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Les Maliens de Montreuil, des "quêteurs de passerelles"


par Arthur Devriendt
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

ARTHUR DEVRIENDT

Les Maliens de Montreuil, des « Quêteurs de Passerelles »

Sous la direction du Professeur Gabriel Dupuy

Mémoire de Master 1 de Géographie, parcours «Pays émergents et en développement»
Université Paris 1 Panthéon - Sorbonne - Année 2007 / 2008

Illustration de couverture: Arthur Devriendt, 2008

INTRODUCTION

Où a lieu cette conversation? A Paris, dans notre chambre? A Florence, d'où l'ami répond? Ou en quelconque endroit intermédiaire? Non. En un site virtuel. Les anciennes questions de lieu: où parlons-nous, vous et moi, par où passent nos messages... semblent se fondre eL se répandre, comme si un nouveau temps organisait un autre espace. L'être là s'expanse.

Michel Serres, Atlas, Juillard, 1994

« Juin 2007. A la veille d'un départ pour le Mali dans le cadre de la mise en place d'une coopération décentralisée1 entre une collectivité du Nord de la France, la Communauté de Communes du Coeur d'Ostrevent, et une collectivité située en Région de Kayes, la Commune de Sadiola2, je me rends à Montreuil afin d'y rencontrer l'Association des Ressortissants de la Commune de Sadiola en France (ARCSF). Après avoir détaillé ma mission et m'être enquis du rôle de l'association, de son fonctionnement et de ses actions, ses membres m'amènent au foyer Bara, lieu de vie et point de rencontre de toute une communauté. Le secrétaire de l'association me conduit ensuite dans un taxiphone voisin afin d'informer de ma venue prochaine un de ses parents. Il me donne l'appareil. La communication n'est pas très bonne mais toujours est-il que le Mali est là, à l'autre bout du fil... »

Toute la matière nécessaire à la réalisation de cette recherche était là: association de développement communale, déplacement physique, foyer de travailleur migrant, taxiphone, appel téléphonique etc. L'ici et le là-bas se mélangeaient dans des vies marquées au quotidien par le double engagement.

Quelques mois plus tard, nous assistons au même brassage._. Mais il s'agit désormais de l'approcher et de le comprendre. A la surprise et aux réactions passionnées et immédiates, nous privilégierons ici la prise de recul et le temps de la réflexion. En espérant que le lecteur prenne autant de plaisir à lire ce document que nous en avons éprouvé à l'écrire.

Notre étude s'inscrit dans la lignée de travaux, de plus en plus nombreux, qui s'intéressent aux
liens entre les technologies de l'information et de la communication (TIC) et les migrations
internationales. En France, nous pouvons signaler, entre autres, deux groupes de recherche qui

1 Atelier de terrain de Licence 3 Aménagement - Environnement - Urbanisme. Année scolaire 2006/2007. Université des Sciences et Technologies de Lille

2 Une Commune malienne est un regroupement de villages. Celle de Sadiola en compte 46.

travaillent directement sur ces questions. Le programme TIC et Migrations en premier lieu, de la Maison des Sciences de l'Homme à Paris, dirigé par la sociologue Dana Diminescu. Fondé en 2003, l'objectif de ce programme est d'« observer, conserver des données numériques et mener des recherches sur l'impact des TIC dans le champ des migrations.3 » Le Groupe de Recherche international Netsuds en second lieu, dirigé par la géographe Annie Chéneau-Loquay, qui développe un volet entièrement consacré aux « systèmes de communication dans les diasporas4». Ces deux équipes de recherche partent du même constat: l'histoire des migrations serait rentrée, grâce au développement technologique actuel (Internet et la téléphonie mobile en étant les symboles les plus éclatants) dans un nouvel âge_. Emergerait en effet un migrant nouveau, « le migrant connecté » (Diminescu, 2007), en lieu et place de l'immigrant déraciné. Ce novo-migrant serait dans la capacité d'entretenir, et ce malgré la distance physique qui l'en sépare, des rapports de proximité avec son territoire d'origine.

Il s'agit donc ici de réaliser une étude de cas précise qui éclaire et interroge cette relation TIC - migrations internationales, et ce nouveau paradigme du migrant connecté. Pour ce faire, nous avons choisi Montreuil, ville de Seine-Saint-Denis, connue pour l'importance de sa population malienne, elle-même célèbre pour être une des populations migrantes en France la mieux organisée sur le plan communautaire (Marsaud, 2007).

Les questions auxquelles nous souhaitons répondre sont les suivantes: quelles technologies de l'information et de la communication cette population utilise-t-elle? Y'a-t-il empilement ou remplacement des technologies utilisées au fur et à mesure de l'évolution technologique? Quels sont les lieux de la communication? Les TIC et leur appropriation ont-elles facilité le double engagement (notamment en ce qui concerne les transferts d'argent et la dynamique associative)? L'appropriation des TIC entraîne-t-elle une modification du rapport à l'espace et aux territoires de cette population?

La population d'étude: Qui sont les Maliens de Montreuil?

Tout au long de ce mémoire, nous emploierons fréquemment l'énoncé Maliens de Montreuil. Il nous faut ici expliciter ce que nous entendons et regroupons sous cette expression à la fois globalisante. et partie.

3 Site web du programme de recherche TIC et Migrations : http://www.ticm.msh-paris.fr/spip.php?rubrique2

4 Site web du GDRI Netsuds: http://www.gdri-netsuds.org/spip.php?rubrique28

Globalisante..- car elle tend à regrouper, sous un vocable commun, hommes migrants et femmes migrantes, enfants de migrants, travailleurs, étudiants, chômeurs, retraités, jeunes, âgés, sans~ papiers, titulaires d'une carte de séjour, français de droit, naturalisés, résidents en foyers, locataires, propriétaires, célibataires géographiques, ceux qui ont leur famille avec eux, ceux qui retournent régulièrement au Mali, ceux qui ne le font pas etc. etc. En réalité, il ne s'agit pas à travers l'emploi de cette expression de nier les spécificités de chacun (genre, classe, âge, situation administrative..) mais, plus justement, de souligner les grandes caractéristiques largement partagées en ce qui concerne leurs pratiques transnationales. Evidemment, quand nous le jugerons nécessaire, nous n'hésiterons pas à souligner les différences de comportement selon les divers profils que nous venons d'évoquer.

Partielle. car cette expression tend dans le même temps à isoler cette population malienne, ou d'origine malienne, de celle pouvant résider dans d'autres villes, et à faire de ses pratiques des pratiques spécifiques. Or ce n'est pas fondamentalement le cas: à titre d'exemple, il nous est arrivé à plusieurs reprises de prendre rendez-vous avec des maliens rencontrés à Montreuil et nous apercevoir lors du choix du lieu de rencontre qu'ils n'y habitaient pas. Toutefois, Montreuil, du fait de l'importance de sa population malienne a vu sur son territoire se développer un grand nombre de structures, notamment commerciales, à destination de cette dernière (et des populations immigrées en général). Ainsi nous pouvons penser à juste titre que par rapport à d'autres villes, la ville de Montreuil est plus propice à la réalisation de pratiques transnationales. En outre, il nous fallait pour cette étude délimiter un terrain de recherche abordable dans le cadre du master 1.

Les entretiens

Alors que dans notre projet de recherche initial, disponible en annexe, nous avions prévu l'utilisation de questionnaires à visée quantitative afin d'approcher les pratiques transnationales des Maliens de Montreuil, notre réflexion nous a amené assez rapidement à opter pour la méthode de l'entretien. Et l'explication est assez simple: nous travaillons ici sur des pratiques et sur des usages et comme le soulignent Serge Proulx et Philippe Breton, deux auteurs reconnus en Sciences de l'Information et de la Communication, ils « relèveinti du cadre sociologique »: en effet, selon eux, « les usages s'inscrivent dans un système de rapports sociaux (rapports de sexe, rapports intergénérationnels, rapports économiques), [eti dans un mode de vie qui agit sur les usages autant qu'il est agi par eux » (Breton, Proulx, 2002). Approcher cela nécessite donc une prise en compte bien plus large que les seules informations sur l'utilisation.

Notre souhait était également de relever des opinions et des discours sur les technologies ainsi que de recueillir des anecdotes. L'entretien se révélait comme la solution la plus adéquate afin de répondre à toutes ces exigences.

Nous avons ainsi élaboré un guide d'entretien, dont nous récapitulons dans l'encadré ci-dessous (cf. encadré n°1) les parties et questions essentielles.

Encadré n°1 - Parties et questions essentielles du guide d'entretien

. Une première partie de l'entretien s'intéresse au vécu et aux connaissances de

la personne interrogée sur l'émigration malienne: quel nombre de migrants? quelles relations entre eux? Quelle dynamique associative?

. Nous avons ensuite interrogé les personnes sur l'équipement actuel de leur

territoire d'origine en technologies de l'information et de la communication: téléphone, Internet, télévision, radio, courrier etc.

~ Une troisième partie a été consacrée aux relations entre «ici» et «là-bas»: avec

qui maintiennent-ils le contact? Où sont ces personnes? Quels sont les moyens utilisés? Quels sont les lieux de communication? Quels sont les sujets de conversation? Comment ces conversations sont-elles ressenties? Ces communications permettent-elles une gestion à distance? Retournent-ils physiquement au Mali? etc.

~ Une quatrième partie traite du double engagement: réalisent-ils des transferts

d'argent? Ont-ils un projet de retour? Suivent-ils les actualités maliennes? Participent-ils à la vie politique malienne et française? Ont-ils le sentiment d'être pris en compte par les autorités maliennes? Comment ressentent-ils leur double appartenance?

~ Une cinquième partie relate le parcours migratoire et l'histoire de la personne

depuis son arrivée en France jusqu'à aujourd'hui. En même temps que nous retracions son parcours, nous l'interrogions sur l'évolution des moyens de communication et sur l'évolution de son rapport à son territoire d'origine.

. Enfin, dans une sixième et dernière partie, nous nous intéressions aux

communications avant l'arrivée de la personne interrogée en France. Pour finir, nous lui demandions où elle souhaitait se faire enterrer.

Les personnes rencontrées

Nous avons, pour les besoins de cette étude, rencontrés une trentaine de personnes.

Des Maliens de Montreuil évidemment mais également des ressortissants Maliens d'autres villes de la Région Île-de-France (Paris, Villetaneuse, Bobigny). Avec ces ressortissants maliens, toutes les discussions n'ont pas été nécessairement enregistrées; un certain nombre d'entre elles se sont déroulées de façon libre.

Nous avons par ailleurs rencontré des personnes en responsabilité de structures et d'associations diverses: des délégués de foyers de travailleurs migrants (FTM), des responsables d'associations maliennes, un animateur d'un atelier multimédia dans un FTM parisien, des responsables d'agences de transferts d'argent (Western Union et Moneygram), des gérants et des employés de téléboutiques, un opérateur de télécommunications «solidaire» (Télémédia) et un organisme gestionnaire de trois FTM sur la ville de Montreuil (Aftam). Nous avons également rencontré Mr Soumaré, ex-Président du Haut Conseil des Maliens de France, Mr Cissé, directeur adjoint du cabinet du Premier Ministre malien et Mr Jean-Pierre Brard, ancien maire de Montreuil (de 1984 à 2008) et actuel député de Seine-Saint-Denis. Malheureusement, malgré nos efforts, nous n'avons pu rencontrer la nouvelle élue maire de la mairie de Montreuil, Dominique Voynet, ni ses services chargés des Relations Internationales et de l'IntégrationImmigration.

