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Théorie de la Reconstruction Rationnelle. Programmes de Recherche et Continuité en sciences

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par Julien NTENDO BIASALAMBELE SJ
Faculté de Philosophie St Pierre Canisius, KInshasa - Licence en philosophie 2007
  

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III.4. Regards critiques sur la méthodologie de programme de recherche.

III.4.1. La méthodologie lakatosienne vue par Lakatos lui-même.

Il est clairement apparu tout au long de ce travail que Lakatos reconnaît la supériorité de la méthodologie des programmes de recherches ainsi que les critères de rationalité qu'elle propose face aux méthodologies précédentes. Pour lui, sa méthodologie offre un cadre plus large d'évaluation des théories et rend mieux compte de la démarcation et du progrès scientifique.

Lakatos reconnaît également que l'activité scientifique est un champ de bataille de plusieurs méthodologies rivales, chacune avec son propre noyau dur et ses principes heuristiques qui déterminent le choix rationnel de problèmes. Cependant, certaines méthodologies sont faibles car elles aboutissent à une reconstruction rationnelle faible, qui falsifie (pas au sens poppérien) l'histoire des sciences. Ainsi, sans prétendre à un monopole de rationalité, la méthodologie de programmes de recherche est reconnue par son auteur comme une historiographie forte capable de rendre compte de l'histoire de sciences et d'interpréter les autres historiographies comme rationnelles.

Bien que notre auteur affirme la cohérence logique de sa théorie de la rationalité, il en avoue les limites épistémologiques : le danger de la méthodologie de programmes de recherches est d'être une variante radicale du conventionnalisme. A ce titre, elle nécessite l'intervention d'un principe extra-méthodologique pour mettre en rapport le gambit scientifique des acceptations et des rejets pragmatiques d'une part, et la vérisimilitude, d'autre part259(*).

Mais quelle lecture d'autres auteurs font-ils de l'ouvrage d'Imre Lakatos? Signalons, que parmi les grands critiques de Lakatos, on peut citer Paul Feyerabend, Chalmers, Anderson, et Alan Musgrave. Julie Tixier et Thomas Jeanjean rassemblent les grandes critiques en deux parties, selon qu'elles sont adressées aux programmes de recherche comme guide ou comme reconstruction rationnelle260(*).

III.4.2. Paul Feyerabend : Lakatos, un anarchiste déguisé.

L'essentiel de la critique que l'auteur de Contre la Méthode261(*) adresse à Lakatos se ramène à ce paragraphe :

« Même l'ingénieuse tentative de Lakatos pour construire une méthodologie qui a) ne donne pas de directive, et b) impose cependant des restrictions aux activités visant l'extension du savoir n'échappe pas à la conclusion précédente262(*). Car la philosophie de Lakatos ne semble libérale que parce que c'est un anarchisme déguisé. Et les critères qu'il dégage de la science moderne ne peuvent pas être considérés comme des arbitres neutres dans la lutte entre celle-ci et la science d'Aristote, le mythe, la magie, la religion, etc »263(*).

Feyerabend reconnaît les mérites et les failles de celui qu'il considère comme "ami et frère en anarchisme".

En effet, Feyerabend voit en Lakatos un nouveau champion de la quête de l'Ordre et de la Loi en science et en philosophie. Le mérite principal de Lakatos est d'avoir voulu défendre la position rationaliste. Ou, comme dit Feyerabend, Lakatos s'est assigné la mission d'accroître le nombre de défenseurs de la Raison, et par le fait qu'il a étendu à d'autres méthodologies ses principes du rationalisme critique, Lakatos a aidé à revigorer des rationalistes inquiets et troublés et à redorer le blason d'une Raison qui voulait déjà rendre l'âme264(*). A ce titre, Lakatos

« Est l'un des rares penseurs qui ont remarqué le gouffre immense existant entre différentes images de la science et la "chose réelle"; et il a même compris qu'essayer de réformer les sciences en les rapprochant de leur image, c'était leur faire du tort, peut-être même les détruire »265(*).

Lakatos et Feyerabend sont d'accord que les critères justificationnistes (inductivistes et empiriques) faussent l'image réelle de la science, en offrant une histoire des théories inarticulées. Aussi Feyerabend approuve-t-il deux suggestions essentielles de la méthodologie lakatosienne :

« La première, c'est que la méthodologie doit accorder chaque fois un "espace vital minimal" aux idées que nous décidons de considérer. Une nouvelle théorie étant donnée, nous ne devons pas nous servir immédiatement des critères habituels pour décider de sa survie. (...) La deuxième, Lakatos suggère que les critères méthodologiques ne sont pas eux-mêmes à l'abri de toute critique. Ils peuvent être examinés, améliorés, remplacés par des meilleurs. Cet examen n'est pas abstrait, il fait usage des données historiques : ces dernières jouent un rôle décisif dans le débat entre méthodologies rivales »266(*).

