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Enjeux politiques et sociaux d'un changement spatial


par Audrey LELONG
Université de Rouen
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

Université de Rouen

UFR Psychologie, Sociologie, Sciences de l'éducation

Département de Sociologie

Mémoire de Master 1ère année

La reconquête du centre-ville :

Enjeux politiques et sociaux d'un changement spatial

Par Audrey Lelong

Sous la direction de Nassima Dris

Septembre 2007

A mes parents,

A mes frères...

REMERCIEMENTS

Je remercie toutes les personnes sans qui l'élaboration de ce mémoire n'aurait pas été possible.

Tour d'abord, un grand merci à Nassima Dris pour son soutien, ses conseils précieux et sa disponibilité tout au long de l'année.

Merci à Jean-Christophe Blondel de m'avoir accueillie pour un stage au service du droit des sols de la mairie de Rouen et de m'avoir fait découvrir un univers exceptionnel.

Merci à celles et ceux qui m'ont avancé dans mon travail, en particulier pour la relecture finale.

Ce mémoire traite du rapport à l'espace et des enjeux politiques qui lui sont liés à travers la question de la requalification du centre-ville de Rouen. Je prends pour illustration la construction de l'Espace Monet Cathédrale, qui remplacera le Palais des Congrès fermé depuis 1996. Cet espace se trouve place de la Cathédrale située en plein centre-ville de la rive droite de Rouen.

Le Palais des Congrès de Rouen se situe à l'ouest de la place de la Cathédrale, au croisement de la rue du Gros Horloge et de la rue des Carmes. Sa particularité est d'être érigé à côté de monuments classés comme la Cathédrale et le Gros Horloge quelques mètres plus loin.

Ce sujet soulève des questions liées à l'inscription d'un ensemble moderne dans un centre historique. De ce fait, la question du patrimoine est essentielle. Nous nous interrogeons sur la place du centre historique dans l'histoire urbaine et dans les représentations.

Selon un responsable de l'urbanisme, le plan local d'urbanisme, qui est le document de planification de l' urbanisme communal ou intercommunal et qui a été adopté en septembre 2004 à Rouen a pour objectif de reconquérir le centre-ville en construisant les nouveaux grands projets urbains:

« Depuis plus de 3 ans, nous essayons de faire disparaître l'actuel bâtiment abandonné de l'ex-Palais des Congrès pour le remplacer par un nouveau projet, l'Espace Claude Monet Cathédrale, susceptible de redonner vie et qualité à cet endroit majeur de la ville »1(*). Le nouveau projet apparaît donc comme un atout pour la ville.

Le projet Monet Cathédrale est composé de trois corps de bâtiments, articulés autour d'une cour ouverte, donnant sur la façade Romé restaurée et en correspondance avec les rues adjacentes (rues des Carmes et St Romain). Le rez-de-chaussée sera en retrait pour prolonger les arcades existantes avec des piliers revêtus de pierre. Le parvis sud aura une structure en béton devant laquelle sera posée une façade en plaques de verre clair et transparent.

Au-dessus du bâtiment, il y aura un plan incliné formant la toiture qui fera 14,70 mètres de hauteur au minimum et 22 mètres au maximum, qui est la hauteur maximale autorisée par le PLU, contrairement à la toiture du Palais des Congrès qui fait 19,10 mètres.

Le bâtiment comprendra des locaux commerciaux (dont un espace bar et restauration) au rez-de-chaussée et à l'étage, une salle de conventions pour congressistes (jauge de 250 à 300), et enfin des logements de hauts standing dans les étages supérieurs.

Même s'il y a eu au préalable une réunion organisée par la municipalité sur le projet, il apparaît surtout comme une volonté politique de marquage de l'espace.

Quelle est la place des habitants dans ce processus ? Ont-ils été consultés ? Dans quels objectifs? Les habitants peuvent-ils s'approprier le nouveau projet ? Une des formes de l'appropriation de ce projet par les habitants pourrait éventuellement correspondre aux débats entre les professionnels depuis mars 2005, période à laquelle le Ministère de la culture a décidé que ce « dossier sensible » sera traité par la commission supérieure des monuments historiques. La sensibilité du dossier est due à la nature du projet, c'est-à-dire une forme architecturale moderne dans le centre historique, qui a suscité de nombreuses réactions de la part des habitants.

La commission supérieure des monuments historiques a étudié la proposition du maître d'oeuvre dessinée par Jean-Paul Viguier en juin 2005 et a rendu un avis négatif, qui est consultatif car seul le ministre décide.

Après cet avis négatif sur le projet, l'architecte propose un nouveau projet en tenant compte des remarques de la commission.

De décembre 2005 à avril 2006, des avis complémentaires sont demandés par le Ministre à partir du projet modifié afin d'éclairer sa décision. Les avis portent tantôt sur la démolition du Palais des Congrès, tantôt sur la construction du projet Monet Cathédrale, ce qui a créé de l'incompréhension chez la plupart des Rouennais au moment de la publication de ces avis. La municipalité a recensé parmi les personnes favorables au projet, seulement ceux qui s'étaient prononcés favorablement pour la destruction du Palais des Congrès.

L'avis des experts n'a alors pas été pris totalement en compte et en avril 2006, le Ministre rend un avis favorable au projet amendé en reprenant certaines recommandations des experts.

Ce projet suscite des avis soit positifs soit négatifs selon les personnalités politiques. À cette échéance des élections municipales, on peut émettre l'hypothèse d'une éventuelle stratégie politique.

La stratégie politique n'est-elle pas l'enjeu majeur de cette querelle car chaque camp politique a une position différente? Y a-il vraiment une volonté de protection des abords de la cathédrale, et donc du patrimoine de la part des politiques ? Si les personnalités politiques voient, au travers de ce projet un moyen de conquête spatiale pour affirmer un rapport de pouvoir, la question de la protection des sites historiques n'est peut-être pas aussi essentielle qu'on voudrait le faire croire.

Ce qui pose problème est, selon les experts, d'une part la localisation du projet, c'est-à-dire proche de la Cathédrale et d'autre part, une hauteur maximale que le bâtiment atteindra pour que cet espace soit le plus rentable possible pour les promoteurs.

Il est essentiel de prendre en compte que ce bâtiment n'est pas une propriété de la municipalité, seul l'Architecte des Bâtiments de France est en mesure de refuser le projet.

C'est le CDR (consortium de réalisation) du Crédit Lyonnais qui en est propriétaire et qui souhaite le démolir. Ce CDR avait proposé à la municipalité, il y a quelques années de vendre le Palais des Congrès pour un euro symbolique, or, le coût de la démolition ainsi que de la reconstruction était trop cher pour la commune. Les moyens de la ville et les dispositions actuelles ne permettent pas d'investir suffisamment. Le CDR en reste donc propriétaire et est responsable de la nature du nouvel espace. La mairie peut seulement orienter les débats sur ce projet. La reconquête voulue du coeur de la ville est donc difficile et très lourde.

Cette situation complexe de reconquête du centre-ville au travers de ce projet Monet Cathédrale nous conduit à nous poser des questions sur l'identité de la ville et sur la participation des habitants.

Pour effectuer mon étude, je partirai, du « cadre bâti » de la ville, c'est-à-dire celui qui se matérialise sous forme de plans, de lois, de règlements et de réalisations normalisées2(*). La matérialisation est indissociable des contextes de leur production et de leur interprétation, qu'il s'agit d'incorporer à ma démarche. Donc, au-delà de l'observation et de la description de l'espace, je prendrai en compte le contexte de destruction et de reconstruction, l'avis des habitants : leurs perceptions et leurs représentations ainsi que la façon d'agir des politiques.

Ce qui est intéressant à étudier est l'impact d'un tel projet au niveau social et politique. Quel est l'impact d'une transformation de l'espace qui modifie l'ensemble existant par de nouvelles constructions ?

Nous construisons notre raisonnement au travers du centre-ville et sa signification pour les habitants. Nous cherchons ainsi à définir cette notion de centre-ville, thème de notre recherche.

Nos interrogations quant au rôle du centre-ville comportent deux aspects : la participation des habitants aux Grands Projets de Ville, d'une part et le rapport au patrimoine des habitants des politiques, d'autre part.

Si les débats se font vifs, il est important de s'interroger sur le fort attachement des Rouennais à leur patrimoine. Nous tentons de comprendre dans quelle mesure la reconquête du centre-ville pourrait-elle conduire à une crise d'identité et/ou une crise politique.

Plus précisément, la politique menée pour la construction moderne de l'espace Monet Cathédrale au sein du centre historique va-t-elle dans le sens des attentes des Rouennais ?

L'introduction d'une architecture moderne au sein du patrimoine historique de Rouen nuit-elle à l'identité de la ville ?

Les processus de consultations concernant l'aménagement sont-elles démocratiques ou apparaissent-elles comme une mesure technocratique ?

De nombreux travaux de morphologie urbaine lancés au cours des années 1970, ont été peu poursuivis. L'approche morphologique pratiquée jusqu'à aujourd'hui, à quelques exceptions près, était basée sur l'étude des formes urbaines anciennes avec une préoccupation patrimoniale. Je voudrais ainsi partir de ces études tout en intégrant la modernité urbaine, c'est-à-dire me préoccuper du patrimoine ancien qui est confronté à la modernisation urbaine.

Contrairement aux études sur le patrimoine de la ville passée, je me propose d'étudier dans le cadre de ce mémoire, les formes urbaines dans leur vécu actuel et à venir.

Pour cela, la problématique soulevée ici, nécessite une réflexion à partir de la notion de centre-ville, de patrimoine et de participation des habitants dans la mise en oeuvre des projets urbains.

1- Centre-ville et centralité

L'expression centre ville recouvre une réalité complexe, composite et variable. Prenons tout d'abord la définition proposée par Reynaud3(*) pour qui le centre, c'est essentiellement « là où les choses se passent, le noeud de toutes les relations », ceci indépendamment de l'échelon considéré ; ainsi, il est possible de parler de centre de quartier, de centre-ville, de centre de pays, pour autant qu'une « concentration » d'éléments caractérisée par la densité de population, d'activité et de trafic, de facteurs ou de valeurs soit présente. En outre, le centre peut varier considérablement selon les individus (ou groupes) : limites, caractéristiques, éléments de référence, se modifient en fonction des points de vue et des représentations. La place de la Cathédrale de Rouen qui est dans le coeur de la ville est en effet le lieu où tout se passe (spectacle, manifestations de toutes sortes, lieu de rencontre, de rendez-vous...) et elle peut être vue différemment selon ce que les personnes viennent y faire.

