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GOREAU ANTHONY
L'INDE, UN ENJEU COGNITIF ET
RÉFLEXIF
-Étude des voyageurs de l'Inde et des populations
diasporiques indiennes-

DEA DYNAMIQUE DES MILIEUX ET
SOCIÉTÉS
Sous la direction de Monsieur
SINGARAVELOU
Juin 2004
UNIVERSITÉ MICHEL DE MONTAIGNE BORDEAUX
III

SOMMAIRE
SOMMAIRE
3
INTRODUCTION
5
CHAPITRE 1
18
ATTRACTION, RAYONNEMENT, ABSTRACTION ET
APPROPRIATION : LE MYTHE DU « DROMOMANE » ET
L'ANTIMONDE INDIEN.
18
INTRODUCTION AU CHAPITRE 1
19
A/ LE CHOC DE L'INDE, OU LA RECHERCHE D'UN
EXOTISME.
21
1-L'IMAGINAIRE INDIEN:
21
a) L'imaginaire médiatique et
touristique :
23
b) L'imaginaire des valeurs :
29
c) Imaginaire de l'expérience
relatée :
33
2- L'EXOTISME INDIEN.
35
3- VOYAGE ET TOURISME.
39
B/ DIMENSION ANAGOGIQUE ET ALLEGORIQUE DE
L'INDE.
46
1- L'HINDOUISME, LE CATALYSEUR DE
L'AFFECT.
47
2) SYNCRÉTISME MUSICAL.
52
3) APPROPRIATION DES SYMBOLES DE
L' « INDIANITÉ ».
56
a) La cuisine:
56
b) Le cinéma :
57
c) L'hindouisme et ses
« dérivés » :
59
C/ INTERSPATIALITE ET INTERCULTURATION.
60
1)
ALTÉRITÉ ET IDENTITÉ.
61
2) QUEL(S) PROCESSUS
DE TERRITORIALISATION ?
63
3) UNE
TERRITORIALITÉ DE L'ENTRE DEUX.
67
CHAPITRE 2
69
TERRITORIALISATION ET
EXTRA-TERRITORIALISATION, LE CAS DE LA DIASPORA INDIENNE.
69
INTRODUCTION AU CHAPITRE 2
70
A/ LE PROCESSUS DE MISE EN PLACE DE
L'EXTRA-TERRITORIALITE.
73
1) MYTHIFICATION DE
LA TERRE D'ORIGINE.
75
2) UNE MYSTIFICATION
DE LA TERRE D'ORIGINE : LE CAS DES SIKHS DE FRANCE.
81
3) UNE
IDENTITÉ À GÉOMÉTRIE VARIABLE :
85
B/ INTERCULTURATION OU
SEGREGATION ?
89
1) UN TERRITOIRE DE
L'ENTRE-SOI.
90
2) COSMOPOLIS OU
CLAUSTROPOLIS ?
98
3) LA QUESTION DE
L'INTÉGRATION :
102
C/ CONTINUITÉ TEMPORELLE ET
SPATIALE ?
103
1) UNE
PRÉSENCE AMBIGUË :
104
2) UNE
COMMUNAUTÉ TRANSNATIONALE ?
107
3) UNE
CONTINUITÉ POUR LES VOYAGEURS DE L'INDE.
109
CONCLUSION
111
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES ET SUPPORTS
DOCUMENTAIRES.
114
ANNEXES
121
TABLE DES DOCUMENTS
125
INTRODUCTION
L'Inde est un grand film, et nous spectateurs occidentaux,
venons tout y puiser : nos origines, nos raisons de fuir la
réalité ou de retrouver une âme, l'aventure aussi et le
mythe. Tandis que certains veulent y abandonner toutes leurs
références occidentales, d'autres lorsqu'ils tentent d'en
déchiffrer la réalité sociale se perdent dans la
complexité d'un monde insaisissable, onirique, qui permet
d'échafauder tous les systèmes. Et leurs visions, leurs
perceptions sont parfois tout aussi fantasques que les délires des
aventuriers, des routards de ces folles années 1970. L'espace indien
ainsi représenté se charge de valeurs, il porte la marque des
codes culturels, des idéologies propres aux groupes sociaux auxquels
appartiennent les sujets dans la conscience desquels il surgit.
La structure d'un territoire reflète la manière
dont les groupes humains l'ont investi, modelé et se le
représentent ; elle se fait aussi l'écho des divisions
internes à la société.
Toute perception se charge aussi d'un contenu social. Nous
n'avons affaire qu'à des représentations du réel, plus ou
moins déformées par les filtres individuels et sociaux. La
matière des représentations se compose d'opinions, d'images,
d'attitudes ou de préjugés dont les principes organisateurs
appartiennent en commun à des ensembles plus ou moins cohérents
d'individus.
La culture, définie par Claval1(*) comme « l'ensemble des
artefacts, des savoir-faire et des connaissances par lesquels les hommes
médiatisent leur relation avec le milieu naturel »,
apparaît comme l'élément incontournable de ce
mémoire, et en représente la clé d'entrée.
L'espace indien est source inépuisable d'idées
et d'images déformées par la culture, l'hexis des individus (les
valeurs culturelles imprègnent nos représentations du monde et
des autres).
Problématique et méthodologie :
Dans une démarche empruntée à la
phénoménologie, c'est-à-dire comme l'a défini
Husserl dans Les recherches logiques, attachée
à l'étude des vécus de pensée et de connaissance,
des structures de la conscience qui lui permettent de se rapporter aux objets
extérieurs à elle ; il s'agit de comprendre à travers
« l'acte de percevoir, par le moyen de sensations et à travers
des filtres perceptifs qui tiennent aux organes des sens et aux cultures
individuelles »2(*), concept éminemment géographique, ces
territorialités qui se forment et se déforment au grès des
distinctions sociales, des schèmes de pensée ; où la
mobilité et l'imaginaire remettent en question la proximité et la
contiguïté, essence même du territoire, et créent une
nouvelle dimension à celui-ci empreint de représentations, de
mythes et de symboles.
Ancrée dans une géographie sociale pertinente
qui affiche son penchant particulier pour ces
« territorialités relationnelles, multidimensionnelles, qui
projettent chaque acteur social dans le tourbillon confus des
références géographiques »3(*), souvent obscures de son
vécu, il est nécessaire de déterminer les dimensions de
ces perceptions et représentations, en sachant qu'il est sûr
qu'elles contribuent à un processus de construction territoriale d'ordre
social. Toutefois, il est indispensable d'opérer une distinction entre
les différentes structures de représentations et de perceptions
de l'Inde, celles liées au voyage seront analysées au travers des
itinéraires de l'imaginaire, des lieux et de leur
référent, et celles liées aux migrants indiens
installés en France au travers la dissémination des
références identitaires et des
« micro-territoires »4(*).
Selon Airault5(*), « le voyage en Inde commence tôt,
avec l'idée qu'on s'en fait, véhiculée par notre culture,
ses clichés, ses légendes, ses mythes, mais aussi par notre
enfance nourrie de contes et d'histoires merveilleuses. Ce fantasme
s'étaye à l'adolescence de nos rencontres avec ceux qui en
reviennent. Après, il y a soudain le choc, puis l'épreuve et,
ensuite, l'éprouvé de l'Inde : des sensations nouvelles nous
submergent, provoquant un séisme de l'intime [qui peut être
à l'origine de ce syndrome indien]. Enfin, après le retour, nous
prend la nostalgie de l'Inde ».
Ces perceptions peuvent être appréhendées
dans une dimension anagogique et allégorique justifiées par
l'attirance de certains individus à l'hindouisme, à la
philosophie indienne et aux symboles de l'indianité par exemple, rendant
subséquemment l'affect, l'émotion, les clés pour approcher
la modernité de ces interrelations, même si ces notions prennent
une dimension sociétale plus prononcée. L'affect sert de biais
permettant la transition avec l'altérité, l'extérieur mais
surtout de modalité de résolution des oppositions entre la
réalité et l'illusion, le virtuel et l'authentique, l'art et la
culture. Mais aussi dans une dimension d'imaginaire et d'exotisme pour
appréhender et incorporer un « ailleurs » souvent
perçu comme menaçant (historiquement la motivation exotique a
reposé sur un sentiment ambivalent d'attraction ou de répulsion,
à propos de ce qui est loin ou différent). « C'est
moins l'image exotique, banalement stéréotypée, qui, en
soi, est attirante que l'idée de passage, induite par le rapport entre
le monde terne et celui de la couleur »6(*). Ce qui compte, ce ne sont pas d'abord les
caractéristiques d'un paysage exotique qui est souvent très
schématique, mais le fait qu'il représente une
altérité, une étrangeté ; qu'il offre le
rêve d'une fuite possible, même dans l'utopie.
Il est donc question d'appréhender le vécu des
voyageurs Français de l'Inde, tel qu'il est, en ce qu'il est, par le jeu
des rencontres qui donnent forme à l'expérience. Vécu qui
comprend aussi celui du chercheur. Ce travail se cadre donc dans une
géographie sensitive, subjective bien sûr, voire même
impressionniste. Géographie empreinte de l'expérience, faisant
appelle aux sens des voyages précédemment effectués en
Inde (au cours des années 2002 et 2003).
On notera que l'individu, le groupe, ou mieux le
« chercheur », ne sont pas vierges, ils ont une histoire,
née de l'accumulation des expériences et des perceptions
antérieures, de l'apprentissage au sens large. Ces données ne
sont jamais purement individuelles mais sociétales. Elles affectent la
perception. Le traitement du sujet n'a donc aucune prétention de se
rapprocher vers une quelconque objectivité, il est au contraire
axé sur des observations précédentes plus ou moins
justifiées, des ambiances, faisant appel aux sens et aux impressions.
Ceci est particulièrement vrai pour le premier chapitre.
Mais la démarche, la réflexion n'en sont pas
moins rigoureuses et logiques. La démarche ici est
déductive voire pour la deuxième partie
hypothético-déductive, c'est-à-dire qu'elle consiste
à tirer les conséquences logiques d'hypothèses de
départ. Ainsi, le développement des deux chapitres fait foi de
cet effort de conceptualisation et de théorisation.
Voyageur est lourd de sens. Ce peut-être d'une part un
voyage dans l'intime animé par des images, par des systèmes de
signes médiatisant une relation de l'individu-acteur au monde, et par
des passions. Dans ce cas précis, l'objet dont rêve le sujet
baigne nécessairement dans une aura d'irréalité. C'est
pourquoi cet « objet » possède immanquablement des
caractères étranges d'un « non-objet »
(« non-objet » dont il n'est naturellement pas question de
jouir, ni de véritablement posséder). Un voyage
génère aussi la possibilité d'un déplacement
physique (déterminant une vérification des représentations
par le vécu) d'autre part.
Le terme voyageur de l'Inde s'applique aux
Français de la métropole ; la population Française
des DOM ET TOM n'est pas considérée ici car elle a fait l'objet
de lourdes études précédentes. En effet, il est
évident d'établir un lien entre l'Inde et la Réunion ou
encore entre l'Inde et la Guadeloupe lorsque l'on songe au passé
historique. La diaspora indienne s'y est essaimée, nous apercevons
dès lors les mécanismes de la territorialité qui se
dégagent à l'horizon.