La première suggestion signifie que Feyerabend approuve la démarche lakatosienne qui minimise les falsifications et les expériences cruciales négatives, et encourage d'intégrer les erreurs dans la démarche rationnelle. Car, ni les incohérences internes, ni les conflits face aux résultats expérimentaux, rien n'empêche le développement d'un programme. Il faudra alors laisser à la théorie le temps nécessaire avant de lui appliquer des appréciations méthodologiques. La deuxième suggestion allie Lakatos et Feyerabend le combat contre les logiciens qui minimisent la référence à l'histoire dans la méthodologie, et qui font reposer toute la méthodologie sur des modèles simples267(*).

Cependant, Feyerabend précise que sa querelle avec Lakatos porte sur les critères d'évaluation de la science moderne, sur la prétention lakatosienne de procéder rationnellement, et enfin sur les données historiques dont Lakatos se sert dans l'évaluation des méthodologies.

D'abord, pour lui, les critères lakatosiens268(*) de progrès et de dégénérescence des programmes décrivent certes la situation dans laquelle le chercheur se trouve, mais ne lui disent pas comment il faut procéder. C'est dire qu'il devient également légitime d'abandonner, en le remplaçant, un programme qui dégénère, comme de le retenir par ce qu'il lui faut un espace vital. Feyerabend tire alors cette conclusion : chez Lakatos, il est rationnellement impossible de critiquer un scientifique qui s'investit dans un programme en pleine dégénérescence, et qu'on ne peut, par aucun moyen rationnel, démontrer le caractère déraisonnable de ses actions269(*).

A la différence des inductivistes et des falsificationnistes qui proposent de rejeter carrément les théories qui n'obéissent pas aux normes ? Lakatos ne fournit pas de règles concrètes et ne donne aucune exigence pratique. A la place, Lakatos milite en faveur de critères plus libéraux et un espace vital minimum. Avec ces critères, Feyerabend tire la conclusion qu'il devient

« impossible de spécifier dans quelles conditions il faut qu'un programme de recherche soit abandonné, ou quand il devient irrationnel de continuer à le soutenir. N'importe quel choix fait par le scientifique est rationnel, car il est toujours compatible avec les critères. "La raison" n'influence plus directement l'activité scientifique »270(*).

Avec les critères lakatosiens, la raison n'est plus directement guide de l'activité scientifique. N'importe quelle attitude est bonne. C'est ainsi que Feyerabend peut voir en Lakatos, un partenaire déguisé en anarchisme. Il écrit à cet effet,

« dans la mesure où la méthodologie des programmes de recherche est "rationnelle", elle ne diffère pas de l'anarchisme; et dans la mesure où elle en diffère, elle n'est pas "rationnelle »271(*).

De même, poursuit notre anarchiste, Lakatos est incapable d'expliquer ce qui constitue un changement rationnel devant l'irrationalisme. Ses normes libérales reviennent à dire qu'on ne peut rien dire sur la rationalité ou sur l'irrationalité. Sachant que le changement peut être motivé par des luttes de pouvoirs ou de controverses personnelles, Feyerabend conclut que la rationalité à la Lakatos relève d'une ambiguïté conceptuelle. Ceci parce que Lakatos, ne rendant pas au maximum la richesse du concept de "rationnel", pose des normes plus libérales et les considère de manière conservatrice. Et dans les deux cas, Lakatos espère être reconnu comme un rationaliste. Mais pour l'auteur de Contre la Méthode, "Lakatos est un allié précieux contre la raison". Sa philosophie est un anarchisme déguisé, un gigantesque Cheval de Troie qui aide à faire passer en fraude dans l'esprit des rationalistes les plus durs un anarchisme franc et honnête272(*).

Enfin, Feyerabend procède par une remise en question totale des critères historiques qui orientent l'évaluation des méthodologies rivales et leurs reconstructions rationnelles. Pour Lakatos, ces critères sont des jugements de valeur fondamentaux décidés par l'élite scientifique. La communauté de savants ne reste pas unanime sur un critère universel de progrès, mais s'accorde sur la valeur des progrès particuliers au cours de l'histoire des sciences. En d'autres termes, cet accord repose sur des jugements uniformes.

Pour Feyerabend, la méthodologie lakatosienne opère une confusion générale entre la norme critique méthodologique et le meilleur programme de recherches historiographique. La méthodologie lakatosienne rejette ainsi d'abord le caractère non uniforme des jugements de valeurs fondamentaux sur la science, qui en réalité est divisée en de nombreuses disciplines qui peuvent adopter une attitude différente envers une théorie donnée273(*). Ensuite, elle méconnaît cette autre réalité que les jugements de valeur fondamentaux ne sont avancés que très rarement. Ainsi, pour Feyerabend, la sagesse scientifique commune que professe Lakatos n'est ni commune ni sage274(*). A la place de la rationalité, Lakatos réhabilite  la force conservatrice et idéologique des institutions. Cette force est irrationnelle

Enfin, souligne Feyerabend, la méthodologie des programmes de recherche, parée du manteau de la rationalité, n'est qu'un anarchisme déguisé, nonobstant sa rhétorique. Le progrès et le mérite de Lakatos sont simplement apparents, et sa méthodologie s'avère encore plus opportuniste que l'anarchisme théorique. Bref, le phénomène de l'incommensurabilité s'il est accepté, ébranle toute théorie lakatosienne de la rationalité275(*).

