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Cultures jeunes et représentations territoriales; l'exemple de la ville de Royan


par Samuel-Jehan TARAIN
Université de Poitiers - UFR Sciences Humaines et Arts
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

SOMMAIRE

INTRODUCTION

PARTIE I : Le culturel : une géographie sociale des loisirs

Chapitre I : Cultures de « jeunesse » et postmodernité Chapitre II : Méthodes et concepts géographiques Chapitre III : Les enjeux territoriaux du culturel

PARTIE II : Le développement culturel de la ville de Royan Chapitre I : Histoire et culture : Royan du Moyen Age à nos jours Chapitre II : Une politique culturelle fortement marquée par l'Histoire Chapitre III : Représentations, territorialités des acteurs culturels

PARTIE III : Une place pour les cultures jeunes à Royan ?

Chapitre I : Un territoire « hors normes » en la matière

Chapitre II : Représentations, comportements et mobilité des jeunes royannais Chapitre III :La difficile émergence des cultures jeunes à Royan

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION

« L'évolution de nos pratiques culturelles, l'extension de la notion de culture, la révolution audiovisuelle, la mort du livre, l'essor d'une culture « jeune »..., autant de thèmes qui donnent lieu depuis plusieurs années à des débats passionnés où les exigences de la polémique l'emportent souvent sur l'examen des faits. » (O.Donnat, 1994)

Il n'est donc pas aisé de définir de manière précise la notion de culture. De ce fait, nous retiendrons principalement une distinction majeure opposant les culture savantes, dites « consacrées », au « tout culturel ». Cette controverse, posant le problème des limites du domaine de la culture, est fondamentale pour notre sujet dans la mesure où elle rend parfois difficile le développement de certaines pratiques culturelles, dont un bon nombre de « cultures jeunes ».

Ces cultures, que l'ont peut qualifier de générationnelles, intéressant majoritairement la tranche des 15-26 ans, sont en constante ébullition, recherchant la nouveauté, l'originalité. Elles se caractérisent en outre par une grande diversité, et ont souvent valeur de véritable référence identitaire chez les jeunes populations, qui, de part cette pluralité, peuvent se retrouver plus aisément dans telle ou telle pratique. Certaines d'entre elles sortent parfois du domaine purement culturel, comme les sports de glisse urbaine (skateboard, roller...), ce qui rend leur délimitation difficile.

« Près de la moitié des Français de 15 ans et plus a déjà pratiqué, la musique, le théâtre, la danse, les arts plastiques ou l'écriture pendant son temps libre. » (A.Chotard, 2001) Notre étude portera donc aussi bien sur les pratiques en amateur que sur la diffusion des ces cultures, puisque 69% des Français de 15 ans et plus, et surtout les jeunes, préfèrent de manière générale des activités de loisirs qui les amènent à sortir de chez eux.

Musiques actuelles, graf, danse hip-hop, skateboard... nous verrons que les cultures jeunes constituent un grand nombre de modes d'expression, un large panel de loisirs, qui ne sont plus exclusivement réservés aux habitants des grandes agglomérations, mais aussi à l'ensemble du territoire, et ce même au sein des petites communes et des campagnes.

« cultures jeunes », va nous faire entrer pleinement dans un sujet de géographie sociale, emprunt d'une grande subjectivité.

En effet, cette ville prestigieuse à la Belle époque, et détruite lors de la Seconde Guerre Mondiale, abrite de nos jours 43% de retraités sous une architecture contemporaine très controversée. Cette identité culturelle fortement marquée par l'Histoire est-elle propice à l'épanouissement d'une jeunesse débordante d'une telle énergie créatrice ?

Au-delà des ses intérêts touristiques, la municipalité de Royan mène une politique volontariste en faveur des populations vieillissantes, mais qu'en est-il de la jeunesse ?

En tant que géographe, comprendre distinctement les comportements des différents acteurs royannais en matière de cultures jeunes, c'est avant tout comprendre les sentiments qui les lient à leur territoire.

Car « le géographe ne s'intéresse pas à l'homme mais aux hommes, non pas au genre humain, mais aux individus considérés seuls ou en groupes : aux enfants, aux adultes, aux personnes âgées, aux femmes, aux hommes. » (H.Gumuchian, 1991)

Vraisemblablement, la seule réflexion rationnelle scientifique ne suffit pas pour appréhender l'Homme en tant qu'individu. Les représentations peuvent-elles remédier à ce déséquilibre ?

La sophro-dynagogie, discipline axée sur la relaxation, visant à trouver l'équilibre intérieur, harmonisant corps et esprit, prône l'équilibre entre la raison et l'intuition. Selon cette pratique, qui tire ses réflexions aussi bien de philosophies occidentales qu'orientales, l'intuition n'est « rien » sans la raison, et la raison ne peut évidemment pas se suffire à elle- même.

Ainsi, peut-on penser que les représentations, dans une sorte de retour au sacré, seraient à même de rétablir un certain équilibre dans notre manière d'appréhender le Monde, mettant fin à cette prédominance de la réflexion scientifique, qui décrédibilise tout ce qui n'est pas de l'ordre du rationnel ?

En tout état de cause, cette étude sera fondée sur le « nouvel outil représentation », pour tenter de donner un sens à la ville de Royan, et comprendre les comportements des acteurs en matière de cultures de jeunesse. Il sera donc primordial de définir la territorialité de chaque acteur, mais aussi d'analyser les comportements spatiaux, ou les activités, susceptibles de découler de ce sens donné à l'espace, pour fonder la problématique qui sera la base de notre sujet :

Nous tenterons d'analyser les représentations territoriales des différents acteurs royannais en présence (élus, professionnels de la culture et des jeunes, les jeunes), dans le but de comprendre leurs comportements en ce qui concerne les cultures jeunes à Royan.

Pour ce faire, nous procéderons selon une démarche méthodologique fondée sur le « contact direct » avec les acteurs. Par cette géographie comportementaliste, nous essaierons de montrer « qu'au-delà des apparences existent des liens subtils et complexes qui unissent les hommes à leur milieu de vie. Cette géographie renvoie à l'expérience existentielle et illustre comment, en chaque lieu, s'articule réel et imaginaire. » (A.Bailly et H.Beguin, 1995)

Nous mettrons en évidence les points de vue des acteurs locaux, mais aussi départementaux ou régionaux, par les résultats obtenus lors de différents entretiens.

Pour appréhender la jeunesse royannaise, nous étudierons les résultats d'une enquête par questionnaires, menée sur un échantillonnage d'une cinquantaine de personnes, âgées de 15 à 26 ans, à propos des cultures jeunes à Royan.

Ce questionnaire, que l'on peut trouver en annexe, aborde l'intérêt des jeunes pour certaines activités de loisirs en général, et leur sentiment d'appartenance par rapport au territoire royannais. Néanmoins, il s'intéresse aussi à la satisfaction des jeunes par rapport à l'offre culturelle qui leur est destinée à Royan, et, de manière plus approfondie, à deux exemples de cultures jeunes : les musiques actuelles et les sports de glisse urbaine.

La première partie sera consacrée à l'éclaircissement de la notion de culture rapportée à notre sujet, et à son intérêt pour le géographe, abordant par la même occasion la jeunesse de façon globale, pour peut-être mieux comprendre les cultures jeunes. Elle sera aussi destinée à expliquer les méthodes et concepts géographiques utilisés dans ce travail, faisant appel à une réelle pluridisciplinarité.

En second point, nous tenterons une analyse de l'identité culturelle de la ville de Royan, dont l'histoire influence considérablement la politique actuelle. Et nous nous attacherons à définir les différentes territorialités des acteurs élus ou professionnels.

Enfin, nous nous attarderons plus précisément sur la jeunesse royannaise, en évoquant la place éventuelle des cultures jeunes à Royan, la territorialité et les comportements spatiaux des jeunes dans ce même domaine.

PARTIE I

LE CULTUREL : UNE GEOGRAPHIE SOCIALE DES
LOISIRS

CHAPITRE I : CULTURES « DE JEUNESSE » ET POST-MODERNITE

Dans ce premier chapitre, en nous gardant bien d'entrer dans le débat opposant le « tout culturel » au prestige de la « culture consacrée » (O.Donnat, 1997) issue de la tradition des lumières, nous allons tenter de dresser une définition sommaire du mot « culture » en rapport avec notre sujet. En effet, les dîtes « cultures jeunes », en tant que pratiques culturelles de loisirs, et en même temps véritables source d'identité, font référence à un double sens du terme.

A - CULTURE ET GEOGRAPHIE

1) Le sens anthropologique : les fondements de l'identité

« Une culture constitue un corps complexe de normes, symboles, mythes et images qui pénètrent l'individu dans son intimité, structurent les instincts, orientent les émotions .»

Par cette définition, Edgar Morin nous évoque la culture au sens général du terme et fait référence à l'importance de ses effets sur l'individu qui par elle construit son identité, qu'elle soit locale, nationale ou internationale.

Ainsi, elle est à l'origine du sentiment d'appartenance de l'individu à une communauté. On peut alors la concevoir comme « Une totalité de représentations, valeurs, comportements, modèles et règles qui régissent la vision et le mode de vie d'un groupe social, et donc des individus qui le composent ». (Pierre Gaudibert).

La polysémie du terme nous renvoie d'emblée à de premières difficultés, car si l'objet de notre étude porte sur les pratiques culturelles ayant trait aux loisirs, nous pourrons constater par la suite que ces pratiques sont de véritables références identitaires en matière de jeunesse. En cela, nous tenterons de déterminer l'influence qu'elles peuvent avoir sur la territorialité des jeunes royannais

.2) Les pratiques culturelles de loisirs

Selon Paul Claval, et comme nous avons pu le constater précédemment : « La culture est un champ commun à l'ensemble des sciences humaines. » (Claval, 2001) Dans le dictionnaire critique, Les mots de la géographie, apparaît une distinction sur le sens du mot culture. Par conséquent, nous devons d'ores et déjà préciser que nous n'aborderons pas « (...)tout ce qui relève, tant de l'idéel que dans le matériel, de ce que comptent l'apprentissage en général, et l'activité intellectuelle en particulier, comme dimension des individus et des sociétés .
· tout ce que naguère on appelait d'un côté les superstructures, d'un autre les civilisations. Certains champs sont ainsi des champs culturels (langues, religions, institutions parentales(...).

Notre sujet s'attachera donc à la définition du culturel portant sur les « implantations structurantes (maisons ou palais, opéras, théâtres, bibliothèques...) ,
· les activités sporadiques (festivals, salons, concerts, expositions, représentations) ,
· les productions de richesses et les déplacements de consommation. Il s'associe aux loisirs dans les géographies du tourisme ou des spectacles. »
(Brunet, Ferras, Théry, 1993) Plus particulièrement, nous nous limiterons aux activités sporadiques dernièrement citées dans la mesure, nous l'expliquerons par la suite, où elles suscitent un véritable engouement de la part du jeune public.