En général, le coeur de la ville est la partie fondamentale de l'organisation urbaine : celle qui en assure la vie et l'activité. Contrairement aux petites villes qui ont un centre-ville multifonctionnel, les grandes villes ont dans leur centre-ville des quartiers spécialisés.

À Rouen, la répartition des types d'habitats permet d'individualiser des quartiers en les spécifiant, selon la prédominance des maisons sur les immeubles collectifs, l'importance des espaces verts, l'orientation, l'ancienneté du bâti, les modes (quartiers anciens recherchés aujourd'hui, délaissés il y a 40 ans), les activités économiques. Le centre ville est le plus densément peuplé et présente deux aspects : des immeubles très serrés autour de la Cathédrale, Saint Maclou et Saint Ouen et la place du Vieux Marché (se référer au plan de la page suivante répertoriant les quartiers de Rouen).

Plan 1 : Les quartiers au coeur de la ville

 

Population

Évolution 1990/99

Nombre de logements

Évolution 1990/99

Habitant par logement

Densité

Vieux marché Cathédrale

14054

10

10773

17,2

1,5

14082

Saint Marc Croix de pierre

14800

11,6

10114

26,3

1,6

14082

Centre rive-gauche

13191

12,7

7893

15,3

1,8

8370

Pasteur

4259

23,2

2845

25,2

1,7

4840

Gare Saint Gervais

6606

6,3

3906

11,1

1,8

7811

Jouvenet

5151

1,8

2523

5,1

2,2

5630

Jardin des plantes

5819

5,3

3107

6,8

2

7667

St Clément Pépinières

6569

2,4

2952

2,6

2,1

7482

Grieu Vallon Suisse

6601

2,6

3493

6,5

2,1

4270

Mont Gargan

2588

0,5

1115

4

2,4

2432

Quartiers Ouest

7763

5,1

4462

21,5

2

6286

Sablière Grammont

2995

-7,7

1399

2

2,3

8437

Sapins

4170

-8,3

2122

-1,2

2,1

5030

Chatelet Lombardie

5976

-20,6

2327

-14,4

3

5077

Grand Mare

5795

-8,2

2588

-0,73

2,6

7938

STATISTIQUES DES QUARTIERS DE ROUEN, 1999
Source : site Internet de la ville de Rouen.

Bien que certains quartiers en reconversion (quartier Saint Marc/Croix de Pierre, quartier Pasteur et quartier Ouest) attirent de plus en plus d'habitants, le quartier Monet Cathédrale reste le plus peuplé en logement et en habitants. Loin de se déserter, ce quartier a vu augmenter sa population de 10% en 9 ans (entre 1990 et 1999) et ses constructions de logement de 17,2% entre ces mêmes dates.

En centre-ville de Rouen, on note un important centre historique. Dans le seul quartier Vieux marché/Cathédrale on peut trouver une multitude de monuments classés (La Cathédrale, l'Office du tourisme, l'Hôtel de Ville, le Gros Horloge, l'Eglise Sainte Jeanne d'Arc, le palais de Justice, la place du vieux marché...)

La ville de Rouen s'est étendue à partir de son quartier historique. D'après R. Ledrut, le quartier historique constitue ce qu'il appelle une centralité « morte », opposé à la centralité vivante qui est celle qui s'est étendue autour du centre historique de Rouen. La centralité vivante est caractérisée par le centre des affaires, le centre commercial et administratif :

« Les propriétés géométriques de l'espace, l'antériorité historique du noyau initial à partir duquel la ville s'est étendue, les représentations symboliques qui lui sont associées sont autant d'éléments qui tendent à faire du coeur géographique de l'agglomération le principal point d'appui et le lieu emblématique d'un grand nombre de fonctions centrales »4(*). Ainsi, pour Henri Lefebvre5(*), l'histoire de la ville est souvent celle de son centre historique construit, il y a longtemps. La centralité est donc l'essence de la ville.

Nous verrons si à Rouen le centre historique ne constitue pas une centralité morte.

Rouen n'a pas la seule spécificité d'être une ville historique. Le coeur de la ville a également une fonction commerciale. L'objectif du développement des rues piétonnes est d'ailleurs de faire fonctionner ce commerce foisonnant qui tend à prendre de plus en plus d'importance. La fonction symbolique qui s'exerçait par l'intermédiaire d'édifices et d'objets qu'il n'était pas question de s'approprier a connu une grande mutation. Les monuments de la ville moderne sont plus encore les boutiques et les grands magasins que la cathédrale et l'hôtel de ville6(*). On arrive donc à l'extension des agglomérations qui tendent à créer de nouveaux centres spécialisés, autour d'équipement regroupant les loisirs, les services et les commerces, autrement dit, des centres secondaires. Les centres commerciaux, les regroupements de commerces et de services dans un espace clos tendent à remplacer les centres-villes. Cette évolution des centres-villes tend à mettre à mal la thèse de Raymond Ledrut qui propose le couple de centre/non centre et intériorité/extériorité puisque les centralités peuvent se construire en dehors du coeur de la ville.

On peut prendre l'exemple de la constitution du centre Saint-Sever dans les années 1970.

À l'origine, le centre-ville de Rouen occupait la rive droite de la Seine. Aujourd'hui, il déborde largement. Avec le centre Saint-Sever et son centre commercial, le centre rive gauche apparaît comme un véritable prolongement du centre-ville de Rouen. Mais au fil du temps, les deux centres-villes se distinguent spatialement et socialement. En effet, le centre ancien peut apparaître réservé aux couches sociales les plus privilégiées alors que le centre récent rive gauche n'est pas fréquenté par toutes les couches sociales de la population de l'agglomération7(*). Il concentre et attire principalement les classes sociales les plus défavorisées. Les habitants de la rive droite et de la rive gauche sont perçus au travers des différenciations sociales, car ceux de la rive droite sont représentés comme ayant un niveau social et d'études élevées et n'ayant pas d'accent et habitant un centre d'activité intellectuel8(*).

Avec la reconquête du centre-ville, ces assimilations vont-elles perdurer ?

La ville va être modifiée, le coeur historique va être retouché et cela va nous conduire à parler du rapport au patrimoine des habitants et de leur participation aux projets de ville.

2- Le centre historique : Patrimoine, sens et représentations

Je partirai notamment des travaux de Raymond Ledrut pour évoquer cette dialectique entre habitants et patrimoine. Il se demande : « la forme reçoit-elle ou donne-t-elle un sens ? »9(*). D'après lui, on ne peut comprendre la forme sans saisir le lien entre la forme sociale et la forme spatiale.

Il montre à quel point le centre est qualifié socialement ; « les grandes artères, les places comme les monuments sont à la fois d'ordre quantitatif (éléments d'un réseau spatial) et d'ordre qualitatif (point de concrétisation de la ville pour chacun de nous) »10(*). À travers ses analyses empiriques, Ledrut souligne l'importance des dimensions matérielles (usages du centre) et symboliques du centre ; ainsi, le centre évoque pour les citadins à la fois un lieu, une forme, un monument, mais aussi des activités et des qualités particulières.

La dimension subjective du sens que l'on donne au monument est essentielle pour notre étude. Elle nous permettra de comprendre l'affection portée par les habitants à leur ville.

L'image possède toujours une résonance affective, elle déclenche une émotion et « elle exprime un rapport global de l'homme à la ville »11(*), laquelle se trouve sous cet angle personnifié. Plus il y a de monuments, plus l'identité de la ville est forte. On peut comprendre cette corrélation car le monument est un repère privilégié, c'est-à-dire un moyen de se repérer mais également de repérer la ville. Il apparaît comme un « symbole ». Qui n'a jamais fait visiter la Cathédrale de Rouen à leurs amis étrangers venus leur rendre visite ? Qui n'a jamais donné rendez-vous Place de la Cathédrale ?

L'espace n'est pas seulement un ensemble de points, lignes et surfaces, il est chargé de sens. Certains éléments, en renvoyant à des moments historiques, des normes éthiques, politiques ou religieuses et en suscitant des émotions, participent à la construction de l'identité collective et à l'élaboration du lien social.

Halbwachs est le premier chercheur en sciences sociales à analyser de façon détaillée la mémoire collective. Il montre dans son ouvrage La mémoire collective dans quelle mesure l'espace joue un rôle fondamental dans les processus de mémorisation : « Il n'est point de mémoire collective qui ne se déroule dans un cadre spatial (...) ainsi, le lieu a reçu l'empreinte du groupe et réciproquement »12(*).

La mémoire peut se définir comme « la faculté de conserver les idées antérieurement acquises »13(*), ceci à un niveau individuel ou collectif.

La symbolique d'une ville, au travers de ces monuments, est éternelle car l'identité de la ville c'est le patrimoine en héritage. La Cathédrale existe depuis le XIIème siècle et le sera jusqu'à la fin des temps. L'héritage des nombreux monuments a permis à Rouen de présenter sa candidature des villes au patrimoine mondial à l'UNESCO en septembre 1993.

Pour A. Riegl, « le monument est une oeuvre créée de la main de l'homme et édifiée dans le but précis de conserver toujours présent et vivant dans la conscience des générations futures le souvenir de telle action ou telle destinée »14(*).

La définition de A. Riegl est cependant insuffisante et demande à être étoffée. Pour cela, je vais prendre la définition du monument de H. Lefebvre. Pour cet auteur, le monument a une multitude de sens15(*). Le monument véritable a un caractère significatif et symbolique inépuisable pour l'habitant. Les lieux restent des lieux investis de sens, des « lieux identitaires, relationnels et historiques »16(*) selon Marc Augé.

Malinowski17(*) et l'école d'anthropologie sociale ont souligné dans quelle mesure certains espaces ou objets ont, au-delà de leur fonction instrumentale, une fonction symbolique : ils sont en mesure de nous mettre en relation avec des systèmes de connaissance et de croyance et constituent, en d'autres termes, des supports à notre identité.

Françoise Choay18(*) a ainsi montré que tout est désormais mémoire, certes, mais mémoire vide car les nouvelles constructions ne peuvent procurer d'émotions aux habitants. Le projet moderne Monet Cathédrale ne peut être vu comme porteur d'identité comme le serait un monument ancien qui a une histoire que chacun s'approprie.

Dans une volonté de modernisation des centres-villes, on voit apparaître des compromis entre conservation du patrimoine et inscription de formes nouvelles et modernes dans ces lieux. André Malraux fait passer la loi du 4 Août 1962 pour justement associer revalorisation des patrimoines et modernisation des centres-villes19(*).

