gouvernants et les gouvernés, etc.) et la communication par
les médias. Cette approche était sans doute la plus voisine de
«l'approche globale», adoptée par les auteurs du rapport de
l'UNESCO précité, puisqu'elle a été leur cadre de
référence en traitant le concept du Nouvel Ordre Mondial de
l'Information.
Le contenu même du rapport McBride met d'abord l'accent
sur : « l'élaboration de politiques nationales de la communication
» incluant pour les pays en développement des stratégies de
développement de la radiodiffusion, des capacités de production
des programmes, des télécommunications et réseaux de
téléphone, sans oublier le développement d'agences de
presses nationales, et la production nationale de livres.
Ensuite, les membres de la commission McBride ont fait
ressortir les implications sociales de la communication et les tâches
nouvelles à assigner aux médias en tenant compte des
mécanismes nationaux d'intégration et de réappropriation
des TIC dans les secteurs les plus défavorisés et ceci sans
tomber dans le piège de l'acculturation. («Préservation de
l'identité culturelle en éliminant les situations de
dépendance mais en favorisant en même temps l'établissement
de relations avec d'autres cultures...»).
Enfin, les normes devant réguler les pratiques de
collecte de nouvelles et d'opinion n'ont pas été omises par la
Commission qui a insisté sur les mesures à prendre par chaque
pays afin de gérer ses correspondants étrangers.
Le rapport « Voix multiples, un seul monde » fait
sauter des verrous mais les nombreuses controverses et interprétations
ayant résulté de sa compréhension par les
différentes forces en présence ont rendu les négociations
difficiles au point où l'Assemblée générale de
l'UNESCO réunie à Belgrade en 1980 n'a pas pu approuver le
rapport, et s'est contentée d'en prendre acte. En réalité,
la revendication du NOMIC signifiait entre autres une élimination des
déséquilibres et inégalités en communication, une
élimination des effets négatifs des monopoles publics ou
privés excessifs, la suppression des obstacles internes et externes qui
s'opposent à une circulation libre et une diffusion plus large et mieux
équilibrée de l'information.
Malheureusement au carrefour des thèses
défendues, on note de nombreuses contradictions entre les socialistes
(soutenant la décolonisation complète de l'information), les
occidentaux (dénonçant l'hypocrisie de la démocratisation
vue comme une libération par rapport aux puissances
étrangères), et les modérés (soucieux de la
sauvegarde de leur indépendance culturelle). Le rapport McBride ne fait
donc pas l'unanimité et l'UNESCO dans une posture de juge et arbitre
n'est pas arrivé à dépasser les controverses pour
rééquilibrer le débat autour d'un consensus qui
arrangerait tout le monde.
Malgré son caractère universel, global et
multidimensionnel basé aussi bien sur la dimension sociale que le
développement de la communication au nom du principe de la
liberté de l'information, le rapport McBride a fini par accoucher d'un
NOMIC mort-né et l'UNESCO impuissant sombra dans un coma aussi bien
structurel qu'administratif et financier.
C'était pourtant prévisible et cet échec
était certainement inévitable dans la mesure où ceux
à qui profitaient le système de circulation unilatérale de
l'information (en occurrence les Etats-Unis) contrôlaient bien le
phénomène qui était organisé en faveur du centre du
système depuis très longtemps. La grande puissance ne saurait
concevoir, de renoncer à sa suprématie et de céder aux
organisations internationales la promotion à une échelle mondiale
de ce secteur stratégique. Dans son ouvrage « The Amazing
Race » paru à New York à la fin de l'année 1983,
William Davidson n'a d'ailleurs pas hésité à affirmer, que
les Etats-Unis d'Amérique avaient décidé de quitter
l'UNESCO précisément parce qu'elle favorise l'instauration du
NOMIC. Le retour des Etats-Unis ne confirmerait-il pas alors l'hypothèse
selon laquelle l'UNESCO aurait été contraint de revoir ses
politiques de développement de la communication dans un sens qui
favorise à nouveau les intérêts des Etats-Unis et ceci
après avoir subi des pressions et des restrictions budgétaires
des bailleurs de fonds américains? Il est en tout cas certain qu'avec
l'échec de l'instauration du NOMIC, les rapports Nord-Sud vont d'abord
se crisper, puis retrouveront de nouveaux centres d'intérêts
grâce aux enjeux économiques suscités par les prouesses
techniques irréfrénables des années 80-90
(émergence des débats sur les TIC).
