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ARTHUR DEVRIENDT Les Maliens de Montreuil, des « Quêteurs de Passerelles »
Sous la direction du Professeur Gabriel Dupuy Mémoire de Master 1 de Géographie, parcours
«Pays émergents et en
développement» Illustration de couverture: Arthur Devriendt, 2008
INTRODUCTIONOù a lieu cette conversation? A Paris, dans notre chambre? A Florence, d'où l'ami répond? Ou en quelconque endroit intermédiaire? Non. En un site virtuel. Les anciennes questions de lieu: où parlons-nous, vous et moi, par où passent nos messages... semblent se fondre eL se répandre, comme si un nouveau temps organisait un autre espace. L'être là s'expanse. Michel Serres, Atlas, Juillard, 1994 « Juin 2007. A la veille d'un départ pour le Mali dans le cadre de la mise en place d'une coopération décentralisée1 entre une collectivité du Nord de la France, la Communauté de Communes du Coeur d'Ostrevent, et une collectivité située en Région de Kayes, la Commune de Sadiola2, je me rends à Montreuil afin d'y rencontrer l'Association des Ressortissants de la Commune de Sadiola en France (ARCSF). Après avoir détaillé ma mission et m'être enquis du rôle de l'association, de son fonctionnement et de ses actions, ses membres m'amènent au foyer Bara, lieu de vie et point de rencontre de toute une communauté. Le secrétaire de l'association me conduit ensuite dans un taxiphone voisin afin d'informer de ma venue prochaine un de ses parents. Il me donne l'appareil. La communication n'est pas très bonne mais toujours est-il que le Mali est là, à l'autre bout du fil... » Toute la matière nécessaire à la réalisation de cette recherche était là: association de développement communale, déplacement physique, foyer de travailleur migrant, taxiphone, appel téléphonique etc. L'ici et le là-bas se mélangeaient dans des vies marquées au quotidien par le double engagement. Quelques mois plus tard, nous assistons au même brassage._. Mais il s'agit désormais de l'approcher et de le comprendre. A la surprise et aux réactions passionnées et immédiates, nous privilégierons ici la prise de recul et le temps de la réflexion. En espérant que le lecteur prenne autant de plaisir à lire ce document que nous en avons éprouvé à l'écrire. Notre étude s'inscrit dans la lignée de travaux,
de plus en plus nombreux, qui s'intéressent aux 1 Atelier de terrain de Licence 3 Aménagement - Environnement - Urbanisme. Année scolaire 2006/2007. Université des Sciences et Technologies de Lille 2 Une Commune malienne est un regroupement de villages. Celle de Sadiola en compte 46. travaillent directement sur ces questions. Le programme TIC et Migrations en premier lieu, de la Maison des Sciences de l'Homme à Paris, dirigé par la sociologue Dana Diminescu. Fondé en 2003, l'objectif de ce programme est d'« observer, conserver des données numériques et mener des recherches sur l'impact des TIC dans le champ des migrations.3 » Le Groupe de Recherche international Netsuds en second lieu, dirigé par la géographe Annie Chéneau-Loquay, qui développe un volet entièrement consacré aux « systèmes de communication dans les diasporas4». Ces deux équipes de recherche partent du même constat: l'histoire des migrations serait rentrée, grâce au développement technologique actuel (Internet et la téléphonie mobile en étant les symboles les plus éclatants) dans un nouvel âge_. Emergerait en effet un migrant nouveau, « le migrant connecté » (Diminescu, 2007), en lieu et place de l'immigrant déraciné. Ce novo-migrant serait dans la capacité d'entretenir, et ce malgré la distance physique qui l'en sépare, des rapports de proximité avec son territoire d'origine. Il s'agit donc ici de réaliser une étude de cas précise qui éclaire et interroge cette relation TIC - migrations internationales, et ce nouveau paradigme du migrant connecté. Pour ce faire, nous avons choisi Montreuil, ville de Seine-Saint-Denis, connue pour l'importance de sa population