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ARTHUR DEVRIENDT
Les Maliens de Montreuil, des « Quêteurs de
Passerelles »

Sous la direction du Professeur Gabriel Dupuy
Mémoire de Master 1 de Géographie, parcours
«Pays émergents et en
développement» Université Paris 1 Panthéon -
Sorbonne - Année 2007 / 2008
Illustration de couverture: Arthur Devriendt, 2008

INTRODUCTION
Où a lieu cette conversation? A Paris, dans notre
chambre? A Florence, d'où l'ami répond? Ou en quelconque endroit
intermédiaire? Non. En un site virtuel. Les anciennes questions de lieu:
où parlons-nous, vous et moi, par où passent nos messages...
semblent se fondre eL se répandre, comme si un nouveau temps organisait
un autre espace. L'être là s'expanse.
Michel Serres, Atlas, Juillard, 1994
« Juin 2007. A la veille d'un
départ pour le Mali dans le cadre de la mise en place d'une
coopération décentralisée1 entre une
collectivité du Nord de la France, la Communauté de Communes du
Coeur d'Ostrevent, et une collectivité située en Région de
Kayes, la Commune de Sadiola2, je me rends à Montreuil afin
d'y rencontrer l'Association des Ressortissants de la Commune de Sadiola en
France (ARCSF). Après avoir détaillé ma mission et
m'être enquis du rôle de l'association, de son fonctionnement et de
ses actions, ses membres m'amènent au foyer Bara, lieu de vie et point
de rencontre de toute une communauté. Le secrétaire de
l'association me conduit ensuite dans un taxiphone voisin afin d'informer de ma
venue prochaine un de ses parents. Il me donne l'appareil. La communication
n'est pas très bonne mais toujours est-il que le Mali est
là, à l'autre bout du fil... »
Toute la matière nécessaire à la
réalisation de cette recherche était là: association de
développement communale, déplacement physique, foyer de
travailleur migrant, taxiphone, appel téléphonique etc.
L'ici et le là-bas se mélangeaient dans des
vies marquées au quotidien par le double engagement.
Quelques mois plus tard, nous assistons au même
brassage._. Mais il s'agit désormais de l'approcher et de le
comprendre. A la surprise et aux réactions passionnées et
immédiates, nous privilégierons ici la prise de recul et le temps
de la réflexion. En espérant que le lecteur prenne autant de
plaisir à lire ce document que nous en avons éprouvé
à l'écrire.
Notre étude s'inscrit dans la lignée de travaux,
de plus en plus nombreux, qui s'intéressent aux liens entre les
technologies de l'information et de la communication (TIC) et les
migrations internationales. En France, nous pouvons signaler, entre autres,
deux groupes de recherche qui
1 Atelier de terrain de Licence 3 Aménagement -
Environnement - Urbanisme. Année scolaire 2006/2007. Université
des Sciences et Technologies de Lille
2 Une Commune malienne est un regroupement de villages. Celle de
Sadiola en compte 46.
travaillent directement sur ces questions. Le programme
TIC et Migrations en premier lieu, de la Maison des Sciences de
l'Homme à Paris, dirigé par la sociologue Dana Diminescu.
Fondé en 2003, l'objectif de ce programme est d'« observer,
conserver des données numériques et mener des recherches sur
l'impact des TIC dans le champ des migrations.3 » Le Groupe de Recherche
international Netsuds en second lieu, dirigé par la
géographe Annie Chéneau-Loquay, qui développe un volet
entièrement consacré aux « systèmes de communication
dans les diasporas4». Ces deux équipes de recherche partent du
même constat: l'histoire des migrations serait rentrée,
grâce au développement technologique actuel (Internet et la
téléphonie mobile en étant les symboles les plus
éclatants) dans un nouvel âge_. Emergerait en effet un
migrant nouveau, « le migrant connecté » (Diminescu, 2007), en
lieu et place de l'immigrant déraciné. Ce novo-migrant
serait dans la capacité d'entretenir, et ce malgré la distance
physique qui l'en sépare, des rapports de proximité avec son
territoire d'origine.
Il s'agit donc ici de réaliser une étude de cas
précise qui éclaire et interroge cette relation TIC - migrations
internationales, et ce nouveau paradigme du migrant connecté. Pour ce
faire, nous avons choisi Montreuil, ville de Seine-Saint-Denis, connue pour
l'importance de sa population malienne, elle-même célèbre
pour être une des populations migrantes en France la mieux
organisée sur le plan communautaire (Marsaud, 2007).
Les questions auxquelles nous souhaitons répondre sont
les suivantes: quelles technologies de l'information et de la communication
cette population utilise-t-elle? Y'a-t-il empilement ou remplacement des
technologies utilisées au fur et à mesure de l'évolution
technologique? Quels sont les lieux de la communication? Les TIC et leur
appropriation ont-elles facilité le double engagement (notamment en ce
qui concerne les transferts d'argent et la dynamique associative)?
L'appropriation des TIC entraîne-t-elle une modification du rapport
à l'espace et aux territoires de cette population?
La population d'étude: Qui sont les Maliens de
Montreuil?
Tout au long de ce mémoire, nous emploierons
fréquemment l'énoncé Maliens de Montreuil. Il
nous faut ici expliciter ce que nous entendons et regroupons sous cette
expression à la fois
globalisante. et
partie.
3 Site web du programme de recherche TIC et Migrations :
http://www.ticm.msh-paris.fr/spip.php?rubrique2
4 Site web du GDRI Netsuds:
http://www.gdri-netsuds.org/spip.php?rubrique28
Globalisante..- car elle tend à regrouper,
sous un vocable commun, hommes migrants et femmes migrantes, enfants de
migrants, travailleurs, étudiants, chômeurs, retraités,
jeunes, âgés, sans~ papiers, titulaires d'une carte de
séjour, français de droit, naturalisés, résidents
en foyers, locataires, propriétaires, célibataires
géographiques, ceux qui ont leur famille avec eux, ceux qui retournent
régulièrement au Mali, ceux qui ne le font pas etc. etc. En
réalité, il ne s'agit pas à travers l'emploi de cette
expression de nier les spécificités de chacun (genre, classe,
âge, situation administrative..) mais, plus justement, de souligner les
grandes caractéristiques largement partagées en ce qui concerne
leurs pratiques transnationales. Evidemment, quand nous le jugerons
nécessaire, nous n'hésiterons pas à souligner les
différences de comportement selon les divers profils que nous venons
d'évoquer.
Partielle. car cette expression tend dans le
même temps à isoler cette population malienne, ou d'origine
malienne, de celle pouvant résider dans d'autres villes, et à
faire de ses pratiques des pratiques spécifiques. Or ce n'est pas
fondamentalement le cas: à titre d'exemple, il nous est arrivé
à plusieurs reprises de prendre rendez-vous avec des maliens
rencontrés à Montreuil et nous apercevoir lors du choix du lieu
de rencontre qu'ils n'y habitaient pas. Toutefois, Montreuil, du fait de
l'importance de sa population malienne a vu sur son territoire se
développer un grand nombre de structures, notamment commerciales,
à destination de cette dernière (et des populations
immigrées en général). Ainsi nous pouvons penser à
juste titre que par rapport à d'autres villes, la ville de Montreuil est
plus propice à la réalisation de pratiques transnationales. En
outre, il nous fallait pour cette étude délimiter un terrain de
recherche abordable dans le cadre du master 1.
Les entretiens
Alors que dans notre projet de recherche initial, disponible
en annexe, nous avions prévu l'utilisation de questionnaires à
visée quantitative afin d'approcher les pratiques transnationales des
Maliens de Montreuil, notre réflexion nous a amené assez
rapidement à opter pour la méthode de l'entretien. Et
l'explication est assez simple: nous travaillons ici sur des pratiques et sur
des usages et comme le soulignent Serge Proulx et Philippe Breton, deux auteurs
reconnus en Sciences de l'Information et de la Communication, ils «
relèveinti du cadre sociologique »: en effet, selon eux, « les
usages s'inscrivent dans un système de rapports sociaux (rapports de
sexe, rapports intergénérationnels, rapports économiques),
[eti dans un mode de vie qui agit sur les usages autant qu'il est agi par eux
» (Breton, Proulx, 2002). Approcher cela nécessite donc une prise
en compte bien plus large que les seules informations sur l'utilisation.
Notre souhait était également de relever des
opinions et des discours sur les technologies ainsi que de recueillir des
anecdotes. L'entretien se révélait comme la solution la plus
adéquate afin de répondre à toutes ces exigences.
Nous avons ainsi élaboré un guide d'entretien, dont
nous récapitulons dans l'encadré ci-dessous (cf. encadré
n°1) les parties et questions essentielles.
Encadré n°1 - Parties et questions
essentielles du guide d'entretien
. Une première partie de l'entretien s'intéresse au
vécu et aux connaissances de
la personne interrogée sur l'émigration malienne:
quel nombre de migrants? quelles relations entre eux? Quelle dynamique
associative?
. Nous avons ensuite interrogé les personnes sur
l'équipement actuel de leur
territoire d'origine en technologies de l'information et de la
communication: téléphone, Internet, télévision,
radio, courrier etc.
~ Une troisième partie a été
consacrée aux relations entre «ici» et
«là-bas»: avec
qui maintiennent-ils le contact? Où sont ces personnes?
Quels sont les moyens utilisés? Quels sont les lieux de communication?
Quels sont les sujets de conversation? Comment ces conversations sont-elles
ressenties? Ces communications permettent-elles une gestion à distance?
Retournent-ils physiquement au Mali? etc.
~ Une quatrième partie traite du double engagement:
réalisent-ils des transferts
d'argent? Ont-ils un projet de retour? Suivent-ils les
actualités maliennes? Participent-ils à la vie politique malienne
et française? Ont-ils le sentiment d'être pris en compte par les
autorités maliennes? Comment ressentent-ils leur double appartenance?
~ Une cinquième partie relate le parcours migratoire et
l'histoire de la personne
depuis son arrivée en France jusqu'à
aujourd'hui. En même temps que nous retracions son parcours, nous
l'interrogions sur l'évolution des moyens de communication et sur
l'évolution de son rapport à son territoire d'origine.
. Enfin, dans une sixième et dernière partie, nous
nous intéressions aux
communications avant l'arrivée de la personne
interrogée en France. Pour finir, nous lui demandions où elle
souhaitait se faire enterrer.
Les personnes rencontrées
Nous avons, pour les besoins de cette étude,
rencontrés une trentaine de personnes.
Des Maliens de Montreuil évidemment mais
également des ressortissants Maliens d'autres villes de la Région
Île-de-France (Paris, Villetaneuse, Bobigny). Avec ces ressortissants
maliens, toutes les discussions n'ont pas été
nécessairement enregistrées; un certain nombre d'entre elles se
sont déroulées de façon libre.
Nous avons par ailleurs rencontré des personnes en
responsabilité de structures et d'associations diverses: des
délégués de foyers de travailleurs migrants (FTM), des
responsables d'associations maliennes, un animateur d'un atelier
multimédia dans un FTM parisien, des responsables d'agences de
transferts d'argent (Western Union et Moneygram), des gérants et des
employés de téléboutiques, un opérateur de
télécommunications «solidaire»
(Télémédia) et un organisme gestionnaire de trois FTM sur
la ville de Montreuil (Aftam). Nous avons également rencontré Mr
Soumaré, ex-Président du Haut Conseil des Maliens de France, Mr
Cissé, directeur adjoint du cabinet du Premier Ministre malien et Mr
Jean-Pierre Brard, ancien maire de Montreuil (de 1984 à 2008) et actuel
député de Seine-Saint-Denis. Malheureusement, malgré nos
efforts, nous n'avons pu rencontrer la nouvelle élue maire de la mairie
de Montreuil, Dominique Voynet, ni ses services chargés des
Relations Internationales et de
l'IntégrationImmigration.
