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e 104 à Paris en 2008: Un projet de transversalité artistique et sociale ?


par Elsa Gobert
Université Paris III
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

ELSA GOBERT

Mémoire de Master 1

Université de Paris III-SORBONNE NOUVELLE

Institut d'études théâtrales

Le 104 à Paris en 2008: un projet de transversalité artistique et sociale ?

Direction : Daniel Urrutiaguer Juin 2008

TABLE DES MATIÈRES :

Table des matières.............................................................2

Introduction.....................................................................4

PREMIERE PARTIE :.......................................................

DES FRICHES AU 104 : UTOPIE DU SQUAT.......................9

1) Le phénomène de reconversion..........................................9

A : Les lieux alternatifs............................................................. 9

a : Reconversion d'un mot ..........................................................9

b : Esthétique de l'insertion.........................................................11

c : Les moyens de l'insertion........................................................14

B : Reconversion artistique........................................................16

a : La nouvelle place du spectateur, une place qui découle du mouvement

des performances...................................................................16

b : Quels nouveaux rapports à l'art ?.................................................................18

c : Le théâtre environnemental......................................................19

2) Vers une friche institutionnelle..........................................21

A : Fonctionnement d'un nouveau lieu culturel parisien..............................21

a : Position théorique de deux hommes de théâtre......................................21

b : Un projet de transversalité effectif ?..............................................................23

B : Un nouveau rêve artistique.....................................................24

a : L'institution.....................................................................24

b : Fabrique d'un besoin............................................................27

c : « La norme engendre le déclin »1(*).................................................28

DEUXIEME PARTIE :......................................................

RELATION ENTRE LE SOCIAL ET LE POLITIQUE : ...........

UN NOUVEAU STATUT POUR L'ART..............................30

1) La question du rapport au spectateur et à la population.............30

A : Étude autour d'un événement de médiation au 104 : La Traversée...............30

a : L'événement...................................................................30

b : Mon expérience de médiatrice au 104.............................................32

c : Le médiateur est-il nécessaire ?...................................................................33

B : la transmission.................................................................35

a : Une nouvelle dramaturgie à inventer..............................................35

b : L'exemple d'un artiste résidant 104 qui exerce un art ouvert à la communication :

Nicolas Simarik....................................................................37

c : Espaces-temps-lieux.............................................................38

2) Transversalité sociale.....................................................39

A : Inscription du 104 dans son milieu.....................................................39

a : Exemple d'un espace public culturel parisien : La Villette...........................40

b : Le 104, espace public ?.............................................................................42

c : Le 104 dans le contexte culturel actuel..............................................43

B : les perversions du système......................................................44

a : Vers un art uniquement contextuel................................................44

b : Passer outre l'obligation de production............................................45

c : Institution = modelage ?...........................................................................46

CONCLUSION....................................................................48

BIBLIOGRAPHIE.................................................................51

ANNEXES..................................................................................55

INTRODUCTION

« Ne penser la création qu'en termes d'événements au sens de performance est incompatible avec la constitution d'un espace public dans lequel on partagerait du temps. »2(*) (Marie-José Mondzain)

L'aventure culturelle tend aujourd'hui vers la rencontre sociale entre plusieurs champs artistiques. Le Ministère des Affaires Culturelles a été créé sous De Gaulle en 1959 par André Malraux avec une volonté de rendre la culture accessible à tous. Il met fin à la gestion des acquisitions par le secrétariat des Beaux Arts, en tutelle de l'éducation nationale. Malraux créé et dirige le ministère de la culture avec une volonté de démocratisation de l'art. Par un décret du 24 juillet 1959, il s'engage à faire accéder un maximum de personnes à la connaissance en assurant « la plus vaste audience à son patrimoine culturel »3(*). Parallèlement, les artistes ont théorisé et mis en pratique, individuellement ou spontanément, l'apport réciproque des divers champs de l'art. Mais il n'existe pas de lieu capable d'accueillir tous les arts en création dans un même espace public et institutionnel.

En 1977, le centre Georges Pompidou, construit par les architectes Piano et Rogers concrétise ce désir d'un espace modulable et ouvert, apte à accueillir plusieurs formes d'art. Ce Centre national d'Art et de Culture, situé au centre de la capitale française, comporte un musée d'art contemporain, le centre de création industrielle, des expositions permanentes et temporaires, une bibliothèque, des salles de vidéo, il accueille également (et de plus en plus) des performeurs. Il pratique des politiques culturelles d'accessibilité à un public large. Cependant ce lieu n'est pas conçu ni aménagé pour accueillir toutes les composantes de la scène artistique, et son image globale demeure celle du musée.

Face à la pénurie des lieux de création, les squats d'artistes se sont multipliés depuis le milieu des années 1980. Ils ont été un phénomène culturel d'investissement spontané des lieux délaissés. En exemple : à Grenoble,  l'expression d'une urgence pour la création et « la transmission de cette urgence d'une génération à une autre, d'un lieu à l'autre », donnent naissance à un archipel de squats artistiques ; à Saint Ouen Mains d'Oeuvres, s'installe dans le bâtiment de l'ancien comité des usines Valéo, que l'entreprise a quitté en 1991. Ces aventures culturelles sont multiples. Depuis, nombre ont été expulsées ou dissoutes. Le collectif d'Art Cloche fut contraint de déménager de l'ancien dépôt de la seconde guerre où les artistes s'étaient établis pour s'installer en 1986 dans un ancien garage désaffecté ; plus récemment, la Générale, chassée de Belleville (Paris 19ème) a éclaté en plusieurs sites.

En mai 2001, Michel Duffour, Secrétaire d'Etat à la Culture, au Patrimoine et à la Décentralisation culturelle constate que « le paysage cultuel français s'est profondément transformé au cours de ces vingt dernières années »4(*). Il demande à Fabrice Lextrait de constituer un rapport qui répertorie les nouveaux lieux artistiques. Ce dernier caractérise alors la nature du phénomène à étudier autour de quatre éléments. Le premier est « le rapport physique à l'espace choisi »5(*) qui définit l'identité du lieu, et ce qu'il représente pour les artistes (maisons, fabriques, friches, usines, bases...). Le deuxième définit plus le projet artistique dans le type d'actions menées. S'agît-il d'un laboratoire artistique ? Est-ce un lieu de fabrique, de création ? Une base de travail ? Le troisième indice tient au contenu du projet et à sa mixité. Il définit la ligne artistique du lieu par rapport à l'art et au public, il montre l'intention globale. Un quatrième indice définit le mode d'organisation de l'expérience. S'agit-il d'un collectif, d'un système, d'une compagnie ? Le rapport est construit avec un parti pris monographique, Fabrice Lextrait se rendant dans le lieu à étudier pour s'entretenir directement avec les artistes. Une quinzaine de sites sont répertoriés, et des « fiches d'expériences » sont réalisées sur dix-sept autres. Il s'agit pour le Ministère de la Culture de pouvoir mieux, à l'aide de ce rapport, repérer ces lieux sans pour autant les enfermer ou les catégoriser dans un nouveau label. Le rapport cherche à déceler les mutations culturelles significatives tant au point de vu de l'art que celui de l'urbain.

De ce rapport ressort un terme qui qualifie ce phénomène : Nouveau Territoires de l'Art (NTA). Aujourd'hui, sans s'essouffler, le mouvement des squats se normalise et l'institution cherche à créer des lieux qui se rapprochent de ces formes.

En octobre 2008, à Paris, un nouveau lieu culturel, entièrement institutionnalisé et financé par la Ville ouvrira ses portes dans le 19ème arrondissement : Le 104, Établissement Artistique de La Ville de Paris. Le 104 est annoncé comme le projet « phare »6(*) de la politique culturelle de la Ville de Paris, initié dès le début de sa mandature par Bertrand Delanoë (2001), maire de Paris appartenant au Parti Socialiste, et Christophe Girard, adjoint au maire chargé de la culture. Le coût total de l'opération est de 102 millions d'euros de budget d'investissement. Avec un budget de fonctionnement de 11 millions d'euros par ans, il est subventionné à 70% (huit millions d'euros par ans) par la Ville, le reste se constitue de recettes propres et de mécénat (3 millions d'euros). Soixante-dix personnes travailleront en permanence sur le lieu. Robert Cantarella et Frédéric Fisbach ont été sélectionnés à l'issue d'un appel à candidatures portant sur le projet culturel et artistique, mais aussi sur le développement économique du site pour diriger le projet et le lieu.

Le 104 émane de la transversalité. La transversalité relève par définition de ce qui est transversal. L'adjectif « transversal » qualifie d'après le dictionnaire Larousse « 1. disposé en travers ; qui coupe en travers. » On parle de ligne transversale ou de vallée transversale. 2 Fig : Qui recoupe plusieurs disciplines ou secteur, pluridisciplinaire. 7(*) » Le nom féminin la transversale signifie  « 1. une ligne horizontale. 2 un itinéraire routier ou voie ferrée qui joint directement deux villes sans passer par le centre du réseau. 3 droite coupant une courbe en deux points.8(*) ».

Plusieurs termes se dégagent de ces définitions et s'apparentent à l'image du « 104 ».

La transversalité c'est tout d'abord une notion artistique nouvelle qui vient des mouvements issus de la performance, de la pluridisciplinarité et du désir communs de certains artistes (comme Antonin Artaud et Taddeus Kantor) de joindre l'art à la vie en créant un art qui se situe dans les zones d'intersections.

Le 104 représente, et c'est l'originalité de son programme, une transversale entre un lieu institutionnalisé et un nouveau territoire de l'art comme défini par Fabrice Lextrait. Il est établi dans un ancien espace industriel, 104 rue d'Aubervilliers (son nom 104, est bien référant à sa situation géographique), qui accueillait précédemment les Pompes Funèbres Municipales, et divers services de la ville de Paris, dans un bâtiment de 48 000 m2 datant de 1874, témoignage de l'architecte Delebarre de Bay. Lieu de la création, de la mixité, de l'ouverture et de la démocratisation culturelle, le 104 est proche de l'image du squat artistique. Mais le 104 est un lieu subventionné à 70% par la Ville, un lieu institutionnel avec quelques espaces purement commerciaux ou pratiques : espaces de location pour entreprises ou défilés de mode, caserne de pompiers. Peut-on parler alors de friche institutionnelle ?

Le 104 c'est en plus une transversalité sociale, existante au sein de ceux qui travailleront dans ce lieu. Le chantier de cet équipement qui fut ouvert au public pour La Traversée (29 et 30 décembre 2007), en moment de préfiguration est un exemple significatif. Les « passeurs » recrutés pour présenter le lieu étaient aussi bien des habitants du 19ème arrondissement, des employés du chantier, des employés des anciennes pompes funèbres mais également des comédiens des Feuillets d'Hypnos monté par Frédérique Fisbach (Avignon 2007).

Cette transversalité se trouvera aussi entre les artistes et le public puisque les créateurs résidents auront comme ligne artistique de montrer  l'art en train de se faire. Le lieu demande des échanges réguliers avec le public, pas seulement une simple ouverture d'atelier mais aussi une dimension dialectique et cognitive entre l'art et le public. Les directeurs désirent une « zone d'échanges à inventer ». Ils veulent aussi créer une mise en contact du public et d'associations, des actions avec des écoles primaires,  conservatoires d'art dramatique, etc.

