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UNIVERSITE DU SUD
TOULON VAR
MASTER 2 RECHERCHE spécialité IMAGINAIRES
LE RECIT POETIQUE GRACQUIEN
DANS
AU CHATEAU D'ARGOL
ET
UN BALCON EN FORET :
POUR UNE NOUVELLE POETIQUE DU RECIT

Maryline CHAMBET
Mémoire dirigé par M. Daniel BILOUS, professeur
des universités
La Garde
Juin 2008
Illustration de couverture : Argol, Laure CHAMBET
(fusain et pastel, 2008).
TABLE DES MATIERES
Hommages 4
Introduction 6
Notions préliminaires :
éclaircissements théoriques et terminologiques
14
Chapitre premier : Le désamorçage de la
diégèse dans Au château d'Argol et Un balcon
en forêt 20
I.1. La déliquescence de la trame narrative
21
I.1.1. Deux récits placés sous le signe de
l'attente 21
I.1.2. Vers « la multiplicité des
possibles »1(*) 28
I.2. La fonction référentielle mise à mal
35
I.2.1. La dimension spatio-temporelle 35
I.2.2. Le statut du personnage gracquien 43
Chapitre deuxième : La poésie sans les
vers 52
II.1. La poéticité dans le style gracquien
53
II.1.1. La phrase gracquienne 53
II.1.2. La sur-structuration de la prose 60
II.2. Vers une crise de la perception 66
II.2.1. L'incongruité des images : les
spécificités de la sémiotique
gracquienne 66
II.2.2. L'italique : « le centre
d'innervation de la phrase »2(*)
gracquienne 72
Chapitre troisième : Le sème de la
frontière dans le récit poétique gracquien 78
III.1. A la frontière entre réalisme et
surréalisme 79
III.1.1. « L'épanchement du songe dans la
vie réelle »3(*) : vers la
déréalisation du réel 79
III.1.2. La dimension mythique du récit poétique
gracquien 86
III.2. Le récit poétique ou le texte-
frontière 93
III.2.1. Pour une lecture métatextuelle du récit
gracquien 93
III.2.2. Le récit poétique : une nouvelle
synthèse des genres ? 98
Conclusion 106
Annexes 110
Bibliographie 123
Hommages
En tout premier lieu, je tiens à rendre hommage
à ce grand écrivain, Monsieur Julien Gracq. C'est avec une
émotion certaine que j'ai appris sa disparition, le vingt-deux
décembre dernier, et que j'écris ces lignes...
Cela aurait été un grand honneur de
rencontrer son alter ego, Monsieur Louis Poirier, de lui transmettre les
quelques pages qui suivent, en guise de sincère témoignage
d'admiration... Mais Julien Gracq s'en est allé, vers un autre rivage
que celui des Syrtes, laissant dans le sillon de ses pages la magie d'un
enchantement. Il a été pour moi une de ces
révélations, un guide qui m'a emmenée, et continue de le
faire chaque fois que j'ouvre l'une de ses pages, sur les sentiers
mystérieux de son imaginaire. Julien Gracq, c'est le renouveau, la
poésie, la magie, la beauté des mots, la pureté
retrouvée de la langue française. Ma rencontre avec l'oeuvre
gracquienne a été un véritable coup de foudre, et mes
sentiments à son égard ne se sont depuis jamais
altérés.
Merci donc, Monsieur Julien Gracq, pour m'avoir fait
voyager si loin.
Par ailleurs, ce travail est le fruit d'un cheminement qui
ne s'est réalisé que grâce au soutien et aux encouragements
de plusieurs personnes.
Parmi elles, je tiens à remercier de manière
toute particulière, et avec une profonde gratitude, Monsieur Daniel
Bilous, qui a assuré la direction de ce mémoire avec une rigueur
et une gentillesse remarquables.
Je remercie également, très sincèrement,
Monsieur James Dauphiné qui a accepté de consacrer une part de
son temps à la lecture du travail ci- présent. Au- delà de
cela, je tiens à préciser que je leur suis extrêmement
reconnaissante de m'avoir guidée dans mes choix et mes motivations, et
d'avoir su me donner la force d'accomplir mes projets, lorsque parfois le
courage n'était pas au rendez- vous. Merci, donc...
Je remercie d'autre part Monsieur André Alain Morello,
qui avait supervisé l'avancement de mes travaux sur Julien Gracq durant
la première année de Master.
Je remercie également ma petite soeur, Laure, dont les
talents de dessinatrice m'ont été précieux.
En outre, je tiens à dire un grand merci aux actants du
département de Lettres de l'Université du Sud Toulon - Var ;
d'une part à l'ensemble du corps professoral, pour son enseignement de
qualité, et d'autre part aux agents administratifs, pour leur sympathie
et leur professionnalisme.
Ma gratitude s'adresse donc à toutes les personnes
qui, de près ou de loin, m'ont aidée à concrétiser
ce projet d'écriture.
Introduction
Lorsque l'on évoque le nom de Julien Gracq, la
première impression qui en ressort est celle d'un écrivain en
marge, d' « un esprit libre et
hautain »4(*)
qui a voulu, et su, se tenir à l'écart de toute mondanité,
de toute convention, de tout formatage.
Son oeuvre est variée et protéiforme. ;
tour à tour romancier, nouvelliste, dramaturge, poète ou encore
essayiste, Julien Gracq puise ses sources d'inspiration dans divers courants de
pensée et chez bon nombre d'auteurs, sans toutefois s'y assujettir
d'aucune manière ; voyageant librement à travers le paysage
littéraire tout entier, Gracq s'est frayé son propre passage, a
finalement décidé de prendre possession de terrains jusqu'ici
laissés en friche, et de les exploiter, à sa manière, pour
en libérer toute la beauté, la quintessence. OEuvre en mouvement,
oeuvre en suspens, oeuvre du renouveau romanesque et de l'affranchissement aux
constantes littéraires, la création gracquienne - et
spécifiquement ses récits - reste hermétique à de
nombreux lecteurs et critiques, et ce d'autant plus que leur auteur a toujours
été « soucieux de rappeler que ses livres ne
transmettent aucun message, n'apportent aucune révélation, n'ont
d'autre signification que celle des mots. »5(*)
Ce mystère, Gracq n'a jamais cessé de
l'entretenir, que ce soit autour de son oeuvre ou de sa vie. Ayant toujours fui
les honneurs et le tapage médiatique, il est cependant
considéré, et davantage encore depuis sa toute récente
disparition, comme l'un des auteurs les plus secrets et paradoxalement les plus
célèbres de la littérature française, comme en
témoigne le rare privilège qu'il eut d'entrer de son vivant dans
ce panthéon que figure l'illustre Bibliothèque de la
Pléiade.
Louis Poirier naît le dix juillet 1910 à
Saint- Florent- le- vieil, petit village du Maine- et- Loire, où il
s'est éteint le vingt-deux décembre dernier. Agrégé
d'Histoire à l'âge de vingt-quatre ans, il enseigne successivement
à Nantes et à Quimper. En 1937, il rédige Au
Château d'Argol, proposé sans succès à
Gallimard et finalement publié à compte d'auteur chez Corti,
éditeur auquel il restera fidèle. Julien Gracq6(*) est né, mais son nom ne
marque pas immédiatement les consciences, puisque cent cinquante
exemplaires seulement sont vendus. Après avoir servi l'infanterie de
l'armée française, il est fait prisonnier quelques mois dans un
stalag en Pologne, en 1940, puis tombe malade et est rapatrié à
Marseille la même année. Il reprend le professorat, à
Amiens, à Angers, puis à Paris au lycée Claude Bernard, et
parallèlement continue d'écrire. Son deuxième
récit, Un beau ténébreux, est publié en
1945, suivi en 1949 du Roi Pêcheur, l'unique pièce de
théâtre de son oeuvre.
