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Université de Rouen
UFR Psychologie, Sociologie, Sciences de
l'éducation
Département de Sociologie
Mémoire de Master 1ère
année
La reconquête du
centre-ville :
Enjeux politiques et sociaux d'un changement
spatial



Par Audrey Lelong
Sous la direction de Nassima Dris
Septembre 2007
A mes parents,
A mes frères...
REMERCIEMENTS
Je remercie toutes les personnes sans qui l'élaboration
de ce mémoire n'aurait pas été possible.
Tour d'abord, un grand merci à Nassima Dris pour son
soutien, ses conseils précieux et sa disponibilité tout au long
de l'année.
Merci à Jean-Christophe Blondel de m'avoir accueillie
pour un stage au service du droit des sols de la mairie de Rouen et de m'avoir
fait découvrir un univers exceptionnel.
Merci à celles et ceux qui m'ont avancé dans mon
travail, en particulier pour la relecture finale.
Ce mémoire traite du rapport à l'espace et des
enjeux politiques qui lui sont liés à travers la question de la
requalification du centre-ville de Rouen. Je prends pour illustration la
construction de l'Espace Monet Cathédrale, qui remplacera le Palais des
Congrès fermé depuis 1996. Cet espace se trouve place de la
Cathédrale située en plein centre-ville de la rive droite de
Rouen.
Le Palais des Congrès de Rouen se situe à
l'ouest de la place de la Cathédrale, au croisement de la rue du Gros
Horloge et de la rue des Carmes. Sa particularité est d'être
érigé à côté de monuments classés
comme la Cathédrale et le Gros Horloge quelques mètres plus
loin.
Ce sujet soulève des questions liées à
l'inscription d'un ensemble moderne dans un centre historique. De ce fait, la
question du patrimoine est essentielle. Nous nous interrogeons sur la place du
centre historique dans l'histoire urbaine et dans les représentations.
Selon un responsable de l'urbanisme, le plan local
d'urbanisme, qui est le document de planification de l'
urbanisme
communal ou
intercommunal et qui a été adopté en septembre 2004
à Rouen a pour objectif de reconquérir le centre-ville
en construisant les nouveaux grands projets urbains:
« Depuis plus de 3 ans, nous essayons de faire
disparaître l'actuel bâtiment abandonné de l'ex-Palais des
Congrès pour le remplacer par un nouveau projet, l'Espace Claude Monet
Cathédrale, susceptible de redonner vie et qualité à cet
endroit majeur de la ville »1(*). Le nouveau projet apparaît donc comme un atout
pour la ville.
Le projet Monet Cathédrale est composé de trois
corps de bâtiments, articulés autour d'une cour ouverte, donnant
sur la façade Romé restaurée et en correspondance avec les
rues adjacentes (rues des Carmes et St Romain). Le rez-de-chaussée sera
en retrait pour prolonger les arcades existantes avec des piliers revêtus
de pierre. Le parvis sud aura une structure en béton
devant laquelle sera posée une façade en plaques de verre clair
et transparent.
Au-dessus du bâtiment, il y aura un plan incliné
formant la toiture qui fera 14,70 mètres de hauteur au minimum et 22
mètres au maximum, qui est la hauteur maximale autorisée par le
PLU, contrairement à la toiture du Palais des Congrès qui fait
19,10 mètres.
Le bâtiment comprendra des locaux commerciaux (dont un
espace bar et restauration) au rez-de-chaussée et à
l'étage, une salle de conventions pour congressistes (jauge de 250
à 300), et enfin des logements de hauts standing dans les étages
supérieurs.
Même s'il y a eu au préalable une réunion
organisée par la municipalité sur le projet, il apparaît
surtout comme une volonté politique de marquage de l'espace.
Quelle est la place des habitants dans ce processus ?
Ont-ils été consultés ? Dans quels objectifs? Les
habitants peuvent-ils s'approprier le nouveau projet ? Une des formes de
l'appropriation de ce projet par les habitants pourrait éventuellement
correspondre aux débats entre les professionnels depuis mars 2005,
période à laquelle le Ministère de la culture a
décidé que ce « dossier sensible » sera
traité par la commission supérieure des monuments historiques.
La sensibilité du dossier est due à la nature du projet,
c'est-à-dire une forme architecturale moderne dans le centre historique,
qui a suscité de nombreuses réactions de la part des habitants.
La commission supérieure des monuments historiques a
étudié la proposition du maître d'oeuvre dessinée
par Jean-Paul Viguier en juin 2005 et a rendu un avis négatif, qui est
consultatif car seul le ministre décide.
Après cet avis négatif sur le projet,
l'architecte propose un nouveau projet en tenant compte des remarques de la
commission.
De décembre 2005 à avril 2006, des avis
complémentaires sont demandés par le Ministre à partir du
projet modifié afin d'éclairer sa décision. Les avis
portent tantôt sur la démolition du Palais des Congrès,
tantôt sur la construction du projet Monet Cathédrale, ce qui a
créé de l'incompréhension chez la plupart des Rouennais au
moment de la publication de ces avis. La municipalité a recensé
parmi les personnes favorables au projet, seulement ceux qui s'étaient
prononcés favorablement pour la destruction du Palais des
Congrès.
L'avis des experts n'a alors pas été pris
totalement en compte et en avril 2006, le Ministre rend un avis favorable au
projet amendé en reprenant certaines recommandations des experts.
Ce projet suscite des avis soit positifs soit négatifs
selon les personnalités politiques. À cette
échéance des élections municipales, on peut émettre
l'hypothèse d'une éventuelle stratégie politique.
La stratégie politique n'est-elle pas l'enjeu majeur de
cette querelle car chaque camp politique a une position différente?
Y a-il vraiment une volonté de protection des abords de la
cathédrale, et donc du patrimoine de la part des politiques ? Si
les personnalités politiques voient, au travers de ce projet un moyen de
conquête spatiale pour affirmer un rapport de pouvoir, la question de la
protection des sites historiques n'est peut-être pas aussi essentielle
qu'on voudrait le faire croire.
Ce qui pose problème est, selon les experts, d'une part
la localisation du projet, c'est-à-dire proche de la Cathédrale
et d'autre part, une hauteur maximale que le bâtiment atteindra pour que
cet espace soit le plus rentable possible pour les promoteurs.
Il est essentiel de prendre en compte que ce bâtiment
n'est pas une propriété de la municipalité, seul
l'Architecte des Bâtiments de France est en mesure de refuser le projet.
C'est le CDR (consortium de réalisation) du
Crédit Lyonnais qui en est propriétaire et qui souhaite le
démolir. Ce CDR avait proposé à la municipalité, il
y a quelques années de vendre le Palais des Congrès pour un euro
symbolique, or, le coût de la démolition ainsi que de la
reconstruction était trop cher pour la commune. Les moyens de la ville
et les dispositions actuelles ne permettent pas d'investir suffisamment. Le CDR
en reste donc propriétaire et est responsable de la nature du nouvel
espace. La mairie peut seulement orienter les débats sur ce projet. La
reconquête voulue du coeur de la ville est donc difficile et très
lourde.
Cette situation complexe de reconquête du centre-ville
au travers de ce projet Monet Cathédrale nous conduit à nous
poser des questions sur l'identité de la ville et sur la participation
des habitants.
Pour effectuer mon étude, je partirai, du
« cadre bâti » de la ville, c'est-à-dire
celui qui se matérialise sous forme de plans, de lois, de
règlements et de réalisations normalisées2(*). La matérialisation est
indissociable des contextes de leur production et de leur
interprétation, qu'il s'agit d'incorporer à ma démarche.
Donc, au-delà de l'observation et de la description de l'espace, je
prendrai en compte le contexte de destruction et de reconstruction, l'avis des
habitants : leurs perceptions et leurs représentations ainsi que la
façon d'agir des politiques.
Ce qui est intéressant à étudier est
l'impact d'un tel projet au niveau social et politique. Quel est l'impact d'une
transformation de l'espace qui modifie l'ensemble existant par de nouvelles
constructions ?
Nous construisons notre raisonnement au travers du
centre-ville et sa signification pour les habitants. Nous cherchons ainsi
à définir cette notion de centre-ville, thème de notre
recherche.
Nos interrogations quant au rôle du centre-ville
comportent deux aspects : la participation des habitants aux Grands
Projets de Ville, d'une part et le rapport au patrimoine des habitants des
politiques, d'autre part.
Si les débats se font vifs, il est important de
s'interroger sur le fort attachement des Rouennais à leur patrimoine.
Nous tentons de comprendre dans quelle mesure la reconquête du
centre-ville pourrait-elle conduire à une crise d'identité et/ou
une crise politique.
Plus précisément, la politique menée pour
la construction moderne de l'espace Monet Cathédrale au sein du centre
historique va-t-elle dans le sens des attentes des Rouennais ?
L'introduction d'une architecture moderne au sein du
patrimoine historique de Rouen nuit-elle à l'identité de la
ville ?
Les processus de consultations concernant l'aménagement
sont-elles démocratiques ou apparaissent-elles comme une mesure
technocratique ?
De nombreux travaux de morphologie urbaine lancés au
cours des années 1970, ont été peu poursuivis. L'approche
morphologique pratiquée jusqu'à aujourd'hui, à quelques
exceptions près, était basée sur l'étude des formes
urbaines anciennes avec une préoccupation patrimoniale. Je voudrais
ainsi partir de ces études tout en intégrant la modernité
urbaine, c'est-à-dire me préoccuper du patrimoine ancien qui est
confronté à la modernisation urbaine.
Contrairement aux études sur le patrimoine de la ville
passée, je me propose d'étudier dans le cadre de ce
mémoire, les formes urbaines dans leur vécu actuel et à
venir.
Pour cela, la problématique soulevée ici,
nécessite une réflexion à partir de la notion de
centre-ville, de patrimoine et de participation des habitants dans la mise en
oeuvre des projets urbains.
1- Centre-ville et centralité
L'expression centre ville recouvre une
réalité complexe, composite et variable. Prenons tout d'abord la
définition proposée par Reynaud3(*) pour qui le centre, c'est essentiellement «
là où les choses se passent, le noeud de toutes les relations
», ceci indépendamment de l'échelon considéré
; ainsi, il est possible de parler de centre de quartier, de centre-ville, de
centre de pays, pour autant qu'une « concentration »
d'éléments caractérisée par la densité de
population, d'activité et de trafic, de facteurs ou de valeurs soit
présente. En outre, le centre peut varier considérablement selon
les individus (ou groupes) : limites, caractéristiques,
éléments de référence, se modifient en fonction des
points de vue et des représentations. La place de la Cathédrale
de Rouen qui est dans le coeur de la ville est en effet le lieu où tout
se passe (spectacle, manifestations de toutes sortes, lieu de rencontre, de
rendez-vous...) et elle peut être vue différemment selon ce que
les personnes viennent y faire.
En général, le coeur de la ville est la partie
fondamentale de l'organisation urbaine : celle qui en assure la vie et
l'activité. Contrairement aux petites villes qui ont un centre-ville
multifonctionnel, les grandes villes ont dans leur centre-ville des quartiers
spécialisés.