* 259 Cfr. Idem, p. 203.

* 260 Cfr. TIXIER, J. & JEANJEAN, th, La méthodologie des programmes de recherche : présentation, évaluation et pertinence pour les sciences de gestion, in Cahier de recherche, n° 65. Cfr. : http://vdrp.chez-alice.fr/Lakatos.pdf

* 261 L'auteur de Contre la Méthode. Esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance, est un ami et un contemporain de Lakatos. Il a entretenu avec ce dernier une correspondance assez riche. Feyerabend écrit même que son ouvrage est la première partie d'un livre consacré au rationalisme qui devait être écrit par Lakatos et lui-même. La deuxième partie serait constituée de la réaction de Lakatos à la critique de son ami. Réaction que Lakatos n'aura pas le temps de mettre au point. C'est donc comme un témoignage de la forte et exaltante influence exercée par Lakatos sur lui que Paul Feyerabend écrit Conte la Méthode. Il le dédie même à Lakatos, qu'il traite comme son "ami, et frère en anarchisme"(FEYERABEND, P., Contre la Méthode. Esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance, trad. franç. JURDANT & SCHLUMBERGER, A., Paris, Seuil, 1979, pp. 4-5.)

* 262 A cette forte conviction de l'anarchisme d'après lequel : "Nous devons conclure donc que même à l'intérieur de la science, la raison ne peut pas, et ne doit pas avoir une portée universelle; qu'elle doit souvent être outrepassée, ou éliminée, en faveur d'autres instances. Il n'y a pas une règle qui reste valide pour toutes les circonstances, et pas une seule instance à laquelle on puisse toujours faire appel. (...) La science étant donnée, le rationnel ne peut pas être universel ; ce caractère particulier du développement de la science est un argument très fort en faveur d'une épistémologie anarchiste. Mais la science n'est pas sacro-sainte. Les restrictions qu'elle impose (...) ne sont pas nécessaires pour avoir sur le monde des vues générales, cohérentes et adéquates. Il y a les mythes, les dogmes de la théologie, la métaphysique, et de nombreux autres moyens de construire une conception du monde. Il es clair qu'un échange fructueux entre la science et de telles conceptions non scientifiques du monde aura encore plus besoin d'anarchisme que la science elle-même. Ainsi, l'anarchisme n'est pas seulement une possibilité, mais une nécessité, à la fois pour faire le progrès interne de la science et pour le développement de la culture en général. Et la Raison, pour finir, rejoint tous ces monstres abstraits - l'Obligation, le Devoir, la Moralité, la Vérité- et leurs prédécesseurs plus concrets - les Dieux- qui ont jadis servi à intimider les hommes et à restreindre un développement heureux et libre; elle dépérit". (FEYERABEND, P., op. cit., pp. 196-197). Il précise qu'il en arrive à la conclusion du dépérissement de la Raison que partant des prémisses selon lesquelles la science telle que connue aujourd'hui reste inchangée et que les procédés qu'elle utilise doivent déterminer son développement futur. (Cfr. Idem, p. 196).

* 263 Idem, p. 198

* 264 Cfr. Idem, pp. 198-199.

* 265 Idem, pp. 199-200.

* 266 Idem, p. 200.

* 267 Ibidem.

* 268 Rappelons que pour Lakatos, un programme de recherche progresse aussi longtemps que sa croissance théorique anticipe sa croissance empirique; en d'autres termes, s'il continue à prédire des faits inédits. Il stagne ou dégénère si sa croissance théorique ne peut rendre compte de la croissance empirique, ou s'il se contente de fournir des explications post hoc des découvertes faites par hasard ou prédites par un programme rival.

* 269 Idem, pp. 202-203.

* 270 Idem, p. 204.

* 271 Idem, p. 219.

* 272 Cfr. Idem, p. 219-221.

* 273 Cfr. Idem, p. 223.

* 274 Cfr. Idem, p. 224. La plupart des scientifiques souscrivent à une théorie parce qu'ils en ignorent les difficultés. Ils y adhèrent soit par ouï-dire, soit par conformisme, ou encore par intérêt. Aussi Feyerabend conclut-il que Lakatos n'est pas différent des autres épistémologues traditionnels, et d'une manière voilée, il redonne droit de cité au falsificationnisme et à l'inductivisme auxquels il a nié toute capacité de rendre compte du progrès rationnel de la science. Et même si la communauté scientifique était unanime à un certain moment, rien ne pousse à affirmer que sa " raison " n'est pas erronée.

* 275 Idem, pp. 236-237.

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