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SOMMAIRE
INTRODUCTION
PARTIE I : Le culturel : une géographie sociale
des loisirs
Chapitre I : Cultures de « jeunesse » et
postmodernité Chapitre II : Méthodes et concepts
géographiques Chapitre III : Les enjeux territoriaux du
culturel
PARTIE II : Le développement culturel de la ville
de Royan Chapitre I : Histoire et culture : Royan du Moyen Age à nos
jours Chapitre II : Une politique culturelle fortement marquée par
l'Histoire Chapitre III : Représentations, territorialités des
acteurs culturels
PARTIE III : Une place pour les cultures jeunes à
Royan ?
Chapitre I : Un territoire « hors normes » en
la matière
Chapitre II : Représentations, comportements et
mobilité des jeunes royannais Chapitre III :La difficile
émergence des cultures jeunes à Royan
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION
« L'évolution de nos pratiques culturelles,
l'extension de la notion de culture, la révolution audiovisuelle, la
mort du livre, l'essor d'une culture « jeune »..., autant de
thèmes qui donnent lieu depuis plusieurs années à des
débats passionnés où les exigences de la polémique
l'emportent souvent sur l'examen des faits. » (O.Donnat, 1994)
Il n'est donc pas aisé de définir de
manière précise la notion de culture. De ce fait, nous
retiendrons principalement une distinction majeure opposant les culture
savantes, dites « consacrées », au « tout culturel
». Cette controverse, posant le problème des limites du domaine de
la culture, est fondamentale pour notre sujet dans la mesure où elle
rend parfois difficile le développement de certaines pratiques
culturelles, dont un bon nombre de « cultures jeunes ».
Ces cultures, que l'ont peut qualifier de
générationnelles, intéressant majoritairement la tranche
des 15-26 ans, sont en constante ébullition, recherchant la
nouveauté, l'originalité. Elles se caractérisent en outre
par une grande diversité, et ont souvent valeur de véritable
référence identitaire chez les jeunes populations, qui, de part
cette pluralité, peuvent se retrouver plus aisément dans telle ou
telle pratique. Certaines d'entre elles sortent parfois du domaine purement
culturel, comme les sports de glisse urbaine (skateboard, roller...), ce qui
rend leur délimitation difficile.
« Près de la moitié des Français
de 15 ans et plus a déjà pratiqué, la musique, le
théâtre, la danse, les arts plastiques ou l'écriture
pendant son temps libre. » (A.Chotard, 2001) Notre étude
portera donc aussi bien sur les pratiques en amateur que sur la diffusion des
ces cultures, puisque 69% des Français de 15 ans et plus, et surtout les
jeunes, préfèrent de manière générale des
activités de loisirs qui les amènent à sortir de chez
eux.
Musiques actuelles, graf, danse hip-hop, skateboard... nous
verrons que les cultures jeunes constituent un grand nombre de modes
d'expression, un large panel de loisirs, qui ne sont plus exclusivement
réservés aux habitants des grandes agglomérations, mais
aussi à l'ensemble du territoire, et ce même au sein des petites
communes et des campagnes.
« cultures jeunes », va nous faire entrer pleinement
dans un sujet de géographie sociale, emprunt d'une grande
subjectivité.
En effet, cette ville prestigieuse à la Belle
époque, et détruite lors de la Seconde Guerre Mondiale, abrite de
nos jours 43% de retraités sous une architecture contemporaine
très controversée. Cette identité culturelle fortement
marquée par l'Histoire est-elle propice à l'épanouissement
d'une jeunesse débordante d'une telle énergie créatrice
?
Au-delà des ses intérêts touristiques, la
municipalité de Royan mène une politique volontariste en faveur
des populations vieillissantes, mais qu'en est-il de la jeunesse ?
En tant que géographe, comprendre distinctement les
comportements des différents acteurs royannais en matière de
cultures jeunes, c'est avant tout comprendre les sentiments qui les lient
à leur territoire.
Car « le géographe ne s'intéresse pas
à l'homme mais aux hommes, non pas au genre humain, mais aux individus
considérés seuls ou en groupes : aux enfants, aux adultes, aux
personnes âgées, aux femmes, aux hommes. » (H.Gumuchian,
1991)
Vraisemblablement, la seule réflexion rationnelle
scientifique ne suffit pas pour appréhender l'Homme en tant qu'individu.
Les représentations peuvent-elles remédier à ce
déséquilibre ?
La sophro-dynagogie, discipline axée sur la relaxation,
visant à trouver l'équilibre intérieur, harmonisant corps
et esprit, prône l'équilibre entre la raison et l'intuition. Selon
cette pratique, qui tire ses réflexions aussi bien de philosophies
occidentales qu'orientales, l'intuition n'est « rien » sans la
raison, et la raison ne peut évidemment pas se suffire à elle-
même.
Ainsi, peut-on penser que les représentations, dans une
sorte de retour au sacré, seraient à même de
rétablir un certain équilibre dans notre manière
d'appréhender le Monde, mettant fin à cette prédominance
de la réflexion scientifique, qui décrédibilise tout ce
qui n'est pas de l'ordre du rationnel ?
En tout état de cause, cette étude sera
fondée sur le « nouvel outil représentation », pour
tenter de donner un sens à la ville de Royan, et comprendre les
comportements des acteurs en matière de cultures de jeunesse. Il sera
donc primordial de définir la territorialité de chaque acteur,
mais aussi d'analyser les comportements spatiaux, ou les activités,
susceptibles de découler de ce sens donné à l'espace, pour
fonder la problématique qui sera la base de notre sujet :
Nous tenterons d'analyser les représentations
territoriales des différents acteurs royannais en présence
(élus, professionnels de la culture et des jeunes, les jeunes), dans le
but de comprendre leurs comportements en ce qui concerne les cultures jeunes
à Royan.
Pour ce faire, nous procéderons selon une
démarche méthodologique fondée sur le « contact
direct » avec les acteurs. Par cette géographie comportementaliste,
nous essaierons de montrer « qu'au-delà des apparences existent
des liens subtils et complexes qui unissent les hommes à leur milieu de
vie. Cette géographie renvoie à l'expérience existentielle
et illustre comment, en chaque lieu, s'articule réel et imaginaire.
» (A.Bailly et H.Beguin, 1995)
Nous mettrons en évidence les points de vue des acteurs
locaux, mais aussi départementaux ou régionaux, par les
résultats obtenus lors de différents entretiens.
Pour appréhender la jeunesse royannaise, nous
étudierons les résultats d'une enquête par questionnaires,
menée sur un échantillonnage d'une cinquantaine de personnes,
âgées de 15 à 26 ans, à propos des cultures jeunes
à Royan.
Ce questionnaire, que l'on peut trouver en annexe, aborde
l'intérêt des jeunes pour certaines activités de loisirs en
général, et leur sentiment d'appartenance par rapport au
territoire royannais. Néanmoins, il s'intéresse aussi à la
satisfaction des jeunes par rapport à l'offre culturelle qui leur est
destinée à Royan, et, de manière plus approfondie,
à deux exemples de cultures jeunes : les musiques actuelles et les
sports de glisse urbaine.
La première partie sera consacrée à
l'éclaircissement de la notion de culture rapportée à
notre sujet, et à son intérêt pour le géographe,
abordant par la même occasion la jeunesse de façon globale, pour
peut-être mieux comprendre les cultures jeunes. Elle sera aussi
destinée à expliquer les méthodes et concepts
géographiques utilisés dans ce travail, faisant appel à
une réelle pluridisciplinarité.
En second point, nous tenterons une analyse de
l'identité culturelle de la ville de Royan, dont l'histoire influence
considérablement la politique actuelle. Et nous nous attacherons
à définir les différentes territorialités des
acteurs élus ou professionnels.
Enfin, nous nous attarderons plus précisément
sur la jeunesse royannaise, en évoquant la place éventuelle des
cultures jeunes à Royan, la territorialité et les comportements
spatiaux des jeunes dans ce même domaine.
PARTIE I
LE CULTUREL : UNE GEOGRAPHIE SOCIALE DES LOISIRS
CHAPITRE I : CULTURES « DE JEUNESSE » ET
POST-MODERNITE
Dans ce premier chapitre, en nous gardant bien d'entrer dans
le débat opposant le « tout culturel » au prestige de
la « culture consacrée » (O.Donnat, 1997) issue de la
tradition des lumières, nous allons tenter de dresser une
définition sommaire du mot « culture » en rapport avec notre
sujet. En effet, les dîtes « cultures jeunes », en tant que
pratiques culturelles de loisirs, et en même temps véritables
source d'identité, font référence à un double sens
du terme.
A - CULTURE ET GEOGRAPHIE
1) Le sens anthropologique : les fondements de
l'identité
« Une culture constitue un corps complexe de normes,
symboles, mythes et images qui pénètrent l'individu dans son
intimité, structurent les instincts, orientent les émotions
.»
Par cette définition, Edgar Morin nous évoque la
culture au sens général du terme et fait référence
à l'importance de ses effets sur l'individu qui par elle construit son
identité, qu'elle soit locale, nationale ou internationale.
Ainsi, elle est à l'origine du sentiment d'appartenance
de l'individu à une communauté. On peut alors la concevoir comme
« Une totalité de représentations, valeurs,
comportements, modèles et règles qui régissent la vision
et le mode de vie d'un groupe social, et donc des individus qui le
composent ». (Pierre Gaudibert).
La polysémie du terme nous renvoie d'emblée
à de premières difficultés, car si l'objet de notre
étude porte sur les pratiques culturelles ayant trait aux loisirs, nous
pourrons constater par la suite que ces pratiques sont de véritables
références identitaires en matière de jeunesse. En cela,
nous tenterons de déterminer l'influence qu'elles peuvent avoir sur la
territorialité des jeunes royannais
.2) Les pratiques culturelles de
loisirs
Selon Paul Claval, et comme nous avons pu le constater
précédemment : « La culture est un champ commun à
l'ensemble des sciences humaines. » (Claval, 2001) Dans le
dictionnaire critique, Les mots de la géographie,
apparaît une distinction sur le sens du mot culture. Par
conséquent, nous devons d'ores et déjà préciser que
nous n'aborderons pas « (...)tout ce qui relève, tant de
l'idéel que dans le matériel, de ce que comptent l'apprentissage
en général, et l'activité intellectuelle en particulier,
comme dimension des individus et des sociétés . · tout ce
que naguère on appelait d'un côté les superstructures, d'un
autre les civilisations. Certains champs sont ainsi des champs culturels
(langues, religions, institutions parentales(...).
Notre sujet s'attachera donc à la définition du
culturel portant sur les « implantations structurantes (maisons ou
palais, opéras, théâtres, bibliothèques...)
, · les activités sporadiques (festivals, salons, concerts,
expositions, représentations) , · les productions de richesses
et les déplacements de consommation. Il s'associe aux loisirs dans les
géographies du tourisme ou des spectacles. » (Brunet, Ferras,
Théry, 1993) Plus particulièrement, nous nous limiterons aux
activités sporadiques dernièrement citées dans la mesure,
nous l'expliquerons par la suite, où elles suscitent un véritable
engouement de la part du jeune public.
En outre, ces pratiques, en tant que véritable
phénomène de société, mettent en question de
réels et multiples enjeux et ce sur différents plans. Ils peuvent
être d'ordre économique, enjeux de civilisation, ou bien enjeux de
pouvoir entre les acteurs eux-mêmes, mais aussi enjeux de pouvoir pour
l'esthétique et le goût, ou encore enjeux de pouvoir entre les
collectivités locales « pour qui la culture et la musique sont
aussi des vitrines et des outils de compétition interville. »
(Romagnan, 2000) Ils méritent donc que le géographe s'y
intéresse. Les cultures jeunes font-elles partie de ces enjeux à
Royan ?