À Rouen, la répartition des types d'habitats
permet d'individualiser des quartiers en les spécifiant, selon la
prédominance des maisons sur les immeubles collectifs, l'importance des
espaces verts, l'orientation, l'ancienneté du bâti, les modes
(quartiers anciens recherchés aujourd'hui, délaissés il y
a 40 ans), les activités économiques. Le centre ville est le
plus densément peuplé et présente deux aspects : des
immeubles très serrés autour de la Cathédrale, Saint
Maclou et Saint Ouen et la place du Vieux Marché (se
référer au plan de la page suivante répertoriant les
quartiers de Rouen).

Plan 1 : Les quartiers au coeur de la
ville
|
Population
|
Évolution 1990/99
|
Nombre de logements
|
Évolution 1990/99
|
Habitant par logement
|
Densité
|
|
Vieux marché Cathédrale
|
14054
|
10
|
10773
|
17,2
|
1,5
|
14082
|
|
Saint Marc Croix de pierre
|
14800
|
11,6
|
10114
|
26,3
|
1,6
|
14082
|
|
Centre rive-gauche
|
13191
|
12,7
|
7893
|
15,3
|
1,8
|
8370
|
|
Pasteur
|
4259
|
23,2
|
2845
|
25,2
|
1,7
|
4840
|
|
Gare Saint Gervais
|
6606
|
6,3
|
3906
|
11,1
|
1,8
|
7811
|
|
Jouvenet
|
5151
|
1,8
|
2523
|
5,1
|
2,2
|
5630
|
|
Jardin des plantes
|
5819
|
5,3
|
3107
|
6,8
|
2
|
7667
|
|
St Clément Pépinières
|
6569
|
2,4
|
2952
|
2,6
|
2,1
|
7482
|
|
Grieu Vallon Suisse
|
6601
|
2,6
|
3493
|
6,5
|
2,1
|
4270
|
|
Mont Gargan
|
2588
|
0,5
|
1115
|
4
|
2,4
|
2432
|
|
Quartiers Ouest
|
7763
|
5,1
|
4462
|
21,5
|
2
|
6286
|
|
Sablière Grammont
|
2995
|
-7,7
|
1399
|
2
|
2,3
|
8437
|
|
Sapins
|
4170
|
-8,3
|
2122
|
-1,2
|
2,1
|
5030
|
|
Chatelet Lombardie
|
5976
|
-20,6
|
2327
|
-14,4
|
3
|
5077
|
|
Grand Mare
|
5795
|
-8,2
|
2588
|
-0,73
|
2,6
|
7938
|
STATISTIQUES DES QUARTIERS DE ROUEN, 1999
Source : site Internet de la ville de Rouen.
Bien que certains quartiers en reconversion (quartier Saint
Marc/Croix de Pierre, quartier Pasteur et quartier Ouest) attirent de plus en
plus d'habitants, le quartier Monet Cathédrale reste le plus
peuplé en logement et en habitants. Loin de se déserter, ce
quartier a vu augmenter sa population de 10% en 9 ans (entre 1990 et 1999) et
ses constructions de logement de 17,2% entre ces mêmes dates.
En centre-ville de Rouen, on note un important centre
historique. Dans le seul quartier Vieux marché/Cathédrale on peut
trouver une multitude de monuments classés (La Cathédrale,
l'Office du tourisme, l'Hôtel de Ville, le Gros Horloge, l'Eglise Sainte
Jeanne d'Arc, le palais de Justice, la place du vieux marché...)
La ville de Rouen s'est étendue à partir de son
quartier historique. D'après R. Ledrut, le quartier historique constitue
ce qu'il appelle une centralité « morte »,
opposé à la centralité vivante qui est celle qui s'est
étendue autour du centre historique de Rouen. La centralité
vivante est caractérisée par le centre des affaires, le centre
commercial et administratif :
« Les propriétés
géométriques de l'espace, l'antériorité historique
du noyau initial à partir duquel la ville s'est étendue, les
représentations symboliques qui lui sont associées sont autant
d'éléments qui tendent à faire du coeur
géographique de l'agglomération le principal point d'appui et le
lieu emblématique d'un grand nombre de fonctions
centrales »4(*).
Ainsi, pour Henri Lefebvre5(*), l'histoire de la ville est souvent celle de son
centre historique construit, il y a longtemps. La centralité est donc
l'essence de la ville.
Nous verrons si à Rouen le centre historique ne
constitue pas une centralité morte.
Rouen n'a pas la seule spécificité d'être
une ville historique. Le coeur de la ville a également une fonction
commerciale. L'objectif du développement des rues piétonnes est
d'ailleurs de faire fonctionner ce commerce foisonnant qui tend à
prendre de plus en plus d'importance. La fonction symbolique qui
s'exerçait par l'intermédiaire d'édifices et d'objets
qu'il n'était pas question de s'approprier a connu une grande mutation.
Les monuments de la ville moderne sont plus encore les boutiques et les grands
magasins que la cathédrale et l'hôtel de ville6(*). On arrive donc à
l'extension des agglomérations qui tendent à créer de
nouveaux centres spécialisés, autour d'équipement
regroupant les loisirs, les services et les commerces, autrement dit, des
centres secondaires. Les centres commerciaux, les regroupements de commerces et
de services dans un espace clos tendent à remplacer les centres-villes.
Cette évolution des centres-villes tend à mettre à mal la
thèse de Raymond Ledrut qui propose le couple de centre/non centre et
intériorité/extériorité puisque les
centralités peuvent se construire en dehors du coeur de la ville.
On peut prendre l'exemple de la constitution du centre
Saint-Sever dans les années 1970.
À l'origine, le centre-ville de Rouen occupait la rive
droite de la Seine. Aujourd'hui, il déborde largement. Avec le centre
Saint-Sever et son centre commercial, le centre rive gauche apparaît
comme un véritable prolongement du centre-ville de Rouen. Mais au fil du
temps, les deux centres-villes se distinguent spatialement et socialement. En
effet, le centre ancien peut apparaître réservé aux couches
sociales les plus privilégiées alors que le centre récent
rive gauche n'est pas fréquenté par toutes les couches sociales
de la population de l'agglomération7(*). Il concentre et attire principalement les classes
sociales les plus défavorisées. Les habitants de la rive droite
et de la rive gauche sont perçus au travers des différenciations
sociales, car ceux de la rive droite sont représentés comme ayant
un niveau social et d'études élevées et n'ayant pas
d'accent et habitant un centre d'activité intellectuel8(*).
Avec la reconquête du centre-ville, ces assimilations
vont-elles perdurer ?
La ville va être modifiée, le coeur historique va
être retouché et cela va nous conduire à parler du rapport
au patrimoine des habitants et de leur participation aux projets de ville.
2- Le centre historique : Patrimoine, sens et
représentations
Je partirai notamment des travaux de Raymond Ledrut pour
évoquer cette dialectique entre habitants et patrimoine. Il se
demande : « la forme reçoit-elle ou donne-t-elle un
sens ? »9(*).
D'après lui, on ne peut comprendre la forme sans saisir le lien entre la
forme sociale et la forme spatiale.
Il montre à quel point le centre est qualifié
socialement ; « les grandes artères, les places comme les
monuments sont à la fois d'ordre quantitatif (éléments
d'un réseau spatial) et d'ordre qualitatif (point de
concrétisation de la ville pour chacun de nous) »10(*). À travers ses analyses
empiriques, Ledrut souligne l'importance des dimensions matérielles
(usages du centre) et symboliques du centre ; ainsi, le centre évoque
pour les citadins à la fois un lieu, une forme, un monument, mais aussi
des activités et des qualités particulières.
La dimension subjective du sens que l'on donne au monument est
essentielle pour notre étude. Elle nous permettra de comprendre
l'affection portée par les habitants à leur ville.
L'image possède toujours une résonance
affective, elle déclenche une émotion et « elle exprime
un rapport global de l'homme à la ville »11(*), laquelle se trouve sous cet
angle personnifié. Plus il y a de monuments, plus l'identité de
la ville est forte. On peut comprendre cette corrélation car le monument
est un repère privilégié, c'est-à-dire un moyen de
se repérer mais également de repérer la ville. Il
apparaît comme un « symbole ». Qui n'a jamais fait
visiter la Cathédrale de Rouen à leurs amis étrangers
venus leur rendre visite ? Qui n'a jamais donné rendez-vous Place
de la Cathédrale ?
L'espace n'est pas seulement un ensemble de points, lignes et
surfaces, il est chargé de sens. Certains éléments, en
renvoyant à des moments historiques, des normes éthiques,
politiques ou religieuses et en suscitant des émotions, participent
à la construction de l'identité collective et à
l'élaboration du lien social.
Halbwachs est le premier chercheur en sciences sociales
à analyser de façon détaillée la mémoire
collective. Il montre dans son ouvrage La mémoire collective
dans quelle mesure l'espace joue un rôle fondamental dans les processus
de mémorisation : « Il n'est point de mémoire
collective qui ne se déroule dans un cadre spatial (...) ainsi, le lieu
a reçu l'empreinte du groupe et réciproquement »12(*).
La mémoire peut se définir comme « la
faculté de conserver les idées antérieurement acquises
»13(*), ceci à
un niveau individuel ou collectif.
La symbolique d'une ville, au travers de ces monuments, est
éternelle car l'identité de la ville c'est le patrimoine en
héritage. La Cathédrale existe depuis le XIIème
siècle et le sera jusqu'à la fin des temps. L'héritage des
nombreux monuments a permis à Rouen de présenter sa candidature
des villes au patrimoine mondial à l'UNESCO en septembre 1993.
Pour A. Riegl, « le monument est une oeuvre
créée de la main de l'homme et édifiée dans le but
précis de conserver toujours présent et vivant dans la conscience
des générations futures le souvenir de telle action ou telle
destinée »14(*).
La définition de A. Riegl est cependant insuffisante et
demande à être étoffée. Pour cela, je vais prendre
la définition du monument de H. Lefebvre. Pour cet auteur, le monument a
une multitude de sens15(*). Le monument véritable a un caractère
significatif et symbolique inépuisable pour l'habitant. Les lieux
restent des lieux investis de sens, des « lieux identitaires,
relationnels et historiques »16(*) selon Marc Augé.
Malinowski17(*) et l'école d'anthropologie sociale ont
souligné dans quelle mesure certains espaces ou objets ont,
au-delà de leur fonction instrumentale, une fonction symbolique : ils
sont en mesure de nous mettre en relation avec des systèmes de
connaissance et de croyance et constituent, en d'autres termes, des supports
à notre identité.
Françoise Choay18(*) a ainsi montré que tout est désormais
mémoire, certes, mais mémoire vide car les nouvelles
constructions ne peuvent procurer d'émotions aux habitants. Le projet
moderne Monet Cathédrale ne peut être vu comme porteur
d'identité comme le serait un monument ancien qui a une histoire que
chacun s'approprie.
Dans une volonté de modernisation des centres-villes,
on voit apparaître des compromis entre conservation du patrimoine et
inscription de formes nouvelles et modernes dans ces lieux. André
Malraux fait passer la loi du 4 Août 1962 pour justement associer
revalorisation des patrimoines et modernisation des centres-villes19(*).
