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des femmes de la pension de vacances. Le spectateur, en l'occurrence la spectatrice est donc amenée à imaginer que le héros est beaucoup plus expérimenté que la jeune héroïne, et certainement plus âgés. Ces traits confèrent au personnage un statut d'initiateur, à la fois initiateur amoureux y initiateur de la rupture qui se fera entre l'héroïne et sa cellule familiale.
- Affiche allemande
Là aussi, nous pouvons remarquer la mise en avant de l'image du couple. Cependant, au premier plan, on peut voir sur une simili pellicule des extraits du film. Ce procédé tend sans doute à rappeler qu'outre l'importance symbolique véhiculée par l'image du couple, Dirty Dancing est avant tout une fiction. On peut noter, sur cette affiche, un élément qui n'existait pas sur les autres : l'oscar. En effet, la chanson (I've had) The time of my life interprétée par Jennifer Warnes et Bill Medley a été primée aux oscars. Soulignons la présence des termes « der Kultfilm » (le Film-culte). Quand il sort en Allemagne, Dirty Dancing a déjà la notoriété qu'on lui connaît. 2- Transmission(s)« La consommation ne renvoie donc pas tant à une question de communication (...) Qu'à une question de transmission, c'est-à-dire de maintien dans le temps d'une sorte de dynamique de la mémoire collective29 » La circulation qu'une oeuvre culturelle fait à travers les âges et, en l'occurrence, à travers les modes de réception est due en partie à la transmission de l'oeuvre, c'est-à- dire à l'action de la faire perdurer dans le temps. Comment cette oeuvre a t'elle été transmise, et à notre tour, quel rôle jouent les spectatrices dans ce mode de diffusion ? A l'instar de la recherche, Damien Malinas-Veux 30 qui insiste sur le rôle des « premières fois »,nous avons demandé aux jeunes femmes rencontrées les circonstances de leur premier visionnage du film, c'est-à-dire, implicitement, la manière dont leur avait transmis. Caroline, 27 ans, en bravant l'interdit institué par sa mère, garde le souvenir de cette première fois :
29 HELBURNN Benoit, l'ange ou le diable? L'individualisation de l'enfant dans les pratiques de consommation familiale, in SINGLY (de) François (sous la direction de), être soi d'un âge à l'autre, Famille et Individualisation (Tome II°, l'harmattan, Paris, 2001,p.77. 30 MALINAS-VEUX, Damien, Transmettre une fois ? Pour toujours ? Portraits des festivaliers d'Avignon en public, thèse dirigé par Jean Louis Fabiani et Emmanuel Ethis. Université d'Avignon et des Pays de Vaucluse, Novembre 2006.
De même, Hélène, 23 ans se rappelle de cette expérience qui a conditionné l'usage qu'elle en a fait ensuite :
A travers ces premières fois racontées bien souvent à titre anecdotique, nous pouvons nous rendre compte de la dimension subjective et affective de la narration de ce « souvenir ». Bien souvent, l'affect qui accompagne le discours révèle aussi la dimension de l'objet par rapport à une période donnée, un contexte ou un bagage. Dans sa thèse, Damien Malinas-Veux cite Jean-Claude Passeron: « La transmission ne concerne pas simplement des manières de penser, des idées, des savoirs, ni même des objets. Le plus important, ce sont les manières d'éprouver, de sentir, c'est à dire des manières d'être là, les passeurs indispensables sont des passeurs d'affects31. » En parlant du contexte et du ressenti, les jeunes femmes interviewées replacent notre objet d'étude dans une dimension subjective véhiculée à travers les années par l'importance du moment. La première fois conditionne également le souvenir global qu'on se fait de la manière dont on a reçu l'objet culturel et de fait, on peut penser que la manière dont on reçoit va de paire avec la manière dont on transmet à notre tour. Passage obligé certes, mais essentiel, « la première fois procède toujours pour qualifier le sens du commencement d'une histoire, d'une expérience ou d'une pratique » (D. Malinas-Veux, 2006). Aussi, la manière dont l'objet de recherche est évoqué par les jeunes femmes interviewées dans le cadre de cette transmission relève bien souvent de `anecdote, et de même il semble parfois être évoqué sur le ton de la confidence. Plus qu'une histoire de pratique avec ou autour d'un film, on a l'impression d'entendre parler d'une histoire d'amour32. B- un « teen movie »?Dans son ouvrage Le film hollywoodien classique33, Jacqueline Nacache étudie les indicateurs de genre et la nécessité de définir ces genres dans l'analyse cinématographique. « Quand on dépasserait les difficultés de définition, la notion même de genre garde une fonction redoutablement ambiguë. D'un côté, c'est un outil d'analyse historique et esthétique extrêmement précieux, car on apprend beaucoup sur un film en le confrontant à un corpus d'oeuvres relevant du même registre d'inspiration, des mêmes modes de représentation, des mêmes principes rhétoriques et stylistiques (...) D'un autre côté, lorsqu'on se cantonne à l'intérieur d'un genre et d'une époque limités, il est beaucoup moins facile d'évaluer un film de genre qu'un film d'« auteur » se donnant pour tel, singulier, concertée, et que rien n'oblige à rattacher étroitement à son contexte particulier » (p. 17) A la fois outil d'analyse et de compréhension, le genre d'un film nous permet d'étudier les caractéristiques précises et justement, de le confronter à d'autres films. 31 PASSERON Jean-Claude, Le Raisonnement sociologique : un espace non-p oppérien de l'argumentation, Albin Michel, Paris, 1991, p.191 32 Ainsi, chaque jeune femme interrogée parle de sa relation personnelle avec ce film et cette relation est marqué par l'instinct de possession. Virginie 22 ans : Q :Y a-t-il un film qui t'as particulièrement marqué ? R :Ben franchement... C'est Dirty Dancing, pour moi c'est THE film, c'est mon film ! Ouais, vraiment... 33NACACHE, Jacqueline, Le film hollywoodien classique, Armand colin, cinéma 128, Paris, 2005, 128 p. Souvent classé dans le genre «comédie romantique», mais aussi dans celui de «comédie sentimentale», le genre de Dirty Dancing semble varier selon les critiques et les auteurs, même si tous s'accordent pour faire figurer l'adjectif « musical » à proximité. Bien souvent, les termes suscités sont employés pour décrire un film dont la trame principale est une histoire d'amour compliquée, où la mise en scène alterne moments d'émotions intenses et moments plus humoristiques. À l'heure actuelle, les comédies romantiques sont surtout basées sur l'humour, et l'amour triomphe dans la majorité des cas. Aujourd'hui, on ne peut pas dire que Dirty Dancing appartient pleinement à cette catégorie. Certes les moments d'émotions de Dirty Dancing succèdent au moment d'humour. Mais souvent les effets comiques ne sont faits qu'à l'insu du personnage. L'autre genre envisagé pour Dirty dancing et celui du « teen- movie », en français « film pour adolescents ». On situe aux alentours de 195534 l'apparition des premiers « teen-movie » avec des films tels que La Fureur de vivre35 et Graine de Violence36. A l'origine, les « teen-movies » étaient des films pour adolescents, traitant des