Dès 1950, Julien Gracq provoque un tumulte au sein
de la vie littéraire française. En janvier de cette année-
là paraît, dans la revue Empédocle, et avec le
soutien d'Albert Camus, La littérature à l'estomac, un
violent pamphlet dans lequel il s'insurge contre la littérature de
l'époque et la médiatisation qui l'entoure :
« [Ce sont] cette cuisine parlementaire, ces
jalousies, ces intrigues de sérail, ces manoeuvres de couloir, ces
débauchages de clientèle, ces débinages journalistiques,
ces scrutins à double fond, plus machiavéliques que ceux de la
république sérénissime, ce cursus honorum plein
de pièges et de détours qui rendent la vie littéraire si
bassement excitante. » 7(*)
Presque deux années plus tard, quelques jours avant
l'attribution du quarante-neuvième Prix Goncourt, Le rivage des
Syrtes, le troisième récit gracquien, publié quelques
mois auparavant, est donné favori. Le trois décembre 1951,
Raymond Queneau annonce le résultat : Julien Gracq se voit
décerner le Prix, à six voix contre quatre. Quelques heures
après, le lauréat s'exprime publiquement, dans un Café
Voltaire bondé :
"J'avais pris, il y a plus d'un an, résolument
parti contre les jurys littéraires. Je reconnais aussi très
volontiers qu'il y a parmi eux certains suffrages qu'aucun écrivain n'a
le droit de récuser sans une intolérable
grossièreté. Mais ceci dit, je ne puis, comme je l'ai
indiqué clairement8(*), faire autrement que refuser le prix qui m'est
décerné."
Après cet acte d'audace, jugé impertinent
pour certains, héroïque pour d'autres, Gracq s'écarte
définitivement de la vie médiatique, accordant seulement
ça et là quelques entretiens télévisuels et
radiophoniques, mais continuant à enseigner et à écrire,
alternant ouvrages critiques - parmi lesquels les deux tomes des
Lettrines ou encore En lisant en écrivant - et
récits de fiction - comme Un balcon en forêt, La
presqu'île. Mais envers et contre tout, Gracq reste discret sur sa
vie et sur lui- même, ne se dévoilant qu'en filigrane, au fil de
ses pages. José Corti, son éditeur et ami, le décrit comme
tel dans ses Souvenirs désordonnés :
« C'était un homme qu'une fiche
signalétique n'aurait pu définir que comme moyen en tout. Il n'y
a en effet rien de commun entre l'homme et l'oeuvre ; entre le Gracq
réservé que l'on rencontre, le professeur froid - dont les
élèves disent qu'il ne se déride jamais, mais fait
d'excellents cours - et l'écrivain qui a miraculeusement peint les
enchantements d'Argol, les féeries de la forêt des Ardennes, les
magies de la mer des Syrtes ; [...] ; celui que l'on tiendra un jour pour l'un
des plus grands écrivains de notre époque. Gracq n'est pas un
homme de conversation de salon. Il est l'homme du
tête-à-tête ; celui qui cherche dans l'interlocuteur
cette part de singulier, cette part d'humain qui peut l'intéresser.
[...] Gracq ne laisse pas deviner qu'il est Gracq. Il décevra même
celui qui espère saisir dans sa conversation quelque chose de la
poésie de son oeuvre, qui attend que jaillisse enfin l'improvisation
brillante où éclateront l'esprit, l'humour, le trait de
Liberté grande. »9(*)
En définitive, l'oeuvre de Julien Gracq, à
l'instar de l'homme, ne se laisse pas lire aisément. La production
gracquienne recèle effectivement une part d'ambiguïté,
d'équivocité, un nimbe de pudeur mystérieuse qui invite le
lecteur à une promenade au- delà des mots. Cette
oeuvre-palimpseste10(*),
dont les récits sont particulièrement évocateurs, fait
donc appel à un « degré [second] »
de la sensibilité. Ecrits dans un style tantôt riche et
foisonnant, tantôt épuré et minimaliste, les récits
gracquiens sont tous notablement différents, mais tendent cependant
à la construction d'un imaginaire structuré autour de certaines
images-forces, à la germination d'un langage nouveau, d'une langue
atypique qui convie le lecteur à regarder le monde qui s'offre à
lui au fil de chacune des pages avec un regard neuf, émerveillé.
L'opinion émise par André Breton à la
publication du premier des récits gracquiens, Au château
d'Argol, en 1938, est à ce titre très significative ;
aux yeux du chef de file du mouvement surréaliste, ce dernier a fait
office de lentille, de catalyseur qui permit de cristalliser autour de lui les
éléments épars du Surréalisme, au moyen d'une
puissance magique d'aimantation. Cette sorte de face à face du
Surréalisme avec lui- même déboucha sur une manière
nouvelle, propre à Gracq, d'appréhender la
surréalité poétique.11(*)
Ainsi, Julien Gracq reste un écrivain plurivoque,
difficile à cerner : tandis que certains le considèrent
comme un initié, un mystique, d'autres se plaisent à voir en lui
un auteur réaliste, ou au contraire surréaliste, et d'autres
encore parlent d'un symboliste12(*). Pour lui, ce qui prime dans la création est
avant tout « la revendication de la liberté
illimitée »13(*). Les intentions plurielles de Julien Gracq
n'ayant pas été, de surcroît, explicitées par Louis
Poirier, une confusion, ou plutôt une indétermination,
règne sur l'oeuvre tout entière. Celle- ci, à
défaut d'apparaître comme une unité construite et
bouclée sur elle- même, se présente comme un puzzle
d'images, de sensations, d'émotions et d'atmosphères14(*) que le lecteur, au gré
du « grand opérateur d'images »15(*) qu'est le prosateur, a pour
mission de reconstituer.
Malgré la difficulté à reconstruire
l'unité de cette oeuvre, qui se veut à de multiples égards
insaisissable, il faut noter une évolution importante entre les premiers
ouvrages de Gracq et ceux plus récents, avec une frontière qui
serait marquée par la rédaction d'Un Balcon en
Forêt, que l'on peut tenir pour le récit le plus abouti et le
plus représentatif, pour qui la chercherait, d'une quintessence
gracquienne. C'est donc dans la discontinuité de l'oeuvre de Gracq qu'il
faut chercher son unité profonde, unité qui a pour principe
fondamental la recherche de la beauté poussée à son
paroxysme.
Toutefois, pour notre auteur, cette beauté est, plus
qu'une finalité, un idéal à poursuivre, l'objet d'une
quête sans fin de l'écriture. Dans toutes ses fictions narratives,
la trame diégétique est sensiblement identique : des
êtres supérieurs, ou tout au moins hors du commun, assument une
situation extraordinaire, dans un lieu atypique. Et l'ensemble de ses
récits est sous-tendu par une stylistique exceptionnelle qui pointe
l'écart entre la réalité du monde et la
réalité de l'oeuvre, laissant le lecteur au seuil d'un univers
singulier. Plus qu'un transcripteur, qu'un auteur, Gracq est un
explorateur ; un explorateur qui fouille au plus profond des
« eaux étroites »16(*) du monde et de la
conscience, pour découvrir et dévoiler les origines de l'Homme,
et du langage17(*).
Là se trouve sans doute, pour le récit gracquien, l'unité
d'inspiration, cristallisée autour du mythe originel, et l'unité
formelle, produit d'un traitement spécifique des richesses et des
pouvoirs de la langue.
Au gré de ces deux constantes va naître une
forme singulière de récit, une forme hybride relevant de ce qu'il
convient d'appeler « le récit
poétique »18(*).
Ce terme, a priori quelque peu équivoque,
souligne en fait la double facture de la prose fictionnelle gracquienne, qui
allie savamment la fluidité du récit et la complexité de
la poésie. Ce postulat, fondamental pour une analyse pertinente des
fictions de Gracq, est souligné dans bon nombre d'ouvrages
littéraires et anthologiques, au sein desquels règne un flou
taxinomique. Le célèbre spicilège d`André Lagarde
et Laurent Michard utilise indifféremment, pour caractériser le
récit gracquien, les termes de « prose
poétique » et de « poème en
prose »19(*), prétendant souligner ainsi la richesse
de la prose de Gracq. La même indétermination est mise en exergue
dans divers autres manuels : « poèmes denses,
intenses, qui par moments deviennent romans »20(*) pour certains, ou encore
« grands récits poétiques »21(*) pour d'autres, les
désignations sont nombreuses, dans les ouvrages de l'appareil scolaire,
pour tenter de catégoriser des oeuvres qui se veulent, a
fortiori, rebelles à toute classification. Il en est de même
dans les volumes encyclopédiques ; beaucoup hésitent sur
l'identité générique des écrits gracquiens :
« récits romanesques [écrits] en une prose
drapée »22(*), ou encore « récit[s] [...]
lent[s] »23(*)
viennent qualifier ce type d'oeuvres. Cette indétermination
terminologique met au jour le fait que les récits gracquiens
relèvent d'une esthétique originale, d'une esthétique de
la différence qui laisse transparaître, sous une fine trame
romanesque, une lourde charge poétique, qui se trouve être en
réalité leur essence profonde.