Le contexte de requalification n'implique pas que nous vivions dans un monde de non-lieux20(*), c'est-à-dire des espaces mono-fonctionnels et cloisonnés caractérisés par une circulation ininterrompue et ainsi peu propice aux relations sociales mais plutôt dans un monde aux repères changeants. L'arrivée du moderne dans la ville peut apparaître choquante et dangereuse pour l'identité de la ville, or pour Lynch21(*), il ne faut en aucun cas arriver à la constitution d'une image trop évidente de la ville, car elle deviendrait trop ennuyeuse. La ville doit présenter de la stimulation, du rythme et une certaine ambiguïté. J'en retiens que le projet moderne serait nécessaire à la ville pour garder un certain dynamisme.

3- Projets urbains et participation des habitants

Par participation, nous entendons la participation des habitants dans les décisions politiques concernant leur ville, leur quartier, leur environnement.

La démocratie participative est l'un des objectifs de la politique de la ville. Cette participation est née à la fois de la mobilisation d'habitants et de certains représentants de services publics autour de projets de développement social et urbain. La ville devient de plus en plus un lieu d'exercice de la citoyenneté, notamment depuis l'adoption de « La loi JOXE » du 06.06.2002, article L-125-1 qui stipule que « Les électeurs peuvent êtres consultés sur les décisions que les autorités municipales sont appelées à  prendre ... » et de la loi Vaillant adoptée le 13.02.2002, qui, selon les investigateurs, devait devenir un instrument de reconquête citoyenne et il présentait deux idées fortes allant dans le sens d'une démocratie de citoyens et d'une révision du pouvoir municipal22(*).

Aujourd'hui, dans un idéal démocratique, chaque individu veut pouvoir prendre la parole et être considéré comme citoyen à part entière. Cette volonté est un retour aux sources de la démocratie qui se définit avant tout comme « espace de dialogue, d'information et de délibération pour créer les conditions d'un consensus, de la formation de la « volonté générale » »23(*). Par les prises de parole, la société civile construit l'espace public qui peut se construire par un volontariat basé sur la participation active d'un grand nombre.

Nous essayerons de voir si la démocratie participative a été de mise lors des discussions autour du projet et s'il y a en effet, création d'espace public.

À travers les projets urbains, on peut observer l'imposition de politiques spécifiques. Le Palais des Congrès construit en 1970 était le fruit d'une politique d'aménagement qui se voulait moderne. Philippe Genestier24(*) a décrit les matériaux qui permettent de produire l'effet voulu, c'est-à-dire moderne. Selon lui, le verre joue un rôle important pour provoquer la fascination immédiate recherchée.

Il est intéressant de se demander comment ce bâtiment va être accueilli et perçu par les Rouennais. Le projet Monet Cathédrale étant de nouveau très moderne, dans quelle mesure ce choix est-il judicieux ? Quels sont les soubassements politiques d'un tel projet?

L'architecture devient un moyen d'accroître la visibilité des administrations, d'afficher leur modernité, de présenter une image positive d'elle-même. La compétition des grandes villes pour le statut de « capitale régionale » a entraîné une surenchère des programmes de prestige dont la valeur ajoutée est parfois plus symbolique que fonctionnelle25(*). Selon Alain Genestier26(*) qui s'est intéressé aux formes, aux styles, aux ambitions et aux significations associées à ces réalisations, en a déduit que les modifications sont la recherche de prestige pour le pays, les retombées qui peuvent en être attendues pour l'industrie culturelle et l'aspiration du pouvoir à la reconnaissance. Comme l'aspect fonctionnel peut être mis au second plan, on a construit des mètres carrés d'un coût exorbitant sans savoir à quoi ils étaient destinés, comme l'illustre la Grande Arche de la défense.

Les habitants sont-ils victimes de la politique? Les habitants ont-ils un rôle à jouer dans les décisions concernant les Grands Projets de Ville ? La ville de Rouen souhaite-t-elle plutôt améliorer les valeurs symboliques ou améliorer le cadre de vie des habitants ?

Si nous considérons que les citadins sont autre chose que des spectateurs passifs : qu'ils sont des acteurs à part entière, tissant un ensemble de relations, s'appropriant la ville à travers une multitude d'usage et de représentations, quelle serait leur place dans la gestion de leur environnement ? Quels moyens ont-ils pour agir ?

La théorie de la démocratie délibérative d'Habermas est importante pour penser les conditions de possibilité d'un changement fondé sur l'action positive déterminée des agents de la société civile. Habermas propose que la dissémination de la logique de la communication et sa place centrale dans l'évaluation du monde vécu pourrait contribuer à la fortification de la démocratie27(*).

Si les habitants ont la possibilité de participer aux projets urbains, de donner leur avis et qu'ils sont pris en compte pour les décisions, la ville leur ressemblera.

Maîtriser son logement, être bien chez soi est insuffisant si, au seuil du logement commence un univers hostile ou dévalorisant. La difficulté de l'appropriation des espaces tient au fait qu'ils ne sont pas le résultat de pratiques sociales des habitants28(*). Ils doivent s'approprier les lieux que les experts ont conçus pour eux, or il s'avère beaucoup plus difficile de s'approprier les lieux quand ils sont imposés.

Y a t-il une incapacité à faire face à la prolifération des demandes contradictoires ou incompatibles ? Face à ces difficultés, les experts ont tenté de se substituer aux futurs usagers du bâtiment en décidant de l'organisation spatiale à retenir29(*). Dans ce cas, les habitants sont alors de simples sujets qui ne sont pas écoutés car ils sont vus comme incapables de s'unir pour trouver un compromis entre eux. Ils se voient alors obligés de s'adapter à un environnement qu'on leur impose.

Or, l'insistance d'Habermas sur la participation des habitants à la communication souligne les qualités potentielles des intervenants, à savoir, l'auto-réfléxion, le sens critique, la capacité à s'engager dans des actions et à participer à des débats rationnels, enfin la capacité au jugement et à l'action morale30(*).

La rénovation urbaine produit des changements trop importants sur la population pour que les acteurs politiques puissent la mener à bien sans son accord. Pour manifester son intérêt pour sa ville, le citadin a plusieurs solutions pour faire entendre son opinion: Il peut participer aux réunions publiques en assistant aux conseils municipaux ouverts à tous ou bien assister aux conseils de quartiers. Ces deux recours permettent une relation entre citoyen et pouvoir politique, ce qui correspond à la sphère publique selon Habermas. Il la définit comme étant une suite d'institutions et d'activités qui a pour fonction de favoriser les relations entre l'Etat et la société. Elle permet de lutter contre l'absolutisme étatique, dans le sens où toute formation sociale devait pouvoir accéder aux structures de pouvoir par ce moyen31(*).

Les conseils de quartiers ont été mis en place à Rouen de façon expérimentale dans quelques quartiers du centre ville, dès 1996, sous l'ancienne majorité PS. En 1999, ils sont généralisés à l'ensemble de la ville puis rendus obligatoires par la loi de février 2002.

Les conseils de quartiers vont êtres présentés au public comme des « espaces de concertation et d'interpellation, un nouveau lieu de démocratie, capable de rompre avec le dialogue codé entre les professionnels de la politique et les professionnels du mouvement associatif »32(*).

Les conseils de quartiers doivent avoir trois fonctions33(*) :

- Celle d'écoute sur les problèmes ressentis par les habitants, de concertation sur les actions de la mairie.

- Celle de consultation sur les projets concernant le quartier ou ayant une incidence sur son devenir dans tous les domaines.

- Celle d'information mutuelle et d'interpellation entre les habitants du quartier et le conseil d'arrondissement.

Le conseil de quartier Vieux Marché - Cathédrale bénéficie d'une population et d'un cadre d'intervention privilégiée : le centre historique de la ville, mais aussi du dynamisme d'un noyau dur de militants déterminés, dotés d'un savoir-faire acquis au fur et à mesure des expériences.

Malgré une demande forte de la part des habitants pour une démocratie locale active, il y a un déficit de la connaissance de la démocratie locale à Rouen. En effet, selon une enquête34(*) menée par la mairie en mai 2005 auprès de 1000 personnes montre que, 10% des personnes interrogées affirment savoir ce qu'est la démocratie locale ; 25% indiquent connaître ce qu'est un conseil de quartier (même si seulement 7% font la différence entre comité et conseil de quartier) ; 21% se déclarent prêts à s'impliquer dans un conseil de quartier et 75% des habitants souhaitent être mieux informés sur l'action des conseils de quartier.

Comment expliquer un tel décalage entre l'omniprésence du thème de la démocratie participative dans le discours politique et l'apparente pauvreté des résultats constatés ?

Qu'est-ce qui motive les politiques de Rouen à vouloir favoriser la participation des habitants et pourquoi ne la mettent-ils pas en oeuvre ?

Notre questionnement initial s'est basé sur des interrogations majeures qui auront pour but de mettre en lien une relation entre l'espace et la société ainsi que de mettre en perspective le rôle des citoyens dans la sphère politique. Nous abordons ces questions par l'analyse de la place du projet moderne dans le centre historique, ses effets sur l'identité de la ville et l'attachement des habitants aux valeurs portées par le centre historique. Enfin, notre dernier questionnement portera sur le projet urbain et la mise en oeuvre d'un processus démocratique pour la participation des habitants au devenir de la ville.

Deux axes ont fondé notre réflexion soit, centre-ville/patrimoine et centre-ville/enjeux de pouvoir. Grâce à ses axes, nous pouvons formuler deux hypothèses structurant notre analyse.

1/ La reconquête du centre-ville caractérisée par la multiplication des nouvelles formes urbaines modernes peut enlever à la ville toute son histoire et par conséquent lui fait perdre son identité de ville d'histoire. Les habitants peuvent alors avoir des difficultés à construire ou à conserver une mémoire historique.

2/ Les habitants sont consultés avant que des décisions soient prises. Ils sont donc des acteurs de la vie politique et participent donc à l'évolution de leur ville. Avec la création des conseils de quartiers, chaque citoyen a le droit d'apporter son avis lorsqu'il est consulté par la municipalité. Mais il est aussi possible que les habitants n'aient qu'une place secondaire si les politiques n'appliquent pas la démocratie participative.

Pour étudier la ville, il est indispensable de choisir plusieurs méthodes d'enquête car les images d'une ville sont diverses et variées. Dans ce travail j'ai privilégié les méthodes qualitatives (l'entretien, l'observation, et le questionnaire comme méthode complémentaire).

Dans un premier temps, pour faire le point sur les différentes approches et les concepts utilisés, j'ai lu de nombreux ouvrages et articles.

Dans un second temps, je suis allée à là rencontre d'acteurs institutionnels (architecte des bâtiments de France, chef de service du droit des sols, le responsable du service « monuments historiques ») qui m'ont montré des documents officiels comme le permis de construire du projet Monet Cathédrale, des photos de maquette.