La réalisation d'un question naire-

Nous avons réalisé par ailleurs un questionnaire en ligne5 à destination d'internautes fréquentant les sites web «maliens». Ce questionnaire a été élaboré au début de l'année 2008 soit au commencement de nos recherches. Peu sollicité au départ en dépit de liens faits sur divers sites consacrés au Mali, un afflux de réponses a été enregistré quelque semaines plus tard: au samedi 3 mai 2008, 200 individus avaient renseigné le questionnaire.

Ce dernier avait pour objet de témoigner de la façon dont la diaspora malienne se sert
d'Internet et occupe le cyberespace._. Plusieurs thématiques y étaient abordées. Nous

5 Adresse web du questionnaire: http://myurl.fr/925 (adresse de redirection)

solliciterons ses résultats le moment venu avec prudence et retenue compte tenu de l'impossibilité de maîtriser la structure de l'échantillon.

Notre mémoire s'organise en trois grandes parties.

Dans la première partie, intitulée Questions de migrations, de la théorie à la pratique._, nous reviendrons sur la figure du migrant et son évolution à savoir le passage de l'immigrant déraciné (chapitre 1) au migrant connecté (chapitre 2), acteur d'une culture de lien, en relation étroite et permanente avec son pays d'origine. Il s'agira d'une partie assez théorique retraçant cette transformation; transformation due moins à l'évolution même des pratiques des migrants qu'à l'évolution des discours sur ces derniers. Il y sera ainsi question, entre autres, de rupture..- migratoire, d'Etat-nation, de mondialisation, de réseau et de circulation migratoires, de transnationalisme et de TIC.

Les troisième et quatrième chapitres de cette partie s'intéresseront quant à eux aux migrations maliennes proprement dîtes: nous présenterons dans un premier temps les Maliens de l'extérieur du point de vue malien, français et montreuillois (chapitre 3) et, dans un second temps, nous nous intéresserons à la façon dont l'Etat malien tente de rattraper sa nation. Nous poserons la question de la manière suivante: l'Etat malien est-il en voie de déterritorialisation? (chapitre 4)

La deuxième partie, dont l'intitulé Le Mali, les Maliens de Montreuil et les TIC est inspiré du titre de la thèse de doctorat en Sciences de l'Information et de la Communication de Thomas Guignard Le Sénégal, les Sénégalais et l'InterneL6, commencera par un retour sur le concept de fracture numérique et s'intéressera à la place du Mali dans la société de l'information et à ses équipements en matière de TIC. Nous aimnerons l'analyse en nous penchant sur la Région de Kayes, dont sont originaires la plupart des migrants maliens (chapitre 1). Cela nous amènera assez logiquement aux Maliens de Montreuil et aux technologies qu'ils utilisent afin de rester en relation avec leurs parents au Mali, ce que nous nommerons leurs pratiques transnationales. Nous nous intéresserons ainsi au courrier postal, à la cassette audio, au téléphone et à Internet. Nous nous attarderons également dans ce second chapitre sur les lieux de la communication à savoir les domiciles, les foyers et, structures très visibles dans une ville comme Montreuil, les taxiphones et autres téléboutiques.

6 Guignard T., Le Sénégal, les Sénégalais et l'Internet, Médias et identité,, Thèse de doctorat en Sciences de l'Information et de la Communication, Soutenue en octobre 2007 à Lille 3

Dans la troisième partie, intitulée Une transformation du rapport à l'espace?, nous aborderons en premier lieu la question du double engagement: celui-ci est-il facilité par l'utilisation des technologies de l'information et de la communication? Pour répondre à cette question, nous nous intéresserons aux transferts d'argent et à la dynamique associative. Le deuxième chapitre soulignera quant à lui la persistance du lien physique chez les Maliens de Montreuil; forme de lien qui n'a pas disparu avec l'arrivée des TIC mais qui au contraire se manifeste toujours vivement à travers les fréquents va-et-vient, les retours définitifs et les rapatriements et enterrements au pays d'origine. Enfin dans le troisième et dernier chapitre de ce mémoire, nous questionnerons le « dédoublement des lieux de l'habiter » (Dupuy, 2005) des Maliens de Montreuil et le brouillage de l'ici et du là-bas: quel est, en tant qu'acteurs d'une culture de lien médiatisée par les TIC, leur rapport à l'espace et aux territoires?

SOMMAIRE
Partie 1 - Questions de migrations, de la théorie à la pratique
Partie 2 - Le Mali, les Maliens de Montreuil et les TIC
Partie 3 - Une transformation du rapport à l'espace?

Partie 1 - Questions de migrations, de la théorie à la pratique

Chapitre I : L'immigrant déraciné

Dans son récent plaidoyer pour l'Afrique, Aminata Traoré aborde longuement la question des migrations Nord - Sud. Selon elle, nous n'avons pas affaire à des émigrés ou des immigrés, mais à des « quêteurs de passerelles » munis d'« échelles » (Traoré, 2008).

Cette expression attire l'étudiant en géographie travaillant sur les migrations. En effet, les termes utilisés - passerelle._ et échelle. - peuvent se définir tous deux comme ce qui fait lien: lien dans le temps et lien dans l'espace entre deux ou plusieurs entités jusque là séparées. Ces entités peuvent être des personnes, des lieux, des territoires. Le migrant est donc vu comme acteur d'une « culture de lien » (Diminescu, 2007) lui permettant, tout en étant à distance de son pays d'origine, d'entretenir des rapports de proximité avec celui-ci.

Comme le souligne la géographe Johanna Waters dans une étude sur les ressortissants asiatiques à Vancouver, « c'est maintenant un fait établi de la migration contemporaine que beaucoup des migrants maintiennent activement des liens sociaux, économiques et émotionnels avec leur pays d'origine7 » (Waters, 2003).

Cependant, cette vision de la migration n'est pas celle qui a tout le temps prévalue. Et encore aujourd'hui, pour certains, la migration se caractérise et se définit avant tout comme une « rupture physique, affective et culturelle avec le territoire quitté » (Scopsi, 2004).

I. La rupture migratoire

La rupture entre le pays d'accueil et le pays d'origine fut longtemps considérée comme l'acte fondateur de la migration: celle-ci impliquait que la personne rompe les liens qui l'unissait à son territoire d'origine et s'assimile au pays d'arrivée, à ses lois, ses traditions etc. Cette expérience de rupture consistait en quelque sorte en un véritable « deuil social » (Oktapoda-Lu, 2005) et s'apparentait dans sa logique à un traumatisme. Traumatisme pouvant causer des problèmes d'ordre psychique chez les migrants, et théorisé par un certain nombre de psychologues, de psychanalystes et de médecins sous le nom de «syndrome d'Ulysse».

7 Exrait initial: « it is now a well-established fact of contemporary migration that many immigrants actively maintain deep social, economic and emotional ties with their countries of origin »

1) Le syndrome d'Ulysse ou La double absence

Roi d'Ithaque, Ulysse souhaite après la Guerre de Troie rentrer chez lui retrouver sa femme, Pénélope, et son fils, Télémaque. Ce retour pris la forme d'une Odyssée: dès lors, Ulysse est « le Voyageur, le Migrant » (Oktapoda-Lu, op. cit.) par excellence. De par les difficultés qu'il connaît pour retourner dans son foyer (près de dix années lui seront nécessaires), Ulysse représente parfaitement bien la perte des liens au pays d'origine dont seule la proximité physique peut permettre le rétablissement: « Tous ceux qui avaient évité la noire mort, échappés de la guerre et de la mer, étaient rentrés dans leurs demeures; mais [Ulyssel restait seul, loin de son pays et de sa femme » (Homère, L'Odyssée..-, Chant I). C'est en référence à cette histoire que l'on parle de «syndrome d'Ulysse»: il s'agit d'une forme de maladie mentale caractérisée par une dépression profonde qui trouverait son origine en partie dans la solitude et l'isolement du migrant.

Solitude vis-à-vis du pays d'origine et des personnes qui y sont ; isolement dans le pays d'accueil: nous retrouvons là la « double absence », expression popularisée par le titre de l'ouvrage posthume d'Abdemalek Sayad (Sayad, 1999). Dans la présentation de ce travail, l'immigré est vu comme étant « absent de sa famille, de son village, de son pays » et « tout aussi absent [...1 du pays d'arrivée. » Le sociologue Pierre Bourdieu, dans sa préface, renforce cette vision en définissant l'immigré comme « doublement absent, au lieu d'origine et au lieu d'arrivée »: pour lui, « l'immigré est atopos, sans lieu, déplacé, inclassable. Ni citoyen, ni étranger, ni vraiment du côté du Même, ni totalement du côté de l'Autre, il se situe en ce lieu «bâtard» dont parle aussi Platon, la frontière de l'être et du non-être social. »

Les témoignages allant dans le sens de la rupture migratoire sont encore très nombreux aujourd'hui. Considérant tous la migration comme étant un phénomène individuel consistant à laisser derrière soi le désespoir et le manque..- d'avenir, pour se diriger vers l'espoir, souvent occidental, ces documents révèlent un univers rempli de contradictions et d'oppositions définitives: ici eL là-bas, lieu d'arrivée eL lieu d'origine, immigrant eL émigrant etc.

2) Emigrant / immigrant

Les termes immigranL et émigranL étaient souvent employés. De par l'utilisation des préfixes é- et im-, ces deux termes symbolisaient parfaitement bien la séparation nette entre le pays d'accueil et le pays d'origine.

Démontrant en premier lieu un intérêt non pas pour le migrant lui-même mais pour le cadre, notamment juridique, dans lequel ce dernier évolue (Faret, 2003), ce vocabulaire est toujours largement utilisé par les autorités publiques nationales. En France, l'Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE) définit un immigré comme étant une. personne. résidant en France., née étrangère dans un pays étranger. Cette définition classique peut-être séduisante pour le recenseur ne l'est pas pour le chercheur en sciences sociales car elle implique, malgré sa neutralité affichée, l'idée d'une déchirure économique et socioculturelle avec l'espace d'origine.

Les immigrants étaient donc en substance vus « comme des personnes déracinées, laissant derrière elles leur foyer et leur pays, et affrontant le processus pénible d'assimilation dans une société et une culture différentes8 » (Glick Schiller et al., 1995). La vision de la migration en tant que rupture avec le pays d'origine s'inscrivait donc dans un discours précis sur l'Etat-nation et la croyance en son mythe assimilationniste..

II. Le mythe de l'Etat-nation

1) Les caractéristiques de l'Etat-nation

Pour Alain Tarrius, les sciences humaines et sociales ont dès leur naissance étaient « immergées » dans les idéologies de l'Etat-nation (Tarrius, 2001), au risque de s'y noyer. Selon le dictionnaire Le Petit Robert, l'Etat est une « autorité souveraine s'exerçant sur l'ensemble d'un peuple et d'un territoire déterminés. » Nous pouvons extraire de cette définition les trois grandes dimensions constitutives de l'Etat-nation moderne (Schnapper, 2001):

Tout d'abord, l'Etat-nation met au premier plan la «citoyenneté nationale», celle-ci devant primer sur les autres références ou fidélités ethniques. Ce principe pouvant aller jusqu'à exiger aux membres de la nation de «mourir pour la patrie»;

Deuxièmement, l'Etat-nation moderne est une «organisation territorialisée» c'est-à-dire clairement définie, d'où la présence des frontières. Celles-ci permettent la délimitation d'un territoire sur lequel l'Etat, en tant que groupement politique, détient, selon la célèbre expression du sociologue et économiste Max Weber, le « monopole de la violence légitime »;

8 Extrait initial: « as persons who uproot themselves, leave behind home and country, and face the painful process of incorporation into a dierent society and culture. »

Enfin, l'Etat-nation tend à « l'unité culturelle de [sal population », ce qui passe par une langue commune, une histoire nationale et une mémoire collective.