Parmi les nombreux écrits d'imagination en prose
publiés par Gracq, deux sont particulièrement intéressants
à confronter : Au château d'Argol et Un Balcon
en forêt, respectivement le premier et le dernier des
« grands récits » gracquiens. Vingt ans
séparent le second (1958) du premier (1938) ; ces deux
décennies constituent un temps de latence au cours duquel l'oeuvre de
Gracq va connaître un changement de cap très important,
marqué non seulement par la Seconde Guerre Mondiale mais aussi par la
parution, et le succès, du Rivage des Syrtes24(*). Le style gracquien,
durant cette période, va considérablement évoluer :
à une prose très dense et chargée succède une
écriture plus dépouillée et épurée, plus
modeste peut- être, un ton mesuré et sobre. Par le truchement des
événements vécus par Louis Poirier pendant les
années tumultueuses de 1939-1945, Julien Gracq a mûri, et son
oeuvre également. Cette transmutation est notable également sur
le plan de la trame narrative.
D'emblée, le titre d'Au château d'Argol
alerte le lecteur, l'invitant à pénétrer dans ce
mystérieux château : en effet, l'allitération en [o]
est significative ; les deux [o] fermés, que l'on retrouve dans
« au » et
« château », semblent emprisonner le lecteur
dans l'univers fictif au sein duquel il s'apprête à
évoluer, et le [o] ouvert présent dans le nom
d' « Argol » fait figure de porte ouverte sur
l'imaginaire.25(*) Le
récit s'ouvre sur l'arrivée d'Albert au manoir d'Argol qu'il
vient d'acquérir, en Bretagne. Il y reçoit la visite de son ami
Herminien, venu avec sa compagne, la mystérieuse Heide. Au fil des pages
se tissent des rapports ambigus entre ces trois personnages, rapports d'amour
et de haine, d'admiration et de répulsion, qui conduisent à un
sombre drame : Heide est violée par Herminien, lequel est
finalement assassiné par Albert. Ce récit,
« déconcertant, halluciné avec rigueur et
méthode, se lit comme on interprète le plus séduisant des
mauvais rêves. »26(*). Riche de stases descriptives27(*) et de plongées
spectaculaires dans les méandres des consciences, il éblouit par
l'incongruité des images et la fluidité de l'écriture.
« Il ne faut pas conseiller la lecture de ce
livre, écrit Yanette Delétang-Tardif, à ceux qui
ne sentent pas en eux cette présence affamée, décisive et
tenaillante que M. Edmond Jaloux a ainsi définie dans la Vie de
Goethe : " le démon intérieur est toujours
quelque chose qui se refuse en même temps qu'il vous assaille. Quelque
chose qui se dérobe au moment même où il vous appelle.
Quelque chose qui vous force à parler et qui ne veut pas être
dit. ". Ce démon [...] habite avec une épuisante
actualité le roman de M. Julien Gracq. [...] Cette unité
fulgurante et foudroyée, inconcevable pour une imagination privée
d'aliments réels, mais évidente pour ceux qui sentent leurs
rêves comme une vie vraiment
vécue [...]. »28(*)
Quant à lui, Un balcon en forêt est
l'un des rares récits gracquiens a être daté : au
début de la Seconde Guerre Mondiale, l'aspirant Grange se trouve
mobilisé dans un blockhaus de la forêt des Ardennes, près
de la frontière belge, en compagnie de trois soldats, Hervouët,
Gourcuff et Olivon. Dans le quotidien des quatre hommes, qui attendent une
offensive allemande, la guerre n'est qu'inanité et absence. De fait,
vivant dans une sorte de vacance hors du temps, ils organisent leur quotidien
dans l'expectative d'une guerre qui tarde à venir. Grange fait la
connaissance de Mona, une sorte de femme-enfant, et tous deux
s'épanouissent ensemble, jusqu'à ce que la menace de l'attaque se
précise et que les femmes soient priées de quitter la
région. Alors, la rumeur sourde du combat vient troubler la
tranquillité du « balcon en forêt »,
et Grange part se réfugier chez Mona, où il
« tir[e] la couverture et s'endor[t] »29(*), peut- être pour
toujours...
Présente, bien que ténue, dans le premier
texte, il s'avère que la trame narrative disparaît en
quasi-totalité dans le second, altérant la densité
diégétique et renforçant, de ce fait, le rôle de
l'écriture. Dans ces deux oeuvres, mais à des degrés
différents, le langage devient un actant, une entité
autocentrée sur elle- même, tendant à sa propre fin.
L'expression de la matière événementielle devenant
secondaire, se fait jour l'idée d'une primauté du langage sur le
récit lui- même, qui finit par devenir accessoire voire, par
moments, absent. L'intrigue et ses composantes, si elles ne sont pas totalement
abolies, versent dans l'arbitraire, faisant office d'« objets
manufacturés par les mots »30(*). Le récit, dans lequel
l'auteur s'engage en faveur d'un certain parti pris des mots, devient une
expérimentation verbale.
A la linéarité de la prose se superposent,
comme en surimpression, les circonvolutions de la poésie. L'examen de
l'étymologie des termes prose et poésie permet
de tracer nettement une ligne de partage entre les deux : à la
prorsa oratio (soit un discours qui va penché vers l'avant,
tout droit à son référent) s'oppose le versus
poétique, essentiellement organisé par le principe des retours,
et donc par la mise en correspondance ou en résonance d'unités du
langage. Chez Gracq, la frontière entre les deux tend à se
dissoudre, ou, plus justement, prose et poésie se
complètent : en effet, certains éléments de la
diégèse, comme les personnages, les décors, les
événements, se font écho dans le texte, tramant une
structure poétique et, réciproquement, des critères de
poéticité qui relèvent de la facture de l'écrit
tendent à donner de la consistance à ces composantes.
En définitive, les récits gracquiens
relèvent d'une théorie indigène, fondée sur une
alliance subtile qui permet de réconcilier ce qui, a priori,
s'avérait inconciliable. Au gré de l'immixtion de la
poésie dans la prose, le récit devient poétique, se charge
d'un coefficient poétique qui le dépasse et le transcende.
Au vu de ces considérations il conviendra de
s'interroger sur la manière dont Julien Gracq élabore sa
technique d'écriture. Quels sont les moyens qu'il emprunte à la
poésie pour sublimer son récit en prose ? L'opacité
que, depuis Mallarmé, l'on prête volontiers au poétique,
compromet- elle l'accès à la diégèse et,
réciproquement, la diégèse affaiblit-elle, de son
côté, les effets de cette poésie sans les vers ?
L'idée directrice de cette étude, fondée
sur cette série de problématiques, consiste en l'hypothèse
que l'oeuvre de Gracq, au moyen d'une forme originale de récit, le
récit poétique, s'ancre fortement dans une poétique de la
modernité, du renouveau.
De cette hypothèse découlent trois axes
d'interprétation. Le premier consistera à étudier la
façon dont se manifeste la crise du récit dans la prose
gracquienne ; dans le deuxième, notre analyse se penchera sur
l'intrusion d'éléments qui tendent à conférer
à cette prose une lourde charge poétique. Dans un
troisième et dernier temps, nous verrons comment ces
récits-frontières acquièrent une dimension
autoréflexive ou, si l'on préfère,
métatextuelle.
Notions préliminaires :
éclaircissements théoriques et terminologiques
Avant d'entamer la réflexion sur les
caractéristiques et les spécificités du récit
poétique gracquien, il s'avère nécessaire, afin
d'éviter toute confusion terminologique, d'éclaircir quelques
notions relatives à la poétique, et plus
précisément à la poétique des genres.
Si controversée que soit la notion de genre
littéraire de nos jours, cette dernière permet de dégager
les transgressions opérées par un auteur, par rapport à
des normes plus ou moins codifiées. Ferdinand de Saussure, et plus tard
Roman Jakobson, soulignent à l'envi, l'un pour la langue, l'autre pour
la poésie, l'importance d'une double analyse, à la fois
diachronique et synchronique31(*) ; cette double exigence s'applique
également à la création littéraire d'un auteur, qui
se conçoit non seulement dans la continuité d'autres oeuvres (que
ce soit en adéquation ou en opposition avec celles-ci), mais aussi dans
sa singularité. De ce fait, le concept de genre littéraire permet
à la fois de traiter de certaines grandes formes communes au spectre
entier de la littérature et de saisir la manière dont elles sont
appréhendées, voire transgressées.