malienne, elle-même célèbre pour être une des populations migrantes en France la mieux organisée sur le plan communautaire (Marsaud, 2007). Les questions auxquelles nous souhaitons répondre sont les suivantes: quelles technologies de l'information et de la communication cette population utilise-t-elle? Y'a-t-il empilement ou remplacement des technologies utilisées au fur et à mesure de l'évolution technologique? Quels sont les lieux de la communication? Les TIC et leur appropriation ont-elles facilité le double engagement (notamment en ce qui concerne les transferts d'argent et la dynamique associative)? L'appropriation des TIC entraîne-t-elle une modification du rapport à l'espace et aux territoires de cette population? La population d'étude: Qui sont les Maliens de Montreuil? Tout au long de ce mémoire, nous emploierons fréquemment l'énoncé Maliens de Montreuil. Il nous faut ici expliciter ce que nous entendons et regroupons sous cette expression à la fois globalisante. et partie. 3 Site web du programme de recherche TIC et Migrations : http://www.ticm.msh-paris.fr/spip.php?rubrique2 4 Site web du GDRI Netsuds: http://www.gdri-netsuds.org/spip.php?rubrique28 Globalisante..- car elle tend à regrouper, sous un vocable commun, hommes migrants et femmes migrantes, enfants de migrants, travailleurs, étudiants, chômeurs, retraités, jeunes, âgés, sans~ papiers, titulaires d'une carte de séjour, français de droit, naturalisés, résidents en foyers, locataires, propriétaires, célibataires géographiques, ceux qui ont leur famille avec eux, ceux qui retournent régulièrement au Mali, ceux qui ne le font pas etc. etc. En réalité, il ne s'agit pas à travers l'emploi de cette expression de nier les spécificités de chacun (genre, classe, âge, situation administrative..) mais, plus justement, de souligner les grandes caractéristiques largement partagées en ce qui concerne leurs pratiques transnationales. Evidemment, quand nous le jugerons nécessaire, nous n'hésiterons pas à souligner les différences de comportement selon les divers profils que nous venons d'évoquer. Partielle. car cette expression tend dans le même temps à isoler cette population malienne, ou d'origine malienne, de celle pouvant résider dans d'autres villes, et à faire de ses pratiques des pratiques spécifiques. Or ce n'est pas fondamentalement le cas: à titre d'exemple, il nous est arrivé à plusieurs reprises de prendre rendez-vous avec des maliens rencontrés à Montreuil et nous apercevoir lors du choix du lieu de rencontre qu'ils n'y habitaient pas. Toutefois, Montreuil, du fait de l'importance de sa population malienne a vu sur son territoire se développer un grand nombre de structures, notamment commerciales, à destination de cette dernière (et des populations immigrées en général). Ainsi nous pouvons penser à juste titre que par rapport à d'autres villes, la ville de Montreuil est plus propice à la réalisation de pratiques transnationales. En outre, il nous fallait pour cette étude délimiter un terrain de recherche abordable dans le cadre du master 1. Les entretiens Alors que dans notre projet de recherche initial, disponible en annexe, nous avions prévu l'utilisation de questionnaires à visée quantitative afin d'approcher les pratiques transnationales des Maliens de Montreuil, notre réflexion nous a amené assez rapidement à opter pour la méthode de l'entretien. Et l'explication est assez simple: nous travaillons ici sur des pratiques et sur des usages et comme le soulignent Serge Proulx et Philippe Breton, deux auteurs reconnus en Sciences de l'Information et de la Communication, ils « relèveinti du cadre sociologique »: en effet, selon eux, « les usages s'inscrivent dans un système de rapports sociaux (rapports de sexe, rapports intergénérationnels, rapports économiques), [eti dans un mode de vie qui agit sur les usages autant qu'il est agi par eux » (Breton, Proulx, 2002). Approcher cela nécessite donc une prise en compte bien plus