III- Conséquences de l'échec du NOMIC
La conclusion du rapport McBride et l'échec du NOMIC
feront naître le thème de la dépendance culturelle avec
Salinas et Paldan : L'analyse du contenu n'est pas importante, mais c'est
l'analyse du processus de production de ce contenu qui compte. Ensuite,
l'UNESCO a décidé d'éradiquer de son langage
administratif, jusqu'au sigle de NOMIC. Ce tabou a paralysé dans
l'institution la possibilité d'un retour critique sur le passé et
ses contradictions. Finalement, le nouvel ordre mondial de l'information et de
la communication a été enterré par l'agence des Nations
unies, à la fin des années 80, avec la promotion d'une
«nouvelle stratégie de communication» visant à
promouvoir une large diffusion de l'information.
C'est en effet au milieu des divergences sur le rapport
McBride que l'UNESCO a organisé la réunion de la
conférence Intergouvernementale pour le Développement de la
Communication (DEVCOM). L'un des premiers succès du dialogue Nord-Sud
qui a permis à A. M. M'Bow de quitter la tête de l'UNESCO par la
grande porte, et sur une lueur d'espoir
est bien l'adoption par consensus de la résolution 4/21
décidant « d'instituer, dans le cadre de l'UNESCO, un Programme
International pour le Développement de la Communication ». Nous
reviendrons plus loin sur le bilan dont pourrait se targuer aujourd'hui ce
programme notamment en Afrique après 27 ans de coopération
internationale pour atteindre les objectifs fixés depuis 1980.
Le NOMIC a bien vite été oublié et ceci
compte tenu des changements qui se sont opérés dans la
décennie 80-90 sur la nature des discours et des débats. Masmoudi
Mustapha, qui était l'un des membres de la commission internationale
McBride sur la communication écrivait dans son ouvrage24
complémentaire au rapport que : « La commission a mis en
évidence les liens qui existent entre le NOEI25 et le NOMIC,
ce dernier étant le corollaire et une partie intégrante du
premier. Entre les deux, il existe une relation cohérente qui tient au
fait que l'information est devenue désormais une ressource
économique fondamentale, qui assume une fonction sociale essentielle,
mais qui est aujourd'hui inégalement répartie et mal
utilisée. »
Armand Mattelart évoque également ce passage
à un nouvel impératif industriel et économique lors d'un
entretien réalisé par Antonia García C. pour la revue
Cultures & Conflits (C&C) sur le thème «
Société de la connaissance, société de
l'information, société de contrôle ». Il confie
à cet effet que : « Au niveau de la politique internationale, les
débats ont également changé de nature et se sont
déplacés sur un terrain purement économique et technique.
Jusqu'au milieu des années 80, les débats sur l'avenir des
communications avaient encore lieu au sein de l'UNESCO, en présence de
nombreux représentants des pays émergents et en
développement. Aujourd'hui, les décisions les plus importantes en
matière d'information et de communication sont prises au sein de
l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), de la Conférence pour le
commerce et le développement (UNCTAD), de l'Organisation pour la
Coopération et le Développement Economique (OCDE), de l'Union
Internationale des télécommunications (UIT) ou de l'Organisation
Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Dans ces
instances, les pays pauvres et en développement sont soit peu
représentés, soit soumis à de fortes pressions et menaces
de rétorsions. Leur participation aux débats est donc faible.
». Le même constat n'a pas non plus échappé à
Jean-François Têtu qui , lors du
24 MASMOUDI Mustapha, Voie libre pour monde
multiple, Paris, Economica, 1986.