En outre, ces pratiques, en tant que véritable phénomène de société, mettent en question de réels et multiples enjeux et ce sur différents plans. Ils peuvent être d'ordre économique, enjeux de civilisation, ou bien enjeux de pouvoir entre les acteurs eux-mêmes, mais aussi enjeux de pouvoir pour l'esthétique et le goût, ou encore enjeux de pouvoir entre les collectivités locales « pour qui la culture et la musique sont aussi des vitrines et des outils de compétition interville. » (Romagnan, 2000) Ils méritent donc que le géographe s'y intéresse. Les cultures jeunes font-elles partie de ces enjeux à Royan ?

2) De l'intérêt pour le géographe

« Le géographe est intéressé par la dimension culturelle des organisations spatiales et par la dimension spatiale des phénomènes de culture .
· cela peut inclure les manifestations d'art, le cinéma, la musique, la forme des maisons et des toits, la danse, la gastronomie ou la religion, et des appréhensions plus globales de comportements et d'institutions cultures. » (
Les mots de la géographie, 1993). Sur un fond de recherche identitaire, et par un « regard croisé » entre les différentes sciences humaines (sociologie, ethnologie...), le géographe se doit ainsi d'aborder de nouvelles formes de territorialisation liées aux pratiques culturelles.

Par exemple, « la musique comme le sport, activités et valeurs importantes dans notre style de vie et dans notre mode actuel d'appropriation du territoire, sont des révélateurs d'identités, de système de croyance et de vision du monde. » (Romagnan, 2000) En mettant l'accent sur la participation active du phénomène musical dans le processus de territorialisation, J.M Romagnan nous propose une analyse permettant « de faire le lien entre le lieu géographique comme support et l'imaginaire social comme moteur des acteurs qui investissent et territorialisent le lieu. » Déjà, en se référant aux acteurs, cet auteur nous permet d'entrevoir la vaste subjectivité du thème que nous allons aborder en terme de représentations territoriales. Par son travail sur la musique, il nous explique « qu'il s'agit d'étudier le comportement, les modalités d'action et de décision des différents acteurs intervenant dans la réalisation des activités musicales en espace public. Il importe de répondre à la question éminemment géographique : comment est assurée la gestion et l'appropriation du lieu pour la musique par les différents acteurs (l'organisateur, le musicien, le public) ? » (Romagnan, 2000)

Comme J.M Romagnan, reprenant J.P Volle faisant lui-même état de 25 ans de recherche géographique, ma démarche va finalement s'inscrire « dans le prolongement de ce nouveau rôle du géographe : le géographe décrypteur (...). Selon Volle, « le géographe descripteur devait céder place au géographe décrypteur de réalités profondes en mouvement, du mal repéré, du caché, du difficilement identifiable. » En l'occurrence, nous verrons au terme d'explications plus précises sur notre méthode géographique, que cette dernière se justifie largement étant donnée la subjectivité du sujet en présence.

D'ailleurs, par leur diversité liée entre autre à la montée de l'individualisme, les cultures de jeunesse restent difficiles à appréhender,et nous allons aussi pouvoir constater que les « jeunes » eux-mêmes, ainsi étiquetés, font l'objet de débat houleux, notamment au sein des pouvoirs publics. Car si nous n'avons pour l'instant que principalement évoqué la musique, nous ne manquerons pas d'aborder d'autres pratiques culturelles ou sportives, telles le graph ou le skateboard, à l'origine d'enjeux territoriaux importants à Royan.

B - UNE CRISE DE LA JEUNESSE ?

1° Une « stigmatisation » dangereuse

En ce début d'année 2002, Jack Lang, alors ministre de l'éducation nationale, dénonçait un « climat d'hystérie inacceptable » qui donne « l'impression que tous les jeunes seraient des pré-délinquants en puissance ». En effet, la présidentielle 2002, par son discours

sécuritaire, a ni plus ni moins accentué le « malaise » déjà existant entre les jeunes et le monde politique, discours renforcé par une médiatisation excessive des phénomènes de sécurité en France et en particulier dans les cités. Le fossé est ainsi creusé, et Jack Lang, se défendant de faire du « jeunisme » déplore que « les politiques parlent des jeunes comme d'une population exotique, les rangeant dans une seule et même catégorie. Si l'incompréhension des politiques face aux jeunes semble être une évidence, certains auteurs comme Robert Muchembled, évoque la « stigmatisation du péril jeune » par les politiques comme un moyen de « rejeter une partie du poids écrasant de leur culpabilité collective. » (Le monde de l'éducation, mai 2002)

A mesure que la population française vieillit, un habitant sur quatre a moins de 20 ans contre un sur trois en 1968, que la question essentielle demeure celle du financement des retraites, les jeunes, qui de plus en plus qualifiés se voient offrir des contrats de travail au rabais, commencent à perdre espoir devant l'incertitude de leur avenir. En outre, semble se renforcer le clivage entre les personnes diplômées et celles moins qualifiées pour qui les difficultés d'insertion sociales sont plus importantes. Alors, la solidarité familiale s'organise autour des ces « jeunes » qui ont du mal à s'émanciper du cocon familial et par conséquent, à trouver une réelle autonomie.

2) Un pacte générationnel rompu

Paradoxalement, si les jeunes sont de plus en plus tard financièrement dépendants de leurs parents, le fossé semble se creuser entre « eux » et le reste de la société.. « Nous savons en effet les efforts considérables que les familles consacrent à la qualité de l'éducation et au bien-être de leurs enfants, les aides matérielles, symboliques et en numéraire qui sont offertes aux nouvelles générations par leurs parents, grands-parents et parfois au-delà. Nous mesurons les flux inestimables de ressources que prodiguent les aînés à leurs proches. » (Dossier :Au croisement des générations, mars 2003) Cependant, entre solidarités et conflits, le pacte générationnel semble avoir été rompu.

Louis Chauvel évoque quant à lui plusieurs marques de fracture générationnelle :

- Le premier élément est « la répartition du pouvoir d'achat : en 1975, les

salariés de 50 ans gagnaient en moyenne 15 % de plus que les salariés de 30 ans, les classes d'âge adultes vivant alors sur un pied d'égalité. Aujourd'hui, l'écart est de 40 % . »

- « Le deuxième facteur affecte les progrès des qualifications. (...) Pour

l'essentiel, l'expansion des cadres est portée aujourd'hui par la dynamique des quinquagénaires. Les générations nées entre 1945 et 1950 sont restées tout au long de leur carrière sur la crête d'une vague montante de cadres qui s'étiole pour les puînés. »

- Il insiste ensuite sur le « revirement des chances d'ascension sociale. (...)Pour

la génération née vers 1945, l'ascension sociale a fonctionné à plein régime. Pour leurs propres enfants, nés vers 1975, ces conditions d'ascension sont souvent compromises (...).

- Le constat suivant est que, « pour la première fois en période de paix, la

situation de la jeune génération est plus difficile que celle des parents, (...) le taux de chômage deux ans après la sortie des études est supérieur à 20 %. »

- « Un autre point concerne la transmission de notre modèle social aux

générations futures. » Louis Chauvel évoque ici l'allongement des cotisations sur les retraites et les conditions plus faciles pour les jeunes diplômés, faisant référence aux « germes d'une nouvelle société d'inégalité. »

- Enfin, un dernier fait touche le « problème de la transmission, non pas

patrimoniale mais politique. Le déséquilibre de la représentation politique se mesure à un indice clair : en 1982, l'âge du représentant syndical ou politique moyen était de 45 ans, il est de 59 ans en 2000. » (Dossier : au croisement des générations, mars 2003)

D'ailleurs, « de Karl Marx à Karl zéro », les jeunes montrent un désintérêt certains pour la politique « qui ainsi désidéalisée, faite par des hommes, avec leurs petits travers, et non par des demi-dieux (Churchill, De Gaulle), » connaît de grandes difficultés à rester crédible.

3) Les pouvoirs publics déconcertés

Entre enjeux liés au vieillissement, une croissance économique qui tarde encore et toujours à redémarrer, une jeunesse qui doit « s'estimer heureuse » d'obtenir des contrats souvent précaires, alors que la sécurité se voit renforcer face à la grogne des cités et que le

taux de chômage ne diminue pas, les jeunes générations restent en « quête de politiques publiques ». L'âge, en tant que critère ultime de l'élaboration des politiques publiques est remis en question et les jeunes sont ainsi de plus en plus difficilement appréhendables. « Cette invalidation potentielle du modèle de régulation lié à l'âge est liée aux transformations sociales. » (Jean-Charles Lagrée, mars 2003). A l'appui de cette thèse on peut mentionner plusieurs évolutions ou tendances :

- « la déconnexion des critères d'âge au regard du fonctionnement des

institutions ou la déchronologisation des parcours de vie ,
·

- la flexibilisation des parcours et leur réversibilité, les parcours perdant

leur caractère linéaire et unidirectionnel ,
·

- la remise en cause de l'organisation ternaire de la vie et le brouillage des

étapes du cycle de vie ,
·

- l'individualisation des parcours de l'existence liée à un certain degré de

désinstitutionalisation des âges. »

Il faut donc relativiser le critère d'âge, qui n'est pas un outil de gestion suffisant pour les pouvoirs publics. Ainsi, les « 16/25 ans » demeurent difficiles à identifier, et un processus croissant d'individuation semble en être une des principales causes. « La modernité, l'ultra ou la post-modernité, jette un nouveau défi à notre approche de la perpétuation de nos sociétés. C'est le changement de contexte de socialisation qui fait une génération. Mais dans sa formation, la génération devient productrice de différences. Une génération sociale se construit dans sa différence par rapport à une autre. » (Dossier : au croisement des générations, mars 2003) Ainsi, si on a pu observer un tel fossé dans le milieu des années 1970, ce changement semble être de nouveau là.

« L'individualisme de la nouvelle génération, vecteur de fragmentation du social et de dissolution des collectifs » laisse donc perplexes les pouvoirs politiques. « Mais à l'heure où les classes sociales, les églises, les communautés ethniques et les institutions s'étiolent et où montent les revendications qui font de l'individu le centre de l'univers, quelle vertu, quelle caractérisation pourrait habiter la génération montante sinon d'être la génération de l'individu retrouvé ? » ( Au croisement des générations, mars 2003) Cet individu, en l'occurrence jeune, en mal d'identification, en mal de liberté, semble paradoxalement s'attacher de nouveau à d'anciennes valeurs comme par exemple la fidélité. En effet, « en 1981, 50 % des 18-26 ans estimaient que la fidélité était importante pour le bonheur du couple ,
· en 1999, 85 % d'entre eux partagent cette opinion. »
(Au croisement des générations, mars 2003) L'importance que lui accorde les jeunes serait en partie liée à l'attachement à

d'autres valeurs telles que « l'authenticité et le respect ». Si les jeunes ne retrouvent pas ces dernières dans la représentation politique, il semblerait que bon nombre de cultures qui leur sont propres s'y consacrent fortement. En toute hypothèse, une meilleure prise en considération de cette multitude culturelle serait peut-être une des clefs de la réconciliation entre les « jeunes » et les pouvoirs publics.