2) De l'intérêt pour le géographe
« Le géographe est intéressé par
la dimension culturelle des organisations spatiales et par la dimension
spatiale des phénomènes de culture . · cela peut inclure
les manifestations d'art, le cinéma, la musique, la forme des maisons et
des toits, la danse, la gastronomie ou la religion, et des appréhensions
plus globales de comportements et d'institutions cultures. » (Les
mots de la géographie, 1993). Sur un fond de recherche
identitaire, et par un « regard croisé » entre les
différentes sciences humaines (sociologie, ethnologie...), le
géographe se doit ainsi d'aborder de nouvelles formes de
territorialisation liées aux pratiques culturelles.
Par exemple, « la musique comme le sport,
activités et valeurs importantes dans notre style de vie et dans notre
mode actuel d'appropriation du territoire, sont des révélateurs
d'identités, de système de croyance et de vision du monde. »
(Romagnan, 2000) En mettant l'accent sur la participation active du
phénomène musical dans le processus de territorialisation, J.M
Romagnan nous propose une analyse permettant « de faire le lien entre
le lieu géographique comme support et l'imaginaire social comme moteur
des acteurs qui investissent et territorialisent le lieu. »
Déjà, en se référant aux acteurs, cet auteur nous
permet d'entrevoir la vaste subjectivité du thème que nous allons
aborder en terme de représentations territoriales. Par son travail sur
la musique, il nous explique « qu'il s'agit d'étudier le
comportement, les modalités d'action et de décision des
différents acteurs intervenant dans la réalisation des
activités musicales en espace public. Il importe de répondre
à la question éminemment géographique : comment est
assurée la gestion et l'appropriation du lieu pour la musique par les
différents acteurs (l'organisateur, le musicien, le public) ? »
(Romagnan, 2000)
Comme J.M Romagnan, reprenant J.P Volle faisant lui-même
état de 25 ans de recherche géographique, ma démarche va
finalement s'inscrire « dans le prolongement de ce nouveau rôle
du géographe : le géographe décrypteur (...). Selon
Volle, « le géographe descripteur devait céder place au
géographe décrypteur de réalités profondes en
mouvement, du mal repéré, du caché, du difficilement
identifiable. » En l'occurrence, nous verrons au terme d'explications
plus précises sur notre méthode géographique, que cette
dernière se justifie largement étant donnée la
subjectivité du sujet en présence.
D'ailleurs, par leur diversité liée entre autre
à la montée de l'individualisme, les cultures de jeunesse restent
difficiles à appréhender,et nous allons aussi pouvoir constater
que les « jeunes » eux-mêmes, ainsi étiquetés,
font l'objet de débat houleux, notamment au sein des pouvoirs publics.
Car si nous n'avons pour l'instant que principalement évoqué la
musique, nous ne manquerons pas d'aborder d'autres pratiques culturelles ou
sportives, telles le graph ou le skateboard, à l'origine d'enjeux
territoriaux importants à Royan.
B - UNE CRISE DE LA JEUNESSE ?
1° Une « stigmatisation » dangereuse
En ce début d'année 2002, Jack Lang, alors
ministre de l'éducation nationale, dénonçait un «
climat d'hystérie inacceptable » qui donne «
l'impression que tous les jeunes seraient des pré-délinquants en
puissance ». En effet, la présidentielle 2002, par son
discours
sécuritaire, a ni plus ni moins accentué le
« malaise » déjà existant entre les jeunes et le monde
politique, discours renforcé par une médiatisation excessive des
phénomènes de sécurité en France et en particulier
dans les cités. Le fossé est ainsi creusé, et Jack Lang,
se défendant de faire du « jeunisme » déplore que
« les politiques parlent des jeunes comme d'une population exotique,
les rangeant dans une seule et même catégorie. Si
l'incompréhension des politiques face aux jeunes semble être une
évidence, certains auteurs comme Robert Muchembled, évoque la
« stigmatisation du péril jeune » par les politiques
comme un moyen de « rejeter une partie du poids écrasant de
leur culpabilité collective. » (Le monde de
l'éducation, mai 2002)
A mesure que la population française vieillit, un
habitant sur quatre a moins de 20 ans contre un sur trois en 1968, que la
question essentielle demeure celle du financement des retraites, les jeunes,
qui de plus en plus qualifiés se voient offrir des contrats de travail
au rabais, commencent à perdre espoir devant l'incertitude de leur
avenir. En outre, semble se renforcer le clivage entre les personnes
diplômées et celles moins qualifiées pour qui les
difficultés d'insertion sociales sont plus importantes. Alors, la
solidarité familiale s'organise autour des ces « jeunes » qui
ont du mal à s'émanciper du cocon familial et par
conséquent, à trouver une réelle autonomie.
2) Un pacte générationnel rompu
Paradoxalement, si les jeunes sont de plus en plus tard
financièrement dépendants de leurs parents, le fossé
semble se creuser entre « eux » et le reste de la
société.. « Nous savons en effet les efforts
considérables que les familles consacrent à la qualité de
l'éducation et au bien-être de leurs enfants, les aides
matérielles, symboliques et en numéraire qui sont offertes aux
nouvelles générations par leurs parents, grands-parents et
parfois au-delà. Nous mesurons les flux inestimables de ressources que
prodiguent les aînés à leurs proches. » (Dossier
:Au croisement des générations, mars 2003) Cependant, entre
solidarités et conflits, le pacte générationnel semble
avoir été rompu.
Louis Chauvel évoque quant à lui plusieurs marques
de fracture générationnelle :
- Le premier élément est « la
répartition du pouvoir d'achat : en 1975, les
salariés de 50 ans gagnaient en moyenne 15 % de
plus que les salariés de 30 ans, les classes d'âge adultes vivant
alors sur un pied d'égalité. Aujourd'hui, l'écart est de
40 % . »
- « Le deuxième facteur affecte les
progrès des qualifications. (...) Pour
l'essentiel, l'expansion des cadres est portée
aujourd'hui par la dynamique des quinquagénaires. Les
générations nées entre 1945 et 1950 sont restées
tout au long de leur carrière sur la crête d'une vague montante de
cadres qui s'étiole pour les puînés. »
- Il insiste ensuite sur le « revirement des chances
d'ascension sociale. (...)Pour
la génération née vers 1945,
l'ascension sociale a fonctionné à plein régime. Pour
leurs propres enfants, nés vers 1975, ces conditions d'ascension sont
souvent compromises (...).
- Le constat suivant est que, « pour la première
fois en période de paix, la
situation de la jeune génération est plus
difficile que celle des parents, (...) le taux de chômage deux ans
après la sortie des études est supérieur à 20 %.
»
- « Un autre point concerne la transmission de notre
modèle social aux
générations futures. » Louis
Chauvel évoque ici l'allongement des cotisations sur les retraites et
les conditions plus faciles pour les jeunes diplômés, faisant
référence aux « germes d'une nouvelle
société d'inégalité. »
- Enfin, un dernier fait touche le « problème de
la transmission, non pas
patrimoniale mais politique. Le déséquilibre
de la représentation politique se mesure à un indice clair : en
1982, l'âge du représentant syndical ou politique moyen
était de 45 ans, il est de 59 ans en 2000. » (Dossier : au
croisement des générations, mars 2003)
D'ailleurs, « de Karl Marx à Karl zéro
», les jeunes montrent un désintérêt certains
pour la politique « qui ainsi désidéalisée, faite
par des hommes, avec leurs petits travers, et non par des demi-dieux
(Churchill, De Gaulle), » connaît de grandes difficultés
à rester crédible.
3) Les pouvoirs publics déconcertés
Entre enjeux liés au vieillissement, une croissance
économique qui tarde encore et toujours à redémarrer, une
jeunesse qui doit « s'estimer heureuse » d'obtenir des contrats
souvent précaires, alors que la sécurité se voit renforcer
face à la grogne des cités et que le
taux de chômage ne diminue pas, les jeunes
générations restent en « quête de politiques
publiques ». L'âge, en tant que critère ultime de
l'élaboration des politiques publiques est remis en question et les
jeunes sont ainsi de plus en plus difficilement appréhendables.
« Cette invalidation potentielle du modèle de régulation
lié à l'âge est liée aux transformations sociales.
» (Jean-Charles Lagrée, mars 2003). A l'appui de cette
thèse on peut mentionner plusieurs évolutions ou tendances :
- « la déconnexion des critères
d'âge au regard du fonctionnement des
institutions ou la déchronologisation des parcours de
vie , ·
- la flexibilisation des parcours et leur
réversibilité, les parcours perdant
leur caractère linéaire et unidirectionnel
, ·
- la remise en cause de l'organisation ternaire de la vie et
le brouillage des
étapes du cycle de vie , ·
- l'individualisation des parcours de l'existence liée
à un certain degré de
désinstitutionalisation des âges. »
Il faut donc relativiser le critère d'âge, qui
n'est pas un outil de gestion suffisant pour les pouvoirs publics. Ainsi, les
« 16/25 ans » demeurent difficiles à identifier, et un
processus croissant d'individuation semble en être une des principales
causes. « La modernité, l'ultra ou la post-modernité,
jette un nouveau défi à notre approche de la perpétuation
de nos sociétés. C'est le changement de contexte de socialisation
qui fait une génération. Mais dans sa formation, la
génération devient productrice de différences. Une
génération sociale se construit dans sa différence par
rapport à une autre. » (Dossier : au croisement des
générations, mars 2003) Ainsi, si on a pu observer un tel
fossé dans le milieu des années 1970, ce changement semble
être de nouveau là.
« L'individualisme de la nouvelle
génération, vecteur de fragmentation du social et de dissolution
des collectifs » laisse donc perplexes les pouvoirs politiques.
« Mais à l'heure où les classes sociales, les
églises, les communautés ethniques et les institutions
s'étiolent et où montent les revendications qui font de
l'individu le centre de l'univers, quelle vertu, quelle caractérisation
pourrait habiter la génération montante sinon d'être la
génération de l'individu retrouvé ? » ( Au
croisement des générations, mars 2003) Cet individu, en
l'occurrence jeune, en mal d'identification, en mal de liberté, semble
paradoxalement s'attacher de nouveau à d'anciennes valeurs comme par
exemple la fidélité. En effet, « en 1981, 50 % des 18-26
ans estimaient que la fidélité était importante pour le
bonheur du couple , · en 1999, 85 % d'entre eux partagent cette
opinion. » (Au croisement des générations, mars 2003)
L'importance que lui accorde les jeunes serait en partie liée à
l'attachement à
d'autres valeurs telles que « l'authenticité
et le respect ». Si les jeunes ne retrouvent pas ces dernières
dans la représentation politique, il semblerait que bon nombre de
cultures qui leur sont propres s'y consacrent fortement. En toute
hypothèse, une meilleure prise en considération de cette
multitude culturelle serait peut-être une des clefs de la
réconciliation entre les « jeunes » et les pouvoirs
publics.