problèmes d'adolescents, et qui représentaient leur environnement, leur quotidien. L'argument général était le passage de l'enfance à l'âge adulte, illustré par une histoire d'amour, la découverte des corps, et des sentiments. On y trouvait alors certains stéréotypes ou caractéristiques dramatiques et commerciales comme le héros révolté, la famille rassurante, les groupes d'amis et une musique qui tenait une place particulièrement importante. Au fil des années, les « teen-movies » ont principalement exploité le filon de l'humour, bien souvent « potache », en plaçant l'action systématiquement dans un lycée. On peut citer, par exemple le cycle des American Pie37, Boys and Girls38, Road Trip39... pour ne citer qu'eux. Même si l'action ne se déroule pas dans un lycée californien, on peut retrouver dans Dirty Dancing certains leitmotivs propres à ce genre. En effet, Bébé représente 34 Source : www.wikipédia.org 35 La Fureur de vivre ( titre original : Rebel without a cause), film américain de Nicholas Ray, 1h48, 1955, avec James Dean et Natalie Wood. Ce film a d'autant plus fait parler de lui qu'il est sorti un mois après le décès de James Dean. 36 Graine de violence (titre original : Blackboar jungle), film américain de Richard Brooks, à partir du livre de Evan Hunter, 1h45, 1955, avec Glenn Ford et Anne Francis. 37 American Pie (titre original), de Paul et Cris Weitz, USA, 1h35, 1999, avec Jason Biggs et Chris Klein. 38 Boys and Girls ( titre original), de Rober Iscove, USA, 1h33, 2001, avec Freddie Prinze Jr, Claire Forlani, et Jason Biggs. 39 Road Trip (titre original), de Todd Phillips, USA, 1h34, 2000, avec Tom Green, Brekin Meyer, Sean William Scott. l'adolescent en devenir, qui va découvrir l'amour et par là même se situer en opposition contre son père. Le héros, Johnny, et un danseur talentueux mais aurait pu tout aussi bien être quaterback dans une équipe de football. Il est entouré et admiré de sa bande d'amis et avec sa partenaire, Penny, ils forment le couple star du début du film, tel le quaterback et la cheerleader. Bien sûr, l'humour et la moquerie habituels qu'on peut trouver aujourd'hui dans les « teen-movies » n'est pas aussi présent dans Dirty Dancing. Voilà pourquoi nous pensons que Dirty Dancing est un film pour adolescents romantique(s) : c'est-à-dire un film romantique pour adolescents romantiques. C'est peut-être cette caractéristique qui commence dès la définition du genre du film qui le rend si particulier aux yeux de notre public. Les poncifs et arguments des comédies américaines que nous avons citées ci- dessus ont, dans Dirty Dancing, un réel impact dans la construction de la trame et de l'argumentaire autour de ce film. Certaines thématiques, psychologiques et sociologiques donnent au film un réel intérêt d'analyse et justement, permettent de ne pas cantonner ce film à celui de simple film pour adolescents basé sur les premiers émois amoureux. Plus qu'un film sur une adolescente, Dirty Dancing est un film sur la rupture, à différents niveaux, comme nous allons l'étudier à travers les différents thèmes abordés. C- les thèmes calques1/ Le contexte socio-historiqueLe contexte socio-historique de Dirty Dancing est particulièrement « intéressant » car il va se mettre au service du film : il va être l'élément sur lequel vont s'appuyer un certain nombre d'actions ou d'éléments de la trame. « C'était l'été 1963, à cette époque tout le monde m'appelait Bébé et ça m'amusait... C'était avant l'assassinat du président Kennedy, avant l'avènement des Beatles, j'étais une fan du mouvement pour la paix et mon père était l'homme le plus formidable du monde...nous allions passer les vacances à la pension Kellermann... »40 C'est ainsi que commence le film. Cette réplique nous donne bon nombre de renseignements sur la situation. Tout d'abord l'action se passe au début des années soixante, comme nous l'indique l'héroïne41. Ces informations sont implicitement confirmées par le modèle de la voiture, les vêtements et les coupes de cheveux, mais également par la musique qui sort du poste de radio. A ce moment, le spectateur sait qu'un certains nombre d'éléments vont être conditionnés par ce paramètre temporel. Par exemple, le drame de l'avortement « raté » de Penny. A cette époque, l'avortement était interdit : ce qui explique la « contrariété » du père, médecin. Nous pouvons supposer, à travers cette donnée, que les rapports hommes/ femmes seront différents mais également les rapports au sein de la famille, et a fortiori de la famille envers l'extérieur. Nous pouvons remarquer, que dès cette première réplique, l'héroïne donne une importance particulière à son père. L'image du père dans ce film va dès lors être une figure récurrente puisqu'il apparaîtra successivement comme modèle, héros, élément perturbateur, parent blessé avant d'être le « révélateur » : le père fier de sa fille. Le père qui, initialement est le personnage regardeur ; c'est par son conflit avec lui que l'héroïne va s'affranchir de la cellule familiale et commencer à vivre, dans le sens où elle ne se souciera plus du jugement paternel 40 Nous faisons ici le choix de mettre les citations extraites du film en version française, car parmi les quinze entretiens retranscrits, aucune (sauf une) des jeunes femmes interviewées n'a vu le film en version originale, on peut donc supposer qu'elles ont reçu le propos tel quel. Voici cependant la version originale « That was the summer of the year 1963, then everybody call me «Baby», and I didn't care about that, that was before the President Kennedy was shot, before the Beatles came, I would to join the peace corps ant I'll never find a man greatest my Dad... » [ traduction littérale : c'était l'été de l'année 1963, tout le monde m'appelait alors «Bébé» mais je m'en fichait... C'était avant que le président Kennedy ne soit tué, avant les Beatles, je voulais m'engager dans les Peace corps et je pensais que je ne trouverais pas d'homme aussi formidable que mon père» 41 Les premières phrases du film sont les seules prononcées par l'héroïne. Le fait que la mise en contexte se fasse à la première personne du singulier renforce l'aspect « témoignage » et ainsi la crédibilité de l'action qui va suivre. Il s'agit en fait d'un procédé d'insertion du spectateur (en l'occurrence, de la spectatrice) qui va davantage se projeter à travers l'héroïne. 2/ les leitmotivsAu sein du film, on trouve un certain nombre d'éléments récurrents qui corroborent aussi avec les éléments entourant la réception du film par le public qui compose notre étude. Ainsi, on peut remarquer l'importance du thème du groupe. Dans le film, on peut observer une segmentation par groupes. Il y a « les clients » de la pension, qui font les activités imposées, les « serveurs » qui sont des étudiants, et l'équipe de loisirs, qui sont des jeunes en situation « précaire ». Chaque groupe à des rôles bien définis et ne doit pas se mélanger à un autre. L'histoire d'amour entre Johnny et Bébé naîtra de l' « intrusion » de la jeune femme dans le groupe de danseurs, qui se chargeront de rappeler le héros à l'ordre.