Pour récolter tous ces documents, je suis allée au service départemental de l'architecture de la Seine-Maritime, à la Direction de l'aménagement et de l'habitat urbain et à la Direction Régionale des Affaires culturelles.

Les lectures et l'exploitation des documents m'ont permis de mieux centrer mon sujet et de mieux comprendre les enjeux d'un tel projet au niveau social et politique.

De plus, j'ai effectué un stage à la direction de l'Aménagement urbain et de l'Habitat (voir annexe n°1) qui m'a permis de rencontrer des personnes majeures pour mon enquête (adjoint à l'urbanisme, chef du service urbanisme...). J'ai également pu prendre ou consulter des documents officiels ou « officieux ». Grâce à ces matériaux, j'ai pu donner plus de contenu à ce mémoire qui manquait de références documentaires.

1- Les entretiens

Le choix de la méthode qualitative qu'est l'entretien s'est avéré incontestable. Cette méthode permet d'extraire des informations et des éléments de réflexions riches et nuancées. J'ai cherché principalement à entrevoir un éventuel lien entre patrimoine et habitants, à savoir si les habitants s'y intéresse ou pas. Pour cela, j'ai eu besoin de paroles qui sont la manière concrète de l'entretien. Pour que les personnes s'expriment librement, j'ai choisi d'effectuer des entretiens semi directifs qui m'ont apporté des informations parlantes quant à ce que je cherchais à découvrir.

1-1 L'entretien exploratoire

L'entretien exploratoire a permis un échange autour de mes hypothèses de travail. De ce fait, le contenu de l'entretien a fait l'objet d'une analyse, destinée à tester mes hypothèses de travail.

Lorsque j'ai su précisément sur quel sujet j'allais travailler, j'ai voulu prendre des contacts rapidement avec des architectes et politiques concernés par le projet car il est souvent difficile et long d'obtenir des contacts. Or, il en a été tout autrement car les réponses des architectes ont été rapides et positives. Bien que mon sujet était encore très flou, j'ai effectué le lundi 16 Octobre, mon premier entretien avec Monsieur Lablaude, architecte en chef des monuments historiques, dans son bureau qui se situe dans l'aile gauche du Château de Versailles. Il m'a expliqué pourquoi il avait émis un avis défavorable au projet Monet Cathédrale. Ne sachant pas comment m'y prendre vu que mon sujet était très peu avancé, j'ai décidé de lui exposer mon intention de travailler sur la reconquête du centre ville, tout en étudiant le patrimoine Rouennais ainsi que la mémoire individuelle ou collective qui peut se construire à travers lui et la participation des habitants dans la politique urbaine.

Cet entretien qui s'est déroulé de manière ouverte et souple m'a beaucoup appris. Il a eu pour fonction de mettre en lumière les différents aspects de l'objet de la recherche. Il m'a ouvert de nouvelles pistes que je n'avais pas encore relevées lors de mes lectures. En effet, j'ai pu me rendre compte que la dimension politique avait une place centrale dans le projet ainsi que dans la vision des habitants. J'ai pu en faire les deux axes majeurs de mon étude.

L'entretien exploratoire était pour moi une façon de trouver des pistes de réflexions, des idées, et des hypothèses de travail et non pas de vérifier des hypothèses préétablies.

1-2 Les entretiens semi directifs

Pour ces entretiens, j'ai choisi d'interroger des acteurs du monde politique concerné par le projet, notamment l'adjoint au maire et des professionnels de l'urbain. Ils ont pu me donner leur raison de leur éventuelle motivation pour le projet, leur vision de Rouen dans quelques années...

J'ai aussi voulu interroger des habitants pour avoir leur impression sur leur rapport au patrimoine, leur sentiment de participation aux décisions politiques concernant les grands projets urbains de leur ville.

Enfin, les dernières personnes enquêtées ont été les représentants des associations de quartiers, ce qui m'a permis de savoir quels sont leurs interlocuteurs, à qui ils transmettent leurs propositions et leur poids dans les décisions politiques.

2- L'observation

Les méthodes d'observations permettent aux recherches en sociologie de capter les comportements au moment où ils se produisent sans l'intermédiaire d'un document ou d'un témoignage.

2-1 L'observation de la Place de la Cathédrale

Les observations ont été de courtes durées et ont été réalisées avec une grille d'observation détaillée (voir annexe n°2). Cinq thèmes ont été retenus : l'approche sensible, l'analyse spatiale, les fonctions de la place, une lecture sociale et le contexte historique et spatiale de la place. La grille reprend donc de manière sélective les différentes catégories de ce qu'il y a à observer.

2-2 L'observation des réunions de quartiers

J'ai fait des observations dans des réunions de quartiers, et plus précisément celles qui rassemblent les habitants du quartier Cathédrale. Habitant moi-même dans ce quartier, je pouvais facilement intégrer les réunions et ouvrir des débats avec les personnes présentes autour de mes thèmes de recherches. Le fait qu'ils ne sachent pas que je travaille sur ces thèmes, m'a permis d'obtenir des propos objectifs de leur part.

Il s'agit ici de l'observation participante car j'étudie le groupe en participant à ses activités. Pour mener mon observation, je me suis appuyée sur cinq catégories, à savoir : le cadre, le moment, les individus (caractéristiques, tenue vestimentaire, pratique langagière, corporalité, expression...), les comportements et les relations entre les personnes.

3- Le questionnaire

Pour recueillir des informations, tant sur le patrimoine Rouennais que sur la participation des habitants aux décisions politiques, la méthode de l'entretien ne me paraissait pas suffisante. Pour avoir une diversité plus grande de l'opinion des habitants, il m'a semblé nécessaire de construire un questionnaire.

3-1 L'échantillon

Ce questionnaire a été distribué à une centaine d'habitants actuellement Rouennais où l'ayant été. La passation de questionnaire a donc été assez simple du fait que tout le monde pouvait y répondre, mais il a bien sûr fallu équilibrer les enquêtés, notamment en fonction du sexe, de l'âge et de leur ville ou quartiers de résidences afin d'avoir un échantillon hétérogène.

Pour avoir une vision plus juste des opinions, il aurait évidemment fallu multiplier les distributions, mais je me suis fixée une limite de cent à cause des contraintes de temps.

En effet, lorsque j'ai commencé mon enquête, je m'étais arrêtée à la méthode de l'entretien. C'est seulement en février que j'ai trouvé la méthode du questionnaire utile.

3-2 La confection du questionnaire

Lorsque j'ai construit mon questionnaire, j'ai choisi de le diviser en 4 parties. La première est la partie d'identification (âge, sexe, profession, ville de résidence, quartier) pour pouvoir corréler ces variables avec les réponses et ainsi voir s'il peut avoir un lien. Par exemple, un homme âgé, responsable d'une association défendant le patrimoine et habitant le centre-ville de Rouen a un profil qui pourrait expliquer ses réponses.

Ensuite, j'ai partagé mon questionnaire selon trois thèmes :

Le premier traite de la perception du patrimoine rouennais par les habitants, le second est la perception de la modernisation du centre-ville et enfin le troisième est porté sur le sentiment de participation aux projets politiques.

Mes questions demandent la plupart du temps des réponses ouvertes. Selon François De Singly35(*), elles représentent des avantages parce qu'elles privilégient les catégories dans lesquelles les individus perçoivent le monde social, plutôt que de les imposer par les modalités des réponses fermées. Aussi, les questions ouvertes ouvrent des perspectives de codage de l'information beaucoup plus grande.

4- Les conditions de l'enquête

Je vais dans cette partie, évoquer la façon dont se sont déroulés les entretiens et les questionnaires.

4-1 Les entretiens

Au premier semestre, j'avais prévu de faire mes entretiens du mois de janvier au mois de février inclus afin de faire mes analyses au mois de mars. Mais le temps de prendre tous les rendez-vous avec mes contacts a été plus long que prévu. J'ai pu terminer mes entretiens dans la deuxième quinzaine du mois de mars et chaque entretien a été retranscrit et analysé au fur et à mesure (préparation de résumés pertinents de l'information à retirer de chaque entretien). Vu que j'ai effectué un stage à la mairie de Rouen, que j'ai fait passer des questionnaires et que j'ai travaillé sur les réactions des Rouennais36(*) concernant le projet, j'ai réduit mes entretiens au nombre de 11 (8 habitants, 2 personnes d'associations et 1 architecte).

Les habitants qui ont accepté de répondre à mes questions habitent tous à Rouen (depuis 5 à 60 ans). Les critères de sexe et d'âge ont été très diversifiés. J'ai pu interroger presque autant d'étudiants et d'actifs, que de retraités.

La facilité pour trouver des contacts s'est aussi manifestée par le fait que les premières personnes qui ont accepté de faire l'entretien m'ont donné d'autres contacts, ce qui m'a permis d'éviter des échecs.

Avec les habitants, les entretiens se sont tous passés à leur domicile contrairement aux personnes d'associations qui m'ont donné rendez-vous dans des lieux publics (Musée des beaux arts et La Halle aux toiles) et à l'architecte qui m'a donné rendez-vous à son bureau.

Les entretiens ont duré environ une heure durant laquelle les personnes parlaient spontanément et donnaient leurs avis personnels car ils ont bien compris que c'est ce que je recherchais. En effet, je ne voulais pas qu'ils me fassent plaisir par leurs réponses mais qu'ils disent leur ressenti face au patrimoine, à la reconquête du centre ville, à la modernité, à la politique urbaine...

Les avis des associatifs sont d'autant plus forts sur la question de la participation citoyenne que leur objectif est de dénoncer la politique mise en oeuvre. Au travers leurs réponses, j'ai pu comprendre qu'ils pensaient que je pouvais avoir un rôle de « médiateurs » entre la mairie et eux. Peut-être n'ont-ils pas cru à mon statut d'étudiante en sociologie.

4-2 Les questionnaires

Au mois de janvier, il été question de faire passer 100 questionnaires aux habitants actuels ou passés de Rouen. Mais par soucis de temps, je n'ai pu en récolter que 50. Ils sont, comme pour les entretiens diversifiés selon l'âge et le sexe.

J'ai pu faire passer facilement les questionnaires aux 20-30 ans et aux 30-40 ans. Mais certains amis à qui j'ai expliqué ce que j'attendais ont pu faire circuler des questionnaires ce qui m'a permis d'avoir un échantillon plus diversifié en âge (jusqu'à 76 ans). Il était important pour moi d'avoir des réponses de personnes âgées car elles vivent à Rouen depuis de nombreuses années et ont un regard précis sur la ville et ses évolutions.