2) Etat-nation et immigration

Bien qu'il ne faille pas, comme le rappelle Dominique Schnapper, « surestimer l'efficacité de cette politique », cela a eu tout de même pour conséquence qu'une migration dans laquelle les personnes maintenaient des liens forts avec leur pays d'origine depuis leur pays de résidence était « uniformément définie comme inacceptable9 » (Glick Schiller et al., 1995) car contrevenait aux principes sus-cités: en effet, comment pourrait persister l'Etat-nation classique face à des personnes qui se sentent citoyennes de plusieurs pays, qui se jouent des frontières et qui se prévalent d'avoir une double culture?

Dans cette perspective, les immigrants étaient forcés de rejeter les liens qui les rattachaient à leur pays d'origine afin de s'engager dans un processus d'assimilation: « la politique dite «d'assimilation» a été le moyen privilégié par lequel s'entretenait le projet commun, fondateur de la nation » (Schnapper, 2001). Cela a eu pour conséquence que la France a longtemps « refusé de se penser comme un pays d'immigration ». Des traces de ce refus - et de « l'idéologie nationale unitaire » - sont encore perceptibles aujourd'hui : l'invisibilité des origines nationales et religieuses dans les statistiques sur la population nationale en est un des éléments les plus marquants.

Cependant, malgré tout ce poids de l'Etat-nation sur la façon de penser la citoyenneté, de nombreux auteurs ont mis en évidence assez tôt le fait que les migrants maintenaient des liens avec leur pays d'origine.

9 Extrait initial: « uniformly defined as unaceptabl~ »

Chapitre II : Vers le migrant connecté

Dans ce chapitre, nous allons nous intéresser aux concepts et théories forgés par les scientifiques dans le but d'appréhender de manière dynamique les flux migratoires et non plus de façon statique résumant la migration en une rupture entre deux territoires.

Pour ce faire, nous allons notamment nous appuyer sur le Bilan des travaux sur la circulation migratoire- réalisé en 1998 par l'équipe Migrinter à la demande du Ministère de la solidarité et de l'emploi. Mise en ligne seulement en 2008, l'« Arlésienne des études migratoires françaises » a conservé « toute son actualité » (Lacroix, 2008).

I. De la noria à la migratory chain..,

1) La noria humaine

En 1954, dans des travaux consacrés à l'immigration des algériens en France, Robert Montagne prévoyait le premier la tendance mobilitaire à venir des migrations et proposait le terme de « noria ». Ce terme, dont la définition courante est une suite de véhicules qui vont et viennent, est utilisé par l'auteur pour décrire des hommes qui quittent leur village pour quelques années, puis y reviennent laissant un de leurs parents partir à son tour. Cela permet de ne pas rompre avec le pays, d'assurer la reproduction de la communauté paysanne et évite à la métropole d'avoir à gérer sur son sol une immigration de caractère permanent. C'est dans cette logique que le gouvernement français a encouragé la constitution de structures d'accueil spéciales, les foyers~ hôtels, destinées à ces hommes vivant seuls et susceptibles de ne passer que des séjours limités en France. C'est la Société Nationale de Construction pour les Travailleurs algériens (SONACOTRA), créée en 195610, qui fut chargée de développer ce type d'habitat.

Le terme proposé par Robert Montagne ne sera guère repris mais, au contraire, se verra fortement critiqué. La critique la plus virulente est l'oeuvre d'Abdelmalek Sayad, qui dénonce l'application « à tous les immigrés [del l'image stéréotypée de la noria : l'immigration serait un mouvement qui amènerait en France - et ramènerait de France -, dans un perpétuel renouvellement, des hommes toujours nouveaux (même s'ils ne sont pas à leur première émigration ni à leur premier séjour en France) et toujours identiques, l'immigré étant fixé une

10 Devenu en janvier 2007 l'Adoma

fois pour toutes dans l'image du rural (ou du paysan) émigrant seul (i. e. sans famille), pour une durée nécessairement limitée. » (Sayad, 1999)

2) La chaîne migratoire

Au tournant des années 80, Emilio Reyneri forge le concept de chaîne migratoire..-. Ce concept décrit la migration comme un « fait par étape ». Pour l'OCDE, en 1979, il s'agit « d'une succession de situations correspondant à l'aventure de la migration : les circonstances du départ et la situation économique qui l'occasionne, le déroulement de l'histoire migratoire proprement dite, dans le pays d'accueil, et le retour éventuel au pays d'origine » (cité dans Ma Mung, 1998).

Repris par les auteurs anglophones au début des années 90, le concept de la chaîne migratoire devient celui de la migratory chain qui à son tour en français peut être (re)traduit par «migration en chaîne»: on insiste ici sur la dimension du réseau. En 1992, à propos de l'émigration des Chinois aux Pays-Bas, Frank N. Pieke déclare qu'il s'agit « principalement [d'l une migration en chaîne »: en effet, « les Chinois vivant dans le pays de destination assurent le parrainage des parents et des amis de leur communauté d'origine qui souhaitent partir. Ces personnes ont ainsi la possibilité de migrer car ils bénéficient d'un lien migratoire avec - dans le cas présent ~ les Pays-Bas. » (cité dans Ma Mung, 1998) Nous sommes dans ce cas proche du concept de «circulation migratoire» qui commence à se développer en France.

II. La circulation migratoire

1) Genèse et évolution de la circulation migratoire

L'expression «circulation migratoire» apparaît pour la première fois en 1987 dans un mémoire de maîtrise de géographie, dirigé par Gildas Simon, s'intéressant aux relations entre la France et le Portugal. Dans ce travail, la circulation migratoire regroupe les flux d'émigration et d'immigration, les «va-et-vient» et les transferts d'économies.

Au fur et à mesure, le concept évolue, notamment au sein de l'équipe de recherche Migrinter11.
En 1996, dans son axe de recherche Mobilités des hommes et des richesses, frontières et politiques

11 Equipe de recherche créée en 1985 par Gildas Simon

migratoires, l'équipe du laboratoire de l'Université de Poitiers définit la circulation migratoire comme « mode de fonctionnement des communautés en diaspora ». Un an plus tard, part est faîte aux « flux invisibles et immatériels, comme l'information ». Désormais, la notion « synthétise l'ensemble des relations entre le groupe ou l'individu émigrés et le pays d'origine » (cité dans Ma Mung, 1998).

En 2005, lors du Festival International de Géographie, dans sa conférence consacrée aux Réseaux turcs en Europe., Stéphane De Tapia donne « une définition toute empirique de la circulation migratoire: toute relation matérielle ou immatérielle entre une population émigrée et sa société d'origine._ peut être considérée comme circulation migratoire si elle concoure à l'entretien du lien social entre populations séparées géographiquement et à la continuité territoriale entre espace d'origine et espace d'immigration. » La circulation migratoire est ainsi pour l'auteur « lien privilégié, lien communautaire [...1 avec la société de départ » et est une « forme de continuité territoriale ». En outre, la circulation migratoire « relève du symbolique [...1, de l'immatériel [...1 et du matériel » et « se trouve par définition à l'interface de plusieurs phénomènes socio~économiques: migration internationale, tourisme international, commerce international, média et communication.12 »

L'avantage de cette approche est d'étudier les migrations dans une perspective dynamique: en effet, « la notion de circulation migratoire ne restreint pas le déplacement au simple acte de migrer. La migration n'est plus vécue comme une rupture ou une parenthèse mais comme partie intégrante d'une organisation sociale » (Arab, 2008).

2) Une circulation physique prédominante

Cependant, à la lecture du «bilan» réalisé en 1998, nous sommes frappés par la prédominance accordée à la circulation physique et matérielle par rapport à la circulation immatérielle (c'està~dire celle médiatisée par les TIC) dans le cadre de la circulation migratoire. En effet, il n'est fait référence qu'aux seuls déplacements de personnes et de marchandises. Ainsi, si nous souhaitons approcher quantitativement la circulation migratoire, nous devons nous adresser « essentiellemenL [auxi compagnies de transports d'individus et de marchandises »; flux

12 Actes du FIG, « Réseaux turcs en Europe: espace réticulé, espace diasporique? », http://fig-st-die.education.fr/actes/ actes_2005/detapia/article.htm

matériels auxquels « on peuL ajouter [...1 les flux immatériels, telles que les communications téléphoniques.13 »

En 2001, Stéphane de Tapia dans une étude sur l'offre médiatique en direction des populations turcophones en France, concluait en soulignant le manque d'études sur les liens entre TIC et migrations: « Force est de constater que nous disposons encore de peu d'études d'impact sur l'opinion des principaux intéressés, les auditeurs, téléspectateurs, usagers des NTIC, du téléphone cellulaire à l'internet, lorsqu'ils sont d'origine étrangère et gardent des liens avec leur société d'origine. » (De Tapia, 2001)

En 2008, à l'occasion du premier numéro de la revue E-Migrinter, un dossier spécial est consacré à la circulation migratoire, démontrant une fois de plus l'importance que ce concept occupe au sein de l'équipe de recherche poitevine. Chadia Arab revient sur la notion et fait certes référence aux « liens à distance » mais l'accent est encore principalement porté sur la dimension physique de la circulation migratoire: il y est ainsi essentiellement question de « parcours migratoires » et de « déplacements » (Arab, 2008).

Cependant, nous ne pouvons pas dire que les liens à distance entretenus grâce aux TIC n'ont été que peu voire pas étudiés. En réalité, c'est du côté de la littérature anglo-saxonne qu'il faut se tourner et à la théorie dite du transnationalisme, apparue dans les années 90 grâce à des travaux d'anthropologues. C'est à ce courant très peu adopté par les auteurs francophones, et dont il n'est fait aucune référence dans le Bilan des travaux sur la circulation migratoire..- (pourtant réalisé en 1998), que nous allons désormais nous intéresser.

III. Le transnationalisme

En 2001, Stéphane De Tapia regrettait l'absence d'études menées sur l'utilisation des TIC par les migrants. Cette même année était publié le premier numéro de la revue Global Networks, qui allait, entre autres, s'intéresser à ces questions là. En effet le but de ce journal, qui existe toujours, est de « publier des articles de haute qualité sur les réseaux globaux, les affaires et pratiques transnationales et leur relation avec les théories plus larges relatives à la

13 Nous soulignons.

mondialisation.14 » Cette revue, dont l'équipe éditoriale est dominée par le monde anglo-saxon, fut fondée dans le cadre du programme de recherche Transnational Communities Programme..- (appelé également TransComm Programme.) de l'Université d'Oxford.