C - LES CULTURES DE JEUNESSE
1) Une grande diversité vers un même
idéal
Entre culture skate et culture hip-hop, entre « look
» vestimentaire et langages codés, il y en a pour tous les
goûts au répertoire culturel de la jeunesse. L'origine de ces
cultures est géographiquement urbaine et plutôt
réactionnaire d'un point de vue social.. En effet, « La
nécessité de se distraire, des s'échapper du quartier mais
également d'afficher ses ambitions contestataires sont la
conséquence de la crise de la vie moderne, du chômage, du recul de
l'âge d'entrée dans la vie active, de l'urbanisation à
outrance et des politiques de logements. » (A.Chotard, 2001)
L'exemple le plus flagrant, d'autant plus en matière d'identité,
est certainement le phénomène « hip-hop ». Partie du
Bronx au milieu des années 70, née « dans les flammes de
la révolte », la culture rap, mêlant danse, musique et
graffitis entre autre, a conquis le « monde entier pour devenir la
voix d'une génération ». (
www.unesco.org/courier/2000)
Cette culture s'est donc imposée comme représentante
incontestée des jeunes des banlieues défavorisées.
Cependant, via le phénomène de
récupération commerciale et surtout grâce à un
succès grandissant auprès des jeunes en général,
ces cultures, et en particulier les musiques actuelles (rock, rap, techno,
reggae...) tendent à réunir les jeunes vers des aspirations qui
leur sont propres. Ainsi, ces « différents styles musicaux
forment des sortes de petits univers à la fois distincts,
séparés et cohésifs, communautaires. » On peut
parler de rapprochement dans la mesure où elles suggèrent toutes,
si l'on s'y attache sommairement, les mêmes idéaux, de
tolérance, de respect et d'authenticité. Elles sont en
conséquence un véritable moyen d'expression pour des jeunes en
mal d'intégration, et malgré leur accessibilité à
un large public, gardent toujours un esprit contestataire organisé en
réseau et difficilement identifiable par les pouvoirs publics. Ces
derniers en ont parfois une image plutôt dévalorisée, ceci
étant du en partie à certains scandales médiatiques (comme
le procès NTM) et à cette difficulté à les
appréhender par leur organisation particulière en réseaux
informels. Nous verrons que cette dévalorisation est très
représentative du cas royannais.
2) Des cultures post-modernes
Selon le témoignage d'un jeune homme de 23 ans
intervenant pour Médecins du monde au sein des « rave
party », les politiques ne peuvent pas comprendre les « teufeurs
». « Ils les prennent pour des clochards
désocialisés qui vont patauger dans la boue pour écouter
deux enceintes pourries, alors que ces jeunes sont à la pointe de la
technologie, ils sont la génération web ! » (Le monde
de l'éducation, mai 2002) Entre légèreté et
engagement, les mêmes idées et valeurs sont scandées. Ces
cultures, conscientes d'une récupération commerciale aux enjeux
économiques non négligeables, rassemblent de plus en plus de
jeunes et de moins jeunes aux quatre coins du globe. Elles appartiennent
complètement au mouvement post-moderne qui transforme actuellement la
société mondiale. La post- modernité,
caractérisée entre autre par l'ère de l'information
où les moyens de communications mènent le monde à notre
porte, permet à ces cultures d'adhérer au « système
monde », mais celui qui confère une importance à
l'identité territoriale locale supérieure à celle des
réseaux : la « glocalisation ».
Les cultures jeunes s'opposent donc à la mondialisation
actuelle consumériste et destructrice de territoires. Elles peuvent
avoir un impact déterminant sur le développement culturel et
spirituel, donc politique de certains pays. Effectivement, « les
jeunes ne se contentent pas d'avaler ces produits, ils s'en servent aussi pour
façonner leurs sous-cultures. Le hip-hop se nourrit des talents de ces
bricoleurs, offrant une plateforme de revendications aux indigènes de
Nouvelle-zélande ou un creuset identitaire aux jeunes noirs de Colombie.
En Afrique du Sud, il amplifie les messages de l 'après apartheid tandis
qu'en Algérie, il devient une voie d'accès au débat
politique ». (
www.unesco.org/courrier/2000).
Ces différentes cultures intègrent donc une
logique territoriale relativement compliquée. C'est pourquoi, face
à tant de subjectivité, le géographe se doit d'adopter des
méthodes de recherche particulièrement proche des
différents acteurs, et ainsi décrypter la situation des cultures
de jeunesse dans le paysage local. Qu'en est-il de la situation royannaise ? La
ville de Royan intègre-t-elle par exemple le réseau
régional des musiques actuelles ?
CHAPITRE II METHODES ET CONCEPTS GEOGRAPHIQUES
« Les loisirs constituent aujourd'hui, à
l'évidence, une donnée sociétales fondamentale. Ils
interviennent, en effet, comme un facteur structurant moteur dans ce champ de
forces qu'est le paysage ; ils jouent un rôle essentiel dans la mise en
place des formes d'organisation et des processus spatiaux... Avec le
développement des activités de détente, et avec la
montée en nombre de ce qui, dans toutes les couches sociales, y
participent, un discours sur l'organisation qui ne tiendrait pas compte de
cette dimension essentielle de l'existence que sont les loisirs serait
tronqué. » (Karl Ruppert, L'espace géographique,
1978)
Si le géographe peut analyser le
phénomène « sous l'angle des temps, des distances, des
pratiques sociales et des implantations », (G.Cazes, 1992) il doit
pour ce faire, utiliser en partie des moyens subjectifs mettant en scène
les acteurs, leurs sentiments et les territoires, tels que les
représentations et la territorialité.
A - LE CONCEPT DE REPRESENTATION
Analyser les comportements et représentations des
acteurs culturels, des élus et des jeunes concernant les « cultures
de jeunesse » au sein d'une petite ville littorale telle que Royan
relève d'une certaine dificulté. Une telle problématique
se situe donc dans une logique d'observation comportementale, celle qui
« privilégie l'étude des représentations et de
l'imagination pour expliquer l'influence des processus cognitifs sur la
connaissance et les pratiques sociales. » (A.Bailly et H.Beguin,
1995) Avant d'entrer pleinement dans le débat, notre étude
demande à priori quelques éclaircissements.
1) Les notions de temps et d'espace
Du temps cosmique, où prévalait l'organisation
quotidienne dans les sociétés anciennes, au temps social, visible
sur le long terme, rythmant notre vie sur une année voire plus, les
mentalités ont donc beaucoup évolué. Le temps et l'espace
sont intimement liés, et l'histoire marque et continue de marquer les
espaces. Ainsi, « le géographe cherche la manière dont
les temps historiques inscrits dans l'espace, s'affrontent, se bousculent,
s'excluent ou fusionnent pour donner naissance aux territoires d'aujourd'hui.
» (G. Di Meo, géographie sociale et territoires, 1998) De nos
jours, le temps est donc un paramètre fondamental en terme
d'organisation de l'espace et de comportements spatiaux. Entre «
distance standard (longueur géométrique séparant deux
points), distance temps (intervalle de durée entre deux points) et
distance affective (charge affective rapprochant ou séparant
deux point » (A.Bailly, 1985), nos
représentations des distances influencent considérablement notre
manière d'appréhender l'espace et le temps.
En terme d'espace, nous allons particulièrement nous
intéresser à l'espace relatif. « Après vingt
années de recherche, la géographie des représentations
nous éloigne bien de l'espace absolu de Newton, composé de points
ayant une existence indépendante des individus qui l'occupent ; elle
nous ouvre à cet espace relatif, si riche, anthropocentré, mis en
lumière par Leibniz et nous montre comment représentations,
environnement, pratiques sociales et spatiales interagissent dans le cadre d'un
système ouvert où les causalités simples n'existent pas.
» Ainsi appréhendé, l'espace devient «
résonance individuelle et sociale, faisant appel aux sens, à
l'apprentissage, aux structures d'organisation, aux systèmes de
vécu, mais aussi à l'imaginaire. » (A.Bailly, 1985).
Par cette dernière évocation, A.Bailly nous fait entrer
pleinement dans le champ des représentations et approche de cette
manière deux notions fondamentales : l'espace perçu et l'espace
vécu.
Le premier, qui consiste par des travaux fonctionnalistes
(témoignages, cartes mentales...), à saisir les observations et
représentations de l'espace géographique par des personnes ou des
groupes de personnes, articule réel et imaginaire. Il a pour objectif de
« comprendre les aspects spatiaux du comportement de l'homme et
notamment de mesurer et d'interpréter les dimensions subjectives de ses
valorisations spatiales. » (Y.André, Enseigner les
représentations spatiales, 1998). Il peut être
complété par des sondages, des enquêtes ou des
observations, mais connaît cependant des limites dans la mesure où
ces données ainsi recueillies font intervenir de nombreuses valeurs
inconscientes liées à la personnalité des personnes.
En second lieu, l'espace vécu,
caractérisé par la pratique, l'expérience d'un espace,
nous rend aussi compte des représentations d'un lieu, mais fait
intervenir la notion de sens donné aux espaces. « Or l'espace
devient territoire lorsque lui est affecté du sens. »
(Y.André, 1998) « Comprendre les territoires, c'est en
retrouver le sens, ou plutôt les différents sens qui peuvent se
superposer ou s'affronter. » Abordant ici une géographie de la
territorialité, entre sentiment d'appartenance et sens
donné aux espaces, une telle subjectivité nous invite à
explorer quelque peu les profondeurs de la conscience.
2) Aux origines des représentations
« Les origines des représentations se situent
dans les questions d'orientation et de localisation de l'homme. »
(A.Bailly, 1985) Néanmoins, si l'on approfondit un peu sur ces
questions, on constate qu'elles sont directement liées à la
subjectivité de la connaissance. Si la
polysémie des représentations renvoie à
d'autres champs scientifiques tels que la psychologie sociale cognitive, les
sciences de la cognition, la sociologie ou encore l'économie, elles ont
cependant une origine commune : les théories de la connaissance. Un
autre problème se pose alors à nous sur la nature même de
la connaissance. Ainsi, dans un contexte philosophique, « la
connaissance de la connaissance n'a émergé comme problème
fondamental qu'avec Emmanuel Kant qui a fait de la connaissance l'objet central
de la connaissance. » (E.Morin, La connaissance de la
connaissance, 1986) Il nous incombe alors de mettre en évidence
trois formes de l'acte de connaissance tirées de réflexions
philosophiques :
a. La « perception sensible »,
caractérisée par « l'appropriation par nos sens du
réel, objet physiquement présent sous forme d'une
représentation, construction de l'esprit ».
b. « La connaissance imaginaire », consistant
en une remémoration antérieure ou une création de
l'esprit.
c. « La connaissance abstraite » portant
sur les propriétés des objets, « la connaissance devient
ici une activité de conceptualisation et la représentation
s'élève à un niveau supérieur d'abstraction.
» (E.Morin, 1986)
A la vue de ces concepts philosophique, la
représentation « serait une synthèse cognitive
dotée des qualités de globalité, de constance et de
stabilité. (...)Ce sont donc les qualités organisatrices qui
donnent au monde sa consistance et permettent au regard, c'est-à- dire
à l'esprit, de considérer ce monde stable, cohérent,
constant, et d'y effectuer à chaque instant des analyses et des
synthèses. » (E.Morin, 1986)
Mais quel est l'intérêt pour le géographe
?
Il est fondamental dans la mesure où les
représentations influencent considérablement notre
appréhension de l'espace et donc nos comportements spatiaux. En effet,
« on agit en fonction des représentations que l'on se fait de
la réalité, que celle-ci ait été perçue ou
seulement imaginée. » De plus, ce concept est à
l'évidence évocateur de progrès par sa prise en compte
croissante de l'individu, étant donnée l'évolution
actuelle de la société. En effet, « La
représentation des espaces est une affaire individuelle, mais plus ou
moins déterminée par les cultures, les informations, voire les
mythes et les représentations collectives, ou des réalités
plus triviales. » (Les mots de la géographie, 1993)
Mais le fait d'intégrer pleinement l'individu à ce type de
recherche géographique est-il suffisant pour rendre crédible
l'utilisation des représentations au sein d'une telle matière
?