L'auteur décrit ici l'évolution et les objectifs du
NOMIC de même que ses dimension technique, économique, sociale et
culturelle.
25 NOEI : Nouvel Ordre Economique
International.
Premier colloque franco-mexicain - Mexico du 8 au 10 avril
2002 : Identité, culture et Communication, intervint en ces termes
: « Si l'UIT a franchi le cap de deux guerres mondiales, la montée
et les désordres des totalitarismes, on voit bien, dans le combat entre
les organismes de "régulation" actuels et les tentations
d'hégémonie de la part de quelques acteurs économiques
majeurs, que l'enjeu n'est plus celui de la maîtrise idéologique
dans un territoire (ce qui serait une question de combat culturel), mais celui
de la domination des marchés. » Les enjeux que sous-entend ce
phénomène sont certes nombreux et les acteurs concernés
par l'actuelle mutation sociale et économique se manifestent
désormais tant au niveau local qu'international. Les Nations Unies,
conscientes de son ampleur et l'ONU se rendant compte depuis quelques
années du besoin d'une approche multipartite sur ces questions, a
créé un groupe d'étude sur les TIC («UN ICT Task
Force ») ayant pour vocation de réaliser un travail de
coopération entre les différents acteurs.
Il faudrait tout de même remarquer qu'en dehors des
déplacements des lieux des débats et de la nature des
débats, les acteurs qui animent les débats restent pratiquement
les mêmes. Rien n'aurait donc véritablement changé en 27
ans, puisque la communauté internationale est toujours à la
recherche d'un ordre dans un contexte de mondialisation et de globalisation qui
suggérerait ici l'idée de désordre. C'est à croire
que nous en sommes encore à ce que Sylvain Bemba (Congo)
préconisait dans les années 1978 : «assainir la conjoncture
économique mondiale» et sa phrase, « le bout du tunnel n'est
pas pour demain », semble toujours être d'actualité.Des
bouleversements géopolitiques sont cependant pointés dans le
rapport mondial sur la communication en 1997. L'UNESCO y affirme que si les
bouleversements géopolitiques ont modifié les relations entre
pays du Nord, « au Sud de nombreux pays passent d'un Tiers Monde uniforme
et pauvre à un Sud plus différencié ». En effet,
l'UNESCO défend ici l'idée selon laquelle la traditionnelle
distinction entre pays industrialisés et pays en développement
apparaît de plus en plus nuancée. Si de nombreux pays tant qu'en
Asie, qu'en Amérique Latine ou en Europe centrale et orientale
réussissent des percées économiques, l'UNESCO
précise que ces nouvelles opportunités de croissance ne peuvent
masquer les inégalités économiques majeures tant entre les
pays industrialisés et ceux en développement, qu'à
l'intérieur même des pays qui bénéficient de cette
croissance.
C'est pourquoi notre échelle d'analyse Nord-Sud ne
saurait nous élever à hauteur d'une quelconque prise de position
radicale d'appréhension des rapports géographiques
dominés- dominants, mais reste une simple référence
historique au contexte des débats sur les inégalités.
Aujourd'hui, nous notons tout comme l'UNESCO une certaine
évolution de l'échiquier géopolitique qui nous oblige
à faire évoluer aussi certains fondements de nos
réflexions. C'est ainsi qu'en dépassant les
stéréotypes, nous aborderons la question de la fracture
numérique et celle de la solidarité numérique dans un
contexte d'interdépendance inégale26.