C - LES CULTURES DE JEUNESSE

1) Une grande diversité vers un même idéal

Entre culture skate et culture hip-hop, entre « look » vestimentaire et langages codés, il y en a pour tous les goûts au répertoire culturel de la jeunesse. L'origine de ces cultures est géographiquement urbaine et plutôt réactionnaire d'un point de vue social.. En effet, « La nécessité de se distraire, des s'échapper du quartier mais également d'afficher ses ambitions contestataires sont la conséquence de la crise de la vie moderne, du chômage, du recul de l'âge d'entrée dans la vie active, de l'urbanisation à outrance et des politiques de logements. » (A.Chotard, 2001) L'exemple le plus flagrant, d'autant plus en matière d'identité, est certainement le phénomène « hip-hop ». Partie du Bronx au milieu des années 70, née « dans les flammes de la révolte », la culture rap, mêlant danse, musique et graffitis entre autre, a conquis le « monde entier pour devenir la voix d'une génération ». ( www.unesco.org/courier/2000) Cette culture s'est donc imposée comme représentante incontestée des jeunes des banlieues défavorisées.

Cependant, via le phénomène de récupération commerciale et surtout grâce à un succès grandissant auprès des jeunes en général, ces cultures, et en particulier les musiques actuelles (rock, rap, techno, reggae...) tendent à réunir les jeunes vers des aspirations qui leur sont propres. Ainsi, ces « différents styles musicaux forment des sortes de petits univers à la fois distincts, séparés et cohésifs, communautaires. » On peut parler de rapprochement dans la mesure où elles suggèrent toutes, si l'on s'y attache sommairement, les mêmes idéaux, de tolérance, de respect et d'authenticité. Elles sont en conséquence un véritable moyen d'expression pour des jeunes en mal d'intégration, et malgré leur accessibilité à un large public, gardent toujours un esprit contestataire organisé en réseau et difficilement identifiable par les pouvoirs publics. Ces derniers en ont parfois une image plutôt dévalorisée, ceci étant du en partie à certains scandales médiatiques (comme le procès NTM) et à cette difficulté à les appréhender par leur organisation particulière en réseaux informels. Nous verrons que cette dévalorisation est très représentative du cas royannais.

2) Des cultures post-modernes

Selon le témoignage d'un jeune homme de 23 ans intervenant pour Médecins du monde au sein des « rave party », les politiques ne peuvent pas comprendre les « teufeurs ». « Ils les prennent pour des clochards désocialisés qui vont patauger dans la boue pour écouter deux enceintes pourries, alors que ces jeunes sont à la pointe de la technologie, ils sont la génération web ! » (Le monde de l'éducation, mai 2002) Entre légèreté et engagement, les mêmes idées et valeurs sont scandées. Ces cultures, conscientes d'une récupération commerciale aux enjeux économiques non négligeables, rassemblent de plus en plus de jeunes et de moins jeunes aux quatre coins du globe. Elles appartiennent complètement au mouvement post-moderne qui transforme actuellement la société mondiale. La post- modernité, caractérisée entre autre par l'ère de l'information où les moyens de communications mènent le monde à notre porte, permet à ces cultures d'adhérer au « système monde », mais celui qui confère une importance à l'identité territoriale locale supérieure à celle des réseaux : la « glocalisation ».

Les cultures jeunes s'opposent donc à la mondialisation actuelle consumériste et destructrice de territoires. Elles peuvent avoir un impact déterminant sur le développement culturel et spirituel, donc politique de certains pays. Effectivement, « les jeunes ne se contentent pas d'avaler ces produits, ils s'en servent aussi pour façonner leurs sous-cultures. Le hip-hop se nourrit des talents de ces bricoleurs, offrant une plateforme de revendications aux indigènes de Nouvelle-zélande ou un creuset identitaire aux jeunes noirs de Colombie. En Afrique du Sud, il amplifie les messages de l 'après apartheid tandis qu'en Algérie, il devient une voie d'accès au débat politique ». ( www.unesco.org/courrier/2000).

Ces différentes cultures intègrent donc une logique territoriale relativement compliquée. C'est pourquoi, face à tant de subjectivité, le géographe se doit d'adopter des méthodes de recherche particulièrement proche des différents acteurs, et ainsi décrypter la situation des cultures de jeunesse dans le paysage local. Qu'en est-il de la situation royannaise ? La ville de Royan intègre-t-elle par exemple le réseau régional des musiques actuelles ?

CHAPITRE II METHODES ET CONCEPTS GEOGRAPHIQUES

« Les loisirs constituent aujourd'hui, à l'évidence, une donnée sociétales fondamentale. Ils interviennent, en effet, comme un facteur structurant moteur dans ce champ de forces qu'est le paysage ; ils jouent un rôle essentiel dans la mise en place des formes d'organisation et des processus spatiaux... Avec le développement des activités de détente, et avec la montée en nombre de ce qui, dans toutes les couches sociales, y participent, un discours sur l'organisation qui ne tiendrait pas compte de cette dimension essentielle de l'existence que sont les loisirs serait tronqué. » (Karl Ruppert, L'espace géographique, 1978)

Si le géographe peut analyser le phénomène « sous l'angle des temps, des distances, des pratiques sociales et des implantations », (G.Cazes, 1992) il doit pour ce faire, utiliser en partie des moyens subjectifs mettant en scène les acteurs, leurs sentiments et les territoires, tels que les représentations et la territorialité.

A - LE CONCEPT DE REPRESENTATION

Analyser les comportements et représentations des acteurs culturels, des élus et des jeunes concernant les « cultures de jeunesse » au sein d'une petite ville littorale telle que Royan relève d'une certaine dificulté. Une telle problématique se situe donc dans une logique d'observation comportementale, celle qui « privilégie l'étude des représentations et de l'imagination pour expliquer l'influence des processus cognitifs sur la connaissance et les pratiques sociales. » (A.Bailly et H.Beguin, 1995) Avant d'entrer pleinement dans le débat, notre étude demande à priori quelques éclaircissements.

1) Les notions de temps et d'espace

Du temps cosmique, où prévalait l'organisation quotidienne dans les sociétés anciennes, au temps social, visible sur le long terme, rythmant notre vie sur une année voire plus, les mentalités ont donc beaucoup évolué. Le temps et l'espace sont intimement liés, et l'histoire marque et continue de marquer les espaces. Ainsi, « le géographe cherche la manière dont les temps historiques inscrits dans l'espace, s'affrontent, se bousculent, s'excluent ou fusionnent pour donner naissance aux territoires d'aujourd'hui. » (G. Di Meo, géographie sociale et territoires, 1998) De nos jours, le temps est donc un paramètre fondamental en terme d'organisation de l'espace et de comportements spatiaux. Entre « distance standard (longueur géométrique séparant deux points), distance temps (intervalle de durée entre deux points) et distance affective (charge affective rapprochant ou séparant

deux point » (A.Bailly, 1985), nos représentations des distances influencent considérablement notre manière d'appréhender l'espace et le temps.

En terme d'espace, nous allons particulièrement nous intéresser à l'espace relatif. « Après vingt années de recherche, la géographie des représentations nous éloigne bien de l'espace absolu de Newton, composé de points ayant une existence indépendante des individus qui l'occupent ; elle nous ouvre à cet espace relatif, si riche, anthropocentré, mis en lumière par Leibniz et nous montre comment représentations, environnement, pratiques sociales et spatiales interagissent dans le cadre d'un système ouvert où les causalités simples n'existent pas. » Ainsi appréhendé, l'espace devient « résonance individuelle et sociale, faisant appel aux sens, à l'apprentissage, aux structures d'organisation, aux systèmes de vécu, mais aussi à l'imaginaire. » (A.Bailly, 1985). Par cette dernière évocation, A.Bailly nous fait entrer pleinement dans le champ des représentations et approche de cette manière deux notions fondamentales : l'espace perçu et l'espace vécu.

Le premier, qui consiste par des travaux fonctionnalistes (témoignages, cartes mentales...), à saisir les observations et représentations de l'espace géographique par des personnes ou des groupes de personnes, articule réel et imaginaire. Il a pour objectif de « comprendre les aspects spatiaux du comportement de l'homme et notamment de mesurer et d'interpréter les dimensions subjectives de ses valorisations spatiales. » (Y.André, Enseigner les représentations spatiales, 1998). Il peut être complété par des sondages, des enquêtes ou des observations, mais connaît cependant des limites dans la mesure où ces données ainsi recueillies font intervenir de nombreuses valeurs inconscientes liées à la personnalité des personnes.

En second lieu, l'espace vécu, caractérisé par la pratique, l'expérience d'un espace, nous rend aussi compte des représentations d'un lieu, mais fait intervenir la notion de sens donné aux espaces. « Or l'espace devient territoire lorsque lui est affecté du sens. » (Y.André, 1998) « Comprendre les territoires, c'est en retrouver le sens, ou plutôt les différents sens qui peuvent se superposer ou s'affronter. » Abordant ici une géographie de la territorialité, entre sentiment d'appartenance et sens donné aux espaces, une telle subjectivité nous invite à explorer quelque peu les profondeurs de la conscience.

2) Aux origines des représentations

« Les origines des représentations se situent dans les questions d'orientation et de localisation de l'homme. » (A.Bailly, 1985) Néanmoins, si l'on approfondit un peu sur ces questions, on constate qu'elles sont directement liées à la subjectivité de la connaissance. Si la

polysémie des représentations renvoie à d'autres champs scientifiques tels que la psychologie sociale cognitive, les sciences de la cognition, la sociologie ou encore l'économie, elles ont cependant une origine commune : les théories de la connaissance. Un autre problème se pose alors à nous sur la nature même de la connaissance. Ainsi, dans un contexte philosophique, « la connaissance de la connaissance n'a émergé comme problème fondamental qu'avec Emmanuel Kant qui a fait de la connaissance l'objet central de la connaissance. » (E.Morin, La connaissance de la connaissance, 1986) Il nous incombe alors de mettre en évidence trois formes de l'acte de connaissance tirées de réflexions philosophiques :

a. La « perception sensible », caractérisée par « l'appropriation par nos sens du réel, objet physiquement présent sous forme d'une représentation, construction de l'esprit ».

b. « La connaissance imaginaire », consistant en une remémoration
antérieure ou une création de l'esprit.

c. « La connaissance abstraite » portant sur les propriétés des objets, « la connaissance devient ici une activité de conceptualisation et la représentation s'élève à un niveau supérieur d'abstraction. » (E.Morin, 1986)

A la vue de ces concepts philosophique, la représentation « serait une synthèse cognitive dotée des qualités de globalité, de constance et de stabilité. (...)Ce sont donc les qualités organisatrices qui donnent au monde sa consistance et permettent au regard, c'est-à- dire à l'esprit, de considérer ce monde stable, cohérent, constant, et d'y effectuer à chaque instant des analyses et des synthèses. » (E.Morin, 1986)

Mais quel est l'intérêt pour le géographe ?