Ce programme, qui a duré de 1997 à 2003 et qui fut dirigé par Steven Vertovec, partait du constat suivant: « beaucoup de groupes et d'organisations ont saisi l'opportunité offerte par les avancées technologiques dans les domaines du transport et des communications. De telles avancées leur permettent d'opérer plus efficacement quelque soit leur localisation.15 » Il s'agissait donc de répondre à la question suivante: « comment ces groupes et organisations développent-ils leurs activités longue-distance et qu'implique cette connectivité globale améliorée pour la politique, l'économie et la société?16 » (Vertovec, 2003)

Aujourd'hui, toute la réflexion menée dans le cadre de ce programme ne s'est pas arrêtée mais continue et ce notamment au Centre sur la migration, la politique et la société (COMPAS) de l'Université d'Oxford, dont l'un des axes de recherche est Transnationalisme et Diaspora17, au sein duquel nous retrouvons le Professeur Steven Vertovec.

1) La reprise d'un concept ancien

Mené de 1997 à 2003, le TransComm Programme._ faisait suite aux travaux alors récents d'un groupe d'anthropologues menés par Nina Glick Schiller, Linda Basch, et Cristina Szanton Blanc. Ce groupe se propose en effet dans la première moitié des années 90 d'appliquer aux migrations un concept jusque là surtout employé par des économistes (à propos des entreprises multinationales) et des politologues (à propos du développement des institutions politiques au- delà des frontières nationales): le transnationalisme.

Pour ces trois auteurs, le transnationalisme appliqué aux migrations peut être définit
simplement comme étant « le processus par lequel les migrants forgent et maintiennent de
multiples relations sociales simultanées qui les relient à leurs sociétés d'origine et

14 Site web de la revue Global Networks: http://www.globalnetworksjournal.com/about.htm - Extrait initial: « publishes high quality, refereed articles on global networks, transnational aairs and practices and their relation to wider theories of globalization. »

15 Extrait initial: « many dierent groups and organisations have grasped the opportunities oered by advances in transport and communications technology. Such advan ces enable them to operate more e~ciently and eectively in dierent locations across the worlds. »

16 Extrait initial: « how do such groups and organisations develop their long-distance activities, and what does enhanced global connectivity mean for politics, economy and society? »

17 Site web du programme de recherche: http://www.compas.ox.ac.uk/research/Transnationalism_and_Diaspora.shtml

d'établissement.18 » (Glick Schiller et al., 1995). Ce processus aboutirait à la formation d'un migrant nouveau, le transmigranL, et de communautés transnationales.

La vie quotidienne des transmigrants serait caractérisée par de « multiples et constantes interconnexions au-delà des frontières internationales19 » et leur identité « configurée en relation avec plus d'un Etat-nation20» (Glick Schiller et al., 1995)

Pour ces auteurs, et plus largement pour tous ceux se réclamant de ce courant, le transnationalisme est à voir « comme une part du phénomène plus large de mondialisation21 » et est notamment relié à ses discours sur le déclin de l'Etat-nation et sur le développement des TIC.

2) Mondialisation, Transnationalisme et Etat-nation

Figurant parmi les sujets les plus controversés de notre époque, la mondialisation est un terme qui est - comme l'indique Olivier Dollfus dès les premières lignes de son ouvrage consacré à la question - « chargé de sens et de valeurs contradictoires. » (Dollfus, 1997) Cependant, cela ne doit nullement empêcher notre tentative de rendre ce processus intelligible. Les premiers à s'être intéressés à la mondialisation furent des économistes et, aujourd'hui encore, nous constatons une prépondérance de la discipline économique dans les définitions diverses que l'on peut trouver du phénomène. Dans son rapport 2007, le Fonds Monétaire International (FMI) définit la mondialisation comme étant « l'intégration de l'économie mondiale par la globalisation progressive du commerce et de la finance » (FMI, 2007). Dans cette perspective, la mondialisation concernerait donc uniquement les échanges de biens et de services, les mouvements de capitaux et les transferts de technologie (Mucchielli, 2007). En réalité, comme le souligne le géographe Laurent Carroué, « la mondialisation est irréductible à sa seule dimension économique » (Carroué, 2007) mais est plutôt à comprendre comme un mouvement total englobant l'ensemble des dimensions économique, politique, sociale, culturelle etc.

18 Extrait initial: « the process by which immigrants forge and sustain simultaneous multi-stranded social relations that link together their societies of origin and settlement. »

19 Extrait initial: « multiple and constant interconnections across international borders »

20 Extrait initial: « configu red in relationship to more than one nation-state. »

21 Extrait initial: « as a part of a broader phenomenon of globalization. »

Pour nombre d'auteurs, la mondialisation se ferait aux dépens des Etats-nations: ceux-ci seraient vidés de leur signification face à des flux croissants de toutes sortes. Les migrations internationales feraient partie de ces flux (bien que le lien entre mondialisation et migration ne soit en réalité pas si évident) et, comme le préconise Alain Tarrius, il faudrait voir, pour reprendre le titre d'un de ses articles, « au-delà des Etats-nations, des sociétés de migrants. » (Tarrius, 2001)

Cependant, pour le philosophe Will Kymlicka, nous ne ferions là que passer d'un mythe à un autre, c'est-à-dire du mythe de l'Etat-nation au mythe du transnational. Selon lui, les liens qu'établissent les migrants entre leur pays d'accueil et leur pays d'origine font que ces derniers « participent à la vie de deux communautés nationales territorialement définies. Cela ne justifie [donci pas en soi que la politique doive être organisée sur une base non nationale ou territoriale » (Kymlicka, 2004).

En popularisant la figure du transmigrant, Nina Glick Schiller et ses collègues anthropologues avaient également mis en garde contre un jugement trop radical vis-à-vis de l'Etat-nation. Selon elles, « nous entrons dans une ère dans laquelle les Etats font appel à leur population émigrée afin de se construire en tant qu' «Etats-nations déterritorialisés»22 » (Glick Schiller et al., 1995). Dans cette perspective, ce ne sont pas tant les pratiques des migrants qui invalident l'Etatnation tel que conçu jusqu'à aujourd'hui, mais c'est l'Etat-nation lui-même qui s'évolue- en appréhendant d'une manière nouvelle sa population dispersée à l'échelle du globe. Le transmigrant n'est plus considéré comme peu patriote ou déloyal mais au contraire ses actions sont de plus en plus légitimées voire encouragées, que ce soit par les pays émetteur ou par les pays d'accueil. C'est d'ailleurs de cette relation particulière à l'Etat-nation que l'on différencie communautés transnationales et diasporas.

3) Communautés transnationales et diasporas

Impossible de faire une étude sur les liens qu'entretiennent les migrants avec leur territoire d'origine sans parler des diasporas. Le terme initial, avec un D majuscule, fait référence au phénomène historique de la dispersion du peuple juif à travers le monde. Le terme a cependant connu une véritable « inflation » (Dufoix, 1999) au point qu'il ne veuille pratiquement plus rien signifier aujourd'hui. Pour Michel Bruneau, un des rares géographes francophones à faire

22 Extrait initial: « we are entering an era in which states that can claim dispersed populations construct themselves as «deterritorialized nation states» »

sienne la théorie transnationaliste, il faut « se souvenir [dul sens originel pour éviter que la notion de diaspora ne perde une grande partie de sa pertinence, en se diluant dans la très grande diversité des phénomènes migratoires. » (Bruneau, 2004)

Toujours selon cet auteur, les communautés transnationales et les diasporas diffèrent dans leur rapport à l'Etat-nation. Les diasporas auraient en effet une existence propre, celle-ci n'étant pas due à « tel ou tel Etat-nation, mais souvent [ellesi préexistent à ces formes étatiques, parfois [ellesi les ont créées. » A l'inverse, une communauté transnationale apparaît « postérieurement à la formation de l'Etat-nation »: dans cette perspective, « les citoyens d'un Etat-nation vivent dispersés à l'intérieur des frontières de divers autre Etats, mais lui appartiennent toujours socialement, politiquement, culturellement, et souvent économiquement.23 » Nous serions là face à des Etats-nations déterritorialisés: nous nous demanderons dans le troisième chapitre de cette première partie si c'est le cas en ce qui concerne l'Etat-malien.

Nous venons de le voir, l'émergence du transnationalisme coïncide avec la montée en puissance d'un discours sur le déclin, tout relatif, de l'Etat-nation. Un autre phénomène est mis en avant par les tenants du transnationalisme: le développement des technologies de l'information et de la communication.

4) Transnationalisme et T.I.C.

Pour Nina Glick Schiller et ses collègues anthropologues, « la densification, la multiplication des interconnexions transnationales des migrants est certainement rendue possible et soutenue par les transformations dans le domaine des technologies de transport et de communications. Avions, téléphones, faxes et Internet facilitent certainement le maintien de relations étroites et immédiates avec le territoire d'origine.24 » (Glick Schiller et al., 1995) Une grande place est donc accordée aux technologies de l'information et de la communication, contrairement au concept de circulation migratoire.

23 Hypergéo, Bruneau M., « Communauté transnationale », publié le 18/06/04, http://www.hypergeo.eu/article.php3? id_article=143

24 Extrait initial: « the increase in density, multiplicity, and importance of the transnational interconnections of immigrants is certainly made, possible and sustained by transformations in the technologies of transportation and communication. Jet planes, telephones, faxes, and Internet. certainly facilitate maintaining close and immediate ties to home. »

Pour Steven Vertovec, les migrants contemporains utilisent ces technologies telles une « glu sociale25 » (Vertovec, 2004) visàvis de leur communauté d'origine. Pour la sociologue Dana Diminescu, que nous avons déjà citée à plusieurs reprises, les TIC, en étant adoptées par les migrants, transformeraient ces derniers en des migrants connectés.

Une acception commune de ce que sont les technologies de l'information et de la communication nous est donnée par l'article de l'encyclopédie en ligne Wikipedia qui y est consacré: « les technologies de l'information et de la communication regroupent les techniques utilisées dans le traitement et la transmission des informations26 » à savoir l'informatique, Internet et les télécommunications. Nous sommes de suite confrontés à un problème dans le vocabulaire qui est utilisé: la technique y tient lieu de technologie, l'informatique d'information et les télécommunications de communication..

Or, en premier lieu, les télécommunications ne sont pas la communication, ce sont des techniques. Parler de communication, c'est prendre en compte la société dans son ensemble. A ce propos, Dominique Wolton parle d'une « dimension anthropologique » de la communication à savoir la communication en tant qu'« idéal d'expression et d'échange i...i à l'origine de la culture occidentale, et par la suite de démocratie » et en tant que « valeurs, symboles et représentations qui organisent le fonctionnement de l'espace public » (Wolton, 2005).

En second lieu, l'information. Yves Jeanneret remarque que cette notion a connue une « extension considérable » (Jeanneret, 2005) au point que chacun l'utilise dans son domaine propre et pense en détenir le sens véritable. A la base de la révolution numérique, nous retrouvons cette notion d'information, notamment dans les travaux de Shannon (Dupuy, 2002; Dupuy, 2007). Pour ce dernier, l'information « était un concept précis, limité, permettant de contrôler une machine opérant sur une forme, en conservant certains de ses caractères quantifiés » (Jeanneret, 2005). Or nous rejoindrons ici Dominique Cotte pour qui cette numérisation, dont l'informatique est le symbole le plus fort, « en tant qu'expression d'un calcul, [...1 consacre le triomphe d'une forme de logique formelle pour laquelle le mode de raisonnement est plus souvent «ou bien/ou bien» que le peut-être. Elle exclut le doute fécond, la pensée en mouvement, la réflexion dialectique. » (Cotte, 2005)

25 Extrait initial: « social glue_ »

26 Wikipedia, « Technologies de l'information et de la communication », dernière mise à jour le 23/06/08, http://fr.wikipedia.org/ wiki/Technologies_de_l%27information_et_de_la_communication

Ainsi, parler de technologies de l'information et de la communication pour désigner des techniques diverses telles que l'ordinateur, l'Internet et les télécommunications, c'est porter « un jugement de valeur positif » sur ces dernières et leur reconnaître une « capacité à changer la vie des hommes » (Massit-Foléa, 2005).