Le conflit dans le film naît du fait que les deux héros n'appartiennent pas aux mêmes groupes d'origines sociales. L'importance des groupes est d'ailleurs soulignée par Vincent Amiel et Pascal Couté : « On a tellement dit que l'individualisme régnait dans la culture américaine, et dans ses manifestations sociales, qu'on oublie parfois la force des groupes qui la composent et qui en constituent d'incontournables matrices. En fait, la plupart des films américains, depuis toujours, sont construis sur l'idée implicite du danger d'arrachement au groupe42 ». La volonté d'appartenance à un groupe n'est pas qu'un propos inhérent au film. C'est une des valeurs, ou en tout cas des caractéristiques importantes pour la spectatrice. En effet, la notion même d'appartenance à un groupe est un vecteur d'intégration et de socialisation chez l'adolescent. « Le groupe des pairs à un rôle important dans la socialisation adolescentes. L'émancipation des influences familiales est en effet 42 AMIEL Vincent, COUTE Pascal, Formes et obsessions du cinéma américain contemporain, Klincksick Etudes, 2003, p. 157. parallèle aux investissements dans des activités sociales impliquant des partenaires semblables à eux ».43
Bien sûr, l'arrachement au groupe n'est pas le seul prétexte à faire de Dirty Dancing un film où la spectatrice tend à assimiler l'héroïne. L'importance de la famille est également présent. Une famille gagnée par le conflit, certes, mais néanmoins adorée comme c'est aussi le cas, vraisemblablement, chez les adolescentes : « (...) Bien que le jeune marque ses distances par rapport à ses parents, la famille joue encore un rôle primordial à l'adolescence. On constate que, dans l'ensemble, les jeunes restent assez bien intégrés au sein de leur famille... 44 ». Outre les valeurs d'appartenance À un groupe, ou à une famille, le propos du film s'appuie sur une valeur : le travail. Dans le film, l'héroïne part de rien pour atteindre le but qu'elle s'est fixé, à savoir être capable de remplacer au pied levé la partenaire habituelle de Johnny, Penny. À force de travail, d'effort, de sueur elle parviendra à s'acquitter de cette tâche et elle deviendra par la même occasion une brillante danseuse. Une partie du film est axée sur les séances de travail intense où on nous montre les différentes étapes de l'apprentissage, l'effort et la pugnacité dont l'héroïne fait preuve. L'importance du travail dans l'existence n'est pas uniquement le propos de Dirty Dancing. En effet, l'entraînement et la rage tenait des rôles à parts entières dans le film Flashdance, où on voyait l'héroïne s'entraîner pendant des heures. De même la série 43 COSLIN, Pierre G., La Socialisation de l'adolescent, Armand Colin, Paris, 2007, p. 46. 44 Op. cit. page 21. télévisée Fame45 prônait l'effort comme unique moyen d'y parvenir. Outre le fait de montrer que le talent ne suffit pas, les spectatrices retenaient surtout le fait qu'à force de travail on pouvait arriver loin même si on partait de très bas. Cette valeur, présente dans bon nombre de films semble être une des bases du rêve américain (the American Way of Life). Au moment du visionnage, certaines adolescentes ont commencé à pratiquer un sport en se disant qu'il était possible de progresser « puisque bébé l'avait fait" :
Cet aspect pragmatique du film démontrait bien que rien ne se faisait sans rien et occultait une image féerique d'une transformation de la citrouille en carrosse. Il est certain que cela a contribué à la véracité du film et à son ancrage dans le réel. Nous pouvons dès lors supposer que la particularité de Dirty Dancing dans sa réception tient également au fait qu'il est un processus d'assimilation de la part des spectatrices. 3 - Un processus d'assimilation ?
45 Fame est une série télévisée américaine, créée par Christopher Gore. Elle a été diffusée entre 1982 et 1987 sur les écrans. Cette série racontée le quotidien d'élèves d'une école d'art du spectacle, leur évolution, et leur volonté de réussir. La série s'inspirait du film d'Alan Parker (Fame, 1980).