Avec un projet pluridisciplinaire posé dès la proposition du programme, ce lieu accueillera toutes les pratiques.  Il existera alors une transversalité entre les arts et entre les artistes en résidence d'un mois à un an qui pourront investir les ateliers du 104 à partir de juillet 2008. Après ouverture, le 104 pourra accueillir simultanément seize projets artistiques dans dix-sept ateliers différents. Les acteurs/artistes du lieu obtiennent une bourse de 1500 euros par mois.  Les échanges de voisinage seront confortés et encouragés par le fait que les artistes résidants issus de toutes les disciplines artistiques disposeront de divers lieux de création, de réalisation et de présentation communs mis à disposition par la structure. Lieu de la transversalité artistique, les artistes accepteront-ils cet échange ?

Vient alors une question : Quel public pour le 104 ? Sur le site, des espaces sont prévus dans un souci de transversalité sociale qui rapproche ce lieu de l'espace multifonctionnel : librairie, café presse, restaurants, maison d'édition sur les événements du site, jardin suspendu ouvert au public, maison de la petite enfance avec des jouets dessinés par des artistes et destinées à initier les plus jeunes à l'art, incubateur d'entreprises culturelles, avec bail d'une durée de 3 ans, et des espaces pour les artistes amateurs. Dans cet établissement artistique de la ville de Paris, il y a une volonté de créer une autre forme de transversalité aussi bien entre les artistes et les disciplines qui dialogueront ensemble, qu'entre le public du 19ème arrondissement venu là par hasard, celui de la région parisienne, et celui, national ou international, venu spécialement pour un événement. Cette transversalité artistique et sociale peut-elle être opérante ?

J'ai d'abord commencé par étudier le lieu, 104, Etablissement Artistique de la Ville de Paris, en y allant, en consultant son site Internet, en rencontrant les directeurs et en y travaillant pour l'événement de préfiguration La Traversée, le dernier week-end de décembre 2007.

Puis je me suis intéressé au phénomène des friches, en ayant toujours plusieurs questions à l'esprit : En quoi le 104 est-il un « avatar » du mouvement des friches industrielles? Quels points communs des friches au 104, quelles différences ? Un point majeur qui diffère, même à première vue, est la question de l'institution. Ce qui m'a poussé à m'interroger sur la volonté de La Ville de Paris d'ouvrir un lieu où les artistes de tous les horizons artistiques se croisent échangent, entre eux, et avec le public.

En parallèle, le colloque sur « l'impact de l'avant-garde américaine sur les théâtres européens et la question de la performance » qui avait lieu du 21 au 23 janvier 2008 au Théâtre National de la Colline, a orienté ma réflexion sur les questions de pluridisciplinarité mises en jeu au 104, sur la nouvelle place du spectateur dans un art qui favorise l'échange avec le public. Quelles en sont les conséquences sur le spectateur contemporain qui, dans ce dispositif, tend de plus en plus à devenir un spectateur participatif dans un espace multifonctionnel auquel il n'est pas habitué ?

Enfin, une question est restée toujours présente à mon esprit car la remarque m'est parvenue sous différentes formes lors de mes recherches : ce phénomène d'institutionnalisation de modèle établi à l'origine pour pallier les problèmes de temps et d'espace vécus par les artistes ne risque-t-il pas à terme de figer l'art ? d'en modaliser les processus de production ?

Le 104, lieu de la transversalité, peut-il faire avancer la démocratisation artistique à travers l' institutionnalisation d'un espace pluridisciplinaire orienté vers des rapports interactifs avec la population ? ou existe-t-il des risques de sclérose du mouvement des squats artistiques, par l'institutionnalisation d'un lieu basé sur ce modèle, qui finalement serait relativement coupé de la population locale et artistique ?

PREMIERE PARTIE :

DES FRICHES AU 104 : UTOPIE DU SQUATT

« Impossible dans ce dispositif pluridisciplinaire de ne pas penser à l'apport des squats artistiques. Depuis presque trente ans, ces friches précaires ont inventé la transversalité entre les pratiques culturelles. Voici ce legs précieux ici institutionnalisé, avec des moyens : le coût total de l'opération est de 102 millions d'euros. »9(*)

Dans les années 1970, la crise du capitalisme et la désindustrialisation contraignent de nombreuses usines à fermer leurs portes. Des services publics (hôpitaux, usines, laboratoires) sont restructurés en partie, laissant des bâtiments inoccupés, ce qui va correspondre au début du mouvement des squats artistiques. Les artistes de toutes les disciplines investiront ces lieux délaissés.

Toutes les friches sont différentes et le rapport Lextrait souligne bien leur diversité. Cependant, elles ont en commun de joindre plusieurs disciplines artistiques et de s'inscrire dans un quotidien et un mouvement collectif : c'est en groupe qu'on peut établir et faire vivre une friche. La friche garde les fondations d'origine de l'usine, son volume et son histoire, mais en assure le renouveau. En s'en tenant aux particularités de la friche telle que décrite dans Les nouveaux territoires de l'art, le 104 pourrait s'apparenter à une friche. Il prend place dans un ancien hall industriel, il fait cohabiter ensemble des artistes de toutes les disciplines.

1) Le phénomène de reconversion

A : Les lieux alternatifs

a : Reconversion d'un mot 

Le mot « friche » vient du Néerlandais « versch » qui veut dire « frais ». C'est un terme d'origine agricole qui désigne un « terrain non cultivé et abandonné, une friche industrielle urbaine qui correspond à une zone industrielle urbaine à l'abandon ou en attente de reconversion »10(*). Certaines de ces friches laissées vides vont être investies dans les années 1980 par les artistes contestataires de la génération de mai 68 (En exemple, Guy Alloucherie ouvre la Base 11/19 dans les anciens puits de mine, Karine Noulette et Frédéric Marcignac fondent l'association Emmetrop et s'installent à Bourges dans une ancienne usine). C'est le phénomène des friches : de l'usine industrielle, le lieu devient friche culturelle. À l'image de ces friches, le 104, assure également la reconversion d'un lieu. Construit autour d'une galerie centrale surplombée d'une charpente métallique de type Polonceau, le bâtiment, classé à l'inventaire des bâtiments de France, doit garder sa structure fixe et son identité architecturale. Il est réhabilité et réaménagé par les architectes du groupe Novembre.

Les artistes squatteurs, au-delà de l'opportunité de lieux de travail et de vie, développent des nouvelles formes artistiques, recherchent le voisinage avec des artistes pratiquant d'autres disciplines et, progressivement, s'attachent à créer une transversalité entre les disciplines artistiques. De la notion de pluridisciplinaire on passe à transdisciplinaire. Les arts se traversent, les artistes s'inspirent. Ainsi dans le squat de l'Antre Peaux à Bourges en 2001, plusieurs associations d'horizons culturelles différents travaillent ensemble dans un esprit collectif : Bandits Mage pour l'art vidéo, le Nez dans les étoiles pour les arts du cirque, Eko N ko pour les enregistrements musicaux, et Sonar Lap pour la création sonore. Les espaces sont répartis entre les structures et c'est Emmetrop qui s'assure de la cohésion générale de cette friche artistique. C'est également un désir de rencontres artistiques qui est favorisé, à travers le projet du 104. En exemple, en ce moment résident au 104 : Pascal Dhennequin qui photographie des visages ; Rimini Protokoll un collectif théâtral ; le cinéaste Sébastien Lifshitz ; Tania Bruguera qui est une artiste politique et interdisciplinaire dont les travaux se focalisent autour des relations entre art, vie et politique : et enfin, les designers culinaires Chinon Chéron. Ces artistes ne résident pas encore dans le lieu même, mais exercent leur travail dans le 19ème auprès des populations locales. C'est donc bien une transversalité entre les disciplines artistiques qui est en jeu. C'est le lieu, le concept qui construit un pont entre ces disciplines. Le lieu évite les obligations, attributions, les fixations et le conventionnel. Robert Cantarella rappelle que « Si un artiste vidéo veut un plateau de danse (...), il y en a un sur place, qu'il l'investisse. C'est la façon d'utiliser l'instrument de travail qui fait la spécificité de l'art et non l'inverse. »11(*)

Les friches naissent toujours dans le désir de s'éloigner des valeurs établies, et du conformisme de l'art : « le principe d'un lieu d'expérimentation et de développement des pratiques culturelles alternatives est né de la réflexion individuelle et collective d'artistes confrontés, dans leur pratique quotidienne, à l'inadéquation des structures existantes »12(*). En effet, malgré la multiplication des Maisons de la Culture initiées par Malraux et Picon (première Maison de la Vulture inaugurée en 1961 au Havre) qui excluent la spécialisation et favorisent la pluralité des disciplines artistiques, il manque d'espaces et de temps pour la création. Les artistes squatteurs rejoignent là un mouvement d'appropriation d'un espace industriel comme lieu de création et de monstration, dont un des exemples les plus connus est la Factory ouverte en 1963 par Andy Warhol dans une ancienne usine désaffectée de New York. Cette usine servait à la production en série de l'artiste du pop art.

C'est aujourd'hui cette même observation que font les directeurs du 104, en disant « on est partie d'un constat très simple : à Paris, il n'y a pas de lieu de l'art en train de se faire. Pour voir l'art en train de se faire, il y a un besoin de temps et d'espace. »13(*)

Les lieux anciennement industrialisés qui revivent partent de l'abandon, du rejet des grands espaces par toute une société. Ils sont les témoins d'une époque économique révolue qui annonce en parallèle un renouveau artistique. Cette transformation du lieu abandonné allant de pair avec une réappropriation des périphéries urbaines, est pour l'architecte Roland Castro, initiateur de banlieues 89 « un acte architectural qui nous sort de l'idéologie du on efface tout et on recommence »14(*).

Il s'exerce alors une reconversion double : celle d'un lieu industriel abandonné en un lieu artistique, le non-lieu qui devient lieu, et la reconversion de la façon d'aborder l'art. Par l'intermédiaire de ces lieux de visibilité, il se crée une interaction de plus en plus explicite entre la société et l'art, une insertion de l'art dans un nouveau milieu.

b : Esthétique de l'insertion

Ces lieux plus ouverts aspirent à une nouvelle façon d'envisager le processus artistique, plus en relation avec le public, moins sclérosé. Frédéric Kahn et Fabrice Lextrait, dans leurs propos recueillis suite au colloque international réuni à la Friche de La Belle-de-Mai en février 2002 le soulignent. « Toutes ces initiatives ont en commun d'être un laboratoire de l'émergence concrète d'un nouveau rapport entre l'art et la société, d'une présence inédite de l'artiste dans la cité. »15(*)

Avec les friches et les squats artistiques, voici le début des « lieux alternatifs », et l'émergence même du terme « Nouveaux Territoires de l'Art ». Ces sites présentent plusieurs avantages. Leur taille permet d'y travailler toutes les disciplines sans se préoccuper de la place. Ils sont vides et disponibles ce qui évite, au début du moins, les contraintes administratives. Ils se situent dans les zones industrielles ou en milieu urbain, là ou l'art n'a pas toujours l'habitude d'aller. En ceci, le mouvement spontané des friches trouve un écho théorisé dans les positions de Nicolas Bourriaud, commissaire d'exposition, écrivain et critique d'art qui affirme dans Esthétique relationnelle que l'art « s'avère particulièrement propice à l'expression de cette civilisation de la proximité, car il resserre l'espace des relations.  »16(*)

La rupture entre lieu de production (atelier) et lieu de monstration (galerie, salle de spectacle, musée) s'efface. L'artiste est présent dans les deux champs, comme acteur et comme médiateur. Les portes ouvertes, organisées dans les squats afin de rendre le public moins réticent à cette forme nouvelle qui va à l'encontre des normes établies, favorise l'accès à l'art et le processus de médiation par l'artiste. Les artistes recherchent la confiance du public de proximité, souvent « conscients des préjugés du public sur l'occupation illégale des lieux »17(*) comme le rappellent les résidents du Brise-Glace à Grenoble. Le 104, c'est également ce lieu de rapprochement de la population locale, situé au coeur de la ville, dans la ville et ouvert tous les jours gratuitement au public, comme un passage parisien, entre huit heures et vingt-deux heures, il incite en théorie à la rencontre de proximité.

