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Les Maliens de Montreuil, des "quêteurs de passerelles"par Arthur Devriendt Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne - Master 1 Géographie 2007 Dans la categorie: Géographie |
1) Une importante communauté malienneLors de nos entretiens et de nos diverses rencontres sur le terrain, notre première question était systématiquement la suivante: «combien y'a-t-il de maliens à Montreuil?». Cette question suscitait très souvent chez notre interlocuteur un éclat de rire suivi d'un «je ne sais pas... et personne ne sait». Et il est vrai que chiffrer la population malienne de Montreuil est quasi- impossible. Pour le démographe de la ville Pascal Fuchs, cité dans L'Express, « au dernier recensement [l'article date de 20051, 2118 personnes se sont déclarées de nationalité malienne.40 » Selon le site internet officiel de la mairie de Montreuil, « le nombre [de Maliens de Montreuill est estimé entre 6 000 et 10 000.41 » C'est également cet intervalle que nous ont fourni sur le terrain les rares personnes à avoir osé apporter une réponse chiffrée à la question. Derrière la variété des quelques chiffres que nous pouvons trouver, se cache des définitions variées de ce que sont les «Maliens de Montreuil». Certains en effet limitent cette appellation aux résidents de Montreuil de nationalité malienne alors que d'autres l'étende aux individus d'ascendance et/ 40 L'Express, Bordier Julien, « Mali-sous-Bois », mis à jour le 17/10/05, http://www.lexpress.fr/region/mali-sous-bois_484282.html 41 Mairie de Montreuil, « Yélimané - Mali », http://www.montreuil.fr/1-8894-Yelimane---Mali.php ou d'origine malienne. Quant à nous, nous nous sommes déjà expliqué, dans l'introduction, quant à l'utilisation qui est faîte de l'expression «Maliens de Montreuil» dans ce travail. Montreuil aurait donc une population malienne et d'origine malienne de 6 000 à 10 000 habitants. Comment pouvons-nous expliquer cette «concentration»? Pour Jean-Pierre Brard, maire de la commune de 1984 à 2008 et député depuis 1988, l'immigration malienne à Montreuil est une « tradition [...1 qui se marie avec la tradition politique de la ville de solidarité anticoloniale. » Tradition qui remonte à son prédécesseur, le communiste Marcel Dufriche. Maire de la ville de 1971 à 1984 et élu au conseil municipal dès 1959, Marcel Dufriche était également secrétaire particulier de Benoît Frachon, secrétaire général de la CGT de 1945 à 1967 et président du syndicat de 1967 à 1975. Au sein de ce syndicat, Marcel Dufriche fut le « spécialiste des questions coloniales » (Dewitte, 1981). Il se rendit alors fréquemment à des réunions en Afrique où il fit connaissance personnellement avec Modibo Keïta, le père de la nation malienne. selon l'expression consacrée. Madidian Dembélé, Vice-Président de Benkunda, association de ressortissants maliens qui regroupe environ 2000 adhérents dans toute la France, fait également référence à Marcel Dufriche lorsque nous l'interrogeons sur les raisons de l'importance de la communauté malienne à Montreuil: « Si vous voulez, ça date de loin, parce que l'ancien maire, avant Jean- Pierre Brard, tout dépend de lui. Lui il est ami avec Modibo Keïta donc pour lui quand tu arrives à Montreuil t'es chez toi. » Encore aujourd'hui les liens politiques sont forts entre Montreuil et le Mali. Pour preuves: la mise en place d'un partenariat de coopération décentralisée entre la ville et le Cercle de Yélimané en Région de Kayes (cf. encadré n°3) ; et des Présidents de la République du Mali (Alpha Oumar Konaré et Amadou Toumani Touré) qui lors de leurs visites officielles en France ne manquent jamais de se rendre à Montreuil. Comme nous l'a dit une malienne: « Il faut venir à Montreuil pour voir notre Président ». C'est d'ailleurs à l'occasion de l'une de ses visites, qu'ATT, en 2007, a inauguré la diffusion sur satellite de la chaîne de télévision malienne accessible désormais aux Maliens de l'Extérieur (cf. encadré n°4).
2) Les foyers de travailleurs migrants sur la ville C'est en mars 1968, alors que Marcel Dufriche et Modibo Keita sont respectivement élu au conseil municipal de Montreuil et Président de la République du Mali, qu'est créé le désormais célèbre foyer de travailleurs migrants rue Bara (communément appelé «foyer Bara»). Aujourd'hui nous dénombrons neuf foyers de travailleurs
migrants (FTM) sur la ville de ces foyers, mais nous allons nous y intéresser car ils ont acquis une très forte charge symbolique et ce sont eux qui ont fait de Montreuil une ville si importante pour la communauté malienne. Le plus grand organisme gestionnaire présent sur la ville est l'Aftam.