Mais ce lien devient moins palpable, plus abstrait et à
la fois plus intéressant entre la France métropolitaine et
l'Inde. Il se fait sous des formes diverses qui font appel à divers
stimulus. Ce lien est un construit social, il a été
inventé et réinventé au fur et à mesure des
générations suscitant diverses réactions de la part des
sujets. D'une Inde merveilleuse à une Inde où toutes les
alternatives sont possibles, son pouvoir d'attraction et de séduction
est multiple et il s'agira dans un premier temps de l'identifier. Ce rapport
entre la France métropolitaine et l'Inde ne concerne que les populations
qui exercent une fuite au travers le monde indien. Fuite qui peut revêtir
la forme d'une pérégrination physique ou imaginaire, transcendant
l'opposition sédentaire/nomade.
Les termes du sujet n'ont pas été choisi au
hasard, ni par effet de mode (il faut éviter de perpétuer une
facilité de langage qui apparaît comme un abus, il n'y a pas une
perception d'ailleurs pas plus qu'il n'y a d'Homme (au sens
générique), mais des perceptions). La perception est
différentielle, elle varie dans le temps pour un même individu ou
pour un même groupe selon l'accumulation d'information (et de sa
diffusion), selon l'âge (effet de génération,
particulièrement pour les migrants indiens installés en France),
selon l'acuité des sens et dépend notamment des
intérêts qui sont liés à des pratiques et des
valeurs plus ou moins conscientes.
Les représentations de l'espace quant à elles
induisent une intervention encore plus grande de la personnalité du
sujet, que la simple perception, et porte d'ailleurs plus sur le contenu que
sur les formes.
Les représentations semblent inclure plus directement
la notion d'espace : « si l'espace est le produit de la
société c'est bien le comportement de celle-ci qui doit
être connu ; et, si le comportement est davantage influencé
par des perceptions a-spatiales, que par des perceptions de l'espace
lui-même, on apprendra plus sur l'espace en analysant les
premières »7(*).
Le binôme perception/représentation
détermine les enjeux cognitifs et réflexifs des rapports à
l'Inde. Enjeux définissant d'une part des rapports à la fois
passionnels, affectifs mais aussi rationnels organisant un réseau de
significations, et des effets de retours sur soi d'autre part.
Cette combinaison simultanée de deux couples
(cognitif/affectif et perception/représentation) ne s'exerce pas d'une
façon singulière, exclusive, sur les voyageurs de l'Inde ;
les populations diasporiques d'origine indienne, du monde indien (en ce qui
nous concerne, même si l'appellation indienne est attribuée
à tous ceux qui sont originaires de l'ensemble subcontinental reliant la
chaîne himalayenne à l'océan indien, les bouches de l'Indus
à celles du Gange, celle-ci s'élargira à l'ensemble
constitué par l'Union Indienne et du Sri Lanka) sont aussi
concernées par ce phénomène qui génère
construction et déconstruction.
Ces deux ensembles humains ne s'opposent pas mais sont
complémentaires : tous deux se caractérisent par des
processus de construction territoriale ayant des référents
identiques ; par des « géosymboles »8(*) (des symboles comme
système fonctionnel mais aussi comme expérience psychique)
similaires (car la source en est la même) mais réappropriés
et réinterprétés selon la culture du groupe social.
Ces processus de réappropriation et de
réinterprétation sont les clés de voûte de notre
démonstration. Ils interviennent à divers niveaux de l'analyse.
Pour bien comprendre ces phénomènes, il est nécessaire
pour les voyageurs de l'Inde, malgré un fond d'attraction commun,
d'établir une distinction entre voyage physique et voyage mental
(imaginaire). Au sein même de cette distinction, il faudra faire la part
entre les voyageurs individuels souvent nommés de façon
péjorative « routards » et les voyageurs en groupes
qui fréquentent les circuits organisés. Car l'intensité
des contacts entre les deux monde culturels ne sera pas du même ordre, et
donc les processus de réinterprétation et de
réappropriation divergeront aussi (particulièrement en
intensité).
Voyageurs de l'Inde ou migrants Indiens sont vecteurs de
transformations, de perturbations par leur seule présence, car ils
transportent dans leur sillage l'altérité d'où
émerge un métamorphisme de contact entre deux entités
culturelles distinctes.
Perturbations qui se matérialisent sous des formes
diverses (nous le verrons au cours du développement). C'est pourquoi
dans un but méthodologique, le développement est scindé en
deux parties : l'une s'attache à décrire les processus de
territorialisation concernant les voyageurs de l'Inde, l'autre à ceux
qui s'expriment au travers des migrants Indiens.
Mais, il ne faut pas y voir une opposition mais des
prolongements. Prolongements visibles dans la mise en relief des deux versants
d'une construction territoriale des voyageurs de l'Inde et des migrants Indiens
installés en France métropolitaine.
Celui du monde structuré et celui de ces
territorialisations qui le structure. Le versant du monde structuré part
de l'hypothèse que celui-ci est le reflet de cette construction car il
se rapporte aux endroits dont parle l'individu, à des pôles mais
aussi à des repères spatiaux et temporels sur lesquels l'individu
se projette par le discours et qui spécifient chacun à leur
manière certaines limites ou points d'ancrages dudit monde.
Le versant des territorialisations quant à lui, doit
être conçu comme le reflet dynamique de cette construction puisque
l'argumentation du discours amène à concevoir l'interaction des
énoncés entre-eux et à mettre en perspective le type de
relation aux points d'ancrages (spatiaux et temporels).
Pour comprendre l'expérience des
« énoncés comme embrayeurs de la construction
territoriale »9(*), nous avons choisi une méthode reposant
à la fois sur l'expérience vécue, sur les sens mais aussi
sur des entretiens.
Au travers cette recherche, c'est toute une réflexion
qui s'échafaude autour du lieu et du territoire ; où
« le lieu est une condition de réalisation du territoire car
il lui confère une image et des points d'ancrage de son enracinement
mémoriel ; il l'est aussi parce qu'il permet au groupe qui
territorialise d'avoir une existence collective et une mise en scène.
Mais plus encore, le lieu symbolique participe de la structuration du
territoire. Il fait le lien entre un espace géographique
structuré par les principes de contiguïté et de
connexité et un monde symbolique construit à l'aide de
synecdoques et de métaphores »10(*).
Dès lors, on comprend la place
privilégiée aux populations diasporiques dans cette étude,
où les migrants Indiens ou d'origine indienne vivant en France mais
conservant des liens affectifs et matériels avec leur pays d'origine
contribuent à un double processus : une reterritorialisation
gravitant autour de hauts lieux (où les liens communautaires, les
marqueurs territoriaux et la mémoire du territoire d'origine sont autant
de ciment à la reproduction de l'identité) et à une extra
territorialisation de l'altérité.
Vers une accélération des pôles
structurants et points d'ancrages de la territorialisation :
Dans cette focalisation sur les lieux et les territoires, la
mondialisation intervient non pas comme un processus tirant vers
l'uniformisation et l'homogénéisation ; vers une certaine
mondialité reposant dans un bain d'isotropie ; mais au contraire
est élément de fractures, de discontinuités, cette
dernière prenant substance et vigueur non pas de l'assimilation et de
l'effacement diffus des sociétés humaines dans des
« non-lieux »11(*), mais des localités et des
territorialités quelles qu'elles soit.
La mondialisation crée une accentuation de
l'ambivalence du lien territoriale et s'enferme dans une double dialectique
(ouverture/fermeture induisant celle du global/local et,
mobilité/sédentarité). La mondialisation permet en outre
une redéfinition du territoire qui nous est au combien utile dans cette
problématique ; l'internationalisation, la globalisation permettent
de transcender l'acception territoriale fondée sur une
« idéologie géographique »12(*) (penser territoire implique
par métonymie, une portion de l'espace, une plage cartographiable,
à l'intérieur de limites précises) pour aboutir à
la substitution d'une territorialisation régionalisée par une
territorialisation temporalisée (celle-ci étant permise par les
nouveaux moyens de communication produisant l'augmentation de
l'intensité de la diffusion de l'information).
« Le territoire ne se définit pas par un
principe matériel d'appropriation, mais par un principe culturel
d'identification, ou si l'on préfère
d'appartenance »13(*). L'hypothèse ici sous-jacente est que nulle
territorialité n'existe en dehors du groupe social, et ce n'est pas le
territoire qui fonde le groupe mais l'inverse, car quels que soient les
déterminants concrets, le lien social s'y immisce.
Hypothèse qui peut se révéler très
discutable principalement à la vue des processus de territorialisation
qui s'exercent notamment au sein de dynamiques ségrégationnistes
(par exemple, les township sud-africain crées de toute pièce par
l'apartheid sont pourtant devenus des lieux d'identification, d'appropriation
et d'appartenance), mais qui apparaît pertinente dans notre cas.
La mondialisation produit une redéfinition sensorielle
des lieux. La confrontation de la culture occidentale facilitée par une
redéfinition « systémique de la distance
euclidienne »14(*) et par les NTIC (technologies de l'information et des
communications) avec les hauts lieux indiens, produit une appropriation qui
elle-même crée un basculement de sens souvent inverse à
celui donné par la population indienne (ce processus de
réappropriation s'illustre notamment à Gokarna,
Bénarès/Varanasi, c'est-à-dire dans les lieux de
condensation des valeurs liées à l'hindouisme, mais ils ne sont
pas les seuls). Les NTIC et la révolution des transports conduisent
aussi à l'indépendance de l'espace par rapport au temps, et
créent une accélération et une intensification des liens
entre la France et l'Inde, utiles à la fois aux voyageurs de l'Inde et
aux migrants Indiens.
L'économie sociale et le développement local
sont souvent mis en exergue comme étant la face cachée de la
mondialisation. Même si ces concepts paraissent de prime abord
éloignés de notre sujet, les ponts que l'on peut entrevoir avec
les migrants Indiens sont pourtant faciles à expliciter.
L'ensemble de l'économie sociale est fille de la
nécessité (cette dernière générant des
mouvements coopératifs, associatifs ou encore mutualistes), mais aussi
fille d'une identité collective : faite d'initiatives
économiques lancées sous la pression de besoins cruciaux,
l'économie sociale est aussi portée par une communauté de
destin forgée par des facteurs d'ordre culturel (de langue, de religion,
de territoire...). Enfin, elle est inscrite dans la dynamique de mouvements
intellectuels et sociaux porteurs d'une visée de transformation de la
société entière. En cela, la diaspora indienne, loin
d'être un ensemble figé, rigide, représente un contre
poids, une résistance à cette mondialisation par les
rugosités, les résonances qu'elle génère. Il est
évident que l'on ne peut faire abstraction de la globalisation
(particulièrement pour les populations diasporiques), mais les rapports
à la mondialité de la diaspora indienne se forgent sur une
dissidence à mi-mot ; la communauté servant de pivot
à l'expression de solidarités solides (sous formes de
coopérations, d'associations, de mouvements mutualistes) combinant des
dimensions marchandes et non marchandes au sein d'activités productives
traversées par une perspective d'économie sociale. La diaspora
indienne apparaissant alors comme le creuset d'un possible renouvellement de
l'économie sociale au Nord, en France.