En tout état de cause, les représentations
semblent être l'outil idéal dans l'approche de la jeunesse, cette
catégorie de population si difficilement appréhendable. En outre,
comment pourrait-on comprendre la territorialité de ces jeunes à
Royan, en rapport à ces cultures, sans faire appel aux
représentations, puisque la territorialité est par essence
même un « sentiment » ?
3) La légitimité des
représentations
Dans son ouvrage, Enseigner les représentations
spatiales, Y.André fait très bien état de cette
controverse mettant en question la légitimité des
représentations. Il évoque par exemple Bachelard pour qui
« une connaissance immédiate est dans son principe même
subjective. En prenant la réalité comme son bien, elle donne des
certitudes prématurées qui entravent plutôt qu'elles ne la
servent, la connaissance objective. » Nous touchons ici un
débat philosophique subtil sur la nature même de la
réalité. La réalité n'est-elle pas
différente pour tout le monde ? Ou n'y aurait-il qu'une seule et
même réalité ? Faudrait-il en rester à
l'objectivisme réducteur de l'observation scientifique ?
Prenons plutôt le risque d'aller dans le sens de ceux
qui croient en l'intérêt des représentations et par
conséquent en l'individu dans son unicité. En tout état de
cause, les représentations, processus de la connaissance, même si
ne permettant que d'émettre des hypothèses, ont une
véritable pertinence. Ainsi, Y.André, soutenu par Jodelet avance
que :
- « toute représentation est pertinente
même si cette pertinence nous échappe
en première approche , ·
- toute représentation s'inscrit dans un
système cognitif logique qu'il importe
de décoder si on veut le faire évoluer
, ·
- ...toute représentation est tenue pour objet
d'études aussi légitime que (la
connaissance scientifique) en raison de son importance
dans la vie sociale, de l'éclairage qu'elle apporte sur les processus
cognitifs et les interactions sociales. »
En outre, l'intérêt certain qu'elles portent aux
acteurs, à l'individu, conforte décidemment cette
légitimité. « Comprendre la subjectivité des
acteurs passe par l'étude des représentations du monde qu'ils se
construisent. La représentation étant moins mise à profit
comme processus cognitif que comme fondement de l'action. » Sommes
toute, ces constructions de la réalité élaborées
par les individus sont tout à fait crédibles de par les pratiques
qu'elles génèrent. Leur avantage n'est donc pas des moindres pour
le géographe à qui « elles permettent de comprendre les
logiques des acteurs, de saisir le jeu des aspirations
individuelles et des systèmes de valeur des groupes
sociaux, somme toute, de révéler la vie des territoires.
» (Y ;André, 1998)
Peut-on ainsi déduire de l'offre culturelle qui est
proposée aux jeunes sur le territoire royannais, des
représentations territoriales de ces mêmes jeunes ?
B - LA NOTION DE TERRITOIRE
1) De l'espace au territoire
« Espaces produits, perçus,
représentés, vécus, sociaux sont des catégories qui
concernent l'espace géographique. Il s'agit simplement de
modalités différentes de sa prise en compte : modalité de
l'action pour l'espace produit par les sociétés, modalité
de la connaissance ou de la cognition pour l'espace perçu et
représenté, modalité de l'existence humaine pour l'espace
vécu. » (Di Méo, 1998)
Cette dernière approche, par l'intérêt
qu'elle porte au sens donné aux espaces va être à l'origine
de la naissance des territoires. En effet, dans les années 70, les
géographes, s'ouvrant à d'autres disciplines des sciences
humaines telles que la psychologie, la sociologie ou encore l'anthropologie,
vont s'intéresser aux « liens subjectifs que tissent les hommes
et l'espace. » (Frémont, 1976)
Ainsi, selon Guy Di Méo, l'espace vécu recouperait
trois dimensions :
- « l'ensemble des lieux fréquentés par
l'individu, c'est-à-dire l'espace de vie , ·
- les interactions sociales qui s'y nouent (l'espace social)
, ·
- les valeurs psychologiques qui y sont projetées et
perçues. »
C'est cette dernière dimension qui charge de sens
l'espace de vie pratiqué par les hommes. Et, « dans la mesure
où toute pratique humaine comporte sa dimension imaginaire, l'espace de
vie, en tant qu'étendue où se déplacent les hommes,
n'échappent pas aux représentations qu'ils s 'en font.
Déformé de la sorte, il devient un espace vécu.
» (Di Méo, 1998)
Il évoque aussi l'espace vécu comme étant
une « métastructure spatiale », c'est-à-dire «
l'ensemble des structures, souples et labiles, tant sociales que spatiales, qui
rattachent l'individu à son milieu territorial. » De cette
manière, « l'espace vécu ou la métastructure
spatiale individuelle nous mettent directement sur le chemin la
territorialité. »
Néanmoins, avant d'aller plus loin en matière de
territoire et d'approfondir sur la portée identitaire de ce dernier,
attachons-nous tout d'abord à lui conférer une
définition.
2) Le territoire : espace approprié
« Espace approprié,
avec sentiment ou conscience de son appropriation, (...) quelque chose que l'on
intègre comme partie de soi et que l'on est donc prêt à
défendre. (...)
La notion de territoire est à la fois juridique,
sociale, culturelle, et même affective. Le territoire implique toujours
une appropriation de l'espace : il est autre chose que l'espace Le territoire
ne se réduit pas à une entité juridique ; (...) il ne peut
pas être non plus assimilé à une série d'espaces
vécus. (...) Il ne se réduit pas davantage à
l'enracinement paysan dans un lieu, ni aux attachements des citadins à
un quartier, ni aux lieux fréquentés :il y faut quelque chose de
plus, et d'abord les sentiments d'appartenance (je suis de là) et
d'appropriation (c'est à moi, c'est ma terre ou mon domaine).(...) Il
tient à la projection sur un espace donné, des structures
spécifiques d'un groupe humain, qui incluent le découpage et la
gestion de l'espace, l'aménagement de cet espace. Il contribue en retour
à fonder cette spécificité, à conforter le
sentiment d'appartenance, il aide à la cristallisation de
représentations collectives. (...)
Cette définition qu'a su tirer C.Fradin (2001) du
dictionnaire conçu par R.Brunet, R. Ferras et H.Théry, Les
mots de la géographie, dictionnaire critique, fait très bien
ressortir l'importance que confère le territoire au sentiment
d'appartenance à l'espace..
De son côté, G.Di Méo, réunissant au
sein du concept de territoire les deux notions
d'espace vécu et d'espace social, insiste sur quatre
significations à leur adjoindre :
- « Il décrit en se fondant sur les
données (spatiales) de la géographie, l'insertion de chaque sujet
dans un groupe, voire dans plusieurs groupes sociaux de
référence. Au terme de ces itinéraires personnels, se
construit l'appartenance, l'identité collective. (...)
- Dans sa dimension politique, par le caractère
volontaire de sa création, le
territoire traduit un mode de découpage et de
contrôle de l'espace garantissant la spécificité et la
permanence, la reproduction des groupes humains qui l'occupent. (...)
- (..) il constitue un remarquable champ symbolique. Certains
de ses éléments,
instaurés en valeurs patrimoniales, contribuent
à fonder ou à raffermir le sentiment d'identité collective
(...).
- L'importance du temps long, de l'histoire en matière
de construction
symbolique des territoires (...). »
Et nous pourrons d'ailleurs constater que l'histoire de Royan est
très fortement ancrée dans la politique de la ville, notamment
dans la politique culturelle.
Enfin, G Di.Méo fait état de l'aspect
multidimensionnel du territoire qui participe de trois ordres distincts. «
Il s'inscrit, en premier lieu, dans l'ordre de la
matérialité, de la réalité concrète de cette
terre d'où le terme tire son origine. (...)Il participe de l'ordre des
représentations collectives, sociales et culturelles. (...) Et
relève de la psyché individuelle. Sur ce plan, la
territorialité s'identifie pour partie à un rapport à
priori, émotionnel et présocial de l'homme à la terre.
(...) »
3) La territorialité : source de conflits
Si définir le territoire n'est pas une tâche
facile étant donnée la polysémie du terme, nous allons
voir que la territorialité pose quant à elle d'autres
problèmes tout aussi subjectifs.
Dans Les mots de la géographie, dictionnaire
critique, est définie la territorialité comme un «
rapport individuel ou collectif à un territoire considéré
comme approprié. (...) l'identification est apprise par le processus de
socialisation, elle relève de la psychologie collective et contribue
à fonder l'identité du groupe. (...) D 'un côté, la
territorialité semble un élément utile à la
cohésion des groupes sociaux ; de l'autre, elle est une source ou un
support des hostilités, des exclusions, des haines. »
Ainsi, G Di.Méo évoque aussi l'éthologie
pour jeter un regard sur « le territoire de l'Homme comme un espace
approprié en fonctions d'un jeu d'interactions complexes, mettant aux
prises l'instinct et la culture. »
Mettant en lumière ces aspects négatifs de la
territorialité, en tant qu'héritage de la « composante
éthologique du territoire », il évoque ici la
territorialité exacerbée dont cherche à se dégager
l'humanité.
Concernant notre sujet, nous allons pouvoir constater que la
culture est à l'origine d'enjeux territoriaux, et, en l'occurrence,
identifier les représentations en matière de cultures de jeunesse
peut éventuellement mettre à jour certains aspects conflictuels
liés à ces enjeux.
Effectivement, l'appropriation excessive d'un territoire par
une « population dominante » peut être source de frustration
pour des populations minoritaires alors sujettes à un relatif sentiment
d'exclusion. Peut-on penser qu'à Royan, la « main mise » sur
la ville par les populations retraitées, soit à l'origine de
« frustrations » ressenties par les 15/26 ans ?
CHAPITRE III LES ENJEUX TERRITORIAUX DU CULTUREL
Alors qu'on assiste à une diversification des pratiques
culturelles et des lieux où elles se déroulent, la culture se
territorialise et prend sa place dans les débats et les pratiques de
l'aménagement du territoire. «Depuis plus de vingt ans se
mettent ainsi en place des territoires de compétence et d'administration
musicale et culturelle, avec l'intervention de l 'Etat et des
collectivités territoriales (région, département, communes
et structures intercommunales). » ( J.M Romagnan, 2000)
A - LES TERRITOIRES : UNE IDENTIFICATION HASARDEUSE
1) Développement culturel et territoires
En matière de dépenses publiques, l'organisation
territoriale des politiques culturelles respecte rigoureusement
l'ordonnancement issu de la décentralisation. La région
s'attachera selon la loi à intervenir sur les événements
artistiques, le conseil général aura lui compétence en
matière d'archive et de lecture publique, chaque institution
privilégie donc les attributions qui lui ont été
dévolues.