A propos de cette soi-disante capacité, nombreux sont les auteurs transnationalistes à utiliser le terme d'impact27. Pourtant l'emploi de ce vocable ne résiste pas longtemps à l'analyse: se cache derrière lui un déterminisme technologique qui, selon Serge Proulx et Philippe Breton, « consiste à poser comme un donné stabilisé le fait de l'existence de telle ou telle technologie. L'exercice intellectuel consiste alors à identifier les «impacts» possibles ou les conséquences probables pour l'individu, la société, la culture » (Breton, Proulx, 2002). S'il faut se méfier grandement de ce déterminisme, il faut également se méfier de la posture inverse, à savoir celle du déterminisme social. Nous pensons qu'il est meilleur d'opter pour un entredeux intellectuel consistant en une étude des interrelations complexes qui existent entre offres technologiques et contextes sociétaux et territoriaux. Il s'agit là d'un courant de recherche facilement reconnaissable au vocabulaire qu'il emploie: «appropriation», «usages», «pratiques» etc.

C'est en ayant tout cela à l'esprit que nous avons mené notre recherche. Toutefois, pour des raisons de facilité, nous continuerons à employer au cours de ce mémoire l'expression «TIC». Avant de nous y intéresser plus en profondeur, nous allons continuer notre présentation du transnationalisme en nous intéressant à ses «avantages» et à ses «qualités transgressives».

5) Avantages et qualités transgressives du transnationalisme

Dans un article consacré aux pratiques transnationales des asiatiques résidents au Canada, le géographe Philip Kelly interroge le concept même de transnationalisme. Cet exercice s'impose car, selon lui, « la littérature sur le transnationalisme n'a pas toujours [...1 posé un regard critique sur ellemême28 » (Kelly, 2006). Cet article est tout à fait intéressant car il répond à un article de Roger Waldinger publié également en 2006, très critique envers la théorie transnationaliste et abondamment repris depuis sa publication par les auteurs francophones..

27 A noter que la commission «Société de l'Information» du Comité national français de la géographe utilise également ce vocabulaire. Elle se propose en effet d'« étudier les impacts territoriaux de l'inscription des TIC dans la société » ( http:// cnrs2.nfrance.com/~k1045/spip.php?rubrique22)

28 Extrait initial: « the literature on transnationalism has not always ~...J asked critical questions of itself »

Dans son article, Roger Waldinger critique principalement le présentisme._ des chercheurs sur le transnationalisme: ces derniers auraient en effet deshistoricisi- le présent en jouant trop souvent sur le couple aujourd'hui (migrant en relation intense et permanente avec son pays d'origine) / hier (migrant en rupture totale et définitive avec son pays d'origine), reproduisant ainsi l'antinomie familière en sciences sociales du présent ouvert et du passé fermi (Waldinger, 2006). Il est vrai que la littérature sur le transnationalisme joue sur cette opposition mais nous la retrouvons également chez ceux qui se réclament de la circulation migratoire à travers notamment la formule suivante (reprise par le groupe de recherche Netsuds): « hier: immigrer et couper les racines, aujourd'hui: circuler et garder le contact ».

Pour Philip Kelly, comme pour Roger Waldinger, il ne faut pas opposer catégoriquement les migrants actuels et les migrants qui les ont précédés: ces derniers soutenaient également financièrement leurs parents restés au pays d'origine, communiquaient régulièrement avec eux, s'impliquaient dans la politique de leur pays d'origine et y retournaient soit temporairement soit définitivement. En dépit de ces points communs, Philip Kelly affirme qu' « il existe également des caractéristiques du transnationalisme contemporain qui le font se différencier de manière importante29 » (Kelly, 2006). Ces caractéristiques sont la faisabilité financière et technologique (vols à bas coûts, sociétés de transfert d'argent, cartes téléphoniques prépayées, courriers électroniques, chats et forums de discussion..), l'émergence d'acteurs privés au niveau mondial (permettant un entrepreneuriat transnational), un encouragement de plus en plus grand des pays envers leur population résidant à l'extérieur à maintenir des liens avec eux, des politiques d'immigration différentes etc. Tout cela fait dire à Philip Kelly que le transnationalisme représente « un processus social relativement nouveau.30 » (Kelly, 2006)

Enfin, Philip Kelly s'intéresse - dans la lignée de la géographe Katharyne Mitchell qui avait publié un article dans la revue de géographie radicale Antipode._ sur le sujet - aux qualités transgressives du transnationalisme. En effet, pour ces deux auteurs, le transnationalisme subvertit les identités et les territorialisations traditionnelles et déstabilise les compréhensions linéaires et maîtrisées du temps et de l'espace en mettant l'accent sur la pluralité, la mobilité, l'hybridité, les marges et les espaces de l'entre-deux. Les concepts de nationalité, de citoyenneté et d'immigration sont potentiellement remis en cause et les cartographies et catégories spatiales traditionnelles sont perturbées: « le découpage de l'espace global en

29 Extrait initial: « there are also features of contemporary transnationalism that appear to make it distinct in important ways »

30 Extrait initial: « a relatively novel social process. »

«récipients» économiques, politiques et socioculturels nationaux est de moins en moins signifiant.31 » (Kelly, 2006) Le transnationalisme a ainsi des implications bien plus profondes que la circulation migratoire dans la façon de penser le monde. Le découpage du globe en grandes régions géographiques distinctes n'aurait ainsi selon eux, par exemple, plus lieu d'être: « Le regard objectivant lointain avec lequel les régions mondiales telles que l'Asie de l'Est, du Sud ou du Sud-Est ont été une fois vues - et à travers duquel elles ont été maintenues ensemble - est désormais problématisé par l'insertion de l'Asie dans le Canada et par la complicité du Canada dans les événéments en Asie.32 » (Kelly, 2006)

Après ces deux chapitres théoriques, nous allons nous intéresser désormais aux migrations maliennes proprement dîtes et à la déterritorialisation de l'Etat-nation malien...

31 Extrait initial: « the carving of global space into national containers of economic, political and sociocultural processes becomes less meaningfu~. »

32 Extrait initial: « The distant objectifying gaze with which world regions such as East, South or Southeast Asia were once beheld - and through which they were held together - is now problematised by the insertion of Asia into Canada and the complicity of Canada in events in. Asia. »

Chapitre III : Du Mali à Montreuil, les Maliens de l'Extérieur

I. Le Mali: un pays d'émigration

Pays enclavé d'Afrique de l'ouest (cf. carte n°1) d'une superficie de 1.240.000 kilomètres carrés et peuplé de 12,3 millions de personnes33, le Mali est un de ces pays dont les frontières donnent l'impression d'avoir été tracées à la règl~, par-delà les diverses réalités locales et solidarités ethniques; frontières jugées par certains comme «artificielles» ou «arbitraires» - mais lesquelles ne le sont pas? - et accusées d'avoir abouties à une «balkanisation» du continent africain.

Mali

Pays d'Afrique de l'ouest Autres pays d'Afrique

1000 km

Fonds de carte: Atelier de cartographie de Sciences-Po
Réalisation: Arthur Devriendt, 2008

Carte n°1 - Le Mali en Afrique de l'Ouest

Sénégal

Guinée

Mauritanie

Côte d'Ivoire

Burkina - Faso

Ghana

Mali

Algérie

Nigeria

Niger

Symbole de ce mal-être frontalier, un premier conflit armé éclata entre le Mali et le Burkina- Faso en 1974 à propos de la bande d'Agacher. Cependant, cette guerre, réactivée en 1985, fut plus motivée par la présence dans le sous-sol de cette zone de gaz naturel et de ressources minières, que par une volonté de retour à une improbable cohésion «ethnico-territoriale» qui aurait été mise à mal par le découpage colonial. Le conflit est réglé en 1986 avec l'intervention

33 Estimation de la population au 1er janvier 2005. Source: « Tous les pays du monde », Populations & Sociétés, n°436, INED, 2007

de la Cour Internationale de Justice qui, trois années après avoir été saisie, attribue au Mali du militaire Moussa Traoré la partie occidentale de la «bande», et au Burkina-Faso du légendaire Thomas Sankara, sa partie orientale.

Aujourd'hui, le Président de la République du Mali Amadou Toumani Touré (dont l'appellation d'usage est ATT) affirme à la fin de chacun de ses discours, que « le Mali est un et indivisible ». Il est intéressant de constater que cette phrase rejoint l'avis d'une population - et il en est ainsi de tous les ressortissants maliens que nous avons interrogés dans le cadre de cette étude - pour qui, à l'inverse de nombreuses idées reçues, les frontières sont largement intériorisées voire revendiquées.

Cependant, cela ne doit pas masquer les faiblesses de l'Etat malien. Celui-ci a notamment dû subir depuis les années 80 divers plans d'ajustement structurel (PAS) initiés par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International. Pour l'économiste Brésilien Marcos Arruda, ces PAS « visent prioritairement non pas le plein emploi et l'amélioration de la qualité de vie de la population, mais le remboursement de la dette extérieure. » (Arruda, 2005) Ils se caractérisent donc, selon la géographe Sylvie Brunel, par une « austérité budgétaire, [desi privatisations à tout crin, la liquidation des entreprises publiques «non rentables», [eti l'ouverture brutale des frontières » ce qui a des conséquences désastreuses pour les pays concernés: « paupérisation, chômage de masse, montée de la malnutrition, réapparition d'endémies qu'on croyait jugulées [...1. Les sociétés africaines basculent dans la débrouille et le chacun pour soi. » Selon la géographe spécialiste de l'Afrique et des questions de développement, ces PAS signent « le délitement des Etats » : « les Etats subissent [...1 une perte de souveraineté territoriale et de souveraineté économique, [eti ils sont confrontés à la montée des tendances centrifuges et des contestations internes » (Brunel, 2004).

Aujourd'hui encore, les effets néfastes des PAS se font sentir. Le Mali est désormais classé dans la catégorie des Pays les Moins Avancés de la planète. Il répond en effet aux trois critères mis en avant par la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED) censés caractériser ces pays, à savoir: un faible revenu, des ressources humaines insuffisantes et une forte vulnérabilité économique (CNUCED, 2007).

Il est vrai que les indicateurs retenus ne donnent pas une image très heureuse du Mali: dans le
classement 2007/2008 des pays selon leur Indice de Développement Humain (IDH) établi par

le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD34), le Mali arrive en 173ème position sur 177, avec un score de 0,380 sur une échelle allant de 0 à 1 (à titre de comparaison, en acceptant l'idée selon laquelle des niveaux de développement soient mesurables et comparables, la France a un IDH en 2007 de 0,952 et atteint ainsi la 10ème place du classement).