La réalisation d'un question
naire-
Nous avons réalisé par ailleurs un questionnaire
en ligne5 à destination d'internautes fréquentant les sites web
«maliens». Ce questionnaire a été élaboré
au début de l'année 2008 soit au commencement de nos recherches.
Peu sollicité au départ en dépit de liens faits sur divers
sites consacrés au Mali, un afflux de réponses a
été enregistré quelque semaines plus tard: au samedi 3 mai
2008, 200 individus avaient renseigné le questionnaire.
Ce dernier avait pour objet de témoigner de la
façon dont la diaspora malienne se sert d'Internet et occupe le
cyberespace._. Plusieurs thématiques y étaient
abordées. Nous
5 Adresse web du questionnaire:
http://myurl.fr/925 (adresse de
redirection)
solliciterons ses résultats le moment venu avec prudence
et retenue compte tenu de l'impossibilité de maîtriser la
structure de l'échantillon.
Notre mémoire s'organise en trois grandes parties.
Dans la première partie, intitulée Questions
de migrations, de la théorie à la pratique._, nous
reviendrons sur la figure du migrant et son évolution à savoir le
passage de l'immigrant déraciné (chapitre 1) au migrant
connecté (chapitre 2), acteur d'une culture de lien, en relation
étroite et permanente avec son pays d'origine. Il s'agira d'une partie
assez théorique retraçant cette transformation; transformation
due moins à l'évolution même des pratiques des migrants
qu'à l'évolution des discours sur ces derniers. Il y sera ainsi
question, entre autres, de rupture..- migratoire, d'Etat-nation, de
mondialisation, de réseau et de circulation migratoires, de
transnationalisme et de TIC.
Les troisième et quatrième chapitres de cette
partie s'intéresseront quant à eux aux migrations maliennes
proprement dîtes: nous présenterons dans un premier temps les
Maliens de l'extérieur du point de vue malien, français et
montreuillois (chapitre 3) et, dans un second temps, nous nous
intéresserons à la façon dont l'Etat malien tente de
rattraper sa nation. Nous poserons la question de la manière suivante:
l'Etat malien est-il en voie de déterritorialisation? (chapitre 4)
La deuxième partie, dont l'intitulé Le Mali,
les Maliens de Montreuil et les TIC est inspiré du titre de la
thèse de doctorat en Sciences de l'Information et de la Communication de
Thomas Guignard Le Sénégal, les Sénégalais et
l'InterneL6, commencera par un retour sur le concept de
fracture numérique et s'intéressera à la place du Mali
dans la société de l'information et à ses
équipements en matière de TIC. Nous aimnerons l'analyse en nous
penchant sur la Région de Kayes, dont sont originaires la plupart des
migrants maliens (chapitre 1). Cela nous amènera assez logiquement aux
Maliens de Montreuil et aux technologies qu'ils utilisent afin de rester en
relation avec leurs parents au Mali, ce que nous nommerons leurs pratiques
transnationales. Nous nous intéresserons ainsi au courrier postal,
à la cassette audio, au téléphone et à Internet.
Nous nous attarderons également dans ce second chapitre sur les lieux de
la communication à savoir les domiciles, les foyers et, structures
très visibles dans une ville comme Montreuil, les taxiphones et autres
téléboutiques.
6 Guignard T., Le Sénégal, les
Sénégalais et l'Internet, Médias et identité,,
Thèse de doctorat en Sciences de l'Information et de la Communication,
Soutenue en octobre 2007 à Lille 3
Dans la troisième partie, intitulée Une
transformation du rapport à l'espace?, nous aborderons en premier
lieu la question du double engagement: celui-ci est-il facilité par
l'utilisation des technologies de l'information et de la communication? Pour
répondre à cette question, nous nous intéresserons aux
transferts d'argent et à la dynamique associative. Le deuxième
chapitre soulignera quant à lui la persistance du lien physique chez les
Maliens de Montreuil; forme de lien qui n'a pas disparu avec l'arrivée
des TIC mais qui au contraire se manifeste toujours vivement à travers
les fréquents va-et-vient, les retours définitifs et les
rapatriements et enterrements au pays d'origine. Enfin dans le troisième
et dernier chapitre de ce mémoire, nous questionnerons le «
dédoublement des lieux de l'habiter » (Dupuy, 2005) des Maliens de
Montreuil et le brouillage de l'ici et du là-bas: quel
est, en tant qu'acteurs d'une culture de lien médiatisée par les
TIC, leur rapport à l'espace et aux territoires?
SOMMAIRE Partie 1 - Questions de migrations, de la
théorie à la pratique Partie 2 - Le Mali, les Maliens de
Montreuil et les TIC Partie 3 - Une transformation du rapport à
l'espace?
Partie 1 - Questions de migrations, de la théorie
à la pratique
Chapitre I : L'immigrant déraciné
Dans son récent plaidoyer pour l'Afrique, Aminata
Traoré aborde longuement la question des migrations Nord - Sud. Selon
elle, nous n'avons pas affaire à des émigrés ou des
immigrés, mais à des « quêteurs de passerelles »
munis d'« échelles » (Traoré, 2008).
Cette expression attire l'étudiant en géographie
travaillant sur les migrations. En effet, les termes utilisés -
passerelle._ et échelle. - peuvent se définir
tous deux comme ce qui fait lien: lien dans le temps et lien dans
l'espace entre deux ou plusieurs entités jusque là
séparées. Ces entités peuvent être des personnes,
des lieux, des territoires. Le migrant est donc vu comme acteur d'une «
culture de lien » (Diminescu, 2007) lui permettant, tout en étant
à distance de son pays d'origine, d'entretenir des rapports de
proximité avec celui-ci.
Comme le souligne la géographe Johanna Waters dans une
étude sur les ressortissants asiatiques à Vancouver, « c'est
maintenant un fait établi de la migration contemporaine que beaucoup des
migrants maintiennent activement des liens sociaux, économiques et
émotionnels avec leur pays d'origine7 » (Waters, 2003).
Cependant, cette vision de la migration n'est pas celle qui a
tout le temps prévalue. Et encore aujourd'hui, pour certains, la
migration se caractérise et se définit avant tout comme une
« rupture physique, affective et culturelle avec le territoire
quitté » (Scopsi, 2004).
I. La rupture migratoire
La rupture entre le pays d'accueil et le pays d'origine fut
longtemps considérée comme l'acte fondateur de la migration:
celle-ci impliquait que la personne rompe les liens qui l'unissait à son
territoire d'origine et s'assimile au pays d'arrivée, à ses lois,
ses traditions etc. Cette expérience de rupture consistait en quelque
sorte en un véritable « deuil social » (Oktapoda-Lu, 2005) et
s'apparentait dans sa logique à un traumatisme. Traumatisme pouvant
causer des problèmes d'ordre psychique chez les migrants, et
théorisé par un certain nombre de psychologues, de psychanalystes
et de médecins sous le nom de «syndrome d'Ulysse».
7 Exrait initial: « it is now a well-established fact of
contemporary migration that many immigrants actively maintain deep social,
economic and emotional ties with their countries of origin »
1) Le syndrome d'Ulysse ou La double absence
Roi d'Ithaque, Ulysse souhaite après la Guerre de
Troie rentrer chez lui retrouver sa femme, Pénélope, et son fils,
Télémaque. Ce retour pris la forme d'une Odyssée:
dès lors, Ulysse est « le Voyageur, le Migrant » (Oktapoda-Lu,
op. cit.) par excellence. De par les difficultés qu'il
connaît pour retourner dans son foyer (près de dix années
lui seront nécessaires), Ulysse représente parfaitement bien la
perte des liens au pays d'origine dont seule la proximité physique peut
permettre le rétablissement: « Tous ceux qui avaient
évité la noire mort, échappés de la guerre et de la
mer, étaient rentrés dans leurs demeures; mais [Ulyssel restait
seul, loin de son pays et de sa femme » (Homère,
L'Odyssée..-, Chant I). C'est en référence
à cette histoire que l'on parle de «syndrome d'Ulysse»: il
s'agit d'une forme de maladie mentale caractérisée par une
dépression profonde qui trouverait son origine en partie dans la
solitude et l'isolement du migrant.
Solitude vis-à-vis du pays d'origine et des personnes
qui y sont ; isolement dans le pays d'accueil: nous retrouvons là la
« double absence », expression popularisée par le titre de
l'ouvrage posthume d'Abdemalek Sayad (Sayad, 1999). Dans la présentation
de ce travail, l'immigré est vu comme étant « absent de sa
famille, de son village, de son pays » et « tout aussi absent [...1
du pays d'arrivée. » Le sociologue Pierre Bourdieu, dans sa
préface, renforce cette vision en définissant l'immigré
comme « doublement absent, au lieu d'origine et au lieu d'arrivée
»: pour lui, « l'immigré est atopos, sans lieu,
déplacé, inclassable. Ni citoyen, ni étranger, ni vraiment
du côté du Même, ni totalement du côté de
l'Autre, il se situe en ce lieu «bâtard» dont parle aussi
Platon, la frontière de l'être et du non-être social.
»
Les témoignages allant dans le sens de la rupture
migratoire sont encore très nombreux aujourd'hui. Considérant
tous la migration comme étant un phénomène individuel
consistant à laisser derrière soi le désespoir et
le manque..- d'avenir, pour se diriger vers l'espoir, souvent
occidental, ces documents révèlent un univers rempli de
contradictions et d'oppositions définitives: ici eL
là-bas, lieu d'arrivée eL lieu d'origine, immigrant
eL émigrant etc.
2) Emigrant / immigrant
Les termes immigranL et émigranL
étaient souvent employés. De par l'utilisation des
préfixes é- et im-, ces deux termes
symbolisaient parfaitement bien la séparation nette entre le pays
d'accueil et le pays d'origine.
Démontrant en premier lieu un intérêt non
pas pour le migrant lui-même mais pour le cadre, notamment juridique,
dans lequel ce dernier évolue (Faret, 2003), ce vocabulaire est toujours
largement utilisé par les autorités publiques nationales. En
France, l'Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE)
définit un immigré comme étant une. personne.
résidant en France., née étrangère dans un pays
étranger. Cette définition classique peut-être
séduisante pour le recenseur ne l'est pas pour le chercheur en sciences
sociales car elle implique, malgré sa neutralité affichée,
l'idée d'une déchirure économique et socioculturelle avec
l'espace d'origine.
Les immigrants étaient donc en substance vus «
comme des personnes déracinées, laissant derrière elles
leur foyer et leur pays, et affrontant le processus pénible
d'assimilation dans une société et une culture
différentes8 » (Glick Schiller et al., 1995).
La vision de la migration en tant que rupture avec le pays d'origine
s'inscrivait donc dans un discours précis sur l'Etat-nation et la
croyance en son mythe assimilationniste..
II. Le mythe de l'Etat-nation
1) Les caractéristiques de l'Etat-nation
Pour Alain Tarrius, les sciences humaines et sociales ont
dès leur naissance étaient « immergées » dans
les idéologies de l'Etat-nation (Tarrius, 2001), au risque de s'y noyer.
Selon le dictionnaire Le Petit Robert, l'Etat est une «
autorité souveraine s'exerçant sur l'ensemble d'un peuple et d'un
territoire déterminés. » Nous pouvons extraire de cette
définition les trois grandes dimensions constitutives de l'Etat-nation
moderne (Schnapper, 2001):
Tout d'abord, l'Etat-nation met au premier plan la
«citoyenneté nationale», celle-ci devant primer sur les autres
références ou fidélités ethniques. Ce principe
pouvant aller jusqu'à exiger aux membres de la nation de «mourir
pour la patrie»;
Deuxièmement, l'Etat-nation moderne est une
«organisation territorialisée» c'est-à-dire clairement
définie, d'où la présence des frontières. Celles-ci
permettent la délimitation d'un territoire sur lequel l'Etat, en tant
que groupement politique, détient, selon la célèbre
expression du sociologue et économiste Max Weber, le « monopole de
la violence légitime »;
8 Extrait initial: « as persons who uproot themselves,
leave behind home and country, and face the painful process of incorporation
into a dierent society and culture. »
Enfin, l'Etat-nation tend à « l'unité
culturelle de [sal population », ce qui passe par une langue commune, une
histoire nationale et une mémoire collective.