Par delà cette hypothèse, c'est toute
l'opposition entre société d'individus et communauté qui
revient à l'ordre du jour faisant ressurgir la question des
solidarités. Si pour les voyageurs de l'Inde, il s'esquisse de nouveaux
types de liens sociaux qualifiés de
« réflexifs »15(*) (après ce que l'on a pu identifier comme
solidarité mécanique et organique, il apparaît une
troisième solidarité dite réflexive), il en est tout
autrement pour les migrants Indiens.
Pour donner plus de corps à la démonstration et
dans un souci d'exemplarité, une étude de terrain dans
l'agglomération parisienne a été mené pour
illustrer ces divers processus. Etude qui s'est attaché à mettre
au jour les pôles structurant de la mise en place d'une construction
territoriale en France par les migrants indiens. Les critères retenus
pour délimiter cette aire de recherche ont été la
concentration à la fois commerciale, mais aussi communautaire (ici la
population tamoule originaire de Sri Lanka). Recherche d'abord effectuée
à l'aide de l'outil Internet, débouchant sur un bornage
précis.
Il s'agira alors de démonter l'existence de liens
communautaires et la création d'une extra-territorialisation (ou
territorialisation hors de la terre d'origine) par le marquage de l'espace
public (dissémination de signes identitaires tamouls)
générant une certaine privatisation de l'espace public, au mieux
de l'espace commun (agencement qui permet la coprésence des acteurs
sociaux sortis de leur cadre domestique) ainsi que des tensions avec la
population non tamoule.
Le périmètre d'étude est celui du
quartier de la Chapelle. Quartier ici n'a pas une valeur administrative mais un
sens d'espace vécu via des représentations intégratrices
engagées dans l'action qui font « tenir
ensemble ».
Ce quartier est celui d'une minorité majoritaire (les
Tamouls) ; il est à cheval entre les 10ème et
18ème arrondissements et inclut une partie du boulevard de
la Chapelle, la rue du Faubourg-Saint-Denis jusqu'à la gare du Nord,
complétées par les rues Perdonnet, Cail et Philippe de Girard
(voir plan en annexes).
A l'opposé, les mobilités (réelles mais
aussi issues d'un processus mental) entre un ici et un ailleurs motivées
par l'imaginaire, le mythe ou encore la quête d'un idéal,
redéfinissent le rapport à la mondialité des populations
d'origine française en voulant puiser dans le sous-continent indien des
éléments d'une utopie, d'une idéologie pour
élaborer des champs d'investigations nouveaux à une
modernité oppressante. L'ici est empreint des vécus, des
pratiques et des usages circonscrits dans une monotonie, tandis que son
versus, l'ailleurs est un espace représenté, mythifié,
imaginé c'est-à-dire propice à toutes les lubies de notre
esprit. L'ailleurs est d'autant plus important qu'il est véhiculé
par différents moteurs de la mondialisation, la société
française devenant une démocratie d'émotions liée
à une révolution informationnelle (se distinguant nettement d'une
société standardisée prenant pied dans la modernité
et la révolution industrielle).
Diaspora indienne et voyageurs mobiles, ou non, se
complètent : l'une réinvente la modernité et les
autres transportent avec eux la postmodernité. Travailler sur les
notions d'ici et d'ailleurs est indispensable en géographie car cela
permet de nous interroger sur la relation des sociétés à
l'espace.
Ces deux ensembles d'individualités se rassemblent
autour d'un point commun, au travers leur perception, et leur
représentation ; ils alimentent la formation d'un espace de
l'entre-deux, entre rêve et réalité, entre un ici et un
ailleurs, entre un dedans et un dehors, dont la formation (acte de fondement)
repose sur des symboles, des mythes, des passions, des images.
Espace d'entre-deux, interface qui laisse à l'individu,
au sujet, la possibilité d'exercer une fuite en avant face à la
réalité matérielle (aux conditions d'existence), au
mouvement d'attraction de la mondialisation.
Dans le même temps ces entités sociétales
ne s'expriment pas en dehors de la mondialisation. Au contraire, la
matérialité de cette espace de l'entre-deux est facilitée
par l'augmentation des mobilités et par la propagation des NTIC.
Celles-ci favorisent l'ubiquité, l'instantanéité
participant de facto à introduire plus de
« mondialité » dans chacune de nos actions.
Identité et territoire, deux processus
différents :
Certains diront que identité et territoires sont
indubitablement liés, consubstantiels. Mais là encore, la
mondialisation (dans sa phase actuelle d'accélération des
mobilités et des échanges culturels) introduit une
nouveauté. « Nous vivons dans un monde où les gens
ne savent plus toujours ce qu'ils sont, mais où les facilités de
communication et de déplacement multiplient les points de
références où ils peuvent s'accrocher »16(*). Les valeurs naguères
dominantes sont érodées, mais il y a hésitation sur celles
qui pourraient leur être substituées. Les voies que peuvent suivre
la reconstruction des identités sont donc multiples.
La multiplication des déplacements et la
rapidité des communications ont cependant des effets incontestables sur
les sentiments identitaires.
L'identité implique des référents sans
lesquels elle ne pourrait être définie ; le récit
identitaire reconstruit quatre piliers de l'expérience humaine : le
temps, l'espace, la culture et les systèmes de croyance. Ces
référents étant ponctuels, la territorialité
s'exprime alors plus en terme de polarité que d'étendue.
Ainsi l'essence de cette interspatialité entre l'Inde
et la France, entre l'ici et l'ailleurs, fil directeur de notre recherche,
s'épanouit dans la localité. Localité qui sert de base, de
support au déploiement d'une territorialisation complexe faite d'allers
et retours.
La transformation contemporaine des sentiments
d'identité a des répercussions sur la
territorialité ; elle entraîne une réaffirmation
appuyée des formes symboliques d'identification et en ce qui nous
concerne un double processus de construction territoriale.
Les voyageurs puisent dans le monde Indien, dans l'ailleurs
des éléments constitutifs d'une nouvelle identité, ou tout
au moins voulu en tant que telle. Ce mouvement d'appropriation de
l'altérité s'inscrit dans une nouvelle transition culturelle
où la « consommation culturelle » (rendue de plus en
plus efficace par les outils et moyens de propagation de la mondialisation)
détermine l'émergence de nouvelles formes de sentiments
identitaires qui s'enchevêtrent dans une territorialisation.
L'appropriation cognitive de l'ailleurs, redéfinie au travers des
filtres perceptifs de l'individu, génère une
intériorisation de l'extériorité. Ce
phénomène est alors inverse dans le cas des populations
diasporiques indiennes.
L'ouverture de la société conçoit la
multiplication des contacts avec l'Autre, et montre la complexité et la
diversité culturelle de celui-ci. Cette confrontation élargie
conduit à des attitudes diverses, parfois défensives17(*) dans le cadre des
représentants de la diaspora indienne : l'affirmation identitaire
devient explicite (affirmation identitaire qui ne s'exprime pas dans une
structure rigide mais dans une extériorisation de
l'intériorité), mais débouchant le plus souvent sur une
« interculturation » recherchée pour les voyageurs
de l'Inde.
Le chapitre premier aura comme objectif d'expliciter les
fondements de l'attirance ou de la répulsion des voyageurs
français pour l'Inde. Sentiments ou émotions extraits à la
fois de l'imaginaire indien (exotisme, utopie), des représentations et
des perceptions, où l'hindouisme, les philosophies indiennes et
l'authenticité sont souvent les médiateurs des relations entre la
France et l'Inde. Médiateurs souvent réinterprétés
et réappropriés à l'origine de syncrétisme à
la fois musicaux, cultuels et plus généralement sociaux.
Le chapitre deux se focalisera sur la diaspora indienne et sur
ses formes de territorialités. Le développement n'est pas ici
tourné sur une dimension historique ou sur un exercice
d'épistémologie ou sémantique s'exerçant à
trouver une définition au terme de diaspora, mais s'attachera à
élucider les liens qui s'établissent entre la communauté
diasporique et l'Inde.
« L'idée diasporique permet de
dépasser le simplisme de certaines oppositions
(continuité/rupture, centre/périphérie) pour penser le
complexe, c'est-à-dire la coprésence du Même et de l'Autre,
du local et du global »18(*).
Pour plus de clarté, le terme de diaspora aura ici pour
principe de signification celui d'un statut que l'on accorderait aux
ressortissants indiens ou d'origine indienne installés en France. Statut
qui permettrait de « postuler l'existence d'une communauté
dont le nom est diaspora et qui représente à la fois la
conscience commune de l'absence physique de la patrie et de sa présence
symbolique. Il [le statut] permet d'englober les diasporas dans un seul et
même cadre significatif, indépendamment de leurs
différences sociales, économiques, politiques, culturelles, etc.
La diaspora existe, toute chose égale par ailleurs »19(*). Idéal type à la
manière de Weber, mais soumis à plusieurs discriminants :
l'illusion de la communauté, l'illusion de la continuité, la
dimension de l'identification, la dimension de la différenciation et la
dimension de l'historicité.
Le but est ici d'analyser les fondements d'une
extra-territorialité faite d'allers et de retours entre ici et
là bas et entre le passé et l'avenir.
CHAPITRE 1
ATTRACTION, RAYONNEMENT, ABSTRACTION ET APPROPRIATION : le
mythe du « dromomane »20(*) et l'antimonde indien.
INTRODUCTION AU CHAPITRE 1
L'ensemble du mémoire repose sur une hypothèse
qui guide la totalité de la démonstration. Nous posons que les
mouvements de va-et-vient entre l'Inde et la France métropolitaine sont
à l'origine d'une territorialisation double. Territorialisation duale
dont les deux faces ne sont pas forcément complémentaires. L'une
s'effectue dans l'ailleurs (en Inde), l'autre dans l'ici (en France). Il
s'agira dans ce chapitre d'entrevoir les conditions de la territorialisation
des Français en Inde. Cette territorialisation est soumise à
plusieurs conditions de réalisation. L'attraction et le rayonnement en
sont les deux premières.
L'attraction c'est-à-dire l'influence de l'Inde sur des
réalités sociales consistant à les orienter ou à
les déplacer dans sa direction est fonction de divers stimulus, parmi
eux l'imaginaire indien. Celui-ci prend diverses formes, modulées en
fonction des perceptions des individus et, est de diverses natures (imaginaire
médiatique ou touristique, imaginaire des valeurs principalement les
utopies, et imaginaire de l'expérience relatée). La notion
d'imaginaire nous aide à décrire simplement les relations entre
un sujet et d'autres domaines où s'exerce l'activité de
l'esprit : art, pensée, mythe, religion et tourisme. Au-delà
de la lecture rationnelle du monde, il existe des formes symboliques qui aident
à asseoir un lien entre nous et le monde, entre
l'intériorité et le social. Ces liens symboliques aident à
faire ainsi une transition, un relient, entre l'individu et le dehors, entre
les sujets, et entre les diverses temporalités, c'est ce
« trajet anthropologique »21(*) qui nous intéresse ici.