Cependant, « on assiste à une dissociation
croissante entre le statut de chaque institution et la fonction qu'elle assure
ne réalité. » Ainsi, si un conseil
général assure effectivement son rôle officiel, «
il jouera son crédit politique, son image d'institution dynamique,
autour de l'enjeu, à la fois marginal et concurrentiel, de la production
de tel ou tel événement artistique. » (Politiques
culturelles et territoire, BBF 2001)
De par ce constat, les pouvoirs publics affichent une
volonté récente de remise en ordre en ce qui concerne l'action
publique territoriale. Cette réorganisation institutionnelle se
caractérise par deux lois, dites Voynet et Chevènement,
elles-mêmes se manifestant sur deux plans :
- « Prendre acte de cette recomposition territoriale en
plaçant l'action
publique aux bons niveaux géographiques. Autrement
dit, on va tenter de réconcilier le pays réel et le pays
institutionnel, de faire coïncider territoire légitime et
territoire pertinent. Processus qui donne tout son sens à la mise en
avant de l'agglomération (la ville dans son extension réelle) et
du pays (le rural dans son interdépendance nouvelle à la petite
ville traditionnelle).
- En outre, en rapport avec un nouveau mode de gestion, les
transformations confirment « la systématisation de la
contractualisation (contrats d'agglomération/contrats de pays) et la
volonté de globalisation des
compétences sectorielles. Selon la loi Voynet (et
d'après la formule . · un territoire/un projet/un contrat), le
projet prime sur la globalité des compétences. »
(Politiques culturelles et territoire, BBF 2001)
Néanmoins, malgré ces efforts de la part des
pouvoirs publics, la distinction territoire politique / territoire pertinent
persiste. Un point positif doit être tout de même
évoqué par la « frénésie
d'énonciation des projets de territoires », qui permettent par
exemple à nombre de conseils généraux «
d'affirmer leurs points de vue territoriaux, parfois forts pertinents
».
Finalement, « ces réformes récentes ont
suscité ou accéléré un processus de
relégitimation politique de toutes les institutions territoriales.
» (D.Béhar, P.Estèbe, BBF 2001) Peu à peu,
s'intégrant à ce processus, les politiques culturelles «
s'engagent sur la voie d'une territorialisation effective. Mais
l'emboîtement des échelles et des compétences sectorielles
les structurent toujours pour une grande part . · aux instances de
proximité, la responsabilité de la gestion de la polyvalence,
à l'agglomération la tâche d'investir dans les
équipements structurants, à la région la mission de
produire les événements significatifs. »
Encore loin de ces logiques territoriales politiques, les
cultures de jeunesse, et en particulier les musiques actuelles qui
nécessitent des implantations structurantes conséquentes, sont en
général insuffisamment considérées. La
Communauté d'Agglomération de la ville de Royan, par exemple, n'a
pas encore pris part à de tels débats. On peut tout au moins
évoquer une « première évocation », mais ce, de
par une impulsion associative d'origine privée, lors d'une commission
culturelle ayant eu lieu en ce début d'année 2003.
Ces cultures, que nous avons caractérisé
précédemment par une difficile identification, évoluent
dans un « complexe territorial » post-moderne que certains
territoires ignorent encore.
2) Les territoires de la post-modernité
Si la dimension sociopsychologique des fondements de
l'identité individuelle, procédant d'une construction
intérieure par une préalable distanciation des autres, est
très certainement fondamentale, l'identité communautaire,
matérialisée par le mouvement vers l'autre et le monde, marque
sans aucun doute la grande importance accordée à la dimension
spatiale d'une construction identitaire plus globale.
L'individu, ainsi intégré à une
communauté locale, renforcé par une identité collective,
se sentira mieux à même d'affronter le monde, qu'il pourra ensuite
aborder suivant différents degrés d'extériorité.
L'identité, fondée entre autre par ce sentiment d'appartenance
à une communauté locale sur un territoire donné,
constituerait donc un des éléments majeurs de la
territorialité. Cette dernière, par les enjeux
de pouvoir qu'elle suscite, en terme d'inclusion et d'exclusion, liée
fortement à la notion d'identité, apparaît donc comme
primordiale au bien être de l'individu.
La post-modernité, caractérisée par la
mondialisation des échanges, favorise « le développement
de communautés d'adhésion déterritorialisées,
communément appelées réseaux sociaux, et de
communautés virtuelles découlant notamment de l'utilisation de la
télématique ». Ainsi, « l'identité chez
l'être moderne et postmoderne n'est pas exclusive mais elle constitue un
élément d'une mosaïque identitaire plus vaste. »
(M.Simard, printemps 2000)
Nous serions donc en présence d'une nouvelle forme de
territorialité « qui viendrait affecter un système
géographique d'appartenances multiples. » Un tel
système territorial verrait son origine dans un autre système
identitaire. Ce dernier, mettant en cause une dualité entre les
relations de milieu et les relations de réseaux, conserverait une
cohésion communautaire par l'équilibre entre les deux relations
précitées. Cependant, cette cohésion «
diminuerait lorsque les réseaux prédominent. » (Simard,
2000)
En conséquence, certains jeunes ou groupes de jeunes,
de par une mauvaise prise en compte de leurs pratiques culturelles sur leur
territoire, vont se divertir au sein même de ces réseaux, et, par
un relatif sentiment d'exclusion, vont parfois (dans le cas extrême)
mettre en péril, leur territorialité, voire leur
identité.
Notre démarche va à présent consister
à tenter d'identifier la situation royannaise en la matière.
B - ROYAN : UNE STATION BALNEAIRE VIEILLISSANTE
1° Descriptions administratives et évolution de
la population
Au dernier recensement de la population de 1999, Royan,
commune de la Charente- Maritime appartenant à l'arrondissement dont
Rochefort est la sous-préfecture, compte 17102 habitants (7616 hommes et
9486 femmes), soit une densité de 886 habitants au km2..
De 1960 à 1975, la population royannaise n'a
cessé de croître de par l'élan général
d'exurbanisation. Mais à partir de 1975, une décroissance
très nette s'est amorcée jusqu'en 1990. On peut penser que la
crise économique est en partie responsable de cette baisse, étant
donnée la difficulté à trouver du travail à Royan.
Il faut en outre tenir compte du phénomène
de périurbanisation qui a assurément
contribué à réduire la population de Royan au profit des
petites communes voisines.
Figure 1 :
La population royannaise depuis 1962
|
18200 18000 17800 17600 17400 17200 17000 16800 16600 16400
|
|
1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005
Sources : recensement INSEE 1999
Au cours des années quatre-vingt-dix, le déficit
naturel a été compensé par des arrivées de
population. En effet, entre les deux derniers recensements, on a
enregistré 1402 naissances et 2426 décès dans la commune ;
le déficit naturel s'élève donc à 1024 personnes.
Par ailleurs, l'excédent des entrées sur les sorties de
population est de 1289 personnes.. Il est important pour notre sujet, de
souligner que la majorité de ces entrées sont des personnes
âgées.
2) La composition de la population royannaise par
âge
La commune abrite beaucoup de seniors. Les 3244 habitants qui
ont 75 ans ou plus représentent 19% de la population alors que cette
proportion est de 10,4% seulement dans le département. A
l'opposé, les 2670 jeunes de moins de 20 ans (de 0 à 19 ans) ne
représentent que 15,6% de la population alors que la proportion de 2
1,9% dans le département.
Cette population de retraités affectionne tout
particulièrement Royan pour son cadre agréable de bord de mer et
pour son climat. La politique de la ville continue à oeuvrer dans le
sens des personnes âgées, avec un programme national
instauré depuis ce début d'année 2003 intitulé :
« Bien vieillir à Royan ».
Figure 2 :
Répartition de la population royannaise par
tranches d'âge

0 à 14 ans 11%
15 à 24 ans 8%
60 ans ou + 43%
25 à 39 ans 15
40 à 59 ans 23%
Sources : recensement INSEE 1999
Ainsi, comme nous pouvons le constater sur le graphique
précédent, la population des 15 à 24 ans qui
intéresse tout particulièrement notre sujet est largement
minoritaire. Nous verrons par la suite que cette minorité, a de ce fait
certaines difficultés à affirmer son identité
territoriale, d'autant plus que la priorité est donnée aux
personnes âgées à Royan.
PARTIE II DEVELOPPEMENT CULTUREL DANS LA VILLE
DE ROYAN
Avant de pénétrer pleinement dans «
l'identité culturelle actuelle » de la ville de Royan et de
définir les représentations des différents acteurs, il
semble essentiel d'évoquer quelque peu l'histoire tumultueuse de cette
station balnéaire.
CHAPITRE I : HISTOIRE ET CULTURE : ROYAN DU MOYEN AGE
A
NOS JOURS
A - DU MOYEN AGE A LA BELLE EPOQUE
1) Le plus grand estuaire d'Europe : un site
stratégique
En 1O92, Royan, petit village de pêcheurs situé
en bordure du plus grand estuaire d'Europe était à l'origine un
emplacement militaire stratégique. Au départ, il était un
enjeu entre la France et l'Angleterre lorsque Aliénor d'Aquitaine
épousa le Roi d'Angleterre en 1154. La nouvelle Reine,
développant le commerce entre son Aquitaine natale et son royaume
d'adoption, fait très vite progresser les activités des ports de
la Rochelle et Bordeaux. Mais ce dernier se trouve au fond de l'estuaire de la
Gironde et le commerce attire les pirates. Tout au long de l'estuaire, des
places fortes protègent le trafic et Royan sera donc fortifié par
les anglais pour défendre l'entrée de l'estuaire. Royan deviendra
par la suite enjeu des guerres de religions munie donc de ses fortifications
diverses. En effet, la ville connaît encore actuellement 40% de
protestants contre 5% en ce qui concerne le territoire national.
Ainsi, en 1622, Louis XIII décide de soumettre les
protestants et détruit la citadelle en 1623. Deux siècles plus
tard, après maintes reconstructions, et alors qu'auparavant la mer
était très crainte et servait principalement de
déchetterie, on assiste à un tout nouvel intérêt
pour les bains de mer. Effectivement, « La tradition de
villégiature balnéaire dans la presqu'île d'Arvert remonte
au début du 19ième siècle lorsque les premiers
trains de plaisirs - bateaux remontant la Gironde - débarquent à
Royan les baigneurs bordelais. » (Royan, années 50. Parcours
d'architecture du 20ième siècle, juin 2000) Ces
derniers ont tout d'abord utilisé des
barques plates en 1815, avant de pouvoir remonter l'estuaire
avec les premiers bateaux à vapeur en 1819, mais l'accès à
Royan était encore difficile étant donnée la destruction
du port et de la digue.
On commence alors à préserver le milieu, les
estivants réclament des logements et évoquent pour la
première fois la « vue sur la mer ». En 1841, contre une
certaine concurrence due en partie à la création du train
Bordeaux/Arcachon, est construit le premier casino royannais sur la plage de
Foncillon, lieu d'arrivée et de fréquentation des Bordelais.
A la fin du 19ième siècle, avec la
chute de l'empire, Royan devient comme la Baule, une station balnéaire
de première catégorie.
2) La belle époque : baigneurs et
célébrités
En 1894, Royan comptent trois casinos : le casino de Foncillon
reconstruit en 1883, celui des quartier de Pontaillac au sud du village, et un
casino municipal alors le plus grand de France. Ainsi développés,
casinos, hôtels, établissements de bains et le chemin de fer
depuis 1875 vont « précipiter Royan vers un destin
balnéaire et touristique de réputation internationale que le
petit port de pêche était loin de pouvoir imaginer. »
« Plaisir, villégiature, bains de mer, jeux et
voyages qualifient à l'époque un univers nouveau à
l'écart du monde urbain ou rural habituel, champs délimité
dans l'espace où l'imaginaire, la découverte et la
nouveauté servent de lien à ces pionniers bourgeois qui surent
attirer le tout Paris et les vedettes du monde des arts et des lettres,
jusqu'au développement du tourisme de masse de l'avant guerre.