Il est fondamental dans la mesure où les représentations influencent considérablement notre appréhension de l'espace et donc nos comportements spatiaux. En effet, « on agit en fonction des représentations que l'on se fait de la réalité, que celle-ci ait été perçue ou seulement imaginée. » De plus, ce concept est à l'évidence évocateur de progrès par sa prise en compte croissante de l'individu, étant donnée l'évolution actuelle de la société. En effet, « La représentation des espaces est une affaire individuelle, mais plus ou moins déterminée par les cultures, les informations, voire les mythes et les représentations collectives, ou des réalités plus triviales. » (Les mots de la géographie, 1993) Mais le fait d'intégrer pleinement l'individu à ce type de recherche géographique est-il suffisant pour rendre crédible l'utilisation des représentations au sein d'une telle matière ?

En tout état de cause, les représentations semblent être l'outil idéal dans l'approche de la jeunesse, cette catégorie de population si difficilement appréhendable. En outre, comment pourrait-on comprendre la territorialité de ces jeunes à Royan, en rapport à ces cultures, sans faire appel aux représentations, puisque la territorialité est par essence même un « sentiment » ?

3) La légitimité des représentations

Dans son ouvrage, Enseigner les représentations spatiales, Y.André fait très bien état de cette controverse mettant en question la légitimité des représentations. Il évoque par exemple Bachelard pour qui « une connaissance immédiate est dans son principe même subjective. En prenant la réalité comme son bien, elle donne des certitudes prématurées qui entravent plutôt qu'elles ne la servent, la connaissance objective. » Nous touchons ici un débat philosophique subtil sur la nature même de la réalité. La réalité n'est-elle pas différente pour tout le monde ? Ou n'y aurait-il qu'une seule et même réalité ? Faudrait-il en rester à l'objectivisme réducteur de l'observation scientifique ?

Prenons plutôt le risque d'aller dans le sens de ceux qui croient en l'intérêt des représentations et par conséquent en l'individu dans son unicité. En tout état de cause, les représentations, processus de la connaissance, même si ne permettant que d'émettre des hypothèses, ont une véritable pertinence. Ainsi, Y.André, soutenu par Jodelet avance que :

- « toute représentation est pertinente même si cette pertinence nous échappe

en première approche ,
·

- toute représentation s'inscrit dans un système cognitif logique qu'il importe

de décoder si on veut le faire évoluer ,
·

- ...toute représentation est tenue pour objet d'études aussi légitime que (la

connaissance scientifique) en raison de son importance dans la vie sociale, de l'éclairage qu'elle apporte sur les processus cognitifs et les interactions sociales. »

En outre, l'intérêt certain qu'elles portent aux acteurs, à l'individu, conforte décidemment cette légitimité. « Comprendre la subjectivité des acteurs passe par l'étude des représentations du monde qu'ils se construisent. La représentation étant moins mise à profit comme processus cognitif que comme fondement de l'action. » Sommes toute, ces constructions de la réalité élaborées par les individus sont tout à fait crédibles de par les pratiques qu'elles génèrent. Leur avantage n'est donc pas des moindres pour le géographe à qui « elles permettent de comprendre les logiques des acteurs, de saisir le jeu des aspirations

individuelles et des systèmes de valeur des groupes sociaux, somme toute, de révéler la vie des territoires. » (Y ;André, 1998)

Peut-on ainsi déduire de l'offre culturelle qui est proposée aux jeunes sur le territoire royannais, des représentations territoriales de ces mêmes jeunes ?

B - LA NOTION DE TERRITOIRE

1) De l'espace au territoire

« Espaces produits, perçus, représentés, vécus, sociaux sont des catégories qui concernent l'espace géographique. Il s'agit simplement de modalités différentes de sa prise en compte : modalité de l'action pour l'espace produit par les sociétés, modalité de la connaissance ou de la cognition pour l'espace perçu et représenté, modalité de l'existence humaine pour l'espace vécu. » (Di Méo, 1998)

Cette dernière approche, par l'intérêt qu'elle porte au sens donné aux espaces va être à l'origine de la naissance des territoires. En effet, dans les années 70, les géographes, s'ouvrant à d'autres disciplines des sciences humaines telles que la psychologie, la sociologie ou encore l'anthropologie, vont s'intéresser aux « liens subjectifs que tissent les hommes et l'espace. » (Frémont, 1976)

Ainsi, selon Guy Di Méo, l'espace vécu recouperait trois dimensions :

- « l'ensemble des lieux fréquentés par l'individu, c'est-à-dire l'espace de vie ,
·

- les interactions sociales qui s'y nouent (l'espace social) ,
·

- les valeurs psychologiques qui y sont projetées et perçues. »

C'est cette dernière dimension qui charge de sens l'espace de vie pratiqué par les hommes. Et, « dans la mesure où toute pratique humaine comporte sa dimension imaginaire, l'espace de vie, en tant qu'étendue où se déplacent les hommes, n'échappent pas aux représentations qu'ils s 'en font. Déformé de la sorte, il devient un espace vécu. » (Di Méo, 1998)

Il évoque aussi l'espace vécu comme étant une « métastructure spatiale », c'est-à-dire « l'ensemble des structures, souples et labiles, tant sociales que spatiales, qui rattachent l'individu à son milieu territorial. » De cette manière, « l'espace vécu ou la métastructure spatiale individuelle nous mettent directement sur le chemin la territorialité. »

Néanmoins, avant d'aller plus loin en matière de territoire et d'approfondir sur la portée identitaire de ce dernier, attachons-nous tout d'abord à lui conférer une définition.

2) Le territoire : espace approprié

« Espace approprié, avec sentiment ou conscience de son appropriation, (...) quelque chose que l'on intègre comme partie de soi et que l'on est donc prêt à défendre. (...)

La notion de territoire est à la fois juridique, sociale, culturelle, et même affective. Le territoire implique toujours une appropriation de l'espace : il est autre chose que l'espace Le territoire ne se réduit pas à une entité juridique ; (...) il ne peut pas être non plus assimilé à une série d'espaces vécus. (...) Il ne se réduit pas davantage à l'enracinement paysan dans un lieu, ni aux attachements des citadins à un quartier, ni aux lieux fréquentés :il y faut quelque chose de plus, et d'abord les sentiments d'appartenance (je suis de là) et d'appropriation (c'est à moi, c'est ma terre ou mon domaine).(...) Il tient à la projection sur un espace donné, des structures spécifiques d'un groupe humain, qui incluent le découpage et la gestion de l'espace, l'aménagement de cet espace. Il contribue en retour à fonder cette spécificité, à conforter le sentiment d'appartenance, il aide à la cristallisation de représentations collectives. (...)

Cette définition qu'a su tirer C.Fradin (2001) du dictionnaire conçu par R.Brunet, R. Ferras et H.Théry, Les mots de la géographie, dictionnaire critique, fait très bien ressortir l'importance que confère le territoire au sentiment d'appartenance à l'espace..

De son côté, G.Di Méo, réunissant au sein du concept de territoire les deux notions

d'espace vécu et d'espace social, insiste sur quatre significations à leur adjoindre :

- « Il décrit en se fondant sur les données (spatiales) de la géographie, l'insertion de chaque sujet dans un groupe, voire dans plusieurs groupes sociaux de référence. Au terme de ces itinéraires personnels, se construit l'appartenance, l'identité collective. (...)

- Dans sa dimension politique, par le caractère volontaire de sa création, le

territoire traduit un mode de découpage et de contrôle de l'espace garantissant la spécificité et la permanence, la reproduction des groupes humains qui l'occupent. (...)

- (..) il constitue un remarquable champ symbolique. Certains de ses éléments,

instaurés en valeurs patrimoniales, contribuent à fonder ou à raffermir le sentiment d'identité collective (...).

- L'importance du temps long, de l'histoire en matière de construction

symbolique des territoires (...). »

Et nous pourrons d'ailleurs constater que l'histoire de Royan est très fortement ancrée dans la politique de la ville, notamment dans la politique culturelle.

Enfin, G Di.Méo fait état de l'aspect multidimensionnel du territoire qui participe de trois ordres distincts. « Il s'inscrit, en premier lieu, dans l'ordre de la matérialité, de la réalité concrète de cette terre d'où le terme tire son origine. (...)Il participe de l'ordre des représentations collectives, sociales et culturelles. (...) Et relève de la psyché individuelle. Sur ce plan, la territorialité s'identifie pour partie à un rapport à priori, émotionnel et présocial de l'homme à la terre. (...) »

3) La territorialité : source de conflits

Si définir le territoire n'est pas une tâche facile étant donnée la polysémie du terme, nous allons voir que la territorialité pose quant à elle d'autres problèmes tout aussi subjectifs.

Dans Les mots de la géographie, dictionnaire critique, est définie la territorialité comme un « rapport individuel ou collectif à un territoire considéré comme approprié. (...) l'identification est apprise par le processus de socialisation, elle relève de la psychologie collective et contribue à fonder l'identité du groupe. (...) D 'un côté, la territorialité semble un élément utile à la cohésion des groupes sociaux ; de l'autre, elle est une source ou un support des hostilités, des exclusions, des haines. »

Ainsi, G Di.Méo évoque aussi l'éthologie pour jeter un regard sur « le territoire de l'Homme comme un espace approprié en fonctions d'un jeu d'interactions complexes, mettant aux prises l'instinct et la culture. »

Mettant en lumière ces aspects négatifs de la territorialité, en tant qu'héritage de la « composante éthologique du territoire », il évoque ici la territorialité exacerbée dont cherche à se dégager l'humanité.

Concernant notre sujet, nous allons pouvoir constater que la culture est à l'origine d'enjeux territoriaux, et, en l'occurrence, identifier les représentations en matière de cultures de jeunesse peut éventuellement mettre à jour certains aspects conflictuels liés à ces enjeux.

Effectivement, l'appropriation excessive d'un territoire par une « population dominante » peut être source de frustration pour des populations minoritaires alors sujettes à un relatif sentiment d'exclusion. Peut-on penser qu'à Royan, la « main mise » sur la ville par les populations retraitées, soit à l'origine de « frustrations » ressenties par les 15/26 ans ?

CHAPITRE III LES ENJEUX TERRITORIAUX DU CULTUREL

Alors qu'on assiste à une diversification des pratiques culturelles et des lieux où elles se déroulent, la culture se territorialise et prend sa place dans les débats et les pratiques de l'aménagement du territoire. «Depuis plus de vingt ans se mettent ainsi en place des territoires de compétence et d'administration musicale et culturelle, avec l'intervention de l 'Etat et des collectivités territoriales (région, département, communes et structures intercommunales). » ( J.M Romagnan, 2000)

A - LES TERRITOIRES : UNE IDENTIFICATION HASARDEUSE

1) Développement culturel et territoires

En matière de dépenses publiques, l'organisation territoriale des politiques culturelles respecte rigoureusement l'ordonnancement issu de la décentralisation. La région s'attachera selon la loi à intervenir sur les événements artistiques, le conseil général aura lui compétence en matière d'archive et de lecture publique, chaque institution privilégie donc les attributions qui lui ont été dévolues.

