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Théorie de la Reconstruction Rationnelle. Programmes de Recherche et Continuité en sciences

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par Julien NTENDO BIASALAMBELE SJ
Faculté de Philosophie St Pierre Canisius, KInshasa - Licence en philosophie 2007
  

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II.2. Le concept de "programme de recherche".

D'après Lakatos, un programme de recherche comporte d'abord un ensemble théorique déterminant les principes de base de tout le programme, ensuite un ensemble de règles méthodologiques sur les voies de recherche à éviter ou une heuristique négative; et enfin 'un ensemble d'hypothèses déterminant les voies de recherche autorisées en vue de l'avancement de toute la structure. Grosso modo, l'histoire des sciences est loin d'être celle des théories isolées ; elle est au contraire celle des cadres conceptuels embrassant plusieurs modèles théoriques et chaque cadre ou langage scientifique se structure en un noyau dur central, un glacis protecteur et en une double heuristique111(*).

A en croire notre auteur, toute l'activité scientifique apparaît comme un vaste programme de recherche dont la tâche essentielle consiste à "imaginer des conjectures qui aient plus de contenu empirique que les conjectures précédentes"112(*). Le recours à ce schéma théorique suprême de Karl Popper fait référence au fait que l'essentiel de l'activité rationnelle dans la méthodologie qui l'oriente. Ainsi, en tant qu'un vaste programme de recherche, la science correspondrait à une méthodologie universelle.

Cependant, parler de méthodologie de programme de recherche, c'est faire allusion, non pas à la science du point de vue de sa totalité, mais à des programmes de recherche particuliers concurrents au coeur de la communauté et de l'histoire des sciences. Lakatos le précise en ces termes :

« ce que j'ai avant tout à l'esprit n'est pas la science dans son ensemble, mais des programmes de recherche particuliers, tel celui qu'on connaît sous le nom de "métaphysique cartésienne". La métaphysique cartésienne, c'est-à-dire la théorie mécaniste selon laquelle l'univers est un immense système d'horlogerie (et un système de tourbillons) avec la poussée unique comme cause de mouvement, a fonctionné comme un puissant principe heuristique113(*) ».

II.2.1. Le noyau dur et l'heuristique négative.

Tout programme de recherche se caractérise par son "noyau dur"114(*). Celui-ci se constitue d'un ensemble de théories qui servent de base du programme et qui précise son cadre conceptuel, voire son langage. Le noyau dur est la base infalsifiable du programme. Aussi peut-on déjà admettre qu'on programme dont la base est atteinte par la réfutation est un programme qui dégénère. Mais comment ce noyau dur est-il constitué? Quel est son contenu et comment le chercheur le protège-t-il contre le contre-verdict de l'expérimentateur? Telle est l'interrogation fondamentale à laquelle nous allons répondre dans les pages qui suivent.

II.2.1.1. L'adoption et l'irréfutabilité du Noyau dur

L'adoption du Noyau dur dépend de la décision méthodologique des partisans du programme de recherche115(*) et, par la même décision, ce noyau est rendu infalsifiable. En effet, la dite communauté de partisans détermine les voies et les méthodes de recherche interdites ou à éviter afin de garantir l'inattaquabilité de leur Noyau dur. Ces voies interdites constituent l'heuristique négative qui empêche le chercheur de diriger la réfutation contre ce noyau central. Ainsi, le chercheur déploie toute son ingéniosité et toute son intelligence en vue de la mise au point des hypothèses auxiliaires devant servir de bouclier pour le Noyau dur. Cette tâche des chercheurs oeuvrant sur un même programme de recherche, Lakatos l'énonce en ces termes :

« L'heuristique négative du programme nous empêche de diriger le modus tollens contre ce "noyau dur". Nous devons, au contraire mettre toute notre ingéniosité à formuler ou même à inventer des "hypothèses auxiliaires" formant un glacis protecteur autour de ce noyau; c'est contre elles que nous devons réorienter le modus tollens, et ce sont elles qui doivent soutenir le choc des mises à l'épreuve et être adaptées, ou même remplacées de fond en comble pour défendre ce noyau qu'on rend ainsi plus dur. Un programme de recherche ne rencontre de succès que si tout cela conduit à un déplacement de problème progressif; si le déplacement est dégénératif, il ne réussit pas »116(*).