À travers ces quatre extraits, et ce malgré l'emploi de mots différents, nous pouvons observer des similitudes de réaction46 parmi les quatre spectatrices interrogées. Si certaines parlent concrètement d'« identification », d'autres se remémorent ce qu'elles ont pu penser à 12-14 ans : « Je veux être-elle, je veux être comme elle ». Ces réactions vont nous force à nous interroger sur le mode de réception, et notamment sur le concept d'« assimilation » au sens psychologique du terme. On parle d'assimilation quand on évoque le processus de rapprochement entre un individu et des connaissances antérieures et extérieures. En réalité, il s'agit d'adapter ses nouvelles connaissances au réel et non pas à les copier. Il nous faut accepter d'ores et déjà que le public de notre étude a vu plusieurs fois47 -- plus d'une dizaine de fois -- Dirty Dancing. C'est pour elles un objet de jeunesse telle que nous l'avons déjà défini. De fait, elles admettent que Dirty Dancing fait partie de leur bagage culturel. Influencées par les circonstances d'un 46 Nous pouvons constater que plus les personnes rencontrées sont dans la subjectivité, moins elles communiquent leur enthousiasme, à l'instar d'Hélène. Hélène, étudiante et clerc d'huissier, a l'habitude des travaux universitaires, et de fait, elle est sensible au dérouler de l'entretien. Elle tient à la cohérence de ses propos, et tente d'analyser au fur et à mesure ce qu'elle dit. Virginie et Mélanie sont davantage dans un rapport spontané, elles veulent exprimer l'enthousiasme qui les animait à l'époque et ne sont pas dans une performance intellectuelle. 47 Le nombre de visionnages de Dirty Dancing par spectatrice figure dans le tableau récapitulatif, dans le volume « annexes ». entretien sociologique, elles sont dans le recul et l'analyse de leur propre comportement. Ainsi, elles analysent à la fois avec leurs mots d'hier (vers 13-14 ans) et ceux d'aujourd'hui (à l'instant de l'entretien) ce qu'elles ont aimé et ce qui les a particulièrement marquées dans les films. Il y a donc bien une analyse subjective, « sauvage », effectuée par les spectatrices. Nous avons vu que bon nombre d'éléments et de valeurs mises en exergue dans le film ont participé à sa véracité, ce qui vraisemblablement pouvait contribuer à l'implication du film à la réalité de l'adolescente. De fait, il y a une réelle différence entre les termes « je veux être-elle » et « je veux être comme elle ».Dans le cadre de l'entretien, face à nous, en situation de recherche, les interviewés s'en rendent compte, et à l'instar de Virginie, elles se corrigent. On ne peut pas parler de projection dans la mesure où les adolescentes ne se projettent pas dans le film c'est-à-dire n'appliquent pas leur propre réalité à ce qu'elles voient à l'écran. Et c'est grâce à ce qu'elles ont vu à l'écran que nous pouvons observer chez elles une volonté de pénétrer dans l'imagerie ; imagerie qui renvoie à un imaginaire plus ou moins convaincant, mais toujours rassurant. L'héroïne du film de « jeunesse »a été perçue comme un « exemple à suivre », ou un « facteur de l'imaginaire ». La consommation domestique individuelle ou collective, la réception de ce film devient un temps d'apprentissage, dans la mesure où les jeunes femmes participant à notre enquête admettent que cela leur a apporté quelque chose dans leur quotidien. Certains éléments du film apparaissent représenter les étapes essentielles de l'adolescence, et, de fait, pose comme des balises dans le cheminement vers l'âge adulte : moments anthropologiques ou ceux de l'hypothèse freudienne du complexe d'OEdipe, perte de la virginité48, premier amour, apprentissage de la vie49. Allez pas du premier visionnage, la dimension corporelle de l'apprentissage de la vie était occultée par les spectatrices50. La dimension sensuelle des corps qui se touchent, exacerbé par la 48 La perte de la virginité fait référence à un gain des attributs de la féminité ; c'est rituel par essence avec un avant/ après dans la vie de la jeune femme Il y a une rupture, si on se rappelle les premières phrases du film : « Jamais je ne trouverai d'homme aussi merveilleux que mon père ». En trouvant l'homme auquel elle se « donne », elle se donne à elle-même : elle ne sera plus jamais « que » la fille de son père mais une jeune femme à part entière. 49 Au début du film, l'héroïne croit en la paix dans le monde, elle semble naïve. Au fil du film elle se rendra compte que les conflits sociaux et la ségrégation font également partie de son quotidien. Son père, prônant la tolérance et le respect, se braque à l'évocation de son histoire avec Johnny. Le fait de découvrir la frontière entre les valeurs et les réactions humaines est aussi une rupture, mais c'est ce qui la fera grandir. 50 Nous pouvons supposer que ceux-ci étaient dus à leur jeune âge, la moyenne du premier visionnage étant 12 ans ( cf. tableaux récapitulatifs). danse et surtout rappeler dans les entretiens réalisés auprès des spectatrices les plus âgés (Valérie et Stéphanie). Hormis ceci, les étapes de l'apprentissage de l'héroïne sont également partagées, et reconnues par nos spectatrices : « (... )Par contre, il y a vachement d'identification par rapport au père... Ça, je le comprenais d'autant plus que moi, j'ai exactement la même relation que l'héroïne avec son père... Avec mon père aussi quoi, carrément, et même toujours aujourd'hui... Tu vois, en fait c'est plus ça que je retiendrai du film maintenant si je le regardais à nouveau... » Hélène, 23 ans Chapitre IILe film-fétiche : l'amulette du cinéphile ?Du fait de nos recherches, nous avons observé que les termes « film fétiche » et « film culte » étaient employés indifféremment. Le spectateur de cinéma et le « cinéphile » dresse sa propre typologie de films, il classe de manière subjective les films de son patrimoine réel ou symbolique51, ceux qu'ils trouvent « culte » et « fétiche », dans une catégorie à part. En réalité, il fait une distinction infime, le film-culte semble être intemporel et universel dans le sens où c'est un film qui semble avoir marqué l'histoire. Juliette, 24 ans : « Dirty Dancing c'est un film culte pour tout le monde. » La notion de fétiche semble employé de manière plus pudique, quand la cinéphile évoque ses goûts et sa manière, toute personnelle de ressentir le film. Hélène, 23 ans : « Dirty Dancing, c'est un film fétiche, parce qu'il m'a accompagné au fil des années, j'ai grandi avec lui. » Entre ces deux termes, la nuance est infime parce qu'il fallait se pencher sur les notions de culte et de fétichisme. Cependant, si nous considérons que notre problématique est basée sur la question de la collection au sens de la répétition du film, nous pouvons admettre le fait que la pratique même de regarder CE film plusieurs fois pouvait corroborer avec la pratique fétichiste « La pratique fétichiste est aussi bien commémoration, « mémoire en acte ». (...) À partir du cadre général fourni par la théorie de la libido, c'est le processus même dont il va s'agir de restituer la dynamique. C'est là que prennent leur sens, au-delà des « conditions préalables à l'amour », espèce 51À travers cette nuance, nous signifions qu'il s'agit des films réels d'un point de vue "physique", et