Pour les questionnaires que j'ai moi-même distribués, je les faisais remplir directement et je repartais avec. Les autres personnes qui les ont fait passer à ma place ont fait autrement : ils les ont donnés à leur entourage et leur disaient de leur rendre plus tard. Cette technique est peu certaine car beaucoup ont égaré le questionnaire ou n'ont pas pris le temps de le remplir. Quand le questionnaire n'est pas à redonner directement, il reste bien souvent oublié sur un coin de table.

Comme le moment de la rédaction est vite arrivé, je n'ai pas pu en faire remplir d'autres. J'ai donc effectué mon analyse avec les 50 que j'avais récupéré.

4-3 Les limites de la recherche 

Au mois d'octobre, j'avais exposé une vague idée sur laquelle je voulais travailler, soit le mélange des styles architecturaux en ville. Je suis partie sur cette idée mais ma directrice de mémoire m'a très vite mise en garde car mon sujet n'avait pas d'aspect sociologique.

Tout en gardant un lien avec l'architecture, il fallait que je change mon axe d'étude mais cela m'a pris quelques semaines.

Je me suis perdue dans des lectures trop vagues et je n'arrivais pas à trouver un sujet précis. C'est en lisant les journaux régionaux et l'actualité locale concernant la polémique autour du projet Monet cathédrale que j'ai voulu travailler sur la perception des habitants concernant la modernité du centre-ville ainsi que sur leur rôle dans cette reconquête.

Mon objet d'étude étant devenu très clair début novembre, j'ai pu commencer les lectures appropriées et la collecte de documents.

Une autre limite s'est posée à moi, pour étudier la participation des citoyens aux projets urbains il était nécessaire que j'interroge des politiques (maire, adjoints). Or, pendant tout le premier semestre j'ai envoyé des lettres, des mails, téléphoné aux personnes concernées mais en vain.

Je devais alors me contenter d'interroger des habitants mais mon enquête était alors partielle. Tout s'est arrangé au mois de février lorsque j'ai obtenu mon stage à la mairie de Rouen. J'ai alors pu effectuer des entretiens informels avec l'adjoint au maire chargé de l'urbanisme ainsi qu'avec des professionnels de l'urbain.

4-4 Présentation de l'analyse des données

Afin de pouvoir comprendre comment peut être vécu et perçu un changement spatial par les habitants et savoir quels enjeux politiques en découlent, j'ai bâti une analyse en trois parties :

Tout d'abord, je me suis penchée sur l'importance de la labellisation pour la ville de Rouen. Il s'agit d'un point de départ essentiel pour comprendre la motivation de la municipalité pour la reconquête du centre ville et pour la suite de l'analyse. Dans cette partie, j'ai également pris en compte la représentation du patrimoine par les habitants pour savoir comment ils percevaient l'importance de celui-ci pour l'identité de la ville.

Dans une deuxième partie, j'ai travaillé sur les avis des habitants concernant la reconquête du centre ville et par conséquent, sa modernisation. Les notions de mémoire et de modernisation bâtiront cette partie. J'ai poursuivi la recherche en interrogeant les positions des politiques pour comprendre leurs motivations et les enjeux d'une modification spatiale.

J'ai terminé par une troisième partie qui traite de la légitimité des habitants dans les décisions relatives à leur environnement urbain. J'ai pris de nouveau deux points de vue différents (habitants/politiques) sur ces questions : « Comment les habitants sont intégrés dans les processus de décisions ? » et « Les politiques ont-ils la volonté de travailler avec les habitants ? ».

1- Histoire urbaine

Pour éviter de nous perdre dans les repères historiques, je décrirai le centre-ville de Rouen à partir des années 1945, ce qui me permettra de retracer toutes les évolutions et constructions qui ont pu avoir lieu depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui.

Les années d'après guerre sont celles de la reconstruction. Un quart des logements est à reconstruire. Le choix est fait de conserver le plan ancien de la ville et la même largeur de rues. La largeur importante des rues et notamment de la rue Jeanne d'Arc est due à l'action d'élargissement ou de percement des rues voulus par le maire Charles Verdrel (1858-1868).

Comme dans le reste du pays, la croissance démographique et la crise du logement entraînent la construction de nouveaux quartiers, sur la rive gauche (à Saint-Étienne-du-Rouvray et Grand-Quevilly en particulier) et sur la rive droite (les Sapins et la Grand'Mare, Canteleu). On édifie sur la rive gauche la préfecture, puis la cité administrative.

Les transformations de la ville dans les années 70-80 sont liées à l'action de Jean Lecanuet, maire de 1968 à 1993. Dans les années 70, a commencé la restructuration du centre ville, éliminant des îlots considérés comme insalubres, ce qui a permis de faire place nette pour la construction d'ensembles immobiliers tels ceux qui sont bâtis autour de l'Hôtel de ville à la place d'un quartier aux maisons à pans de bois. Cependant, on prend vite conscience de la valeur architecturale des quartiers anciens et on lance des opérations de sauvegarde, par exemple dans les quartiers Est de la ville. C'est l'époque de la restauration des façades, de la création des rues piétonnes (la rue du Gros Horloge est en 1970 la première rue piétonne de France). En 1979 est inaugurée l'Eglise Sainte Jeanne d'Arc, sur la place du Vieux Marché. De la même époque datent les tours de 18 étages du Front de Seine, ou le Palais des Congrès, sur la place de la Cathédrale. Plus récemment fut construit l'Espace du Palais et l'ensemble immobilier de la Place de la Pucelle.

Rouen est classée Ville d'art et d'histoire depuis le 12 février 2002. Il s'agit d'une convention passée entre la commune et la Caisse des Monuments Historiques permettant à la ville de profiter d'un label de qualité, d'une aide financière et du raccordement à un réseau national de promotion. En contrepartie, la ville s'engage à employer un animateur du patrimoine et des guides agréés par la Caisse.

La notion de Ville d'art née au tournant du siècle est caractérisée par la qualité et le nombre de trésors d'art, notamment historique avec leur décor peint et sculpté, musées et collections qu'elle renferme, à la manière d'un immense musée à ciel ouvert37(*). Il n'est pas possible d'aborder le centre-ville de Rouen sans en saisir la richesse de son patrimoine, notamment au sein de son coeur historique (se référer au plan de la page suivante répertoriant les sites patrimoniaux du coeur de Rouen).

Plan 2 : Les sites patrimoniaux au sein du coeur de Rouen

Cet espace délimité géographiquement par les boulevards extérieurs et les quais (et donc facilement identifiable) recèlent 80% du potentiel historique de Rouen. L'inventaire des sites classés donne 76 sites patrimoniaux répertoriés. Un patrimoine donc dense dans le centre historique et plus diffus hors de celui-ci. L'avantage mais aussi l'inconvénient de cette répartition est que les visiteurs ne font que très rarement l'effort de s'aventurer hors des « sentiers battus » de l'offre patrimoniale mondialement connue à Rouen.

Notons également le nombre important d'édifices classés dans la région et dans le département :

 

Haute-Normandie

Eure

Seine-Maritime

Monuments classés

320

132

188

Monuments inscrits

577

230

347

Objets mobiliers classés

4066

1867

2199

Objets mobiliers inscrits

3694

1170

2524

Orgues

56

15

41

LES MONUMENTS CLASSES HISTORIQUES EN 1991 (unité : nombre)

Source : Direction Régionale des Affaires Culturelles.

Comme on peut le voir dans ce tableau, la loi instaure deux niveaux de protection complémentaires : l'inscription et le classement.

Le classement est une protection forte qui correspond à la volonté de maintenir les caractères du site ayant justifié sa protection. Les sites classés ne peuvent êtres ni détruits, ni modifiés dans leur état ou leur aspect sans autorisation spéciale.

L'inscription sur la liste des sites est une mesure plus souple. Elle constitue une garantie minimale de protection. Elle impose d'informer l'administrateur de tout projet de travaux de nature à modifier l'aspect du site.

Notons qu'il y a environ deux fois plus de monuments inscrits que classés en Seine-Maritime. La différence est moins significative pour les objets mobiliers mais il y a tout de même plus d'objets mobiliers inscrits que classés.

Le patrimoine culturel qui comprend les monuments et objets immobiliers inscrits et classés implique quelque chose qui nous a été transmis par ceux qui nous ont précédés. Ce patrimoine culturel ne peut plus aujourd'hui être ni vendu, ni donné à des particuliers, ni détruit. Telle est la différence essentielle entre le patrimoine familial et culturel38(*).

L'inscription d'un monument sur la liste des sites à protéger demande de suivre une procédure :

DEMANDE D'INSCRIPTION

ÉTUDE PREALABLE

CONCERTATION LOCALE ET CONSULTATION DES CONSEILS MUNICIPAUX DES COMMUNES CONCERNEES

CONSULTATION DE LA COMMISSION DEPARTEMENTALE DES SITES, PERSPECTIVES ET PAYSAGES

TRANSMISSION DU DOSSIER PAR LE PREFET AU MINISTRE CHARGE DES SITES

PUBLICATION ET NOTIFICATION DE L'INSCRIPTION

Qu'ils soient inscrits ou classés les monuments demeurent des symboles qu'il faut respecter.

Salué par de nombreux auteurs, on voit le symbolique historique prégnant de Rouen.

Victor Hugo l'avait surnommée « la ville aux cent clochers » et Stendhal « l'Athènes du gothique »39(*). Enfin, Maupassant écrivait « c'est là un des horizons les plus magnifiques qu'ils soient au monde. Derrière nous, Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques, travaillés comme des bibelots d'ivoire, en face, Saint Sever, le faubourg aux manufactures, qui dresse ses mille cheminées fumantes sur le grand ciel vis-à-vis des mille clochers de la vieille cité. Ici, la flèche de la cathédrale, le plus haut sommet des monuments humains ; et là-bas, la « Pompe à feu » de la « Foudre », sa rivale presque aussi démesurée et qui dépasse d'un mètre la plus géante des pyramides d'Egypte »40(*).

De nombreux édifices ont été endommagés par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, mais il reste heureusement quelques bâtiments remarquables, religieux ou non.

La Cathédrale Notre-Dame, d' architecture gothique, inspira particulièrement Claude Monet. Elle possède, à la croisée du transept, une «  tour-lanterne » surmontée d'une flèche en fonte qui culmine à 151 mètres de hauteur (la plus haute de France). La façade occidentale est encadrée de deux tours, la tour Saint-Romain et la Tour de Beurre.

La valeur de la ville est dans son coeur historique, à travers ses monuments rares et non reproductibles41(*), c'est pour cela que je me pencherai longuement sur le terme patrimoine, pour comprendre l'attachement plus ou moins fort des habitants aux valeurs de leur ville.

La ville de Rouen a-t-elle une identité de ville historique ? Les habitants l'identifient-elle comme cela ?