Ce déplacement de l'art vers les populations, représente une sorte de deuxième décentralisation culturelle. Cette nouvelle décentralisation est moins officielle que la première, entreprise par l'état. Celle-ci fut initiée par Jeanne Laurent, sous-directrice des Spectacles et de la Musique. Sous son impulsion, cinq Centre Dramatiques Nationaux sont créés en Province de 1947 à 1952. Mais, Jeanne Laurent est brutalement arrêtée par André Cornu. Ainsi sa politique de décentralisation est suspendue, elle sera relancée par le Ministère Malraux en 1959. L'état français qui a toujours été centralisé sur sa capitale entreprend alors une décentralisation politique et administrative. C'est-à-dire qu'il va attribuer à des autorités autonomes (départements, communes) des pouvoirs de décision et d'exécution relatifs à certaines catégories d'affaires. C'est sous l'enseigne de cette décentralisation administrative que l'état va mettre en oeuvre une politique de décentralisation artistique qui vise à diffuser sur tout le territoire des produits de la création et notamment en dehors de Paris et des grandes villes. Cette décentralisation est renforcée en 1981 par le ministère Lang.

Celle des squats artistiques est plus spontanée, multiforme est en constante évolution. La carte établie par Fabrice Lextrait dans son rapport à Michel Dufour fait état de la répartition des principaux squats artistiques en France. Ils se développent dans toutes les régions, avec une certaine concentration dans le Nord, région la plus touchée par le recul de l'ère industrielle en raison de la présence de nombreux puits de charbon.

Ce que recherchait le mouvement spontané qui est allé investir les friches industrielles, en plus des obligations souvent économiques, c'est un désir de proximité de l'oeuvre au spectateur, une dynamique artistique nouvelle qui tendrait vers une certaine désacralisation de l'art, une esthétique de l'insertion.

De même que la notion de cadre et de vitre avait donné naissance aux codes de la perspective, la fin de l'époque industrielle marque le début d'un nouveau cadre pour l'art. Ce que confirme la citation d'Hervé Carrier dans son Lexique de la Culture : « L'histoire de l'art démontre à quel point les formes artistiques évoluent avec le progrès des techniques et des cultures ». 18(*)

L'expérience collective et la proximité avec le public oeuvrent à la diminution de la distance art-vie. Une nouvelle esthétique de la rencontre va naître. Cette nouvelle esthétique favorise le groupe, le collectif au-delà de l'individu et appelle à de nouvelles formes artistiques.

Si l'investissement spontané des friches par la communauté artistique répondait à un besoin d'espace, de temps et de lieu pour la création, ces nouveaux lieux montrent aussi une nouvelle façon d'envisager la relation au public. Cette nouvelle façon d'aborder l'art à travers des lieux industriels va joindre l'art à la vie en créant une transversalité entre la courbe de l'art et celle de la vie.

Les friches artistiques sont les lieux privilégiés de cette rencontre car elle n'établissent pas de frontière entre l'art et la vie. Les artistes sont présents avec le spectateur et ils sont là pour expliquer leur travail, sinon leur oeuvre même. C'est également ce que recherchent les deux directeurs du 104, ce rapprochement vers les spectateurs, dans un espace non conventionnel. Le lieu vise à ancrer tous les arts dans le quotidien en créant un lieu de vie où le travail en train de se faire devient visible, en ouvrant les portes des ateliers des artistes résidents. Très concrètement, au quotidien se jouera dans ce lieu la question de la transversalité artistique, des outils et des lignes mis en oeuvre théoriques, spatiaux, urbains pour une transversalité, une ligne qui joint l'art et la vie.

c : Les moyens de l'insertion

Le 104 offre des sessions de pratiques artistiques, des rencontres, des workshops et des formations professionnelles. Des publics différents se mêleront en théorie: visiteurs de lieux culturels, touristes de passage à Paris, mais aussi professionnels et habitants du quartier qui pourront traverser le lieu qui rejoint la rue Curial à la rue d'Aubervilliers.

Avec ce lieu, on dépasse la notion de lieu pluridisciplinaire pour atteindre la notion de lieu multifonctionnel, examinons pour chaque espace du 104, quel public serait susceptible de venir traverser le lieu et peut-être créer un rapport à l'art.

Les ateliers d'artistes de toutes nationalités et de toutes disciplines et les spectacles seront présentés dans un programme, disponible sur place à l'accueil et sur le site internet du 104. Les actions artistiques pourraient faire venir des amateurs d'art de toutes la région parisienne : étudiants, professionnels de l'art, simples curieux ; mais aussi des scolaires du quartier ou des villes de proche banlieue. Peut-être également quelques curieux du 19ème arrondissement.

Le jardin suspendu, changeant tous les ans par un système d'appel à projet pour des paysagistes et qui sera au début un potager, pourra inciter les gens du quartier à venir se promener, déambuler, ou se reposer. Cependant, rappelons que le site de La Villette, situé également dans le 19ème arrondissement offre plus d'espace vert et des possibilités de jeux de ballons.

Les espaces pour les courses de proximité et les restaurants (un restaurant de 300m2 chauffé l'hiver et un café presse avec une terrasse de 150m2 et accessible de l'extérieur) pourraient également attirer la population locale. Une étude a été faite afin de ne pas porter concurrence aux commerces existant déjà dans un secteur proche. Ainsi, ça ne sera pas un commerce représentant un besoin vital pour la population. Le restaurant reste, il me semble, un moyen cohérent d'attirer les habitants voisins du lieu.

Les lieux destinés aux salons, congrès, lancements de produit, séminaires d'entreprises, réunions, soirées de gala, cocktails, évènements artistiques (concerts, défilés de mode, foires d'art...) loués aux professionnels et principale source d'auto-financement du 104, attireront, c'est certain, des catégories professionnelles différentes (6000m2 en tout).

Seulement les actifs de l'entreprise ont-ils envie, après une journée de travail de rester dans un espace culturel ? Il en est de même pour la pépinière de jeunes entreprises culturelles qui accueillera, pour deux à quatre ans, une dizaine de jeunes sociétés. Ces professionnels pourront par contre s'alimenter dans un des espaces dédiés à la restauration.

Les espaces pour les artistes amateurs (500m2) seront loués pour des pratiques artistiques variées à un prix symbolique d'un euro l'heure préférablement à des habitants du quartier. Ils sont aussi un moyen efficace de conquérir la population proche et les jeunes du quartier.

La Maison des petits est un espace aménagé pour les enfants de 0 à 5 ans, conçu par la designer Matali Crasset. Dans cet endroit, les parents pourront venir avec leurs enfants. C'est un espace « d'écoute, de parole, de rencontre et de sensibilisation précoce à l'art »19(*). C'est une manière d'attirer un public différent, les parents accompagnés de leurs enfants, ou les mamans qui usuellement ne fréquentent pas les lieux culturels avec leurs enfants en bas-âge.

Pour les enfants plus grands, il y aura également une boutique de biens culturels avec une offre spécifique à leur destination.

Ajoutons à cela la volonté de créer des échanges avec les écoles et les associations du quartier. Le 104 se mettra par exemple en relation avec une ou plusieurs structures du quartier qui proposent des cours d'alphabétisation et de français langue étrangère. Cela témoigne une volonté d'établir une communication qui se fera dans différentes langues majoritairement parlées et écrites par les communautés des 18ème et 19ème arrondissements dans le but d'offrir aux migrants une ouverture à la culture du pays. Toutes les catégories sociales trouveront en théorie une raison de venir au 104, espace du public. Mais il ne suffit pas de s'inscrire dans un quartier et de mettre en place des moyens cohérents pour faire venir la population locale. Les enquêtes réalisées à La Villette, sur les publics du parc, montrent bien que si les usagers ou les habitués côtoient le lieu, ils ne sont pas forcément au courant des pratiques artistiques du lieu, nous y reviendrons dans la deuxième partie. Il ne suffit pas d'autre par qu'un visiteur traverse le 104 pour qu'il devienne spectateur, il faut qu'il accepte de devenir spectateur et de vivre la rencontre. Peter Brook donne une définition de l'acte théâtral dans L'espace vide « Quelqu'un traverse cet espace vide pendant que quelqu'un d'autre l'observe, et c'est suffisant pour que l'acte théâtral soit amorcé »20(*) mais c'est à condition qu'ils partagent des référents permettant au spectateur de comprendre et ressentir des émotions, il ne faut pas juste traverser le lieu, il faut également observer ce qui s'y passe. Car pour qu'il y ait partage, il faut que le spectateur potentiel accepte la relation.

B : Reconversion artistique

a : La nouvelle place du spectateur, une place qui découle du mouvement des performances

La performance est une technique d'expression à part entière reconnue dans les années 1970. Celle-ci naît dans un contexte de provocation des normes. Les performances ont lieu en public et sont utilisées comme « autant d'armes dirigées contre les conventions de l'art officiel »21(*). Elle prennent jeu au milieu d'une foule et vie par la présence du spectateur, par l'inscription dans les espaces de la vie. Elles rejettent généralement les matériaux habituels de l'art pour utiliser des éléments bruts : (le corps, la terre, les détritus). Des artistes de l'avant-garde américaine comme Allan Kaprow et John Cage ouvrent avec ce mouvement une mutation radicale des pratiques artistiques. Les arts plastiques quittent leurs supports conventionnels (la toile, la sculpture) pour rejoindre les arts vivants. Ce sont toujours des expériences directes, le spectacle s'empare de la réalité.

L'avant-garde américaine est un terme qui désigne un mouvement né après la deuxième Guerre mondiale dans les années 1950. Il puise en partie ses sources dans les mouvements d'avant-gardes européens tel le futurisme, le Bauhaus (école d'art pluridisciplinaire basée à Berlin) ou le dadaïsme. Il s'effectue à partir des années 1950 un déplacement du centre de gravité des arts de Paris vers New York.