ce qui en fait usage d'un visionnage récurrent et qui appartiennent à la dimension symbolique du patrimoine cinématographique. de « réminiscences », ces cas de fétichisme proprement dit, qui apparaissent comme de véritables « phénomènes énigmatiques »52. De fait, Le terme de film fétiche semble inscrire en lui non seulement l'idée des films particuliers à la personne mais également l'idée que la pratique assujettie à ce film soit tout aussi particulière. A- De l'objet de jeunesse à l'objet-làLes 15 jeunes femmes que nous avons interrogées affirment avoir regardé Dirty Dancing entre 12 et 15 ans, c'est-à-dire en pleine période de puberté. C'est à cette période qu'elles l'ont vu pour la première fois ; c'est aussi à cette période qu'elle l'ont vu le plus souvent, comme expérience et consommation collective. Quand elles évoquent leurs réactions, elles emploient majoritairement un lexique qui appartient à celui du passé « à cette époque », « quand j'étais plus jeune », elles précisent en général assez couramment que les réactions qu'ils décrivent face à ce film sont les réactions qu'elles se rappellent avoirs eus à cet âge. Dirty dancing est un objet de jeunesse, de nostalgie, dans le sens où il s'est inscrit dans la jeunesse de la cinéphile. Mais c'est également un objet de jeunesse dans la mesure où son évocation force la réminiscence vers des souvenirs plus lointains. Cependant, dans la mesure où cet objet a traversé le temps mais également la personne, il s'inscrit à la surface, dans l' « écorce de l'être » (D. Morin-Ulmann, Nantes, 2007, entretien de suivi de mémoire). En effet, il fait partie de la personne, et d'autant plus que l'image transportée par les spectatrices de ce film semble elle aussi avoir évolué avec l'âge. Ce film n'est pas seulement un objet de jeunesse qu'on se rappelle de manière lointaine, c'est aussi un objet qui symbolise la jeunesse et qui continue d'évoluer selon les investissements psychologiques de la personne et sa « trajectoire culturelle ». En s'interrogeant sur Dirty Dancing et en questionnant ainsi leurs propres pratiques, les spectatrices font évoluer les perceptions qu'elles avaient de ce film mais aussi d'elles-mêmes. Ce film semble avoir accompagné, de l'adolescence à l'âge adulte, la croissance des spectatrices ; et à leurs yeux, il a une valeur particulière. Pas seulement parce que 52 ASSOUN, Paul-Laurent, Le Fétichisme, PUF, Paris, 2006. p. 67 c'est un film qu'elles apprécient en tant que cinéphile, mais parce que c'est un objet-film qu'elles se sont approprié dans leur quotidien. Elles en ont fait un produit domestique et semblent le transporter avec elles... Nous voulons, dès lors, faire le parallèle heuristique avec la notion d'amulette rappelée par Paul - Laurent Assoun53 : " il faut prendre ici à la lettre l'expression « d'amulette spirituelle » (geistige amulette) qui assimile le culte de l'oeuvre d'art au fétiche, toujours « prêts à l'usage » pour « l'imagination » comme l'accès à un hors monde et remplissant une fonction de « consolation » et de « réconfort » -- véritable « préservatif » contre la médiocrité du monde profane -- à ce titre objet d'une « fête sacrée ». On peut en suivre l'élaboration dans « l'idéalisme magique » de Novalis »54. L'aspect « rassurant » dont parle le psychanalyste et évoqué également lors des entretiens.
53 Op.cit p.111 54 Novalis ( 1772-1801) est un romancier et poète allemand particulièrement érudit, il soutient dans son OEuvre l'idée que le choses sont en progrès permanent. Il a notamment écrit Les Disciple à Saïs( 1798) et Hymnes à la Nuit (1800) Dès lors, le film peut nous apparaître comme une amulette au sens où l'évoque P-L Assoun. Cependant, nous ne pouvons étudier Dirty dancing que comme pratique individuelle et nous devons-nous considérer comme élément fédérateur d'un groupe. En effet, une des principales caractéristiques de ce film était de pouvoir réunir des groupes de filles, comme l'évoque Hélène au-dessus. Ainsi, d'un côté nous avons la fonction individuelle de réconfort personnel, mais de l'autre nous devons réfléchir sur la fonction de regroupement propre à ce film. Plus qu'une amulette personnelle, ce film-là a accompagné des groupes d'adolescentes. De même, nous pouvons considérer le film a Dirty Dancing comme objet- là puisqu'il appartient à une économie particulière55, et que c'est cette circulation de l'oeuvre que nous devons étudier pour comprendre à la fois la réception mais aussi la consommation dont le film est sujet. B- Le totem adolescent ou la construction d'une identité groupale ?Dans son ouvrage les Formes élémentaires de la vie religieuse56, Émile Durkheim tend à construire une théorie générale du sacré de la religion. Parmi un certain nombre de concepts, il évoque la notion de totémisme pour définir les formes de religion primitive et les structures de celle-ci. Par totémisme, on entend l'organisation d'un clan, d'un groupe ou d'une tribu autour du "totem57". Durkheim rappelle que la notion de totémisme est le nom d'un culte auquel les ethnographes ont donné ce nom (p. 124). À ce stade de la réflexion, nous pouvons supposer que considérer Dirty Dancing ou plus généralement « le film-fétiche » comme un totem, donc assujetti à un culte, serait sans doute aller trop loin dans la réflexion. Par contre, Durkheim admet qu'« une amulette a un caractère sacré, et pourtant le respect qu'elle inspire n'a rien d'exceptionnel ». Il apparaît donc que l'amulette, souvent objet quelconque, corrobore avec une pratique plus rituelle. Même si nous ne pouvons pas proprement parler de totémisme, et surtout de totem adolescent, nous pouvons envisager de considérer le film-fétiche comme amulette collective, ce qui nous forcerait à considérer sa particularité d'une part et le fait qu'il soit partagé par un groupe. 55 L'économie d'une oeuvre peut être envisagée du point de vue marxien puisque pour l'étudier nous pouvons utiliser le schéma « production-distribution-consommation » propre à à l'étude de l'économie bourgeoise de Marx. Le terme objet-là a été introduit par David Morin-Ulmann (2007) 56 DURKHEIM, Emile, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, 1960, Paris, 647 p. 57 Le totem tel qui a été évoqué par Durkhem dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse est en général un être, animal ou biologique, qui a pour fonction de représenter l'entité qui protège la tribu, ou l'ancêtre. Qu'il soit individuel ou collectif, nous allons à présent voir que le film fétiche pouvait n'être que l'élément autour duquel le groupe se réunissait. En effet, selon les jeunes filles interviewées, il était important de le connaître parce qu'il faisait partie de la culture : « Pour moi, ça fait carrément partie des films que tu dois voir... Je pense que c'est un film que tout le monde connaît... Même si tu ne l'as pas vu, on te sort le titre du film et tu vois ce que c'est... Mais bon, je dirais que 90 % des filles ont dû le voir... Mais je pense que ça fait partie du patrimoine cinématographique ! » Rachel, 24 ans En admettant que le groupe de filles qui se réunissaient autour du film le connaissent déjà bien, nous pouvons supposer que le film fétiche n'était qu'un prétexte58 à la réunion du groupe.