large que les seules informations sur l'utilisation. Notre souhait était également de relever des opinions et des discours sur les technologies ainsi que de recueillir des anecdotes. L'entretien se révélait comme la solution la plus adéquate afin de répondre à toutes ces exigences. Nous avons ainsi élaboré un guide d'entretien, dont nous récapitulons dans l'encadré ci-dessous (cf. encadré n°1) les parties et questions essentielles. Encadré n°1 - Parties et questions essentielles du guide d'entretien . Une première partie de l'entretien s'intéresse au vécu et aux connaissances de la personne interrogée sur l'émigration malienne: quel nombre de migrants? quelles relations entre eux? Quelle dynamique associative? . Nous avons ensuite interrogé les personnes sur l'équipement actuel de leur territoire d'origine en technologies de l'information et de la communication: téléphone, Internet, télévision, radio, courrier etc. ~ Une troisième partie a été consacrée aux relations entre «ici» et «là-bas»: avec qui maintiennent-ils le contact? Où sont ces personnes? Quels sont les moyens utilisés? Quels sont les lieux de communication? Quels sont les sujets de conversation? Comment ces conversations sont-elles ressenties? Ces communications permettent-elles une gestion à distance? Retournent-ils physiquement au Mali? etc. ~ Une quatrième partie traite du double engagement: réalisent-ils des transferts d'argent? Ont-ils un projet de retour? Suivent-ils les actualités maliennes? Participent-ils à la vie politique malienne et française? Ont-ils le sentiment d'être pris en compte par les autorités maliennes? Comment ressentent-ils leur double appartenance? ~ Une cinquième partie relate le parcours migratoire et l'histoire de la personne depuis son arrivée en France jusqu'à aujourd'hui. En même temps que nous retracions son parcours, nous l'interrogions sur l'évolution des moyens de communication et sur l'évolution de son rapport à son territoire d'origine. . Enfin, dans une sixième et dernière partie, nous nous intéressions aux communications avant l'arrivée de la personne interrogée en France. Pour finir, nous lui demandions où elle souhaitait se faire enterrer. Les personnes rencontrées Nous avons, pour les besoins de cette étude, rencontrés une trentaine de personnes. Des Maliens de Montreuil évidemment mais également des ressortissants Maliens d'autres villes de la Région Île-de-France (Paris, Villetaneuse, Bobigny). Avec ces ressortissants maliens, toutes les discussions n'ont pas été nécessairement enregistrées; un certain nombre d'entre elles se sont déroulées de façon libre. Nous avons par ailleurs rencontré des personnes en responsabilité de structures et d'associations diverses: des délégués de foyers de travailleurs migrants (FTM), des responsables d'associations maliennes, un animateur d'un atelier multimédia dans un FTM parisien, des responsables d'agences de transferts d'argent (Western Union et Moneygram), des gérants et des employés de téléboutiques, un opérateur de télécommunications «solidaire» (Télémédia) et un organisme gestionnaire de trois FTM sur la ville de Montreuil (Aftam). Nous avons également rencontré Mr Soumaré, ex-Président du Haut Conseil des Maliens de France, Mr Cissé, directeur adjoint du cabinet du Premier Ministre malien et Mr Jean-Pierre Brard, ancien maire de Montreuil (de 1984 à 2008) et actuel député de Seine-Saint-Denis. Malheureusement, malgré nos efforts, nous n'avons pu rencontrer la nouvelle élue maire de la mairie de Montreuil, Dominique Voynet, ni ses services chargés des Relations Internationales et de l'IntégrationImmigration. La réalisation d'un question naire- Nous avons réalisé par ailleurs un questionnaire en ligne5 à destination d'internautes fréquentant les sites web «maliens». Ce questionnaire a été élaboré au début de l'année 2008 soit au commencement de nos recherches. Peu sollicité au départ en dépit de liens faits sur divers sites consacrés au Mali, un afflux de réponses a été enregistré quelque semaines plus tard: au samedi 3 mai 2008, 200 individus avaient renseigné le questionnaire. Ce dernier avait pour objet de témoigner de la