Il ne faut pas voir une séparation entre les habitants d'une part et les monuments de l'autre mais il faut toujours prendre en compte la dialectique entre le bâti et les rapports sociaux qui se fondent à travers eux car une ville historique constitue en soi un monument mais elle est également un tissu vivant42(*).

Les habitants portent-ils un intérêt aux monuments ? Ont-ils des repères qui leur sont propres, qu'ils ont construits ? Selon les actes du colloque intitulé « Des bâtiments au public »,

- Il y a une relation de sens entre les habitants et leur patrimoine car ils aiment reconnaître un bâtiment et même le dater.

- Les personnes ont des choix esthétiques, elles aiment donner leur avis, discuter l'image43(*).

2- La labellisation, un atout majeur

La labellisation est un atout majeur pour la reconnaissance des villes. Si des villes obtiennent un label, tel que « Ville d'art, Ville d'histoire », elles sont perçues et reconnues comme ayant un intérêt certain tant au niveau culturel qu'historique. Ce label permet la sensibilisation de la population au patrimoine, tout comme sa préservation qui concourt à renforcer l'identité locale.

Dès lors que le label est attribué à une ville, il en résulte plusieurs enjeux :

Tout d'abord, un enjeu social, c'est-à-dire que la population va s'approprier le patrimoine et va voir la nécessité de le conserver.

Ensuite il y a un enjeu territorial car la valorisation du patrimoine d'une ville participe au rayonnement de toute une région. Les actions de valorisation de la ville par l'intermédiaire de la labellisation ont permis de développer une image très positive de la ville.

Par ce constat on voit qu'il y a un enjeu identitaire de la labellisation. 

Pour finir, je dois citer un dernier enjeu non négligeable qui est l'enjeu économique. La reconnaissance que l'on accorde à une ville n'est jamais sans conséquence pour son économie car le tourisme va permettre à la ville de fonctionner.

L'atout majeur de Rouen est lié à son centre-ville et notamment à son coeur historique qui le légitimise. La partie de la ville la plus dotée en monuments historiques est protégée par la loi pour que soit préservée la valeur patrimoniale de cet espace. C'est ce qu'on appelle le secteur sauvegardé. Sa protection et sa délimitation sont stipulées par la loi Malraux et notamment par le premier article : « Des secteurs dits « secteurs sauvegardés », lorsque ceux-ci présentent un caractère historique, esthétique, ou de nature à justifier la conservation, la restauration ou la mise en valeur de tout ou partie d'un ensemble d'immeubles, peuvent être créés et délimités... ».

Il est important d'expliquer les spécificités du secteur sauvegardé pour comprendre la façon d'agir des politiques et des professionnels dans celui-ci et aussi pour comprendre les réactions des Rouennais lors d'une modification spatiale dans le centre historique.

3- Délimitation et contraintes du secteur à embellir

Le secteur historique à Rouen est délimité par la rue de la République, la rue de l'hôpital, la rue de la Marne, la rue Moulinet, le boulevard de la Marne, la rue de l'Europe, la rue Fontenelle, la rue du Change et la rue des Bonnetiers. Tout ce qui est à l'intérieur de cet espace représente le secteur A et le patrimoine qui s'y trouve est souvent classé, aussi les transformations urbaines qui ont lieu dans cette zone sont soumises à des règles très strictes.

En effet, comme il y a dans ce secteur des monuments, des immeubles ou des parties d'immeubles classés « Monuments Historiques », il n'y a pas de grande marge de manoeuvre pour modifier le paysage urbain. Ces monuments ou bâtiments classés sont régis, ainsi que leurs abords, par la loi du 31/12/1913, qui impose une protection dans un rayon d'au moins 500 m aux alentours de monuments classés. Et comme dans le secteur sauvegardé, il y a toujours au moins un monument classé tous les 500 m, tout le secteur est régi par cette loi.

Toutes ces mesures draconiennes prises pour conserver le patrimoine sont bien appliquées. J'ai pu constater l'importance de ce secteur lors de mon stage au service du droit des sols de la Mairie de Rouen. Chaque semaine, le chef de service du droit des sols et l'Architecte des bâtiments de France consacrent une journée pour passer en revue les travaux qui sont prévus dans le secteur sauvegardé. Ils se rejoignent sur le terrain pour constater ce que les propriétaires des lieux veulent modifier et pour donner un avis favorable ou défavorable aux travaux. L'Architecte des Bâtiments de France est aussi là pour donner des conseils pour la couleur de la façade à refaire, les matériaux à privilégier par exemple parce qu'il a l'autorité sur le secteur sauvegardé ; ainsi son avis ne peut pas être remis en cause.

Les habitants résidant dans le secteur sauvegardé ne peuvent donc pas faire ce qui leur plaît pour leurs travaux extérieurs.

4 L'épreuve du classement de l'UNESCO

Cette harmonie est notamment recherchée depuis que Rouen s'est présentée deux fois au concours de l'UNESCO et qu'elle n'a pas été retenue, entre autre, « pour cause d'une trop grande hétérogénéité architecturale », (P.A Lablaude, Chef des monuments historiques, entretien n°1) :

« Tout d'abord, notre dossier manquait un peu de sens au dire des experts. Il ne suffit pas de disposer d'un patrimoine historique exceptionnel, encore faut-il avoir une véritable démarche d'interprétation et d'animation du patrimoine car les concurrents sont désormais très nombreux et la lutte est sévère. Ensuite, les abords du centre historique de notre ville ont été jugés trop peu soignés c'est-à-dire les quais, les boulevards et les entrées de la ville. (...). Enfin, les experts ont trouvé une ville très hétérogène architecturalement. Avoir un patrimoine historique c'est le conserver en ne le dénaturant pas par d'autres architecture », (Propos de P. Albertini, Maire de Rouen, sur le site : www.capidees.net).

Les membres de la municipalité acceptent ces remarques qui sont à l'origine de cet échec mais se battent maintenant pour que la ville ait une harmonie architecturale. Cette persévérance pour la reconnaissance voudrait que chaque habitant fasse un effort, il n'est pas libre de choisir ce qu'il aime pour son habitation mais ce qui est bien pour sa ville.

Par exemple, les commerçants doivent avoir des enseignes très réglementées et encore plus dans le secteur sauvegardé :

En secteur A, l'enseigne perpendiculaire peut dépasser de 0,6 m ou 0,8 m selon la largeur de la rue.

En secteur B, elle peut dépasser de 0,8 m, 1 m ou 1,2 m selon la largeur de la rue.

L'objectif de ces mesures est de parvenir à une harmonisation de la présentation des enseignes, afin qu'elles participent à l'embellissement de la ville.

Un autre exemple tiré de mon stage : un commerçant de la rue du Gros Horloge qui avait fait un soubassement en placoplâtre a été obligé de refaire des travaux pour y mettre de la pierre, qui est plus fidèle à l'environnement.

Si ces contraintes existent, c'est pour garder une certaine harmonie, explique l'Architecte des Bâtiments de France. Il ne s'agit pas de contraindre les habitants sur ce qu'ils doivent faire chez eux mais c'est un devoir de conserver l'historicité du lieu, ce qui est le cas pour le projet Monet-Cathédrale. Il s'agit de supprimer la friche du Palais des Congrès, de réaliser un projet architectural contemporain et de qualité tout en respectant les obligations du plan de sauvegarde du centre-historique. L'Architecte des Bâtiments de France et la municipalité se réjouissent donc d'avoir enfin une solution pour redonner vie à ce bâtiment oublié et pour découvrir les vestiges de la façade Romé. Il s'agit d'un des objectifs de la reconquête du centre-ville.

Cependant, le projet Monet Cathédrale est très mal compris pour ces raisons de contraintes qui ont pour but de réussir à constituer une ville avec une architecture homogène :

« On ne peut rien faire dans cette ville, tout est toujours beaucoup trop réglementé. Et là, on me dit quoi ? Un bâtiment en verre !!! A non mais laissez-moi rire, là on court à la catastrophe. On se fout vraiment de nous ! », (Eric, Commerçant de la rue du Gros Horloge, entretien n°3).

En effet, comment les commerçants et habitants du secteur peuvent comprendre une telle différence entre ce qu'on leur impose et ce que la municipalité laisse faire juste à côté de la cathédrale ?

C'est d'autant plus incompréhensible que la ville a une architecture trop hétérogène. Rouen a en effet des styles architecturaux très diversifiés et ce phénomène se renforce malgré les critiques de l'Unesco.

Des villes comme Reims ou Dresde, classées au patrimoine mondial il y a plusieurs années ont également voulu se moderniser. Mais aujourd'hui, leur suppression des villes classées est effective. L'Unesco, qui s'attache à inscrire les villes au patrimoine mondial, se met aussi un point d'honneur à vérifier si les villes inscrites respectent les critères qu'elle a proposés. Les villes classées qui ne respecteraient pas les critères seront radiées.

5 Remettre en valeur un quartier ancien

La reconquête du centre-ville et notamment du quartier historique, a pour but de le rendre plus dynamique, plus attrayant et de valoriser son image. La ville de Rouen a choisi de reconquérir le centre-ville par la réalisation de projets urbains qui devront être des lieux qui attire une population qui délaisse le centre de Rouen au profit de la périphérie.

Remettre en valeur un quartier ancien et lui redonner sa valeur centrale, c'est agir sur tout le centre et toute la ville44(*).

Les projets urbains destinés au centre-ville se manifestent par la préservation et la restauration du patrimoine. Il s'agit également de veiller à ce que les nouveaux édifices qui seront construits respectent l'environnement historique, ce qui constitue le débat de la construction de l'espace Monet Cathédrale car il est difficile de concilier protection et renouvellement du patrimoine urbain. Il faut en effet construire dans ce qui est déjà existant et par conséquent respecter l'histoire du lieu.

Cet espace Monet Cathédrale est plus moderne et a plus de fonctionnalité que les bâtiments du centre-ville ; il apparaît comme un atout majeur pour rendre plus dynamique le centre-ville. Ce dynamisme recherché n'est pas nouveau dans les objectifs des municipalités. Déjà en 1972, il y eut l'opération de piétonisation de la rue du Gros Horloge qui fut la première opération de piétonisation de France. Elle avait bien évidemment pour but de rejeter les automobiles hors du centre-ville mais aussi de lutter contre l'émergence des nouveaux centres commerciaux qui sont dans des villes proches (Barentin et Tourville). Il fallait revitaliser l'espace central en le valorisant le plus possible. Notons que l'espace commerciale Saint-Sever avait la même portée, c'est-à-dire, conserver la population Rouennaise et attirer les habitants des villes extérieures.