58 Par « prétexte » nous entendons « motif », il ne s'agit en aucun cas d'un terme péjoratif. Souvenons- nous qu'à cette époque, les jeunes femmes sont de jeunes adolescentes et les sorties, y compris les réunions entre « copines » sont vécues comme de véritables fêtes. Aussi, le fait d'envisager de regarder un film était en quelque sorte la justification de leur sortie.
En décrivant la façon dont se passaient ces soirées filles, Hélène insiste sur le fait que le film servait de base59 à la discussion. De même, elle précise que la discussion tournait principalement autour des histoires d'amour des unes et des autres, de leur premier flirt, de leurs déboires amoureux d'adolescentes... Le film offrait donc la possibilité aux filles de parler d'elles-mêmes mais aussi de donner leur avis et de partager sur les histoires des autres. Ainsi, nous pouvons supposer qu'à cette époque de 59 C'est à dire support de communication. Les adolescentes commençaient par parler du film, et se servaient de ce qu'elles voyaient pour évoquer leur quotidien, ce qu'elles vivaient. leur vie, les échanges autour de la sexualité n'étaient pas spontanés et ils avaient lieu dans un cadre défini tel que nous le précise Caroline Moulin : « Les fonctions de l'échange sur la sexualité sont dans un premier temps, normatives et régulatrices (cf. Michel Foucault, Surveiller et Punir) en même temps qu'elles revêtent un caractère informatif. Le groupe devient espace de confidences, d'informations, de réponses à des questions60 ». L'aspect répétitif de ces soirées et le fait qu'elles soient construites sur le même modèle nous pousse à nous interroger sur l'aspect rituel de ses soirées. Ainsi, nous pouvons nous demander si le fait de partager son film fétiche et d'appartenir ainsi à une "tribu" ne relèverait pas d'un rite adolescent; une sorte de passage obligé pour les jeunes filles qui doivent appartenir à un groupe pour légitimer leur évolution. Si elles partagent leurs expériences, nous pouvons supposer que c'est d'une part pour se rassurer elles- mêmes et d'autre part pour l'exposer aux yeux des autres et mettre en avant une expérience fantasmée. C- le rite adolescentLe fait de se réunir en groupe autour d'un « fétiche » (pour soi) et totem pour les initiées fait forcément écho à une pratique religieuse, ou au moins à une expérience du rite, puisque ceci inclut l'idée de regroupement d'individus, ce que nous pouvons considérer comme la forme socialisante d'une pratique culturelle. Claude Rivière a étudié les rites "profanes"61 dans un ouvrage éponyme. Il est particulièrement intéressant de constater le parallèle fait entre le rite individuel et le rite collectif. En effet, si on considère qu'un rite a pour fonction d'être social, l'individu peut tenter d'éprouver seul ce qu'il a expérimenté en groupe. Cette proposition semblait être applicable avec le film fétiche, en effet les jeunes femmes qui ont découvert ce film par le biais de leurs amies le regardent par la suite seules. « Le rite collectif en appelle a des rites individuels, le rite individuel est accompli par une personne qui utilise une scénographie collective62 ». La démarche individuelle contribuerait alors à une socialisation et réciproquement : « C'est la socialité des rites qui constitue sa propre 60MOULIN, Caroline, Féminités adolescentes, itinéraires personnels et fabrication des identités sexuées, Presses Universitaires de Rennes, 2005, p. 165. 61 RIVIERE, Claude, Les rites profanes, Presses Universitaires de France, Paris, 1995, 231 p. 62 Op.cit, p. 15 efficacité »63. En expérimentant une pratique socialisante, les spectatrices sont dans une expérience de réminiscence. Bien qu'elles admettent regarder ce film seules, le souvenir des soirées entre filles de l'époque est omniprésent et appartient entièrement à l'expérience de la pratique de ce film fétiche. Il apparaît que la participation à ces moments de partage contribue à la construction de l'identité de l'individu. Premièrement, parce que l'adolescente a été « admise » dans un groupe. (...) Pour moi il fallait le voir, pour faire partie d'une tribu, pour faire partie des nanas qui avaient vu ce film il fallait le voir plus ou moins pour être normal... Après, moi je l'ai adoré... Même si, au départ c'était pour faire comme les autres, c'est quand même une histoire que toutes les nanas ont vue... Il fallait le voir quoi ». Juliette, 24 ans Deuxièmement, parce qu'elle y a trouvé un lieu de parole. Ce lieu qui va permettre l'échange, va aussi être un lieu de transmission : «Le rite comme pédagogie d'intégration de la culture à l'individu, puisque s'y façonnent les personnalités qui, bénéficiant de la mémoire du groupe, tendent à se laisser guider par les systèmes rituels d'anciennes expériences objectives.64 » Le rite participe à la construction du soi65, mais également à la perception d'autrui. En confrontant ces expériences, on confirme appartenir au même groupe et pourtant, on se différencie. Le film fétiche, « la base » apparaît comme un support de communication, ce qui nous permet d'envisager cette pratique culturelle socialisante du film comme système de communication. 