Gertrüde Stein, écrit des pièces-paysages dans les années 1930. Ses pièces sont une succession d'images linéaire, où chaque spectateur se fait comme dans un train sa propre image de la pièce, son propre récit narratif. Il est libre de sa vision. Antonin Artaud en 1938 décrit « la scène comme un lieu physique et concret qui demande qu'on le remplisse et qu'on lui fasse parler son langage concret ». Il place le théâtre non comme un lieu qui reproduit la vie mais comme un lieu de vie. C'est, il me semble, effectivement un langage propre fait de « tous les moyens d'expressions utilisables sur une scène »22(*) que recherchent aujourd'hui les actants de l'art contemporain. Et ce en créant de nouveaux lieux qui ne soient pas spécifiques à un type d'art et à un public privilégié. Artaud s'inspire du théâtre Balinais pour soutenir que le théâtre doit accompagner la vie quotidienne en s'inscrivant dans un espace total. Le théâtre ne s'inscrit pas dans un temps mort, un temps à part, mais dans un temps de vie. Plus tard, Thaddeus Kantor revendique le fait qu'il a « toujours utilisé des lieux non institutionnels, des lieux qui faisaient des trous dans l'institution »23(*). Il situe son oeuvre là où deux arts peuvent se provoquer. Pour ces deux hommes de théâtre, une rencontre entre plusieurs arts est nécessaire pour que l'échange artistique ait lieu. Ces trois artistes fondateurs marquent une nouvelle approche de l'art et de son public. Pour Artaud, Kantor et Stein, l'expérience du spectateur est première.

En 1948 au Black Montain College, John Cage commence à développer ses idées auprès d'artistes américains et fait découvrir celles d'Artaud et de Gertrude Stein, il est suivi par Robert Wilson. En 1952 il y joue « Evénement sans titre ». « Cette oeuvre se composait d'une improvisation chorégraphique interprétée par Merce Cunningham dans les rangs du public, de lectures poétiques données par plusieurs interprètes juchés sur des échelles, de films projetés sur les murs, de tableaux blancs de Robert Rauschenberg accrochés au plafond et d'une composition pour piano « préparé » interprétée par David Tudor »24(*). Cet événement marque le début d'une période interdisciplinaire où la dynamique du dialogue des disciplines convoque le public à vivre l'action artistique. Chaque spectateur se faisant sa propre dramaturgie de l'oeuvre, vivant sa propre expérience face aux actions dramatisantes. Le spectacle n'existe pas sans spectateur, une nouvelle façon d'envisager l'événement par l'expérience du spectateur se dessine. Les artistes issus de l'avant-garde américaine manifestent un désir de réouverture des frontières artistiques et initient une tentative d'éliminer les frontières entre l'art et la vie. C'est le début des performances.

La performance associe les arts visuels, le théâtre, la danse, la musique, la vidéo, la poésie et le cinéma et se définit par l'interconnexion entre ces disciplines. L'accent est mis sur l'éphémère et le non-achèvement de la production plutôt que sur l'oeuvre d'art, représentée et achevée. C'est une dynamique d'interdisciplinarité où tout se fait sur l'expérience du spectateur. Le préfixe inter joue avec les écarts-différences-relations, il y a donc une rencontre et un dialogue des arts mais ces derniers peuvent garder leur autonomie ou bien se lier et se mélanger.

Si le futur lieu d'art et de culture parisien, le 104, n'est pas un lieu où se donneront uniquement des performances, il est intéressant à faire le lien entre le programme de ce lieu et l'avant-garde américaine : il y a en effet dans ces deux phénomènes une volonté de diminuer la frontière entre l'art et la vie en plaçant le spectateur au coeur du processus artistique et en le rendant participatif de la création.

Le concept de passage qui laisse à supposer que l'on puisse traverser le lieu occasionnellement sans le prévoir, conduit à un autre élément de l'avant-garde américaine, celle du hasard. La notion de hasard est très présente dans les performances, notamment avec John Cage qui utilise le hasard comme motif musical. On retrouve au 104 quelque chose du hasard : l'imprévu de ce que l'on verra ce jour-là, l'aléatoire de l'événement et de la rencontre.

Par sa configuration, le lieu place le spectateur, public averti ou non, en position de voyeur. En effet celui-ci se promène dans le lieu et voit directement le processus artistique. C'est un peu comme dans une scénographie où l'on se promènerait et l'on verrait des actions dramatiques différentes suivant le lieu dans lequel on se trouve. Je pense au spectacle The Tooth Crime, pièce musicale écrite par Sam Shepard en 1972 et jouée par The Performance Group. Les spectateurs étaient dans l'obligation de se déplacer pour pouvoir voir l'intégralité du spectacle. Le 104, c'est presque une pièce paysage, le spectateur qui accepte l'échange peut se créer sa propre dramaturgie à l'intérieur du lieu.

b : Quels nouveaux rapports à l'art ?

Avec la multiplication des formes numériques (télévisions, Internet, téléphones portables...) les sociétés connaissent de moins en moins de lieux physiques de rencontres et de discussions. On ne va plus beaucoup à la messe, les marchés tendent à disparaître, les transports en commun ne constituent pas des lieux de rencontres très propices à l'échange...

L'oeuvre d'art peut alors offrir un interstice social. Comme au 15ème siècle, où l'aristocratie se rendait au théâtre et au cinéma pour se montrer, se rencontrer avant et après la représentation et pendant les entractes que Richard Schechner qualifie « d'événements sociaux sous-jacents »25(*), l'art est redevenu un moment de rencontre.

Cette rencontre qui se crée avec ces nouvelles conceptions de l'art implique une nouvelle médiation à effectuer. Nicolas Bourriaud, théorise l'importance du processus artistique: «  L'art est une activité consistant à produire des rapports au monde à l'aide de signes, de formes, de gestes ou d'objets »26(*). L'art resserre l'espace des relations et privilégie non seulement la rencontre et l'expérience homme-oeuvre mais aussi la rencontre homme-homme.

Pour que cette rencontre ait lieu, il est important de créer de nouveaux moyens de médiation, de constituer une nouvelle approche du public. La multiplication des festivals partout en France illustre ces nouveaux modes de communications (premier festival d'Avignon en 1947). Les rencontres organisées entre artistes et spectateurs à la fin d'une représentation ou d'une performance également.

Dans les lieux d'exposition, le « médiateur » remplace petit à petit le conférencier et, plus que d'expliquer le pourquoi d'une oeuvre, il engage une réelle discussion avec et entre les publics qui acceptent cet échange. Il fait exemple de ces moyens de médiation mis en oeuvre.

La 104 suit cet axe relationnel plaçant directement l'artiste comme médiateur de sa propre oeuvre. Frédéric Fisbach le rappelle : « Il n'y a rien de plus intéressant que d'écouter quelqu'un expliquer son travail. On en retient toujours quelque chose et il nous reste toujours quelque chose. »27(*)  . C'est pourquoi, bien que les artistes ne vivent pas en permanence au 104, dans le projet artistique de chaque candidat à une résidence au 104, il est demandé d'ouvrir son atelier au public et de discuter avec ce dernier au moins une fois par semaine. Le lieu artistique se définit souvent par les codes esthétiques utilisés par les artistes. C'est lui qui, par son oeuvre spectacle ou oeuvre d'art, va inciter le spectateur à participer, à devenir acteur de l'oeuvre d'art. Le public qui réagit engage par l'art une rencontre, un échange. Il devient participatif de l'oeuvre. Il ne peut plus être un public passif.

c : Le théâtre environnemental

Le mouvement artistique dans lequel s'inscrit le projet du 104 est un mouvement qui va vers le public, pour lui faire vivre une expérience, un partage ; il se veut d'être un moment de vie. Pour que le dialogue fonctionne et que le public vive ce moment, la transversalité n'utilise pas tous les arts mélangés sur scène mais selon le spectacle, certains des arts qui s'associent, se traversent. Tout se joue sur le même plan, dans le même espace-temps. Grâce à ces mouvements pluridisciplinaires, on cherche à sensibiliser le public pour le pousser à participer. L'américain Richard Schechner écrit sur le théâtre, expérimente les formes, produit des modèles théoriques, met en scène des performances et enseigne le performing arts à New York University. Il théorise dans son livre Performance, cette nouvelle approche. Il appelle cela le « théâtre environnemental 28(*)». Il soutient qu'« il n'y a pas de technique plus importante pour le théâtre contemporain que la participation 29(*) ». Il faut initier le public à participer à l'art, à être actif de cet art. Une nouvelle médiation, un nouveau chemin artistique est à créer.

Pour Richard Schechner « le théâtre est, avant tout une performance présente, définie comme la manifestation d'une action corporelle (gestuelle, voix, mouvement) dans le cadre d'un lieu spécifique, conçu pour être observé »30(*). Il qualifie le public de « partenaire de la relation de communication »31(*). Pour lui il ne peut y avoir performance sans la présence et l'échange avec le spectateur. L'art est un rassemblement nécessaire à l'homme. Si le public est un vecteur de la performance, l'espace vivant, composé de l'ensemble de l'espace à l'intérieur du théâtre et pas seulement ce qu'on appelle la scène, en est un autre. Le 104 c'est un espace vivant, l'espace de la rencontre. L'intégralité de l'espace doit être utilisé pour que la performance ou théâtre environnemental puisse avoir lieu. Dans ce contexte artistique, la télévision n'est pas un système de communication interactif. Il montre que le théâtre est avant tout un événement social. Pour lui le véritable événement c'est le rassemblement de spectateurs différents les uns des autres. Schechner définit le théâtre environnemental comme un ensemble de transaction connexes entre les interprètes et le public. Tout comme Artaud, il ne place pas la pièce première. Il met au même plan tous ceux qui conçoivent l'événement théâtral.

 Le « 104 » représenteraient, comme la friche, ce lieu de vie, de l'expérience directe et de la performance permanente. Il répond à la définition du théâtre environnemental selon Schechner « un lieu qui encourage les échanges à travers un espace organisé dans son ensemble et dans lequel les aires occupées par le public s'assimilent à une mer traversée à la nage par les acteurs, et les aires de jeu à des îles ou des continents bordés par le public »32(*).