Le contexte de requalification n'implique pas que nous vivions
dans un monde de non-lieux20(*), c'est-à-dire des espaces mono-fonctionnels et
cloisonnés caractérisés par une circulation ininterrompue
et ainsi peu propice aux relations sociales mais plutôt dans un monde aux
repères changeants. L'arrivée du moderne dans la ville peut
apparaître choquante et dangereuse pour l'identité de la ville, or
pour Lynch21(*), il ne
faut en aucun cas arriver à la constitution d'une image trop
évidente de la ville, car elle deviendrait trop ennuyeuse. La ville doit
présenter de la stimulation, du rythme et une certaine
ambiguïté. J'en retiens que le projet moderne serait
nécessaire à la ville pour garder un certain dynamisme.
3- Projets urbains et participation des habitants
Par participation, nous entendons la
participation des habitants dans les décisions politiques concernant
leur ville, leur quartier, leur environnement.
La démocratie participative est l'un des objectifs de
la politique de la ville. Cette participation est née à la fois
de la mobilisation d'habitants et de certains représentants de services
publics autour de projets de développement social et urbain. La ville
devient de plus en plus un lieu d'exercice de la citoyenneté, notamment
depuis l'adoption de « La loi JOXE » du 06.06.2002, article L-125-1
qui stipule que « Les électeurs peuvent êtres
consultés sur les décisions que les autorités municipales
sont appelées à prendre ... » et de la loi
Vaillant adoptée le 13.02.2002, qui, selon les investigateurs, devait
devenir un instrument de reconquête citoyenne et il présentait
deux idées fortes allant dans le sens d'une démocratie de
citoyens et d'une révision du pouvoir municipal22(*).
Aujourd'hui, dans un idéal démocratique, chaque
individu veut pouvoir prendre la parole et être considéré
comme citoyen à part entière. Cette volonté est un retour
aux sources de la démocratie qui se définit avant tout comme
« espace de dialogue, d'information et de délibération
pour créer les conditions d'un consensus, de la formation de la
« volonté
générale » »23(*). Par les prises de parole, la société
civile construit l'espace public qui peut se construire par un
volontariat basé sur la participation active d'un grand nombre.
Nous essayerons de voir si la démocratie participative
a été de mise lors des discussions autour du projet et s'il y a
en effet, création d'espace public.
À travers les projets urbains, on peut observer
l'imposition de politiques spécifiques. Le Palais des Congrès
construit en 1970 était le fruit d'une politique d'aménagement
qui se voulait moderne. Philippe Genestier24(*) a décrit les matériaux qui permettent
de produire l'effet voulu, c'est-à-dire moderne. Selon lui, le verre
joue un rôle important pour provoquer la fascination immédiate
recherchée.
Il est intéressant de se demander comment ce
bâtiment va être accueilli et perçu par les Rouennais. Le
projet Monet Cathédrale étant de nouveau très moderne,
dans quelle mesure ce choix est-il judicieux ? Quels sont les
soubassements politiques d'un tel projet?
L'architecture devient un moyen d'accroître la
visibilité des administrations, d'afficher leur modernité, de
présenter une image positive d'elle-même. La compétition
des grandes villes pour le statut de « capitale
régionale » a entraîné une surenchère des
programmes de prestige dont la valeur ajoutée est parfois plus
symbolique que fonctionnelle25(*). Selon Alain Genestier26(*) qui s'est
intéressé aux formes, aux styles, aux ambitions et aux
significations associées à ces réalisations, en a
déduit que les modifications sont la recherche de prestige pour le pays,
les retombées qui peuvent en être attendues pour l'industrie
culturelle et l'aspiration du pouvoir à la reconnaissance. Comme
l'aspect fonctionnel peut être mis au second plan, on a construit des
mètres carrés d'un coût exorbitant sans savoir à
quoi ils étaient destinés, comme l'illustre la Grande Arche de la
défense.
Les habitants sont-ils victimes de la politique? Les habitants
ont-ils un rôle à jouer dans les décisions concernant les
Grands Projets de Ville ? La ville de Rouen souhaite-t-elle plutôt
améliorer les valeurs symboliques ou améliorer le cadre de vie
des habitants ?
Si nous considérons que les citadins sont autre chose
que des spectateurs passifs : qu'ils sont des acteurs à part
entière, tissant un ensemble de relations, s'appropriant la ville
à travers une multitude d'usage et de représentations, quelle
serait leur place dans la gestion de leur environnement ? Quels moyens
ont-ils pour agir ?
La théorie de la démocratie
délibérative d'Habermas est importante pour penser les conditions
de possibilité d'un changement fondé sur l'action positive
déterminée des agents de la société civile.
Habermas propose que la dissémination de la logique de la communication
et sa place centrale dans l'évaluation du monde vécu pourrait
contribuer à la fortification de la démocratie27(*).
Si les habitants ont la possibilité de participer aux
projets urbains, de donner leur avis et qu'ils sont pris en compte pour les
décisions, la ville leur ressemblera.
Maîtriser son logement, être bien chez soi est
insuffisant si, au seuil du logement commence un univers hostile ou
dévalorisant. La difficulté de l'appropriation des espaces tient
au fait qu'ils ne sont pas le résultat de pratiques sociales des
habitants28(*). Ils
doivent s'approprier les lieux que les experts ont conçus pour eux, or
il s'avère beaucoup plus difficile de s'approprier les lieux quand ils
sont imposés.
Y a t-il une incapacité à faire face à la
prolifération des demandes contradictoires ou incompatibles ? Face
à ces difficultés, les experts ont tenté de se substituer
aux futurs usagers du bâtiment en décidant de l'organisation
spatiale à retenir29(*). Dans ce cas, les habitants sont alors de simples
sujets qui ne sont pas écoutés car ils sont vus comme incapables
de s'unir pour trouver un compromis entre eux. Ils se voient alors
obligés de s'adapter à un environnement qu'on leur impose.
Or, l'insistance d'Habermas sur la participation des habitants
à la communication souligne les qualités potentielles des
intervenants, à savoir, l'auto-réfléxion, le sens
critique, la capacité à s'engager dans des actions et à
participer à des débats rationnels, enfin la capacité au
jugement et à l'action morale30(*).
La rénovation urbaine produit des changements trop
importants sur la population pour que les acteurs politiques puissent la mener
à bien sans son accord. Pour manifester son intérêt pour sa
ville, le citadin a plusieurs solutions pour faire entendre son opinion:
Il peut participer aux réunions publiques en assistant aux conseils
municipaux ouverts à tous ou bien assister aux conseils de quartiers.
Ces deux recours permettent une relation entre citoyen et pouvoir politique, ce
qui correspond à la sphère publique selon Habermas. Il la
définit comme étant une suite d'institutions et
d'activités qui a pour fonction de favoriser les relations entre l'Etat
et la société. Elle permet de lutter contre l'absolutisme
étatique, dans le sens où toute formation sociale devait pouvoir
accéder aux structures de pouvoir par ce moyen31(*).
Les conseils de quartiers ont été mis en place
à Rouen de façon expérimentale dans quelques quartiers du
centre ville, dès 1996, sous l'ancienne majorité PS. En 1999, ils
sont généralisés à l'ensemble de la ville puis
rendus obligatoires par la loi de février 2002.
Les conseils de quartiers vont êtres
présentés au public comme des « espaces de concertation
et d'interpellation, un nouveau lieu de démocratie, capable de rompre
avec le dialogue codé entre les professionnels de la politique et les
professionnels du mouvement associatif »32(*).
Les conseils de quartiers doivent avoir trois
fonctions33(*) :
- Celle d'écoute sur les problèmes ressentis par
les habitants, de concertation sur les actions de la mairie.
- Celle de consultation sur les projets concernant le quartier
ou ayant une incidence sur son devenir dans tous les domaines.
- Celle d'information mutuelle et d'interpellation entre les
habitants du quartier et le conseil d'arrondissement.
Le conseil de quartier Vieux Marché -
Cathédrale bénéficie d'une population et d'un cadre
d'intervention privilégiée : le centre historique de la
ville, mais aussi du dynamisme d'un noyau dur de militants
déterminés, dotés d'un savoir-faire acquis au fur et
à mesure des expériences.
Malgré une demande forte de la part des habitants pour
une démocratie locale active, il y a un déficit de la
connaissance de la démocratie locale à Rouen. En effet, selon une
enquête34(*)
menée par la mairie en mai 2005 auprès de 1000 personnes montre
que, 10% des personnes interrogées affirment savoir ce qu'est la
démocratie locale ; 25% indiquent connaître ce qu'est un
conseil de quartier (même si seulement 7% font la différence entre
comité et conseil de quartier) ; 21% se déclarent
prêts à s'impliquer dans un conseil de quartier et 75% des
habitants souhaitent être mieux informés sur l'action des conseils
de quartier.
Comment expliquer un tel décalage entre
l'omniprésence du thème de la démocratie participative
dans le discours politique et l'apparente pauvreté des résultats
constatés ?
Qu'est-ce qui motive les politiques de Rouen à vouloir
favoriser la participation des habitants et pourquoi ne la mettent-ils pas en
oeuvre ?
Notre questionnement initial s'est basé sur des
interrogations majeures qui auront pour but de mettre en lien une relation
entre l'espace et la société ainsi que de mettre en perspective
le rôle des citoyens dans la sphère politique. Nous abordons ces
questions par l'analyse de la place du projet moderne dans le centre
historique, ses effets sur l'identité de la ville et l'attachement des
habitants aux valeurs portées par le centre historique. Enfin, notre
dernier questionnement portera sur le projet urbain et la mise en oeuvre d'un
processus démocratique pour la participation des habitants au devenir de
la ville.
Deux axes ont fondé notre réflexion soit,
centre-ville/patrimoine et centre-ville/enjeux de pouvoir. Grâce à
ses axes, nous pouvons formuler deux hypothèses structurant notre
analyse.
1/ La reconquête du centre-ville
caractérisée par la multiplication des nouvelles formes urbaines
modernes peut enlever à la ville toute son histoire et par
conséquent lui fait perdre son identité de ville d'histoire. Les
habitants peuvent alors avoir des difficultés à construire ou
à conserver une mémoire historique.
2/ Les habitants sont consultés avant que des
décisions soient prises. Ils sont donc des acteurs de la vie politique
et participent donc à l'évolution de leur ville. Avec la
création des conseils de quartiers, chaque citoyen a le droit d'apporter
son avis lorsqu'il est consulté par la municipalité. Mais il est
aussi possible que les habitants n'aient qu'une place secondaire si les
politiques n'appliquent pas la démocratie participative.
Pour étudier la ville, il est indispensable de choisir
plusieurs méthodes d'enquête car les images d'une ville sont
diverses et variées. Dans ce travail j'ai privilégié les
méthodes qualitatives (l'entretien, l'observation, et le
questionnaire comme méthode complémentaire).
Dans un premier temps, pour faire le point sur les
différentes approches et les concepts utilisés, j'ai lu de
nombreux ouvrages et articles.
Dans un second temps, je suis allée à là
rencontre d'acteurs institutionnels (architecte des bâtiments de France,
chef de service du droit des sols, le responsable du service
« monuments historiques ») qui m'ont montré des
documents officiels comme le permis de construire du projet Monet
Cathédrale, des photos de maquette.