Lié à l'imaginaire, l'exotisme,
l'étrangeté, l'altérité,
l'hétérogène, le divers, les écarts de niveaux de
développement sont autant de notions qui provoquent des effets positifs
ou négatifs mais c'est cette attractivité qui confère
à l'Inde un certain pouvoir.
L'hindouisme est aussi l'un de ces stimuli permettant à
l'Inde de drainer plus de 90 000 français par an. Ce sont d'abord
ses préceptes qui attirent mais aussi les diverses « sagesses
orientales » que l'on retrouve dans un second temps (le temps du
retour) un peu partout en France à l'instar des centres de yoga, de
médecine ayurvédique ou encore d'écoles de musique
karnatique ou hindustani. L'hindouisme contribue à
asseoir l'imaginaire dans un creuset d'images fécond et sert de biais au
rayonnement de l'Inde en France et plus largement en Occident.
L'autre condition essentielle de la réalisation de
cette territorialisation est le déplacement, le voyage. Ce voyage
exprime une fuite momentanée dans l'ailleurs soit de façon
réelle ou virtuelle. La figure aboutit en est celle du
« dromomane » (du grec drômos, fuir,
s'échapper de la réalité) qui serait un individu en
quête de nouveaux liens sociaux, à la recherche du contact
culturel, une sorte de « routard ».
Le rayonnement de l'Inde est souligné par le
voyage ; mais celui-ci n'est que l'aboutissement de l'attraction du
sous-continent qui forge un désir de voyage. Partir suggère une
brisure ; celle-ci est d'autant plus visible chez les voyageurs au long
cours. Il nous faudra saisir de quel imaginaire l'envie de partir nous vient,
sans perdre de vue que celui-ci est doublement subjectivé et que c'est
de la compréhension de cette subjectivation que l'on pourra saisir le
fonctionnement de cette territorialisation.
Subjectivation in visu, orchestrée en France
par divers supports médiatiques et subjectivation in situ
(selon les paramètres de la première subjectivation). C'est ce
deuxième pendant qui nous intéressera le plus, car il donne lieu
à des phénomènes d'appropriation. En effet, l'espace
indien représenté selon l'imaginaire se charge de valeurs, il
porte la marque des codes culturels, des idéologies propres aux groupes
sociaux auxquels appartiennent les sujets dans la conscience desquels il
surgit et détermine des attentes motivant une subjectivation in situ
qui va générer des phénomènes de
réinterprétation et de réappropriation.
L'ensemble des voyageurs ne fait que surplomber (du haut de
l'avion) les réalités indiennes suggérant
l'émergence d'un antimonde indien, une sorte d'externalité
négative liée à la fois à l'attraction et à
l'imaginaire indien. Ce qui attire en Inde, c'est l'autre,
l'altérité radicale. Mais celle-ci se tient sous nos pas, ou
plutôt sous les ailes de nos avions, sur les écrans de nos
satellites poussant le voyage dans la simultanéité mais aussi
dans une multiplicité non maîtrisée, générant
des modifications qui interviennent dans l'ailleurs, en Inde.
Ici et ailleurs n'est plus de nul lieu tout en étant
partout.
A/ LE
CHOC DE L'INDE, OU LA RECHERCHE D'UN EXOTISME.
On associe souvent à l'Union indienne
des images diverses pourtant parfois éloignées de la
réalité. Les Français et plus largement les occidentaux
usent depuis le Moyen-Âge d'adjectifs qualificatifs divers
échafaudant une agrégation multiforme de termes atemporelle
(traversant les époques). Tours à tours figure de l'exotisme, du
dépaysement, de l'authentique ou de la « sagesse »,
les divers paysages de l'Inde participent à ce construit social
établissant l'Inde comme source d'une altérité, d'une
étrangeté radicale à la base de multiples fantasmes. La
simple évocation du nom Inde motive l'imagination (d'ailleurs,
officiellement l'Inde prend comme dénomination Union indienne ou
Bhârat).
L'imaginaire et l'exotisme sont les biais pour comprendre la
multiplicité des relations non maîtrisées qui
s'établissent entre l'Inde et la France. C'est pourquoi dans un effort
de conceptualisation, il est nécessaire de brosser un tableau complet de
l'imaginaire français de l'Inde, car c'est lui qui sera à la
source des formes de territorialisation à la fois en France mais aussi
en Inde.
1-L'imaginaire indien:
« L'image n'est pas seule en cause dans le
constat de changement que nous sommes aujourd'hui invités à
établir. Plus exactement, ce sont les conditions de circulation entre
l'imaginaire individuel (et par exemple le rêve), l'imaginaire collectif
(et par exemple le mythe) et la fiction (littéraire ou artistique, mise
en image ou non) qui ont changé. Or, c'est parce que les conditions de
circulation entre ces différents pôles ont changé que nous
pouvons nous réinterroger sur le statut actuel de l'imaginaire. La
question peut en effet se poser de la menace que fait peser sur l'imaginaire la
« fictionnalisation » systématique dont le monde est
l'objet et cette mise en fiction elle-même dépend d'un rapport de
forces très concret, très perceptible, mais dont les termes ne
sont pas faciles à identifier. [...] Tout réel serait
« halluciné » s'il n'était symbolisé,
c'est-à-dire collectivement représenté. La question
particulière porte sur le fait de savoir ce qu'il en est de notre
rapport au réel quand les conditions de la symbolisation
changent. »22(*)
L'imago en psychanalyse est la représentation des
personnes de son entourage premier qui se fixe dans l'inconscient du sujet et
oriente son mode d'appréhension d'autrui, de l'altérité.
L'imago serait donc le médiateur de l'extériorité mais par
l'intériorisation
(« intériorisation de l'extériorité »
de Pierre Bourdieu) ; l'imago est un processus mental
général qui traduit un ensemble de représentations
inconscientes et n'agit pas comme un simple fait psychique d'imagination.
L'image est alors étroitement corrélée au stade du miroir
en tant que passage du spéculaire à l'imaginaire. C'est par le
truchement de l'imaginaire et précisément par la réflexion
de sa propre image dans le miroir qu'un sujet peut appréhender
l'existence de son corps. L'identité et la similitude opèrent
dans l'imaginaire ; elles permettent au sujet de retrouver dans l'autre ce qui
lui ressemble.
L'imagologie est le règne de l'image en tant que
représentation. Représentation qui se fait par un système
de signes non verbal et non séquentiel qui forme un double analogique de
l'objet (mais, est image toute chose matérielle ou mentale).
Réelle, fictive et chimérique, l'image
prête à penser, à se penser et à faire penser :
elle est un système de signes qui médiatise le rapport de
l'individu au monde, elle convertit l'intériorité en
extériorité, en même temps qu'elle permet à une
personne d'incorporer des éléments issus de son expérience
sociale, de son vécu (donc de participer à un processus
d'identification).
Sa puissance intrinsèque est de véhiculer un
langage et une mémoire iconographique et picturale dont le signe porte
en lui un mouvement, une aspérité, une épaisseur, une
profondeur voire un silence. L'image est aussi un instrument de domination de
l'espace à la fois par son aptitude à réduire sa
complexité, par son pouvoir mnémonique, mais aussi parce qu'elle
jouit de l'effet vérité consubstantiel à l'icône.
L'image, atemporelle et fugace, conte et diffuse une histoire
allégorique parfois contextualisée. L'image se fige dans des
stéréotypes, des clichés tantôt positifs,
tantôt négatifs. L'image est virale, trouvant toujours une faille,
une diaclase afin de se glisser dans un imaginaire collectif. Toutes les images
sont déformées, elles opèrent à un double processus
de subjectivation : subjectivation in situ (par celui qui
crée l'image) et subjectivation in visu (par celui qui
contemple l'image).
L'Inde est pourvoyeuse d'images et d'imaginaire
géographique à trois ancrages possibles (qui ont la même
source) : l'imaginaire de masse, médiatique et touristique ;
l'imaginaire des valeurs et l'imaginaire de l'expérience relatée
(de l'expérience humaine issue de la confession de la complicité
d'une tiers personne : ami ou connaissance).
Figure 1/L'image : un
système langagier, la médiation de notre
« géographicité »23(*) :

IMAGE
L'INDIVIDU
GROUPE SOCIAL
Le groupe social et l'individu produisent et utilisent des
images. En tant que système d'interprétation, les images ou
représentations régissent notre relation au monde, orientent et
organisent les conduites et les communications sociales. Elles confèrent
pour l'individu et/ou pour le groupe, une signification et une cohérence
à la localisation, à la distribution, à l'interaction de
phénomènes dans l'espace. L'imaginaire (ensemble d'images en
relation) contribue à organiser les conceptions, les perceptions et les
pratiques sociales.
a) L'imaginaire
médiatique et touristique :
« L'orient, soit comme image, soit comme
pensée est devenu pour les intelligences
autant que pour les imaginations une sorte de
préoccupation générale »24(*).
En ce début de XXI siècle, l'espace se
standardise. Estampillé par le sceau de la mondialisation, par les
réseaux tentaculaires de l'information, ce sont des images identiques
qui sont diffusées dans les quatre coins du globe. Les images et
imaginaires géographiques sont dans cette révolution
informationnelle les supports d'une deshistoricisation rendue effective par les
nouvelles technologies de l'information et des communications (NTIC), nous
transportant dans le tourbillon confus de l'instantanéité et de
l'ubiquité. Les NTIC suscitant du même coup l'apparition de corps
humain solitaire, immobile et hérissé de prothèses, des
villes désurbanisées et des sociétés dans le flou
identitaire.
Le rapport global des humains au réel se modifie sous
l'effet des représentations associées au développement des
technologies, à la planétarisation de certains enjeux et à
l'accélération de l'histoire. L'époque actuelle voit se
développer un bien remarquable paradoxe. D'un côté, de
puissants facteurs d'unification ou d'homogénéisation sont
à l'oeuvre ; d'un autre côté nous voyons des
régions ou des fédérations se disloquer, un encombrement
territorial accompagné d'un argot (pays, communauté urbaine,
communauté d'agglomération...), des particularismes s'affirmer,
des nations et des cultures revendiquer leur existence singulière. Ce
mélange d'unité et de diversité, de forces
centripètes et centrifuges, apparaît d'autant plus
déroutant qu'il est reproduit et multiplié par les médias
qui en sont à la fois l'expression et l'un des agents. L'usage que nous
sommes conduits à faire, à son propos, des termes spectacle et
regard n'a rien de métaphorique. C'est bien notre regard qui s'affole au
spectacle d'une culture qui se dissout dans les citations, les copies et les
plagias d'une identité qui se perd dans les images et les reflets, d'une
histoire que l'actualité engloutit.
Il ne s'agit pas de définir d'une manière
toutefois assez réductrice la mondialisation, mais
l'instantanéité et la réduction de l'espace-temps
introduisent une nouvelle formulation des rapports à
l'altérité ; c'est toujours par rapport à l'Autre que
se pose la question de l'identité.