2) Etat-nation et immigration
Bien qu'il ne faille pas, comme le rappelle Dominique
Schnapper, « surestimer l'efficacité de cette politique »,
cela a eu tout de même pour conséquence qu'une migration dans
laquelle les personnes maintenaient des liens forts avec leur pays d'origine
depuis leur pays de résidence était « uniformément
définie comme inacceptable9 » (Glick Schiller et al., 1995) car
contrevenait aux principes sus-cités: en effet, comment pourrait
persister l'Etat-nation classique face à des personnes qui se sentent
citoyennes de plusieurs pays, qui se jouent des frontières et qui se
prévalent d'avoir une double culture?
Dans cette perspective, les immigrants étaient
forcés de rejeter les liens qui les rattachaient à leur pays
d'origine afin de s'engager dans un processus d'assimilation: « la
politique dite «d'assimilation» a été le moyen
privilégié par lequel s'entretenait le projet commun, fondateur
de la nation » (Schnapper, 2001). Cela a eu pour conséquence que la
France a longtemps « refusé de se penser comme un pays
d'immigration ». Des traces de ce refus - et de « l'idéologie
nationale unitaire » - sont encore perceptibles aujourd'hui :
l'invisibilité des origines nationales et religieuses dans les
statistiques sur la population nationale en est un des éléments
les plus marquants.
Cependant, malgré tout ce poids de l'Etat-nation sur la
façon de penser la citoyenneté, de nombreux auteurs ont mis en
évidence assez tôt le fait que les migrants maintenaient des liens
avec leur pays d'origine.
9 Extrait initial: « uniformly defined as
unaceptabl~ »
Chapitre II : Vers le migrant connecté
Dans ce chapitre, nous allons nous intéresser aux
concepts et théories forgés par les scientifiques dans le but
d'appréhender de manière dynamique les flux migratoires et non
plus de façon statique résumant la migration en une rupture entre
deux territoires.
Pour ce faire, nous allons notamment nous appuyer sur le
Bilan des travaux sur la circulation migratoire- réalisé
en 1998 par l'équipe Migrinter à la demande du Ministère
de la solidarité et de l'emploi. Mise en ligne seulement en 2008,
l'« Arlésienne des études migratoires françaises
» a conservé « toute son actualité » (Lacroix,
2008).
I. De la noria à la migratory chain..,
1) La noria humaine
En 1954, dans des travaux consacrés à
l'immigration des algériens en France, Robert Montagne prévoyait
le premier la tendance mobilitaire à venir des migrations et proposait
le terme de « noria ». Ce terme, dont la définition courante
est une suite de véhicules qui vont et viennent, est
utilisé par l'auteur pour décrire des hommes qui quittent leur
village pour quelques années, puis y reviennent laissant un de leurs
parents partir à son tour. Cela permet de ne pas rompre avec le pays,
d'assurer la reproduction de la communauté paysanne et évite
à la métropole d'avoir à gérer sur son sol une
immigration de caractère permanent. C'est dans cette logique que le
gouvernement français a encouragé la constitution de structures
d'accueil spéciales, les foyers~ hôtels, destinées à
ces hommes vivant seuls et susceptibles de ne passer que des séjours
limités en France. C'est la Société Nationale de
Construction pour les Travailleurs algériens (SONACOTRA),
créée en 195610, qui fut chargée de
développer ce type d'habitat.
Le terme proposé par Robert Montagne ne sera
guère repris mais, au contraire, se verra fortement critiqué. La
critique la plus virulente est l'oeuvre d'Abdelmalek Sayad, qui dénonce
l'application « à tous les immigrés [del l'image
stéréotypée de la noria : l'immigration serait un
mouvement qui amènerait en France - et ramènerait de France -,
dans un perpétuel renouvellement, des hommes toujours nouveaux
(même s'ils ne sont pas à leur première émigration
ni à leur premier séjour en France) et toujours identiques,
l'immigré étant fixé une
10 Devenu en janvier 2007 l'Adoma
fois pour toutes dans l'image du rural (ou du paysan)
émigrant seul (i. e. sans famille), pour une durée
nécessairement limitée. » (Sayad, 1999)
2) La chaîne migratoire
Au tournant des années 80, Emilio Reyneri forge le
concept de chaîne migratoire..-. Ce concept décrit la
migration comme un « fait par étape ». Pour l'OCDE, en 1979,
il s'agit « d'une succession de situations correspondant à
l'aventure de la migration : les circonstances du départ et la situation
économique qui l'occasionne, le déroulement de l'histoire
migratoire proprement dite, dans le pays d'accueil, et le retour
éventuel au pays d'origine » (cité dans Ma Mung, 1998).
Repris par les auteurs anglophones au début des
années 90, le concept de la chaîne migratoire devient celui de la
migratory chain qui à son tour en français peut
être (re)traduit par «migration en chaîne»: on insiste
ici sur la dimension du réseau. En 1992, à propos de
l'émigration des Chinois aux Pays-Bas, Frank N. Pieke déclare
qu'il s'agit « principalement [d'l une migration en chaîne »:
en effet, « les Chinois vivant dans le pays de destination assurent le
parrainage des parents et des amis de leur communauté d'origine qui
souhaitent partir. Ces personnes ont ainsi la possibilité de migrer car
ils bénéficient d'un lien migratoire avec - dans le cas
présent ~ les Pays-Bas. » (cité dans Ma Mung, 1998) Nous
sommes dans ce cas proche du concept de «circulation migratoire» qui
commence à se développer en France.
II. La circulation migratoire
1) Genèse et évolution de la circulation
migratoire
L'expression «circulation migratoire» apparaît
pour la première fois en 1987 dans un mémoire de maîtrise
de géographie, dirigé par Gildas Simon, s'intéressant aux
relations entre la France et le Portugal. Dans ce travail, la circulation
migratoire regroupe les flux d'émigration et d'immigration, les
«va-et-vient» et les transferts d'économies.
Au fur et à mesure, le concept évolue, notamment
au sein de l'équipe de recherche Migrinter11. En 1996,
dans son axe de recherche Mobilités des hommes et des richesses,
frontières et politiques
11 Equipe de recherche créée en 1985 par Gildas
Simon
migratoires, l'équipe du laboratoire de
l'Université de Poitiers définit la circulation migratoire comme
« mode de fonctionnement des communautés en diaspora ». Un an
plus tard, part est faîte aux « flux invisibles et
immatériels, comme l'information ». Désormais, la notion
« synthétise l'ensemble des relations entre le groupe ou l'individu
émigrés et le pays d'origine » (cité dans Ma Mung,
1998).
En 2005, lors du Festival International de Géographie,
dans sa conférence consacrée aux Réseaux turcs en
Europe., Stéphane De Tapia donne « une définition toute
empirique de la circulation migratoire: toute relation matérielle ou
immatérielle entre une population émigrée et sa
société d'origine._ peut être considérée
comme circulation migratoire si elle concoure à l'entretien du lien
social entre populations séparées géographiquement et
à la continuité territoriale entre espace d'origine et espace
d'immigration. » La circulation migratoire est ainsi pour l'auteur «
lien privilégié, lien communautaire [...1 avec la
société de départ » et est une « forme de
continuité territoriale ». En outre, la circulation migratoire
« relève du symbolique [...1, de l'immatériel [...1 et du
matériel » et « se trouve par définition à
l'interface de plusieurs phénomènes socio~économiques:
migration internationale, tourisme international, commerce international,
média et communication.12 »
L'avantage de cette approche est d'étudier les
migrations dans une perspective dynamique: en effet, « la notion de
circulation migratoire ne restreint pas le déplacement au simple acte de
migrer. La migration n'est plus vécue comme une rupture ou une
parenthèse mais comme partie intégrante d'une organisation
sociale » (Arab, 2008).
2) Une circulation physique prédominante
Cependant, à la lecture du «bilan»
réalisé en 1998, nous sommes frappés par la
prédominance accordée à la circulation physique et
matérielle par rapport à la circulation immatérielle
(c'està~dire celle médiatisée par les TIC) dans le cadre
de la circulation migratoire. En effet, il n'est fait référence
qu'aux seuls déplacements de personnes et de marchandises. Ainsi, si
nous souhaitons approcher quantitativement la circulation migratoire, nous
devons nous adresser « essentiellemenL [auxi compagnies de
transports d'individus et de marchandises »; flux
12 Actes du FIG, « Réseaux turcs en Europe:
espace réticulé, espace diasporique? »,
http://fig-st-die.education.fr/actes/
actes_2005/detapia/article.htm
matériels auxquels « on peuL ajouter [...1
les flux immatériels, telles que les communications
téléphoniques.13 »
En 2001, Stéphane de Tapia dans une étude sur
l'offre médiatique en direction des populations turcophones en France,
concluait en soulignant le manque d'études sur les liens entre TIC et
migrations: « Force est de constater que nous disposons encore de peu
d'études d'impact sur l'opinion des principaux intéressés,
les auditeurs, téléspectateurs, usagers des NTIC, du
téléphone cellulaire à l'internet, lorsqu'ils sont
d'origine étrangère et gardent des liens avec leur
société d'origine. » (De Tapia, 2001)
En 2008, à l'occasion du premier numéro de la
revue E-Migrinter, un dossier spécial est consacré
à la circulation migratoire, démontrant une fois de plus
l'importance que ce concept occupe au sein de l'équipe de recherche
poitevine. Chadia Arab revient sur la notion et fait certes
référence aux « liens à distance » mais l'accent
est encore principalement porté sur la dimension physique de la
circulation migratoire: il y est ainsi essentiellement question de «
parcours migratoires » et de « déplacements » (Arab,
2008).
Cependant, nous ne pouvons pas dire que les liens à
distance entretenus grâce aux TIC n'ont été que peu voire
pas étudiés. En réalité, c'est du côté
de la littérature anglo-saxonne qu'il faut se tourner et à la
théorie dite du transnationalisme, apparue dans les années 90
grâce à des travaux d'anthropologues. C'est à ce courant
très peu adopté par les auteurs francophones, et dont il n'est
fait aucune référence dans le Bilan des travaux sur la
circulation migratoire..- (pourtant réalisé en 1998), que
nous allons désormais nous intéresser.
III. Le transnationalisme
En 2001, Stéphane De Tapia regrettait l'absence
d'études menées sur l'utilisation des TIC par les migrants. Cette
même année était publié le premier numéro de
la revue Global Networks, qui allait, entre autres,
s'intéresser à ces questions là. En effet le but de ce
journal, qui existe toujours, est de « publier des articles de haute
qualité sur les réseaux globaux, les affaires et pratiques
transnationales et leur relation avec les théories plus larges relatives
à la
13 Nous soulignons.
mondialisation.14 » Cette revue, dont
l'équipe éditoriale est dominée par le monde anglo-saxon,
fut fondée dans le cadre du programme de recherche Transnational
Communities Programme..- (appelé également TransComm
Programme.) de l'Université d'Oxford.
Ce programme, qui a duré de 1997 à 2003 et qui
fut dirigé par Steven Vertovec, partait du constat suivant: «
beaucoup de groupes et d'organisations ont saisi l'opportunité offerte
par les avancées technologiques dans les domaines du transport et des
communications. De telles avancées leur permettent d'opérer plus
efficacement quelque soit leur localisation.15 » Il s'agissait
donc de répondre à la question suivante: « comment ces
groupes et organisations développent-ils leurs activités
longue-distance et qu'implique cette connectivité globale
améliorée pour la politique, l'économie et la
société?16 » (Vertovec, 2003)
Aujourd'hui, toute la réflexion menée dans le
cadre de ce programme ne s'est pas arrêtée mais continue et ce
notamment au Centre sur la migration, la politique et la société
(COMPAS) de l'Université d'Oxford, dont l'un des axes de recherche est
Transnationalisme et Diaspora17, au sein duquel nous
retrouvons le Professeur Steven Vertovec.