» (Royan, Un siècle, deux fois construite, colloque juin
2000)
Royan, ne connaissant que peu de séquelles suite
à la première guerre mondiale, relance très vite les bains
de mer. Auparavant incluse dans la « côte d'argent » allant
jusqu'à Biarritz, Royan devient en 1931 « côte de
beauté » suite à l'élection de Miss Europe.
Cependant, la crise économique mondiale de 1929 va freiner quelque peu
le tourisme. Ce dernier sera relancé malgré tout par les
congés payés et le Front Populaire en 1936, mais malheureusement
que pour très peu de temps...
Entre « fascination gothique, fantaisie classique,
attrait des colonies ou régionalisme », l'insouciance de
l'époque laisse place à «l'éclectisme des formes,
la richesse symbolique et l'éventail des styles ». « Les 400
ou 500 villas balnéaires construites là entre 1880 et 1930
constituent un véritable catalogue, sorte d'exposition universelle,
village-expo de l'architecture privée de la fin du
19ième et du début du 20ième
siècle. » (Royan années 50, juin 2000)
Il est important d'insister sur cette période
historique de la ville dont la forte « emprunte » du prestige est
encore au coeur de la politique culturelle actuelle.
La formation de ces stations était liée à
la volonté de proposer une autre image de la ville, un autre mode de vie
hors des contraintes et des conventions de la vie traditionnelle. Tant de
beauté ne pouvait laisser penser à la tragédie qui allait
suivre. Royan, d'ores et déjà « catalogue architectural
» de la modernité du 1 9ième siècle,
allait après la seconde guerre mondiale devenir laboratoire de la
modernité contemporaine.
B - LA RECONSTRUCTION : « UN LABORATOIRE EN SCIENCES
HUMAINES »
1) Une organisation nationale arbitraire
En 1939, la guerre déclarée, Picasso se
réfugie à Royan et y peint le célèbre «
Café des bains ». Mais en septembre 1944, la poche de la ville
entreprise par les Allemands, Royan n'est plus un refuge. Le 5 janvier 1945,
« l'opération Indépendance » débute, et
l'alliance britannique met fin à cette forteresse allemande par une
attaque aérienne. « En une heure et dix minutes, le
bombardement allié, jugé avec le recul comme militairement sans
objet, a détruit Royan que sa renommée internationale acquise par
la présence assidue et l'oeuvre d'ambassadeurs aussi prestigieux que
Sacha Guitry, Jacques Henri Lartigue ou Pablo Picasso n'aura pas suffit
à protéger. » (Royan, années 50, juin 2000) Le
centre est détruit à 95%, faisant alors 1000 morts. Sur 6000
immeubles tombés en Charente-Maritime, il y en aura 4000 à
Royan.
A la différence de l'Allemagne, la reconstruction de la
France fut organisée de manière centrale. Le Ministère de
la reconstruction, fondé en 1945 à Paris, décida la
reconstruction à l'identique des centres villes historiques comme
Saint-Malo, Blois ou Gien. Certaines villes gravement détruites furent
déclarées « laboratoires en sciences humaines ». En
dehors de Royan, se trouvait sur la liste : Saint-Dié, Dunkerque,
Calais, Toulon et le Havre. Claude Ferret, architecte bordelais, fut
nommé architecte en chef de la zone de Royan par le Ministre Raoul
Dautry. En 1946 il créa le plan directeur pour la reconstruction de la
ville balnéaire de Royan, ce dernier fut réalisé dans sa
quasi-totalité.
« Il apparaît que la composition d'ensemble de
cette création n'aura la chance de voir le jour que soumise aux
conditions de l'autorité centrale française. Malgré toute
l'admiration pour ces efforts considérables il ne faut pas ignorer
l'envers de la médaille : jusqu'à aujourd'hui ni la commune, ni
la population, ni les touristes ne peuvent s'identifier aux changements
radicaux décidés sans leur consentement.
Ce sont donc toujours les villas pittoresques de la Belle
Epoque, comme par exemple dans le quartier le Parc qui continuent, il semble,
à perpétuer l'identité de la ville de Royan. »
(Colloque, juin 2000)
Pierrette Fleuriaux, écrivain contemporain, dans une
nouvelle Le collier de la reine, nous rend bien compte de cet ancrage du
passé : « Royan fut la perle de cette côte, la reine des
villes balnéaires. Puis elle fut blessée. Pour continuer à
vivre, elle a dû se refaire autre. La nouvelle ville a perdu nombre de
ses splendeurs, elle n'attire plus les mêmes soupirants riches et
célèbres. La grande dame d'autrefois a dû se plier à
la pauvreté de l'après-guerre, se vêtir de béton,
porter des parures plus sobres et plus fonctionnelles. A l'intérieur
d'ellemême, elle reste blessée. Cette blessure, on la
perçoit lors des grandes fêtes, celle du 15 août par
exemple, qui si souvent ici font revivre la Belle Epoque. J'ai
essayé de faire comprendre aux enfants cette histoire
particulière de la ville dans une histoire destinée aux 10-13 ans
: Trini fait des vagues. L'un des personnages, Bertrand-Duffard y incarne, de
façon exacerbée et jusqu'au crime, le regret du passé. La
fillette qui débrouille l'énigme incarne, elle, l'attachement
simple et sans histoire à la ville d'aujourd'hui où elle passe de
bonnes vacances. » (Colloque, juin 2000)
Il est important de mettre en évidence ce «
prestige perdu » dans la mesure où l'Adjointe au Maire
chargée de la culture, semble encore actuellement très
attachée à en retrouver la marque, bien décidée
à faire reconnaître et apprécier le patrimoine
d'après-guerre.
2) Un prototype du contemporain urbanisé objet de
controverses
« Si dans trois ans, Ferret, la ville n'est pas
reconstruite je vous ferais fusiller. » Cette boutade du Ministre
Dautry était loin de la réalité, il a fallu
déjà 2 ans pour enlever les décombres. Dans un premier
temps, Ferret, et son assistant Simon, deux architectes de formation classique
et sans expérience, commencèrent, inspirés notamment du
Trocadéro à Paris, par dessiner des plans classiques. Mais en
1947, à la lecture de la revue « architecture d'aujourd'hui »,
leurs idées se tournèrent très vite vers l'architecture
brésilienne. Les plans ainsi transformés laissent
apparaître des influences mutuelles entre l'architecture
brésilienne et française. « D'une part, en commun prime
l'expressionnisme qui, plutôt que d'accentuer le côté
fonctionnel du contemporain ainsi qu'une méthodique dans sa
réalisation, se traduit comme une composition artistique.
Ainsi se trouvent des similitudes entre le front de mer de
Royan et les complexes d'habitations étirées tels que les a
conçus Eduardo Reidy à Rio de Janeiro de 1950 à 1952.
D'autre part, des similitudes surprenantes apparaissent entre la structure
initiale de Royan et
l'ébauche urbanistique de base de la ville de
Brasilia de Lucio Costa en 1957 : malgré une échelle
différente, le thème de composition repose dans les deux villes
sur le principe de la colonne vertébrale courbée. »
(Colloque, juin 2000)
D'un autre côté, Royan est aussi un ensemble
représentatif de l'architecture classicocontemporaine, avec des
caractéristiques typiques des années 50. En outre, «
Royan est également un monument pionnier en ce qui concerne la
construction en coque de béton et des fondations
bétonnées. » (Colloque, juin 2000) On peut voir
notamment la coquille du marché couvert par Louis Simon, ou bien
l'église de Guillaume Gillet. Ce béton à Royan
était un commandement de l'économie et un credo de la
modernité. Cependant, le climat corrosif, la fragilité des
constructions due à la salinité du sable utilisé pour le
béton et aux vices de fabrication dus à l'économie
désastreuse d'après-guerre, sont en partie à l'origine
d'une destruction active.
En effet, « cet essai unique dans l'histoire de la
reconstruction européenne ne trouvera dans l'ensemble que peu de
reconnaissance. » La population et ses représentants ont du
mal à accepter et à comprendre la valeur d'une architecture
« qui puise son esthétisme dans la réduction ».
Le bâtiment du casino, pourtant indispensable à l'urbanisme,
a été détruit en 1986 pour cause de dégradation.
Aussi, la pression économique du tourisme de masse réclamant de
plus en plus de logements impose de nombreux changements insidieux.
Depuis quelques années, une prise de conscience a
amené la politique culturelle de la ville à protéger le
bâti issu de la reconstruction en faisant par exemple classer certains
monuments tels que l'église. De nouveaux projets voient le jour dans
cette perspective, et maintenir Royan est une question d'argent. Ainsi, un
concepteur a remarqué que c'est « dans le maintien d'une
architecture d'après-guerre que se trouvera la valeur marchande de Royan
aux différents points de la ville ». Ce dernier investit dans
des nouveaux projets d'habitat grand standing, dans le pur style du
contemporain international. Il est de plus toujours question de la
création d'un musée des années 50. Royan pourrait alors
devenir une ville musée, « démonstration unique de
différents modèles d'urbanisme et d'architecture ».
Néanmoins, « l'héritage moderne est
toujours ressenti comme un poids et non pas reconnu comme une identité.
» (Colloque, juin 2000)
Ce bref historique est très évocateur des
représentations prestigieuses de la Belle époque, encore
très fortement ancrées dans l'inconscient collectif royannais,
qui expliquent en partie la volonté des acteurs actuels, à «
refaire » briller la ville. Nous verrons que les cultures jeunes ont
« du mal » à se faire une place, au sein de cet esprit
conservateur.
CHAPITRE II : UNE POLITIQUE CULTURELLE
FORTEMENT MARQUEE PAR L'HISTOIRE
Si nous évitions précédemment d'entrer
dans le débat opposant « le tout culturel » aux «
cultures consacrées », il semblerait que cette controverse soit en
partie à l'origine d'une certaine dévalorisation des cultures
« jeunes » sur le territoire royannais. Ceci s'explique
principalement par la population majoritairement vieillissante et par
l'histoire évoquée dans le chapitre précédent. Les
informations qui vont suivre sont principalement issues d'entretiens avec
Madame L'Adjointe au Maire chargée de la culture et avec son
assistante.
A - LA PRIMAUTE ACCORDEE A LA REVALORISATION DU PATRIMOINE
ARCHITECTURAL
1) Les enjeux grandissants du culturel
L'Adjointe à la culture, exerçant actuellement
sa 3ième mandature nous donne un indicateur très
simple en ce qui concerne l'intérêt grandissant pour le domaine
culturel au sein de sa ville : alors nommée 7ième
adjoint lors de sa première mandature en 1989, elle devint 5ième
adjoint en 1995 avant d'entamer sa troisième mandature en tant que
3ième adjoint en 2001.
En effet, les collectivités locales ont acquis plus de
pouvoirs par les lois de décentralisation et de déconcentration
et sont maintenant plus à même de s'émanciper, donc de
développer leurs spécificités. L'Etat reste
néanmoins le garant de critères de qualité et partenaire
à part entière des collectivités avec entre autres les
contrats de plan Etat/régions ou les contrats de villes.
« Si 50% des crédits ministériels sont
toujours destinés à la capitale (...), le ministère n'est
pas monopolistique puisque, si le prestige culturel réside
principalement à Paris, la majeure partie du patrimoine, des
infrastructures et des activités culturelles se trouvent dans les
communes. Les lois de décentralisation ont confirmé la
responsabilité des collectivités locales pour leurs archives,
musées, établissements d'enseignement artistique et les
bibliothèques municipales. La majorité des théâtres
et centres culturels pluridisciplinaires est aussi gérée par les
communes. Les collectivités locales, en particulier les villes, ont en
effet investi largement le champ culturel dans les années 80.