Le rôle de la piétonisation du centre-ville de Rouen qui se poursuit encore à ce jour est faite dans le but d'attirer les habitants qui préfèrent aller faire leurs achats en centre-ville. Le commerce est une attraction principale pour les secteurs piétonniers. D'ailleurs, plus le secteur piétonnier est grand, plus son attractivité est importante45(*). Pour le commerce, la piétonisation est un point positif car il y a 50% de fréquentation de la clientèle de plus lors de la création d'une rue piétonne46(*).

Aujourd'hui, bien que le projet de piétonisation soit toujours d'actualité, d'autres projets voient le jour pour favoriser l'attractivité vers le centre, et notamment l'hyper centre de Rouen.

En ce qui concerne l'espace Monet Cathédrale, il s'agit de mêler la tradition au moderne : tradition parce que les monuments historiques classés sont conservés et modernité parce que se greffe à ce patrimoine historique un contenu moderne, orienté notamment vers des activités de commerces et de loisirs.

Seulement, le changement n'est pas simple à mettre en place car les professionnels de l'urbain, les politiques et les habitants qui ont eu à donner leurs avis ne sont pas tous d'accord sur le principe de concilier architecture moderne et patrimoine historique.

Par exemple, M. Goutal, Inspecteur Général des Monuments historiques a émis un « avis favorable au troisième permis de construire qui ne comprend plus la dépose-repose de la façade Rômé mais sa conservation en place ». Mais Mme Leprince, conservatrice des monuments historiques n'est pas du même avis. Pour elle, « le dossier présenté pour l'Hôtel Romé reprend l'étude préliminaire d'octobre 2005, en la précisant par quelques documents graphiques complémentaires. Mes réserves sont donc les mêmes que celles déjà exprimées dans mon avis du 8 décembre 2005 ».

A travers les avis divergents, nous sentons bien qu'il y a une envie de conserver l'âme de la ville.

L'architecte retenu pour monter le projet Monet Cathédrale a une devise qui est celle de « vivre avec son temps ». Loin de la nostalgie, il y a du plaisir à construire du moderne, même si l'architecture moderne contraste avec les alentours ce qui est le cas pour l'architecte de l'espace Monet Cathédrale :

« Certains exigent du pastiche, c'est-à-dire la reproduction de formes anciennes avec des éléments contemporains. Même si cela appartient à l'architecture, je ne l'ai jamais fait : c'est inconcevable pour moi. Le pastiche est un contresens, une énormité. Selon moi, la modernité est supérieure », (J.P Viguier, architecte du projet, extrait du Paris-Normandie du 02/10/2006).

Pourtant cela a déjà été fait sur la place de la Cathédrale pour le bâtiment où se trouve actuellement l'enseigne Etam.

Bâtiment qui accueillera l'enseigne Etam après des travaux de rénovation (1998)

Le bâtiment de l'enseigne Etam rénové (1999)

La ville de Rouen recherche à valoriser son centre-ville. Il s'agit désormais de faire évoluer l'espace urbain tout en conciliant les formes anciennes avec la modernisation du centre-ville. Dans cette partie, nous verrons que cette tâche est difficile à effectuer et nous allons comprendre pourquoi.

1- Patrimoine et représentation

Nous avons divisé les habitants en deux catégories : soit ceux qui ont un fort attachement aux monuments anciens et ceux qui veulent que leur ville se modernise.

1-1 Représentation du patrimoine par les habitants

Les habitants accordent beaucoup d'importance au patrimoine Rouennais et ont conscience du caractère unique de leur ville, seulement il demeure très mal connu.

Certains habitants se distinguent par leur détachement, voir leur désintérêt face aux questions patrimoniales.

Mes entretiens étant effectués avec des personnes intéressées par le sujet, je n'ai pas pu m'en rendre compte rapidement. Ce n'est qu'avec les questionnaires, qui ont été distribués à un échantillon large de la population Rouennaise que j'ai pu relever qu'il y avait une méconnaissance du patrimoine.

En effet, à la question Quels sont vos monuments préférés ? la plupart des interrogés ont répondu la Cathédrale et le Gros Horloge. Leurs réponses ne m'ont pas interpellé car donner les symboles de la ville comme favoris va de soi. Habiter la ville aux cent clochers est très valorisant du fait du patrimoine très important et connu.

Les Rouennais s'identifient aux symboles de la ville (Cathédrale, Gros Horloge) qui les valorisent. La quasi-totalité ont répondu positivement à la question : « Le patrimoine Rouennais est-il connu mondialement ? ».

Les Rouennais ont une image très positive de leur ville grâce aux monuments qu'elle abrite. Le rayonnement de Rouen leur paraît être très important et l'image de Rouen comme étant une ville historique leur semble être connu partout dans le monde.

En revanche, j'ai pu voir que les monuments symboliques étaient cités car les autres monuments étaient peu connus.

A la question Etes-vous d'accord avec la destruction du Palais des Congrès ? presque la moitié des interrogés disent ne pas savoir où il se trouve et quelle est sa nature. Par conséquent ces mêmes personnes ne sont pas non plus au courant des débats autour de ce projet. La méconnaissance du débat se ressent pour presque tous les sondés.

Parmi ceux qui connaissent le bâtiment, ils en ont une opinion négative et veulent le voir disparaître. Ils citent en premier le Palais des Congrès pour la question « quel monument voudriez-vous voir disparaître ? », car il n'a plus aucune fonction et il nuit à la place de la Cathédrale. Il y a une volonté de la part des Rouennais d'embellir le centre-ville et donc de faire disparaître ce qui nuit à son esthétisme, ce qui permettrait de mettre en valeur les monuments historiques.

L'espace du Palais est cependant bien apprécié et sa conservation est tout à fait admise. Du fait de sa fonction commerciale, il a une importance particulière et son architecture s'insère bien dans le paysage.

Ensuite, on trouve l'Eglise Jeanne d'Arc, qui a une fonction symbolique et emblématique; par conséquent, elle a une importance particulière aux yeux des Rouennais.

Enfin, l'Aître St Maclou, symbole de l'époque Romaine est un vestige que les Rouennais veulent absolument conserver.

Le Palais des Congrès apparaît comme un espace ignoré des Rouennais car il est vu comme un bâtiment mort depuis de nombreuses années qui gâche la place de la cathédrale. Seules de rares personnes me disent avoir le souvenir d'avoir vu le Palais des Congrès « vivant ». Cet abandon l'a cruellement marqué de tags, de palissades accablant les fonctions commerciales, animatrices des rez-de-chaussée, et produisant, de l'avis général comme de celui des experts, un aspect désastreux pour la place de la Cathédrale.

Même s'il est fermé depuis 1996, il fait partie de la ville et lorsque les guides touristiques font visiter la place de la cathédrale, le Palais des Congrès est aussi présenté mais le seul sentiment que les touristes gardent est la laideur du bâtiment.

La destruction de l'édifice participera alors à la production de l'espace : le Palais des Congrès n'étant plus valorisé, ne mérite pas d'être conservé ou réorganisé et sera donc remplacé par une construction jugée plus utile et plus adaptée aux nécessités du moment.

La méconnaissance du patrimoine et des débats urbanistiques s'accentuent lorsque les personnes sont éloignées du centre ville et qu'elles sont jeunes. Les personnes âgées du centre-ville sont les plus au courant des évolutions et des débats du projet, notamment parce qu'elles lisent davantage les journaux locaux et bien sûr parce qu'elles vivent à Rouen depuis de nombreuses années et qu'elles sont intéressées par « leur » environnement.

Mais au niveau de la population globale, il y a une forte valorisation du patrimoine symbolique de la ville mais une méconnaissance du patrimoine de façon plus précise.

Les monuments sont connus et acceptés à partir du moment où on les a toujours connu, et qu'ils sont des emblèmes de la ville.

La modernisation du patrimoine n'est pas ce qui dérange les habitants mais c'est la nouveauté qui dérange : « J'exagère en disant que l'espace Monet Cathédrale est vraiment hideux à cause de sa modernité. L'Eglise Jeanne d'Arc l'est aussi, et pourtant, comme je l'ai toujours connue, je ne trouve pas qu'elle dénature la paysage.» (François, ingénieur dans le bâtiment, entretien n°5).

Tout tend donc à devenir patrimoine. En 1963, André Malraux a décidé de protéger au titre des monuments historiques quelques édifices représentatifs de l'architecture moderne. Si la tour Eiffel est reconnue digne d'être protégée, c'est parce qu'elle met en oeuvre des matériaux de l'ère industrielle et qu'elle représente l'emblème de la France. Cependant, une part importante de la production architecturale du XIXème siècle reste à l'écart du classement et de l'inscription.

Il faut aussi prendre en compte que les lieux dont la construction relève d'une architecture contemporaine ont des fonctions tout à fait différentes des lieux avec une architecture ancienne qui humanise le cadre bâti contrairement aux constructions modernes qui sont froides, rectilignes en verre ou en béton.

L'ancienneté des espaces est perçue comme une valorisation symbolique. Ces espaces sont connus, les personnes s'y attachent car ils font partie de leur quotidien. S'ils sont valorisés symboliquement, c'est qu'ils sont appréciés et que leur disparition déposséderait les habitants de leurs repères au détriment d'espaces nouveaux dans lesquels personne ne se reconnaîtrait.

1-2 Les associations de sauvegarde du patrimoine et les attentes des habitants

Ceux qui sont attachés au patrimoine militent pour la sauvegarde du patrimoine Rouennais et sont pour la plupart inscrits dans des associations qui défendent le patrimoine.

Ces associations sont fréquentées la plupart du temps par des acteurs ayant des caractéristiques communes. Je me suis basée sur l'association « P'tit Pat Rouennais » pour mes observations. Il s'agit d'une association de personnes enthousiasmées par le patrimoine Rouennais, dont l'objectif est de veiller à la sauvegarde et à la mise en valeur de tous les éléments du petit patrimoine situé sur le domaine privé ou public de la ville.

Beaucoup de membres de cette association sont retraités, soit plus de 60% de l'ensemble des adhérents. Que ce soit les retraités ou les actifs, qui représentent 30% de l'association, leurs métiers expliquent leur implication pour le patrimoine (professeur d'histoire, gardien de musée, photographe, journaliste...). Tous sont passionnés par l'histoire de la ville et de la Normandie ; et Rouen étant chef-lieu de la région Haute-Normandie et du département de la Seine-Maritime, ils militent pour conserver la mémoire normande.

Enfin, dans l'association on trouve 10% d'étudiants qui sont tous en Master d'histoire ou de géographie. Ils sont les plus actifs des membres car ils ont créé le site de l'association, un blog photo sur les monuments Rouennais. Même s'ils sont une minorité, on voit chez eux un attachement au patrimoine :

«  Ca me révolte qu'on puisse de nos jours détruire le passé sans remord et qu'on fasse pousser des bâtiments « fashions », loin de procurer les émotions que nous pouvons avoir devant un monument ancien, gigantesque, rempli de symboles.