Cependant, « on assiste à une dissociation croissante entre le statut de chaque institution et la fonction qu'elle assure ne réalité. » Ainsi, si un conseil général assure effectivement son rôle officiel, « il jouera son crédit politique, son image d'institution dynamique, autour de l'enjeu, à la fois marginal et concurrentiel, de la production de tel ou tel événement artistique. » (Politiques culturelles et territoire, BBF 2001)

De par ce constat, les pouvoirs publics affichent une volonté récente de remise en ordre en ce qui concerne l'action publique territoriale. Cette réorganisation institutionnelle se caractérise par deux lois, dites Voynet et Chevènement, elles-mêmes se manifestant sur deux plans :

- « Prendre acte de cette recomposition territoriale en plaçant l'action

publique aux bons niveaux géographiques. Autrement dit, on va tenter de réconcilier le pays réel et le pays institutionnel, de faire coïncider territoire légitime et territoire pertinent. Processus qui donne tout son sens à la mise en avant de l'agglomération (la ville dans son extension réelle) et du pays (le rural dans son interdépendance nouvelle à la petite ville traditionnelle).

- En outre, en rapport avec un nouveau mode de gestion, les transformations confirment « la systématisation de la contractualisation (contrats d'agglomération/contrats de pays) et la volonté de globalisation des

compétences sectorielles. Selon la loi Voynet (et d'après la formule .
· un territoire/un projet/un contrat), le projet prime sur la globalité des compétences. »
(Politiques culturelles et territoire, BBF 2001)

Néanmoins, malgré ces efforts de la part des pouvoirs publics, la distinction territoire politique / territoire pertinent persiste. Un point positif doit être tout de même évoqué par la « frénésie d'énonciation des projets de territoires », qui permettent par exemple à nombre de conseils généraux « d'affirmer leurs points de vue territoriaux, parfois forts pertinents ».

Finalement, « ces réformes récentes ont suscité ou accéléré un processus de relégitimation politique de toutes les institutions territoriales. » (D.Béhar, P.Estèbe, BBF 2001) Peu à peu, s'intégrant à ce processus, les politiques culturelles « s'engagent sur la voie d'une territorialisation effective. Mais l'emboîtement des échelles et des compétences sectorielles les structurent toujours pour une grande part .
· aux instances de proximité, la responsabilité de la gestion de la polyvalence, à l'agglomération la tâche d'investir dans les équipements structurants, à la région la mission de produire les événements significatifs. »

Encore loin de ces logiques territoriales politiques, les cultures de jeunesse, et en particulier les musiques actuelles qui nécessitent des implantations structurantes conséquentes, sont en général insuffisamment considérées. La Communauté d'Agglomération de la ville de Royan, par exemple, n'a pas encore pris part à de tels débats. On peut tout au moins évoquer une « première évocation », mais ce, de par une impulsion associative d'origine privée, lors d'une commission culturelle ayant eu lieu en ce début d'année 2003.

Ces cultures, que nous avons caractérisé précédemment par une difficile identification, évoluent dans un « complexe territorial » post-moderne que certains territoires ignorent encore.

2) Les territoires de la post-modernité

Si la dimension sociopsychologique des fondements de l'identité individuelle, procédant d'une construction intérieure par une préalable distanciation des autres, est très certainement fondamentale, l'identité communautaire, matérialisée par le mouvement vers l'autre et le monde, marque sans aucun doute la grande importance accordée à la dimension spatiale d'une construction identitaire plus globale.

L'individu, ainsi intégré à une communauté locale, renforcé par une identité collective, se sentira mieux à même d'affronter le monde, qu'il pourra ensuite aborder suivant différents degrés d'extériorité. L'identité, fondée entre autre par ce sentiment d'appartenance à une communauté locale sur un territoire donné, constituerait donc un des éléments majeurs de la

territorialité. Cette dernière, par les enjeux de pouvoir qu'elle suscite, en terme d'inclusion et d'exclusion, liée fortement à la notion d'identité, apparaît donc comme primordiale au bien être de l'individu.

La post-modernité, caractérisée par la mondialisation des échanges, favorise « le développement de communautés d'adhésion déterritorialisées, communément appelées réseaux sociaux, et de communautés virtuelles découlant notamment de l'utilisation de la télématique ». Ainsi, « l'identité chez l'être moderne et postmoderne n'est pas exclusive mais elle constitue un élément d'une mosaïque identitaire plus vaste. » (M.Simard, printemps 2000)

Nous serions donc en présence d'une nouvelle forme de territorialité « qui viendrait affecter un système géographique d'appartenances multiples. » Un tel système territorial verrait son origine dans un autre système identitaire. Ce dernier, mettant en cause une dualité entre les relations de milieu et les relations de réseaux, conserverait une cohésion communautaire par l'équilibre entre les deux relations précitées. Cependant, cette cohésion « diminuerait lorsque les réseaux prédominent. » (Simard, 2000)

En conséquence, certains jeunes ou groupes de jeunes, de par une mauvaise prise en compte de leurs pratiques culturelles sur leur territoire, vont se divertir au sein même de ces réseaux, et, par un relatif sentiment d'exclusion, vont parfois (dans le cas extrême) mettre en péril, leur territorialité, voire leur identité.

Notre démarche va à présent consister à tenter d'identifier la situation royannaise en la matière.

B - ROYAN : UNE STATION BALNEAIRE VIEILLISSANTE

1° Descriptions administratives et évolution de la population

Au dernier recensement de la population de 1999, Royan, commune de la Charente- Maritime appartenant à l'arrondissement dont Rochefort est la sous-préfecture, compte 17102 habitants (7616 hommes et 9486 femmes), soit une densité de 886 habitants au km2..

De 1960 à 1975, la population royannaise n'a cessé de croître de par l'élan général d'exurbanisation. Mais à partir de 1975, une décroissance très nette s'est amorcée jusqu'en 1990. On peut penser que la crise économique est en partie responsable de cette baisse, étant donnée la difficulté à trouver du travail à Royan. Il faut en outre tenir compte du phénomène

de périurbanisation qui a assurément contribué à réduire la population de Royan au profit des petites communes voisines.

Figure 1 :

La population royannaise depuis 1962

18200 18000 17800 17600 17400 17200 17000 16800 16600 16400

 

1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005

Sources : recensement INSEE 1999

Au cours des années quatre-vingt-dix, le déficit naturel a été compensé par des arrivées de population. En effet, entre les deux derniers recensements, on a enregistré 1402 naissances et 2426 décès dans la commune ; le déficit naturel s'élève donc à 1024 personnes. Par ailleurs, l'excédent des entrées sur les sorties de population est de 1289 personnes.. Il est important pour notre sujet, de souligner que la majorité de ces entrées sont des personnes âgées.

2) La composition de la population royannaise par âge

La commune abrite beaucoup de seniors. Les 3244 habitants qui ont 75 ans ou plus représentent 19% de la population alors que cette proportion est de 10,4% seulement dans le département. A l'opposé, les 2670 jeunes de moins de 20 ans (de 0 à 19 ans) ne représentent que 15,6% de la population alors que la proportion de 2 1,9% dans le département.

Cette population de retraités affectionne tout particulièrement Royan pour son cadre agréable de bord de mer et pour son climat. La politique de la ville continue à oeuvrer dans le sens des personnes âgées, avec un programme national instauré depuis ce début d'année 2003 intitulé : « Bien vieillir à Royan ».

Figure 2 :

Répartition de la population royannaise par tranches d'âge

0 à 14 ans 11%

15 à 24 ans 8%

60 ans ou + 43%

25 à 39 ans 15

40 à 59 ans 23%

Sources : recensement INSEE 1999

Ainsi, comme nous pouvons le constater sur le graphique précédent, la population des 15 à 24 ans qui intéresse tout particulièrement notre sujet est largement minoritaire. Nous verrons par la suite que cette minorité, a de ce fait certaines difficultés à affirmer son identité territoriale, d'autant plus que la priorité est donnée aux personnes âgées à Royan.

PARTIE II
DEVELOPPEMENT CULTUREL DANS LA VILLE DE
ROYAN

Avant de pénétrer pleinement dans « l'identité culturelle actuelle » de la ville de Royan et de définir les représentations des différents acteurs, il semble essentiel d'évoquer quelque peu l'histoire tumultueuse de cette station balnéaire.

CHAPITRE I : HISTOIRE ET CULTURE : ROYAN DU MOYEN AGE A

NOS JOURS

A - DU MOYEN AGE A LA BELLE EPOQUE

1) Le plus grand estuaire d'Europe : un site stratégique

En 1O92, Royan, petit village de pêcheurs situé en bordure du plus grand estuaire d'Europe était à l'origine un emplacement militaire stratégique. Au départ, il était un enjeu entre la France et l'Angleterre lorsque Aliénor d'Aquitaine épousa le Roi d'Angleterre en 1154. La nouvelle Reine, développant le commerce entre son Aquitaine natale et son royaume d'adoption, fait très vite progresser les activités des ports de la Rochelle et Bordeaux. Mais ce dernier se trouve au fond de l'estuaire de la Gironde et le commerce attire les pirates. Tout au long de l'estuaire, des places fortes protègent le trafic et Royan sera donc fortifié par les anglais pour défendre l'entrée de l'estuaire. Royan deviendra par la suite enjeu des guerres de religions munie donc de ses fortifications diverses. En effet, la ville connaît encore actuellement 40% de protestants contre 5% en ce qui concerne le territoire national.

Ainsi, en 1622, Louis XIII décide de soumettre les protestants et détruit la citadelle en 1623. Deux siècles plus tard, après maintes reconstructions, et alors qu'auparavant la mer était très crainte et servait principalement de déchetterie, on assiste à un tout nouvel intérêt pour les bains de mer. Effectivement, « La tradition de villégiature balnéaire dans la presqu'île d'Arvert remonte au début du 19ième siècle lorsque les premiers trains de plaisirs - bateaux remontant la Gironde - débarquent à Royan les baigneurs bordelais. » (Royan, années 50. Parcours d'architecture du 20ième siècle, juin 2000) Ces derniers ont tout d'abord utilisé des

barques plates en 1815, avant de pouvoir remonter l'estuaire avec les premiers bateaux à vapeur en 1819, mais l'accès à Royan était encore difficile étant donnée la destruction du port et de la digue.

On commence alors à préserver le milieu, les estivants réclament des logements et évoquent pour la première fois la « vue sur la mer ». En 1841, contre une certaine concurrence due en partie à la création du train Bordeaux/Arcachon, est construit le premier casino royannais sur la plage de Foncillon, lieu d'arrivée et de fréquentation des Bordelais.

A la fin du 19ième siècle, avec la chute de l'empire, Royan devient comme la Baule, une station balnéaire de première catégorie.