2) Vers une friche institutionnelle

« Sa première originalité est d'offrir aux artistes un espace immense au sein d'une architecture industrielle qui n'était pas destinée à les recevoir. Son second point innovant est de faire cohabiter dans ce lieu ouvert des producteurs et des artistes de disciplines, de notoriétés et d'horizons différents, afin de faire naître de leur rencontre des créations artistiques, mais aussi une potentialité économique. Le troisième point qui apparaît essentiel dans le fonctionnement de la Friche est le rapport étroit et nouveau qu'elle rend possible entre la création et la production »33(*) (Renaud Muselier)

A : Fonctionnement d'un nouveau lieu culturel parisien

a : Position théorique de deux hommes de théâtre

Frédéric Fisbach et Robert Cantarella, les directeurs du 104 sont deux metteurs en scène de théâtre. Frédéric Fisbach est, de janvier 2002 à janvier 2008, le directeur du Studio-Théâtre de Vitry ; il est en 2007 le metteur en scène associé du festival d'Avignon où il monte les Feuillets d'Hypnos de René Char en associant comédiens professionnels et amateurs. Après un parcours de comédien à sa sortie du Conservatoire National d'Art dramatique il oriente à partir de 1996 son travail vers la mise en scène. Il développe un rapport au théâtre fondé sur quelques axes fondateurs : il place le public au centre de ses préoccupations de metteur en scène, dans un acte social, en proposant par exemple un statut de spectateur-associé à des spectateurs qui interviennent en amont et pendant des représentations. Il s'écarte cependant de cette approche sociale du théâtre en montant en 2005 Animal de Roland Fichet au Théâtre de la Colline. Cette mise en scène s'inscrivait dans une démarche réflexive et jouait de l'écart et de la tension, faisait fuir nombre de spectateurs. En revanche, à Avignon, les Feuillets d'Hypnos étaient composés de cent six comédiens amateurs aux côtés de sept acteurs professionnels. Frédéric Fisbach cherche également des appuis dans les autres pratiques artistiques, adaptées à la nature des textes présentés, en les mêlant aux formes théâtrales. On reconnaît par là des traits fondateurs du projet artistique du 104 : placer le spectateur au centre du projet, ne pas rester hermétique dans l'art, mais ouvert à toutes les disciplines. L'aspect social de l'art semble moins présent chez Robert Cantarella qui est plus connu pour ses travaux et écrits concernant la mise en scène. Il réalise des mises en scène de textes contemporains (notamment de Noëlle Renaude), il crée également la revue Frictions, consacrée aux arts de la scène ainsi que le festival du même nom et écrit en 1997 un manifeste Pour une formation à la mise en scène. Dans la publication 2.représentation Robert Cantarella et Marie-José Mondzain s'entretiennent autour de l'art contemporain. Robert Cantarella rappelle que pour lui l'art, c'est « prendre du temps à tenir l'autre (...) rappeler l'événement du vivant (...) face à toutes les constructions du réel refaites par la télévision »34(*). Et Marie-José Mondzain d'ajouter :  « au cinéma, le spectateur est touché alors qu'il n'y a pas d'effet tactile (...), au théâtre, le spectateur, même à distance des acteurs, sent qu'ils ne sont pas intouchables, il partage leur réalité présente et sensible (...) on respire ensemble »35(*). Cette idée de l'artiste, « aux prises avec la réaction directe et immédiate, du public »36(*) est également défendue par Marie Madeleine Mervant-Roux dans ses écrits sur le spectateur. Marie-José Mondzain ajoute que l'oeuvre dépend de « la perception créatrice du spectateur ».37(*) L'artiste, parfois, est lui même le médiateur de sa propre oeuvre. Et c'est ce que recherchent les directeurs du 104, que l'artiste explique son art en train de se faire. Il est intéressant de remarquer que l'artiste est présent sur le lieu de travail et qu'il assure une part de médiation. Il y a un effacement de la rupture art/public, l'artiste médiateur fait le lien dans un acte à la fois d'écoute, de représentation et de médiation. Il n'est plus « tranquille » et le travail fini n'est pas un seul aboutissement. Il y a une « mise en acte de sa présence »38(*), il doit être là. Tout comme dans la performance, où c'est l'artiste qui fait directement son art avec sa personne, ici il y a aussi une idée de l'être là. L'artiste se doit d'être présent à son oeuvre pour engager le dialogue, sans forcément tout expliquer, il doit créer la discussion, être ouvert au public. La position est cependant discutable, certains artistes sont incapables d'expliquer leur création, ou bien certaines créations perdent tout leur intérêt dès lors que le mystère est dévoilé.

On retrouve dans cette discussion une thématique de la résistance par le théâtre et les arts vivants en général. Une résistance à l'éloignement et à la virtualité. L'art cherche le rapprochement, la mise en contact direct presque tactile d'autrui. Alors que les médias comme la télévision et internet permettent de savoir ce que fait autrui sans avoir à lui parler, sans avoir à entrer dans sa « sphère' . Le 104 ça pourrait être le lieu de cette respiration commune, de ce rapprochement.

Il y a un point paradoxal dans la direction du 104. Il s'agit de l'association de deux metteurs en scène. Parce qu'en général on a idée que la mise en scène ne peut relever que d'une seule personne. Or ici il y a association de deux artistes pour partager les idées, une manière de rester dans le collectif.

b : un projet de transversalité effectif ?

La Générale était une friche artistique établie dans le 19ème arrondissement de Paris, dans un bâtiment qui appartenait à l'Education Nationale. En Avril 2007, le regroupement, en procès depuis plus d'un an, s'est fait expulser du lieu. L'association et la communauté artistique du lieu se sont divisées en deux et une partie du regroupement a installée ses locaux dans les ateliers désaffectés de la manufacture de céramique à Sèvres. Ils font preuve d'une autogestion efficace. Sans aucun personnel propre à l'administratif, ils organisent expositions quasi-hebdomadaires, concerts, spectacles, ateliers portes ouvertes, recherches théoriques...

En rencontrant le regroupement de la Générale en manufacture (Annexe 6), j'ai pu observer une volonté de transversalité du lieu, que les artistes mettent parfois en opposition avec des lieux institués, comme le 104.

Le concept de durée limitée dont parle F. Fisbach39(*) (Annexe 5) est repris par les actants de la Générale qui revendiquent le fait de ne pas inscrire leur travail dans un lieu, mais dans un concept. Ils ont déjà dû déménager une fois, car ils ne sont pas propriétaires du lieu mais soutiennent : « On l'a fait une fois, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas recommencer. Nous ici, il n'y a personne qui est accroché à son mètre cube »40(*). La notion de collectif, de regroupement est plus importante que celle de l'inscription dans un lieu par la durée. Le regroupement est mobile, ouvert et flexible et ne recherche pas forcément à s'installer définitivement. C'est aussi une façon d'éviter les fixations. Si les deux lieux veulent éviter les attributions, il semble que les artistes de la Générale voient dans le 104, justement une façon de fixer les choses. Chaque artiste pour une place. Dans l'exemple d'un squat artistique comme celui de La Générale en manufacture, Pierre Limpens m'explique que l'intérêt du lieu c'est aussi l'implication de tous les artistes dans le fonctionnement : « Ici il n'y a personne qui s'occupe particulièrement de l'administration, on fait tous tout. Ce sont les artistes qui gèrent le lieu. Moi par exemple je gère les Résidences, je coordonne un peu l'ensemble et je fais de la vidéo ». Ainsi aucun autre personnel que les artistes n'est engagé pour gérer le lieu. Ce qui ajoute une nouvelle forme de transversalité entre les artistes et leur travail. C'est aussi je pense ce qui permet la cohésion du collectif. Des réunions sont organisées régulièrement, il n'y a pas de séparation artistes/administration, comme c'est le cas dans un lieu institué comme le 104. La notion de regroupement est ici importante, car si les directeurs de 104 parlent d'art collectif, il faut tout de même souligner que les artistes se croiseront dans le lieu, et qu'un vrai travail de groupe prendra forcément forme dans une durée limitée. Et pour qu'il y est une transversalité artistique qui aille plus loin que la juxtaposition de plusieurs disciplines, il faut que ces mêmes artistes qui ne se connaissent pas forcément au début acceptent de travailler ensemble. Ils doivent recréer l'esprit de groupe qui va de soi dans les friches artistiques. Il faut noter enfin que dans un lieu comme le 104 - où l'artiste, une fois entré en résidence, n'a pas à s'occuper de la partie administrative ni de la gestion technique - l'artiste a plus de temps à accorder à sa création, sans se préoccuper du reste. Mais la transversalité que les actants du 104 veulent créer est peut-être plus difficile parce que justement ils veulent fabriquer au 104 ce qui se fait naturellement dans une friche artistique.

B : Un nouveau rêve artistique

a : L'institution

« Vous exigerez de chaque structure subventionnée qu'elle rende compte de son action et de la popularité de ses interventions, vous leur fixerez des obligations de résultats et vous empêcherez la reconduction automatique des aides et des subventions. »41(*) (Nicolas Sarkozy)

Le 104 est avant tout un lieu initié par la Ville de Paris et subventionné à 70% par elle. Frédéric Fisbach entend que la structure soit plus indépendante de la ville en augmentant les recettes propres et le mécénat. Il rappelle également, à raison, qu'il « y a une très grande volonté de la part de la mairie de Paris, un grand courage de créer un lieu comme ça dans un tel contexte politique ». Rappelons que les subventions accordées aux associations sont actuellement réévaluées par le ministère de la culture en fonction de leur productivité. Pour que le 104 parvienne à subvenir à ses 30% de recettes propres, des espaces seront loués à des entreprises dans un but essentiellement lucratif, les commerces installés dans le lieu payeront un loyer à la structure. La concession du restaurant et du commerce de proximité est accordée pour trois années minimum reconductible. On peut lire dans les conditions d'exploitation du commerce et du restaurant du site que :

« L'autorisation sera consentie moyennant le paiement par le preneur d'une redevance annuelle composée d'une part variable du chiffre d'affaires hors taxes, assortie d'un minimum garanti équivalant au montant du loyer. À cette redevance s'ajoutent les charges de bâtiment (évaluées à environ 10% du loyer annuel hors taxes) (...) Chaque preneur aura à s'acquitter de ses consommations individuelles d'énergies (eau, électricité, etc.). » 42(*)

Huit espaces seront également loués pour des entreprises. La location de ces espaces est à ajouter à la quête de mécénat culturel. Le mécénat culturel est un soutien financier, matériel ou humain apporter par une entreprise ou un particulier à un organisme d'intérêt général. C'est un don d'argent sans retour. Il ouvre le droit à des avantages fiscaux. Ce qui apporte aux entreprises qui font « ce don » une réduction de l'impôt sur les sociétés qui peut s'élever jusqu'à 60% de cet apport pour les organismes et pour les particuliers une réduction de l'impôt sur les revenus à hauteur de 66%.

Frédéric Fisbach entend augmenter les revenus propres du lieu afin d'être moins dépendant des subventions et du contrôle de la mairie.

On trouvera des complémentarités dans le sens où des salles de spectacle pourront être louées pour des événements artistiques. On peut aussi craindre des incohérences : locations pour des entreprises purement commerciales et défilées de modes pourraient donner un côté mercantile et populaire à l'art. La transversalité qui s'exerce entre la création et le monde économique devient alors dangereuse. Cependant, ce fonctionnement qui rend le 104 non entièrement dépendant de la mairie peut lui permettre tout de même une autonomie culturelle. Cent deux millions d'euros représente un budget très important pour un lieu culturel, surtout dans un contexte où les subventions culturelles diminuent et où le ministère commence à mesurer la qualité d'un spectacle par sa jauge. Ce qui s'institutionnalise a peut-être tendance à disparaître. Beaucoup de friches sont subventionnées par les DRAC (Entre-Peaux est subventionné par la Direction régionale des affaires culturelles du centre, Main d'Oeuvre par la région Ile de France...). Rappelons encore une fois que l'expertise menée par les DRAC juge parfois sur l'excellence artistique et le taux de remplissage des spectacles et non la qualité sociale des processus relationnels avec la population.

Marie-Madeleine Mervant-Roux rappelle pourtant que « l'événement décisif (du spectacle) n'est ni le taux de remplissage ou de satisfaction des salles, ni le degré d'activité visible de leurs occupants, mais la nature de la fonction octroyée au spectateur »43(*). De ce point de vue-là, le 104 est donc bienvenu dans le milieu culturel puisqu'il favorise dans son projet artistique le rapport au spectateur.