1) La reprise d'un concept ancien
Mené de 1997 à 2003, le TransComm
Programme._ faisait suite aux travaux alors récents d'un groupe
d'anthropologues menés par Nina Glick Schiller, Linda Basch, et Cristina
Szanton Blanc. Ce groupe se propose en effet dans la première
moitié des années 90 d'appliquer aux migrations un concept jusque
là surtout employé par des économistes (à propos
des entreprises multinationales) et des politologues (à propos du
développement des institutions politiques au- delà des
frontières nationales): le transnationalisme.
Pour ces trois auteurs, le transnationalisme appliqué
aux migrations peut être définit simplement comme étant
« le processus par lequel les migrants forgent et maintiennent
de multiples relations sociales simultanées qui les relient à
leurs sociétés d'origine et
14 Site web de la revue Global Networks:
http://www.globalnetworksjournal.com/about.htm
- Extrait initial: « publishes high quality, refereed articles on
global networks, transnational aairs and practices and their relation to wider
theories of globalization. »
15 Extrait initial: « many dierent groups and
organisations have grasped the opportunities oered by advances in transport and
communications technology. Such advan ces enable them to operate more e~ciently
and eectively in dierent locations across the worlds. »
16 Extrait initial: « how do such groups and
organisations develop their long-distance activities, and what does enhanced
global connectivity mean for politics, economy and society? »
17 Site web du programme de recherche:
http://www.compas.ox.ac.uk/research/Transnationalism_and_Diaspora.shtml
d'établissement.18 » (Glick Schiller et
al., 1995). Ce processus aboutirait à la formation d'un migrant nouveau,
le transmigranL, et de communautés transnationales.
La vie quotidienne des transmigrants serait
caractérisée par de « multiples et constantes
interconnexions au-delà des frontières
internationales19 » et leur identité «
configurée en relation avec plus d'un Etat-nation20»
(Glick Schiller et al., 1995)
Pour ces auteurs, et plus largement pour tous ceux se
réclamant de ce courant, le transnationalisme est à voir «
comme une part du phénomène plus large de
mondialisation21 » et est notamment relié à ses
discours sur le déclin de l'Etat-nation et sur le développement
des TIC.
2) Mondialisation, Transnationalisme et Etat-nation
Figurant parmi les sujets les plus controversés de
notre époque, la mondialisation est un terme qui est - comme l'indique
Olivier Dollfus dès les premières lignes de son ouvrage
consacré à la question - « chargé de sens et de
valeurs contradictoires. » (Dollfus, 1997) Cependant, cela ne doit
nullement empêcher notre tentative de rendre ce processus intelligible.
Les premiers à s'être intéressés à la
mondialisation furent des économistes et, aujourd'hui encore, nous
constatons une prépondérance de la discipline économique
dans les définitions diverses que l'on peut trouver du
phénomène. Dans son rapport 2007, le Fonds Monétaire
International (FMI) définit la mondialisation comme étant «
l'intégration de l'économie mondiale par la globalisation
progressive du commerce et de la finance » (FMI, 2007). Dans cette
perspective, la mondialisation concernerait donc uniquement les échanges
de biens et de services, les mouvements de capitaux et les transferts de
technologie (Mucchielli, 2007). En réalité, comme le souligne le
géographe Laurent Carroué, « la mondialisation est
irréductible à sa seule dimension économique »
(Carroué, 2007) mais est plutôt à comprendre comme un
mouvement total englobant l'ensemble des dimensions économique,
politique, sociale, culturelle etc.
18 Extrait initial: « the process by which immigrants
forge and sustain simultaneous multi-stranded social relations that link
together their societies of origin and settlement. »
19 Extrait initial: « multiple and constant
interconnections across international borders »
20 Extrait initial: « configu red in relationship to
more than one nation-state. »
21 Extrait initial: « as a part of a broader phenomenon
of globalization. »
Pour nombre d'auteurs, la mondialisation se ferait aux
dépens des Etats-nations: ceux-ci seraient vidés de leur
signification face à des flux croissants de toutes sortes. Les
migrations internationales feraient partie de ces flux (bien que le lien entre
mondialisation et migration ne soit en réalité pas si
évident) et, comme le préconise Alain Tarrius, il faudrait voir,
pour reprendre le titre d'un de ses articles, « au-delà des
Etats-nations, des sociétés de migrants. » (Tarrius,
2001)
Cependant, pour le philosophe Will Kymlicka, nous ne ferions
là que passer d'un mythe à un autre, c'est-à-dire du mythe
de l'Etat-nation au mythe du transnational. Selon lui, les liens
qu'établissent les migrants entre leur pays d'accueil et leur pays
d'origine font que ces derniers « participent à la vie de deux
communautés nationales territorialement définies. Cela ne
justifie [donci pas en soi que la politique doive être organisée
sur une base non nationale ou territoriale » (Kymlicka, 2004).
En popularisant la figure du transmigrant, Nina Glick Schiller
et ses collègues anthropologues avaient également mis en garde
contre un jugement trop radical vis-à-vis de l'Etat-nation. Selon elles,
« nous entrons dans une ère dans laquelle les Etats font appel
à leur population émigrée afin de se construire en tant
qu' «Etats-nations déterritorialisés»22
» (Glick Schiller et al., 1995). Dans cette perspective, ce ne sont pas
tant les pratiques des migrants qui invalident l'Etatnation tel que
conçu jusqu'à aujourd'hui, mais c'est l'Etat-nation
lui-même qui s'évolue- en appréhendant d'une
manière nouvelle sa population dispersée à
l'échelle du globe. Le transmigrant n'est plus considéré
comme peu patriote ou déloyal mais au contraire ses actions sont de plus
en plus légitimées voire encouragées, que ce soit par les
pays émetteur ou par les pays d'accueil. C'est d'ailleurs de cette
relation particulière à l'Etat-nation que l'on différencie
communautés transnationales et diasporas.
3) Communautés transnationales et diasporas
Impossible de faire une étude sur les liens
qu'entretiennent les migrants avec leur territoire d'origine sans parler des
diasporas. Le terme initial, avec un D majuscule, fait
référence au phénomène historique de la dispersion
du peuple juif à travers le monde. Le terme a cependant connu une
véritable « inflation » (Dufoix, 1999) au point qu'il ne
veuille pratiquement plus rien signifier aujourd'hui. Pour Michel Bruneau, un
des rares géographes francophones à faire
22 Extrait initial: « we are entering an era in which
states that can claim dispersed populations construct themselves as
«deterritorialized nation states» »
sienne la théorie transnationaliste, il faut « se
souvenir [dul sens originel pour éviter que la notion de diaspora ne
perde une grande partie de sa pertinence, en se diluant dans la très
grande diversité des phénomènes migratoires. »
(Bruneau, 2004)
Toujours selon cet auteur, les communautés
transnationales et les diasporas diffèrent dans leur rapport à
l'Etat-nation. Les diasporas auraient en effet une existence propre, celle-ci
n'étant pas due à « tel ou tel Etat-nation, mais souvent
[ellesi préexistent à ces formes étatiques, parfois
[ellesi les ont créées. » A l'inverse, une communauté
transnationale apparaît « postérieurement à la
formation de l'Etat-nation »: dans cette perspective, « les citoyens
d'un Etat-nation vivent dispersés à l'intérieur des
frontières de divers autre Etats, mais lui appartiennent toujours
socialement, politiquement, culturellement, et souvent
économiquement.23 » Nous serions là face à
des Etats-nations déterritorialisés: nous nous demanderons dans
le troisième chapitre de cette première partie si c'est le cas en
ce qui concerne l'Etat-malien.
Nous venons de le voir, l'émergence du
transnationalisme coïncide avec la montée en puissance d'un
discours sur le déclin, tout relatif, de l'Etat-nation. Un autre
phénomène est mis en avant par les tenants du transnationalisme:
le développement des technologies de l'information et de la
communication.
4) Transnationalisme et T.I.C.
Pour Nina Glick Schiller et ses collègues
anthropologues, « la densification, la multiplication des interconnexions
transnationales des migrants est certainement rendue possible et soutenue par
les transformations dans le domaine des technologies de transport et de
communications. Avions, téléphones, faxes et Internet facilitent
certainement le maintien de relations étroites et immédiates avec
le territoire d'origine.24 » (Glick Schiller et al., 1995) Une
grande place est donc accordée aux technologies de l'information et de
la communication, contrairement au concept de circulation migratoire.
23 Hypergéo, Bruneau M., « Communauté
transnationale », publié le 18/06/04,
http://www.hypergeo.eu/article.php3?
id_article=143
24 Extrait initial: « the increase in density,
multiplicity, and importance of the transnational interconnections of
immigrants is certainly made, possible and sustained by transformations in the
technologies of transportation and communication. Jet planes, telephones,
faxes, and Internet. certainly facilitate maintaining close and immediate ties
to home. »
Pour Steven Vertovec, les migrants contemporains utilisent ces
technologies telles une « glu sociale25 » (Vertovec, 2004)
visàvis de leur communauté d'origine. Pour la sociologue Dana
Diminescu, que nous avons déjà citée à plusieurs
reprises, les TIC, en étant adoptées par les migrants,
transformeraient ces derniers en des migrants connectés.
Une acception commune de ce que sont les technologies de
l'information et de la communication nous est donnée par l'article de
l'encyclopédie en ligne Wikipedia qui y est consacré:
« les technologies de l'information et de la communication regroupent les
techniques utilisées dans le traitement et la transmission des
informations26 » à savoir l'informatique, Internet et
les télécommunications. Nous sommes de suite confrontés
à un problème dans le vocabulaire qui est utilisé: la
technique y tient lieu de technologie, l'informatique d'information et les
télécommunications de communication..
Or, en premier lieu, les télécommunications ne
sont pas la communication, ce sont des techniques. Parler de communication,
c'est prendre en compte la société dans son ensemble. A ce
propos, Dominique Wolton parle d'une « dimension anthropologique » de
la communication à savoir la communication en tant qu'«
idéal d'expression et d'échange i...i à l'origine de la
culture occidentale, et par la suite de démocratie » et en tant que
« valeurs, symboles et représentations qui organisent le
fonctionnement de l'espace public » (Wolton, 2005).
En second lieu, l'information. Yves Jeanneret remarque que
cette notion a connue une « extension considérable »
(Jeanneret, 2005) au point que chacun l'utilise dans son domaine propre et
pense en détenir le sens véritable. A la base de la
révolution numérique, nous retrouvons cette notion d'information,
notamment dans les travaux de Shannon (Dupuy, 2002; Dupuy, 2007). Pour ce
dernier, l'information « était un concept précis,
limité, permettant de contrôler une machine opérant sur une
forme, en conservant certains de ses caractères quantifiés »
(Jeanneret, 2005). Or nous rejoindrons ici Dominique Cotte pour qui cette
numérisation, dont l'informatique est le symbole le plus fort, « en
tant qu'expression d'un calcul, [...1 consacre le triomphe d'une forme de
logique formelle pour laquelle le mode de raisonnement est plus souvent
«ou bien/ou bien» que le peut-être. Elle exclut le doute
fécond, la pensée en mouvement, la réflexion dialectique.