Dans le cas de Julien Gracq, cette analyse est
particulièrement éclairante dans la mesure où son oeuvre,
et particulièrement les deux livres sur lesquels nous proposons de nous
pencher, se situent chronologiquement dans une période de remise en
question des normes et constantes littéraires, et
d'expérimentation des richesses et pouvoirs de langue.
Au château d'Argol et Un balcon en
forêt, respectivement publiés en 1938 et 1958, se situent aux
confins du mouvement surréaliste et des recherches des Nouveaux
Romanciers ; si nous pouvons relever un certain nombre de points communs
entre les récits de Gracq et ceux d'André Breton32(*) ou Louis Aragon33(*), par exemple, nous ne pouvons
pas, en revanche, établir de liens manifestes avec les romans de Claude
Simon, D'Alain Robbe-Grillet ou de Michel Butor34(*). Cependant, il résulte de cette confrontation
une similarité entre ces auteurs : la déconstruction du
récit traditionnel.
En effet, malgré l'appellation même de
Nouveau Roman, et malgré la tendance de la critique
générique à étiqueter les oeuvres de ces auteurs
comme des romans, l'indétermination règne autour de ces ouvrages
au caractère singulier. Si, à partir des définitions
canonisées par l'usage, nous considérons traditionnellement le
roman comme une « histoire feinte [...] où l'auteur
cherche à exciter l'intérêt par la peinture des passions,
des moeurs, ou par la singularité des
aventures »35(*), comme un « récit en prose
généralement assez long, dont l'intérêt est dans la
narration d'aventures, l'étude de moeurs ou de caractères,
l'analyse de sentiments ou de passions, la représentation, objective ou
subjective, du réel »36(*), il devient en effet dommageable de qualifier les
récits de Gracq d'ouvrages romanesques, ou tout au moins d'ouvrages
romanesques classiques. « La narration
d'aventures » étant, comme nous aurons l'occasion de le
voir, réduite au strict minimum, comparée à l'importance
que l'écrivain accorde à la peinture des états de
conscience de ses protagonistes, il conviendra d'appréhender le terme de
roman avec beaucoup de précaution, lui préférant
celui de récit.
Le récit, soit l' « action de raconter
une chose »37(*), ou plus précisément la
« relation écrite ou orale de faits réels ou
imaginaires »38(*), peut, en tant que forme d'énoncé, se
glisser dans toute forme d'expression, dans tout genre littéraire. Mais,
dans notre étude, tout comme l'a fait Jean- Yves Tadié dans son
essai,
« nous nous limit[er]ons, non pas à ces
récits présents dans tout livre, mais à ces livres
où tout est si bien subordonné au récit qu'on les appelle
généralement ainsi, et non pas roman, [...] le genre du
récit [étant] l'épure du genre
romanesque. »39(*)
L'évolution des arts poétiques a mis en
lumière le fait que certaines catégories, comme le récit,
le roman, et plus largement la fiction, sont longtemps apparus comme
ontologiquement inférieurs à d'autres -- notamment la
poésie --, d'où, comme le souligne Dominique Combe, un certain
« manichéisme du partage entre les genres, en
défaveur du narratif »40(*). Or, nous pouvons relever dans cette poétique
dualiste quelque incohérence, fondée sur une confusion des
catégories linguistiques.
La rhétorique mallarméenne soulignait la
prégnance, au sein du système des genres, d'une dyade opposant,
ou tout au moins distinguant, deux états de la parole : le
« brut » et
l' « essentiel » :
« Un désir indéniable à mon
temps est de séparer comme en vue d'attributions différentes le
double état de la parole, brut ou immédiat ici, là
essentiel. Narrer, enseigner, même décrire, cela va et encore
qu'à chacun suffirait peut- être pour échanger la
pensée humaine, de prendre ou de mettre dans la main d'autrui en silence
une pièce de monnaie, l'emploi élémentaire du discours
dessert l'universel reportage dont, la littérature exceptée,
participe tout entre les genres d'écrits contemporains [...]. Au
contraire d'une fonction de numéraire facile et représentatif,
comme le traite d'abord la foule, le dire, avant tout, rêve et chante,
retrouve chez le Poète, par nécessité constitutive d'un
art consacré aux fictions, sa virtualité. »41(*)
Il s'avère que cette classification, quoiqu'elle mette
en valeur la dualité effective entre un discours ordinaire et le
discours littéraire, relève d'une certaine confusion, puisque
Mallarmé assimile le récit (englobant les actions de
« narrer, enseigner, [...], écrire »)
à l' « état [...] brut ou
immédiat » de la parole, et la poésie à l'
« état [...] essentiel »,
littéraire.
Or, comme le conjecture Dominique Combe, opposer la
poésie au récit revient à confronter des catégories
hétérogènes. A l'opposition entre récit et
poésie se substitue de fait celle entre prose et poésie, les deux
notions renvoyant à des emplois différents de la langue, à
deux codes secondaires perçus comme spécifications du code
primaire qu'est la langue. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que
« la poésie s'oppose à la prose, il est vrai, mais
dans le cadre du discours littéraire, lui- même opposé au
discours quotidien, selon un système ternaire réparti sur deux
niveaux »42(*).
Cette répartition des codes linguistiques peut
être schématisée de la façon suivante :
|
Code primaire :
la langue
|
|
Discours ordinaire =
état « brut ou immédiat » de
la langue
|
Discours littéraire =
état « essentiel » de la langue
|
|
Codes secondaires
|
- prose
|
- prose
- poésie
|
|
Composante(s)
des codes secondaires
|
Récit =
« narrer, enseigner, [...]
décrire »
|
Récit =
« narrer, enseigner, [...]
décrire »
|
Dans cette configuration, le récit apparaît
comme une catégorie transversale aux sous-codes que constituent la prose
et la poésie, capable de s'immiscer aussi bien dans l'une que dans
l'autre. Certes, le récit est le trait essentiel du genre romanesque,
mais c'est une réduction synecdochique que de l'identifier pleinement au
roman ; le récit doit être considéré comme une
catégorie transcendante à tout type de discours et à tout
genre littéraire.
Une autre antinomie reste toutefois
problématique : celle de la prose et de la poésie. La
germination de nombreux genres de synthèse a prouvé que ces deux
codes secondaires n'étaient pas incompatibles ; en effet, à
la faveur d'un élargissement de sa définition, la poésie
n'est plus seulement conçue comme « l'art de faire des
ouvrages en vers »43(*), mais comme un emploi spécifique de la langue,
un jeu formel sur les mots, un art du langage44(*), « un impondérable qui peut se
trouver dans n'importe quel genre », ainsi qu'aimait à la
définir Henri Michaux.
Les recherches de Roman Jakobson, et notamment l'article
« Linguistique et poétique », ont corroboré
ce postulat. Pour être en mesure de répondre à la question
« Qu'est- ce qui fait d'un message poétique une oeuvre
d'art ? »45(*), Jakobson propose d'associer six fonctions du langage
aux six facteurs présents dans la communication, qui sont les
suivants :
- « le destinateur, [qui] envoie un message au
destinataire » ;
- « le destinataire », qui est
censé recevoir le message.
- « Pour être opérant, le message
requiert d'abord un contexte auquel il renvoie (c'est ce qu'on appelle aussi,
dans une terminologie quelque peu ambiguë, le
référent), contexte saisissable par le destinataire, et qui
est soit verbal, soit susceptible d'être
verbalisé » ;
- quant au message, « [il] requiert un contact,
un canal physique et une connexion psychologique entre le destinateur et le
destinataire, contact qui leur permet d'établir et de maintenir la
communication ».
- « [Il] requiert [également] un code
commun, en tout ou au moins en partie, au destinateur et au destinataire
[...] »
- Le dernier facteur est « le
message » lui- même.
A chaque « facteur[...] constitutif[...] de tout
procès linguistique » correspond une
« fonction linguistique »
spécifique :
- « la fonction dite
« expressive » ou émotive, centrée sur le
destinateur, vise à une expression directe de l'attitude du sujet
à l'égard de ce dont il parle. » ;
- vient ensuite « l'orientation vers le
destinataire [:] la fonction conative ».