Oui, le Palais des Congrès est moche. Et alors ! C'était l'architecture des années 70, pourquoi tout oublier ? » (Laura, 25 ans, Master d'histoire, membre de l'association « P'tit Pat Rouennais », entretien n°7).

« Le nettoyage des monuments c'est pareil, c'est pour faire neuf, moderne. Avant, on mettait de l'huile d'olive sur les monuments pour qu'ils se salissent plus vite, comme c'était le cas ici à la Halle aux Toiles » (Nicolas, 28 ans, Négociateur immobilier, membre de l'association « P'tit Pat Rouennais », entretien n°2).

La mémoire du lieu et des idéologies passées est essentielle pour les conservateurs du patrimoine. Les réticents à la modernité se disent nostalgiques, ou simplement conscients des époques antérieures : il s'agit pour eux de respecter les valeurs, la mémoire et l'esthétique du lieu. Une ville musée telle que Rouen doit garder une valeur patrimoniale. « Dans la capitale de la Haute-Normandie, si fière de son patrimoine historique, on se souvient encore des tollés provoqués par l'édification du Palais des Congrès en 1976, puis de l'Eglise Sainte-Jeanne d'Arc trois ans plus tard ». (Paris-Normandie, Édition du 10.03.2006).

Bien que les habitants se sentent attachés au patrimoine, ils avouent tout de même qu'il faut améliorer cet espace à c™té de la cathédrale.

Pour ce faire, trois solutions auraient pu les satisfaire.

Une première solution consistait à réhabiliter le Palais des Congrès actuel. Cela aurait évité toutes les polémiques sur la façade de l'hôtel Romé à conserver. Le Palais des Congrès étant fermé pour des mesures de sécurité, il aurait été plus simple de faire les travaux nécessaires pour qu'il soit de nouveau fréquentable.

Alain Bourdin47(*) montre la différence qu'il y a entre la rénovation et la restauration : Pour lui, la rénovation est négative car elle coûte cher ; il faut démolir et donc commencer par perdre beaucoup de temps. Lorsqu'on commence à construire, on a déjà dépensé beaucoup d'argent : on doit donc faire haut et dense, ce qui entraîne de nouvelles charges.

Il considère la restauration comme étant le contraire car elle coûte moins cher, elle permet d'échelonner les investissements dans le temps et rend la spéculation difficile.

Une deuxième solution était de faire un jardin à cet endroit. Cette solution n'est pas possible pour des raisons juridiques. Il faut aller voir du côté du droit de la construction pour apprendre que les bâtiments construits à côté d'un monument historique doivent respecter le même cubage, ce qui est le cas pour le projet Monet Cathédrale. Un jardin n'est donc pas possible.

Une troisième solution a été de faire circuler une pétition pour demander un référendum qui stipule que « Le Maire de Rouen soutient et impose un projet contre l'avis des Rouennais. Sans concertation, le Maire de Rouen veut démolir le Palais des Congrès et le reconstruire dans un volume identique. La méthode est inacceptable ! Le moment est venu pour tous les habitants de Rouen de se mobiliser ensemble, pour choisir le devenir de ce lieu tant symbolique qu'emblématique de notre ville. Nous demandons à Monsieur le Maire d'organiser cette démarche collective et de solliciter, par un référendum local, l'avis des Rouennais. NON à une reconstruction à l'identique sur la place de la cathédrale, OUI à l'organisation par la ville d'une consultation des habitants ».

Cette catégorie de Rouennais qui se dit attachée au patrimoine et qui est très soucieuse de l'avenir des formes urbaines me fait affirmer ma première hypothèse car ces habitants ont tendance à penser que l'évolution de ces formes urbaines va dénaturer l'identité de la ville et qu'il sera très difficile d'avoir un attachement particulier au "nouveau patrimoine".

Le glorification du patrimoine ancien est une certaine forme de production de continuité avec le passé dans une société qui privilégie davantage rupture et innovation que production et tradition. A partir du présent, elle construit un lien avec le passé en décidant de garder des objets qui nous ont été « transmis », pour les transmettre à d'autres à venir. Le patrimoine sert donc à construire du lien social dans le temps.

Comme le rappelait l'anthropologue Maurice Godelier : «  Il ne peut y avoir de société, il ne peut y avoir d'identité qui traverse le temps et serve de socle aux individus comme aux groupes qui composent une société, s'il n'existe des points fixes, des réalités soustraites (provisoirement mais durablement) aux échanges de dons et aux échanges marchands »48(*).

1-3 Les habitants et la volonté de modernisation

Les habitants qui sont favorables aux transformations urbaines ne souhaitent pas une ville totalement nouvelle au niveau de son architecture mais veulent au contraire qu'apparaissent les différents styles architecturaux des époques antérieures. La reconquête du centre-ville ne doit pas être conçu comme une rupture avec le passé ni comme un rejet de la tradition mais comme une cohabitation entre l'ancien et le moderne :

« Je ne comprends pas vraiment ceux qui sont contre le projet Monet Cathédrale car il est certes moderne mais cela ne fait qu'un style de plus sur la place. Cette place est tellement faite de styles différents que rien ne peut choquer. Le Palais des Congrès représente l'architecture des années 70. C'était de toute façon en inadéquation avec la cathédrale », (Nicolas, dentiste, entretien n°1).

J'avais d'ailleurs noté lors de mes observations et de mes recherches la pluralité architecturale des bâtiments de la place de la Cathédrale.

La cathédrale est une architecture du style roman, essentiellement du gothique, et approchant la Renaissance. Les trois premiers étages de la tour St Romain date du XIe et XIIe siècle ; sur la gauche de la façade, est d'un style gothique et contraste avec la tour de Beurre, située à droite. D'un côté, une froide simplicité des lignes ; de l'autre, une richesse décorative tout à fait caractéristique du gothique flamboyant. Par ailleurs, la Cathédrale dans son ensemble, est un bâtiment que la critique pourrait légitimement qualifier d' « arrogant » pour la ville, dans la mesure où l'édifice prétend dominer la ville.

Les magasins du Printemps datent de 1928. Ils ont été deux fois transformés, en perdant leurs caractéristiques d'origine. En 1981, ont été supprimées des menuiseries qui donnaient une échelle au bâtiment, et évidemment des ouvertures qui se sont révélées désastreuses, dans la mesure où elles ont fait perdre au bâtiment son caractère originel. Le rehaussement d'un étage neuf a révélé un toit sans détails, qui est hors de proportions avec le bâtiment.

Le bâtiment de la « pharmacie du centre » est de style art décoratif, mais d'une expression et d'un style assez rigide et il ne montre pas une qualité esthétique.

Face au site du projet Monet Cathédrale, dans la rue Saint-Romain, il existe encore une des rares maisons du XVe siècle de la ville de Rouen.

Cette rue, qui donne sur le projet, montre que la structure de ses maisons à pans de bois, ne serait-ce que par la présence de ses encorbellements, est formellement très différente de ses vis-à-vis. L'unité architecturale de cet espace et de cette rue, si elle existe, repose sur le simple fait que les matériaux utilisés sont les mêmes et non sur une unité architecturale.

Le sud de la Place de la Cathédrale est ourlé de bâtiments de la Reconstruction (années 1950), dont la facture et la modénature n'est pas différente sur cette place que dans le reste de la ville, témoignant ainsi de leur indifférence à l'espace majeur de la ville au bord duquel ils sont bâtis.

Le Bureau des finances, siège des trésoriers généraux de France, construit à l'angle de la rue du Petit-Salut, aligne des arcs surbaissés surmontés d'un entresol à l'italienne, décoré de feuillages soutenus par des angelots. Le premier étage, en revanche, est percé de grandes fenêtres sans meneau central. Cette superposition témoigne d'un mélange entre le style gothique et l'art de la Renaissance.

Par son implantation privilégiée, le projet de construction en cause doit également amorcer une transition entre le fond de la place formée notamment par les bâtiments du Printemps, de la Pharmacie et de l'Office du Tourisme et la Cathédrale située en vis-à-vis.

La réponse apportée par l'architecte du XXIème siècle, pour assurer cette transition, est de créer une double peau vitrée en façade principale Sud soutenue par une trame métallique verticale. La densité de cette trame s'estompe dans les niveaux supérieurs, participe et prépare ainsi à l'important effet d'élancement de la cathédrale située à proximité immédiate.

Maquette de l'Espace Monet Cathédrale vue de la rue du Gros Horloge

Les vitres permettront d'apercevoir la cathédrale en reflet, comme pour le projet que J.P Viguier a fait à Reims.

La Cathédrale de REIMS

L'architecte avait rencontré des habitants inquiets qui avaient l'impression que le dossier de la médiathèque n'était pas réfléchi. Mais avec le recul, les habitants sont très heureux du rendu. L'incorporation d'une architecture moderne sur le site du parvis de la Cathédrale n'a pas entraîné un éclatement de l'architecture mais au contraire une transformation douce. Le reflet de la Cathédrale gothique dans la médiathèque en verre juste en face est un mélange qui plait beaucoup aux habitants et aux touristes.

En conclusion, les styles de la place de la Cathédrale ne peuvent en aucun cas être dit unitaires, ni même cohérents. Il s'agit, pour l'architecte de produire la meilleure expression de l'architecture de son époque.

Vu la diversité architecturale, faire un immeuble en colombage pour l'espace Monet Cathédrale n'aurait pas de sens. Pour les adeptes de la modernité, ce serait reculer d'un pas. Ils conçoivent le patrimoine dans son aspect dynamique et dans son intégration au projet urbain.

Envisager sa démolition n'est contesté par personne. Son remplacement par un édifice neuf, contemporain, ne peut être considéré que comme un progrès, voire un embellissement du site.

Les personnes qui se situent dans cette perspective me font infirmer ma première hypothèse car elles voient à travers les modifications spatiales une formidable avancée. Pour elles, l'identité de « ville d'histoire » de Rouen n'est en rien remise en cause car tous les monuments historiques restent inchangés et constituent la mémoire historique. Les nouveaux bâtiments construits révèlent une nouvelle période architecturale et les oeuvres récentes doivent cohabiter avec les monuments historiques.

A travers les deux types de réactions face à l'évolution du patrimoine Rouennais, nous ne pouvons répondre catégoriquement à ma première hypothèse. L'analyse ne permet pas en effet de dire si les habitants s'identifieront ou pas au nouveau lieu car ils disent ce qu'ils pensent ressentir mais seul le temps permet d'assurer que l'oeuvre contemporaine pourra rétro