» (Cotte, 2005)
25 Extrait initial: « social glue_ »
26 Wikipedia, « Technologies de l'information et de
la communication », dernière mise à jour le 23/06/08,
http://fr.wikipedia.org/
wiki/Technologies_de_l%27information_et_de_la_communication
Ainsi, parler de technologies de l'information et de la
communication pour désigner des techniques diverses telles que
l'ordinateur, l'Internet et les télécommunications, c'est porter
« un jugement de valeur positif » sur ces dernières et leur
reconnaître une « capacité à changer la vie des hommes
» (Massit-Foléa, 2005).
A propos de cette soi-disante capacité, nombreux sont
les auteurs transnationalistes à utiliser le terme
d'impact27. Pourtant l'emploi de ce vocable ne
résiste pas longtemps à l'analyse: se cache derrière lui
un déterminisme technologique qui, selon Serge Proulx et Philippe
Breton, « consiste à poser comme un donné stabilisé
le fait de l'existence de telle ou telle technologie. L'exercice intellectuel
consiste alors à identifier les «impacts» possibles ou les
conséquences probables pour l'individu, la société, la
culture » (Breton, Proulx, 2002). S'il faut se méfier grandement de
ce déterminisme, il faut également se méfier de la posture
inverse, à savoir celle du déterminisme social. Nous pensons
qu'il est meilleur d'opter pour un entredeux intellectuel consistant en une
étude des interrelations complexes qui existent entre offres
technologiques et contextes sociétaux et territoriaux. Il s'agit
là d'un courant de recherche facilement reconnaissable au vocabulaire
qu'il emploie: «appropriation», «usages»,
«pratiques» etc.
C'est en ayant tout cela à l'esprit que nous avons
mené notre recherche. Toutefois, pour des raisons de facilité,
nous continuerons à employer au cours de ce mémoire l'expression
«TIC». Avant de nous y intéresser plus en profondeur, nous
allons continuer notre présentation du transnationalisme en nous
intéressant à ses «avantages» et à ses
«qualités transgressives».
5) Avantages et qualités transgressives du
transnationalisme
Dans un article consacré aux pratiques transnationales
des asiatiques résidents au Canada, le géographe Philip Kelly
interroge le concept même de transnationalisme. Cet exercice s'impose
car, selon lui, « la littérature sur le transnationalisme n'a pas
toujours [...1 posé un regard critique sur ellemême28
» (Kelly, 2006). Cet article est tout à fait intéressant car
il répond à un article de Roger Waldinger publié
également en 2006, très critique envers la théorie
transnationaliste et abondamment repris depuis sa publication par les auteurs
francophones..
27 A noter que la commission «Société de
l'Information» du Comité national français de la
géographe utilise également ce vocabulaire. Elle se propose en
effet d'« étudier les impacts territoriaux de l'inscription des TIC
dans la société » (
http://
cnrs2.nfrance.com/~k1045/spip.php?rubrique22)
28 Extrait initial: « the literature on transnationalism
has not always ~...J asked critical questions of itself »
Dans son article, Roger Waldinger critique principalement le
présentisme._ des chercheurs sur le transnationalisme: ces
derniers auraient en effet deshistoricisi- le présent en jouant
trop souvent sur le couple aujourd'hui (migrant en relation intense et
permanente avec son pays d'origine) / hier (migrant en rupture totale
et définitive avec son pays d'origine), reproduisant ainsi l'antinomie
familière en sciences sociales du présent ouvert et du
passé fermi (Waldinger, 2006). Il est vrai que la
littérature sur le transnationalisme joue sur cette opposition mais nous
la retrouvons également chez ceux qui se réclament de la
circulation migratoire à travers notamment la formule suivante (reprise
par le groupe de recherche Netsuds): « hier: immigrer et couper les
racines, aujourd'hui: circuler et garder le contact ».
Pour Philip Kelly, comme pour Roger Waldinger, il ne faut pas
opposer catégoriquement les migrants actuels et les migrants qui les ont
précédés: ces derniers soutenaient également
financièrement leurs parents restés au pays d'origine,
communiquaient régulièrement avec eux, s'impliquaient dans la
politique de leur pays d'origine et y retournaient soit temporairement soit
définitivement. En dépit de ces points communs, Philip Kelly
affirme qu' « il existe également des caractéristiques du
transnationalisme contemporain qui le font se différencier de
manière importante29 » (Kelly, 2006). Ces
caractéristiques sont la faisabilité financière et
technologique (vols à bas coûts, sociétés de
transfert d'argent, cartes téléphoniques prépayées,
courriers électroniques, chats et forums de discussion..),
l'émergence d'acteurs privés au niveau mondial (permettant un
entrepreneuriat transnational), un encouragement de plus en plus grand des pays
envers leur population résidant à l'extérieur à
maintenir des liens avec eux, des politiques d'immigration différentes
etc. Tout cela fait dire à Philip Kelly que le transnationalisme
représente « un processus social relativement nouveau.30
» (Kelly, 2006)
Enfin, Philip Kelly s'intéresse - dans la lignée
de la géographe Katharyne Mitchell qui avait publié un article
dans la revue de géographie radicale Antipode._ sur le sujet -
aux qualités transgressives du transnationalisme. En effet,
pour ces deux auteurs, le transnationalisme subvertit les identités et
les territorialisations traditionnelles et déstabilise les
compréhensions linéaires et maîtrisées du temps et
de l'espace en mettant l'accent sur la pluralité, la mobilité,
l'hybridité, les marges et les espaces de l'entre-deux. Les concepts de
nationalité, de citoyenneté et d'immigration sont potentiellement
remis en cause et les cartographies et catégories spatiales
traditionnelles sont perturbées: « le découpage de l'espace
global en
29 Extrait initial: « there are also features of
contemporary transnationalism that appear to make it distinct in important
ways »
30 Extrait initial: « a relatively novel social process.
»
«récipients» économiques, politiques
et socioculturels nationaux est de moins en moins signifiant.31
» (Kelly, 2006) Le transnationalisme a ainsi des implications bien plus
profondes que la circulation migratoire dans la façon de penser le
monde. Le découpage du globe en grandes régions
géographiques distinctes n'aurait ainsi selon eux, par exemple, plus
lieu d'être: « Le regard objectivant lointain avec lequel les
régions mondiales telles que l'Asie de l'Est, du Sud ou du Sud-Est ont
été une fois vues - et à travers duquel elles ont
été maintenues ensemble - est désormais
problématisé par l'insertion de l'Asie dans le Canada et par la
complicité du Canada dans les événéments en
Asie.32 » (Kelly, 2006)
Après ces deux chapitres théoriques, nous allons
nous intéresser désormais aux migrations maliennes proprement
dîtes et à la déterritorialisation de
l'Etat-nation malien...
31 Extrait initial: « the carving of global space into
national containers of economic, political and sociocultural processes becomes
less meaningfu~. »
32 Extrait initial: « The distant objectifying gaze with
which world regions such as East, South or Southeast Asia were once beheld -
and through which they were held together - is now problematised by the
insertion of Asia into Canada and the complicity of Canada in events in.
Asia. »
Chapitre III : Du Mali à Montreuil, les Maliens
de l'Extérieur
I. Le Mali: un pays d'émigration
Pays enclavé d'Afrique de l'ouest (cf. carte n°1)
d'une superficie de 1.240.000 kilomètres carrés et peuplé
de 12,3 millions de personnes33, le Mali est un de ces pays dont les
frontières donnent l'impression d'avoir été
tracées à la règl~, par-delà les diverses
réalités locales et solidarités ethniques;
frontières jugées par certains comme «artificielles» ou
«arbitraires» - mais lesquelles ne le sont pas? - et accusées
d'avoir abouties à une «balkanisation» du continent
africain.

Mali
Pays d'Afrique de l'ouest Autres pays d'Afrique
1000 km
Fonds de carte: Atelier de cartographie de
Sciences-Po Réalisation: Arthur Devriendt, 2008
Carte n°1 - Le Mali en Afrique de
l'Ouest
Sénégal
Guinée
Mauritanie
Côte d'Ivoire
Burkina - Faso
Ghana
Mali
Algérie
Nigeria
Niger
Symbole de ce mal-être frontalier, un premier conflit
armé éclata entre le Mali et le Burkina- Faso en 1974 à
propos de la bande d'Agacher. Cependant, cette guerre, réactivée
en 1985, fut plus motivée par la présence dans le sous-sol de
cette zone de gaz naturel et de ressources minières, que par une
volonté de retour à une improbable cohésion
«ethnico-territoriale» qui aurait été mise à mal
par le découpage colonial. Le conflit est réglé en 1986
avec l'intervention
33 Estimation de la population au 1er janvier 2005. Source:
« Tous les pays du monde », Populations &
Sociétés, n°436, INED, 2007
de la Cour Internationale de Justice qui, trois années
après avoir été saisie, attribue au Mali du militaire
Moussa Traoré la partie occidentale de la «bande», et au
Burkina-Faso du légendaire Thomas Sankara, sa partie orientale.
Aujourd'hui, le Président de la République du
Mali Amadou Toumani Touré (dont l'appellation d'usage est ATT) affirme
à la fin de chacun de ses discours, que « le Mali est un et
indivisible ». Il est intéressant de constater que cette phrase
rejoint l'avis d'une population - et il en est ainsi de tous les ressortissants
maliens que nous avons interrogés dans le cadre de cette étude -
pour qui, à l'inverse de nombreuses idées reçues, les
frontières sont largement intériorisées voire
revendiquées.
Cependant, cela ne doit pas masquer les faiblesses de l'Etat
malien. Celui-ci a notamment dû subir depuis les années 80 divers
plans d'ajustement structurel (PAS) initiés par la Banque Mondiale et le
Fonds Monétaire International. Pour l'économiste Brésilien
Marcos Arruda, ces PAS « visent prioritairement non pas le plein emploi et
l'amélioration de la qualité de vie de la population, mais le
remboursement de la dette extérieure. » (Arruda, 2005) Ils se
caractérisent donc, selon la géographe Sylvie Brunel, par une
« austérité budgétaire, [desi privatisations à
tout crin, la liquidation des entreprises publiques «non rentables»,
[eti l'ouverture brutale des frontières » ce qui a des
conséquences désastreuses pour les pays concernés: «
paupérisation, chômage de masse, montée de la malnutrition,
réapparition d'endémies qu'on croyait jugulées [...1. Les
sociétés africaines basculent dans la débrouille et le
chacun pour soi. » Selon la géographe spécialiste de
l'Afrique et des questions de développement, ces PAS signent « le
délitement des Etats » : « les Etats subissent [...1 une perte
de souveraineté territoriale et de souveraineté
économique, [eti ils sont confrontés à la montée
des tendances centrifuges et des contestations internes » (Brunel,
2004).
Aujourd'hui encore, les effets néfastes des PAS se font
sentir. Le Mali est désormais classé dans la catégorie des
Pays les Moins Avancés de la planète. Il répond en effet
aux trois critères mis en avant par la Conférence des Nations
Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED) censés
caractériser ces pays, à savoir: un faible revenu, des ressources
humaines insuffisantes et une forte vulnérabilité
économique (CNUCED, 2007).
Il est vrai que les indicateurs retenus ne donnent pas une
image très heureuse du Mali: dans le classement 2007/2008 des pays
selon leur Indice de Développement Humain (IDH) établi par
le Programme des Nations Unies pour le Développement
(PNUD34), le Mali arrive en 173ème position sur 177, avec un score de
0,380 sur une échelle allant de 0 à 1 (à titre de
comparaison, en acceptant l'idée selon laquelle des niveaux de
développement soient mesurables et comparables, la France a un IDH en
2007 de 0,952 et atteint ainsi la 10ème place du classement).
A la vue de l'IDH et des autres indicateurs
généraux disponibles, et l'on sait combien il faut se
méfier d'eux à la fois à cause de la manière dont
ils sont calculés et aux définitions sur lesquels ils reposent,
le Mali se caractériserait donc par un « bas niveau de
développement » selon l'expression utilisée par le journal
Jeune Afrique._ à son égard dans « L'Etat de
l'Afrique 2007 ». Toujours selon ce journal, « l'une des
conséquences directes [de ce faible niveau de développementi est
l'immigration [émigrationi massive de jeunes maliens ».