- « La fonction
référentielle » est quant à elle
centrée sur le contexte, ou référent, c'est-à-dire
sur un objet ou un événement extérieur.
- « La fonction phatique » sert,
elle, à « vérifier que le circuit fonctionne,
à attirer l'attention de l'interlocuteur ou à s'assurer qu'elle
ne se relâche pas » ; elle est donc liée au
contact.
- Lorsque le discours est centré sur le code, Jakobson
parle de « fonction
métalinguistique » : il remplit une fonction de
glose.
- Enfin, la dernière fonction, inhérente au
message lui- même, est cernée par le linguiste russe de la
façon suivante :
« La visée du message en tant que tel,
l'accent mis sur le message pour son propre compte, est ce qui
caractérise la fonction poétique du langage. Toute tentative de
réduire la sphère de la fonction poétique à la
poésie, ou de confiner la poésie à la fonction
poétique n'aboutirait qu'à une simplification excessive et
trompeuse. [...]. Cette fonction, qui met en évidence le
côté palpable des signes, approfondit la dichotomie fondamentale
des signes et des objets. 46(*)
Ce qui caractérise un texte ne relève donc
plus, depuis ces thèses de Jakobson, d'une opposition nette et brutale
entre diverses catégories, mais d'un dosage entre les diverses fonctions
du langage. De fait, ainsi que le résume Georges-Emmanuel Clancier,
« on voit la poésie éprouver la tentation de la
prose. »47(*), et ainsi fleurir des genres de
synthèse comme autant d'alliances des fonctions
langagières : le poème en prose, le poème narratif ou
encore le récit poétique, défini par Jean-Yves
Tadié comme un « phénomène de transition
entre le roman et le poème »48(*), au sein duquel se joue un
conflit permanent entre les polarités qui apparaissent comme les plus
diamétralement opposées, les fonctions
référentielle et poétique du langage.
Chapitre premier :
Le désamorçage de la diégèse
dans
Au château d'Argol et Un balcon en forêt
I.1. La déliquescence de la trame narrative
I.1.1. Deux récits placés sous le signe de
l'attente
Dans les deux récits de Julien Gracq que nous nous
proposons d'analyser, la trame narrative, comme nous allons le voir, est
réduite, sinon à néant, du moins au minimum. Aucune place
n'est accordée à la masse des événements ou
péripéties qui caractérisent le roman traditionnel. En
effet, à la lecture, ne serait-ce que rapide et superficielle, d'Au
château d'Argol ou d'Un balcon en forêt, le lecteur a
l'impression que rien, à proprement parler, ne se passe, et que le texte
est soumis à une logique de la stagnation, qui semble empêcher le
fiction de progresser efficacement, d'où la difficulté de rendre
compte de l'architecture de ces récits.
Le récit, qui est compris, au sens strict, comme
un discours présentant une intrigue, répond
généralement à une structure fixe, ainsi définie
par Paul Larivaille dans « L'analyse morpho-logique du
récit »49(*), à la suite des linguistes et des
poéticiens d'obédience structuraliste tels que Todorov :
« Un récit idéal commence par une
situation stable qu'une force quelconque vient perturber. Il en résulte
un état de déséquilibre ; par l'action d'une force
dirigée en sens inverse, l'équilibre est rétabli ; le
second équilibre est bien semblable au premier, mais les deux ne sont
jamais identiques. Il y a par conséquent deux types d'épisode
dans le récit : ceux qui décrivent un état
(d'équilibre ou de déséquilibre) et ceux qui
décrivent le passage d'un état à
l'autre. »50(*)
Cette structure, mieux connue sous le nom de
« schéma narratif » ou
« schéma quinaire » (ainsi
désigné parce qu'il comporte justement cinq étapes
fondamentales), a tout d'abord été utilisée pour
décrire l'agencement du conte, et a ensuite été
élargie au récit en général.
Dans cette optique, le déroulement de l'intrigue
dans les récits gracquiens correspond- il au modèle
proposé par Larivaille ? Comme semblerait l'illustrer le tableau
ci- après, force est de constater que certaines des clauses
postulées par le modèle archétypal du récit ne sont
pas respectées, ce qui nous invite à reconsidérer leur
structure respective.
|
Modèle archétypal de la structure du
récit :
le schéma quinaire
|
Avant les événements
|
Pendant les événements
|
Après les événements
|
|
Etat initial :
mise en place de l'intrigue (personnages et cadre spatio-
temporel)
|
Processus de transformation
|
Etat terminal :
rétablissement de l'équilibre initial ou
construction d'un nouvel équilibre
|
|
Provocation :
un élément nouveau introduit un
déséquilibre.
|
Action :
moyens utilisés par les personnages pour tenter de
rétablir l'équilibre ; tentative(s) de réparation
|
Sanction :
conséquence(s) de l'action
|
|
Structure d'Au château
d'Argol
|
Arrivée d'Albert au « château
d'Argol », qu'il vient d'acquérir
|
Albert entame une liaison avec Heide, la compagne d'Herminien,
son meilleur ami.
|
Herminien, jaloux, viole Heide et s'enfuit.
|
Heide, quelques jours après le retour d'Herminien, se
donne la mort.
|
Albert tue Herminien : rétablissement de
l'équilibre initial.
|
|
Structure d'Un balcon en
forêt
|
Arrivée de Grange, qui vient d'être
mobilisé, à la maison- forte des Falizes : attente de la
guerre
|
Grange entame une liaison avec Mona : cette rencontre va
troubler son attente passive mais ne crée pas de
déséquilibre susceptible de troubler l'état initial.
A la 232ème page, la casemate est
bombardée.
|
Grange, blessé, fuit le blockhaus avec Gourcuff, puis se
retrouve seul.
|
Grange se réfugie chez Mona, laquelle a quitté sa
demeure quelques semaines auparavant.
|
Grange perd la vie : établissement d'un nouvel
équilibre.
|
Ce tableau synthétique est éclairant en ce qui
concerne certaines spécificités des récits de Julien
Gracq. Du point de vue de l'entame, ces derniers s'ouvrent d'une façon
traditionnelle, puisque la situation initiale met en place l'intrigue -
brièvement, certes - en présentant le protagoniste et, pour l'un,
le cadre spatial (le « château d'Argol »),
pour l'autre, le cadre spatio-temporel (nous comprenons que l'histoire d'Un
balcon en forêt se déroule dans la forêt ardennaise
pendant la Seconde Guerre Mondiale). La phase du « processus de
transformation » entretient l'équivoque ; tandis que
le premier des récits gracquiens respecte la triade
« provocation » - « action » -
« sanction », le second met au jour une béance
dans la trame narrative, puisque l'action est extrêmement restreinte, et
à certains moments même annihilée. En fait,
l'événement y est retardé le plus longtemps
possible : ce n'est qu'à la deux cent trente-deuxième page
qu'il survient réellement pour venir perturber l'ordre établi
jusque là. Entre l'« état initial »
et l'élément qui vient l'entraver, les actions relatées
relèvent de l'accessoire, voire parfois de l'ornemental, comme on le
verra plus loin. Quant à l' « état
final », il correspond, dans ces deux textes, à la mort
du protagoniste ou d'un des personnages principaux, ce qui tend, dans le
premier cas, au rétablissement de la situation initiale - puisque le
protagoniste se retrouve, comme dans l'incipit, seul au
« château d'Argol » -, et dans le second,
à l'instauration d'un ordre nouveau, qui est conçu positivement.
La reconstruction de la logique de l'histoire a ici une
valeur heuristique, puisqu'elle permet de cerner les visées des
récits abordés : tandis que l'un conserve, dans ses lignes
de force, l'aspect d'un récit-type, l'autre décide d'aller
à l'encontre des constantes littéraires. L'effacement de
l'histoire et l'insignifiance de son contenu événementiel
suggèrent la volonté de l'auteur de remettre en cause une forme
idéologiquement marquée : celle du récit
traditionnel, qui se résume comme étant la translation d'un
état x à un état y, balisée par
les efforts déployés par le ou les personnage(s) pour tenter de
rétablir un ordre, parfois l'ordre initial.