Chapitre 2 : La facture des fractures
I- Fracture numérique et sous-développement
en Afrique
La problématique des inégalités,
notamment entre pays du nord et pays du sud, est revenue sur le devant de la
scène avec l'organisation du SMSI. Toutefois, le contexte a bien
changé et n'est plus le même que celui des années 80 que
nous avons analysé dans le chapitre précédent. De la chute
du mur de Berlin au nouvel ordre mondial prôné par la Maison
Blanche, en passant par le développement d'un nouveau capitalisme
financier et par la croissance de l'internet auprès d'une vaste
population dans les pays les plus riches, le développement de la
société de l'information n'arrive pas à être
évoqué sans la notion de la fracture numérique telle la
bonne senteur d'une rose et la douleur provoquée au toucher par ses
épines. Car en effet, les discours sur la société de
l'information sont mirobolants et insistent sur le développement de
cette société en tant que panacée aux problèmes de
sous- développement des pays africains à un point où nous
ne pouvons plus nous empêcher de nous demander : Quels liens pourrait-on
véritablement établir entre développement et fracture
numérique ?
Nous tenterons de répondre à cette interrogation
en décortiquant le concept d'imaginaire social de la technique, lequel
concept renforce les discours favorables à l'installation des TIC en
Afrique. Et dans un second temps, il s'agira pour nous de confronter ces belles
promesses et théories de développement basées sur les TIC
par rapport au vécu même de la fracture en Afrique.
26 Pour Bertrand Cabedoche, « Le concept
d'interdépendance inégale avait fini par concurrencer
celui de dépendance, trop systématiquement
associé à l'externalité et à la
domination. Celle-ci existait, mais les minorités
n'étaient dépourvues de capacité à
révéler leurs particularités et leurs résistances
à certains moments. » Cabedoche Bertrand, «
Confondre les Représentations stéréotypés de
l'Afrique dans les médias
transnationaux ? Une démarche
épistémologiquement problématique », Colloque
«Globalisation, Communication et Cultures», Centre des Nations Unies.
Intervention au sein de la délégation des Nations-Unies à
Brazzaville, le 17 Avril 2007. p.4.
A- Fracture numérique et Développement: Quels
liens ?
La volonté affichée par les pays
non-alignés de mettre en place des systèmes d'information
capables de participer à l'édification nationale au lendemain des
indépendances a été vite étouffée car ces
pays manquaient de ressources matérielles et de personnes
qualifiées pour utiliser les nouveaux moyens d'information à de
véritables fins de développement socio-économique. On voit
bien donc que l'association de la technologie au développement n'est pas
un phénomène récent dans la mesure où chaque
innovation technologique, liée au secteur de l'information et de la
communication était présentée depuis les années 60
comme une solution pour que les pays pauvres amorcent le développement.
Selon Yvonne Mignot-Lefebvre : « la décolonisation ouvrait pour
beaucoup de pays nouvellement indépendants, la perspective d'un
développement autonome. Mais des objectifs prioritaires
s'imposèrent quel que fut le choix idéologique : décoller
économiquement afin de rattraper le plus vite possible les pays riches.
La croyance occidentale selon laquelle la technologie permet de résoudre
bon nombre de problèmes et de brûler les étapes
était alors bien partagée. Les télévisions
éducatives sont une illustration caractéristique de cette
croyance car elles se situaient dans un secteur résolument de pointe,
celui de l'information et de la communication et s'appliquaient au champ de
l'éducation de base qui était la préoccupation
première des responsables de cette période. Celles-ci furent
l'objet, au moins en leur début, d'un engouement extraordinaire de la
part tout à la fois des promoteurs, des financiers et des
bénéficiaires.» 27
Les bénéficiaires au rang desquels on compte les
pays africains sont justement restés pendant longtemps des
récepteurs passifs rêvant à un développement
miraculeux fondé sur l'imaginaire social des mythes de la technique.
Lewis Munford28 affirmait à juste titre : « Mettre en
mouvement les grandes masses, les arracher de la vie normale, les projeter de
l'histoire immobile vers une histoire accélérée ne peut
s'effectuer sans la production de grands rêves sociaux mobilisateurs et
des symboles qui les incarnent, (...) ni les idées, ni les rêves
ne font les révolutions mais, comment pourraient-elles se faire sans les
rêves qu'elles secrètent.» Patrice Flichy confirme
également que l'imaginaire social permet à une
société de construire une identité à travers
l'expression de ses attentes par rapport au futur et une société
sans imaginaire serait une société morte.