Avant de nous intéresser au cas français et, plus
spécifiquement, montreuillois, il nous paraît important de
souligner que les migrants maliens se trouvent avant tout en Afrique
même.
1) Une émigration avant tout africaine
Selon l'étude la plus récente et la plus
documentée sur le sujet, réalisée en 2007 par le Fonds
Européen de Développement35, il y aurait entre 2,5 et 3 millions
de Maliens vivant à l'étranger, « dont 2 à 2,5
millions en Afrique et 1 à 1,2 million en Côte d'Ivoire ».
Nous retrouvons cette importance du continent africain dans le classement
(effectué en 2008 par la Banque Mondiale) des dix premiers pays
hébergeant des émigrés maliens, à savoir dans
l'ordre: la Côte d'Ivoire, le Burkina-Faso, le Nigeria, la France, le
Niger, le Gabon, le Sénégal, la Gambie, la République du
Congo et la Mauritanie.
La Côte d'Ivoire est unanimement reconnue comme
étant le pays où se trouve la plus importante communauté
de maliens vivant à l'étranger. Nous avons dans le tableau
ci-dessous retracé l'évolution de la population malienne en
Côte d'Ivoire (cf. tableau n°1).
L'importante présence de maliens en Côte d'Ivoire
s'explique par la période de croissance économique soutenue
associée à une certaine stabilité politique que ce pays a
connu jusqu'au début des années 80. Le «miracle
ivoirien», tel que le nomme les observateurs de l'époque,
34 PNUD, « Human Development Reports »,
http://hdr.undp.org/en/statistics/
35 En vue de l'élaboration du Document Stratégie
Pays
génère alors de forts flux migratoires en
provenance des pays voisins (Burkina-Faso, Mali etc.) dont les ressortissants
sont employés dans les plantations ou dans les chantiers d'Abidjan, qui,
avec ses gratte-ciels, ses autoroutes.. est la ville-symbole de la
réussite de l'époque.

Source: * Recensements de la population et de l'habitat de
République de Côte d'Ivoire - 1975, 1988, 1998 ** Fonds
Européen de Développement, 2007
353 458 712 513 792 258 1 million - 1,5 million
1975 *
Tableau n°1 - Evolution de la population malienne en
Côte d'Ivoire
1988 *
1998 *
2007 **
Mais, avec la baisse des cours mondiaux des produits agricoles
et plusieurs accidents climatiques, une importante crise économique
démarre et pousse les autorités ivoiriennes à suspendre en
1987 le paiement de la dette extérieure et ses exportations de cacao,
dans l'espoir de faire remonter les cours (Leymarie, Perret, 2006). Cependant,
cela ne fonctionne pas et le Premier Ministre Alassane Ouattara,
fraîchement nommé, doit lancer en 1990 un plan de rigueur qui aura
comme conséquence une dégradation de la situation sociale. C'est
dans ce contexte que le concept d'« ivoirité », loin de
l'usage plutôt libéral qu'en faisait au départ Henri Konan
Bédié, commence à être exploité par les
leaders politiques et devient « le support idéologique [qui
justifiel des actes et des propos xénophobes, des agressions brutales
contre les étrangers [eti la mise en doute de l'identité
authentiquement ivoirienne des populations portant des patronymes
malinké36 ». De cela et de la crise politique qui s'en
est suivi - et qui perdure encore jusqu'à aujourd'hui ~, des mouvements
de retour des populations immigrées se mettent en place et, à
l'échelle régionale, c'est à une certaine reconfiguration
des flux migratoires à laquelle nous assistons. En ce qui concerne le
Mali, des pays qui étaient jusque là des pays d'immigration
deviennent également des pays d'émigration (Mauritanie,
Guinée, Niger) et les circulations se font plus intenses avec le
Sénégal. Malgré tout cela, une chose demeure: le Mali est
toujours un pays d'émigration. Et au sein du système migratoire
malien, la Région de Kayes occupe une place toute
particulière.
2) Emigration en Région de Kayes
La Région de Kayes (cf. carte n°2 - en couleur
bleue sur la carte), composée de sept cercles (équivalent des
départements français) et située à l'ouest du Mali
(d'où des frontières
36 La documentation ~ançaise_, « La crise en
Côte d'Ivoire, questions à Marc Le Pape et Claudine Vidal »,
février 2003,
http://
www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/cote-divoire/marc-le-pape-claudine-vidal.shtml
communes avec le Sénégal, la Mauritanie et la
Guinée), est l'une des huit Régions administratives maliennes
(auxquelles il convient d'ajouter le District de Bamako).
Désignée également en termes
administratifs sous le nom de «Première Région», elle
est connue pour être « la première région migratoire
malienne » (Maelstaf, 1998) à tel point que certains la
présente comme désertée de ses forces vives.

Tiré de Blazyk S., Les disparités spatiales
de la scolarisation dans la Région de Kayes au
Mali, Mémoire de maîtrise de Géographie, sous la
direction de Frédéric Dumont, Lille 1, 2000
Carte n°2 - Localisation de la Région de
Kayes au Mali
Peuplée d'environ 1,6 million d'habitants en 2005 selon
la Direction National de la Statistique et de l'Informatique du Mali, la
migration internationale y toucherait deux ménages sur trois (FED,
2007). La spécificité régionale apparaît lorsque
l'on s'intéresse aux pays concernés par cette migration
internationale: en effet, selon l'enquête malienne sur les migrations et
l'urbanisation (EMMU) réalisée en 1992-1993 par le réseau
migrations et urbanisation en
Afrique de l'ouest (REMUAO), plus de la moitié de
l'émigration des ressortissants de la Région de Kayes se ferait
en-dehors des pays d'Afrique de l'ouest, soit à peine plus que le
District de Bamako (49%) mais loin devant les autres Régions (en
troisième position, nous avons la Région de Ségou pour qui
le pourcentage mesuré n'est que de 23%).
Région essentiellement rurale, l'activité
principale y est l'agriculture. Il y a ainsi une grande dépendance
vis-à-vis des conditions climatiques, à l'instar de
l'économie malienne en général qui
«épouse» le rythme des pluviométries. La migration
apparaît donc « comme une stratégie de diversification des
sources de revenus pour l'économie villageoise » (Daum, 1995). Et
cette migration se fait notamment vers la France où les kayésiens
représentent la quasi-totalité des immigrés maliens. Plus
exactement, ce sont les cercles du nord de la Région, ceux des
Soninké, qui sont émetteurs de migrants maliens vers la
France.
3) Les causes de l'émigration
L'émigration en Région de Kayes est liée
à la colonisation française. Certes François Manchuelle
est bien revenu sur la tradition soninké et ses migrations qui
précédèrent la colonisation (Manchuelle, 2004), mais il
s'agit là d'un phénomène qui nécessite d'être
relativisé car ne concernait qu'une petite partie de la population. Par
ailleurs, nous voyons bien que l'explication de la migration en tant que
«rite initiatique» ne tient plus face à des migrants qui
restent des dizaines d'années là où ils ont
émigrés.
Avec l'arrivée du colon français, nous assistons
à un bouleversement des modes de productions qui avaient cours jusque
là. Se met alors en place une première émigration
saisonnière vers le Sénégal et des filières vers la
France voient le jour. Dans les années 60-70, la migration
s'accélère, afin de répondre à un besoin fort de
main d'oeuvre dans l'ancienne métropole, dans un contexte de forte
croissance économique (« les trente glorieuses »).
Progressivement, les villages deviennent dépendants des revenus
liés à l'émigration qui est ainsi auto-entretenue.
En plus de ces dimensions économiques, des dimensions
socio-culturelles rentrent en ligne de compte. Ces dimensions nous sont
révélées par Christophe Daum, déjà
cité. Tout d'abord, les sociétés Soninké sont
fondées sur la gérontocratie: émigrer c'est ainsi pouvoir
« échapper au pouvoir des aînés et revenir
fortuné pour devenir à son tour un notable ». En ce qui
concerne le statut social, l'émigration permet de « se confronter
à un autre système de valeurs, échapper à
une position figée » ; enfin, dans des zones
où les infrastructures scolaires sont déficientes, «
émigrer est [...1 la seule promotion sociale possible » (Daum,
1995).
II. L'immigration malienne en France
L'immigration est en France un sujet sensible: la victoire aux
dernières élections présidentielles d'un candidat de la
«droite décomplexée» appelant à la
création d'un Ministère de l'Immigration, de
l'Intégration, de l'Identité nationale et du
Codéveloppement (ce dernier terme devenu depuis
«développement solidaire») est la traduction dans les urnes,
selon le politologue Vincent Tiberj, d'une « crispation hexagonale »
(Tiberj, 2008) autour de cette question.
Et les événements récents (mort d'un
malien sans-papier à Joinville-le-Pont, grève des sans- papiers
etc.) ne vont malheureusement pas contribuer à apaiser les débats
dans lesquels les migrants d'Afrique subsaharienne, et notamment maliens, sont
l'objet de toutes les attentions. Il semble que ces derniers aient en effet
acquis une place très élevée dans l'imaginaire collectif,
au point de dépasser l'immigration nord-africaine.
1) Chiffrer la présence malienne en France
Chiffrer la population malienne en France est un exercice
périlleux tant est grand le risque d'être pris au piège
d'opinions partisanes plus ou moins généreuses.
Selon les résultats nationaux des enquêtes de
recensement de 2004 à 2007 effectuées par l'INSEE, la France est,
au 1er janvier 2005, composée à la fois de 4 959 000
immigrés et de 3,5 millions d'étrangers, ces deux chiffres ne
pouvant être l'objet d'une simple addition car des individus
répondent aux deux critères:
- Les immigrés originaires du Mali sont estimés
en France à 54 000 soit à peine 1% de la population totale
immigrée en France. Dans cette estimation sont mélangés
immigrés de nationalité malienne et immigrés de
nationalité française: les premiers sont estimés à
41 580 et les seconds à 12 420 (soit un taux de naturalisation de
23%).
- Les étrangers maliens sont eux estimés en
France à 57 000 soit environ 1,6% de la population totale
étrangère en France. A ce nombre, il convient de retirer ceux qui
sont nés au Mali et
que nous avons donc déjà comptabilisés
précédemment. Après calcul (57000 - 41580), nous obtenons
15420 Maliens nés en France.
Nous avons donc, selon les chiffres de l'INSEE, 69420
individus «maliens» en France (le terme «maliens»
étant à saisir au sens large car regroupant immigrés
originaires du Mali de nationalité française, immigrés
originaires du Mali de nationalité malienne et individus Maliens
nés en France).
Dans les deux cas, qu'ils s'agissent des immigrés ou
des étrangers, nous observons qu'ils sont à 90% en moyenne
situés en Région Île-de-France. Nous observons
également un fort déséquilibre homme - femme, toutefois
celui-ci tend à diminuer au fil des recensements.
En ce qui concerne le nombre d'individus originaires du Mali
vivant en France illégalement (les «sans-papiers», expression
née en 1996 à l'occasion de l'occupation de l'Eglise
Saint-Bernard à Paris et destinée à insister sur le fait
qu'ils ne sont pas «sans droits»), les estimations sont très
nombreuses: toutefois, si certains parlent en plusieurs dizaines voire en
centaines de milliers, certains événements nous incitent à
revoir à la baisse ces estimations. Il en est ainsi de
l'opération de régularisation de 1998 durant laquelle 10 000
individus ont déposé une demande. Nous pouvons penser là
qu'il s'agit approximativement du nombre total de «sans- papiers»
maliens en France (FED, 2007).