Pour récolter tous ces documents, je suis allée
au service départemental de l'architecture de la Seine-Maritime,
à la Direction de l'aménagement et de l'habitat urbain et
à la Direction Régionale des Affaires culturelles.
Les lectures et l'exploitation des documents m'ont permis de
mieux centrer mon sujet et de mieux comprendre les enjeux d'un tel projet au
niveau social et politique.
De plus, j'ai effectué un stage à la direction
de l'Aménagement urbain et de l'Habitat (voir annexe n°1) qui m'a
permis de rencontrer des personnes majeures pour mon enquête (adjoint
à l'urbanisme, chef du service urbanisme...). J'ai également pu
prendre ou consulter des documents officiels ou
« officieux ». Grâce à ces matériaux,
j'ai pu donner plus de contenu à ce mémoire qui manquait de
références documentaires.
1- Les entretiens
Le choix de la méthode qualitative qu'est l'entretien
s'est avéré incontestable. Cette méthode permet d'extraire
des informations et des éléments de réflexions riches et
nuancées. J'ai cherché principalement à entrevoir un
éventuel lien entre patrimoine et habitants, à savoir si les
habitants s'y intéresse ou pas. Pour cela, j'ai eu besoin de paroles qui
sont la manière concrète de l'entretien. Pour que les personnes
s'expriment librement, j'ai choisi d'effectuer des entretiens semi directifs
qui m'ont apporté des informations parlantes quant à ce que je
cherchais à découvrir.
1-1 L'entretien exploratoire
L'entretien exploratoire a permis un échange autour de
mes hypothèses de travail. De ce fait, le contenu de l'entretien a fait
l'objet d'une analyse, destinée à tester mes hypothèses de
travail.
Lorsque j'ai su précisément sur quel sujet
j'allais travailler, j'ai voulu prendre des contacts rapidement avec des
architectes et politiques concernés par le projet car il est souvent
difficile et long d'obtenir des contacts. Or, il en a été tout
autrement car les réponses des architectes ont été rapides
et positives. Bien que mon sujet était encore très flou, j'ai
effectué le lundi 16 Octobre, mon premier entretien avec Monsieur
Lablaude, architecte en chef des monuments historiques, dans son bureau qui se
situe dans l'aile gauche du Château de Versailles. Il m'a expliqué
pourquoi il avait émis un avis défavorable au projet Monet
Cathédrale. Ne sachant pas comment m'y prendre vu que mon sujet
était très peu avancé, j'ai décidé de lui
exposer mon intention de travailler sur la reconquête du centre ville,
tout en étudiant le patrimoine Rouennais ainsi que la mémoire
individuelle ou collective qui peut se construire à travers lui et la
participation des habitants dans la politique urbaine.
Cet entretien qui s'est déroulé de
manière ouverte et souple m'a beaucoup appris. Il a eu pour fonction de
mettre en lumière les différents aspects de l'objet de la
recherche. Il m'a ouvert de nouvelles pistes que je n'avais pas encore
relevées lors de mes lectures. En effet, j'ai pu me rendre compte que
la dimension politique avait une place centrale dans le projet ainsi que dans
la vision des habitants. J'ai pu en faire les deux axes majeurs de mon
étude.
L'entretien exploratoire était pour moi une
façon de trouver des pistes de réflexions, des idées, et
des hypothèses de travail et non pas de vérifier des
hypothèses préétablies.
1-2 Les entretiens semi directifs
Pour ces entretiens, j'ai choisi d'interroger des acteurs du
monde politique concerné par le projet, notamment l'adjoint au maire et
des professionnels de l'urbain. Ils ont pu me donner leur raison de leur
éventuelle motivation pour le projet, leur vision de Rouen dans quelques
années...
J'ai aussi voulu interroger des habitants pour avoir leur
impression sur leur rapport au patrimoine, leur sentiment de participation aux
décisions politiques concernant les grands projets urbains de leur
ville.
Enfin, les dernières personnes enquêtées
ont été les représentants des associations de quartiers,
ce qui m'a permis de savoir quels sont leurs interlocuteurs, à qui ils
transmettent leurs propositions et leur poids dans les décisions
politiques.
2- L'observation
Les méthodes d'observations permettent aux recherches
en sociologie de capter les comportements au moment où ils se produisent
sans l'intermédiaire d'un document ou d'un témoignage.
2-1 L'observation de la Place de la
Cathédrale
Les observations ont été de courtes
durées et ont été réalisées avec une grille
d'observation détaillée (voir annexe n°2). Cinq
thèmes ont été retenus : l'approche sensible,
l'analyse spatiale, les fonctions de la place, une lecture sociale et le
contexte historique et spatiale de la place. La grille reprend donc de
manière sélective les différentes catégories de ce
qu'il y a à observer.
2-2 L'observation des réunions de
quartiers
J'ai fait des observations dans des réunions de
quartiers, et plus précisément celles qui rassemblent les
habitants du quartier Cathédrale. Habitant moi-même dans ce
quartier, je pouvais facilement intégrer les réunions et ouvrir
des débats avec les personnes présentes autour de mes
thèmes de recherches. Le fait qu'ils ne sachent pas que je travaille sur
ces thèmes, m'a permis d'obtenir des propos objectifs de leur part.
Il s'agit ici de l'observation participante car
j'étudie le groupe en participant à ses activités. Pour
mener mon observation, je me suis appuyée sur cinq catégories,
à savoir : le cadre, le moment, les individus
(caractéristiques, tenue vestimentaire, pratique langagière,
corporalité, expression...), les comportements et les relations entre
les personnes.
3- Le questionnaire
Pour recueillir des informations, tant sur le patrimoine
Rouennais que sur la participation des habitants aux décisions
politiques, la méthode de l'entretien ne me paraissait pas suffisante.
Pour avoir une diversité plus grande de l'opinion des habitants, il m'a
semblé nécessaire de construire un questionnaire.
3-1 L'échantillon
Ce questionnaire a été distribué à
une centaine d'habitants actuellement Rouennais où l'ayant
été. La passation de questionnaire a donc été assez
simple du fait que tout le monde pouvait y répondre, mais il a bien
sûr fallu équilibrer les enquêtés, notamment en
fonction du sexe, de l'âge et de leur ville ou quartiers de
résidences afin d'avoir un échantillon
hétérogène.
Pour avoir une vision plus juste des opinions, il aurait
évidemment fallu multiplier les distributions, mais je me suis
fixée une limite de cent à cause des contraintes de temps.
En effet, lorsque j'ai commencé mon enquête, je
m'étais arrêtée à la méthode de l'entretien.
C'est seulement en février que j'ai trouvé la méthode du
questionnaire utile.
3-2 La confection du questionnaire
Lorsque j'ai construit mon questionnaire, j'ai choisi de le
diviser en 4 parties. La première est la partie d'identification
(âge, sexe, profession, ville de résidence, quartier) pour pouvoir
corréler ces variables avec les réponses et ainsi voir s'il peut
avoir un lien. Par exemple, un homme âgé, responsable d'une
association défendant le patrimoine et habitant le centre-ville de Rouen
a un profil qui pourrait expliquer ses réponses.
Ensuite, j'ai partagé mon questionnaire selon trois
thèmes :
Le premier traite de la perception du patrimoine rouennais
par les habitants, le second est la perception de la modernisation du
centre-ville et enfin le troisième est porté sur le
sentiment de participation aux projets politiques.
Mes questions demandent la plupart du temps des
réponses ouvertes. Selon François De Singly35(*), elles représentent des
avantages parce qu'elles privilégient les catégories dans
lesquelles les individus perçoivent le monde social, plutôt que de
les imposer par les modalités des réponses fermées. Aussi,
les questions ouvertes ouvrent des perspectives de codage de l'information
beaucoup plus grande.
4- Les conditions de l'enquête
Je vais dans cette partie, évoquer la façon dont
se sont déroulés les entretiens et les questionnaires.
4-1 Les entretiens
Au premier semestre, j'avais prévu de faire mes
entretiens du mois de janvier au mois de février inclus afin de faire
mes analyses au mois de mars. Mais le temps de prendre tous les rendez-vous
avec mes contacts a été plus long que prévu. J'ai pu
terminer mes entretiens dans la deuxième quinzaine du mois de mars et
chaque entretien a été retranscrit et analysé au fur et
à mesure (préparation de résumés pertinents de
l'information à retirer de chaque entretien). Vu que j'ai
effectué un stage à la mairie de Rouen, que j'ai fait passer des
questionnaires et que j'ai travaillé sur les réactions des
Rouennais36(*) concernant
le projet, j'ai réduit mes entretiens au nombre de 11 (8 habitants, 2
personnes d'associations et 1 architecte).
Les habitants qui ont accepté de répondre
à mes questions habitent tous à Rouen (depuis 5 à 60 ans).
Les critères de sexe et d'âge ont été très
diversifiés. J'ai pu interroger presque autant d'étudiants et
d'actifs, que de retraités.
La facilité pour trouver des contacts s'est aussi
manifestée par le fait que les premières personnes qui ont
accepté de faire l'entretien m'ont donné d'autres contacts, ce
qui m'a permis d'éviter des échecs.
Avec les habitants, les entretiens se sont tous passés
à leur domicile contrairement aux personnes d'associations qui m'ont
donné rendez-vous dans des lieux publics (Musée des beaux arts et
La Halle aux toiles) et à l'architecte qui m'a donné rendez-vous
à son bureau.
Les entretiens ont duré environ une heure durant
laquelle les personnes parlaient spontanément et donnaient leurs avis
personnels car ils ont bien compris que c'est ce que je recherchais. En effet,
je ne voulais pas qu'ils me fassent plaisir par leurs réponses mais
qu'ils disent leur ressenti face au patrimoine, à la reconquête du
centre ville, à la modernité, à la politique urbaine...
Les avis des associatifs sont d'autant plus forts sur la
question de la participation citoyenne que leur objectif est de dénoncer
la politique mise en oeuvre. Au travers leurs réponses, j'ai pu
comprendre qu'ils pensaient que je pouvais avoir un rôle de
« médiateurs » entre la mairie et eux.
Peut-être n'ont-ils pas cru à mon statut d'étudiante en
sociologie.
4-2 Les questionnaires
Au mois de janvier, il été question de faire
passer 100 questionnaires aux habitants actuels ou passés de Rouen. Mais
par soucis de temps, je n'ai pu en récolter que 50. Ils sont, comme pour
les entretiens diversifiés selon l'âge et le sexe.
J'ai pu faire passer facilement les questionnaires aux 20-30
ans et aux 30-40 ans. Mais certains amis à qui j'ai expliqué ce
que j'attendais ont pu faire circuler des questionnaires ce qui m'a permis
d'avoir un échantillon plus diversifié en âge
(jusqu'à 76 ans). Il était important pour moi d'avoir des
réponses de personnes âgées car elles vivent à Rouen
depuis de nombreuses années et ont un regard précis sur la ville
et ses évolutions.