27 MIGNOT-LEFEBVRE Yvonne, « Technologies
de communication et d'information. Une nouvelle donne internationale ? »,
dans Revue Tiers Monde, t. XXXV, n°138, avril-juin 1994,
p.248.
28 MUNFORD Lewis, Du mythe de la machine, t.
II, Fayard, Paris, 1974, p. 265-309, in, Patrice Flichy, L'innovation technique
: récents développements en sciences sociales. Vers une
théorie de l'innovation, La Découverte, Paris, 2003, p. 188.
C'est de cet imaginaire social que se nourrissent les pays du
Sud et notamment les pays africains ainsi que leurs dirigeants qui sont
très ouverts et favorables à tous les discours d'installation et
de promotion des TIC en Afrique puisque comme le rappelle Annie
Chéneau-Loquay 29 , les réseaux de communications
corrects et la connectivité à Internet sont souvent
proclamés par les grands organismes de l'ONU, ou de coopération
régionale comme des leviers indispensables au développement de
l'Afrique. L'UNESCO aussi défend cette vision selon laquelle les TIC
symbolisent une nouvelle civilisation basée sur l'information et le
savoir en même temps qu'une nouvelle phase de développement
économique, social et culturel. Erkki Liikanen, Commissaire
européen chargé des Entreprises et de la Société de
l'information, insiste à son tour sur la nécessité de ne
pas isoler les TIC et de plutôt « les intégrer à une
politique globale de développement et au dialogue stratégique
avec les pays bénéficiaires. Telle est en effet la seule
manière de profiter des avantages qu'offrent les nouvelles technologies
dans tous les domaines de la vie en société. »
Dans un article sur « Les modèles
d'intégration des pays du Sud dans la « société de
l'information : entre assistanat, insertion et intégration»,
Alain Kiyindou précise que : « la tendance consiste à faire
croire que les nouvelles technologies sont obligatoires pour le
développement, que grâce à elles, le retard accumulé
pourrait être rattrapé et tous les manques comblés. Le
rapport du PNUD sur le développement humain, la déclaration de
principes du SMSI, le rapport e-inclusion de la Commission de la
Communauté Européenne en sont des exemples frappants. On retrouve
dans la plupart de ces discours, l'argument du leapfrogging en ce sens
que la diffusion des NTIC permettrait d'accélérer le processus de
développement des pays « en retard » et comblerait ainsi la
fracture du développement.»
De nombreux projets de coopération technique
dirigés par des organismes internationaux ont ainsi vu le jour et
visaient à favoriser le développement économique des pays
du Sud à travers l'introduction et la diffusion sur leurs territoires de
technologies qui étaient considérées comme
«nouvelles» à l'époque. C'est justement dans ce
contexte de la forte influence exercée par le paradigme de la
modernisation sur les théories de développement de ces
années qu'il faut mesurer l'importance acquise par les technologies de
la communication par rapport aux pratiques de coopération et de
solidarité internationale.
29 CHENEAU-LOQUAY Annie (Coord.), Quelle
insertion de l'Afrique dans les réseaux mondiaux ? Une approche
géographique, in, Enjeux des technologies de la communication en
Afrique : du téléphone à Internet, Paris, Karthala,
2000, pp. 23-61, p.42-43.
Le processus de développement par étapes (du
simple au complexe, du traditionnel au moderne), tel qu'il est
démontré par Armand Mattelart, place la communication et ses
technologies en avant-poste dans la théorie de la modernisation. Ceci se
justifie d'abord par l'importance de l'amélioration des infrastructures
de télécommunication d'une nation dans le processus de
développement de son système d'échanges commerciaux.