C'est malgré tout le budget culturel le plus important de la ville. Il sera donc signifiant d'évaluer les degrés de dépendance vis-à-vis des autorités. Quelles sont les formes réelles de contrôle et quel est le degré d'autonomie des directeurs dans la programmation artistique et dans la politique d'actions culturelles, c'est ce que je demande aux directeurs lors du deuxième rendez-vous. Ces derniers se posent question quant à l'intérêt pour la ville d'exercer une main mise sur le lieu. La question est détournée. Pourtant en décembre 2007, La Ville de Paris présente ses voeux aux Parisiens avec en fond d'affiche la photo du 104. C'est déjà un premier signe de la fierté de la Ville par rapport à cet équipement. Le 104 n'est pas une friche c'est un Etablissement Artistique de la Ville de Paris. Il n'appartient pas aux directeurs, ni au Ministère de la Culture. Financé par la mairie de Paris et ayant un objectif de recettes propres, il a un statut bien particulier : ni le statut d'un CDN (Centre Dramatique National) - bien qu'il ait des points communs dans son fonctionnement avec les contrats de décentralisation théâtrale (recettes propres, les directeurs ont signé avec la ville un contrat de trois ans renouvelable, obligation de création), ni celui d'un théâtre national - bien qu'il en ait la même structure EPIC (Etablissement Public à caractère Industriel et Commercial). Cet établissement public est pour l'instant rattaché à une seule collectivité : La Ville de Paris.

Il n'est pas sous le régime de la loi de décentralisation théâtrale qui impose, certes, aux CDN des contraintes mais qui garantit également une obligation de création et une forme de liberté. Le 104 a son propre projet artistique, normalement garant de l'indépendance du lieu et de la création. Mais ce projet artistique est surveillé par la ville. Il faut donc faire attention avec ce lieu car la politique du lieu, pour l'instant assez ouverte, est totalement dépendante de la mairie de Paris. Un changement de politique pourrait entraîner un changement dans le projet artistique. Le 104 n'est pas à l'abri malgré sa ligne de création de devenir un lieu de pur production artistique.

b/ Fabrique d'un besoin

Le « 104 » semble vouloir détourner la question de la production pour rester dans celle de la création. Voir l'art en train de se faire par les artistes, sans penser toujours à la finalité.

La programmation du 104 par ses fondateurs qui va vers le collectif, les équipements

dont il dispose, le nombreux personnel administratif et de régie technique, visent à en faire un outil original, performant, exemplaire. Mais justement, l'importance de l'équipement et des moyens, paradoxalement, ne va-t-elle pas en contre avec ce qui fait la force créative des friches : la nécessité de s'organiser, l'état d'urgence, de précarité, l'absence de normes de sécurité, la légèreté financière ?

Le « 104 » correspond à un nouveau rêve qui découlerait du mouvement des débuts de la performance et des squats artistiques et d'une inclusion totale du public dans l'art. Le mouvement de mai 68 et de l'avant-garde américaine ont laissé dans les esprits cette image du « vivre ensemble », d'une vision plus communautaire et d'un art qui peut se faire à partir de n'importe quelle matière. Réduire la distance spectateur-acteur et inciter la rencontre collective tels sont les objectifs communs de l'art depuis la fin des années 1950 et tels sont les objectifs du « 104 ». Sortir des lieux conventionnels, à l'image ennuyante pour le public comme les théâtres et les musées, pour se promener et vivre un événement dans un espace total. C'est, je pense le nouveau rêve artistique du 21ème siècle dans lequel s'inscrit ce lieu.

Les squats artistiques naissent généralement des besoins d'un artiste de s'approprier un espace qui favorise son art. Il va contre les valeurs traditionnelles de l'institution. Au 104, l'institution cède le lieu à l' artiste, ce n'est plus lui qui s'en empare, ce qui correspondait déjà au début de l'acte artistique. Avec cette organisation, la notion de spontanéité de l'occupation du lieu disparaît. Le 104 est un projet initié en 2005 et qui verra le jour en octobre 2008, soit après trois ans de travaux, de préparation, et déjà de sensibilisation. La notion d'urgence qui apparaît dans les friches qui répondent à des besoins d'acuité, au moment, disparaît alors pour laisser la place à l'anticipation. Les artistes qui veulent être en résidence au 104 déposent des dossiers, passent en études, il n'y a plus cette notion de spontanéité de l'acte, bien qu'elle existe toujours pour le public qui voit l'art en train de se faire. C'est peut-être là que le 104 se distingue en premier de la friche. Il ne naît pas dans le danger, et les artistes qui y seront pourront travailler dans la sécurité. C'est bien d'actualité que de faire un lieu « sécurisé ». À la question « pensez-vous qu'on peut parler de friche institutionnelle ? » Frédéric Fisbach fait remarquer que c'est un paradoxe que de dire « friche institutionnelle ». Il est vrai que la friche relève de ce qui est abandonné et délaissé, alors que l'institution, c'est ce qui est reconnu. Malgré ses ressemblances extérieures, ses influences artistiques, évoqués et sa volonté sociale de s'inscrire dans un espace de la vie, le 104 ne peut pas être, par sa nature, considéré comme une friche. Le geste créatif qui se fait dans la liberté absolue au sein d'une friche est ici commandé et anticipé.

c : « La norme engendre le déclin »44(*)

L'art est aussi une manière de protester contre les valeurs établies, ou tout du moins c'est une dénonciation, une idée à faire passer. Or, si l'institution rattrape l'art et tend vers la normalisation de ce dernier, est-ce que ce n'est pas la fin annoncée de nouveaux territoires de l'art qui deviennent des modèles pour les lieux institutionnels ? Le Rapport Lextrait a permis de recenser ces nouveaux lieux. Mais une fois qu'ils deviennent modèles, ils perdent de l'extravagance, de leur origine.

Observons ce phénomène avec un autre type de manifestation artistique illégale qui maintenant devient de plus en plus instituée : le Technival du premier mai. L'état prête un terrain pour cette immense Rave Party qui à lieu tous les ans, le premier week-end de mai. Mais maintenant il y a de plus en plus de contrôles, de policiers, la presse est présente sur le site, les « teuffeurs » sont filmés. Et l'événement perd son aspect de rassemblement libre, qui faisait son dynamisme. Les « teuffeurs » organisent pour répondre à cette institutionnalisation qu'ils critiquent un contre-technival. La collectivité des « teuffeurs » est alors scindée en deux : les « vrais teuffeurs », qui ne vont pas au Technival, qu'ils surnomment « Sarkoval » et les autres, pour l'instant adeptes du Technival officiel. Ainsi, la communauté des teuffeurs est divisée, elle ne fait plus une. Est-ce que ça n'est pas le même phénomène qui se produit avec le « 104 » ? Déjà je commence à entendre, quand je parle du lieu, des critiques de la part de la communauté artistique, adepte des nouveaux territoires de l'art, qui reproche au lieu d'être trop propre, trop proche de l'institution, pas assez en marge. Et, il commence à naître au sein de cette communauté artistique des clans : ceux qui profitent de l'espace qui leur est offert par la Ville pour travailler leurs arts et échanger avec le public, et ceux qui mettent à l'index le lieu et qui se dirigent vers d'autres lieux artistiques plus en marge. Mais quels nouveaux lieux sont alors à inventer ? et par qui ?

Dans ce que l'on a nommé « les nouveaux territoires de l'art » on verra bientôt se confondre lieux et pratiques de médiation. Le 104 est-il simplement un « nouveau territoire » emblématique de l'actuelle institutionnalisation de lieux et de pratiques hier marginales ? Ouvre-t-il le champ culturel à des pratiques et des modes de médiation nouveaux ? quelles en sont les sources et les évolutions possibles ? C'est autant de questions qui seront abordées dans la deuxième partie.

DEUXIEME PARTIE :

RELATION ENTRE LE SOCIAL ET LE POLITIQUE : UN NOUVEAU STATUT POUR L'ART

Une évolution s'est créée depuis les années cinquante avec un fil conducteur entre les arts: la médiation au public. Si les mouvements artistiques sont différents, un point commun se retrouve : la dimension dialectique de l'art avec le public, une façon de toucher un public sans forcément fixer l'art. Ce n'est pas que la place accordée au public était moindre avant, il a toujours fallu des spectateurs pour l'art car « Ce sont les regardeurs qui font les tableaux'· , mais la théorie de l'inclusion se développe et l'artiste demande au public une part participative. L'art se rapproche de l'acte social.

1) La question du rapport au spectateur et à la population au 104

A : Étude autour d'un événement de médiation au 104 : La Traversée

a : L'événement

Les 29 et 30 décembre 2007 le 104 ouvre ses portes pour un moment de préfiguration : La Traversée. De midi à minuit le samedi 29 et de 9h à 15h le dimanche 30, le chantier du 104 est ouvert gratuitement au public, pour une première rencontre avec le lieu. Elle permet au public qui devient spectateur de la transformation du lieu de découvrir l'architecture, l'ampleur des travaux et son ambition culturelle. Une autorisation spéciale est demandée à la mairie de Paris par les deux directeurs qui ne sont pas encore les responsables du lieu et qui le seront à partir de mai 2008. Les outils de chantiers sont rangés sur les bas-côtés. Seules les deux halles centrales qui forment un passage long de 250 mètres joignant la rue Curial à la rue d'Aubervilliers sont accessibles par le public et la presse. La Traversée ne se fait que dans un seul sens de la rue Curial vers la rue d'Aubervilliers, elle doit durer approximativement vingt minutes. Pour des raisons de sécurité (nous sommes sur un chantier en cours), les spectateurs ne peuvent s'immobiliser au même endroit trop longtemps et ne peuvent pas faire demi-tour. Durant ces deux jours, de nombreux artistes déjà en résidence au 104 et associés au projet investissent le futur passage parisien et animent La Traversée en traçant un parcours artistique allant du métro Riquet au Métro Stalingrad :

Les architectes Berger et Berger travaillent à la conception de sculptures lumineuses qui seront présentes sur le lieu lors de son inauguration en octobre 2008. Ils conçoivent également des micros espaces à structure légère ;

Le photographe Alain Bernardini prend en photo les ouvriers du chantier embrassant leurs outils sur leur lieu de travail. Ses photos sont affichées en grand format tout autour du chantier sur le mur de l'entreprise Tafanel ;

L'écrivain Jean Paul Curnier écrit des petites phrases sur les murs-alentours du chantier ;

Le musicien Vincent Eplay, fait un montage de son des villes associées au lieu ;

Le groupe de designer Expérimental Jet Set réalise le graphisme du lieu ;

Mai Lucas projette un diaporama de ses photos, portant un nouveau regard sur la population du quartier ;

L'écrivain Olivia Rosenthal écrit actuellement une pièce sonore Viande Froide sur l'histoire des pompes funèbres. Elle lit des extraits de sa pièce sonore au café Le Mathis, situé à côté du lieu. Le concepteur lumière Jean François Touchard éclaire toute La Traversée, et le vidéaste Pierrick Sorin prend les spectateurs en photo lors de La Traversée.

Ici se manifeste déjà une attitude de la part des artistes de partir du lieu ou de sa fonction pour ensuite créer l'oeuvre, partant du chantier, de l'histoire des pompes funèbres, du quartier ou du public. Les artistes créent en fonction du lieu d'exposition.