L'Aftam: A sa création en 1962, l'Association pour la formation aux techniques de base des africains et des Malgaches résidants en France (AFTAM - devenu acronyme en 2005) avait pour activité première, comme son nom l'indique, la formation de base afin que les « ressortissants des anciennes colonies » aient « une qualification utile au développement de leur pays lors de leur retour au village.42 » Aujourd'hui, l'Aftam travaille autour de quatre axes: l'habitat social adapté, l'hébergement social, le secteur médico-social et la promotion sociale. L'hébergement des travailleurs migrants a commencé dans la seconde moitié des années 60 et ce à Montreuil précisément, avec le foyer Bara. Aujourd'hui, l'Aftam gère 49 FTM et 38 résidences sociales sur 6 Régions (Bretagne, Bourgogne, Centre, Île-de-France, Normandie, Picardie). Au niveau départemental, la Seine-Saint-Denis apparaît comme étant la plus équipée en matière de FTM Aftam (derrière Paris), et la troisième en matière de résidences sociales Aftam (derrière le Val-de-Marne et Paris). Pour l'association, tous les FTM ont vocation, à 42 Aftan&,, « Historique », http://www.aftam.fr/25-historique.htm
Illustration n°1 - Le foyer Bara Arthur Devriendt, 2008 terme, à être transformés en résidences sociales (y compris à Montreuil). Cette volonté résulte d'un changement dans la vision de la migration: les premiers FTM ont été créés dans l'urgence afin de répondre à l'arrivée d'une population dans un pays alors en recherche de main d'oeuvre. L'expression «travailleur migrant» résume bien la vision de la migration de l'époque, qui ne devait être que temporaire. Or le temporaire est devenu permanent. Dans ce cas, les conditions d'hébergement ne conviennent plus: il faut « sortir du logement spécifique, réinsérer le foyer dans la politique urbaine, favoriser l'insertion des résidents. » Les résidences sociales sont ainsi vues comme « un outil d'insertion et une solution de logement durable et pérenne pour les travailleurs immigrés. » (Aftam, 2007) Au niveau français, la population hébergée par l'Aftam est à 40% originaire du Mali, du Sénégal et de la Mauritanie. En Île-de-France, la population des FTM « est d'abord et avant tout constituée de Maliens, Sénégalais ou Mauritaniens » à savoir 49% des résidents. Mais les auteurs du Rapport d'activité 2006 notent que « dans les faits, si l'on tient compte des personnes naturalisées, ils comptent pour plus de la moitié de l'effectif ». Autre caractéristique de la population des foyers: elle est essentiellement masculine (96%) et vieillissante (48% de l'effectif est ainsi en 2006 âgé de plus de 55 ans, soit un point de plus qu'en 2005). Enfin, les foyers Aftam d'Ile-de-France sont en moyenne occupés à 95%; fort taux d'occupation qui s'accompagne d'un faible taux de rotation. Le foyer Bara: Créé en mars 1968 pour accueillir 265 personnes, ses capacités d'accueil sont dès la fin des années 70 largement dépassées en accueillant, selon Koné Amadou (secrétaire général du comité de concertation du foyer), 400 personnes. Aujourd'hui, le foyer est composé de 68 chambres-dortoirs pour un nombre total de lits de 410. Cependant il s'agit là du chiffre officiel. Selon Philippe Schroder, coordinateur Seine-Saint-Denis de l'Aftam, la population réelle du foyer avoisine le millier de personnes, soit 600 «surnuméraires». Tous vivent dans des conditions de confort très sommaires.` Ce foyer (cf. illustration n°1) a acquis une forte charge symbolique, ce qui fait de lui non pas seulement un simple lieu de résidence mais plus largement un véritable lieu de vie et un point de rencontre de toute la communauté malienne et également de toute une communauté musulmane. Cette forte charge symbolique est évoquée par Philippe Schroder comme un frein aux projets de rénovation et de réhabilitation. Le foyer est un lieu de vie intense: aussi bien à l'intérieur où le moindre espace est utilisé (nous y trouvons une mosquée, un atelier de couture, une forge, des coiffeurs, des petits commerçants...) qu'à l'extérieur: « La rue Bara se prolonge, à l'ouest, par la rue Paul Eluard qui offre un espace piétonnier assez large. Destiné, dans la journée, à l'accueil des écoliers [ce texte date de 1995; l'entrée de l'école se fait désormais sur un autre rue mais ce qui suit est toujours vrail, il est largement investi par les résidents du foyer le soir et le week-end. [...1 Certains week-ends, les résidents installent des cartons et des bouts de moquette sur le bitume pour s'y asseoir plus nombreux. [...1 En été, entre dix-huit et vingt-deux heures, on peut compter plus de cinquante personnes dans cette rue. » (Brunet, 1995) Ainsi, les foyers présents sur la ville apparaissent à la fois pour ceux qui y vivent, pour ceux qui y ont vécu et pour ceux qui s'en occupent non pas comme des lieux fermés tels qu'ils sont souvent présentés mais au contraire comme des lieux ouverts sur l'extérieur, sur Montreuil, sur la région parisienne et sur le Mali... | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||