Le récit chez Gracq fonctionne donc de
manière singulière ; comme il le dira lui- même
à propos d'Arthur Rimbaud, « le tissu conjonctif [y] est
exsudé jusqu'à son dernier gramme ; [...] on dirait que
l'excipient s'élimine comme par miracle de cette prose
combustible »51(*). Que ce soit dans Un balcon en forêt
ou dans Au château d'Argol, où la trame
diégétique est plus conséquente, la production de
l'événement se voit remplacée par l'attente de celui-ci.
L'ambition du personnage gracquien pourrait se résumer à ce
qu'André Breton exprime dans L'amour fou :
« J'aimerais que ma vie ne laissât
après elle d'autre murmure que celui d'une chanson de guetteur, d'une
chanson pour tromper l'attente. Indépendamment de ce qui arrive,
n'arrive pas, c'est l'attente qui est magnifique. »52(*)
Les scènes d'attente, chez Gracq, se multiplient et,
par un phénomène de contagion, c'est le texte tout entier qui
n'est plus que latence, parfois rompue par l'intrusion de
l'événement. Ainsi que le souligne Jean-Yves Tadié,
l'auteur d'un récit poétique recule devant la facilité, la
trivialité de l'événementiel, dont le surgissement est
différé le plus longtemps possible. Mais les oeuvres de Julien
Gracq, ainsi que l'avance Bernhild Boie, présentent l'attente comme
« un état qui se suffit à lui- même, un
désir sans accomplissement, une quête sans
révélation finale »53(*), qui s'affranchit de toute visée
concrète, au détriment de l'ancrage référentiel.
De fait, si nous prêtons attention à la
répartition des temps verbaux dans les deux récits, nous
constatons aisément que le récit historique - et Historique - est
occulté par de nombreuses et longues stases descriptives, qui tendent
à en ralentir le rythme.
Ainsi, dans Un balcon en forêt, l'emploi de
l'imparfait de l'indicatif règne en hégémonie sur la
quasi-totalité du texte : son aspect non accompli permet d'associer
ce temps à l'arrière-plan duquel un événement se
détache. Commun aux deux plans énonciatifs que sont le
récit et le discours (soit, d'un côté,
l'énoncé coupé de la situation d'énonciation et, de
l'autre, l'énoncé ancré dans ladite situation
d'énonciation), l'imparfait sature totalement l'espace textuel
gracquien. Il n'est pas anormal de constater pareille suprématie de
l'imparfait sur les autres temps verbaux, dans la mesure où il mime
l'attente, qui est, paradoxalement, le moteur de la progression du
récit. Nombreux sont les exemples qui pourraient venir confirmer cette
hypothèse de lecture, mais celui qui suit est particulièrement
éclairant en ce qu'il acquiert explicitement une dimension
autoréflexive :
« [...] on eût dit que le monde
tissé par les hommes se défaisait maille à maille :
il ne restait qu'une attente pure, aveugle, où la nuit d'étoiles,
les bois perdus, l'énorme vague nocturne qui se gonflait et montait
derrière l'horizon vous dépouillaient brutalement, comme le
déferlement des vagues derrière la dune
[...]. »54(*)
L'extrait est agencé de telle sorte que l'attention du
lecteur est focalisée sur l'attente et ce qu'elle implique. Le pronom
indéfini « on » ainsi que la tournure
impersonnelle « il ne restait qu' » contribuent
à un effet de dépersonnalisation : dans un monde en
déliquescence, perdant peu à peu sa consistance, seule demeure
l'« attente pure, aveugle », dont les
manifestations « dépouill[ent] » l'Homme de
ce qu'il lui reste d'humanité. L'emploi de l'imparfait contribue ici
à dilater la durée, à mimer cette monstrueuse latence qui
envahit progressivement tout l'espace textuel et dont la description produit le
temps du récit.
Le récit n'est plus qu'attente et désir
mêlés : il est à la fois désir de l'attente et
attente du désir. A de nombreuses reprises, le lecteur est
abandonné au seuil de la concrétisation du désir, jusqu'au
moment où celle-ci, longuement pressentie, jaillit de la coulée
monotone du texte. Ces moments de tension coïncident normalement avec
l'utilisation du passé simple, qui intervient pour signifier
l'émergence, souvent brutale, de l'événement, pour
signaler la poussée de l'action au sein des longues phases statiques
où « le temps fai[t] halte »55(*). Dans Un balcon
en forêt, la première irruption du passé simple
correspond à celle de Mona dans « la perspective
vide »56(*)
de l'existence de Grange, à la cinquante-deuxième page du
récit romanesque :
« Comme il levait les yeux vers la perspective,
il aperçut à quelque distance devant lui, encore à
demi-fondue dans le rideau de pluie, une silhouette qui trébuchait sur
les cailloux entre les flaques. »57(*)
Après cette rencontre, « la vie ralentie
du fortin »58(*)
reprend son cours tranquille, dans l'expectative d'une
« guerre [qui] ne s'install[e] pas vite, mais par petites touches,
insensiblement [...] »59(*). Puis, par un dimanche d'été,
« la sieste de [l']armée au bois
dormant »60(*) est troublée par « un
déchirement de l'air singulier : un long fracas somptueux de rapide
céleste froissant ses rails et ferraillant sur des aiguillages :
l'artillerie lourde de la Meuse ouvrait le feu sur la Belgique. Il [...] sembla
ensuite que les choses se passaient très vite. »61(*)
A compter de cet instant, les verbes d'action au passé
simple vont se succéder, mettant un terme à l'attente passive de
la guerre ; à la coulée paisible des mots et du temps se
substitue une déferlante d'événements, un
précipité d'actions, qui s'achèvera en même temps
que le livre, comme le souligne Gracq lui- même lorsqu'il analyse sa
propre stratégie romanesque :
« Dans les livres que j'écris, il y a un
climat qui est commun, celui d'une espèce de vacance, de l'attente d'un
événement qui est souvent catastrophique, par exemple la guerre.
En fait, le roman se termine au moment où cette attente prend fin. Il
est certain que cette attente joue un rôle
considérable. »62(*)
Les dernières scènes bénéficient
d'une incomparable propulsion due à toute l'énergie
emmagasinée en amont, et le livre s'achève au moment où
l'anecdote l'emporterait.
En définitive, la production de
l'événement est remplacée par l'attente d'une
révélation : le héros gracquien fait abstraction des
moments nuls de la vie, et ne conserve que ceux qui annoncent et
préparent la catastrophe finale, mais une catastrophe qui n'est pas
perçue ni montrée négativement. L'attente, qui contamine
la quasi-totalité des pages, fait office de « petite
mort »63(*) ; elle est comme la mise en abyme de la
Mort, qui vise à combler ce que Gracq cerne comme « un
certain état de manque, une insatisfaction urgente et
radicale »64(*), et comme elle, abolit toutes les tensions de la vie.
Dans l'extrait qui suit, Grange s'interroge rétrospectivement sur le
sens de son attente :
« Il comprenait que la porte claquée sur
lui avait tiré un trait, s'était refermée sur un
épilogue : sa courte aventure de guerre avait pris fin. [...]