Ajoutons qu'un mot d'ordre était donné au public, un concours de photos prises depuis son téléphone portable avait lieu entre tous les spectateurs pour « vivre sa propre traversée », les photos étaient ensuite exposées sur le site internet. Cet acte place également le spectateur en position d'artiste.

Pour promouvoir l'événement, de nombreuses affiches sont mises en place dans la ville. Des annonces sont publiées dans les journaux (Libération, Le Monde II, Télérama...) et à la radio (France Inter est partenaire de l'évènement). Des informations sur le site du 11 bis sont données sur l'événement, les inscrits sur le site reçoivent la lettre d'information de l'événement.

Le titre de l'événement est lancé : « Soyez les premiers à traverser le 104 »

Pour cette première ouverture publique du lieu, les bureaux du 11 bis rue Curial recrutent et forment par l'intermédiaire des personnes chargées de relations publiques des Passeurs et des Médiateurs en contrat à durée déterminée. Ils ont une différence de fonction.

La mission des passeurs : s'adresser aux visiteurs du lieu à l'intérieur du 104 pour leur proposer des explications ou simplement engager la discussion. Ces explications peuvent, suivant le désir des visiteurs, aborder soit le projet artistique du lieu, soit son histoire, soit son architecture.

La mission des médiateurs : Le vendredi et le samedi matin, dans le quartier, tout autour du lieu, ils incitent le public non averti à la curiosité. Dès l'ouverture de La Traversée, ils expliquent en plus les oeuvres en place, les itinéraires possibles

b : mon expérience de médiatrice au 104

J'ai travaillé au 104 en tant que passeuse, pour La Traversée. Nous sommes soixante-dix Passeurs en tout. Les Passeurs durant l'événement de La Traversée n'étaient pas reconnaissables. Notre but n'étant pas de tout connaître et de faire une conférence sur les tenants et les aboutissants du lieu, mais, simplement d'engager une conversation avec les visiteurs. Pour cela, plusieurs méthodes : soit nous étions à l'entrée, côté rue Curial et nous traversions tout l'édifice avec un groupe de visiteurs qui, curieux du lieu demandaient à faire une visite « guidée », soit nous interceptions à l'intérieur un questionnement sur un sujet et nous en profitions pour engager une discussion. Le passeur/médiateur provoque la rencontre, l'interrogation et donc la discussion. Il est aussi là pour rassurer certaines personnes inquiètes de la venue d'un tel équipement culturel dans le quartier. Beaucoup de visiteurs étaient surpris en arrivant dans le chantier, le besoin d'exprimer leur surprise à un autre individu se faisait sentir, nous étions là pour partager leur étonnement. Certains des médiateurs parlaient des dialectes (le Wolof, dialecte Sénégalais, ou le Fon, dialecte Béninois par exemple) pour être aptes à renseigner les visiteurs qui comprenaient mal le français. Des visites étaient également prévues en langues des signes.

Les passeurs sont de tout âge, de tout type, artistes ou non artistes, ils ont été préparés pour cet « acte de confiance », choisis pour « faire partager à tous l'ambition et la passion du projet »45(*).

J'ai pu constater en travaillant au 104 ce samedi soir, la venue de beaucoup de gens du quartier. Ils sont généralement très contents du lieu et de l'aménagement progressif du XIXéme arrondissement par la Mairie de Paris. Beaucoup citent l'aménagement du jardin d'Eole, juste en face du 104. Le 104 s'inscrit dans le renouvellement du quartier, et les habitants qui ont parfois l'impression d'être délaissé par rapport aux quartiers sud, sont fiers des nouvelles installations. Certaines personnes pensent qu'elles y viendront, d'autres sont dubitatives. Par contre certains sont mécontents de l'abandon progressif du marché Riquet juste à côté du 104 et il y a là un paradoxe, les créateurs du 104 parlent de créer un nouveau lieu de rencontre dans le quartier, or, un marché ne constitue-il pas par définition un lieu de rencontre, surtout dans ces quartiers populaires ? Les patrons des cafés voisins (café Au Curial, café le Pascali, café le Mathis, Brasserie du Parc) apprécient l'établissement d'un équipement culturel nouveau dans le quartier. Un tel lieu est susceptible de leur apporter une nouvelle clientèle. D'autres personnes du quartier ne croient pas en la pérennité d'un tel lieu. Précisons que le prix de l'immobilier est haussé dans les agences par la présence du 104 « ce charmant appartement faubourien est situé à proximité du canal et du 104 »46(*). Le site de "l'immobilier intelligent"47(*), BMI Key donne des précisions sur la mutation du quartier sur l'établissement de ce lieu culturel. « L'ancien bâtiment des Pompes funèbres municipales créé par les architectes Delebarre et Godon en 1874, d'une architecture industrielle, deviendra à l'automne un immense établissement artistique de la ville de Paris. »48(*) Cet argument immobilier inquiètent certains habitant du 19ème arrondissement. Les personnes à faibles revenus craignent d'être repoussées hors du quartier. Quelques-uns ont peur de la venue d'étrangers « La peur de l'autre, de ce qui est différent » nous dit F. Fisbach, nous cherchons « un art qui va à la rencontre de l'autre, et non qui s'en éloigne. » Beaucoup d'artistes s'interrogent sur la pérennité du lieu, notamment avec l'approche des élections municipales de mars 2008. Ils doutent des résidences. Seront-elles justement attribuées ? Ils craignent la main mise de la part de la Mairie de Paris ou des directeurs.

Le public est hétérogène : habitants du quartier, de la banlieue proche, du sud de Paris. Ils viennent par curiosité : certains ont entendu parler de l'événement à la radio ou dans des journaux, d'autres ont vu des affiches, le bouche à oreille est également un facteur important. Les individus viennent seuls, en famille, ou entre amis.

Certains sont impressionnés par la vitesse à laquelle la rénovation et la reconstruction se font en même temps (réhabilitation, reconversion). On retrouve bien ici le thème de la reconversion, déjà présent dans les friches culturelles, à la différence que plus que de reconvertir un lieu, on va ici jusqu'au réaménagement du lieu par la reconstruction. On en fait un vrai lieu artistique aux normes, alors que les friches squattées ne posaient pas ces problèmes de normes de sécurité. Il faut noter aussi que bon nombre d'entre elles ont fermé pour ces mêmes raisons, les artistes n'ayant pas les moyens de payer les travaux pour faire de leur squat un lieu conforme à la loi et accessible par le tout public.

Je rencontre également le président du conseil de quartier du XIXéme Monsieur Demange49(*), qui me dit que le 104 n'a jamais été squatté, contrairement à l'image qu'il reflète, de la mythologie du squat d'artistes. Ainsi, à l'intérieur même de l'équipe de médiation, l'échange et la transversalité sociale sont déjà présents entre un groupe hétérogène d'individus.

c : Le médiateur est-il nécessaire ?

Un médiateur « sert d'intermédiaire, d'arbitre, de conciliateur » 50(*), la médiation est « une entremise destinée à apporter un accord »51(*). Plus que d'apporter un accord, les médiateurs dans l'art ont pour mission de servir d'intermédiaire entre le spectateur et ce qu'il voit. Ils doivent rendre l'art accessible au spectateur, réussir à placer les deux sur un même plan, une même transversalité. C'est, toujours dans cette idée de rapprocher l'art de la vie et du quotidien que le médiateur intervient pour faciliter le rapport à l'art, le rendre visible par tous. Il intervient pour permettre au spectateur de trouver un chemin de compréhension devant une oeuvre.

Dans un lieu qui pousse à l'échange et à la rencontre, il paraît logique qu'il y ait des personnes pour provoquer cet échange s'il ne va pas forcément de soi. Mais devant certaine oeuvre, le médiateur s'avérait inutile.

C'est le cas de Pierrick Sorin qui pour cet événement propose une création vidéo participative dans la Nef Curial. Son projet consiste à diffuser un « tableau animé » ultra-panoramique, constitué par juxtaposition de cinq projections synchronisées. Le tableau représente un paysage de chantier, réalisé par photomontage à partir de prises de vues effectuées sur le site du 104 en travaux. Dans ce paysage circulent des personnages, à califourchon ou assis sur divers objets eux-mêmes issus de chantier (sac de ciment, marteau piqueur, tractopelle...). Ces personnages ce sont les visiteurs qui, rapidement photographiés dans un petit espace studio à proximité des images projetées, se voient mis en mouvement dans le paysage. Ceci par un procédé de montage où l'image est traitée en moins de cinq minutes. Le spectateur, étonné de voir son image projetée aussi rapidement, engage de lui-même un échange avec autrui, pour partager sa surprise. J'ai travaillé plus tard sur une installation de ce même artiste à la Maison des Arts de Créteil. L'oeuvre Warming seat est un petit préfabriqué en bois dans lequel le visiteur entre seul. Il s'assied en face d'un écran dans lequel il se regarde de profil et appuie sur un bouton. Se regardant dans l'écran, il voit un homme (Pierrick Sorin) venir derrière lui et allumer un feu sous son tabouret. Le visiteur réagit (joie, peur pour les enfants, surprise, cris...) et ressort de la boîte. Il aperçoit alors sa réaction projetée en grand écran au milieu de l'exposition, dans un espace plus solennel.

Il y a dans les deux installations un effet de surprise, mais la réception est différente suivant le lieu et le contexte.

Au 104, on ne peut passer qu'un par un pour faire cette oeuvre participative. Il y a alors un phénomène de file d'attente, les spectateurs attendent et engagent la discussion. Il faut faire attention, car il y un esprit plus populaire (type fête foraine) qui s'installe entre les gens et beaucoup oublient qu'ils vont voir une « oeuvre d'art ». La limite ici entre l'art et la vie diminue donc mais avec un aspect péjoratif pour l'art qui se rapproche alors de l'attraction, phénomène que les critiques d'art qualifient d'entertainement. Il est accessible par tous, mais certains oublient qu'il s'agit d'une installation élaborée par un artiste. Il en fut de même à la MAC, avec les groupes de lycéens qui se bousculaient pour se faire prendre en photo une fois le dispositif connu. Dans ces moments-là, il me semble que la présence d'un médiateur est utile pour développer le fonctionnement et rappeler au public qu'il s'agit bien d'une oeuvre d'art.

B : la transmission

a : Une nouvelle dramaturgie à inventer

Le 104 c'est aussi une droite coupant la courbe du temps artistiques en deux points : il joint celui de la performance et de l'interdisciplinarité à toutes les disciplines de l'art contemporain. Il ne faut cependant pas confondre les dramaturgies mises en jeu dans la dynamique interdisciplinaire- qui crée sur la scène un tissage particulier entre les disciplines -et la nouvelle dramaturgie à inventer dans un lieu transdisciplinaire comme le 104.

Le 104 est un établissement artistique de la ville de Paris, nom trouvé spécialement pour ce projet. Diverses notions sont à l'oeuvre dans ce projet : dialectique entre les arts, dimension pédagogique dans les relations avec le public.