A la vue de l'IDH et des autres indicateurs généraux disponibles, et l'on sait combien il faut se méfier d'eux à la fois à cause de la manière dont ils sont calculés et aux définitions sur lesquels ils reposent, le Mali se caractériserait donc par un « bas niveau de développement » selon l'expression utilisée par le journal Jeune Afrique._ à son égard dans « L'Etat de l'Afrique 2007 ». Toujours selon ce journal, « l'une des conséquences directes [de ce faible niveau de développementi est l'immigration [émigrationi massive de jeunes maliens ».

Avant de nous intéresser au cas français et, plus spécifiquement, montreuillois, il nous paraît important de souligner que les migrants maliens se trouvent avant tout en Afrique même.

1) Une émigration avant tout africaine

Selon l'étude la plus récente et la plus documentée sur le sujet, réalisée en 2007 par le Fonds Européen de Développement35, il y aurait entre 2,5 et 3 millions de Maliens vivant à l'étranger, « dont 2 à 2,5 millions en Afrique et 1 à 1,2 million en Côte d'Ivoire ». Nous retrouvons cette importance du continent africain dans le classement (effectué en 2008 par la Banque Mondiale) des dix premiers pays hébergeant des émigrés maliens, à savoir dans l'ordre: la Côte d'Ivoire, le Burkina-Faso, le Nigeria, la France, le Niger, le Gabon, le Sénégal, la Gambie, la République du Congo et la Mauritanie.

La Côte d'Ivoire est unanimement reconnue comme étant le pays où se trouve la plus importante communauté de maliens vivant à l'étranger. Nous avons dans le tableau ci-dessous retracé l'évolution de la population malienne en Côte d'Ivoire (cf. tableau n°1).

L'importante présence de maliens en Côte d'Ivoire s'explique par la période de croissance
économique soutenue associée à une certaine stabilité politique que ce pays a connu jusqu'au
début des années 80. Le «miracle ivoirien», tel que le nomme les observateurs de l'époque,

34 PNUD, « Human Development Reports », http://hdr.undp.org/en/statistics/

35 En vue de l'élaboration du Document Stratégie Pays

génère alors de forts flux migratoires en provenance des pays voisins (Burkina-Faso, Mali etc.) dont les ressortissants sont employés dans les plantations ou dans les chantiers d'Abidjan, qui, avec ses gratte-ciels, ses autoroutes.. est la ville-symbole de la réussite de l'époque.

Source: * Recensements de la population et de l'habitat de République de Côte d'Ivoire - 1975, 1988, 1998
** Fonds Européen de Développement, 2007

353 458 712 513 792 258 1 million - 1,5 million

1975 *

Tableau n°1 - Evolution de la population malienne en Côte d'Ivoire

1988 *

1998 *

2007 **

Mais, avec la baisse des cours mondiaux des produits agricoles et plusieurs accidents climatiques, une importante crise économique démarre et pousse les autorités ivoiriennes à suspendre en 1987 le paiement de la dette extérieure et ses exportations de cacao, dans l'espoir de faire remonter les cours (Leymarie, Perret, 2006). Cependant, cela ne fonctionne pas et le Premier Ministre Alassane Ouattara, fraîchement nommé, doit lancer en 1990 un plan de rigueur qui aura comme conséquence une dégradation de la situation sociale. C'est dans ce contexte que le concept d'« ivoirité », loin de l'usage plutôt libéral qu'en faisait au départ Henri Konan Bédié, commence à être exploité par les leaders politiques et devient « le support idéologique [qui justifiel des actes et des propos xénophobes, des agressions brutales contre les étrangers [eti la mise en doute de l'identité authentiquement ivoirienne des populations portant des patronymes malinké36 ». De cela et de la crise politique qui s'en est suivi - et qui perdure encore jusqu'à aujourd'hui ~, des mouvements de retour des populations immigrées se mettent en place et, à l'échelle régionale, c'est à une certaine reconfiguration des flux migratoires à laquelle nous assistons. En ce qui concerne le Mali, des pays qui étaient jusque là des pays d'immigration deviennent également des pays d'émigration (Mauritanie, Guinée, Niger) et les circulations se font plus intenses avec le Sénégal. Malgré tout cela, une chose demeure: le Mali est toujours un pays d'émigration. Et au sein du système migratoire malien, la Région de Kayes occupe une place toute particulière.

2) Emigration en Région de Kayes

La Région de Kayes (cf. carte n°2 - en couleur bleue sur la carte), composée de sept cercles
(équivalent des départements français) et située à l'ouest du Mali (d'où des frontières

36 La documentation ~ançaise_, « La crise en Côte d'Ivoire, questions à Marc Le Pape et Claudine Vidal », février 2003, http:// www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/cote-divoire/marc-le-pape-claudine-vidal.shtml

communes avec le Sénégal, la Mauritanie et la Guinée), est l'une des huit Régions administratives maliennes (auxquelles il convient d'ajouter le District de Bamako).

Désignée également en termes administratifs sous le nom de «Première Région», elle est connue pour être « la première région migratoire malienne » (Maelstaf, 1998) à tel point que certains la présente comme désertée de ses forces vives.

Tiré de Blazyk S., Les disparités spatiales de la scolarisation dans la Région de Kayes au Mali,
Mémoire de maîtrise de Géographie, sous la direction de Frédéric Dumont, Lille 1, 2000

Carte n°2 - Localisation de la Région de Kayes au Mali

Peuplée d'environ 1,6 million d'habitants en 2005 selon la Direction National de la Statistique et de l'Informatique du Mali, la migration internationale y toucherait deux ménages sur trois (FED, 2007). La spécificité régionale apparaît lorsque l'on s'intéresse aux pays concernés par cette migration internationale: en effet, selon l'enquête malienne sur les migrations et l'urbanisation (EMMU) réalisée en 1992-1993 par le réseau migrations et urbanisation en

Afrique de l'ouest (REMUAO), plus de la moitié de l'émigration des ressortissants de la Région de Kayes se ferait en-dehors des pays d'Afrique de l'ouest, soit à peine plus que le District de Bamako (49%) mais loin devant les autres Régions (en troisième position, nous avons la Région de Ségou pour qui le pourcentage mesuré n'est que de 23%).

Région essentiellement rurale, l'activité principale y est l'agriculture. Il y a ainsi une grande dépendance vis-à-vis des conditions climatiques, à l'instar de l'économie malienne en général qui «épouse» le rythme des pluviométries. La migration apparaît donc « comme une stratégie de diversification des sources de revenus pour l'économie villageoise » (Daum, 1995). Et cette migration se fait notamment vers la France où les kayésiens représentent la quasi-totalité des immigrés maliens. Plus exactement, ce sont les cercles du nord de la Région, ceux des Soninké, qui sont émetteurs de migrants maliens vers la France.

3) Les causes de l'émigration

L'émigration en Région de Kayes est liée à la colonisation française. Certes François Manchuelle est bien revenu sur la tradition soninké et ses migrations qui précédèrent la colonisation (Manchuelle, 2004), mais il s'agit là d'un phénomène qui nécessite d'être relativisé car ne concernait qu'une petite partie de la population. Par ailleurs, nous voyons bien que l'explication de la migration en tant que «rite initiatique» ne tient plus face à des migrants qui restent des dizaines d'années là où ils ont émigrés.

Avec l'arrivée du colon français, nous assistons à un bouleversement des modes de productions qui avaient cours jusque là. Se met alors en place une première émigration saisonnière vers le Sénégal et des filières vers la France voient le jour. Dans les années 60-70, la migration s'accélère, afin de répondre à un besoin fort de main d'oeuvre dans l'ancienne métropole, dans un contexte de forte croissance économique (« les trente glorieuses »). Progressivement, les villages deviennent dépendants des revenus liés à l'émigration qui est ainsi auto-entretenue.

En plus de ces dimensions économiques, des dimensions socio-culturelles rentrent en ligne de compte. Ces dimensions nous sont révélées par Christophe Daum, déjà cité. Tout d'abord, les sociétés Soninké sont fondées sur la gérontocratie: émigrer c'est ainsi pouvoir « échapper au pouvoir des aînés et revenir fortuné pour devenir à son tour un notable ». En ce qui concerne le statut social, l'émigration permet de « se confronter à un autre système de valeurs, échapper à

une position figée » ; enfin, dans des zones où les infrastructures scolaires sont déficientes, « émigrer est [...1 la seule promotion sociale possible » (Daum, 1995).

II. L'immigration malienne en France

L'immigration est en France un sujet sensible: la victoire aux dernières élections présidentielles d'un candidat de la «droite décomplexée» appelant à la création d'un Ministère de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Codéveloppement (ce dernier terme devenu depuis «développement solidaire») est la traduction dans les urnes, selon le politologue Vincent Tiberj, d'une « crispation hexagonale » (Tiberj, 2008) autour de cette question.

Et les événements récents (mort d'un malien sans-papier à Joinville-le-Pont, grève des sans- papiers etc.) ne vont malheureusement pas contribuer à apaiser les débats dans lesquels les migrants d'Afrique subsaharienne, et notamment maliens, sont l'objet de toutes les attentions. Il semble que ces derniers aient en effet acquis une place très élevée dans l'imaginaire collectif, au point de dépasser l'immigration nord-africaine.

1) Chiffrer la présence malienne en France

Chiffrer la population malienne en France est un exercice périlleux tant est grand le risque d'être pris au piège d'opinions partisanes plus ou moins généreuses.

Selon les résultats nationaux des enquêtes de recensement de 2004 à 2007 effectuées par l'INSEE, la France est, au 1er janvier 2005, composée à la fois de 4 959 000 immigrés et de 3,5 millions d'étrangers, ces deux chiffres ne pouvant être l'objet d'une simple addition car des individus répondent aux deux critères:

- Les immigrés originaires du Mali sont estimés en France à 54 000 soit à peine 1% de la population totale immigrée en France. Dans cette estimation sont mélangés immigrés de nationalité malienne et immigrés de nationalité française: les premiers sont estimés à 41 580 et les seconds à 12 420 (soit un taux de naturalisation de 23%).

- Les étrangers maliens sont eux estimés en France à 57 000 soit environ 1,6% de la population totale étrangère en France. A ce nombre, il convient de retirer ceux qui sont nés au Mali et

que nous avons donc déjà comptabilisés précédemment. Après calcul (57000 - 41580), nous obtenons 15420 Maliens nés en France.

Nous avons donc, selon les chiffres de l'INSEE, 69420 individus «maliens» en France (le terme «maliens» étant à saisir au sens large car regroupant immigrés originaires du Mali de nationalité française, immigrés originaires du Mali de nationalité malienne et individus Maliens nés en France).

Dans les deux cas, qu'ils s'agissent des immigrés ou des étrangers, nous observons qu'ils sont à 90% en moyenne situés en Région Île-de-France. Nous observons également un fort déséquilibre homme - femme, toutefois celui-ci tend à diminuer au fil des recensements.

En ce qui concerne le nombre d'individus originaires du Mali vivant en France illégalement (les «sans-papiers», expression née en 1996 à l'occasion de l'occupation de l'Eglise Saint-Bernard à Paris et destinée à insister sur le fait qu'ils ne sont pas «sans droits»), les estimations sont très nombreuses: toutefois, si certains parlent en plusieurs dizaines voire en centaines de milliers, certains événements nous incitent à revoir à la baisse ces estimations. Il en est ainsi de l'opération de régularisation de 1998 durant laquelle 10 000 individus ont déposé une demande. Nous pouvons penser là qu'il s'agit approximativement du nombre total de «sans- papiers» maliens en France (FED, 2007).