Pour les questionnaires que j'ai moi-même
distribués, je les faisais remplir directement et je repartais avec. Les
autres personnes qui les ont fait passer à ma place ont fait
autrement : ils les ont donnés à leur entourage et leur
disaient de leur rendre plus tard. Cette technique est peu certaine car
beaucoup ont égaré le questionnaire ou n'ont pas pris le temps de
le remplir. Quand le questionnaire n'est pas à redonner directement, il
reste bien souvent oublié sur un coin de table.
Comme le moment de la rédaction est vite arrivé,
je n'ai pas pu en faire remplir d'autres. J'ai donc effectué mon analyse
avec les 50 que j'avais récupéré.
4-3 Les limites de la recherche
Au mois d'octobre, j'avais exposé une vague idée
sur laquelle je voulais travailler, soit le mélange des styles
architecturaux en ville. Je suis partie sur cette idée mais ma
directrice de mémoire m'a très vite mise en garde car mon sujet
n'avait pas d'aspect sociologique.
Tout en gardant un lien avec l'architecture, il fallait que je
change mon axe d'étude mais cela m'a pris quelques semaines.
Je me suis perdue dans des lectures trop vagues et je
n'arrivais pas à trouver un sujet précis. C'est en lisant les
journaux régionaux et l'actualité locale concernant la
polémique autour du projet Monet cathédrale que j'ai voulu
travailler sur la perception des habitants concernant la modernité du
centre-ville ainsi que sur leur rôle dans cette reconquête.
Mon objet d'étude étant devenu très clair
début novembre, j'ai pu commencer les lectures appropriées et la
collecte de documents.
Une autre limite s'est posée à moi, pour
étudier la participation des citoyens aux projets urbains il
était nécessaire que j'interroge des politiques (maire,
adjoints). Or, pendant tout le premier semestre j'ai envoyé des lettres,
des mails, téléphoné aux personnes concernées mais
en vain.
Je devais alors me contenter d'interroger des habitants mais
mon enquête était alors partielle. Tout s'est arrangé au
mois de février lorsque j'ai obtenu mon stage à la mairie de
Rouen. J'ai alors pu effectuer des entretiens informels avec l'adjoint au maire
chargé de l'urbanisme ainsi qu'avec des professionnels de l'urbain.
4-4 Présentation de l'analyse des
données
Afin de pouvoir comprendre comment peut être vécu
et perçu un changement spatial par les habitants et savoir quels enjeux
politiques en découlent, j'ai bâti une analyse en trois
parties :
Tout d'abord, je me suis penchée sur l'importance de la
labellisation pour la ville de Rouen. Il s'agit d'un point de départ
essentiel pour comprendre la motivation de la municipalité pour la
reconquête du centre ville et pour la suite de l'analyse. Dans cette
partie, j'ai également pris en compte la représentation du
patrimoine par les habitants pour savoir comment ils percevaient l'importance
de celui-ci pour l'identité de la ville.
Dans une deuxième partie, j'ai travaillé sur les
avis des habitants concernant la reconquête du centre ville et par
conséquent, sa modernisation. Les notions de mémoire et de
modernisation bâtiront cette partie. J'ai poursuivi la recherche en
interrogeant les positions des politiques pour comprendre leurs motivations et
les enjeux d'une modification spatiale.
J'ai terminé par une troisième partie qui traite
de la légitimité des habitants dans les décisions
relatives à leur environnement urbain. J'ai pris de nouveau deux points
de vue différents (habitants/politiques) sur ces questions :
« Comment les habitants sont intégrés dans les
processus de décisions ? » et « Les politiques
ont-ils la volonté de travailler avec les
habitants ? ».
1- Histoire urbaine
Pour éviter de nous perdre dans les repères
historiques, je décrirai le centre-ville de Rouen à partir des
années 1945, ce qui me permettra de retracer toutes les
évolutions et constructions qui ont pu avoir lieu depuis la fin de la
seconde guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui.
Les années d'après guerre sont celles de la
reconstruction. Un quart des logements est à reconstruire. Le choix est
fait de conserver le plan ancien de la ville et la même largeur de rues.
La largeur importante des rues et notamment de la rue Jeanne d'Arc est due
à l'action d'élargissement ou de percement des rues voulus par le
maire Charles Verdrel (1858-1868).
Comme dans le reste du pays, la croissance
démographique et la crise du logement entraînent la construction
de nouveaux quartiers, sur la rive gauche (à
Saint-Étienne-du-Rouvray et Grand-Quevilly en particulier) et sur la
rive droite (les Sapins et la Grand'Mare, Canteleu). On édifie sur la
rive gauche la préfecture, puis la cité administrative.
Les transformations de la ville dans les années 70-80
sont liées à l'action de Jean Lecanuet, maire de 1968 à
1993. Dans les années 70, a commencé la restructuration du centre
ville, éliminant des îlots considérés comme
insalubres, ce qui a permis de faire place nette pour la construction
d'ensembles immobiliers tels ceux qui sont bâtis autour de l'Hôtel
de ville à la place d'un quartier aux maisons à pans de bois.
Cependant, on prend vite conscience de la valeur architecturale des quartiers
anciens et on lance des opérations de sauvegarde, par exemple dans les
quartiers Est de la ville. C'est l'époque de la restauration des
façades, de la création des rues piétonnes (la rue du Gros
Horloge est en 1970 la première rue piétonne de France). En 1979
est inaugurée l'Eglise Sainte Jeanne d'Arc, sur la place du Vieux
Marché. De la même époque datent les tours de 18
étages du Front de Seine, ou le Palais des Congrès, sur la place
de la Cathédrale. Plus récemment fut construit l'Espace du Palais
et l'ensemble immobilier de la Place de la Pucelle.
Rouen est classée
Ville
d'art et d'histoire depuis le 12 février 2002. Il s'agit d'une
convention passée entre la commune et la Caisse des Monuments
Historiques permettant à la ville de profiter d'un label de
qualité, d'une aide financière et du raccordement à un
réseau national de promotion. En contrepartie, la ville s'engage
à employer un animateur du patrimoine et des guides agréés
par la Caisse.
La notion de Ville d'art née au tournant du
siècle est caractérisée par la qualité et le nombre
de trésors d'art, notamment historique avec leur décor peint et
sculpté, musées et collections qu'elle renferme, à la
manière d'un immense musée à ciel ouvert37(*). Il n'est pas possible
d'aborder le centre-ville de Rouen sans en saisir la richesse de son
patrimoine, notamment au sein de son coeur historique (se référer
au plan de la page suivante répertoriant les sites patrimoniaux du coeur
de Rouen).

Plan 2 : Les sites patrimoniaux au sein du
coeur de Rouen
Cet espace délimité
géographiquement par les boulevards extérieurs et les quais (et
donc facilement identifiable) recèlent 80% du potentiel historique de
Rouen. L'inventaire des sites classés donne 76 sites patrimoniaux
répertoriés. Un patrimoine donc dense dans le centre historique
et plus diffus hors de celui-ci. L'avantage mais aussi l'inconvénient de
cette répartition est que les visiteurs ne font que très rarement
l'effort de s'aventurer hors des « sentiers battus » de
l'offre patrimoniale mondialement connue à Rouen.
Notons également le nombre important
d'édifices classés dans la région et dans le
département :
|
Haute-Normandie
|
Eure
|
Seine-Maritime
|
|
Monuments classés
|
320
|
132
|
188
|
|
Monuments inscrits
|
577
|
230
|
347
|
|
Objets mobiliers classés
|
4066
|
1867
|
2199
|
|
Objets mobiliers inscrits
|
3694
|
1170
|
2524
|
|
Orgues
|
56
|
15
|
41
|
LES MONUMENTS CLASSES HISTORIQUES EN 1991
(unité : nombre)
Source : Direction Régionale des Affaires
Culturelles.
Comme on peut le voir dans ce tableau, la loi instaure deux
niveaux de protection complémentaires : l'inscription et le
classement.
Le classement est une protection forte qui correspond à
la volonté de maintenir les caractères du site ayant
justifié sa protection. Les sites classés ne peuvent êtres
ni détruits, ni modifiés dans leur état ou leur aspect
sans autorisation spéciale.
L'inscription sur la liste des sites est une mesure plus
souple. Elle constitue une garantie minimale de protection. Elle impose
d'informer l'administrateur de tout projet de travaux de nature à
modifier l'aspect du site.
Notons qu'il y a environ deux fois plus de monuments inscrits
que classés en Seine-Maritime. La différence est moins
significative pour les objets mobiliers mais il y a tout de même plus
d'objets mobiliers inscrits que classés.
Le patrimoine culturel qui comprend les monuments et objets
immobiliers inscrits et classés implique quelque chose qui nous a
été transmis par ceux qui nous ont précédés.
Ce patrimoine culturel ne peut plus aujourd'hui être ni vendu, ni
donné à des particuliers, ni détruit. Telle est la
différence essentielle entre le patrimoine familial et culturel38(*).
L'inscription d'un monument sur la liste des sites à
protéger demande de suivre une procédure :
|
DEMANDE D'INSCRIPTION
|
|
ÉTUDE PREALABLE
|
|
CONCERTATION LOCALE ET CONSULTATION DES CONSEILS MUNICIPAUX DES
COMMUNES CONCERNEES
|
|
CONSULTATION DE LA COMMISSION DEPARTEMENTALE DES SITES,
PERSPECTIVES ET PAYSAGES
|
|
TRANSMISSION DU DOSSIER PAR LE PREFET AU MINISTRE CHARGE DES
SITES
|
|
PUBLICATION ET NOTIFICATION DE L'INSCRIPTION
|
Qu'ils soient inscrits ou classés les monuments
demeurent des symboles qu'il faut respecter.
Salué par de nombreux auteurs, on voit le symbolique
historique prégnant de Rouen.
Victor Hugo l'avait
surnommée « la ville aux cent clochers » et
Stendhal
« l'Athènes du gothique »39(*). Enfin, Maupassant
écrivait « c'est là un des horizons les plus
magnifiques qu'ils soient au monde. Derrière nous, Rouen, la ville aux
églises, aux clochers gothiques, travaillés comme des bibelots
d'ivoire, en face, Saint Sever, le faubourg aux manufactures, qui dresse ses
mille cheminées fumantes sur le grand ciel vis-à-vis des mille
clochers de la vieille cité. Ici, la flèche de la
cathédrale, le plus haut sommet des monuments humains ; et
là-bas, la « Pompe à feu » de la
« Foudre », sa rivale presque aussi démesurée
et qui dépasse d'un mètre la plus géante des pyramides
d'Egypte »40(*).
De nombreux édifices ont été
endommagés par les bombardements de la
Seconde Guerre
mondiale, mais il reste heureusement quelques bâtiments remarquables,
religieux ou non.
La
Cathédrale
Notre-Dame, d'
architecture
gothique, inspira particulièrement
Claude Monet. Elle
possède, à la croisée du transept, une «
tour-lanterne »
surmontée d'une flèche en fonte qui culmine à 151
mètres de hauteur (la plus haute de France). La façade
occidentale est encadrée de deux tours, la tour Saint-Romain et la
Tour de Beurre.
La valeur de la ville est dans son coeur historique, à
travers ses monuments rares et non reproductibles41(*), c'est pour cela que je me
pencherai longuement sur le terme patrimoine, pour comprendre l'attachement
plus ou moins fort des habitants aux valeurs de leur ville.