À lire les documents et écouter les acteurs du 104, on retrouve une sémantique particulière dans les termes employés pour parler de ce lieu. Un nouveau vocabulaire se crée, issu de vocabulaire du nouveau cirque et du hip hop mais typique au 104. Des entretiens avec Cantarella et Fisbach des mots/formules sont sortis : « traversé humaine », « inventer un lieu de transmission » « passeurs parleurs » « chemin de créations »52(*). Un vocabulaire narratif, imagé, dynamique, qui rappelle que les directeurs voient également le lieu en tant que scénographes d'une dramaturgie culturelle. Une nouvelle dramaturgie à inventer et qui favorise en théorie la démarche vers des publics plus populaires, la rencontre, « l'art qui s'éprouve au quotidien »53(*). Pour les deux directeurs, le « 104 » c'est avant tout un lieu de création artistique qui s'éprouve au quotidien et qui est indépendant de la production. Il y a donc une mise en scène du lieu à imaginer l'espace artistique devient espace dramatique. Cette mise en scène voit le lieu comme un espace dramatique duquel on ressort en ayant vécu une expérience, tout comme lorsqu'on va au théâtre. Imaginer que c'est un lieu du quotidien, imaginé que c'est la rue, une rue scénique. C'est un lieu de happening si on se réfère à la définition de ce dernier par le metteur en scène Peter Brook dans L'Espace Vide «  De même qu'une peinture, un happening est conçu comme un nouvel objet, une nouvelle construction introduite dans le monde pour l'enrichir, pour ajouter à la nature, pour accompagner la vie quotidienne54(*) ».

Le 104 rechercherait à retrouver ce besoin commun, oublié, qui existe entre les hommes de partager une expérience commune devant une oeuvre d'art. L'art pour l'art, sans obligation de production, mais qui cherche juste l'expérience du spectateur, c'est ce à quoi vise ce nouveau territoire de l'art.

Les directeurs du 104, dans leurs projets, entendent réunir au sein du lieu un public hétéroclite parce qu'aujourd'hui à Paris,  « il existe trop peu de lieux de rencontre »55(*). Ils aspirent à faire vivre l'art dans ce quartier difficile et hétérogène. Des réunions avec les habitants du quartier sont déjà organisées régulièrement au 11bis rue Curial pour les tenir informés de l'évolution du projet et des prochaines rencontres artistiques. Le Jeu "de mon balcon" est initié : « Alimenté par les contributions des riverains apercevant tout ou partie du site depuis leurs fenêtres, un espace numérique sur le site du 104 qui témoigne de l'évolution du chantier au fil des saisons, vu par les riverains. »56(*) Tous les habitants du quartier apercevant le 104 depuis leur fenêtre sont invités à photographier le chantier en évolution. Après ouverture, les actants du lieu espèrent que ce dispositif sera reflet de l'activité du 104, de son inscription dans le quartier. Enfin, signalons que dans le  « contrat » des résidences, il est spécifié que "chaque résidence commence par une quinzaine de jours de découverte de l'environnement du lieu, en compagnie d'un riverain, ambassadeur volontaire de son quartier."57(*) C'est une manière de créer l'échange et aussi de permettre à l'artiste de travailler en fonction du nouvel environnement qu'il habite.

b : L'exemple d'un artiste résident du 104 qui exerce un art ouvert à la communication : Nicolas Simarik.

Nicolas Simarik est né le 10 mars 1977 dans la région parisienne. Il est diplômé de l'école des beaux-arts de Bourges puis de Nantes. Il est actuellement en résidence au 104 pour l'élaboration d'un projet constitué de clés. En 2006 il réalise à Toulouse un catalogue « La Déroute »58(*). Ce catalogue est une oeuvre artistique contemporaine prenant la forme d'un faux catalogue de la Redoute. C'est une oeuvre collective et participative qui propose une image du quartier toulousain Empalot.

« Le propos de ce livre d'image sera d'utiliser un support connu de tous pour mettre en valeur la vie quotidienne d'un quartier »59(*)

Le magazine, oeuvre d'art, se présente comme le porte parole de l'architecture, de la vie d'un quartier.

Partir du quotidien pour arriver à une oeuvre artistique c'est la recherche globale des artistes du 104. S'inspirer du quotidien des personnes qui côtoie l'art en train de se faire pour faire un art plus accessible et plus proche.

« Pour l'ouverture du 104, Nicolas Simarik propose un projet participatif de grande envergure autour du thème symbolique de la clé. Allant à la rencontre du plus grand nombre par le biais de récoltes de clés, il organise des tournées locales, nationales et internationales. Il se lance le défi d'amasser un million de clés, pour les agencer ensuite en un immense parterre. »60(*)

Cette gigantesque oeuvre collective marque bien la volonté réelle de cet artiste résident de s'adresser au plus grand nombre. « Certifiant l'idée essentielle que l'art se manifeste aussi dans le quotidien et le lieu dit commun. »61(*). Cette image illustre bien que ce qui est important ce n'est pas le résultat final, mais le processus de création avec la population. Ici les moyens mise en place pour l'oeuvre sont en même temps le but et la signification de cette dernière. Avec l'art participatif ou « l'art en train de se faire », voici l'arrivée de nouvelles notions d'espaces, temps, lieux.

c : Espaces-temps-lieux.

Avec cette conception de l'art comme fait de simultanéité et de société, il se construit une nouvelle temporalité. Cette temporalité est différente de celle du temps de la représentation ou de l'exposition : le temps accordé pour l'art va plus loin que le simple temps de la représentation. C'est une transversalité qui est temporelle. Avec « l'art en train de se faire » le temps de la fiction a disparu, il n'y a plus que temps de la représentation, de l'expérience. Cette durée est la même pour le spectateur et l'artiste. C'est un temps qui s'inscrit dans la vie. Il se mélange avec le lieu traversé.

Au 104, le temps artistique peut correspondre au chemin parcouru entre la rue Curial et la rue d'Aubervilliers. Comme pour l'exemple de la Villette, il se confond avec un temps de vie. Les courbes de l'espace et du temps sont dans la même transversalité. Le moment artistique n'est plus forcément un temps de pose où notre corps ne bougerait plus dans l'espace.

De même que pour le spectateur, le rapport au temps est différent pour l'artiste. Avec cette esthétique participative, ou du moins de l'échange, ce n'est pas le but qui compte, mais le processus de création avec le public comme le montre l'exemple des créations de Pierrick Sorin et Nicolas Simarik. Le spectateur, dans ces dispositifs, se retrouve malgré soi artiste à la place de l'artiste, tandis que celui-ci regarde le spectateur et joue avec/de lui. L'oeuvre ici n'existe pas en amont du spectateur, elle n'existe que par lui, et la création a lieu en temps direct. L'autonomie de l'oeuvre d'art tend à s'effacer pour se rapprocher (par le truchement) de la technique. On entre donc dans une esthétique du moment qui fait l'oeuvre. Et « l'oeuvre authentique, en vérité, c'est l'oeuvré et son temps réel (...) le moment de son élaboration »62(*). L'oeuvre ici n'est jamais terminée, différente pour chaque spectateur, c'est le processus, de création qui fait l'oeuvre. Son résultat ne s'inscrit pas dans un temps fini, puisque toujours changeant. Comme la représentation théâtrale et les performances, cet art, qui s'inscrit dans un lieu et non dans une durée devient éphémère. Il existe uniquement pour le lieu, tout comme il prendrait place dans un endroit de l'espace public, il s'établit dans son contexte.

Mais voir l'art en train de se faire ne marque-t-il pas le début de la disparition de la magie dans l'art ? Il y a indéniablement un rapprochement vers la technique. Ce qui constitue la fin de l'illusion du mystère de la création : Le spectateur et l'artiste sont maintenant sur le même plan. Ils évoluent sur la même transversalité. Cette transversalité est spatiale. Ils sont dans le même espace, il n'y a plus, avec ces nouveaux lieux, de différences, de niveaux de séparation scène/salle. Sauf pour les salles de représentations incluses dans le lieu, mais pour ce qui est de La Traversée propre du 104, de la promenade, les artistes créent leur art au même niveau que le spectateur. L'art est inclus dans le lieu de vie.

2) Transversalité sociale 

A : Inscription du 104 dans son milieu

L'espace public est libre, d'accès gratuit et fréquentable par tous. Il est « espace de médiation des rapports humains, lieu de rencontre et d'interactions sociales »63(*). L'espace public est le terrain de nombreuses installations artistiques, les colonnes de Buren, derrière la Comédie Française à Paris en sont l'exemple le plus connu. De plus en plus de manifestations ont lieu en espace public, citons en exemple la manifestation « Mots publics », organisée par Agrafmobile le 19 octobre 2007 dans le quartier Saint Blaise, 20ème arrondissement de Paris. Agrafmobile est une association qui privilégie les interventions qui investissent l'espace urbain. « Mon envie, c'est de recréer par ce théâtre visuel un espace public qui donne à voir et à lire autre chose que des signes administratifs et des messages commerciaux. Une tentative de reconquérir l'espace public comme espace d'imagination appartenant à ceux qui y vivent... »64(*) explique Malte Martin, le directeur artistique d'Agrafmobile. L'espace public c'est ce lieu qui appartient à personne et à tout le monde dont les artistes s'accaparent parfois pour le transformer en espace artistique.

a : Exemple d'un espace public culturel parisien : La Villette

Le Parc de la Villette dans le 19ème arrondissement de Paris fait partie de ces lieux ouverts, susceptibles d'attirer un public varié. Il est intéressant de remarquer que le Parc de la Villette pratique une politique particulière pour attirer un large public (espace de promenade, jeux pour les enfants, concerts...). Il est créé sur le site des abattoirs de la porte de la Villette où il y avait un vaste terrain et deux bâtiments principaux, la grande halle du 19ème siècle, et les abattoirs construits dans les années 1960.

Un concours d'architecture est remporté par l'architecte Bernard Tschumi (suisse américain) qui propose un projet programme, capable d'accueillir de multiples activités. Le projet est un système de tracés et de points qui, selon la volonté de son concepteur, ne cesse d'évoluer. La grande halle accueille des expositions et spectacles, les abattoirs modernes la Cité des sciences, les points du tracé Tschumi les Folies. Les vingt-cinq Folies sont espacées de 120 mètres dans le parc. Certaines ne sont que figures urbaines vides (à investir), d'autres hébergent des activités diverses (ateliers, centre d'informations, billetterie, antenne de secours, restaurant Quick). Portzamparc a conçu le Conservatoire et la Cité de la musique (enseignement, spectacles, concerts, expositions, musé). Jean Nouvel est lauréat en 2007-2008 du projet de Salle Philharmonique.

Le parc, aménagé en différentes séquences paysagères thématiques, offre de vastes surfaces de pelouses et des aires de jeux pour les enfants. Il attire la population des quartiers voisins et des banlieues proches. Les publics de la Cité des sciences, de l'espace chapiteau, du théâtre Paris-Villette, des manifestations de la Grande Halle, de la Cité de la Musique, du Zénith, ainsi que des événements plus périodiques (cinéma plein air, feux d'artifices) s'y croisent. Ce qui établit en apparence une hétérogénéité culturelle. Jacques Martial, dans l'édito du programme de la saison 2008 de la Villette écrit : « le rôle de la Villette (...) est de créer un environnement propice à la découverte des arts et à la démocratie culturelle dans le but d'offrir à chacun l'opportunité de