Les NTIC rendent le rapport à l'autre de plus en plus
abstrait ; nous nous habituons à tout voir mais il n'est pas
certain que nous regardions encore. La substitution des médias aux
médiations contient ainsi en elle-même une possibilité
de violence. Mais le développement des médias et les changements
qui affectent la communication et l'image sont des changements
présentés le plus souvent comme culturels et il est dès
lors normal de s'interroger sur le rôle de la culture ou de l'idée
que l'on s'en fait dans l'histoire la plus récente.
En outre cette révolution informationnelle, dont les
nouvelles technologies des communications et de l'information sont le fer de
lance (on ne le redira jamais assez), alimente le mythe d'une migration
possible dans lequel se niche une certaine magie des images.
C'est entendu, l'Inde attire et suscite rejets et
fascinations, ses images reposent sur des dialectiques précises. Elle
est un véritable bassin cognitif et affectif organisant verticalement
(selon un système de pentes valeurs/désirs) et horizontalement
les rapports des individus à l'Inde.
Ce sont les clichés classiques d'une Inde
incarnée par la figure du Maharadja, du Mahatma Gandhi et de sa
résistance non-violente, satyagraha ; ou encore des
paysages largement stéréotypés, où sortant du
brouillard matinal surgissent les ghâts de
Bénarès/Varanasi, la cité des dieux, sur le fleuve
sacré, le Gange, que les supports médiatiques véhiculent
et instrumentalisent.
Ce sont aussi les contrastes entre les épices, les
palais, les couleurs, l'exégèse, les festivités versus les
images de pauvreté et de misère. C'est une nature peu
clémente, inhospitalière, sauvage, mais aussi aux attributs d'une
lumière éclatante lors de la fête du diwali par
exemple (le 26 octobre qui marque le début de la nouvelle année
hindoue ; les maisons et les bâtiments sont illuminés dans
tout le pays), d'une grande diversité.
Photo 1 : Le palais du Maharadja de
Mysore.

(c)Goreau, A. Février 2002. Palais de style
indo-saracène (mélange de style hindou et musulman).
« Aussi bien cet espace qu'occupe l'Inde a-t-il
été d'entrée de jeu consacré aux errances de
l'imagination. Terre de confins, mitoyenne entre réel et surréel,
monde monumental où l'inépuisable labeur de la nature livre ses
productions les plus exaspérées, jungle rutilante dont
l'arborescence dérobe l'accès, l'Inde n'aura jamais
été véritablement découverte, a fortiori
inventée »25(*). Inventée et réinventée des
milliers de fois au grès des envies et de l'imagination des individus
dont l'évolution se fait l'écho des époques.
C'est l'image d'un immobilisme séculaire, d'un temps
circulaire, de la masse, de la chaleur écrasante, des paysans besogneux.
L'imaginaire médiatique procède comme toute instrumentalisation
issue d'icônes, par effets métonymiques et synecdoques :
l'Inde c'est l'hindouisme, un pèlerinage aux sources de la sagesse,
où y abondent, maharajas à dos d'éléphants, fauves,
charmeurs de serpents, bosquets luxuriants de palmiers ou de banyans
traversés de lianes écarlates et de fleurs carnivores aux parfums
enivrants, Thugs, britanniques hautains coiffés du casque colonial,
temples...
Cet imaginaire prend ses sources dés l'antiquité
mais est relayé par le Moyen-Âge, la Renaissance, mais surtout par
le Romantisme. L'Inde existe par l'imaginaire qu'elle suscite et qui y fait
retour, qu'elle alimente et dont elle se nourrit, auquel elle donne naissance
et qui la fait renaître à chaque instant.
Si l'évolution de cet imaginaire nous intéresse,
c'est parce qu'elle concerne à la fois l'Inde -ses permanences et ses
mutations- et notre rapport à l'image, qui évolue sans cesse (la
diffusion des images sur la terre entière pose de façon plus
générale la question de l'existence quotidienne, pouvons-nous, au
travers de l'imaginaire faire de l'Inde le support de nos rêves et de nos
attentes ?). L'expression la plus probable de l'imaginaire
médiatique se traduit au cours des romans et récits
d'aventure.
Au travers des écrits des différentes
époques, le paysage indien s'avère plus qu'un décor, ou
qu'un prétexte à divers fantasmes occidentaux. Le paysage indien
et notamment celui de Ceylan (Taprobane de son nom antique) apparaissent d'une
façon paradoxale un des mythes les plus tenaces de la
chrétienté, celui du paradis terrestre, de l'Eden. Mais,
l'évolution de l'imaginaire indien n'est pas linéaire, une image
mercantile se substitue à la Renaissance à cette illusion
chrétienne, et ce n'est qu'au XIX siècle avec la
découverte des textes épiques et philosophiques de la
civilisation indienne (Mahabharata, Ramayana,
Upanishad et lois de Manu) qu'un engouement baroque (fait de
spécialistes dits « indianistes ») insufflera
à la littérature et aux arts un esprit nouveau sous la figure
d'Antoine Léonard de Chézy, d'Eugène Burnouf, ou encore
Langlois (« jusqu'à la fin du XVIII siècle, la vision
qu'avait de l'Inde l'élite cultivée était encore
tributaire de Ctésias26(*) et de Mégasthènes27(*) : un peuple de fakirs
nus, mi-hommes mi-monstres, debout en plein soleil un pied dressé
au-dessus de la tête »28(*)).
Ces images kaléidoscopes réactivent le paradoxe
d'un Occident fasciné et méfiant devant une Inde insaisissable
issue de l'enchevêtrement des realia et des mirabelia.
L'image archétypale de l'Inde se définissant depuis le
Moyen-Âge par deux thèmes particulièrement saillants, dont
perdurent encore aujourd'hui avec une moindre acuité, sinon des
variations : monstruosités et sagesses.
L'imaginaire médiatique transmet par le biais des
canaux de la télévision, des journaux ou encore des affiches et
du cinéma le portrait d'une Inde valorisée, souvent
envoûtante mais aussi déconcertante ; ce portrait
étant souvent relayé par l'imaginaire touristique.
Si d'ordinaire, on entend le paysage comme l'affichage
polysémique conscient (aménagement, politique, économique,
religieux) ou inconscient (le paysage vernaculaire) dans l'espace, dans le
temps et dans un milieu donné des statuts, des héritages, des
projets de société qui permet ainsi le balisage (ou bornage) et
l'identification d'un territoire mais qui également enregistre les
dysfonctionnements du complexe (système) milieu/société,
la mondialisation nous amène à faire le distinguo entre un
paysage à usage interne et un paysage à usage externe.
Paysage à usage externe car celui-ci est de plus en
plus un formidable outil de communication qui via l'esthétisation
devient un gage de vente pour les tours opérateurs (pour Alain Roger,
tout paysage est le produit de l'art, d'une artialisation29(*)).
Photo 2 : Paysage
« authentique » du Sud de l'Inde. Le Gopuram constituant la
tour Est du temple Minakshi-Sandareshvara ((c) Goreau, A.
Février 2002).

Ce paysage se nourrit des mêmes figures, des mêmes
icônes à ceci près qu'elles prennent part à une
transformation sémantique : les rues perpendiculaires aux gopuram
de Madurai (temple Minakshi-Sandareshvara), les fêtes de
pongal au Tamil Nadu ou de sankrati au Karnataka (fête
des moissons) prennent part à l'authentique (l'authenticité a
besoin de terre battue, de spiritualité mais elle ne trompe pas. L'usage
d'artifice et de ruse n'est pas de mise), tandis que les piedmonts des
ghâts occidentaux, les Nilgiri aux stations d'altitude d'Ooty, de Munnar
ou de Kodaikanal (« cascades, sentiers enchevêtrés, et
villages perdus en pleine jungle. En prime, la richesse extravagante de la
flore, les jeux de couleurs, le lac et ses reflets, les nuages accrochés
aux montagnes raviront les passionnés de photos. [...] C'est l'endroit
rêvé »30(*)), ainsi que les filets chinois de Cochin (la
géographie universelle de Brunet illustrant même l'Inde du Sud de
cet élément) font parti du champ lexical du pittoresque,
empreint de couleur locale faisant ipso facto leur originalité, les
distinguant des autres (par un trait souvent forcé, dans ces deux
cas : la spécificité d'altitude mêlant plantations,
réserves d'animaux et fabriques de chocolat). Pour qu'un paysage soit
« pittoresque », il lui faut aussi du relief (sinon c'est
plat, morne) et du menu (sinon c'est grandiose ou sublime, à la
manière des contreforts de l'Himalaya, de Darjeeling ou de Leh, du
Cachemire et de l'Assam). Nombre de descriptions abusent de cet adjectif
quelque peu dévalué et paresseux. Cela va volontiers avec
« le vrai » et le varié, le folklorique, comme
clichés.
Le pittoresque s'arrête sur des détails, sur des
images c'est une vision bien sûr réductrice. Le pittoresque est
schématique mais c'est un élément de communication fort
à la manière de l'authentique.
Ce paysage est aussi qualifié d'exotique, à la
manière des terrains de jeux de Kipling. Imaginaire touristique empreint
des romans de Jules Verne -La Maison à Vapeur : Voyage dans
l'Inde septentrionale, Tour du monde en quatre-vingt jours-
(où le héros Philéas Fogg résume en une
suite de mots le paysage indien : « Des mosquées, des
minarets, des temples, des fakirs, des pagodes, des tigres, des serpents, des
bayadères ») : architecture, exubérance de la
flore, tout est réuni pour faire de l'Inde l'archétype de
l'exotisme.
Conflictuelle, l'image touristique tend à diviser,
plus qu'à unifier une réalité culturelle. L'imaginaire
« médiatico-touristique », véhicule une
opinion généralisée et simpliste qui peut devenir le
catalyseur d'une curiosité.
Il s'agit alors de dépasser l'image subie, d'aller
au-delà des stéréotypes et de ce paysage à usage
externe pour entrevoir un paysage fait dans le temps, dans les usages et dans
l'émotion, essayer d'atteindre l'herméneutique de l'Inde.
Cette curiosité critique vis-à-vis de
l'ignorance prenant une acuité sincère dans l'imaginaire des
valeurs et celui des expériences relatées. Etre curieux consiste
à parcourir afin de découvrir ce qui nous manque pour
reconstituer une totalité homogène et ordonnée.
b) L'imaginaire des
valeurs :
Dans les relations triangulaires de l'image (figure 1)
l'imaginaire des valeurs à l'inverse de l'imaginaire médiatique
provient de l'individu.
Ici ce n'est pas le groupe social qui produit les images mais
l'individu. Il ne s'agit pas des valeurs formalisées par les normes,
l'ethos, orientant les comportements d'une société ou d'un groupe
social. Les valeurs supposées et admises ici, couvrent des images d'un
modèle de vie susceptible d'apporter des réponses à un
Occident en quête de manque ou de perfectibilité. Les valeurs
touchent à un idéal, à une utopie, au besoin d'imaginer de
nouvelles perspectives sociales ne relevant pas de l'aliénation mais
procédant d'une conscience réflexive de l'Homme.