2) La belle époque : baigneurs et célébrités

En 1894, Royan comptent trois casinos : le casino de Foncillon reconstruit en 1883, celui des quartier de Pontaillac au sud du village, et un casino municipal alors le plus grand de France. Ainsi développés, casinos, hôtels, établissements de bains et le chemin de fer depuis 1875 vont « précipiter Royan vers un destin balnéaire et touristique de réputation internationale que le petit port de pêche était loin de pouvoir imaginer. »

« Plaisir, villégiature, bains de mer, jeux et voyages qualifient à l'époque un univers nouveau à l'écart du monde urbain ou rural habituel, champs délimité dans l'espace où l'imaginaire, la découverte et la nouveauté servent de lien à ces pionniers bourgeois qui surent attirer le tout Paris et les vedettes du monde des arts et des lettres, jusqu'au développement du tourisme de masse de l'avant guerre. » (Royan, Un siècle, deux fois construite, colloque juin 2000)

Royan, ne connaissant que peu de séquelles suite à la première guerre mondiale, relance très vite les bains de mer. Auparavant incluse dans la « côte d'argent » allant jusqu'à Biarritz, Royan devient en 1931 « côte de beauté » suite à l'élection de Miss Europe. Cependant, la crise économique mondiale de 1929 va freiner quelque peu le tourisme. Ce dernier sera relancé malgré tout par les congés payés et le Front Populaire en 1936, mais malheureusement que pour très peu de temps...

Entre « fascination gothique, fantaisie classique, attrait des colonies ou régionalisme », l'insouciance de l'époque laisse place à «l'éclectisme des formes, la richesse symbolique et l'éventail des styles ». « Les 400 ou 500 villas balnéaires construites là entre 1880 et 1930 constituent un véritable catalogue, sorte d'exposition universelle, village-expo de l'architecture privée de la fin du 19ième et du début du 20ième siècle. » (Royan années 50, juin 2000)

Il est important d'insister sur cette période historique de la ville dont la forte « emprunte » du prestige est encore au coeur de la politique culturelle actuelle.

La formation de ces stations était liée à la volonté de proposer une autre image de la ville, un autre mode de vie hors des contraintes et des conventions de la vie traditionnelle. Tant de beauté ne pouvait laisser penser à la tragédie qui allait suivre. Royan, d'ores et déjà « catalogue architectural » de la modernité du 1 9ième siècle, allait après la seconde guerre mondiale devenir laboratoire de la modernité contemporaine.

B - LA RECONSTRUCTION : « UN LABORATOIRE EN SCIENCES HUMAINES »

1) Une organisation nationale arbitraire

En 1939, la guerre déclarée, Picasso se réfugie à Royan et y peint le célèbre « Café des bains ». Mais en septembre 1944, la poche de la ville entreprise par les Allemands, Royan n'est plus un refuge. Le 5 janvier 1945, « l'opération Indépendance » débute, et l'alliance britannique met fin à cette forteresse allemande par une attaque aérienne. « En une heure et dix minutes, le bombardement allié, jugé avec le recul comme militairement sans objet, a détruit Royan que sa renommée internationale acquise par la présence assidue et l'oeuvre d'ambassadeurs aussi prestigieux que Sacha Guitry, Jacques Henri Lartigue ou Pablo Picasso n'aura pas suffit à protéger. » (Royan, années 50, juin 2000) Le centre est détruit à 95%, faisant alors 1000 morts. Sur 6000 immeubles tombés en Charente-Maritime, il y en aura 4000 à Royan.

A la différence de l'Allemagne, la reconstruction de la France fut organisée de manière centrale. Le Ministère de la reconstruction, fondé en 1945 à Paris, décida la reconstruction à l'identique des centres villes historiques comme Saint-Malo, Blois ou Gien. Certaines villes gravement détruites furent déclarées « laboratoires en sciences humaines ». En dehors de Royan, se trouvait sur la liste : Saint-Dié, Dunkerque, Calais, Toulon et le Havre. Claude Ferret, architecte bordelais, fut nommé architecte en chef de la zone de Royan par le Ministre Raoul Dautry. En 1946 il créa le plan directeur pour la reconstruction de la ville balnéaire de Royan, ce dernier fut réalisé dans sa quasi-totalité.

« Il apparaît que la composition d'ensemble de cette création n'aura la chance de voir le jour que soumise aux conditions de l'autorité centrale française. Malgré toute l'admiration pour ces efforts considérables il ne faut pas ignorer l'envers de la médaille : jusqu'à aujourd'hui ni la commune, ni la population, ni les touristes ne peuvent s'identifier aux changements radicaux décidés sans leur consentement.

Ce sont donc toujours les villas pittoresques de la Belle Epoque, comme par exemple dans le quartier le Parc qui continuent, il semble, à perpétuer l'identité de la ville de Royan. » (Colloque, juin 2000)

Pierrette Fleuriaux, écrivain contemporain, dans une nouvelle Le collier de la reine, nous rend bien compte de cet ancrage du passé : « Royan fut la perle de cette côte, la reine des villes balnéaires. Puis elle fut blessée. Pour continuer à vivre, elle a dû se refaire autre. La nouvelle ville a perdu nombre de ses splendeurs, elle n'attire plus les mêmes soupirants riches et célèbres. La grande dame d'autrefois a dû se plier à la pauvreté de l'après-guerre, se vêtir de béton, porter des parures plus sobres et plus fonctionnelles. A l'intérieur d'ellemême, elle reste blessée. Cette blessure, on la perçoit lors des grandes fêtes, celle du 15 août par exemple, qui si souvent ici font revivre la Belle Epoque. J'ai essayé de faire comprendre aux enfants cette histoire particulière de la ville dans une histoire destinée aux 10-13 ans : Trini fait des vagues. L'un des personnages, Bertrand-Duffard y incarne, de façon exacerbée et jusqu'au crime, le regret du passé. La fillette qui débrouille l'énigme incarne, elle, l'attachement simple et sans histoire à la ville d'aujourd'hui où elle passe de bonnes vacances. » (Colloque, juin 2000)

Il est important de mettre en évidence ce « prestige perdu » dans la mesure où l'Adjointe au Maire chargée de la culture, semble encore actuellement très attachée à en retrouver la marque, bien décidée à faire reconnaître et apprécier le patrimoine d'après-guerre.

2) Un prototype du contemporain urbanisé objet de controverses

« Si dans trois ans, Ferret, la ville n'est pas reconstruite je vous ferais fusiller. » Cette boutade du Ministre Dautry était loin de la réalité, il a fallu déjà 2 ans pour enlever les décombres. Dans un premier temps, Ferret, et son assistant Simon, deux architectes de formation classique et sans expérience, commencèrent, inspirés notamment du Trocadéro à Paris, par dessiner des plans classiques. Mais en 1947, à la lecture de la revue « architecture d'aujourd'hui », leurs idées se tournèrent très vite vers l'architecture brésilienne. Les plans ainsi transformés laissent apparaître des influences mutuelles entre l'architecture brésilienne et française. « D'une part, en commun prime l'expressionnisme qui, plutôt que d'accentuer le côté fonctionnel du contemporain ainsi qu'une méthodique dans sa réalisation, se traduit comme une composition artistique.

Ainsi se trouvent des similitudes entre le front de mer de Royan et les complexes d'habitations étirées tels que les a conçus Eduardo Reidy à Rio de Janeiro de 1950 à 1952. D'autre part, des similitudes surprenantes apparaissent entre la structure initiale de Royan et

l'ébauche urbanistique de base de la ville de Brasilia de Lucio Costa en 1957 : malgré une échelle différente, le thème de composition repose dans les deux villes sur le principe de la colonne vertébrale courbée. » (Colloque, juin 2000)

D'un autre côté, Royan est aussi un ensemble représentatif de l'architecture classicocontemporaine, avec des caractéristiques typiques des années 50. En outre, « Royan est également un monument pionnier en ce qui concerne la construction en coque de béton et des fondations bétonnées. » (Colloque, juin 2000) On peut voir notamment la coquille du marché couvert par Louis Simon, ou bien l'église de Guillaume Gillet. Ce béton à Royan était un commandement de l'économie et un credo de la modernité. Cependant, le climat corrosif, la fragilité des constructions due à la salinité du sable utilisé pour le béton et aux vices de fabrication dus à l'économie désastreuse d'après-guerre, sont en partie à l'origine d'une destruction active.

En effet, « cet essai unique dans l'histoire de la reconstruction européenne ne trouvera dans l'ensemble que peu de reconnaissance. » La population et ses représentants ont du mal à accepter et à comprendre la valeur d'une architecture « qui puise son esthétisme dans la réduction ». Le bâtiment du casino, pourtant indispensable à l'urbanisme, a été détruit en 1986 pour cause de dégradation. Aussi, la pression économique du tourisme de masse réclamant de plus en plus de logements impose de nombreux changements insidieux.

Depuis quelques années, une prise de conscience a amené la politique culturelle de la ville à protéger le bâti issu de la reconstruction en faisant par exemple classer certains monuments tels que l'église. De nouveaux projets voient le jour dans cette perspective, et maintenir Royan est une question d'argent. Ainsi, un concepteur a remarqué que c'est « dans le maintien d'une architecture d'après-guerre que se trouvera la valeur marchande de Royan aux différents points de la ville ». Ce dernier investit dans des nouveaux projets d'habitat grand standing, dans le pur style du contemporain international. Il est de plus toujours question de la création d'un musée des années 50. Royan pourrait alors devenir une ville musée, « démonstration unique de différents modèles d'urbanisme et d'architecture ».

Néanmoins, « l'héritage moderne est toujours ressenti comme un poids et non pas reconnu comme une identité. » (Colloque, juin 2000)

Ce bref historique est très évocateur des représentations prestigieuses de la Belle époque, encore très fortement ancrées dans l'inconscient collectif royannais, qui expliquent en partie la volonté des acteurs actuels, à « refaire » briller la ville. Nous verrons que les cultures jeunes ont « du mal » à se faire une place, au sein de cet esprit conservateur.

CHAPITRE II : UNE POLITIQUE CULTURELLE FORTEMENT
MARQUEE PAR L'HISTOIRE

Si nous évitions précédemment d'entrer dans le débat opposant « le tout culturel » aux « cultures consacrées », il semblerait que cette controverse soit en partie à l'origine d'une certaine dévalorisation des cultures « jeunes » sur le territoire royannais. Ceci s'explique principalement par la population majoritairement vieillissante et par l'histoire évoquée dans le chapitre précédent. Les informations qui vont suivre sont principalement issues d'entretiens avec Madame L'Adjointe au Maire chargée de la culture et avec son assistante.

A - LA PRIMAUTE ACCORDEE A LA REVALORISATION DU PATRIMOINE ARCHITECTURAL

1) Les enjeux grandissants du culturel

L'Adjointe à la culture, exerçant actuellement sa 3ième mandature nous donne un indicateur très simple en ce qui concerne l'intérêt grandissant pour le domaine culturel au sein de sa ville : alors nommée 7ième adjoint lors de sa première mandature en 1989, elle devint 5ième adjoint en 1995 avant d'entamer sa troisième mandature en tant que 3ième adjoint en 2001.

En effet, les collectivités locales ont acquis plus de pouvoirs par les lois de décentralisation et de déconcentration et sont maintenant plus à même de s'émanciper, donc de développer leurs spécificités. L'Etat reste néanmoins le garant de critères de qualité et partenaire à part entière des collectivités avec entre autres les contrats de plan Etat/régions ou les contrats de villes.