» (Culture et territoires, Thuriot, 1999)
Bien sûr, l'offre culturelle, et en particulier en
matière d'animation, est fondamentale pendant la saison estivale, mais
nous verrons que les enjeux hors saison prennent de plus en plus d'importance
au regard de cette nouvelle société des loisirs qui prend forme
actuellement.
A son arrivée en 1989, cette élue, dressant un
état des lieux, considère alors la population du territoire
royannais ainsi que son histoire pour en évaluer les manques. Il
semblerait qu'en plus des affaires courantes, elle se soit attachée
à réaliser un grand projet par mandature. En 2003, son «
grand projet » est principalement la revalorisation du patrimoine,
particulièrement le patrimoine architectural avec notamment la
création d'un musée des années 50.
Pouvoirs publics et conservation du patrimoine
La préservation du patrimoine monumental a
été initiée par l'Etat au 19ième
siècle pour le patrimoine public, puis s'est étendue aux
propriétaires privés par la loi du 31 décembre 1913.
Les communes détiennent 44% des monuments historiques,
c'est pourquoi les collectivités territoriales « peuvent
revendiquer à juste titre une décentralisation de la
maîtrise d'ouvrage puisque soit le patrimoine leur appartient
(essentiellement aux communes), soit il est implanté sur leur
territoire. (...) L 'Etat a développé des corps de fonctionnaires
spécialisés, dans la restauration, la conservation, l'inventaire,
l'inspection, qui ont permis de mettre en place un système de
préservation et de mise en valeur efficace sur tout le territoire
national. » (Thuriot, 1999)
A Royan, la politique culturelle en matière de
protection des monuments s'est tournée vers les Zones de Protection du
Patrimoine Architectural, Urbain et Paysager. Les ZPPAUP, mêlant
décentralisation et concertation avec l'Etat, interviennent dans le
« respect des critères nationaux concernant les maîtres
d'oeuvre et architectes, ainsi que toutes les mesures d'ouvrage. »
(Culture et territoires, Thuriot, 1999)
Représentation, conservation et transformation des
espaces
L'Adjointe chargée de la culture, justifiant sa
volonté de préserver ce patrimoine architectural particulier
d'après-guerre, nous explique de quelle manière elle a su tenir
compte de l'image qu'en avait la population. Elle évoque une
architecture contemporaine largement décriée
esthétiquement et une méconnaissance des réflexions de
fond qui ont amené à de tels ouvrages.
De par son projet de musée des années 50, elle
veut par exemple faire découvrir la réflexion symbolique qui a
amené à disposé l'église sur le point le plus haut
de la ville en référence aux nourritures spirituelles. Si l'on
descend plus bas vers le marché, on peut alors entrer dans une coquille
Saint-Jacques géante évoquant les nourritures terrestres... Mais
elle tient surtout à protéger ces monuments contre
d'éventuelles destructions, comme l'ancien casino (détruit en
1986) qui symbolisait, placé sur le front de mer au niveau le plus bas,
toute sorte de réjouissances.
La manière dont l'Adjointe nous expose les
représentations de Royan qu'entretiennent les résidents ou
même les touristes fait directement référence à la
« double nature du lieu ». Royan devient alors lieu
« générique » dans la mesure où c'est
une station balnéaire vieillissante parmi tant d'autres, et lieu
« spécifique », de par son architecture contemporaine
originale. (Colloque sur les représentations, Poitiers, 1999) Cette
ville est d'ailleurs très remarquée par son église,
souvent comparée à la « navette challenger », dont
l'esthétique abonde de critiques négatives.
Si les jeunes royannais dénoncent
généralement une ville vieillissante qui les oppresse, les
retraités, largement majoritaires, ont encore la nostalgie de la Belle
Epoque. La personne élue chargée de la culture est par
conséquent très attachée à faire connaître et
reconnaître ce patrimoine, maintenant prioritaire au sein de sa politique
culturelle.
4) Royan : vers le label « ville d'art et d'histoire
»
En 1987, l'église Notre Dame a été
classée monument historique, depuis, le marché, le temple, la
villa Tanagra l'ont rejoint sur le chemin de la valorisation.
Cette valorisation s'exerce dans le cadre des ZPPAUP,
instituées par la loi de décentralisation de 1983 ( à
laquelle se sont ajoutés des enjeux paysagés en 1993). La loi sur
les Zones de Protection du Patrimoine Architectural, Urbain et Paysager propose
une « démarche concertée et contractuelle associant les
différents acteurs qui, chacun par son mode d'intervention, participe au
modelage progressif de la ville patrimoniale :
- Les services de l'Etat : Conservation Régionale
des monuments historiques qui conduit les processus de protection et de gestion
des monuments dont la restauration bénéficie de la
compétence de l'architecte en chef des monuments historiques ; services
départementaux de l'architecture et du patrimoine qui veille
quotidiennement à la conservation et à la mise en valeur du
patrimoine protégé.
- La commune, que la décentralisation a rendu
pleinement responsable
de son urbanisme et qui est, en particulier, gestionnaire de
l'espace public.
- Le citoyen, enfin et surtout, qui est l'utilisateur
quotidien de cette citée
et dont les initiatives multiples ajoutent des touches
ponctuelles, positives ou négatives, à l'équilibre subtil
du patrimoine urbain. » (Colloque Royan, 2000)
Lors de ce colloque tenu à Royan en 2000, Jean-Marie
Vincent, Chef de l'inspection générale de l'architecture et du
patrimoine, insiste sur la qualité de ce projet qui permet à la
ville de « conserver ses valeurs héritées du
passé en lui permettant de continuer à vivre, et donc à
évoluer, en harmonie avec celle-ci », et qui n'est donc pas
« un acte de fixation de la ville dans un certain état
historique ».
Précisons en outre que ce particularisme a
été pour Royan l'occasion d'être un véritable
pôle d'art contemporain d'envergure internationale, toujours
calqué sur l'aspect expérimental de la ville. Cette
modernité a été largement fêtée de 1960
à 1985, avec 25 années de festival d'arts contemporains. Il reste
actuellement une salle d'exposition dédiée à cet art
située dans les voûtes du port. Par son action de revalorisation
du patrimoine architectural, L'Adjointe au Maire chargée de la culture
semble s'attacher à vouloir renouer des liens solides avec le
passé et retrouver un certain prestige.
Il est fondamental de souligner cet attachement à la
culture consacrée qui règne à Royan, dans la mesure
où cette course au prestige s'exerce au détriment de nouvelles
pratiques culturelles ou de loisirs, dont les cultures jeunes. Nous pourrons
constater par la suite que cette politique culturelle a finalement une certaine
influence sur les représentations territoriales des jeunes Royannais.
B - ENSEIGNEMENT ARTISTIQUE ET AMENAGEMENT DU
TERRITOIRE
1) Formation artistique et politiques culturelles
« L'éducation artistique est indispensable pour
tous les élèves lors de leur scolarité obligatoire, qu'ils
soient dans un établissement public ou privé. »
(Thuriot, 1999)
Depuis 1988, une loi incite à l'intervention d'artistes
professionnels en accord avec les enseignants pour compléter leur
travail. En effet, la musique et les arts plastiques sont des matières
scolaires à part entière, prises en charge par les
collectivités locales, l'Etat et les établissements scolaires. La
seconde branche de cette grande fonction publique culturelle qu'est la
formation est l'enseignement artistique spécialisé.
« A côté de quelques
établissements publics nationaux, c'est aux collectivités
territoriales d'organiser cette formation localement. Mais c'est encore l 'Etat
qui définit la pédagogie et les diplômes reconnus
nationalement, et par voie de conséquence le profil des
formateurs. La différence avec le milieu scolaire
réside dans le fait que ce sont les collectivités locales, et
plus particulièrement les villes centres d'agglomération qui en
supportent la charge jusque dans le personnel. » (Culture et
territoires, Thuriot, 1999)
Royan : « un enseignement artistique de qualité
»
Aux services culturels de la ville de Royan, l'Adjointe arbore
fièrement le fait que les formateurs recrutés au sein de
l'école de musique « ne soient plus que des médaillés
d'or de conservatoire ou de grandes écoles ». La marque du prestige
se dessine peu à peu en avançant dans cet entretien, force est de
constater de manière incontestable la prédominance des cultures
consacrées dans la politique culturelle de Royan.
En 1989, entrant à la mairie, dans le cadre de son
état des lieux, devant l'évidence d'un manque de moyens et la
pression d'une association musicale déjà municipalisée
comptant 200 élèves, elle entame son premier grand projet :
l'école de musique. Après diverses prospectives territoriales et
autres obligations politiques, le choix définitif portera sur un espace
à proximité du lycée et collège (incendié et
déplacé par la suite) d'enseignement général, au
sud-est de Royan.
Le rapprochement spatial avec ces structures éducatives
semble être un aspect supplémentaire du grand intérêt
porté à la culture musicale classique consacrée et la
volonté d'y sensibiliser la population jeune de Royan. En outre, la
volonté de cibler une population lycéenne est aussi due au fait
que les 20/25 ont souvent tendance à se délocaliser pour
étudier ou travailler où il est possible de le faire.
En 1992, s'ouvrent donc les portes d'un aménagement qui
a sollicité un budget d'environ 5 millions de francs. Dix ans plus tard,
l'effectif des élèves est passé à 320, et la
Communauté d'agglomération du pays finance pour moitié le
fonctionnement de cette école, l'autre moitié étant prise
en charge par la municipalité de Royan.
Précisons que cette école n'aborde pas les
musiques actuelles et ne propose aucun local aux jeunes dans cette
perspective.
Arts plastiques et autres pratiques culturelles de
loisirs
Continuant sur sa lancée, l'Adjointe à la
culture, a, lors de sa deuxième mandature en 1995, entreprit la
construction d'une école de dessin. L'impulsion fut associative partant
du constat d'une demande croissante concernant les arts plastiques en
général et en particulier au sein d'un atelier peinture.
L'école, dont le coût s'est élevé
à 1,5 millions de francs, accueille maintenant 200 adhérents,
l'association n'a pas été municipalisée. La politique
royannaise s'exerce donc à priori dans le respect des quatre grandes
fonctions culturelles publiques : la conservation du patrimoine, la formation
artistique, l'aide à la création et la diffusion.
A propos de ces dernières nous évoquions
précédemment l'époque où primait l'art contemporain
à Royan, la ville brillant de part son côté
expérimental moderne, en l'occurrence, les services culturels de la
ville sont toujours en rapport avec le FRAC (Fond Régional d'Art
Contemporain). Il y a donc encore une salle d'exposition dédiée
à ce style et un Salon International sur la Recherche Photographique a
lieu régulièrement. Cette action parait correspondre à une
vision étatique considérant des oeuvres potentiellement «
aptes » à être consacrées dans le futur de par une
sorte d'anticipation hasardeuse. Notons que le graf, pourtant de plus en plus
apprécié et pratiqué par les jeunes en
général, n'est pas pris en compte au sein de cette
école.
Nous allons voir à présent que la situation en
matière de spectacle vivant est un peu plus complexe car mettant en
scène de nombreux acteurs.