Ensuite, il faut reconnaître que les moyens de communication sont
perçus comme des agents de développement dans la perspective
évolutionniste d'un passage linéaire de la société
traditionnelle à la société moderne. Ils sont
assimilés à des producteurs de comportements modernes
susceptibles de remplacer les habitudes productives et de consommations
liées à la tradition. C'est sans doute pour cette raison que la
thèse modernisatrice s'accompagne de la théorie diffusionniste de
l'innovation technologique.
Mais ces théories qui servent parfois de pilier
idéologique aux stratégies adoptées par les institutions
internationales pour éradiquer au nom de la solidarité la
misère et le sous- développement des pays africains, constituent
une vision déterministe et peut-être trop idéaliste de la
fracture numérique. Continuer à croire aujourd'hui que
grâce aux TIC, on pourrait « brûler les étapes du
développement », et lutter plus efficacement contre la
pauvreté est une utopie techniciste de plus. Aux peuples
sous-équipés du Sud, on fait miroiter l'ordinateur pour tous,
outil miracle pour passer du sous-développement au développement,
sans même se préoccuper de l'adéquation entre technologie
et contexte d'utilisation. D'où la question qui est souvent posée
par les chercheurs en SIC et qui révèle une certaine illusion de
la relation de cause à effet : « Sont-ce les ordinateurs qui
créent la richesse ou est-ce la richesse qui permet de s'équiper
en ordinateurs ?». On ne saurait, en effet, apporter une réponse
rapide et tranchée à cette question sans tomber dans un
déterminisme technologique teinté de subjectivisme car la
question en elle-même sous-entend un rapport direct entre l'accès
à la technologie et les possibilités de développement. Or
quand la notion de « fracture numérique » est couplée
avec le déterminisme technique, elle apparaît plus comme un
concept idéologique ou politique que scientifique. Mais puisque notre
démarche s'inscrit dans un cadre scientifique, nous dirons que cette
question pose la complexité de la fracture numérique face
à la relation qui peut exister entre l'incorporation des TIC dans les
dynamiques sociales et la transformation sociale qu'elle implique.
L'objectivité à laquelle nous prétendons ne saurait
être remise en cause si nous concédons à Kemly Camacho que
la fracture numérique résulte des fractures sociales produites
par les inégalités sur les plans économique, politique,
social, culturel, entre les hommes et les femmes, les
générations, les zones géographiques, etc.
Cependant, à en croire Pierre Jalee30 «
C'est le caractère asymétrique, des relations
d'interdépendance entre le centre et la périphérie qui
garantit la pérennité du capitalisme, en même temps qu'il
entraîne le développement du sous-développement ».
Mattelart Armand et Erik Neveu constateront eux aussi que « La
mondialisation des économies constitue un processus de domination qui
continue à se produire ».
C'est donc à bon droit que l'on peut s'inquiéter
de l'envahissement de la « société de l'information »
par les acteurs privés et les multinationales qui la
métamorphosent en un centre commercial international ou en argument de
vente pour ordinateurs familiaux, réduisant ainsi les pays dits
arriérés à un marché de plus à
conquérir. De plus, c'est un excellent marketing pour les grandes
entreprises des télécommunications et de production et
commercialisation de matériel informatique que de réduire la
fracture numérique à la simple fracture technologique. Et c'est
ce qui ressort souvent des discours de l'UNESCO qui considèrent le
développement des infrastructures comme le principal moyen de
remédier à cette fracture technologique. L'observation des
réalités du terrain par le vécu de la fracture met
d'ailleurs vite en exergue le caractère stérile de ces
discours.
B- Le vécu de la fracture en Afrique
Afin de bien appréhender les réalités de
la fracture numérique en Afrique, une définition préalable
du concept même de la fracture numérique s'impose. Pour ce faire,
nous nous référons à la définition donnée
par Elie Michel : « D'une manière générale, le
fossé numérique peut être défini comme une
inégalité face aux possibilités d'accéder et de
contribuer à l'information, à la connaissance et aux
réseaux, ainsi que de bénéficier des capacités
majeures de développement offertes par les TIC. Ces
éléments sont quelques-uns des plus visibles du fossé
numérique, qui se traduit en réalité par une combinaison
de facteurs socio-économiques plus vastes, en particulier l'insuffisance
des infrastructures, le coût élevé de l'accès, le
manque de création locale de contenus et la capacité
inégale de tirer parti, aux niveaux économiques et sociaux,
d'activités à forte intensité d'information.