2) Des relations avec le pays d'origine façonnées par les politiques migratoires françaises

Comme le montrent Carolyne F. Sargent et Stéphanie Larchanché-Kim dans un article publié en 2006 dans la revue Amercian Behavorial ScientisL sur les migrants maliens de Paris, les « stratégies de surveillance et de contrôle de l'immigration adoptées par l'Etat français depuis les années 60 ont significativement façonnées les identités migrantes37 » (Larchanché-Kim, Sargent, 2006) et notamment leur façon de rester en relation avec leur pays d'origine.

La date charnière est 1974. Avant cette année, la venue en France pour les Maliens est assez
simple: une carte d'identité malienne et une visite médicale Gare du Nord à l'Office National
de l'Immigration suffisent. Le contexte économique est favorable, la France a besoin de main-

37 Extrait initial: « strategies of immigration surveillance and control adopted by the state in France since the 1960s have significantly shaped the construction of migrant identities »

d'oeuvre: tout concourt à l'établissement de ce que Robert Montagne nomme, nous l'avons vu, la «noria», basée sur le remplacement des individus.

Mais au lendemain du premier choc pétrolier, Valéry Giscard d'Estaing, nouvellement élu, met en place une politique forte de maîtrise de l'immigration. Le 5 juillet 1974, le gouvernement français décide de la fermeture des frontières à l'immigration. Cependant, dès 75, les frontières sont réouvertes aux membres des familles. Le regroupement familial rentre alors en concurrence avec les divers mécanismes de retour mis en place (ex.: le «million Stoléru» en 1977) et, selon C.F. Sargent et S. Larchanché-Kim, « cela a eu pour effet inverse de pousser les immigrants à faire le choix de s'installer définitivement en France par peur de ne jamais pouvoir revenir.38 »

Depuis la moitié des années 1970, la législation française en matière d'immigration s'est en permanence durcie: les formalités sont de plus en plus importantes, les conditions nécessaires à l'obtention des papiers de plus en plus lourdes et les contrôles aux frontières de plus en plus forts: en 1993, le Ministre de l'Intérieur Charles Pasqua en appelle ainsi à une « immigration zéro ». Tout cela a contribué à ce que les séjours des maliens en France soient de plus en plus «durables», passant ainsi d'une « immigration de travail » à une « immigration d'installation » (Daum, 1995).

III. Montreuil, la « capitale du Mali »?

Ville du département de Seine-Saint-Denis (93) de plus de 100 000 habitants, membre de l'association des collectivités territoriales de l'est parisien (ACTEP39) et labellisée «ville Internet» (cf. encadré n°2) en 2006, Montreuil a récemment beaucoup fait parler d'elle avec la victoire aux élections municipales de Dominique Voynet face au maire sortant apparenté communiste Jean-Pierre Brard qui briguait un cinquième mandat consécutif. Ce dernier est aujourd'hui toujours Député de Seine-Saint-Denis et est Vice-Président du groupe d'amitié France - Mali à l'Assemblée Nationale.

38 Extrait initial: « these had the reverse eect of pushing immigrants to choose to settle permanently in France for fear of never being able to return. »

39 Créée en 2000, cette association est destinée à valoriser l'est parisien, trop souvent écarté des réflexions en matière d'aménagement du territoire en Île-de-France selon ses initiateurs

Encadré n°2 - Montreuil, «Ville Internet»

En 2006, l'association «Villes Internet», présidée par le géographe Emmanuel Eveno, a attribué à la ville de Montreuil le label «Ville Internet» avec 4@ sur une échelle allant de 1 à 5. Selon le site internet de l'association « l'objet de l'évaluation est la politique globale d'une collectivité en matière d'internet citoyen. » Trois axes principaux sont ainsi principalement valorisés dans la démarche de labellisation: l'accès public aux TIC et à leurs usages, l'administration au service public et la démocratie locale.

Site web de l'association: http://www.villes-internet.net

Cette dernière fonction n'est pas sans rapport avec Montreuil, ville connue pour l'importance de sa population malienne. Ainsi dans une version spéciale du journal Le Monde. - Le Monde du 93 -, Mariama Diop écrit: « Dans cette ville populaire, la communauté malienne est l'une des plus importantes au monde. » (Diop, 2008) Ce qui lui vaut de nombreux surnoms tels que «la deuxième Bamako», «Bamako bis», «la capitale du Mali» ou encore «Mali-sous-bois» en référence à la dénomination d'usage de la ville, Montreuil-sous-bois.

1) Une importante communauté malienne

Lors de nos entretiens et de nos diverses rencontres sur le terrain, notre première question était systématiquement la suivante: «combien y'a-t-il de maliens à Montreuil?». Cette question suscitait très souvent chez notre interlocuteur un éclat de rire suivi d'un «je ne sais pas... et personne ne sait». Et il est vrai que chiffrer la population malienne de Montreuil est quasi- impossible.

Pour le démographe de la ville Pascal Fuchs, cité dans L'Express, « au dernier recensement [l'article date de 20051, 2118 personnes se sont déclarées de nationalité malienne.40 » Selon le site internet officiel de la mairie de Montreuil, « le nombre [de Maliens de Montreuill est estimé entre 6 000 et 10 000.41 » C'est également cet intervalle que nous ont fourni sur le terrain les rares personnes à avoir osé apporter une réponse chiffrée à la question. Derrière la variété des quelques chiffres que nous pouvons trouver, se cache des définitions variées de ce que sont les «Maliens de Montreuil». Certains en effet limitent cette appellation aux résidents de Montreuil de nationalité malienne alors que d'autres l'étende aux individus d'ascendance et/

40 L'Express, Bordier Julien, « Mali-sous-Bois », mis à jour le 17/10/05, http://www.lexpress.fr/region/mali-sous-bois_484282.html

41 Mairie de Montreuil, « Yélimané - Mali », http://www.montreuil.fr/1-8894-Yelimane---Mali.php

ou d'origine malienne. Quant à nous, nous nous sommes déjà expliqué, dans l'introduction, quant à l'utilisation qui est faîte de l'expression «Maliens de Montreuil» dans ce travail.

Montreuil aurait donc une population malienne et d'origine malienne de 6 000 à 10 000 habitants. Comment pouvons-nous expliquer cette «concentration»?

Pour Jean-Pierre Brard, maire de la commune de 1984 à 2008 et député depuis 1988, l'immigration malienne à Montreuil est une « tradition [...1 qui se marie avec la tradition politique de la ville de solidarité anticoloniale. » Tradition qui remonte à son prédécesseur, le communiste Marcel Dufriche. Maire de la ville de 1971 à 1984 et élu au conseil municipal dès 1959, Marcel Dufriche était également secrétaire particulier de Benoît Frachon, secrétaire général de la CGT de 1945 à 1967 et président du syndicat de 1967 à 1975. Au sein de ce syndicat, Marcel Dufriche fut le « spécialiste des questions coloniales » (Dewitte, 1981). Il se rendit alors fréquemment à des réunions en Afrique où il fit connaissance personnellement avec Modibo Keïta, le père de la nation malienne. selon l'expression consacrée.

Madidian Dembélé, Vice-Président de Benkunda, association de ressortissants maliens qui regroupe environ 2000 adhérents dans toute la France, fait également référence à Marcel Dufriche lorsque nous l'interrogeons sur les raisons de l'importance de la communauté malienne à Montreuil: « Si vous voulez, ça date de loin, parce que l'ancien maire, avant Jean- Pierre Brard, tout dépend de lui. Lui il est ami avec Modibo Keïta donc pour lui quand tu arrives à Montreuil t'es chez toi. »

Encore aujourd'hui les liens politiques sont forts entre Montreuil et le Mali. Pour preuves: la mise en place d'un partenariat de coopération décentralisée entre la ville et le Cercle de Yélimané en Région de Kayes (cf. encadré n°3) ; et des Présidents de la République du Mali (Alpha Oumar Konaré et Amadou Toumani Touré) qui lors de leurs visites officielles en France ne manquent jamais de se rendre à Montreuil. Comme nous l'a dit une malienne: « Il faut venir à Montreuil pour voir notre Président ». C'est d'ailleurs à l'occasion de l'une de ses visites, qu'ATT, en 2007, a inauguré la diffusion sur satellite de la chaîne de télévision malienne accessible désormais aux Maliens de l'Extérieur (cf. encadré n°4).

Encadré n°3 - Un partenariat de coopération décentralisée entre Montreuil et le
Cercle de Yélimané

Jumelée avec le Cercle de Yélimané depuis 1985, Montreuil a, grâce à la loi du 06 février 1992 relative à l'administration territoriale de la République, mis en place un partenariat de coopération décentralisée avec son partenaire. Dans ce cadre a été élaboré, avec la participation des Maliens de Montreuil, un programme d'appui au développement durable de Yélimané (PADDY), signé en 2004.

Ce programme vise au « renforcement des capacités des 12 communes du cercle et des associations villageoises ». Plus précisément, les domaines d'action sont les suivants: approvisionnement en eau potable ; accompagnement dans le processus de décentralisation ; appui à l'éducation, à l'alphabétisation et au développement de la culture ; appui des centres de santé communaux ; diversification de l'économie locale et soutien à la création d'emplois.

Source: « La politique municipale des relations internationales, Panorama », Ville de Montreuil

Encadré n°4 - Extrait du discours du Président de la République du Mali à l'occasion
du lancement de la diffusion sur satellite de l'ORTM, le 17/02/07 à Montreuil

« J'étais gêné que le Mali ne soit pas vu et entendu par tous les Maliens de l'extérieur. Nous avons choisi de lancer l'ORTM [Office de Radiodiffusion et de Télévision du Malil ici, pas à Bamako. Nous voulons que le Mali soit dans chaque foyer, dans chaque maison ; que les nouvelles générations, nées en France, soient proches de leurs valeurs ancestrales. Nous souhaitons qu'elles regardent ce qui se passe au Mali à travers l'information de leur propre pays d'origine et pas à travers l'image négative d'une certaine presse. »

Source: Montreuil Dépêche Hebdo, n°425

La chaîne est aujourd'hui très regardée par les Maliens de Montreuil: tous ceux que nous avons rencontrés la regarde au moins une fois par jour. Dans les foyers, la télévision est présente dans toutes les chambres ainsi que dans les parties communes. Certains programmes sont très prisés: les journaux télévisés et les «Top Etoile» (émission musicale) notamment.

2) Les foyers de travailleurs migrants sur la ville

C'est en mars 1968, alors que Marcel Dufriche et Modibo Keita sont respectivement élu au conseil municipal de Montreuil et Président de la République du Mali, qu'est créé le désormais célèbre foyer de travailleurs migrants rue Bara (communément appelé «foyer Bara»).

Aujourd'hui nous dénombrons neuf foyers de travailleurs migrants (FTM) sur la ville de
Montreuil (cf. tableau n°2). Bien évidemment, tous les Maliens de Montreuil ne logent pas dans

ces foyers, mais nous allons nous y intéresser car ils ont acquis une très forte charge symbolique et ce sont eux qui ont fait de Montreuil une ville si importante pour la communauté malienne. Le plus grand organisme gestionnaire présent sur la ville est l'Aftam.