C - LE SPECTACLE VIVANT : ENTRE MULTIPLICITE DES ACTEURS
CULTURELS ET DIVERSITE DE L'EXPRESSION ARTISTIQUE
1) Une offre limitée en terme d'équipements
spécialisés
Si les équipements précités sont
largement à la hauteur des attentes du public concernant l'aide à
la création, on peut tout de même noter des besoins non satisfaits
évidents dans le domaine de la diffusion. En effet, il y a bien une
bibliothèque municipale, un palais des congrès prévu pour
des manifestations importantes (colloques, salons, congrès...),
plusieurs salles destinées à l'organisation d'expositions en arts
plastiques (les voûtes du port, l'ancienne gare routière
réhabilitée...), mais la diffusion de spectacles vivants reste
timide étant donné en partie le manque de structures
adéquates. Cette thématique, il faut le rappeler, est
intéressante pour le géographe au niveau environnemental, de par
les risques de nuisances sonores.
En 1988, a été crée une salle de
spectacle en plein centre ville. La régie est municipale et la
programmation dépend de la ville même si le lieu appartient
à une société privée. Au départ, cet espace
était un garage par la suite réhabilité en cinéma
avant de devenir un lieu de diffusion de spectacles vivants. Cependant, cette
salle pouvant accueillir 400 personnes, n'a
pas été adaptée en ce qui concerne
l'acoustique. Elle se prête donc seulement à des programmations de
théâtre ou bien de spectacles de danse à musique
modérée en terme de décibels, dans le but de respecter le
voisinage.
Le palais des congrès possède aussi une salle
équipée, comme la salle de spectacle, en places assises et
matériel scénique, on a pu y voir quelques concerts mais ce lieu
n'est pas non plus adapté. Inadapté, car un concert à
très haut volume sonore (caractéristique des musiques actuelles
ou amplifiées) résonnerait dans tout le Palais des
congrès, gênant le bon déroulement d'autres rassemblements
simultanés, de plus, les fauteuils ne sont pas amovibles (les concerts
de musiques actuelles se prêtant plus à un public debout).
Enfin, un chapiteau, dépendant du département
animation de la ville est mis à disposition pour des concerts ou autres
spectacles. Néanmoins, ce chapiteau disposé sur le front de mer
l'hiver (abritant le festival de la grande conche en octobre/novembre et la
patinoire de décembre à février) et sur l'esplanade du
stade près de la gare l'été, n'est pas non plus
adapté à des représentation « bruyantes ». En
novembre 2001, le seul concert destiné aux jeunes (l'affiche
étant essentiellement hip-hop) a été interrompu à
22h30 pour cause de nuisances sonores.
Le problème ne se pose pas lors de la saison estivale
pendant laquelle de nombreuses manifestations diverses et variées sont
organisées sur tout le pays royannais.
2) Une politique favorable au développement des
cultures consacrées
Nous n'allons donc pas évoquer, ou très peu, la
saison estivale étant donnée l'explosion d'animations jalonnant
la côte et l'arrière pays au sein du pays royannais dans son
intégralité. Alors, la ville centre d'agglomération que
représente Royan, s'efface spontanément au profit des communes
voisines qui trouvent donc aussi leur public de par le tourisme de masse. Ainsi
disparaissent de nombreux enjeux territoriaux, comme une trêve due
à l'abondance du public, mais nous verrons par la suite qu'une certaine
concurrence se joue véritablement entre certains acteurs culturels, en
particulier à la morte saison.
L'élue à la culture le précise
elle-même, sa politique influence considérablement le
développement d'une culture consacrée, quelque peu
prestigieuse.
En matière de spectacle vivant, elle est très
attachée à sensibiliser le jeune public au théâtre
ce qui procède d'une action au demeurant plutôt éducative
étant donnée une collaboration avec les lycées ou
collèges. Mais son action directe en matière de diffusion reste
limitée, ses services agissant surtout dans l'aide à la
création et à la diffusion portant sur les
expositions ou le théâtre contemporain (mise
à disposition de salle, parfois financement) ainsi que dans l'aide
financière portée aux multiples associations à buts
culturels.
L'organisation de spectacles vivants à Royan semble
procéder d'une délégation à deux associations :
Royan culture et le Département animations.
3) Le spectacle vivant : deux associations municipales
Officiellement, Royan culture et le Département
animations dépendent toutes les deux de l'adjoint au Maire chargé
de la culture. Néanmoins le Président du Département
animation, admets avoir une relative autonomie.
En 1989, l'Association pour une Maison de la culture
disparaît, car selon l'Adjointe, investissant son premier mandat, cette
structure se voulait trop indépendante. Sont alors le
créés le Département animation en 1989 et Royan culture en
1994.
Cette dernière association dépend directement
des services culturels de la ville, ses buts sont l'organisation et la
production de spectacles vivants mais elle est régulièrement
utilisée pour servir d'autres intérêts. Cette association
municipale a une action dirigée essentiellement vers les cultures
consacrées :
- Théâtre : un festival et une action constante pour
sensibiliser le jeune public.
- Peinture : le Salon d'automne (Une cinquantaine de toiles
présentées à la Toussaint), ainsi que des expositions
diverses.
- Lettre le prix « Royan Atlantique », concernant les
auteurs du Poitou-Charentes.
- Musique : La fête de la musique, une production
régulière en musique classique, un festival de jazz en
août.
- Patrimoine : les journées du patrimoine, des
colloques...
Ainsi, l'Adjointe chargée de la culture admets
volontiers laisser au Département animation la charge d'animation
culturelles plus « festives ». Ce qui explique la certaine
indépendance de cette association, dont le budget ne dépends pas
d'ailleurs des services culturels mais du service « fêtes et
cérémonies ».
Le Président de cette structure nous explique que ses
objectifs sont fixés selon une convention avec la municipalité,
à qui il rends des comptes (bilan d'après le cahier des charges).
Le département animation est aussi un « chantier d'insertion »
(employant CES, emplois jeunes...), selon différentes conventions : une
avec la direction du travail (l'Etat), une autre avec l'ANPE et une avec la
Mission locale (orientée vers la jeunesse). Il exprime en outre une
volonté d'animer d'octobre à mai, et évoque l'animation
d'une ville comme Royan
comme étant « au coeur de la spirale du
développement économique ». L'association intervient de deux
manières :
- Par des animations de loisirs ou commerciales : la station de
sports d'hiver
sur la plage (patinoire, piste de luge et ski de fond pour les
enfants), le marché de Noël ou encore le Village de la
Commuanuté d'Agglomération du Pays royannais regroupant les 31
communes et leurs particularités.
- Par des animations culturelles : l'organisation de spectacles
vivants (Festival
de la Grande Conche d'octobre à décembre :
concerts de variétés, spectacles humoristiques, un tremplin
musical en direction du jeune public) dirigée vers le grand public.
Au regard de l'action de ces deux associations, on peut d'ores
et déjà constater une quasi-absence de programmation en ce qui
concerne les « cultures jeunes » (musiques actuelles, danse
hip-hop...), excepté un tremplin musique et une certaine liberté
lors de la fête de la musique.
4) Des enjeux territoriaux ?
Mis à part la saison estivale au cours de laquelle
toutes les communes de la côte de beauté « vibrent » par
de nombreuses manifestations, tous les acteurs culturels de Royan sont
d'accords sur la définition d'une zone de chalandise commune : le Pays
royannais. En effet, Royan est la ville centre d'agglomération du Pays,
le lieu de rencontre, de socialisation intercommunale par excellence.
Cependant, si le Département animation investit
pleinement le domaine du spectacle vivant « grand public », nous
allons voir que ce dernier ne semble pas faire l'unanimité en Pays
royannais. Effectivement, aux dires de la population, une image revient
fréquemment, selon laquelle, la structure phare du pays concernant
l'organisation de spectacles vivants serait une association située sur
une commune mitoyenne à Royan : Saint-Georges de Didonne.
En tout état de cause, les musiques actuelles à
Royan sont synonymes de conflit car elles ne possèdent pas d'espace
propre, mais nous pourrons voir par la suite, que d'autres facteurs, moins
facilement « avouables », sont aussi à l'origine de cette
mauvaise prise en compte.
Ainsi, dans le chapitre suivant, nous allons tenter de
comprendre comment, à travers leurs représentations de l'espace,
les différents acteurs culturels se construisent une certaine
territorialité, et un mode d'action qui lui est propre.
En conséquence, nous verrons que ces représentations
territoriales influent considérablement sur la manière dont ces
acteurs vont appréhender les cultures « jeunes » ou «
générationnelles ».
CHAPITRE III : REPRESENTATIONS, TERRITORIALITES
DES ACTEURS CULTURELS
Dans le présent chapitre, nous allons tenter de mettre
en évidence les formes de territorialités qui
caractérisent les différents acteurs culturels (élus ou
organisateurs...), ainsi que leurs représentations des cultures «
jeunes », dans le but de définir leurs comportements
vis-à-vis de ces dites cultures sur le territoire royannais.
A - TERRITORIALITES, REPRESENTATIONS : COMPORTEMENTS
Différentes formes de territorialité
Nous avons vu précédemment que Guy Di
Méo, attribuait au territoire, espace social et espace vécu,
quatre significations supplémentaires liées à
l'identité collective, à la dimension politique, à un
champ symbolique et l'importance de l'histoire dans la construction de ce
dernier. Toutes ces spécificités vont contribuer à forger
chez l'homme un sentiment d'appartenance ou non, une certaine
représentation de son espace de vie : sa territorialité.
En l'occurrence, il serait opportun de comprendre, par leurs
représentations territoriales, par leurs comportements liés
à leurs fonctions, quelle forme de territorialité
caractérise les différents acteurs culturels en présence.
Nous allons donc tenter de savoir si leur territorialité est «
restreinte, adaptable ou exacerbée », de par cette relative
catégorisation, en restant conscient de la possible évolution de
chaque acteur.
Nous appuyant sur les travaux de Claire Fradin, reprenant
Jaffré, nous allons, par ces catégories, essayer de comprendre
les comportements des acteurs en matière de cultures «
générationnelles », en ajoutant à ces
différentes formes de territorialité ainsi définies,
l'image qu'ils ont de ces dites cultures. En effet, nous pourrons constater sur
le territoire royannais, où les populations retraitées
vieillissantes dominent, une certaine retenue concernant l'offre culturelle en
direction des jeunes. Nous entrons ainsi pleinement dans le débat
opposant les minorités d'un territoire, aux populations dominantes
majoritaires.
Espace, représentations et pouvoir
A Royan, la ville oriente décidemment sa politique vers
les populations du 3ième âge, largement majoritaires.
Depuis le début de cette année 2003, Royan est la ville pilote
d'un programme national d'actions : « Bien Vieillir ». Si le pouvoir
réside sur « l'idée essentielle d'une force
orientée tantôt vers le maintien d'un état des choses,
tantôt vers le changement »,
(Raffestin, Barampama, Concept de
géographie humaine, 1995), les pouvoirs publics à
Royan sont très ancrés dans un conservatisme qui n'est pas pour
déplaire à plus de 50% de personnes âgées. En outre,
« de manière générale, la richesse
économique entretient avec le pouvoir des liens très
étroits » (Di Méo, 1998), ce qui nous permet
naturellement de faire le lien entre pouvoir et population dominante.
Ainsi, « la géographie politique peut
être conçue comme une géographie de relations de pouvoir,
fondée sur les principes de symétrie et de dissymétrie
dans les rapports entre organisations, entre les innombrables acteurs qui
interviennent au niveau de l'espace et du pouvoir, et multidimensionnelle par
essence. » (Raffestin, Barampama, |