2) Des relations avec le pays d'origine
façonnées par les politiques migratoires françaises
Comme le montrent Carolyne F. Sargent et Stéphanie
Larchanché-Kim dans un article publié en 2006 dans la revue
Amercian Behavorial ScientisL sur les migrants maliens de Paris, les
« stratégies de surveillance et de contrôle de l'immigration
adoptées par l'Etat français depuis les années 60 ont
significativement façonnées les identités migrantes37
» (Larchanché-Kim, Sargent, 2006) et notamment leur façon de
rester en relation avec leur pays d'origine.
La date charnière est 1974. Avant cette année, la
venue en France pour les Maliens est assez simple: une carte
d'identité malienne et une visite médicale Gare du Nord à
l'Office National de l'Immigration suffisent. Le contexte économique
est favorable, la France a besoin de main-
37 Extrait initial: « strategies of immigration
surveillance and control adopted by the state in France since the 1960s have
significantly shaped the construction of migrant identities »
d'oeuvre: tout concourt à l'établissement de ce que
Robert Montagne nomme, nous l'avons vu, la «noria», basée sur
le remplacement des individus.
Mais au lendemain du premier choc pétrolier,
Valéry Giscard d'Estaing, nouvellement élu, met en place une
politique forte de maîtrise de l'immigration. Le 5 juillet 1974, le
gouvernement français décide de la fermeture des
frontières à l'immigration. Cependant, dès 75, les
frontières sont réouvertes aux membres des familles. Le
regroupement familial rentre alors en concurrence avec les divers
mécanismes de retour mis en place (ex.: le «million
Stoléru» en 1977) et, selon C.F. Sargent et S.
Larchanché-Kim, « cela a eu pour effet inverse de pousser les
immigrants à faire le choix de s'installer définitivement en
France par peur de ne jamais pouvoir revenir.38 »
Depuis la moitié des années 1970, la
législation française en matière d'immigration s'est en
permanence durcie: les formalités sont de plus en plus importantes, les
conditions nécessaires à l'obtention des papiers de plus en plus
lourdes et les contrôles aux frontières de plus en plus forts: en
1993, le Ministre de l'Intérieur Charles Pasqua en appelle ainsi
à une « immigration zéro ». Tout cela a
contribué à ce que les séjours des maliens en France
soient de plus en plus «durables», passant ainsi d'une «
immigration de travail » à une « immigration d'installation
» (Daum, 1995).
III. Montreuil, la « capitale du Mali »?
Ville du département de Seine-Saint-Denis (93) de plus
de 100 000 habitants, membre de l'association des collectivités
territoriales de l'est parisien (ACTEP39) et labellisée «ville
Internet» (cf. encadré n°2) en 2006, Montreuil a
récemment beaucoup fait parler d'elle avec la victoire aux
élections municipales de Dominique Voynet face au maire sortant
apparenté communiste Jean-Pierre Brard qui briguait un cinquième
mandat consécutif. Ce dernier est aujourd'hui toujours
Député de Seine-Saint-Denis et est Vice-Président du
groupe d'amitié France - Mali à l'Assemblée Nationale.
38 Extrait initial: « these had the reverse eect of
pushing immigrants to choose to settle permanently in France for fear of never
being able to return. »
39 Créée en 2000, cette association est
destinée à valoriser l'est parisien, trop souvent
écarté des réflexions en matière
d'aménagement du territoire en Île-de-France selon ses
initiateurs
|
Encadré n°2 - Montreuil, «Ville
Internet»
En 2006, l'association «Villes Internet»,
présidée par le géographe Emmanuel Eveno, a
attribué à la ville de Montreuil le label «Ville
Internet» avec 4@ sur une échelle allant de 1 à 5. Selon le
site internet de l'association « l'objet de l'évaluation est la
politique globale d'une collectivité en matière d'internet
citoyen. » Trois axes principaux sont ainsi principalement
valorisés dans la démarche de labellisation: l'accès
public aux TIC et à leurs usages, l'administration au service public et
la démocratie locale.
Site web de l'association:
http://www.villes-internet.net
|
Cette dernière fonction n'est pas sans rapport avec
Montreuil, ville connue pour l'importance de sa population malienne. Ainsi dans
une version spéciale du journal Le Monde. - Le Monde du
93 -, Mariama Diop écrit: « Dans cette ville populaire, la
communauté malienne est l'une des plus importantes au monde. »
(Diop, 2008) Ce qui lui vaut de nombreux surnoms tels que «la
deuxième Bamako», «Bamako bis», «la capitale du
Mali» ou encore «Mali-sous-bois» en référence
à la dénomination d'usage de la ville, Montreuil-sous-bois.
1) Une importante communauté malienne
Lors de nos entretiens et de nos diverses rencontres sur le
terrain, notre première question était systématiquement la
suivante: «combien y'a-t-il de maliens à Montreuil?». Cette
question suscitait très souvent chez notre interlocuteur un éclat
de rire suivi d'un «je ne sais pas... et personne ne sait». Et il est
vrai que chiffrer la population malienne de Montreuil est quasi- impossible.
Pour le démographe de la ville Pascal Fuchs,
cité dans L'Express, « au dernier recensement [l'article
date de 20051, 2118 personnes se sont déclarées de
nationalité malienne.40 » Selon le site internet
officiel de la mairie de Montreuil, « le nombre [de Maliens de Montreuill
est estimé entre 6 000 et 10 000.41 » C'est
également cet intervalle que nous ont fourni sur le terrain les rares
personnes à avoir osé apporter une réponse chiffrée
à la question. Derrière la variété des quelques
chiffres que nous pouvons trouver, se cache des définitions
variées de ce que sont les «Maliens de Montreuil». Certains en
effet limitent cette appellation aux résidents de Montreuil de
nationalité malienne alors que d'autres l'étende aux individus
d'ascendance et/
40 L'Express, Bordier Julien, « Mali-sous-Bois
», mis à jour le 17/10/05,
http://www.lexpress.fr/region/mali-sous-bois_484282.html
41 Mairie de Montreuil, « Yélimané -
Mali »,
http://www.montreuil.fr/1-8894-Yelimane---Mali.php
ou d'origine malienne. Quant à nous, nous nous sommes
déjà expliqué, dans l'introduction, quant à
l'utilisation qui est faîte de l'expression «Maliens de
Montreuil» dans ce travail.
Montreuil aurait donc une population malienne et d'origine
malienne de 6 000 à 10 000 habitants. Comment pouvons-nous expliquer
cette «concentration»?
Pour Jean-Pierre Brard, maire de la commune de 1984 à
2008 et député depuis 1988, l'immigration malienne à
Montreuil est une « tradition [...1 qui se marie avec la tradition
politique de la ville de solidarité anticoloniale. » Tradition qui
remonte à son prédécesseur, le communiste Marcel Dufriche.
Maire de la ville de 1971 à 1984 et élu au conseil municipal
dès 1959, Marcel Dufriche était également
secrétaire particulier de Benoît Frachon, secrétaire
général de la CGT de 1945 à 1967 et président du
syndicat de 1967 à 1975. Au sein de ce syndicat, Marcel Dufriche fut le
« spécialiste des questions coloniales » (Dewitte, 1981). Il
se rendit alors fréquemment à des réunions en Afrique
où il fit connaissance personnellement avec Modibo Keïta, le
père de la nation malienne. selon l'expression
consacrée.
Madidian Dembélé, Vice-Président de
Benkunda, association de ressortissants maliens qui regroupe environ 2000
adhérents dans toute la France, fait également
référence à Marcel Dufriche lorsque nous l'interrogeons
sur les raisons de l'importance de la communauté malienne à
Montreuil: « Si vous voulez, ça date de loin, parce que l'ancien
maire, avant Jean- Pierre Brard, tout dépend de lui. Lui il est ami avec
Modibo Keïta donc pour lui quand tu arrives à Montreuil t'es chez
toi. »
Encore aujourd'hui les liens politiques sont forts entre
Montreuil et le Mali. Pour preuves: la mise en place d'un partenariat de
coopération décentralisée entre la ville et le Cercle de
Yélimané en Région de Kayes (cf. encadré n°3)
; et des Présidents de la République du Mali (Alpha Oumar
Konaré et Amadou Toumani Touré) qui lors de leurs visites
officielles en France ne manquent jamais de se rendre à Montreuil. Comme
nous l'a dit une malienne: « Il faut venir à Montreuil pour voir
notre Président ». C'est d'ailleurs à l'occasion de l'une de
ses visites, qu'ATT, en 2007, a inauguré la diffusion sur satellite de
la chaîne de télévision malienne accessible
désormais aux Maliens de l'Extérieur (cf. encadré
n°4).
|
Encadré n°3 - Un partenariat de
coopération décentralisée entre Montreuil et le Cercle
de Yélimané
Jumelée avec le Cercle de Yélimané depuis
1985, Montreuil a, grâce à la loi du 06 février 1992
relative à l'administration territoriale de la République, mis en
place un partenariat de coopération décentralisée avec son
partenaire. Dans ce cadre a été élaboré, avec la
participation des Maliens de Montreuil, un programme d'appui au
développement durable de Yélimané (PADDY), signé en
2004.
Ce programme vise au « renforcement des capacités
des 12 communes du cercle et des associations villageoises ». Plus
précisément, les domaines d'action sont les suivants:
approvisionnement en eau potable ; accompagnement dans le processus de
décentralisation ; appui à l'éducation, à
l'alphabétisation et au développement de la culture ; appui des
centres de santé communaux ; diversification de l'économie locale
et soutien à la création d'emplois.
Source: « La politique municipale des relations
internationales, Panorama », Ville de Montreuil
|
|
Encadré n°4 - Extrait du discours du
Président de la République du Mali à l'occasion du
lancement de la diffusion sur satellite de l'ORTM, le 17/02/07 à
Montreuil
« J'étais gêné que le Mali ne soit
pas vu et entendu par tous les Maliens de l'extérieur. Nous avons choisi
de lancer l'ORTM [Office de Radiodiffusion et de Télévision du
Malil ici, pas à Bamako. Nous voulons que le Mali soit dans chaque
foyer, dans chaque maison ; que les nouvelles générations,
nées en France, soient proches de leurs valeurs ancestrales. Nous
souhaitons qu'elles regardent ce qui se passe au Mali à travers
l'information de leur propre pays d'origine et pas à travers l'image
négative d'une certaine presse. »
Source: Montreuil Dépêche Hebdo,
n°425
La chaîne est aujourd'hui très regardée
par les Maliens de Montreuil: tous ceux que nous avons rencontrés la
regarde au moins une fois par jour. Dans les foyers, la
télévision est présente dans toutes les chambres ainsi que
dans les parties communes. Certains programmes sont très prisés:
les journaux télévisés et les «Top Etoile»
(émission musicale) notamment.
|
2) Les foyers de travailleurs migrants sur la ville
C'est en mars 1968, alors que Marcel Dufriche et Modibo Keita
sont respectivement élu au conseil municipal de Montreuil et
Président de la République du Mali, qu'est créé le
désormais célèbre foyer de travailleurs migrants rue Bara
(communément appelé «foyer Bara»).
Aujourd'hui nous dénombrons neuf foyers de travailleurs
migrants (FTM) sur la ville de Montreuil (cf. tableau n°2). Bien
évidemment, tous les Maliens de Montreuil ne logent pas dans
ces foyers, mais nous allons nous y intéresser car ils ont
acquis une très forte charge symbolique et ce sont eux qui ont fait de
Montreuil une ville si importante pour la communauté malienne. Le plus
grand organisme gestionnaire présent sur la ville est l'Aftam.
|
Tableau
Nom du FTM
|
n°2 - Les FTM sur la ville de Montreuil
Organisme gestionnaire..-
|
Nombre de lits (officiel
|
|
La Noue
|
Adoma
|
354
|
|
Ruffins
|
Adoma
|
195
|
|
Lenain de Tillemont
|
ADEF*
|
300
|
|
Bara
|
Aftam
|
410
|
|
Rochebrune
|
Aftam
|
430
|
|
Branly
|
Aftam
|
195
|
|
Lepère
|
OPHM**
|
26
|
|
Hugo
|
OPHM**
|
17
|
|
Centenaire
|
Autogéré
|
300
|
|
* Association pour le développement des foyers **
Office public de l'habitat montreuillois
|
L'Aftam:
A sa création en 1962, l'Association pour la formation
aux techniques de base des africains et des Malgaches résidants en
France (AFTAM - devenu acronyme en 2005) avait pour activité
première, comme son nom l'indique, la formation de base afin que les
« ressortissants des anciennes colonies » aient « une
qualification utile au développement de leur pays lors de leur retour au
village.42 » Aujourd'hui, l'Aftam travaille autour de quatre
axes: l'habitat social adapté, l'hébergement social, le secteur
médico-social et la promotion sociale.