La ville de Rouen a-t-elle une identité de ville
historique ? Les habitants l'identifient-elle comme cela ?
Il ne faut pas voir une séparation entre les
habitants d'une part et les monuments de l'autre mais il faut toujours prendre
en compte la dialectique entre le bâti et les rapports sociaux qui se
fondent à travers eux car une ville historique constitue en soi un
monument mais elle est également un tissu vivant42(*).
Les habitants portent-ils un intérêt aux
monuments ? Ont-ils des repères qui leur sont propres, qu'ils ont
construits ? Selon les actes du colloque intitulé « Des
bâtiments au public »,
- Il y a une relation de sens entre les habitants et leur
patrimoine car ils aiment reconnaître un bâtiment et même le
dater.
- Les personnes ont des choix esthétiques, elles aiment
donner leur avis, discuter l'image43(*).
2- La labellisation, un atout majeur
La labellisation est un atout majeur pour la reconnaissance
des villes. Si des villes obtiennent un label, tel que « Ville d'art,
Ville d'histoire », elles sont perçues et reconnues comme
ayant un intérêt certain tant au niveau culturel qu'historique. Ce
label permet la sensibilisation de la population au patrimoine, tout comme sa
préservation qui concourt à renforcer l'identité locale.
Dès lors que le label est attribué à une
ville, il en résulte plusieurs enjeux :
Tout d'abord, un enjeu social, c'est-à-dire
que la population va s'approprier le patrimoine et va voir la
nécessité de le conserver.
Ensuite il y a un enjeu territorial car la
valorisation du patrimoine d'une ville participe au rayonnement de toute une
région. Les actions de valorisation de la ville par
l'intermédiaire de la labellisation ont permis de développer une
image très positive de la ville.
Par ce constat on voit qu'il y a un enjeu identitaire de la
labellisation.
Pour finir, je dois citer un dernier enjeu non
négligeable qui est l'enjeu économique. La
reconnaissance que l'on accorde à une ville n'est jamais sans
conséquence pour son économie car le tourisme va permettre
à la ville de fonctionner.
L'atout majeur de Rouen est lié à son
centre-ville et notamment à son coeur historique qui le
légitimise. La partie de la ville la plus dotée en monuments
historiques est protégée par la loi pour que soit
préservée la valeur patrimoniale de cet espace. C'est ce qu'on
appelle le secteur sauvegardé. Sa protection et sa délimitation
sont stipulées par la loi Malraux et notamment par le premier
article : « Des secteurs dits « secteurs
sauvegardés », lorsque ceux-ci présentent un
caractère historique, esthétique, ou de nature à justifier
la conservation, la restauration ou la mise en valeur de tout ou partie d'un
ensemble d'immeubles, peuvent être créés et
délimités... ».
Il est important d'expliquer les spécificités du
secteur sauvegardé pour comprendre la façon d'agir des politiques
et des professionnels dans celui-ci et aussi pour comprendre les
réactions des Rouennais lors d'une modification spatiale dans le centre
historique.
3- Délimitation et contraintes du secteur
à embellir
Le secteur historique à Rouen est
délimité par la rue de la République, la rue de
l'hôpital, la rue de la Marne, la rue Moulinet, le boulevard de la Marne,
la rue de l'Europe, la rue Fontenelle, la rue du Change et la rue des
Bonnetiers. Tout ce qui est à l'intérieur de cet espace
représente le secteur A et le patrimoine qui s'y trouve est souvent
classé, aussi les transformations urbaines qui ont lieu dans cette zone
sont soumises à des règles très strictes.
En effet, comme il y a dans ce secteur des monuments, des
immeubles ou des parties d'immeubles classés « Monuments
Historiques », il n'y a pas de grande marge de manoeuvre pour
modifier le paysage urbain. Ces monuments ou bâtiments classés
sont régis, ainsi que leurs abords, par la loi du 31/12/1913, qui impose
une protection dans un rayon d'au moins 500 m aux alentours de monuments
classés. Et comme dans le secteur sauvegardé, il y a toujours au
moins un monument classé tous les 500 m, tout le secteur est régi
par cette loi.
Toutes ces mesures draconiennes prises pour conserver le
patrimoine sont bien appliquées. J'ai pu constater l'importance de ce
secteur lors de mon stage au service du droit des sols de la Mairie de Rouen.
Chaque semaine, le chef de service du droit des sols et l'Architecte des
bâtiments de France consacrent une journée pour passer en revue
les travaux qui sont prévus dans le secteur sauvegardé. Ils se
rejoignent sur le terrain pour constater ce que les propriétaires des
lieux veulent modifier et pour donner un avis favorable ou défavorable
aux travaux. L'Architecte des Bâtiments de France est aussi là
pour donner des conseils pour la couleur de la façade à refaire,
les matériaux à privilégier par exemple parce qu'il a
l'autorité sur le secteur sauvegardé ; ainsi son avis ne
peut pas être remis en cause.
Les habitants résidant dans le secteur
sauvegardé ne peuvent donc pas faire ce qui leur plaît pour leurs
travaux extérieurs.
4 L'épreuve du classement de l'UNESCO
Cette harmonie est notamment recherchée depuis que
Rouen s'est présentée deux fois au concours de l'UNESCO et
qu'elle n'a pas été retenue, entre autre, « pour
cause d'une trop grande hétérogénéité
architecturale », (P.A Lablaude, Chef des monuments
historiques, entretien n°1) :
« Tout d'abord, notre dossier manquait un peu de
sens au dire des experts. Il ne suffit pas de disposer d'un patrimoine
historique exceptionnel, encore faut-il avoir une véritable
démarche d'interprétation et d'animation du patrimoine car les
concurrents sont désormais très nombreux et la lutte est
sévère. Ensuite, les abords du centre historique de notre ville
ont été jugés trop peu soignés c'est-à-dire
les quais, les boulevards et les entrées de la ville. (...). Enfin, les
experts ont trouvé une ville très hétérogène
architecturalement. Avoir un patrimoine historique c'est le conserver en ne le
dénaturant pas par d'autres architecture », (Propos de P.
Albertini, Maire de Rouen, sur le site :
www.capidees.net).
Les membres de la municipalité acceptent ces remarques
qui sont à l'origine de cet échec mais se battent maintenant pour
que la ville ait une harmonie architecturale. Cette persévérance
pour la reconnaissance voudrait que chaque habitant fasse un effort, il n'est
pas libre de choisir ce qu'il aime pour son habitation mais ce qui est bien
pour sa ville.
Par exemple, les commerçants doivent avoir des
enseignes très réglementées et encore plus dans le secteur
sauvegardé :
En secteur A, l'enseigne perpendiculaire peut dépasser
de 0,6 m ou 0,8 m selon la largeur de la rue.
En secteur B, elle peut dépasser de 0,8 m, 1 m ou 1,2 m
selon la largeur de la rue.
L'objectif de ces mesures est de parvenir à une
harmonisation de la présentation des enseignes, afin qu'elles
participent à l'embellissement de la ville.
Un autre exemple tiré de mon stage : un
commerçant de la rue du Gros Horloge qui avait fait un soubassement en
placoplâtre a été obligé de refaire des travaux pour
y mettre de la pierre, qui est plus fidèle à l'environnement.
Si ces contraintes existent, c'est pour garder une certaine
harmonie, explique l'Architecte des Bâtiments de France. Il ne s'agit pas
de contraindre les habitants sur ce qu'ils doivent faire chez eux mais c'est un
devoir de conserver l'historicité du lieu, ce qui est le cas pour le
projet Monet-Cathédrale. Il s'agit de supprimer la friche du Palais des
Congrès, de réaliser un projet architectural contemporain et de
qualité tout en respectant les obligations du plan de sauvegarde du
centre-historique. L'Architecte des Bâtiments de France et la
municipalité se réjouissent donc d'avoir enfin une solution pour
redonner vie à ce bâtiment oublié et pour découvrir
les vestiges de la façade Romé. Il s'agit d'un des objectifs de
la reconquête du centre-ville.
Cependant, le projet Monet Cathédrale est très
mal compris pour ces raisons de contraintes qui ont pour but de réussir
à constituer une ville avec une architecture homogène :
« On ne peut rien faire dans cette ville, tout
est toujours beaucoup trop réglementé. Et là, on me dit
quoi ? Un bâtiment en verre !!! A non mais laissez-moi rire,
là on court à la catastrophe. On se fout vraiment de
nous ! », (Eric, Commerçant de la rue du Gros
Horloge, entretien n°3).
En effet, comment les commerçants et habitants du
secteur peuvent comprendre une telle différence entre ce qu'on leur
impose et ce que la municipalité laisse faire juste à
côté de la cathédrale ?
C'est d'autant plus incompréhensible que la ville a une
architecture trop hétérogène. Rouen a en effet des styles
architecturaux très diversifiés et ce phénomène se
renforce malgré les critiques de l'Unesco.
Des villes comme Reims ou Dresde, classées au
patrimoine mondial il y a plusieurs années ont également voulu se
moderniser. Mais aujourd'hui, leur suppression des villes classées est
effective. L'Unesco, qui s'attache à inscrire les villes au patrimoine
mondial, se met aussi un point d'honneur à vérifier si les villes
inscrites respectent les critères qu'elle a proposés. Les villes
classées qui ne respecteraient pas les critères seront
radiées.
5 Remettre en valeur un quartier ancien
La reconquête du centre-ville et notamment du quartier
historique, a pour but de le rendre plus dynamique, plus attrayant et de
valoriser son image. La ville de Rouen a choisi de reconquérir le
centre-ville par la réalisation de projets urbains qui devront
être des lieux qui attire une population qui délaisse le centre de
Rouen au profit de la périphérie.
Remettre en valeur un quartier ancien et lui redonner sa
valeur centrale, c'est agir sur tout le centre et toute la ville44(*).
Les projets urbains destinés au centre-ville se
manifestent par la préservation et la restauration du patrimoine. Il
s'agit également de veiller à ce que les nouveaux édifices
qui seront construits respectent l'environnement historique, ce qui constitue
le débat de la construction de l'espace Monet Cathédrale car il
est difficile de concilier protection et renouvellement du patrimoine urbain.
Il faut en effet construire dans ce qui est déjà existant et par
conséquent respecter l'histoire du lieu.
Cet espace Monet Cathédrale est plus moderne et a plus
de fonctionnalité que les bâtiments du centre-ville ; il
apparaît comme un atout majeur pour rendre plus dynamique le
centre-ville. Ce dynamisme recherché n'est pas nouveau dans les
objectifs des municipalités. Déjà en 1972, il y eut
l'opération de piétonisation de la rue du Gros Horloge qui fut la
première opération de piétonisation de France. Elle avait
bien évidemment pour but de rejeter les automobiles hors du centre-ville
mais aussi de lutter contre l'émergence des nouveaux centres
commerciaux qui sont dans des villes proches (Barentin et Tourville). Il
fallait revitaliser l'espace central en le valorisant le plus possible. Notons
que l'espace commerciale Saint-Sever avait la même portée,
c'est-à-dire, conserver la population Rouennaise et attirer les
habitants des villes extérieures.