« Si 50% des crédits ministériels sont toujours destinés à la capitale (...), le ministère n'est pas monopolistique puisque, si le prestige culturel réside principalement à Paris, la majeure partie du patrimoine, des infrastructures et des activités culturelles se trouvent dans les communes. Les lois de décentralisation ont confirmé la responsabilité des collectivités locales pour leurs archives, musées, établissements d'enseignement artistique et les bibliothèques municipales. La majorité des théâtres et centres culturels pluridisciplinaires est aussi gérée par les communes. Les collectivités locales, en particulier les villes, ont en effet investi largement le champ culturel dans les années 80. » (Culture et territoires, Thuriot, 1999)

Bien sûr, l'offre culturelle, et en particulier en matière d'animation, est fondamentale pendant la saison estivale, mais nous verrons que les enjeux hors saison prennent de plus en plus d'importance au regard de cette nouvelle société des loisirs qui prend forme actuellement.

A son arrivée en 1989, cette élue, dressant un état des lieux, considère alors la population du territoire royannais ainsi que son histoire pour en évaluer les manques. Il semblerait qu'en plus des affaires courantes, elle se soit attachée à réaliser un grand projet par mandature. En 2003, son « grand projet » est principalement la revalorisation du patrimoine, particulièrement le patrimoine architectural avec notamment la création d'un musée des années 50.

Pouvoirs publics et conservation du patrimoine

La préservation du patrimoine monumental a été initiée par l'Etat au 19ième siècle pour le patrimoine public, puis s'est étendue aux propriétaires privés par la loi du 31 décembre 1913.

Les communes détiennent 44% des monuments historiques, c'est pourquoi les collectivités territoriales « peuvent revendiquer à juste titre une décentralisation de la maîtrise d'ouvrage puisque soit le patrimoine leur appartient (essentiellement aux communes), soit il est implanté sur leur territoire. (...) L 'Etat a développé des corps de fonctionnaires spécialisés, dans la restauration, la conservation, l'inventaire, l'inspection, qui ont permis de mettre en place un système de préservation et de mise en valeur efficace sur tout le territoire national. » (Thuriot, 1999)

A Royan, la politique culturelle en matière de protection des monuments s'est tournée vers les Zones de Protection du Patrimoine Architectural, Urbain et Paysager. Les ZPPAUP, mêlant décentralisation et concertation avec l'Etat, interviennent dans le « respect des critères nationaux concernant les maîtres d'oeuvre et architectes, ainsi que toutes les mesures d'ouvrage. » (Culture et territoires, Thuriot, 1999)

Représentation, conservation et transformation des espaces

L'Adjointe chargée de la culture, justifiant sa volonté de préserver ce patrimoine architectural particulier d'après-guerre, nous explique de quelle manière elle a su tenir compte de l'image qu'en avait la population. Elle évoque une architecture contemporaine largement décriée esthétiquement et une méconnaissance des réflexions de fond qui ont amené à de tels ouvrages.

De par son projet de musée des années 50, elle veut par exemple faire découvrir la réflexion symbolique qui a amené à disposé l'église sur le point le plus haut de la ville en référence aux nourritures spirituelles. Si l'on descend plus bas vers le marché, on peut alors entrer dans une coquille Saint-Jacques géante évoquant les nourritures terrestres... Mais elle tient surtout à protéger ces monuments contre d'éventuelles destructions, comme l'ancien casino (détruit en 1986) qui symbolisait, placé sur le front de mer au niveau le plus bas, toute sorte de réjouissances.

La manière dont l'Adjointe nous expose les représentations de Royan qu'entretiennent les résidents ou même les touristes fait directement référence à la « double nature du lieu ». Royan devient alors lieu « générique » dans la mesure où c'est une station balnéaire vieillissante parmi tant d'autres, et lieu « spécifique », de par son architecture contemporaine originale. (Colloque sur les représentations, Poitiers, 1999) Cette ville est d'ailleurs très remarquée par son église, souvent comparée à la « navette challenger », dont l'esthétique abonde de critiques négatives.

Si les jeunes royannais dénoncent généralement une ville vieillissante qui les oppresse, les retraités, largement majoritaires, ont encore la nostalgie de la Belle Epoque. La personne élue chargée de la culture est par conséquent très attachée à faire connaître et reconnaître ce patrimoine, maintenant prioritaire au sein de sa politique culturelle.

4) Royan : vers le label « ville d'art et d'histoire »

En 1987, l'église Notre Dame a été classée monument historique, depuis, le marché, le temple, la villa Tanagra l'ont rejoint sur le chemin de la valorisation.

Cette valorisation s'exerce dans le cadre des ZPPAUP, instituées par la loi de décentralisation de 1983 ( à laquelle se sont ajoutés des enjeux paysagés en 1993). La loi sur les Zones de Protection du Patrimoine Architectural, Urbain et Paysager propose une « démarche concertée et contractuelle associant les différents acteurs qui, chacun par son mode d'intervention, participe au modelage progressif de la ville patrimoniale :

- Les services de l'Etat : Conservation Régionale des monuments historiques qui conduit les processus de protection et de gestion des monuments dont la restauration bénéficie de la compétence de l'architecte en chef des monuments historiques ; services départementaux de l'architecture et du patrimoine qui veille quotidiennement à la conservation et à la mise en valeur du patrimoine protégé.

- La commune, que la décentralisation a rendu pleinement responsable

de son urbanisme et qui est, en particulier, gestionnaire de l'espace public.

- Le citoyen, enfin et surtout, qui est l'utilisateur quotidien de cette citée

et dont les initiatives multiples ajoutent des touches ponctuelles, positives ou négatives, à l'équilibre subtil du patrimoine urbain. » (Colloque Royan, 2000)

Lors de ce colloque tenu à Royan en 2000, Jean-Marie Vincent, Chef de l'inspection générale de l'architecture et du patrimoine, insiste sur la qualité de ce projet qui permet à la ville de « conserver ses valeurs héritées du passé en lui permettant de continuer à vivre, et donc à évoluer, en harmonie avec celle-ci », et qui n'est donc pas « un acte de fixation de la ville dans un certain état historique ».

Précisons en outre que ce particularisme a été pour Royan l'occasion d'être un véritable pôle d'art contemporain d'envergure internationale, toujours calqué sur l'aspect expérimental de la ville. Cette modernité a été largement fêtée de 1960 à 1985, avec 25 années de festival d'arts contemporains. Il reste actuellement une salle d'exposition dédiée à cet art située dans les voûtes du port. Par son action de revalorisation du patrimoine architectural, L'Adjointe au Maire chargée de la culture semble s'attacher à vouloir renouer des liens solides avec le passé et retrouver un certain prestige.

Il est fondamental de souligner cet attachement à la culture consacrée qui règne à Royan, dans la mesure où cette course au prestige s'exerce au détriment de nouvelles pratiques culturelles ou de loisirs, dont les cultures jeunes. Nous pourrons constater par la suite que cette politique culturelle a finalement une certaine influence sur les représentations territoriales des jeunes Royannais.

B - ENSEIGNEMENT ARTISTIQUE ET AMENAGEMENT DU TERRITOIRE

1) Formation artistique et politiques culturelles

« L'éducation artistique est indispensable pour tous les élèves lors de leur scolarité obligatoire, qu'ils soient dans un établissement public ou privé. » (Thuriot, 1999)

Depuis 1988, une loi incite à l'intervention d'artistes professionnels en accord avec les enseignants pour compléter leur travail. En effet, la musique et les arts plastiques sont des matières scolaires à part entière, prises en charge par les collectivités locales, l'Etat et les établissements scolaires. La seconde branche de cette grande fonction publique culturelle qu'est la formation est l'enseignement artistique spécialisé.

« A côté de quelques établissements publics nationaux, c'est aux collectivités territoriales d'organiser cette formation localement. Mais c'est encore l 'Etat qui définit la pédagogie et les diplômes reconnus nationalement, et par voie de conséquence le profil des

formateurs. La différence avec le milieu scolaire réside dans le fait que ce sont les collectivités locales, et plus particulièrement les villes centres d'agglomération qui en supportent la charge jusque dans le personnel. » (Culture et territoires, Thuriot, 1999)

Royan : « un enseignement artistique de qualité »

Aux services culturels de la ville de Royan, l'Adjointe arbore fièrement le fait que les formateurs recrutés au sein de l'école de musique « ne soient plus que des médaillés d'or de conservatoire ou de grandes écoles ». La marque du prestige se dessine peu à peu en avançant dans cet entretien, force est de constater de manière incontestable la prédominance des cultures consacrées dans la politique culturelle de Royan.

En 1989, entrant à la mairie, dans le cadre de son état des lieux, devant l'évidence d'un manque de moyens et la pression d'une association musicale déjà municipalisée comptant 200 élèves, elle entame son premier grand projet : l'école de musique. Après diverses prospectives territoriales et autres obligations politiques, le choix définitif portera sur un espace à proximité du lycée et collège (incendié et déplacé par la suite) d'enseignement général, au sud-est de Royan.

Le rapprochement spatial avec ces structures éducatives semble être un aspect supplémentaire du grand intérêt porté à la culture musicale classique consacrée et la volonté d'y sensibiliser la population jeune de Royan. En outre, la volonté de cibler une population lycéenne est aussi due au fait que les 20/25 ont souvent tendance à se délocaliser pour étudier ou travailler où il est possible de le faire.

En 1992, s'ouvrent donc les portes d'un aménagement qui a sollicité un budget d'environ 5 millions de francs. Dix ans plus tard, l'effectif des élèves est passé à 320, et la Communauté d'agglomération du pays finance pour moitié le fonctionnement de cette école, l'autre moitié étant prise en charge par la municipalité de Royan.

Précisons que cette école n'aborde pas les musiques actuelles et ne propose aucun local aux jeunes dans cette perspective.

Arts plastiques et autres pratiques culturelles de loisirs

Continuant sur sa lancée, l'Adjointe à la culture, a, lors de sa deuxième mandature en 1995, entreprit la construction d'une école de dessin. L'impulsion fut associative partant du constat d'une demande croissante concernant les arts plastiques en général et en particulier au sein d'un atelier peinture.

L'école, dont le coût s'est élevé à 1,5 millions de francs, accueille maintenant 200 adhérents, l'association n'a pas été municipalisée. La politique royannaise s'exerce donc à priori dans le respect des quatre grandes fonctions culturelles publiques : la conservation du patrimoine, la formation artistique, l'aide à la création et la diffusion.

A propos de ces dernières nous évoquions précédemment l'époque où primait l'art contemporain à Royan, la ville brillant de part son côté expérimental moderne, en l'occurrence, les services culturels de la ville sont toujours en rapport avec le FRAC (Fond Régional d'Art Contemporain). Il y a donc encore une salle d'exposition dédiée à ce style et un Salon International sur la Recherche Photographique a lieu régulièrement. Cette action parait correspondre à une vision étatique considérant des oeuvres potentiellement « aptes » à être consacrées dans le futur de par une sorte d'anticipation hasardeuse. Notons que le graf, pourtant de plus en plus apprécié et pratiqué par les jeunes en général, n'est pas pris en compte au sein de cette école.

Nous allons voir à présent que la situation en matière de spectacle vivant est un peu plus complexe car mettant en scène de nombreux acteurs.