C'est dire que l'adoption du Noyau dur ne se soucie guère des anomalies auxquelles les théories qui le constituent peuvent se heurter. Ce noyau est maintenu quand bien même il émergerait d'un océan d'anomalies. Quitte aux hypothèses auxiliaires de se confronter au donné expérimental et de fournir les déplacements empiriques et conceptuels nécessaires en vue du maintien de ce noyau et du progrès de la recherche.

Notre auteur voit dans le système newtonien, en l'occurrence la théorie de la gravitation universelle, le modèle par excellence d'un programme de recherche réussi. Son exemple nous renseigne très bien sur l'irréfutabilité du Noyau dur. D'après Lakatos, la théorie newtonienne de la gravitation, à son départ, émerge d' un océan d'anomalies, en ce sens qu'elle fut en contradiction avec les théories d'observation régissant ces anomalies. Voyons en quoi Newton reste instructif dans notre recherche.

Dans le système de Newton, l'heuristique négative empêche le chercheur de réfuter les trois lois de la dynamique ainsi que la loi de la gravitation. Ces quatre lois constituent le noyau dur décidé irréfutable par les partisans. Les anomalies ne peuvent opérer des changements qu'au niveau des hypothèses d'observation et des conditions initiales formant le glacis protecteur du noyau dur.117(*) A l'issue de son analyse, Lakatos situe le caractère paradigmatique du système newtonien dans ce fait que

Chaque maillon (...) prédit un fait nouveau; chaque étape représente une augmentation de contenu empirique : l'exemple constitue un déplacement théorique régulièrement progressif. Et chaque prédiction se vérifie à la fin, bien qu'en trois occasions elles puissent sembler momentanément "réfutées" »118(*).

L'ingéniosité de Newton et de ses partisans consiste alors d'avoir tour à tour transformé ces anomalies et contre-exemples en éléments de corroboration. Cet effort nécessita le renversement des théories initiales d'observation qui fondaient ces éléments de contre-preuve. Ainsi, chaque difficulté devenait en réalité un triomphe.

Le critère de jonction d'hypothèses reste la compatibilité et la prédiction de la nouveauté factuelle en plus de la nouveauté théorique. Le progrès théorique se discerne plus facilement et parait plus évident que le progrès empirique. Les hypothèses assez fortes pouvant apporter la nouveauté factuelle peuvent apparaître après une longue série de réfutations. Elles exigent un certain recul en vue de transformer la chaîne de défaites en brillants succès, après que le chercheur eût corrigé les faits erronés ou adoptés de nouvelles hypothèses.

Il est pour ce faire une impérieuse exigence que toute nouvelle étape d'un programme de recherche opère un accroissement régulier de contenu, surtout théoriquement. La croissance empirique n'est exigée que par moments :

« « Le programme pris comme un tout doit aussi présenter un déplacement empirique progressif par moments. Nous n'exigeons pas que chaque étape d'un programme de recherche produise immédiatement un fait observé qui soit nouveau. Notre expression "par moments" laisse assez de marge rationnelle à l'adhésion dogmatique à un programme confronté à des "réfutations" prima facie »119(*).

Pour Lakatos, l'idée d'une heuristique négative apporte une certaine rationalité ou simplement elle rationalise le conventionnalisme dogmatique. Notre auteur soutient que les défenseurs d'un programme de recherche peuvent rationnellement décider de ne pas permettre aux réfutations de transmettre la fausseté au noyau dur, tant que reste ouverte la possibilité d'accroître son contenu empirique corroboré par le glacis protecteur. De cette façon, la méthodologie de programme de recherche se démarque du conventionnalisme justificationniste de Poincaré pour s'allier avec Pierre Duhem. Pour le dire avec l'auteur lui-même :

« Notre démarche diffère du conventionnalisme justificationniste de Poincaré en ce sens que, contrairement à lui, nous soutenons que si et quand le programme cesse de prédire des faits inédits, il se pourrait qu'on doive abandonner son noyau dur : c'est-à-dire qu'à la différence avec celui de Poincaré, notre noyau dur peut s'effondrer dans certaines conditions. En ce sens, nous prenons le parti de Duhem120(*), qui pensait qu'il fallait admettre cette possibilité ; mais la raison de cet effondrement est plus esthétique chez lui, alors que pour nous elle est avant tout logique et empirique »121(*).