Utopie qui concerne la volonté de transcender
l'être-là humain, le quotidien vécu. Cependant,
l'idéologie est une conscience dont la fonction est conservatrice, alors
que celle de l'utopie est révolutionnaire. L'une et l'autre sont des
fausses consciences, de pures évasions hors des sociétés
vivantes. L'utopie répond à une métaphysique de
l'évasion, à une fuite de l'ennui reposant sur l'ambivalence
idéal/paradoxe.
Idéal, suscité par les utopies communautaires,
les sagesses orientales, la volonté individuelle d'échapper
à la « radicalisation de la
modernité »31(*) et de recréer un espace d'interaction sociale,
un maillage de lieux anthropologiques.
Idéal qui se conforte par la recherche d'une
alternative, d'une rupture de l'Occident et de l'omnipotence du
marché ; idéal fondé sur le lien social, la
collectivité à l'instar des kibboutz israéliens.
Les valeurs individuelles se retrouvent autour de la
proximité, de la coprésence, et de la contiguïté non
pas physique mais sociale ; une sorte de
« proxémie »32(*) partagée, c'est-à-dire l'ensemble des
observations et théories concernant l'usage que l'homme fait de l'espace
en tant que produit culturel (c'est un dépassement de la
proximité : l'espace n'est pas une donnée neutre, un simple
contenant de pratiques fonctionnelles, mais un construit culturel et
relationnel, la dimension cachée exprime des habitudes
intériorisées non objectivables. L'analyse des données
infra culturelles permettant de repérer des niveaux d'organisations
territoriales).
L'adhésion à ses valeurs, pourtant à la
base individuelles, génère la formation d'une solidarité
sociale qui se double d'une construction territoriale ; l'idéal,
l'illusion devenant une réalité tangible : les ashrams et
Auroville peuvent en être quelques-unes des illustrations.
En effet, vers la fin des années 1960 (1968 plus
précisément), des occidentaux sont pris par la volonté de
créer une « cité idéale » :
Auroville (se situant à dix kilomètres au nord de
Pondichéry). Il s'agit d'une cité qui se veut universelle
où hommes et femmes de tous pays doivent pouvoir vivre en harmonie
progressive au dessus de toute croyance, de toute politique et de toute
nationalité. Ce projet, louable au départ, est vite devenu
subversif, se rapprochant plus d'une secte (selon les indiens) que de
l'expression d'une volonté oecuménique : le contraste entre
occidentaux blancs (de toutes nationalités mais particulièrement
européens) et paysans tamouls accomplissant les travaux de construction
et les tâches besogneuses est saisissant. Architecturalement, cette
« ville » devait se concrétiser sous la forme d'une
galaxie : un point au centre représentant l'unité (le
Matrimandir, une boule sphérique et lieu de méditation),
un premier cercle pour la création et des pétales pour symboliser
le pouvoir de l'expression.
Photo 3 : Le Matrimandir
d'Auroville (noter l'attachement à l'origine étymologique latine
aurum : or).

(c) A, Goreau, février 2002.
Ajoutons dans cette quête d'un idéal, les ashrams
c'est-à-dire des unités de réflexion philosophique et
spirituelle (ashram signifie « travail sur soi »). La
philosophie est à la fois manière de vivre, manière de
voir le monde, manière d'approcher le divin, grâce à la
méditation collective et à la pratique du yoga. Par exemple
l'ashram de Sri Aurobindo à Pondichéry ; celui-ci a
été crée par un indien Bengali (donc interdit aux
tamouls), Aurobindo rejoint par une française Mirra Alfassa
(anciennement Mirra Richard) dit la « Mère » au
début du XX siècle.
D'une oeuvre essentiellement spirituelle, affabulatrice,
l'ashram est aujourd'hui une entreprise capitaliste recevant de multiples dons
d'occidentaux, particulièrement français, partageant les
mêmes valeurs. Entreprise, mais aussi gros propriétaire qui
gère des fermes, surveille des laboratoires, fait tourner des usines et
administre une clinique, imprime, publie, expédie par sa propre
poste.
Ainsi le paradoxe n'est jamais loin entre un idéal et
son penchant fallacieux. Ashram ou Auroville sont des figures modernes d'auto
gestion, du mythe de « phalanstère » (selon Fourier,
la société idéale devrait être divisée en
phalanges de coopération, ou communautés, chacune étant
constituée d'environ 1 600 personnes qui vivraient dans le
phalanstère, grand bâtiment communal situé au centre d'une
zone agricole. Un système de règles complexes
réglementerait la vie à l'intérieur de chaque phalange. En
vertu de ce règlement, l'affectation du travail est fonction du talent
de chacun. La propriété privée pourrait subsister, mais un
mélange des riches et des pauvres devrait faire disparaître la
hiérarchie sociale. La richesse communale du phalanstère
subviendrait généreusement aux besoins élémentaires
de ses membres. Le mariage, au sens courant, devrait être aboli et
remplacé par un système complexe réglementant le
comportement social de ceux qui mèneraient une vie commune).
L'Inde dans la continuité du courant soixante-huitard
et hippy serait l'issue d'une société marchande, arrivée
à la cinquième étape de Rostow : le
consumérisme. L'Inde est la figure du moyen de s'extirper d'une
société matérialiste, rationnelle.
Alternative reposant sur une plus grande spiritualité
dans la lignée des écrits des romantiques mais aussi sur un
différentiel important en termes de pouvoir d'achats et des substances
illicites abondantes et peu chères, faisant de Goa (et de Katmandou au
Népal) des hauts lieux de cette illusion).
La filmographie aussi est chargée de ce sens, de cette
quête de l'idéal, de cette ontologie indienne, à l'instar
de « nocturne indien » d'Alain Corneau (d'après le
roman d'Antonio Tabucchi) réalisé en 1989, qui nous évoque
la recherche de soi dans l'altérité, la multiplication des
réalités et l'illusion de l'apparence.
Paradoxe, entre cette quête de quelque chose plus
authentique, de plus « vrai », un mode de vie plus proche
de ses racines (des roots), qui se fait l'écho d'un certain
retour aux sources, « l'image de l'Inde s'ancre donc dans
l'inconscient collectif en une alternance de volupté et de sauvagerie
dans un contexte de besoin de régénération de
l'Occident »33(*) et des intérêts plus fallacieux.
Que reste-t-il du psychédélisme, de ces
utopies ? L'Inde ne fascine plus depuis qu'on l'associe au tiers-monde,
à un pays sous-développé (par opposition à l'Eden).
Par l'intermédiaire des cinéastes que cela soit dans La
cité de la joie34(*) ou dans Salaam Bombay35(*) par exemple, les
bidonvilles de Calcutta ou « les gosses des rues » de
Bombay fournissent aux français les sentiments d'horreur, d'effroi et de
pitié (qui contrastent aisément de celles
véhiculées dans l'épisode Octopussy de James Bond
ayant pour toile de fond le Lake palace hotel d'Udaipur).
Paradoxe aussi car derrière ces utopies se cachent
souvent des velléités mercantiles, capitalistes, d'accumulation
et d'homogénéisation.
Derrière cette volonté d'aller en Inde soit par
un déplacement physique ou dans l'imaginaire, l'individu veut s'extirper
du keynésianisme, du fordisme, du
« corbuséisme », de la collectivité, de la
raison, c'est-à-dire de tous les fleurons de la modernité. Mais
l'individuation plonge l'Inde dans le matériel, dans le
« non-lieu » au sens que lui donne Marc Augé.
Cette ambivalence idéal/paradoxe de l'imaginaire des
valeurs participe pleinement à donner vie au mythe du voyage.
c) Imaginaire de
l'expérience relatée :
Le but de cette analyse succincte de l'imagologie indienne
est, ni plus ni moins, de permettre la compréhension des
mécanismes de la constitution de cet entre-deux, entre un ici et un
ailleurs. Interspatialité qui peut-être de l'ordre de l'imaginaire
ou bien physique instaurant un rapport de distance entre la France et l'Inde
(matérialité malgré tout frappée d'une lourde
dimension culturelle et sensitive)
Le projet de partir se nourrit d'encouragements
suscités par l'expérience relatée des voyageurs d'hier et
d'aujourd'hui. Relation qui peut se faire sous différentes formes et
supports, mais qui stimulera invariablement l'imaginaire, le désir
d'ailleurs et le désir de l'Inde.
Bien sûr, on pense aux documentaires
télévisuels tels ceux diffusés dans les émissions
de Thalassa, dans Des racines et des ailes, Ushuaia
ou encore Faut pas rêver. Cette vulgarisation touchant un large
public se fait aussi sur le front de la lecture à l'instar des magazines
ou autres revues mensuelles comme Géo.
Nonobstant ces récits médiatiques, c'est le
filtre d'hommes et de femmes ayant vécu l'expérience en Inde qui
nous intéresse. Pragmatisme dans l'ailleurs qui rend compte d'une
rhétorique de l'expérience, de l'espace vécu, offrant une
représentation de l'Inde différente (ayant un plus grand pouvoir
d'attraction pour les jeunes générations) que celle
véhiculée par la télévision.
Rhétorique de l'expérience offrant une dimension
nouvelle : sensitive, émotive et impressionniste (en fonction du
positionnement du narrateur).
« Les précieux mots laissés par les
premiers voyageurs sont et restent des invitations au voyage cent fois plus
alléchantes que les publicités en quadrichromie des voyagistes
actuels même les plus audacieux »36(*).
Il est banal de préciser que l'on voyage d'abord par
les livres ; expérience relatée qui se fait donc via la
sphère scripturale, qui rend compte d'une proximité sentie et
ressentie où l'individu/lecteur, imagine ce que l'auteur a vécu.
Imaginaire empreint de la subjectivité de l'auteur.
Cet imaginaire marque l'expérience de l'ailleurs par le
livre déterminant une catégorie de voyageurs : les voyageurs
mentaux, certains diront voyageurs de chambre, qui parfois partent finalement
plus loin, plus en profondeur et plus librement que les masses de voyageurs
pressés de tout faire et de tout voir.
Au-delà du livre, l'expérience relatée
peut se faire dans l'échange, au cours de rencontre fortuites, ou dans
des associations philindiennes comme l'association Ganapati de
Bordeaux, ou la FAFI (fédération des associations
franco-indiennes), ou encore lors de rencontres culturelles.
Cet imaginaire est d'autant plus stimulé qu'Internet
représente un véritable vivier pour vivre l'ailleurs par
substitution.
Ces premières rencontres de l'ailleurs par le livre,
l'échange, et par les médias donnent vie au mythe et à la
recherche de l'altérité.
2- L'exotisme indien.
« Ce qui assure une unité du lien et une
jointure dans les visions du monde de l'Antiquité au XVI siècle,
malgré les ruptures et les progrès technologiques inégaux,
c'est la commune appréhension de l'altérité. Autrui, qu'il
se présente sous la figure du juif, du berbère, de l'africain, de
l'indien, du fait qu'il est imaginé avant d'être perçu, est
prédiqué de deux valeurs opératoires essentielles :
le lointain lié à l'état de la géographie et de la
cartographie d'une part, la bonté et la beauté paradisiaque
d'autre part. Cette double prédication analytique de
l'altérité va forger les symboles emblématiques sous
lesquels l'Autre sera aperçu et conçu, à savoir qu'il est
toujours exotique puisqu'il est d'un ailleurs par définition inconnu, et
qu'il est dès lors porteur des fonctions traditionnellement
accrochées à cette modalité. Ces qualités sont
nécessairement ambivalentes puisqu'on ignore la provenance et l'essence
du sujet : cruel et doux, beau et laid, blanc et basané, brut et
humanisé »37(*).