« J'avais peur et envie, se dit- il. J'attendais que quelque chose
arrive. J'avais fait de la place pour quelque
chose... »»65(*)
Cette singularité se trouve davantage encore mise en
relief dans Au château d'Argol. Dès les premières
pages, le champ lexical du dépérissement et de la mort sous-tend
l'ensemble du texte, depuis le portrait du protagoniste, Albert :
« Telle était cette figure
angélique et méditative : un air venu des régions
supérieures, léger et vif, semblait sans cesse affluer vers le
front habité de lumière, mais la spiritualité de cette
physionomie était à chaque instant conjurée par la
charnelle, la mortelle élégance du corps et des membres denses et
longs : là étaient enserrés d'autres
pièges ; une angoissante souplesse, une chaleur dormante, les
ténèbres et les magies d'un sang lourd en peuplaient les
artères. »66(*),
jusqu'à la description de la forêt qui encercle
le manoir :
« Comme baignés de la lueur d'une rampe,
les têtes rondes des arbres émergeaient partout des abîmes,
serrées en silences, venues des abîmes du silence, autour du
château comme un peuple qui s'est rassemblé, conjuré dans
l'ombre, et attend que les trois coups résonnent sur les tours du
manoir. »67(*)
Et la mort, qui ne cesse de rôder autour des
personnages, finit par s'abattre sur eux puisque Heide dépérit,
et Albert tue Herminien : « [...] dans la toute-puissante
défaillance de son âme, il sentit l'éclair glacé
d'un couteau couler entre ses épaules comme une poignée de
neige. »68(*)
Le protagoniste gracquien vit à partir de la
possibilité de mourir, il est mû par « une
finalité sans représentation de fin »69(*), tantôt attirante,
tantôt angoissante. Les deux paradigmes sémantiques attraction /
répulsion coexistent dans l'attente ambivalente de l'Evénement
ultime, la Mort, à la fois appréhendée et
souhaitée. Il est loisible de constater que la progression du
récit est rythmée par une dialectique désir / angoisse,
à laquelle succède, à la toute fin, un état
apathique. L' « extase calme »70(*), « le suspens
magique »71(*) du temps, l' « attente
pure »72(*)
correspondent chez le personnage à une phase extatique, à un
moment de pure contemplation, et dans la narration à une accalmie,
à un intervalle de rémission ; au contraire,
« l'attente angoissée »73(*),
« l'attente [...] intolérable »74(*), « la
nausée flottante »75(*), le sentiment de « hâte
panique »76(*), qui par moments l'envahissent, signalent
l'intrusion prochaine du drame dans les « profondes et
capricieuses vacances » 77(*) des personnages, l'imminence d'une pulsion dynamique
dans le récit. Le soulignement par l'auteur du terme
« vacances » met au jour l'ambivalence du terme, qui
renvoie d'une part à son acception la plus commune (période de
cessation de toute activité professionnelle) et à la
signification que lui accorde le narrateur (fait d'être vide et
inoccupé). Or, au- delà du fait que les événements
soient retracés, les sentiments qui en découlent,
mêlés « de la terreur et du plaisir intense de la
tentation »78(*), affectent pleinement les personnages
gracquiens ; dans ce récit poétique, tout est senti plus que
vécu. C'est pourquoi c'est un narrateur extradiégétique
qui transcrit les émotions et sensations intimes du protagoniste - et
parfois, dans Au château d'Argol, du personnage secondaire - au
moyen d'une focalisation interne, d'où la prédominance des verbes
de perception et de sentiment sur les verbes d'action. Pour Gracq, il ne s'agit
pas de raconter mais plutôt de distiller une impression, de
suggérer une chose pressentie, un peu à la manière des
Impressionnistes en peinture ; l'indéterminé est
préféré au déterminé. Même si la
structure narrative de l'oeuvre gracquienne implique la
« position classique du récit au
passé »79(*) postulée par Gérard Genette dans
Figures III, elle s'en écarte petit à petit dans la
mesure où ne cessent de s'y interpoler des stases descriptives,
méditatives et réflexives, au gré desquelles le
récit devient poétique ; en effet, la poétisation
d'un texte ne commence-t-elle pas, ainsi que le postule Dominique Combe, avec
sa « dé-narrativisation »80(*) ? Là où
l'explicite aurait affaibli la puissance évocatrice du récit, le
caractère indiciel de la prose lui confère une transcendance
poétique certaine.
Ainsi les ouvrages gracquiens, placés sous le sceau
de l'attente, subvertissent-ils la forme canonique du récit.
Malgré la linéarité de la narration et la présence
d'une trame diégétique, aussi mince soit-elle, le récit,
au-delà de quelques pages qui retracent
« la révélation »81(*), ne semble plus
nécessaire ; cependant le lecteur, à l'instar des
personnages, est, du début à la fin, animé par
« le sentiment débordant, vécu, de la miraculeuse
possibilité. »82(*)
I.1.2 Vers « la multiplicité des
possibles »
A l'instar des protagonistes des deux récits que
nous interrogeons, le lecteur demeure dans l'expectative et, par là, il
participe pleinement de l'esthétique de l'attente mise en place par
l'auteur. Cette attente-là innerve l'espace textuel jusqu'à
modifier progressivement le rapport que tout lecteur entretient avec une oeuvre
classique. Si l'on considère, comme Gracq, que « lire et
écrire sont les deux faces d'une même
activité »83(*), la relation qui lie l'écrivain aux mots
est similaire à celle qui unit l'entité lectrice au tout
cohérent que constitue le livre ; elle est motivée par une
quête perpétuelle, quête du Beau pour l'un et quête du
Sens pour l'autre. Même si les enjeux animant l'auteur et le lecteur sont
a priori contradictoires, il s'avère en fait qu'il s'agit des
deux aspects d'une même action, partagés par l'un et par l'autre.
Le lecteur de Gracq ne saurait devenir un vrai lecteur, actif, qu'en assumant,
outre la recherche du Sens, celle du Beau. Lire consisterait en
définitive à récrire le texte initial, dans une attitude
dépassant la posture purement contemplative. Cette constante
prospection traduit un sentiment de tâtonnement, lié chez Gracq
à l'idée de départ qui résonne dans toute son
oeuvre. Dans un entretien radiodiffusé, il parle de ce qu'évoque
en lui l'idée de partance, rendue excitante par l'ignorance du lieu
d'arrivée :
« Je remarque [...] que les grandes
légendes qui me parlent directement sont toujours celles qui placent au
centre un voyage magique ou angoissant, de l'issue duquel tout va
dépendre [...]. Remarquez qu'il ne s'agit pas d'exploration ni de
dépaysement. Il est question avant tout de partir, comme
Baudelaire84(*) le savait
bien. Il s'agit de voyages très incertains, de départs tellement
départs qu'aucune arrivée ne pourra jamais les
démentir.»85(*)
Au regard de ces propos, force est de constater que
l'obsession du départ chez Gracq est consubstantielle à la
fascination de l'inconnu, de l'indéterminé. Ainsi, dans ses
récits, l'univers spatio-temporel est tout entier ouvert à la
possibilité.
Concernant l'espace dans lequel évoluent les
héros gracquiens, nous pouvons constater que, quel qu'il soit, il fait
office d' « inconnu[...] angoissant[...]. »
86(*)
« L'allée [au] caractère
étrange »87(*), « la route »88(*) qui traverse les bois, la
mer, symbole de la mouvance et du changement perpétuel, le
« château » mystérieux ou encore le
fortin, tous deux perdus dans une épaisse forêt, sont autant de
microcosmes de l'attente, pleine de « l'angoisse du
hasard »89(*), grosse de la magie de l'éventuel. Le
narrateur du Balcon en forêt souligne, dans l'extrait
cité ci- dessous, le terme possibilité de façon
à ce qu'il acquiert une valeur tant réflexive
qu'autoréflexive : « Le monde s'est desserré
à quelques-uns de ses joints essentiels ; soudain le coeur bondit,
la possibilité explose : les grandes routes, un instant,
s'ouvrent aux « grands indésirables ». »
90(*)
Quant à la construction du cadre temporel, elle fait
écho à celle du cadre spatial. Les héros, en effet,
refusent la trivialité d'une vie ordinaire (c'est le cas d'Albert qui
part s'isoler dans les contrées solitaires d'Argol) - ou sont contraints
de l'abandonner (dans Un balcon en forêt, le lieutenant Grange
est mobilisé dans les Ardennes) - pour un mode de vie ouvert
à la possibilité. La solitude et / ou l'isolement vont alors
susciter chez eux « une sensation intense de
dépaysement »91(*), une disponibilité totale ; une
fois libérés de tout lien avec le réel objectif,
désancrés de tout ce qui les unissait au monde tangible, leur vie
devient le lieu de la possibilité indéfinie, et infinie. Cette
vacance dans l'existence des personnages les conduit à se mouvoir dans
un réel fantasmé, sublimé, et ainsi à refuser
l'instant présent qui, chez Gracq, tend à être
annihilé au profit du souvenir ou, au contraire, de la projection dans
l'avenir, dans une vie seulement possible. Gracq lui- même évoque
l'aspect paradoxal de cette temporalité :
« [Il s'agit d'] un temps fondamentalement
béant sur le possible, un temps qui est celui de la pure expectative -
celui du présent déjà en déséquilibre et
tout aspiré par l'avenir. Temps de l'histoire - temps du souvenir -
temps de l'attente, ou plutôt, de l'imminence. »92(*)
Le récit ne fait plus que raconter la durée,
soit la distance temporelle entre l'inanité et l'événement
attendu ; il est pétri d'analepses et de prolepses.