Le rôle de la piétonisation du centre-ville de
Rouen qui se poursuit encore à ce jour est faite dans le but d'attirer
les habitants qui préfèrent aller faire leurs achats en
centre-ville. Le commerce est une attraction principale pour les secteurs
piétonniers. D'ailleurs, plus le secteur piétonnier est grand,
plus son attractivité est importante45(*). Pour le commerce, la piétonisation est un
point positif car il y a 50% de fréquentation de la clientèle de
plus lors de la création d'une rue piétonne46(*).
Aujourd'hui, bien que le projet de piétonisation soit
toujours d'actualité, d'autres projets voient le jour pour favoriser
l'attractivité vers le centre, et notamment l'hyper centre de Rouen.
En ce qui concerne l'espace Monet Cathédrale, il s'agit
de mêler la tradition au moderne : tradition parce que les monuments
historiques classés sont conservés et modernité parce que
se greffe à ce patrimoine historique un contenu moderne, orienté
notamment vers des activités de commerces et de loisirs.
Seulement, le changement n'est pas simple à mettre en
place car les professionnels de l'urbain, les politiques et les habitants qui
ont eu à donner leurs avis ne sont pas tous d'accord sur le principe de
concilier architecture moderne et patrimoine historique.
Par exemple, M. Goutal, Inspecteur Général des
Monuments historiques a émis un « avis favorable au
troisième permis de construire qui ne comprend plus la
dépose-repose de la façade Rômé mais sa conservation
en place ». Mais Mme Leprince, conservatrice des monuments
historiques n'est pas du même avis. Pour elle, « le dossier
présenté pour l'Hôtel Romé reprend l'étude
préliminaire d'octobre 2005, en la précisant par quelques
documents graphiques complémentaires. Mes réserves sont donc les
mêmes que celles déjà exprimées dans mon avis du 8
décembre 2005 ».
A travers les avis divergents, nous sentons bien qu'il y a une
envie de conserver l'âme de la ville.
L'architecte retenu pour monter le projet Monet
Cathédrale a une devise qui est celle de « vivre avec son
temps ». Loin de la nostalgie, il y a du plaisir à construire
du moderne, même si l'architecture moderne contraste avec les alentours
ce qui est le cas pour l'architecte de l'espace Monet Cathédrale :
« Certains exigent du pastiche,
c'est-à-dire la reproduction de formes anciennes avec des
éléments contemporains. Même si cela appartient à
l'architecture, je ne l'ai jamais fait : c'est inconcevable pour moi. Le
pastiche est un contresens, une énormité. Selon moi, la
modernité est supérieure », (J.P Viguier,
architecte du projet, extrait du Paris-Normandie du 02/10/2006).
Pourtant cela a déjà été fait sur
la place de la Cathédrale pour le bâtiment où se trouve
actuellement l'enseigne Etam.
Bâtiment qui accueillera l'enseigne Etam après
des travaux de rénovation (1998)

Le bâtiment de l'enseigne Etam rénové
(1999)
La ville de Rouen recherche à valoriser son
centre-ville. Il s'agit désormais de faire évoluer l'espace
urbain tout en conciliant les formes anciennes avec la modernisation du
centre-ville. Dans cette partie, nous verrons que cette tâche est
difficile à effectuer et nous allons comprendre pourquoi.
1- Patrimoine et représentation
Nous avons divisé les habitants en deux
catégories : soit ceux qui ont un fort attachement aux monuments
anciens et ceux qui veulent que leur ville se modernise.
1-1 Représentation du patrimoine par les
habitants
Les habitants accordent beaucoup d'importance au patrimoine
Rouennais et ont conscience du caractère unique de leur ville, seulement
il demeure très mal connu.
Certains habitants se distinguent par leur détachement,
voir leur désintérêt face aux questions patrimoniales.
Mes entretiens étant effectués avec des
personnes intéressées par le sujet, je n'ai pas pu m'en rendre
compte rapidement. Ce n'est qu'avec les questionnaires, qui ont
été distribués à un échantillon large de la
population Rouennaise que j'ai pu relever qu'il y avait une
méconnaissance du patrimoine.
En effet, à la question Quels sont vos monuments
préférés ? la plupart des interrogés ont
répondu la Cathédrale et le Gros Horloge. Leurs réponses
ne m'ont pas interpellé car donner les symboles de la ville comme
favoris va de soi. Habiter la ville aux cent clochers est très
valorisant du fait du patrimoine très important et connu.
Les Rouennais s'identifient aux symboles de la ville
(Cathédrale, Gros Horloge) qui les valorisent. La quasi-totalité
ont répondu positivement à la question : « Le
patrimoine Rouennais est-il connu mondialement ? ».
Les Rouennais ont une image très positive de leur ville
grâce aux monuments qu'elle abrite. Le rayonnement de Rouen leur
paraît être très important et l'image de Rouen comme
étant une ville historique leur semble être connu partout dans le
monde.
En revanche, j'ai pu voir que les monuments symboliques
étaient cités car les autres monuments étaient peu connus.
A la question Etes-vous d'accord avec la
destruction du Palais des Congrès ? presque la moitié
des interrogés disent ne pas savoir où il se trouve et quelle est
sa nature. Par conséquent ces mêmes personnes ne sont pas non plus
au courant des débats autour de ce projet. La méconnaissance du
débat se ressent pour presque tous les sondés.
Parmi ceux qui connaissent le bâtiment, ils en ont une
opinion négative et veulent le voir disparaître. Ils citent en
premier le Palais des Congrès pour la question « quel
monument voudriez-vous voir disparaître ? », car il
n'a plus aucune fonction et il nuit à la place de la Cathédrale.
Il y a une volonté de la part des Rouennais d'embellir le centre-ville
et donc de faire disparaître ce qui nuit à son esthétisme,
ce qui permettrait de mettre en valeur les monuments historiques.
L'espace du Palais est cependant bien apprécié
et sa conservation est tout à fait admise. Du fait de sa fonction
commerciale, il a une importance particulière et son architecture
s'insère bien dans le paysage.
Ensuite, on trouve l'Eglise Jeanne d'Arc, qui a une fonction
symbolique et emblématique; par conséquent, elle a une
importance particulière aux yeux des Rouennais.
Enfin, l'Aître St Maclou, symbole de l'époque
Romaine est un vestige que les Rouennais veulent absolument conserver.
Le Palais des Congrès apparaît comme un espace
ignoré des Rouennais car il est vu comme un bâtiment mort depuis
de nombreuses années qui gâche la place de la cathédrale.
Seules de rares personnes me disent avoir le souvenir d'avoir vu le Palais des
Congrès « vivant ». Cet abandon l'a cruellement
marqué de tags, de palissades accablant les fonctions commerciales,
animatrices des rez-de-chaussée, et produisant, de l'avis
général comme de celui des experts, un aspect désastreux
pour la place de la Cathédrale.
Même s'il est fermé depuis 1996, il fait partie
de la ville et lorsque les guides touristiques font visiter la place de la
cathédrale, le Palais des Congrès est aussi
présenté mais le seul sentiment que les touristes gardent est la
laideur du bâtiment.
La destruction de l'édifice participera alors à
la production de l'espace : le Palais des Congrès n'étant
plus valorisé, ne mérite pas d'être conservé ou
réorganisé et sera donc remplacé par une construction
jugée plus utile et plus adaptée aux nécessités du
moment.
La méconnaissance du patrimoine et des débats
urbanistiques s'accentuent lorsque les personnes sont éloignées
du centre ville et qu'elles sont jeunes. Les personnes âgées du
centre-ville sont les plus au courant des évolutions et des
débats du projet, notamment parce qu'elles lisent davantage les journaux
locaux et bien sûr parce qu'elles vivent à Rouen depuis de
nombreuses années et qu'elles sont intéressées par
« leur » environnement.
Mais au niveau de la population globale, il y a une forte
valorisation du patrimoine symbolique de la ville mais une
méconnaissance du patrimoine de façon plus précise.
Les monuments sont connus et acceptés à partir
du moment où on les a toujours connu, et qu'ils sont des emblèmes
de la ville.
La modernisation du patrimoine n'est pas ce qui dérange
les habitants mais c'est la nouveauté qui dérange :
« J'exagère en disant que l'espace Monet Cathédrale
est vraiment hideux à cause de sa modernité. L'Eglise Jeanne
d'Arc l'est aussi, et pourtant, comme je l'ai toujours connue, je ne trouve pas
qu'elle dénature la paysage.» (François,
ingénieur dans le bâtiment, entretien n°5).
Tout tend donc à devenir patrimoine. En 1963,
André Malraux a décidé de protéger au titre des
monuments historiques quelques édifices représentatifs de
l'architecture moderne. Si la tour Eiffel est reconnue digne d'être
protégée, c'est parce qu'elle met en oeuvre des matériaux
de l'ère industrielle et qu'elle représente l'emblème de
la France. Cependant, une part importante de la production architecturale du
XIXème siècle reste à l'écart du classement et de
l'inscription.
Il faut aussi prendre en compte que les lieux dont la
construction relève d'une architecture contemporaine ont des fonctions
tout à fait différentes des lieux avec une architecture ancienne
qui humanise le cadre bâti contrairement aux constructions modernes qui
sont froides, rectilignes en verre ou en béton.
L'ancienneté des espaces est perçue comme une
valorisation symbolique. Ces espaces sont connus, les personnes s'y attachent
car ils font partie de leur quotidien. S'ils sont valorisés
symboliquement, c'est qu'ils sont appréciés et que leur
disparition déposséderait les habitants de leurs repères
au détriment d'espaces nouveaux dans lesquels personne ne se
reconnaîtrait.
1-2 Les associations de sauvegarde du patrimoine et les
attentes des habitants
Ceux qui sont attachés au patrimoine militent pour la
sauvegarde du patrimoine Rouennais et sont pour la plupart inscrits dans des
associations qui défendent le patrimoine.
Ces associations sont fréquentées la plupart du
temps par des acteurs ayant des caractéristiques communes. Je me suis
basée sur l'association « P'tit Pat Rouennais » pour
mes observations. Il s'agit d'une association de personnes
enthousiasmées par le patrimoine Rouennais, dont l'objectif est de
veiller à la sauvegarde et à la mise en valeur de tous les
éléments du petit patrimoine situé sur le domaine
privé ou public de la ville.
Beaucoup de membres de cette association sont
retraités, soit plus de 60% de l'ensemble des adhérents. Que ce
soit les retraités ou les actifs, qui représentent 30% de
l'association, leurs métiers expliquent leur implication pour le
patrimoine (professeur d'histoire, gardien de musée, photographe,
journaliste...). Tous sont passionnés par l'histoire de la ville et de
la Normandie ; et Rouen étant chef-lieu de la
région
Haute-Normandie et
du
département
de la
Seine-Maritime, ils
militent pour conserver la mémoire normande.
Enfin, dans l'association on trouve 10% d'étudiants qui
sont tous en Master d'histoire ou de géographie. Ils sont les plus
actifs des membres car ils ont créé le site de l'association, un
blog photo sur les monuments Rouennais. Même s'ils sont une
minorité, on voit chez eux un attachement au patrimoine :
« Ca me révolte qu'on puisse de nos
jours détruire le passé sans remord et qu'on fasse pousser des
bâtiments « fashions », loin de procurer les
émotions que nous pouvons avoir devant un monument ancien, gigantesque,
rempli de symboles.