L'imaginaire fantasmagorique, le merveilleux ou le monstrueux
offrent à l'Inde une forte base « exotique » qui
s'émancipe dans la cuisine, l'architecture, le climat (la mousson
indienne), la flore, la faune, les couleurs et la population. Le
dépaysement est d'autant plus sensible que l'on visite mentalement ou
physiquement des sociétés et des paysages qui différent de
ceux qui nous entourent, il s'agit de l'altérité radicale.
L'exotique, du grec
« exôtikos » (étranger), est
frappé du sceau du divers, de la différence. Dans le domaine de
la physique, les particules exotiques sont celles dont les
caractéristiques divergent et diffèrent notablement des
caractéristiques habituelles. L'exotisme serait donc un principe de
changement, de discontinuité, de rupture avec le quotidien, le
routinier ; en bref une façon d'échapper à la
modernité, à la standardisation.
De cette manière, l'exotisme serait la
matérialisation de la rencontre avec l'altérité, de la
confrontation entre nous et eux (français et indiens), mais plus encore,
l'exotisme serait une synapse entre la normalité et le divers où
se manifesterait l'expression du désir insatiable d'occuper un espace
vierge.
Ce désir va de pair avec le mythe de la terre sauvage,
où pour avoir la prétention de l'atteindre il faut sortir des
« sentiers battus », ravir l'engouement personnel pour
l'aventure (toute proportion gardée), c'est rechercher des ambiances,
des impressions méconnues. De multiples lieux de l'Inde paraissent
satisfaire cette volonté de nu, de mystérieux. Par exemple
Gingee, gros bourg rural à une soixantaine de kilomètres
au nord-ouest de Pondichéry allie « petits monuments datant du
XVI siècle éparpillés dans une végétation
sauvage, peuplée de singes, de bruits inconnus dans
les buissons, le tout comme semi abandonné, quasiment
désert »38(*) et altérité radicale, l'ensemble
confortant un dépaysement gradué en fonction de
l'expérience de l'ailleurs et de l'imaginaire. Radicalisation de
l'altérité et de l'exotisme atteignant leur paroxysme dans les
îles Andaman et Nicobar du fait de la présence
d'éléments de population autochtone (deux groupes principaux sur
les Andaman : des populations de type Mongoloïdes arrivées par
bateau, par petites embarcations du Sud-est asiatique (Malaisie et Birmanie) et
de type Négroïdes qui seraient les descendants des bushmen
africains) d'une part et par la difficulté d'accès à cet
archipel d'autre part ; l'Etat indien hésitant encore entre
préservation et développement d'un tourisme haut de gamme
focalisé sur les ressources naturelles (récifs coralliens,
forêts, grandes étendues sablonneuses, mangroves...) à
l'instar des Maldives.
Photo 4 : Les îles Andaman :
banalement tropical pour un géographe, mais figure même de
l'exotisme pour le profane ((c) Goreau, A. Îles d'Havelok, février
2003).

L'exotisme est doté d'un pouvoir d'illusion,
d'attraction et/ou de répulsion. Ensemble de sensations qui
répondent à des dualités prononcées tout en lui
étant substantiellement lié. Par exemple, l'opposition duale
entre le développement et le sous-développement (première
altérité qui naît d'une discontinuité
économique large), ou encore entre la tradition et la modernité
auxquelles s'ajoute, s'adjoint l'opposition entre eux et nous, entre indiens et
français.
En effet, la tradition vécue par le spectateur comme un
retard, lié à un état d'anomie économique, est
source de distinctions, de différentiations, voir même de
synesthésies39(*) ; la différence suscitant la comparaison
(revêtant parfois des allures de néo-colonialisme). On a
forcément à l'esprit cet exotisme indien du présent
où le « pittoresque » des campagnes (entendons ici
misère et dur labeur) rappelle la France de jadis.
Toutefois ce même écart crée motivation
et désir d'ailleurs, une envie d'aller voir sur place, de rejoindre
l'Inde. Cette même tradition peut être instrumentalisée,
stéréotypée pour en faire des clichés dotés
d'un fort pouvoir de communication et de vente. Ça et là, les
voyagistes et autres tours-opérateurs s'orientent sur deux thèmes
phares pour caractériser l'Inde : civilisation et tradition (selon
cette même nomenclature40(*)Madagascar serait plutôt tournée vers
« la nature et les grands espaces », « au fil de
l'eau » conviendrait pour les Seychelles...) qui sont les piliers
d'un édifice de multiples circuits s'orientant tous vers un exotisme du
passé. « Les couleurs du Rajasthan » (avec un
crochet tout de même en Uttar Pradesh, il ne faudrait pas manquer de voir
le Taj Mahal à Agra), « parfums du Sud » ou encore
« légendes sacrées » sont autant
d'itinéraires revisitant « les superbes témoignages de
la vieille civilisation indienne, mélange de culture hindoue,
bouddhique, musulmane, et britannique »41(*), se targuant
d'éléments architecturaux (le temple de Khajurâho, de
Kanchipuram, mosquée de Delhi et autres palais des maharadjas). Il
s'agit donc ici d'un exotisme du passé.
Cette opposition duale transcende tout en la corroborant la
première acception de l'exotisme. Cet adjectif à l'origine
s'attache à signifier une nature qui n'appartient pas au monde
européen. Ainsi l'Inde tropicale, l'Inde des forêts, la jungle de
Kipling, renfermant tigres et éléphants font figure du divers, de
dépaysement.
Mais c'est plus le différentiel économique que
l'image banalement stéréotypée d'un paysage tropical qui
attire (la possibilité de trouver dans l'ailleurs la solution à
ses envies.....). « Voyager dans le tiers monde est sans doute la
forme de tourisme qui occasionne le dépaysement le plus grand à
un habitant de pays tempéré développé :
paysages et sociétés sont radicalement exotiques car
correspondant à un climat différent (en général
tropical) [...] Il semblerait que le sous-développement soit
générateur d'exotisme. »42(*)
Ce différentiel contribue à accroître
l'image d'une Inde idyllique, d'une Inde étape sur les chemins de
Katmandu, aux utopies grandissantes à la manière d' Alex
Garland43(*) mais de
façon renouvelée par les nostalgiques des années 1960 (des
néo-psychédéliques post
« soixante-huitards », empreints de beat
génération et de culture hippie).
Image qui se concrétise dans des Etats comme celui de
Goa (« Goa est un petit paradis bourré de cocotiers, de
rizières verdoyantes, de jardins en fleurs et de longues plages de
sable. La population semble avoir hérité de la nonchalance des
Portugais, et se contentait jusqu'il y a peu des prodigieux cadeaux de la
nature »44(*)).
Goa évoque pour la population française et occidentale, la
liberté, à la fois sexuelle mais aussi via les psychotropes bons
marchés ; ces deux consommations : sexuelle et drogues,
faisant partie intégrante selon le Economic and Political
Weekly45(*) de
l'exotisme.
L'exotisme est frappé des stigmates de la
différence, c'est l'espace où le Français et plus
généralement l'Européen plongent avec fascination. Ainsi,
dans le procédé, l'exotisme agit à l'instar du
bovarysme : il s'agit de fuir dans le rêve l'insatisfaction, la
frustration éprouvée dans la vie. Mais la configuration n'est
point la même, cette fuite ne s'exerce pas dans le rêve (du moins a
demi-mot, via le prisme de l'imagologie) mais dans l'ailleurs, dans
l'étrangeté, dans l'insolite, dans le merveilleux, dans
l'inattendu, dans le surprenant voir même dans le
mystérieux ; en bref dans tout ce qui est autre
(l'hétérogène, le divers, le multiple).
« L'exotisme n'est donc pas cet état
kaléidoscopique du touriste et du médiocre spectateur mais la
réaction vive et curieuse au choc d'une individualité forte
contre une objectivité dont elle perçoit et déguste la
distance »46(*)
Mais, cette individualité est de plus en plus soumise
à de multiples facteurs d'usure qui prennent la figure de la
standardisation de la diversité via le progrès technique, la
mondialisation, la multiplication des rencontres qui génèrent
plus de non-lieux que de lieux anthropologiques. Et au total, l'espace exotique
découvert par les Français, ou fantasmé comme tel,
apparaît fort différent de l'espace indien.
3- Voyage et tourisme.
L'exotisme du passé, du
présent et celui lié au désir d'utopie, associés
à leurs images, exercent un pouvoir d'attraction différent
correspondant à des formes distinctes de tourisme, à divers
processus d'appropriation de l'espace indien.
L'imaginaire et l'exotisme suscitent le départ,
l'évasion, l'envie de partir. Etymologiquement, partir (du latin
vulgaire partire) signifie « partager,
séparer », et c'est bien de cela qu'il s'agit : se
scinder en deux, entre l'ici et l'ailleurs au profit d'une inter
spatialité de l'entre-deux.
A l'instar du mythe, le voyage possède un rôle
dans la production de l'espace, dans la somme des symboles et des
représentations, au sein de laquelle se manifeste toute la place des
objets géographiques.
Le voyage peut se faire excursion, incursion, exil
momentané, apprentissage, rite de passage, acquisition
d'expérience, balade, circuit, pérégrination ou encore
errance, mais dans tous les cas, il est une vérification.
Exercice de contrôle de l'image par le vécu, de
la représentation par la perception.
Le voyage ainsi revêt un sens social, une
herméneutique ; sens qui est plus profond lorsqu'il prend l'aspect
d'un passage, d'une initiation, à la dimension du monde. Passage ou
moment hasardeux, délicat, difficile, voir aventuré qui fait la
jonction entre eux et nous, entre la France et l'Inde, mais qui marque aussi le
risque du changement d'état. Le voyage implique dès lors une
trajection au sens d'Augustin Berque47(*), c'est-à-dire une combinaison médiale
et historique du subjectif et de l'objectif, du physique et du
phénoménal, de l'écologique et du symbolique, produisant
une médiance. Il donne consistance à l'imaginaire et permet enfin
de toucher l'Inde, d'assouvir cette soif de notre « orient
intérieur »48(*).
Figure 2 : Les mécanismes du
départ.
CONFIGURATION GLOBALE DU DEPART
|
Imaginaire de l'expérience
|
Imaginaire médiatico-touristique
|
Imaginaire des valeurs
|
|
Documents
|
Exotisme
|
Tradition
|
|
Récits de voyageurs
|
Peur/Misère
|
Modernité
|
|
Héritage familial
|
Musique
|
Utopie(s) sociale(s)
|
|
Cercle d'amis
|
Cinéma
|
Sagesses orientales (ashram, gourous).
|
Projet individuel ou collectif
Mythe du voyage/Mobilité humaine
![]()
Soi L'Autre L'INDE
![]()
DEPART
(c) Goreau, A.