Tableau

Nom du FTM

n°2 - Les FTM sur la ville de Montreuil Organisme gestionnaire..-

Nombre de lits (officiel

La Noue

Adoma

354

Ruffins

Adoma

195

Lenain de Tillemont

ADEF*

300

Bara

Aftam

410

Rochebrune

Aftam

430

Branly

Aftam

195

Lepère

OPHM**

26

Hugo

OPHM**

17

Centenaire

Autogéré

300

* Association pour le développement des foyers
** Office public de l'habitat montreuillois

L'Aftam:

A sa création en 1962, l'Association pour la formation aux techniques de base des africains et des Malgaches résidants en France (AFTAM - devenu acronyme en 2005) avait pour activité première, comme son nom l'indique, la formation de base afin que les « ressortissants des anciennes colonies » aient « une qualification utile au développement de leur pays lors de leur retour au village.42 » Aujourd'hui, l'Aftam travaille autour de quatre axes: l'habitat social adapté, l'hébergement social, le secteur médico-social et la promotion sociale.

L'hébergement des travailleurs migrants a commencé dans la seconde moitié des années 60 et ce à Montreuil précisément, avec le foyer Bara. Aujourd'hui, l'Aftam gère 49 FTM et 38 résidences sociales sur 6 Régions (Bretagne, Bourgogne, Centre, Île-de-France, Normandie, Picardie). Au niveau départemental, la Seine-Saint-Denis apparaît comme étant la plus équipée en matière de FTM Aftam (derrière Paris), et la troisième en matière de résidences sociales Aftam (derrière le Val-de-Marne et Paris). Pour l'association, tous les FTM ont vocation, à

42 Aftan&,, « Historique », http://www.aftam.fr/25-historique.htm

Illustration n°1 - Le foyer Bara

Arthur Devriendt, 2008

terme, à être transformés en résidences sociales (y compris à Montreuil). Cette volonté résulte d'un changement dans la vision de la migration: les premiers FTM ont été créés dans l'urgence afin de répondre à l'arrivée d'une population dans un pays alors en recherche de main d'oeuvre. L'expression «travailleur migrant» résume bien la vision de la migration de l'époque, qui ne devait être que temporaire. Or le temporaire est devenu permanent. Dans ce cas, les conditions d'hébergement ne conviennent plus: il faut « sortir du logement spécifique, réinsérer le foyer dans la politique urbaine, favoriser l'insertion des résidents. » Les résidences sociales sont ainsi vues comme « un outil d'insertion et une solution de logement durable et pérenne pour les travailleurs immigrés. » (Aftam, 2007)

Au niveau français, la population hébergée par l'Aftam est à 40% originaire du Mali, du Sénégal et de la Mauritanie. En Île-de-France, la population des FTM « est d'abord et avant tout constituée de Maliens, Sénégalais ou Mauritaniens » à savoir 49% des résidents. Mais les auteurs du Rapport d'activité 2006 notent que « dans les faits, si l'on tient compte des personnes naturalisées, ils comptent pour plus de la moitié de l'effectif ». Autre caractéristique de la population des foyers: elle est essentiellement masculine (96%) et vieillissante (48% de l'effectif est ainsi en 2006 âgé de plus de 55 ans, soit un point de plus qu'en 2005). Enfin, les foyers Aftam d'Ile-de-France sont en moyenne occupés à 95%; fort taux d'occupation qui s'accompagne d'un faible taux de rotation.

Le foyer Bara:

Créé en mars 1968 pour accueillir 265 personnes, ses capacités d'accueil sont dès la fin des années 70 largement dépassées en accueillant, selon Koné Amadou (secrétaire général du comité de concertation du foyer), 400 personnes. Aujourd'hui, le foyer est composé de 68 chambres-dortoirs pour un nombre total de lits de 410. Cependant il s'agit là du chiffre officiel. Selon Philippe Schroder, coordinateur Seine-Saint-Denis de l'Aftam, la population réelle du foyer avoisine le millier de personnes, soit 600 «surnuméraires». Tous vivent dans des conditions de confort très sommaires.`

Ce foyer (cf. illustration n°1) a acquis une forte charge symbolique, ce qui fait de lui non pas seulement un simple lieu de résidence mais plus largement un véritable lieu de vie et un point de rencontre de toute la communauté malienne et également de toute une communauté musulmane. Cette forte charge symbolique est évoquée par Philippe Schroder comme un frein aux projets de rénovation et de réhabilitation.

Le foyer est un lieu de vie intense: aussi bien à l'intérieur où le moindre espace est utilisé (nous y trouvons une mosquée, un atelier de couture, une forge, des coiffeurs, des petits commerçants...) qu'à l'extérieur: « La rue Bara se prolonge, à l'ouest, par la rue Paul Eluard qui offre un espace piétonnier assez large. Destiné, dans la journée, à l'accueil des écoliers [ce texte date de 1995; l'entrée de l'école se fait désormais sur un autre rue mais ce qui suit est toujours vrail, il est largement investi par les résidents du foyer le soir et le week-end. [...1 Certains week-ends, les résidents installent des cartons et des bouts de moquette sur le bitume pour s'y asseoir plus nombreux. [...1 En été, entre dix-huit et vingt-deux heures, on peut compter plus de cinquante personnes dans cette rue. » (Brunet, 1995) Ainsi, les foyers présents sur la ville apparaissent à la fois pour ceux qui y vivent, pour ceux qui y ont vécu et pour ceux qui s'en occupent non pas comme des lieux fermés tels qu'ils sont souvent présentés mais au contraire comme des lieux ouverts sur l'extérieur, sur Montreuil, sur la région parisienne et sur le Mali...

Chapitre IV : Vers un Etat-nation malien déterritorialisé?

Le 29 avril 2007, au premier tour des élections présidentielles, Amadou Toumani Touré est réélu avec 71,20% des suffrages43.

Dans son programme, le candidat à sa propre succession accordait une place importante aux Maliens de l'Extérieur. Ainsi la vingtième des « 21 raisons pour réélire ATT » était relative à cette population, à leur « protection » et à leur « implication dans le développement du pays44 ». Plus concrètement, les Maliens de l'Extérieur sont considérés comme des acteurs à part entière de son Projet pour le développement économique et social (PDES) du Mali qui veut, selon ses propres termes, « insuffler un nouvel état d'esprit et un nouvel élan avec des hommes entièrement dévoués à la cause national45 » ; projet sur la base duquel il a été réélu.

Au lendemain de son élection, son engagement en faveur des Maliens de l'Extérieur n'a pas disparu. Il déclare ainsi dans son discours d'investiture: « Les Maliens de l'extérieur, par leur nombre, leur compétence et leur apport, constituent une grande chance pour le Mali. Je tiens à réitérer, ici, notre profond attachement aux droits et à la dignité des migrants. La gestion de nos compatriotes est au centre des priorités de notre politique extérieure. En effet, mieux assurer leurs droits et préserver leur dignité, mieux mobiliser leurs capacités d'investissements, cerner et féconder leur apport intellectuel, mieux les promouvoir dans les organisations internationales et mieux valoriser l'image des Maliens et du Mali, constitueront les axes majeurs, de l'action de protection et de promotion des Maliens de l'Extérieur.46 »

Quelques mois plus tard, en novembre 2007, dans sa lettre de cadrage au Premier Ministre, ATT re-réaflirme cette volonté: « Le gouvernement poursuivra les efforts pour améliorer les prestations des missions diplomatiques et consulaires au bénéfice de la communauté malienne, encourager leur participation au processus de développement et mieux valoriser l'image des maliens et du Mali.47 »

43 Résultat alors contesté par les principaux candidats de l'opposition.

44 ATT 2007, « Maliens de l'extérieur: protection et implication dans le développement du pays », http://www.att2007.ml/ article51.html

45 C'est nous qui soulignons - Document disponible en ligne: http://www.att2007.ml/IMG/pdf/programme.pdf

46 ATT 2007, « Discours d'investiture du Président Amadou Toumani Touré », http://www.att2007.ml/article296.html

47 L'Essor, « Lettre de cadrage du Chef de l'Etat au Premier Ministre », http://www.essor.gov.ml/cgi-bin/view_article.pl?id=17170

Cette prise en compte des Maliens de l'Extérieur dans les élections s'inscrit également dans le cadre d'une campagne qui ne s'est pas déroulée qu'au Mali: en France aussi, les divers candidats ont tenu des meetings et organisés des rencontres avec la communauté malienne.

Une « plateforme France pour la réélection du Président ATT » a même été créée. Basée à Montreuil, disposant d'un site internet dédié, cette plate-forme organisait des débats dans divers foyers de travailleurs migrants (Foyer Gambetta dans le 20e à Paris, Foyer Bara à Montreuil, foyer Valenton dans le 94 etc.) afin de promouvoir le candidat ATT auprès des autres membres de la communauté malienne.

Enfin, la plupart des candidats à l'élection présidentielle disposaient d'un site internet sur lequel ils organisaient des séances de chat (discussion en direct), proposaient leur «projet», leur «vision» et leurs diverses réactions. Ces sites leur permettaient ainsi une visibilité à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du Mali. Pour le journal officiel malien L'Essor, ces sites sont « les innovations de cette campagne48 » (cf. encadré n°5).

L'Etat malien et ses acteurs reconnaissent ainsi le rôle et l'importance des Maliens de l'Extérieur dans le développement du pays (et ce notamment via les nombreux transferts d'argent et leur dynamique associative). Cependant, cet intérêt porté par les hommes politiques maliens maliens envers leurs ressortissants à l'étranger n'est pas nouveau: la prise de conscience de l'importance de cette population s'est faîte avec le rôle qu'a eu cette dernière dans la chute du régime militaire de Moussa Traoré.

I. Entre représentation des Maliens de l'Extérieur...

1) Les Maliens de l'Extérieur et la chute du régime de Moussa Traoré

Le 19 novembre 1968, huit ans après l'indépendance du pays, le Président de la République Modibo Keïta est renversé par une junte militaire. Ce coup d'Etat porte au pouvoir un comité militaire de libération nationale présidé par le lieutenant Moussa Traoré.

48 L'Essor, « Elections: la cybercampagne est là », http://www.essor.gov.ml/cgi-bin/view_article.pl?id=15256

43

Selon ce que l'on sait alors, « l'armée restera au pouvoir jusqu'à la formation d'un gouvernement démocratique issu d'élections libres.49 » Cependant il n'en fut rien et Moussa Traoré mit progressivement en place, pendant ses 23 années à la tête du Mali, « un régime dictatorial ayant pour base un parti unique50 ». En mars 1991, Moussa Traoré est à son tour renversé par un coup d'Etat militaire après trois jours d'émeute ayant fait environ 300 morts et de nombreux blessés dans la capitale Bamako.

Un conseil de réconciliation nationale fut instauré avec comme président le lieutenant-colonel des parachutistes Amadou Toumani Touré. Ce dernier déclarait alors au journaliste d'Antenne 2 qui l'interrogeait sur le retour du pouvoir aux civils: « Nous ne sommes pas venus pour rester. Nous organiserons au temps opportun des élections libres et démocratiques. Le militaire qui veut rester au pouvoir, il n'a qu'a enlever ses galons et venir dans un parti politique. Nous partirons! Nous ne resterons pas un jour de plus. [...1 En toute honnêteté je ne peux pas vous donner une échéance mais je souhaite que ce soit le plus tôt possible.51 » Et le gouvernement de transition organise, comme promis, en 1992 les premières élections libres du Mali indépendant et d'on sort vainqueur Alpha Oumar Konaré.

Les Maliens de l'Extérieur n'ont pas été inactifs dans la chute du régime dict