Oui, le Palais des Congrès est moche. Et
alors ! C'était l'architecture des années 70, pourquoi tout
oublier ? » (Laura, 25 ans, Master d'histoire, membre de
l'association « P'tit Pat Rouennais », entretien
n°7).
« Le nettoyage des monuments c'est pareil, c'est
pour faire neuf, moderne. Avant, on mettait de l'huile d'olive sur les
monuments pour qu'ils se salissent plus vite, comme c'était le cas ici
à la Halle aux Toiles » (Nicolas, 28 ans,
Négociateur immobilier, membre de l'association « P'tit Pat
Rouennais », entretien n°2).
La mémoire du lieu et des idéologies
passées est essentielle pour les conservateurs du patrimoine. Les
réticents à la modernité se disent nostalgiques, ou
simplement conscients des époques antérieures : il s'agit
pour eux de respecter les valeurs, la mémoire et l'esthétique du
lieu. Une ville musée telle que Rouen doit garder une valeur
patrimoniale. « Dans la capitale de la Haute-Normandie, si
fière de son patrimoine historique, on se souvient encore des
tollés provoqués par l'édification du Palais des
Congrès en 1976, puis de l'Eglise Sainte-Jeanne d'Arc trois ans plus
tard ». (Paris-Normandie, Édition du 10.03.2006).
Bien que les habitants se sentent attachés au
patrimoine, ils avouent tout de même qu'il faut améliorer cet
espace à cté de la cathédrale.
Pour ce faire, trois solutions auraient pu les satisfaire.
Une première solution consistait à
réhabiliter le Palais des Congrès actuel. Cela aurait
évité toutes les polémiques sur la façade de
l'hôtel Romé à conserver. Le Palais des Congrès
étant fermé pour des mesures de sécurité, il aurait
été plus simple de faire les travaux nécessaires pour
qu'il soit de nouveau fréquentable.
Alain Bourdin47(*) montre la différence qu'il y a entre la
rénovation et la restauration : Pour lui, la rénovation est
négative car elle coûte cher ; il faut démolir et donc
commencer par perdre beaucoup de temps. Lorsqu'on commence à construire,
on a déjà dépensé beaucoup d'argent : on doit
donc faire haut et dense, ce qui entraîne de nouvelles charges.
Il considère la restauration comme étant le
contraire car elle coûte moins cher, elle permet d'échelonner les
investissements dans le temps et rend la spéculation difficile.
Une deuxième solution était de faire un jardin
à cet endroit. Cette solution n'est pas possible pour des raisons
juridiques. Il faut aller voir du côté du droit de la construction
pour apprendre que les bâtiments construits à côté
d'un monument historique doivent respecter le même cubage, ce qui est le
cas pour le projet Monet Cathédrale. Un jardin n'est donc pas possible.
Une troisième solution a été de faire
circuler une pétition pour demander un référendum qui
stipule que « Le Maire de Rouen soutient et impose un projet
contre l'avis des Rouennais. Sans concertation, le Maire de Rouen veut
démolir le Palais des Congrès et le reconstruire dans un volume
identique. La méthode est inacceptable ! Le moment est venu pour
tous les habitants de Rouen de se mobiliser ensemble, pour choisir le devenir
de ce lieu tant symbolique qu'emblématique de notre ville. Nous
demandons à Monsieur le Maire d'organiser cette démarche
collective et de solliciter, par un référendum local, l'avis des
Rouennais. NON à une reconstruction à l'identique sur la place de
la cathédrale, OUI à l'organisation par la ville d'une
consultation des habitants ».
Cette catégorie de Rouennais qui se dit
attachée au patrimoine et qui est très soucieuse de l'avenir des
formes urbaines me fait affirmer ma première hypothèse car ces
habitants ont tendance à penser que l'évolution de ces formes
urbaines va dénaturer l'identité de la ville et qu'il sera
très difficile d'avoir un attachement particulier au "nouveau
patrimoine".
Le glorification du patrimoine ancien est une certaine forme
de production de continuité avec le passé dans une
société qui privilégie davantage rupture et innovation que
production et tradition. A partir du présent, elle construit un lien
avec le passé en décidant de garder des objets qui nous ont
été « transmis », pour les transmettre
à d'autres à venir. Le patrimoine sert donc à construire
du lien social dans le temps.
Comme le rappelait l'anthropologue Maurice Godelier :
« Il ne peut y avoir de société, il ne peut y avoir
d'identité qui traverse le temps et serve de socle aux individus comme
aux groupes qui composent une société, s'il n'existe des points
fixes, des réalités soustraites (provisoirement mais durablement)
aux échanges de dons et aux échanges
marchands »48(*).
1-3 Les habitants et la volonté de
modernisation
Les habitants qui sont favorables aux transformations urbaines
ne souhaitent pas une ville totalement nouvelle au niveau de son architecture
mais veulent au contraire qu'apparaissent les différents styles
architecturaux des époques antérieures. La reconquête du
centre-ville ne doit pas être conçu comme une rupture avec le
passé ni comme un rejet de la tradition mais comme une cohabitation
entre l'ancien et le moderne :
« Je ne comprends pas vraiment ceux qui sont
contre le projet Monet Cathédrale car il est certes moderne mais cela ne
fait qu'un style de plus sur la place. Cette place est tellement faite de
styles différents que rien ne peut choquer. Le Palais des Congrès
représente l'architecture des années 70. C'était de toute
façon en inadéquation avec la cathédrale »,
(Nicolas, dentiste, entretien n°1).
J'avais d'ailleurs noté lors de mes
observations et de mes recherches la pluralité architecturale des
bâtiments de la place de la Cathédrale.
La cathédrale est une architecture du style roman,
essentiellement du gothique, et approchant la Renaissance. Les trois premiers
étages de la tour St Romain date du XIe et XIIe siècle ; sur
la gauche de la façade, est d'un style gothique et contraste avec la
tour de Beurre, située à droite. D'un côté, une
froide simplicité des lignes ; de l'autre, une richesse
décorative tout à fait caractéristique du gothique
flamboyant. Par ailleurs, la Cathédrale dans son ensemble, est un
bâtiment que la critique pourrait légitimement qualifier
d' « arrogant » pour la ville, dans la mesure
où l'édifice prétend dominer la ville.
Les magasins du Printemps datent de 1928. Ils ont
été deux fois transformés, en perdant leurs
caractéristiques d'origine. En 1981, ont été
supprimées des menuiseries qui donnaient une échelle au
bâtiment, et évidemment des ouvertures qui se sont
révélées désastreuses, dans la mesure où
elles ont fait perdre au bâtiment son caractère originel. Le
rehaussement d'un étage neuf a révélé un toit sans
détails, qui est hors de proportions avec le bâtiment.
Le bâtiment de la « pharmacie du
centre » est de style art décoratif, mais d'une
expression et d'un style assez rigide et il ne montre pas une qualité
esthétique.
Face au site du projet Monet Cathédrale, dans la rue
Saint-Romain, il existe encore une des rares maisons du XVe siècle de la
ville de Rouen.
Cette rue, qui donne sur le projet, montre que la structure de
ses maisons à pans de bois, ne serait-ce que par la présence de
ses encorbellements, est formellement très différente de ses
vis-à-vis. L'unité architecturale de cet espace et de cette rue,
si elle existe, repose sur le simple fait que les matériaux
utilisés sont les mêmes et non sur une unité
architecturale.
Le sud de la Place de la Cathédrale est ourlé de
bâtiments de la Reconstruction (années 1950), dont la facture et
la modénature n'est pas différente sur cette place que dans le
reste de la ville, témoignant ainsi de leur indifférence à
l'espace majeur de la ville au bord duquel ils sont bâtis.
Le Bureau des finances, siège des trésoriers
généraux de France, construit à l'angle de la rue du
Petit-Salut, aligne des arcs surbaissés surmontés d'un entresol
à l'italienne, décoré de feuillages soutenus par des
angelots. Le premier étage, en revanche, est percé de grandes
fenêtres sans meneau central. Cette superposition témoigne d'un
mélange entre le style gothique et l'art de la Renaissance.
Par son implantation privilégiée, le projet de
construction en cause doit également amorcer une transition entre le
fond de la place formée notamment par les bâtiments du Printemps,
de la Pharmacie et de l'Office du Tourisme et la Cathédrale
située en vis-à-vis.
La réponse apportée par l'architecte du
XXIème siècle, pour assurer cette transition, est de créer
une double peau vitrée en façade principale Sud soutenue par une
trame métallique verticale. La densité de cette trame s'estompe
dans les niveaux supérieurs, participe et prépare ainsi à
l'important effet d'élancement de la cathédrale située
à proximité immédiate.
Maquette de l'Espace Monet Cathédrale
vue de la rue du Gros Horloge

Les vitres permettront d'apercevoir la cathédrale en
reflet, comme pour le projet que J.P Viguier a fait à Reims.
La Cathédrale de REIMS
L'architecte avait rencontré des habitants inquiets qui
avaient l'impression que le dossier de la médiathèque
n'était pas réfléchi. Mais avec le recul, les habitants
sont très heureux du rendu. L'incorporation d'une architecture moderne
sur le site du parvis de la Cathédrale n'a pas entraîné un
éclatement de l'architecture mais au contraire une transformation douce.
Le reflet de la Cathédrale gothique dans la médiathèque en
verre juste en face est un mélange qui plait beaucoup aux habitants et
aux touristes.
![]()
En conclusion, les styles de la place de la Cathédrale
ne peuvent en aucun cas être dit unitaires, ni même
cohérents. Il s'agit, pour l'architecte de produire la meilleure
expression de l'architecture de son époque.
Vu la diversité architecturale, faire un immeuble en
colombage pour l'espace Monet Cathédrale n'aurait pas de sens. Pour les
adeptes de la modernité, ce serait reculer d'un pas. Ils
conçoivent le patrimoine dans son aspect dynamique et dans son
intégration au projet urbain.
Envisager sa démolition n'est contesté par
personne. Son remplacement par un édifice neuf, contemporain, ne peut
être considéré que comme un progrès, voire un
embellissement du site.
Les personnes qui se situent dans cette perspective me font
infirmer ma première hypothèse car elles voient à travers
les modifications spatiales une formidable avancée. Pour elles,
l'identité de « ville d'histoire » de Rouen n'est en
rien remise en cause car tous les monuments historiques restent
inchangés et constituent la mémoire historique. Les nouveaux
bâtiments construits révèlent une nouvelle période
architecturale et les oeuvres récentes doivent cohabiter avec les
monuments historiques.
A travers les deux types de réactions face à
l'évolution du patrimoine Rouennais, nous ne pouvons répondre
catégoriquement à ma première hypothèse. L'analyse
ne permet pas en effet de dire si les habitants s'identifieront ou pas au
nouveau lieu car ils disent ce qu'ils pensent ressentir mais seul le temps
permet d'assurer que l'oeuvre contemporaine pourra rétro |