Le voyage en Inde prend la figure du tourisme, qui
répond à plusieurs motivations. Et d'abord, il porte sur un
espace que l'on pourrait appeler affectif puisqu'il est préalablement
investi d'images et de valeurs sentimentales. A moins de se déplacer
pour rien, errance purement improductive et sans motif précis, le voyage
implique toujours une finalité plus ou moins efficace. Il est donc
inutile de tomber dans l'opposition systématique entre
« routard » et touriste ou encore entre touriste et
« vrai » voyageur. « Le touriste n'est pas ce
voyageur moutonnier qu'on imagine le plus souvent. Au fil de ses voyages, il
acquiert des compétences et des savoir-faire dont la capitalisation peut
contribuer à améliorer sa mobilité »49(*). Il faut cesser de penser que
le touriste ne voyage que dans une attente matérialiste, n'ayant que des
besoins et ipso facto ne concevant pas l'intelligence de sa
mobilité ; et qu'il ne serait pas, contrairement au voyageur, au
routard, considéré comme un acteur conscient et volontaire de sa
mobilité, animé par un projet (puisqu'il est souvent
qualifié de mouton se fondant dans une masse uniforme, ou au mieux,
marchant dans les pas des voyageurs qui l'ont nécessairement
précédé). Car, on vient toujours après d'autres, et
de ce fait on est toujours le touriste d'un autre.
Outre que le voyage sollicite un savoir-faire, une
stratégie dans l'art des repérages, des choix
d'itinéraires, des balisages, des passages, des manoeuvres d'approche
(d'ailleurs le mot anglais travel qui signifie voyage, à la
même origine étymologique que le mot travail, suggérant par
là que voyager implique une succession de tâches plus ou moins
bien maîtrisées par les voyageurs), il vise une direction et, au
loin un projet.
Le voyage mobilise une capitalisation, la mobilité
devenant un art, un investissement.
Graphique 1 : les touristes
français en Inde.
1/ Evolution en valeur absolue.

2/ Evolution en valeur relative (en %).

Source : D'après le Statistical Abstract, India,
2001. A noter que le nombre total de touristes étrangers en Inde pour
l'années 2000 est de 2 641 157.
Le voyage en Inde connaît des soubresauts, mais le
nombre de touristes français qui touchent le sous-continent avoisine
annuellement les 90 000. L'espace touristique indien est multiple,
correspondant à l'imaginaire de chacun et à son capital de
mobilité, mais cet espace découvert par le visiteur
étranger apparaît fort différent de l'espace indien
réel ; de l'Inde telle qu'elle est dans son ensemble, mais aussi de
l'Inde en tant qu'espace vécu par les indiens eux-mêmes. Le
tourisme ou le voyage en Inde s'attarde sur des zones bien précises et
concises, et la plupart du temps il est urbain, négligeant du même
coup les campagnes indiennes où vivent pourtant les deux tiers de la
population indienne. Au total le voyageur au même titre que le chercheur
ne peut avoir qu'une vue très partielle et partiale de l'Inde (souvent
loin de la complexité de la réalité), mais cette
expérience va créditer un phénomène d'appropriation
de l'espace indien. Principe matériel qui peut toutefois se doubler d'un
phénomène d'identification ou du moins d'une
réinterprétation/recréation de l'espace visité.
Recréation qui sera empreint des figures des indes
touristiques (voir carte 1). En effet, les régions de l'Inde sont
inégalement concernées par le tourisme, (qui n'est pas une
panacée) qualitativement et quantitativement. A une Inde des
« routards », voyageant à peu de frais, parcourant
parfois de grandes distances entre des lieux privilégiés tels que
l'Etat de Goa (pour profiter des plages d'Arambole ou de Colva), celui de Jammu
Cachemire (pour participer à un trekking de haute altitude dans le
Karakoram ou dans les vallées du Ladakh) ou encore les îles
Andaman s'oppose d'une certaine manière l'Inde des
tour-opérateurs, « qui ne laissent voir de l'Inde, outre ses
aéroports et ses hôtels climatisés, que ses monuments les
plus fameux, correspondant à une clientèle
généralement plus fortunée »50(*). Vision réduite
s'attachant particulièrement au centre-ouest de la plus grande
démocratie du monde, se focalisant sur des hauts lieux comme le
Rajasthan, ses dunes (désert du Thar) et ses palais (avec pour points
d'ancrage : Bikaner, Jaisalmer, Jodhpur, Rohet, ou encore Jaïpur),
L'Uttar Pradesh avec la capitale moghole d'Agra (Fatehpur Sikri et Taj Mahal),
l'Etat du Maharastra, avec la métropole de Mumbai (Bombay), enfin Delhi
avec ses points forts, le Qutab Minar, la Connaught Place, le Raj Ghat ou
encore la mosquée Jama Masjid ; le tout orchestré par un
« guide-accompagnateur local parlant
français »51(*).
Mais de plus en plus l'espace touristique des Français,
des occidentaux se confond avec l'espace touristique des Indiens (hormis dans
les cas de tourisme balnéaire stricto sensu) par le biais principalement
de la sphère religieuse et essentiellement de l'Hindouisme et du
Bouddhisme.
Des organismes français de voyage permettent de suivre
les traces des différents pèlerinages liés à
l'hindouisme (comme l'organisme Kuoni ou Travelling Asia),
avec des repos dans des chaînes hôtelières luxueuses, il en
convient. La forme la plus impressionnante de ce prosélytisme religieux
(et son aboutissement) est sans doute celle que prend les kumbha
mela.
Dans quatre villes : Allahabad (ancienne Prayaga, Uttar
Pradesh), Nasik (Rama, le héros du Ramayana y aurait
vécu, Maharastra), Ujjain (capitale du royaume légendaire
d'Avanti, un État indien évoqué dans diverses
chroniques bouddhistes. Au IIe siècle av. J.-C., le roi de la dynastie
maurya Ashoka y réside. Madhya Pradesh) et Hardware (Etat
d'Uttaranchal) a lieu un grand pèlerinage tous les douze ans, soit un
kumbh mela tous les trois ans en Inde (l'hindouisme et sa ferveur, sa
dévotion, ravissant alors la demande en exotisme des français).
Le plus fameux et le plus visité par les indiens et les occidentaux (car
tous les ans en fait, y a lieu un pèlerinage) est celui d'Allahabad au
confluent (les zones de confluence sont sacrées dans l'hindouisme) de
trois fleuves et rivières : le Gange, la Yamuna et la Saraswati.
Là se rassemblent jusqu'à quinze millions de pèlerins
pendant plus d'une semaine.
Il s'agit dans ce genre de circuits de s'imprégner
d'ambiances, de spiritualité voir de mysticisme.
D'une façon moins prononcée, mais consubstantiel
à cette « manne religieuse », à un Sud de
l'Inde mésestimé auparavant se substitue une destination majeure
rivalisant de plus en plus avec le Rajasthan. On y vient pour voir les Gopura
de Kanchipuram, de Thanjavur et de Madurai mais aussi les temples et grottes de
Mahäbalipuram, d'Ajanta et d'Ellora ou encore les vestiges de l'ancien
Etat hindou Vijayanagar du centre du Dekkan à Hampi,
près de Bellary, dans l'État du Karnataka.
Ainsi, « il y a de la fierté chez beaucoup
d'indiens complexés par leur statut d'ancien peuple colonisé,
à voir tous ces Blancs admirer des temples hindous du VIII
siècle, à rendre en quelque sorte hommage à une
civilisation qui se trouve ainsi comme
réhabilitée »52(*).
Figure 3 : L'Hindoustan, le centre de
l'Inde touristique.

(c) Goreau, A. 2004. L'Hindoustan est une
« région » aux limites indéterminées
qui fait plus figure d'un contenu que d'un contenant. Ce territoire au sens de
l'appropriation repose sur de multiples points d'ancrage d'ordre culturel (la
langue hindi, la musique hindoustani, les cités sacrées de
l'Uttar Pradesh...). Cette partie du subcontinent apparaît de prime abord
comme le berceau culturel de l'Inde et c'est elle qui est le support de toute
l'imagologie indienne et des multiples circuits touristiques (dans un premier
temps en tout cas).
Figure 4 : Les Indes touristiques


(c) Goreau, A. 2004.
Le voyage permet d'approcher l'Inde, d'établir une
réponse physique à l'attraction, à la fascination et au
rayonnement produit par le sous-continent. Approche qui est fonction d'un
capital de mobilité, de l'hexis et de l'habitus des individus
concernés.
Voyage qui permet aussi d'apprécier la
réalité. Mais attention, celle-ci peut être
transformée, car le voyage par un passage par l'anglais trip
c'est aussi subir les effets d'hallucinogènes. On a affaire à une
réalité hallucinée, édulcorée voir
même instrumentalisée ; car le tourisme n'est qu'un
subterfuge, un procédé plus ou moins habile fait d'effets
métonymiques, de lieux, de réductions et de simplifications.
Dès lors, la construction territoriale d'un entre deux,
entre l'ici et l'ailleurs ne peut se passer du voyage mental, de l'imaginaire.
La dichotomie nomade/sédentaire apparaît obsolète ;
ici les figures d'Hermès (dieu du Commerce et des Professions
itinérantes, Hermès protégeait les voyageurs, les
commerçants, les bergers et leurs troupeaux) et d'Hestia (déesse
vierge du Foyer) apparaissent complémentaires.
Ce voyage va pourtant générer un flou
identitaire ; il va organiser un sens différent, un rôle
fomentant une identité projet produit par les sujets s'exerçant
à cette forme de mobilité au sens de Castells.
« Identité projet qui apparaît lorsque des acteurs
sociaux, sur la base du matériau culturel dont ils disposent, quel qu'il
soit, construisent une identité nouvelle qui va redéfinir leur
position dans la société »53(*).
B/ DIMENSION ANAGOGIQUE ET ALLEGORIQUE DE L'INDE.
« Je vécus là une des
périodes les plus décisives de mon séjour. Je me trouvais
soudain plongé dans cette authentique
« indianité » à laquelle j'avais tant
aspiré »54(*).
L'Inde est pourvoyeuse d'images et d'imaginaires qui
permettent de se transporter dans un univers fantasmagorique, idéal ou
obscur. Elle nourrit aussi nos utopies les plus folles, nos désirs
d'évasion, d'envie d'un système idéal. C'est aussi le
faciès par excellence de l'exotisme, du dépaysement. C'est ainsi
que bon nombre se l'approprie, parfois d'une façon moins idyllique, plus
terre à terre rehaussée de misérabilisme, de maladies,
d'étouffement et de pauvreté. L'idée que l'on s'en fait
pousse au voyage (« visiter signifie vérifier la
conformité de la copie à l'original, à savoir la
fidélité de l'image mentale ou physique avec la
réalité de l'objet, là sous les yeux »55(*)), au tourisme, à la
pérégrination. Voyage qui exprime une quête
d'authenticité, mais ailleurs, sous d'autres cieux, c'est une recherche
nostalgique de la « vraie vie » dans une
société indienne ancienne, exotique et
« traditionnelle », une recherche de la
réalité des choses.
Le temps du retour, épreuve difficile,
particulièrement pour les expatriés et les routards, dont le
|