63 Op.cit, p. 25 64 Op.cit, p. 51 65 Nous pouvons considérer le « soi » comme étant l'ensemble des connaissances qu'un individu a sur lui- même il correspond ici au soi relationnel (théorie du faux self de D.R Winnicott- Processus de maturité chez l'enfant) qui inclut l'influence de la relation aux autres sur la perception qu'on a de soi-même. En sociologie, il s'agirait de l'identité sociale, une des trois composantes de l'Identité définie par Erving Goffman (la tripartition de l'identité). Chapitre IIIUn système de communicationNous avons vu que l'objet film était le support au récit de soi et à la discussion. Nous pouvons le considérer comme le support de la communication adolescente. Le rite est vécu comme un signe de reconnaissance sociale à usage interne. Le rite permet la construction de l'identité sociale et contient le principe de sa propre reproduction, l'initié devient ensuite l'initiateur (Rivière, 1995). La manière dont un film, dans ce cas précis Dirty Dancing, apparaît comme révélateur des identités est particulièrement intéressant parce qu'il est à la fois objet de consommation culturelle et objet symbolique. Il ne stigmatise pas l'ensemble d'une pratique culturelle mais il représente, il symbolise une période de vie. A- Un révélateur des identitésNous avons vu que le film fétiche pouvait être le prétexte à la formation d'un groupe, à un rassemblement. De même, la ritualisation du visionnage sur laquelle nous reviendrons ultérieurement était le moyen d'ouvrir un lieu de parole. Il convient de nous interroger à présent sur ce système de communication, ses apports et ses influences dans la construction de l'identité cinéphile, et, a fortiori, dans l'identité de la cinéphile. Dans La Culture des sentiments66, Dominique Pasquier étudier l'impact des séries télévisées sur les adolescentes, et notamment l'expérience de la série Hélène et les Garçons67 sur les adolescentes : « La sociabilité féminine s'organise autour des séries sentimentales (...) C'est aussi qu'il s'agit d'une déclaration de choix et que ce choix engage une identité sexuelle. 66 Pasquier, Dominique, La Culture des Sentiments, Editions de la maison des sciences de l'homme, Paris, 1999, p. 181 67Hélène est les Garçons est une série télévisée française, crée par Jean-François Porry et produite par AB Productions. Diffusée de 1992 à 1994. Cette série raconte les histoires d'amour au sein d'un groupe d'amis, étudiants. Avec Hélène Rolles, Patrick Puydebat, Sébastien Roch... En marquant leur adhésion à l'univers des sentiments, les filles marquent leur adhésion à une communauté d'échanges féminines. (...) De même, les séries agissent comme marqueurs d'identité générationnelle. "(p. 181) La série dont il est question dans cet ouvrage a débuté bien après la sortie de Dirty Dancing, cependant on peut penser que les spectatrices Dirty Dancing ont également regardé cette série puisque cela correspond démographiquement à la même génération... Si l'étude de Dominique Pasquier ne concerne que l'univers télévisuel, on peut facilement se rendre compte que la question de l'identité est également présente dans notre étude, notamment par l'évocation de l'identité sexuée. De plus, si on considère que les spectatrices interrogées ont majoritairement vu Dirty Dancing à la télévision, le mode de réception est vraisemblablement similaire à celui des séries télévisées. Sachant que les jeunes femmes interrogées sont aussi consommatrices de télévision et de séries, on peut imaginer que ce comportement influe sur la consommation d'un film. Une série comme Hélène et les garçons était hebdomadaire, ce qui rendait sa réception journalière... Ainsi, on peut imaginer que cette ritualisation instaurée par les séries a créé une nouvelle habitude de consommation et une influence sur le fait que les spectatrices puissent regarder plusieurs fois le même film. Même si le parallèle entre réception d'une série télévisuelle et édition d'un film fétiche tient davantage de la proposition d'analyse que de l'enquête de terrain, il paraît intéressant de se pencher sur la ritualisation systématique de ses prétextes au dialogue entre filles. Qu'il s'agisse d'une série adolescentes ou d'un film pour adolescentes, le schéma de communication reste le même puisqu'il s'agit pour les adolescentes de communiquer autour de ce qu'elles voient dans leur poste de télévision. Symboliquement, quel que soit l'objet on peut penser qu'elles cherchent le moyen de recréer cette situation de communication et c'est cette situation qui apparaît comme une étape essentielle dans la construction de l'identité de la cinéphile ou de la spectatrice. Martine Segalen évoque Mauss à propos des rites contemporains68 : « existe du rite là où se produit du sens ». C'est justement cette production de sens qui est au coeur de notre problématique puisque d'une part, nous cherchons le sens de l'acte même de collectionner, mais puisque l'acte lui-même est au coeur d'un système communicationnel il est donc lui-même producteur de sens. 68 SEGALEN, Martine, Rites et Rituels contemporains, Armand Colin, 128, Paris, 2005, p. 17 Mémoire de Master 2 Etudes, Recherches, Prospectives / Parcours Festival(s) Cinéma B- Du groupe à l'individuelDe l'amulette au lieu de parole, Nous pouvons observer l'importance du rôle joué par le film fétiche. Pourtant, nous devons considérer l'existence de ces deux modes de réception parallèle comme inhérents aux parangons Dirty Dancing. Ces deux modes de réception sont au coeur de l'expérience de la spectatrice, puisqu'elles cumulent les deux, de manière générale. Il semble que la spectatrice fait d'ailleurs la différence, sans forcément s'en rendre compte, entre ces deux modes de réflexion. Si elle considère Dirty dancing comme un « doudou », elle se remémore ses soirées entre filles comme un prétexte à l'excitation de se réunir. Le travail sur l'identité et la recherche du plaisir collectif ne peut être évoqué sans faire référence à Durkheim, notamment son travail dans le Suicide69 mais aussi dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, En effet, selon lui, l'action collective de la recherche de plaisirs tire sa force du plaisir en soi qu'engendrent les similitudes des sentiments des personnes de la même communauté. Dans l'ouvrage collectif dirigé par Laurent Creton, Stéphane Calbo70, affirme que « la