L'hébergement des travailleurs migrants a
commencé dans la seconde moitié des années 60 et ce
à Montreuil précisément, avec le foyer Bara. Aujourd'hui,
l'Aftam gère 49 FTM et 38 résidences sociales sur 6
Régions (Bretagne, Bourgogne, Centre, Île-de-France, Normandie,
Picardie). Au niveau départemental, la Seine-Saint-Denis apparaît
comme étant la plus équipée en matière de FTM Aftam
(derrière Paris), et la troisième en matière de
résidences sociales Aftam (derrière le Val-de-Marne et Paris).
Pour l'association, tous les FTM ont vocation, à
42 Aftan&,, « Historique »,
http://www.aftam.fr/25-historique.htm

Illustration n°1 - Le foyer Bara
Arthur Devriendt, 2008
terme, à être transformés en
résidences sociales (y compris à Montreuil). Cette volonté
résulte d'un changement dans la vision de la migration: les premiers FTM
ont été créés dans l'urgence afin de
répondre à l'arrivée d'une population dans un pays alors
en recherche de main d'oeuvre. L'expression «travailleur migrant»
résume bien la vision de la migration de l'époque, qui ne devait
être que temporaire. Or le temporaire est devenu permanent. Dans ce cas,
les conditions d'hébergement ne conviennent plus: il faut « sortir
du logement spécifique, réinsérer le foyer dans la
politique urbaine, favoriser l'insertion des résidents. » Les
résidences sociales sont ainsi vues comme « un outil d'insertion et
une solution de logement durable et pérenne pour les travailleurs
immigrés. » (Aftam, 2007)
Au niveau français, la population
hébergée par l'Aftam est à 40% originaire du Mali, du
Sénégal et de la Mauritanie. En Île-de-France, la
population des FTM « est d'abord et avant tout constituée de
Maliens, Sénégalais ou Mauritaniens » à savoir 49%
des résidents. Mais les auteurs du Rapport d'activité
2006 notent que « dans les faits, si l'on tient compte des personnes
naturalisées, ils comptent pour plus de la moitié de l'effectif
». Autre caractéristique de la population des foyers: elle est
essentiellement masculine (96%) et vieillissante (48% de l'effectif est ainsi
en 2006 âgé de plus de 55 ans, soit un point de plus qu'en 2005).
Enfin, les foyers Aftam d'Ile-de-France sont en moyenne occupés à
95%; fort taux d'occupation qui s'accompagne d'un faible taux de rotation.
Le foyer Bara:
Créé en mars 1968 pour accueillir 265 personnes,
ses capacités d'accueil sont dès la fin des années 70
largement dépassées en accueillant, selon Koné Amadou
(secrétaire général du comité de concertation du
foyer), 400 personnes. Aujourd'hui, le foyer est composé de 68
chambres-dortoirs pour un nombre total de lits de 410. Cependant il s'agit
là du chiffre officiel. Selon Philippe Schroder, coordinateur
Seine-Saint-Denis de l'Aftam, la population réelle du foyer avoisine le
millier de personnes, soit 600 «surnuméraires». Tous vivent
dans des conditions de confort très sommaires.`
Ce foyer (cf. illustration n°1) a acquis une forte charge
symbolique, ce qui fait de lui non pas seulement un simple lieu de
résidence mais plus largement un véritable lieu de vie et un
point de rencontre de toute la communauté malienne et également
de toute une communauté musulmane. Cette forte charge symbolique est
évoquée par Philippe Schroder comme un frein aux projets de
rénovation et de réhabilitation.
Le foyer est un lieu de vie intense: aussi bien à
l'intérieur où le moindre espace est utilisé (nous y
trouvons une mosquée, un atelier de couture, une forge, des coiffeurs,
des petits commerçants...) qu'à l'extérieur: « La rue
Bara se prolonge, à l'ouest, par la rue Paul Eluard qui offre un espace
piétonnier assez large. Destiné, dans la journée, à
l'accueil des écoliers [ce texte date de 1995; l'entrée de
l'école se fait désormais sur un autre rue mais ce qui suit est
toujours vrail, il est largement investi par les résidents du foyer le
soir et le week-end. [...1 Certains week-ends, les résidents installent
des cartons et des bouts de moquette sur le bitume pour s'y asseoir plus
nombreux. [...1 En été, entre dix-huit et vingt-deux heures, on
peut compter plus de cinquante personnes dans cette rue. » (Brunet, 1995)
Ainsi, les foyers présents sur la ville apparaissent à la fois
pour ceux qui y vivent, pour ceux qui y ont vécu et pour ceux qui s'en
occupent non pas comme des lieux fermés tels qu'ils sont souvent
présentés mais au contraire comme des lieux ouverts sur
l'extérieur, sur Montreuil, sur la région parisienne et sur le
Mali...
Chapitre IV : Vers un Etat-nation malien
déterritorialisé?
Le 29 avril 2007, au premier tour des élections
présidentielles, Amadou Toumani Touré est réélu
avec 71,20% des suffrages43.
Dans son programme, le candidat à sa propre succession
accordait une place importante aux Maliens de l'Extérieur. Ainsi la
vingtième des « 21 raisons pour réélire ATT »
était relative à cette population, à leur «
protection » et à leur « implication dans le
développement du pays44 ». Plus concrètement, les Maliens de
l'Extérieur sont considérés comme des acteurs à
part entière de son Projet pour le développement
économique et social (PDES) du Mali qui veut, selon ses propres termes,
« insuffler un nouvel état d'esprit et un nouvel élan avec
des hommes entièrement dévoués à la cause
national45 » ; projet sur la base duquel il a été
réélu.
Au lendemain de son élection, son engagement en faveur
des Maliens de l'Extérieur n'a pas disparu. Il déclare ainsi dans
son discours d'investiture: « Les Maliens de l'extérieur, par leur
nombre, leur compétence et leur apport, constituent une grande chance
pour le Mali. Je tiens à réitérer, ici, notre profond
attachement aux droits et à la dignité des migrants. La gestion
de nos compatriotes est au centre des priorités de notre politique
extérieure. En effet, mieux assurer leurs droits et préserver
leur dignité, mieux mobiliser leurs capacités d'investissements,
cerner et féconder leur apport intellectuel, mieux les promouvoir dans
les organisations internationales et mieux valoriser l'image des Maliens et du
Mali, constitueront les axes majeurs, de l'action de protection et de promotion
des Maliens de l'Extérieur.46 »
Quelques mois plus tard, en novembre 2007, dans sa lettre de
cadrage au Premier Ministre, ATT re-réaflirme cette volonté:
« Le gouvernement poursuivra les efforts pour améliorer les
prestations des missions diplomatiques et consulaires au bénéfice
de la communauté malienne, encourager leur participation au processus de
développement et mieux valoriser l'image des maliens et du Mali.47
»
43 Résultat alors contesté par les principaux
candidats de l'opposition.
44 ATT 2007, « Maliens de l'extérieur: protection et
implication dans le développement du pays », http://www.att2007.ml/
article51.html
45 C'est nous qui soulignons - Document disponible en ligne:
http://www.att2007.ml/IMG/pdf/programme.pdf
46 ATT 2007, « Discours d'investiture du
Président Amadou Toumani Touré »,
http://www.att2007.ml/article296.html
47 L'Essor, « Lettre de cadrage du Chef de l'Etat
au Premier Ministre »,
http://www.essor.gov.ml/cgi-bin/view_article.pl?id=17170
Cette prise en compte des Maliens de l'Extérieur dans
les élections s'inscrit également dans le cadre d'une campagne
qui ne s'est pas déroulée qu'au Mali: en France aussi, les divers
candidats ont tenu des meetings et organisés des rencontres avec la
communauté malienne.
Une « plateforme France pour la réélection
du Président ATT » a même été
créée. Basée à Montreuil, disposant d'un site
internet dédié, cette plate-forme organisait des débats
dans divers foyers de travailleurs migrants (Foyer Gambetta dans le 20e
à Paris, Foyer Bara à Montreuil, foyer Valenton dans le 94 etc.)
afin de promouvoir le candidat ATT auprès des autres membres de la
communauté malienne.
Enfin, la plupart des candidats à l'élection
présidentielle disposaient d'un site internet sur lequel ils
organisaient des séances de chat (discussion en direct), proposaient
leur «projet», leur «vision» et leurs diverses
réactions. Ces sites leur permettaient ainsi une visibilité
à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du
Mali. Pour le journal officiel malien L'Essor, ces sites sont «
les innovations de cette campagne48 » (cf. encadré
n°5).
L'Etat malien et ses acteurs reconnaissent ainsi le rôle
et l'importance des Maliens de l'Extérieur dans le développement
du pays (et ce notamment via les nombreux transferts d'argent et leur dynamique
associative). Cependant, cet intérêt porté par les hommes
politiques maliens maliens envers leurs ressortissants à
l'étranger n'est pas nouveau: la prise de conscience de l'importance de
cette population s'est faîte avec le rôle qu'a eu cette
dernière dans la chute du régime militaire de Moussa
Traoré.
I. Entre représentation des Maliens de
l'Extérieur...
1) Les Maliens de l'Extérieur et la chute du
régime de Moussa Traoré
Le 19 novembre 1968, huit ans après
l'indépendance du pays, le Président de la République
Modibo Keïta est renversé par une junte militaire. Ce coup d'Etat
porte au pouvoir un comité militaire de libération nationale
présidé par le lieutenant Moussa Traoré.
48 L'Essor, « Elections: la cybercampagne est
là »,
http://www.essor.gov.ml/cgi-bin/view_article.pl?id=15256

43
Selon ce que l'on sait alors, « l'armée restera au
pouvoir jusqu'à la formation d'un gouvernement démocratique issu
d'élections libres.49 » Cependant il n'en fut rien et Moussa
Traoré mit progressivement en place, pendant ses 23 années
à la tête du Mali, « un régime dictatorial ayant pour
base un parti unique50 ». En mars 1991, Moussa Traoré
est à son tour renversé par un coup d'Etat militaire après
trois jours d'émeute ayant fait environ 300 morts et de nombreux
blessés dans la capitale Bamako.
Un conseil de réconciliation nationale fut
instauré avec comme président le lieutenant-colonel des
parachutistes Amadou Toumani Touré. Ce dernier déclarait alors au
journaliste d'Antenne 2 qui l'interrogeait sur le retour du pouvoir aux civils:
« Nous ne sommes pas venus pour rester. Nous organiserons au temps
opportun des élections libres et démocratiques. Le militaire qui
veut rester au pouvoir, il n'a qu'a enlever ses galons et venir dans un parti
politique. Nous partirons! Nous ne resterons pas un jour de plus. [...1 En
toute honnêteté je ne peux pas vous donner une
échéance mais je souhaite que ce soit le plus tôt
possible.51 » Et le gouvernement de transition organise, comme
promis, en 1992 les premières élections libres du Mali
indépendant et d'on sort vainqueur Alpha Oumar Konaré.
Les Maliens de l'Extérieur n'ont pas été
inactifs dans la chute du régime dict |