En définitive, par un fiat, le noyau dur est posé comme irréfutable, invulnérable. Et l'heuristique négative décide d'interdire aux réfutations d'attaquer le noyau. Le chercheur adopte alors des hypothèses auxiliaires servant de protection contre ce noyau. Ces hypothèses doivent être compatibles avec le noyau et répondre au critère de la prédiction de la nouveauté factuelle. Le noyau dur, affaibli par des hypothèses devenues incapables de prédiction, est un noyau qui dégénère. A cette seule condition, le noyau dur peut perdre son irréfutabilité et se voir abandonner par le chercheur.

Si le noyau dur est constitué de manière conventionnelle, il convient de s'interroger sur son contenu.

* 111 D'après le Vocabulaire technique et critique de la philosophie d'André LALANDE, l'heuristique est ce qui aide à la découverte. Le terme se dit d'une hypothèse dont on ne cherche pas à savoir si elle est vraie ou si elle est fausse, mais qu'on adopte à titre provisoire comme une idée directrice dans la recherche des faits. (Cfr. LALANDE, A., Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, 1991, p. 412.

* 112 LAKATOS, I., Histoire et méthodologie des sciences. Programmes de recherche et reconstructions rationnelles, p. 63. La prédiction des faits inédits corroborés, jointe à l'exigence de déplacement théorique, est la condition de progrès d'un programme de recherche.

* 113 Idem, pp. 62-63.

* 114 Idem, p. 63.

* 115 Cfr. Idem , p. 64.

* 116 Idem, p. 63.

* 117 Lakatos imagine par un micro-exemple fictif d'après le schéma de Newton, ce qu'il appelle l'histoire d'un écart de conduite planétaire. Le cas est celui d'un physicien qui se sert de la mécanique newtonienne, de sa loi de la gravitation (N) et des conditions initiales (I) pour calculer la trajectoire d'une planète p récemment découverte. Le premier résultat montre que la planète dévie la trajectoire calculée. Au lieu de considérer que la déviation est proscrite par le programme newtonien et, que si elle est établie, la théorie de la déviation réfute la loi de la gravitation, le chercheur postule l'existence d'une autre planète p' encore non découverte qui dévie la trajectoire de p. Ses calculs lui offrent les données correspondant à cette planète (sa masse et son orbite) et le physicien recourt à l'expérimentateur (un astronome) pour vérifier son hypothèse. Mais à cause de sa petitesse extrême, la planète ne peut être observée. Après l'adaptation des instruments, si l'observation atteste l'existence de cette planète, cela constituerait alors, une nouvelle victoire ou un déplacement progressif du programme de Newton. Pourtant, ce n'est pas le cas. Quoique la planète p' n'est pas observée, le physicien n'abandonne pas l'hypothèse d'une planète perturbatrice. Il avance alors l'hypothèse de la poudre cosmique qui cacherait la planète p, la rendant ainsi invisible. Malheureusement, les satellites n'attestent pas cette nouvelle hypothèse. L'infatigable chercheur alors atteste l'hypothèse d'un champ magnétique perturbateur dans la région de l'univers où se situe la planète p et qui perturberait le fonctionnement des outils d'observation. Le succès empirique de cette hypothèse concourt à une victoire éclatante du système de Newton. L'échec de l'hypothèse ne signifie pas la réfutation du système newtonien, par ce que le chercheur peut l'amender avec des hypothèses auxiliaires, ou simplement abandonner le problème de la planète p, et continuer à développer le programme dans une autre direction. (Cfr. Idem, pp. 14-15)

* 118 Idem, p. 64.

* 119 Idem, p. 65.

* 120 Lakatos voit dans le critère de simplicité cher à Duhem un critère purement esthétique. Pour plus d'informations, à ce sujet, le lecteur peut se référer à la critique que nous faisons du falsificationnisme et du conventionnalisme dans notre premier chapitre.

* 121

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"Il y a des temps ou l'on doit dispenser son mépris qu'avec économie à cause du grand nombre de nécessiteux"   Chateaubriand