C - LE SPECTACLE VIVANT : ENTRE MULTIPLICITE DES ACTEURS CULTURELS ET DIVERSITE DE L'EXPRESSION ARTISTIQUE

1) Une offre limitée en terme d'équipements spécialisés

Si les équipements précités sont largement à la hauteur des attentes du public concernant l'aide à la création, on peut tout de même noter des besoins non satisfaits évidents dans le domaine de la diffusion. En effet, il y a bien une bibliothèque municipale, un palais des congrès prévu pour des manifestations importantes (colloques, salons, congrès...), plusieurs salles destinées à l'organisation d'expositions en arts plastiques (les voûtes du port, l'ancienne gare routière réhabilitée...), mais la diffusion de spectacles vivants reste timide étant donné en partie le manque de structures adéquates. Cette thématique, il faut le rappeler, est intéressante pour le géographe au niveau environnemental, de par les risques de nuisances sonores.

En 1988, a été crée une salle de spectacle en plein centre ville. La régie est municipale et la programmation dépend de la ville même si le lieu appartient à une société privée. Au départ, cet espace était un garage par la suite réhabilité en cinéma avant de devenir un lieu de diffusion de spectacles vivants. Cependant, cette salle pouvant accueillir 400 personnes, n'a

pas été adaptée en ce qui concerne l'acoustique. Elle se prête donc seulement à des programmations de théâtre ou bien de spectacles de danse à musique modérée en terme de décibels, dans le but de respecter le voisinage.

Le palais des congrès possède aussi une salle équipée, comme la salle de spectacle, en places assises et matériel scénique, on a pu y voir quelques concerts mais ce lieu n'est pas non plus adapté. Inadapté, car un concert à très haut volume sonore (caractéristique des musiques actuelles ou amplifiées) résonnerait dans tout le Palais des congrès, gênant le bon déroulement d'autres rassemblements simultanés, de plus, les fauteuils ne sont pas amovibles (les concerts de musiques actuelles se prêtant plus à un public debout).

Enfin, un chapiteau, dépendant du département animation de la ville est mis à disposition pour des concerts ou autres spectacles. Néanmoins, ce chapiteau disposé sur le front de mer l'hiver (abritant le festival de la grande conche en octobre/novembre et la patinoire de décembre à février) et sur l'esplanade du stade près de la gare l'été, n'est pas non plus adapté à des représentation « bruyantes ». En novembre 2001, le seul concert destiné aux jeunes (l'affiche étant essentiellement hip-hop) a été interrompu à 22h30 pour cause de nuisances sonores.

Le problème ne se pose pas lors de la saison estivale pendant laquelle de nombreuses manifestations diverses et variées sont organisées sur tout le pays royannais.

2) Une politique favorable au développement des cultures consacrées

Nous n'allons donc pas évoquer, ou très peu, la saison estivale étant donnée l'explosion d'animations jalonnant la côte et l'arrière pays au sein du pays royannais dans son intégralité. Alors, la ville centre d'agglomération que représente Royan, s'efface spontanément au profit des communes voisines qui trouvent donc aussi leur public de par le tourisme de masse. Ainsi disparaissent de nombreux enjeux territoriaux, comme une trêve due à l'abondance du public, mais nous verrons par la suite qu'une certaine concurrence se joue véritablement entre certains acteurs culturels, en particulier à la morte saison.

L'élue à la culture le précise elle-même, sa politique influence considérablement le développement d'une culture consacrée, quelque peu prestigieuse.

En matière de spectacle vivant, elle est très attachée à sensibiliser le jeune public au théâtre ce qui procède d'une action au demeurant plutôt éducative étant donnée une collaboration avec les lycées ou collèges. Mais son action directe en matière de diffusion reste limitée, ses services agissant surtout dans l'aide à la création et à la diffusion portant sur les

expositions ou le théâtre contemporain (mise à disposition de salle, parfois financement) ainsi que dans l'aide financière portée aux multiples associations à buts culturels.

L'organisation de spectacles vivants à Royan semble procéder d'une délégation à deux associations : Royan culture et le Département animations.

3) Le spectacle vivant : deux associations municipales

Officiellement, Royan culture et le Département animations dépendent toutes les deux de l'adjoint au Maire chargé de la culture. Néanmoins le Président du Département animation, admets avoir une relative autonomie.

En 1989, l'Association pour une Maison de la culture disparaît, car selon l'Adjointe, investissant son premier mandat, cette structure se voulait trop indépendante. Sont alors le créés le Département animation en 1989 et Royan culture en 1994.

Cette dernière association dépend directement des services culturels de la ville, ses buts sont l'organisation et la production de spectacles vivants mais elle est régulièrement utilisée pour servir d'autres intérêts. Cette association municipale a une action dirigée essentiellement vers les cultures consacrées :

- Théâtre : un festival et une action constante pour sensibiliser le jeune public.

- Peinture : le Salon d'automne (Une cinquantaine de toiles présentées à la Toussaint), ainsi que des expositions diverses.

- Lettre le prix « Royan Atlantique », concernant les auteurs du Poitou-Charentes.

- Musique : La fête de la musique, une production régulière en musique classique, un festival de jazz en août.

- Patrimoine : les journées du patrimoine, des colloques...

Ainsi, l'Adjointe chargée de la culture admets volontiers laisser au Département animation la charge d'animation culturelles plus « festives ». Ce qui explique la certaine indépendance de cette association, dont le budget ne dépends pas d'ailleurs des services culturels mais du service « fêtes et cérémonies ».

Le Président de cette structure nous explique que ses objectifs sont fixés selon une convention avec la municipalité, à qui il rends des comptes (bilan d'après le cahier des charges). Le département animation est aussi un « chantier d'insertion » (employant CES, emplois jeunes...), selon différentes conventions : une avec la direction du travail (l'Etat), une autre avec l'ANPE et une avec la Mission locale (orientée vers la jeunesse). Il exprime en outre une volonté d'animer d'octobre à mai, et évoque l'animation d'une ville comme Royan

comme étant « au coeur de la spirale du développement économique ». L'association intervient de deux manières :

- Par des animations de loisirs ou commerciales : la station de sports d'hiver

sur la plage (patinoire, piste de luge et ski de fond pour les enfants), le marché de Noël ou encore le Village de la Commuanuté d'Agglomération du Pays royannais regroupant les 31 communes et leurs particularités.

- Par des animations culturelles : l'organisation de spectacles vivants (Festival

de la Grande Conche d'octobre à décembre : concerts de variétés, spectacles humoristiques, un tremplin musical en direction du jeune public) dirigée vers le grand public.

Au regard de l'action de ces deux associations, on peut d'ores et déjà constater une quasi-absence de programmation en ce qui concerne les « cultures jeunes » (musiques actuelles, danse hip-hop...), excepté un tremplin musique et une certaine liberté lors de la fête de la musique.

4) Des enjeux territoriaux ?

Mis à part la saison estivale au cours de laquelle toutes les communes de la côte de beauté « vibrent » par de nombreuses manifestations, tous les acteurs culturels de Royan sont d'accords sur la définition d'une zone de chalandise commune : le Pays royannais. En effet, Royan est la ville centre d'agglomération du Pays, le lieu de rencontre, de socialisation intercommunale par excellence.

Cependant, si le Département animation investit pleinement le domaine du spectacle vivant « grand public », nous allons voir que ce dernier ne semble pas faire l'unanimité en Pays royannais. Effectivement, aux dires de la population, une image revient fréquemment, selon laquelle, la structure phare du pays concernant l'organisation de spectacles vivants serait une association située sur une commune mitoyenne à Royan : Saint-Georges de Didonne.

En tout état de cause, les musiques actuelles à Royan sont synonymes de conflit car elles ne possèdent pas d'espace propre, mais nous pourrons voir par la suite, que d'autres facteurs, moins facilement « avouables », sont aussi à l'origine de cette mauvaise prise en compte.

Ainsi, dans le chapitre suivant, nous allons tenter de comprendre comment, à travers leurs représentations de l'espace, les différents acteurs culturels se construisent une certaine

territorialité, et un mode d'action qui lui est propre. En conséquence, nous verrons que ces représentations territoriales influent considérablement sur la manière dont ces acteurs vont appréhender les cultures « jeunes » ou « générationnelles ».

CHAPITRE III : REPRESENTATIONS, TERRITORIALITES DES
ACTEURS CULTURELS

Dans le présent chapitre, nous allons tenter de mettre en évidence les formes de territorialités qui caractérisent les différents acteurs culturels (élus ou organisateurs...), ainsi que leurs représentations des cultures « jeunes », dans le but de définir leurs comportements vis-à-vis de ces dites cultures sur le territoire royannais.

A - TERRITORIALITES, REPRESENTATIONS : COMPORTEMENTS

Différentes formes de territorialité

Nous avons vu précédemment que Guy Di Méo, attribuait au territoire, espace social et espace vécu, quatre significations supplémentaires liées à l'identité collective, à la dimension politique, à un champ symbolique et l'importance de l'histoire dans la construction de ce dernier. Toutes ces spécificités vont contribuer à forger chez l'homme un sentiment d'appartenance ou non, une certaine représentation de son espace de vie : sa territorialité.

En l'occurrence, il serait opportun de comprendre, par leurs représentations territoriales, par leurs comportements liés à leurs fonctions, quelle forme de territorialité caractérise les différents acteurs culturels en présence. Nous allons donc tenter de savoir si leur territorialité est « restreinte, adaptable ou exacerbée », de par cette relative catégorisation, en restant conscient de la possible évolution de chaque acteur.

Nous appuyant sur les travaux de Claire Fradin, reprenant Jaffré, nous allons, par ces catégories, essayer de comprendre les comportements des acteurs en matière de cultures « générationnelles », en ajoutant à ces différentes formes de territorialité ainsi définies, l'image qu'ils ont de ces dites cultures. En effet, nous pourrons constater sur le territoire royannais, où les populations retraitées vieillissantes dominent, une certaine retenue concernant l'offre culturelle en direction des jeunes. Nous entrons ainsi pleinement dans le débat opposant les minorités d'un territoire, aux populations dominantes majoritaires.

Espace, représentations et pouvoir

A Royan, la ville oriente décidemment sa politique vers les populations du 3ième âge, largement majoritaires. Depuis le début de cette année 2003, Royan est la ville pilote d'un programme national d'actions : « Bien Vieillir ». Si le pouvoir réside sur « l'idée essentielle d'une force orientée tantôt vers le maintien d'un état des choses, tantôt vers le changement »,

(Raffestin, Barampama, Concept de géographie humaine, 1995), les pouvoirs publics à Royan sont très ancrés dans un conservatisme qui n'est pas pour déplaire à plus de 50% de personnes âgées. En outre, « de manière générale, la richesse économique entretient avec le pouvoir des liens très étroits » (Di Méo, 1998), ce qui nous permet naturellement de faire le lien entre pouvoir et population dominante.

Ainsi, « la géographie politique peut être conçue comme une géographie de relations de pouvoir, fondée sur les principes de symétrie et de dissymétrie dans les rapports entre organisations, entre les innombrables acteurs qui interviennent au niveau de l'espace et du pouvoir, et multidimensionnelle par essence. » (Raffestin, Barampama,