réception domestique d'un film est une activité socialement organisée, où on apprécie un être ensemble et qu'on jouit d'un moment de plaisir collectif » (p. 161). La notion de plaisir est ici importante parce qu'elle donne à l'idée même de groupe une connotation positive et il nous apparaît que la ritualisation de la réception n'est pas contrainte mais bel et bien souhaitée par ses participantes. Affirmer son appartenance à un groupe, affirmer son identité sexuelle, c'est communiquer aux autres qui on est. Mais c'est aussi se communiquer à soi. Finalement, le film fétiche de salon ou film fétiche domestique apparaît comme un moyen de communication, « prétexte-à-société », mais également comme, une amulette personnelle que l'on transporte et qui a la triple fonction de nous protéger, de nous intégrer et de nous séparer des autres. Si nous pouvons attribuer la caractéristique « domestique » au film fétiche, c'est parce que cette caractéristique nous apparaît essentielle dans la mesure où le film fétiche et notamment sa réception, reste quelque chose d'intime. Nous allons voir dans une seconde partie que cette notion de film fétiche 69 DURKHEIM, Emile, Le Suicide, Presses Universitaires de France, Paris, 1930, 463p. 70 CALBO, Stéphane ( Sous la direction de Laurent Creton), le cinéma à l'épreuve du système télévisuel, CNRS éditions, Paris, 2002, 307 p. implique et est impliqué par un mode de consommation et nous allons pouvoir nous interroger sur le fait que la collection, c'est-à-dire le visionnage de manière récurrente, soit ce mode particulier de consommation.
«Par-là même occasion, nous pouvons
définir le lieu de la consommation : c'est la vie Pourquoi parler de collection et non de répétition ? Nous choisissons ici d'employer le terme de collection pour désigner l'ensemble des visionnages récurrents, certes, mais pour y joindre tous les comportements qui s'additionnent autour de cette pratique. En réalité, il s'agit de considérer « l'acte de répétition comme une collection de l'esprit »72. De plus, si on se réfère à son étymologie, nous pouvons voir que « collection » vient du latin collectio qui signifie « action de recueillir, réunion, rassemblement », mais aussi des termes colligere « réunir ». La notion de collection s'adapte à notre étude puisqu'il y est question de réunion d'individus autour d'un film, mais aussi parce que ce terme inclut l'idée d'un apport systématique à chaque usage. Nous avons fait le choix de ne pas utiliser le terme de « répétition », qui mobilise des a priori du domaine de la psychanalyse, notamment dans les théories freudiennes. En effet, le terme de répétition signifie la réitération d'un acte, le psychanalyste accole à cette notion le terme de compulsion ( Wiederholungswang73). Pour Freud, la compulsion de répétition appartient au domaine de la névrose obsessionnelle, bien qu'il souligne le caractère organisé et bien souvent ritualisé. Pour lui, le sujet répète au lieu de se 71 BAUDRILLARD, Jean, La société de consommation -ses mythes, ses structures- folio essais, Paris, 1986, p. 33 72 Nous faisons ici référence à l'acte de répétition dans le domaine culturel, à l'image de l'objet de notre étude. La répétition au sens ou nous l'entendons (visionnages récurrents du même film) instaure un épiphénomène de récolte d'informations relatives à l'objet culturel certes, mais également à tout ce qui l'entoure. La notion de « collection de l'esprit reprend le propos de David Morin-Ulmann : « la répétition c'est une collection de la tête » in Kronos TGV 1997-2007, journal non publié. 73 ASSOUN, Paul-Laurent, Le vocabulaire de Freud, ellipses, Paris, 2002, p.58. souvenir, et c'est cette compulsion qui est à l'origine du plaisir éprouvé74. Et c'est proprement cette dimension, c'est l'idée que le sujet soit passif face à un de mode consommation que nous voulons occulter. La collection cinématographique peut être considérée comme habitus spatio- temporel dont la caractéristique principale est la continuité dans le temps, lorsque le film-fétiche est présent chez les spectatrices depuis des années. Aussi, elle apparaît comme un choix, une pratique assumée par les spectatrices. C'est ce qui nous pousse à penser que l'objet de notre étude peut également être appréhendé comme un mode de consommation. 74 FREUD, Sigmund, Au delà du principe de plaisir (1920), in Essais de Psychanalyse, Petite bibliothèque Payot, réédition 2001, 277 p ; Chapitre ILa dimension temporelleA- Un film qui grandit avec soiEn moyenne, les rencontrées ont regardé Dirty Dancing autour de 12 ans et continuent de le regarder. Ce qui, pour la plupart, constitue un espace temps relativement important. Si les spectatrices trouvent toujours du plaisir à le regarder, elles avouent elles-mêmes ne pas le regarder avec les « mêmes yeux » ni pour les mêmes raisons. Ce qui nous intéresse, c'est l'évolution de la réception à travers les âges. Emmanuel Ethis pose la question dans son ouvrage Les Spectateurs du Temps75 : «. Qu'a-t-on fait de tous ces disques, de tous ces livres et de tous ces films que l'on encensait quand on avait quatorze ans et qui représentaient si bien l'adolescent que l'on était ? On les contemple désormais en leur prêtant une désuétude quelque peu insolite, composée d'un rapport familier auquel se mêle un sentiment «d'inquiétante étrangeté76»; ils nous rappellent à la fois au souvenir attendri de ce que l'on a été tout en nous blâmant violemment du reniement qu'on leur impose sous la pression d'une sorte d'obligation indéfinissable. (p 67) À la fois retour en arrière attendri, et regard critique sur ce que nous avons été, les objets culturels fétiches se prêtent aussi à l'épreuve du jugement, aussi terrible soit- elle. Il en est exactement de même po |