»31
30 JALEE Pierre, Le pillage du Tiers Monde,
Maspero, 1975.
31 MICHEL Elie, « Le fossé
numérique. L 'Internet, facteur de nouvelles inégalités
? », in Problèmes politiques
et sociaux, la Documentation française, n°861,
août 2001, p.32.
D'après cette définition, la fracture
numérique ne représenterait donc qu'une toute petite partie de
l'ensemble des inégalités de développement. Ces
inégalités caractéristiques du "mal développement"
des pays africains se mesurent par l'usage et l'accès aux TIC comme les
téléphones portables, l'ordinateur ou le réseau Internet.
Si l'on considère avec Manuel Castells32 que l'une des
conditions nécessaires à l'intégration des Technologies de
l'Information et de la Communication c'est l'équité,
c'est-à-dire le fait de donner les mêmes chances aux populations
rurales et urbaines, aux alphabètes et aux analphabètes, aux
femmes et aux hommes, aux populations du Sud et du Nord..., « on est
appelé, tout en s'intéressant à la réduction de la
fracture numérique, à mener en parallèle une
réflexion sur les causes de ces inégalités qui, de l'avis
de nombreux experts, dépassent le cadre strictement technologique.
» Ainsi critique-t-on le concept de «fracture numérique»
en questionnant le discours dominant qui fait des technologies l'unique
instrument du bien-être collectif de demain. Le rapport mondial sur le
développement humain de 2002 souligne par exemple que malgré la
diffusion des TIC en Afrique depuis une décennie, le revenu des 5% de
personnes les plus riches au monde reste 114 fois supérieur à
celui des 5 % les plus pauvres. Ce rapport ajoute qu'au cours des années
90, le nombre de personnes vivant dans l'extrême pauvreté en
Afrique subsaharienne est passé de 242 à 300 millions confirmant
ainsi que la part du commerce extérieur dans le PNB de ces pays n'a
cessé de diminuer et reste même largement inférieur
à son niveau d'il y a 20 ans. Une régression qui s'accompagne
logiquement de la baisse de l'espérance de vie sur un continent dont la
population rurale est toujours en recherche d'eau potable,
d'électricité et n'a pas fini de relever le défi de
l'alphabétisation et de l'éducation.
James Steinberg, de la Brookings Institution de Washington,
n'aurait-il donc pas raison quand il pense que l'efficacité des TIC
comme levier de développement dépend des facteurs qui se trouvent
très souvent «en amont», comme les «ressources
cognitives» et le degré d'alphabétisation. Et sa
pensée est renchérie par celle du commissaire européen
chargé des entreprises et de la société de l'information,
Erkki Liikanen : «L'accès aux TIC, notait-il, est tributaire de la
nature de l'infrastructure d'information et de communication, de l'état
de développement des systèmes économiques et juridiques et
des capacités éducatives et formatives.»33
32 CASTELLS Manuel, La galaxie Internet,
Fayard, 2001.
33 «TIC et développement : combler la fracture
numérique», Le Courrier ACP-UE, mai-juin 2002, p.37.
Ce serait aller trop vite en besogne que de conclure à
partir de ces constats et analyses que les TIC ne servent qu'à creuser
le fossé des clivages socio-territoriaux en donnant plus d'envergure
à l'aspect horizontal de la fracture (entre régions d'un
même pays, ou entre différents pays sur le même continent
africain). Néanmoins, nous pouvons nous permettre d'affirmer sur la base
de ces réalités sociales, ou du moins sur la base de ces
réalités statistiques, que ces technologies ne sont ni une
réelle priorité, ni comme le prétendraient les discours
tenus par les organisations internationales |