façon dont la diaspora malienne se sert 5 Adresse web du questionnaire: http://myurl.fr/925 (adresse de redirection) solliciterons ses résultats le moment venu avec prudence et retenue compte tenu de l'impossibilité de maîtriser la structure de l'échantillon. Notre mémoire s'organise en trois grandes parties. Dans la première partie, intitulée Questions de migrations, de la théorie à la pratique._, nous reviendrons sur la figure du migrant et son évolution à savoir le passage de l'immigrant déraciné (chapitre 1) au migrant connecté (chapitre 2), acteur d'une culture de lien, en relation étroite et permanente avec son pays d'origine. Il s'agira d'une partie assez théorique retraçant cette transformation; transformation due moins à l'évolution même des pratiques des migrants qu'à l'évolution des discours sur ces derniers. Il y sera ainsi question, entre autres, de rupture..- migratoire, d'Etat-nation, de mondialisation, de réseau et de circulation migratoires, de transnationalisme et de TIC. Les troisième et quatrième chapitres de cette partie s'intéresseront quant à eux aux migrations maliennes proprement dîtes: nous présenterons dans un premier temps les Maliens de l'extérieur du point de vue malien, français et montreuillois (chapitre 3) et, dans un second temps, nous nous intéresserons à la façon dont l'Etat malien tente de rattraper sa nation. Nous poserons la question de la manière suivante: l'Etat malien est-il en voie de déterritorialisation? (chapitre 4) La deuxième partie, dont l'intitulé Le Mali, les Maliens de Montreuil et les TIC est inspiré du titre de la thèse de doctorat en Sciences de l'Information et de la Communication de Thomas Guignard Le Sénégal, les Sénégalais et l'InterneL6, commencera par un retour sur le concept de fracture numérique et s'intéressera à la place du Mali dans la société de l'information et à ses équipements en matière de TIC. Nous aimnerons l'analyse en nous penchant sur la Région de Kayes, dont sont originaires la plupart des migrants maliens (chapitre 1). Cela nous amènera assez logiquement aux Maliens de Montreuil et aux technologies qu'ils utilisent afin de rester en relation avec leurs parents au Mali, ce que nous nommerons leurs pratiques transnationales. Nous nous intéresserons ainsi au courrier postal, à la cassette audio, au téléphone et à Internet. Nous nous attarderons également dans ce second chapitre sur les lieux de la communication à savoir les domiciles, les foyers et, structures très visibles dans une ville comme Montreuil, les taxiphones et autres téléboutiques. 6 Guignard T., Le Sénégal, les Sénégalais et l'Internet, Médias et identité,, Thèse de doctorat en Sciences de l'Information et de la Communication, Soutenue en octobre 2007 à Lille 3 Dans la troisième partie, intitulée Une transformation du rapport à l'espace?, nous aborderons en premier lieu la question du double engagement: celui-ci est-il facilité par l'utilisation des technologies de l'information et de la communication? Pour répondre à cette question, nous nous intéresserons aux transferts d'argent et à la dynamique associative. Le deuxième chapitre soulignera quant à lui la persistance du lien physique chez les Maliens de Montreuil; forme de lien qui n'a pas disparu avec l'arrivée des TIC mais qui au contraire se manifeste toujours vivement à travers les fréquents va-et-vient, les retours définitifs et les rapatriements et enterrements au pays d'origine. Enfin dans le troisième et dernier chapitre de ce mémoire, nous questionnerons le « dédoublement des lieux de l'habiter » (Dupuy, 2005) des Maliens de Montreuil et le brouillage de l'ici et du là-bas: quel est, en tant qu'acteurs d'une culture de lien médiatisée par les TIC, leur rapport à l'espace et aux territoires? SOMMAIRE |