L'écriture se fait dès lors médiatrice
entre un passé - le souvenir ou l'imagination du personnage - et un
futur - le ou les sens donnés au texte par le lecteur, et elle tend
à fixer ce qui risquait de n'être qu'évanescence. La
carence du présent dans le corps du récit est en fait
comblée par les mots qui noircissent les feuilles, et sont autant
d'entremetteurs de la main qui écrit à celle qui tourne les
pages. Gracq, dans son hommage à André Breton, évoque la
qualité de conductibilité du texte littéraire :
« Le rapport que l'écrivain souhaite
entretenir avec le lecteur est un rapport médiat, et si ce lecteur reste
bien isolé dans sa lecture, sa communication avec l'auteur passe par un
intermédiaire obligé qui, lui, est pluriel. »93(*)
Ainsi, le problème du sens est constamment posé
dans ce type d'oeuvres. Le lecteur, comme nous l'avons vu
précédemment, participe au récit de l'attente, suit les
jalons du cryptogramme gracquien. Au château d'Argol et Un
balcon en forêt « ne permettent à aucun moment
au lecteur de se satisfaire de l'intrigue, parce que celle- ci est
machinée de manière à poser toujours le problème du
sens », pose Jean- Yves Tadié 94(*), qui ajoute que
« la fonction référentielle n'est pas absente [de
ces ouvrages], mais elle tend sans cesse vers l'absence, elle a une existence
fantomatique »95(*), ce qui fait que le lecteur, n'étant pas
en mesure de se référer à une réalité
opaque, concrète, ne peut se satisfaire d'une interprétation
univoque du texte. Aussi pourrions-nous parler au sujet de la prose gracquienne
de la prédominance de la fonction, disons
trans-référentielle du langage sur les autres. Si la
fonction référentielle que définit Jakobson96(*) est centrée sur un
référent commun au destinateur - auteur, narrateur ou personnage
- et au destinataire - le lecteur -97(*), la fonction trans-référentielle
pourrait être cernée comme une fonction du langage axée sur
une réalité transcendée, née de l'imaginaire de
l'auteur et que le lecteur reconstitue, à la manière d'un puzzle,
au gré des signes et indices semés çà et là
dans le texte. Cette réalité, qui ne cesse de se dérober
à qui tente de l'interpréter, acquiert de ce fait une
pluralité de significations, « [des] sens obscur[s] et
polyvalent[s] et soumis au principe
d'ambiguïté »98(*). Contrairement à la vie réelle, qui
s'occupe de sélectionner, parmi les innombrables possibles qu'elle
propose, ceux dont le quotidien d'un homme peut se charger, la
plasticité du récit poétique gracquien, animé de ce
que Gracq considère comme « la vie têtue et
dérangeante de l'écriture »99(*), n'anéantit aucune
virtualité. Le livre est ouvert à la visitation fécondante
de l'imaginaire propre à chaque lecteur. Toutefois, la structure du
récit n'est pas celle d'un labyrinthe inextricable, mais plutôt
celle d'un arbre bronchique : le champ se restreint de plus en plus au fur
et à mesure que progresse l'histoire, et ce jusqu'à l'irruption
de l'Evénement, qui intervient généralement à la
fin :
« Qu'est- ce donc qu'une histoire et qu'est- ce
que suivre une histoire ?, s'interroge Paul Ricoeur dans La
narrativité. Une histoire décrit une suite d'actions et
d'expériences faites par un certain nombre de personnages, soit
réels, soit imaginaires. [...]. Suivre une histoire, par
conséquent, c'est comprendre les actions, les pensées, et les
sentiments successifs en tant qu'ils présentent une direction
particulière : entendons par là que nous sommes
poussés en avant par le développement et que nous
répondons à cette impulsion par des attentes concernant l'issue
et l'achèvement du processus entier. En ce sens, la conclusion de
l'histoire est le pôle d'attraction du processus entier. Mais la
conclusion narrative ne peut être ni déduite ni prédite.
Pas d'histoire sans que notre attention soit tenue en haleine par surprises,
coïncidences, rencontres, révélations, reconnaissances,
etc. ; c'est pourquoi il faut suivre l'histoire jusqu'à la
conclusion. »100(*)
Ainsi que le souligne le philosophe, le suspense
serait en définitive le principe moteur de tout récit, laissant
à penser que l'élément matriciel qui meut le récit
poétique gracquien et tient le lecteur en haleine relève
d'une technique du transfert, du retardement : l'événement est
tout le long pressenti, imminent, mais il n'a de cesse d'être
reporté, décevant les attentes du lecteur trop impatient.
L'intrusion de l'instant poétique au sein de la linéarité
de la prose, en différant le surgissement de l'événement,
la charge de « mille possibles »101(*). Aussi pouvons-nous
attribuer aux ouvrages de Julien Gracq ce que ce dernier admirait chez
André Breton : le fait que les longs points d'orgue
poétiques viennent combler l'absence d'action, laquelle est
« perpétuelle[ment] mise en
demeure »102(*). A la manière d'une bombe à
retardement, le récit poétique gracquien se charge d'une
multitude de signes et de sens, et finit par exploser à la lueur de
l'événement final, dans une gerbe de significations. Le terme de
l'histoire, auquel l'auteur surseoit le plus longtemps possible, constitue une
clef de lecture qui éclaire par rétroaction l'ensemble du
récit, la clef d'or du système herméneutique gracquien.
Au demeurant, comme le précise Guy Larroux, la
clôture, qui « conformément à son sens
premier, reçoit une définition essentiellement
spatiale »103(*), a pour corollaire la clausule du livre,
« qui sert à [la] mettre en place, en
marche »104(*). Or, chez Gracq, tout est conçu de telle
sorte que les deux se surimpriment à la fin, sans que la seconde annonce
la première. En fait, la clausule devient accessoire parce que les
signes précurseurs de la fin sont disséminés dans
l'ensemble du texte. Ce phénomène est plus prégnant dans
Au château d'Argol que dans Un balcon en forêt,
dans la mesure où la présence de la mort, qui scelle les destins
de Heide et Herminien, ainsi que l'ouvrage, est annoncée dès les
premières pages : la présence des mots en italique qui
balisent la totalité du texte, orientant le lecteur vers la
signification de celui-ci, n'est pas gratuite. Certains suggèrent
l'idée d'élévation (« toujours
juste au- dessus »,
« altitude »,
« étage »,
« hauteur »)105(*), et d'autres celle de
dématérialisation (l'adjectif relationnel
« totales » donne une vision englobante et
généralisante de la
« vérité » et des
« qualifications », substantifs auxquels il est
rattaché, connotant le degré maximal de l'abstraction ;
cette signification est corroborée par l'emploi du terme
« abstraites »)106(*). De fait est-il loisible de se rendre compte du
rôle capital de l'herméneutique chez Gracq ; la
dernière phrase du livre, qui correspond mot pour mot107(*) à la fin de
l'histoire et aussi à la fin des personnages, est pressentie,
implicitement présente dès les premières pages. Les divers
sens que le lecteur avait pu prêter au récit au fil de la lecture
ne sont pas pour autant annulés. Ils convergent plutôt en une
signification globale qui éclaire l'ensemble de l'ouvrage ; de la
sorte, sur le plan thématique, les dernières pages assurent la
finition sémantique du récit. Comme le conjecture Umberto Eco
dans Lector in fabula,
« le texte est [...] un tissu d'espaces blancs,
d'interstices à remplir, et celui qui l'a émis prévoyait
qu'ils seraient remplis et les a laissés en blanc pour deux raisons.
D'abord parce qu'un texte est un mécanisme paresseux (ou
économique) qui vit sur la plus- value de sens qui y est introduite par
le destinataire [...]. Ensuite parce que, au fur et à mesure qu'il passe
de la fonction didactique à la fonction esthétique, un texte veut
laisser au lecteur l'initiative interprétative, même si en
général il désire être interprété avec
une marge suffisante d'univocité.»108(*)
Chez Gracq, le dénouement n'a pas pour objectif
d'établir un bilan, ni de récapituler ce qui
précède, mais il instaure un ordre nouveau, attendu et devenu
nécessaire ; loin de clôturer le sens, le terme du
récit ouvre ce dernier sur une autre perspective. Il serait dommageable
de considérer qu'il s'agit d'une fin fermée, puisqu'un
prolongement y est amorcé, la mort chez Gracq n'étant pas
conçue comme un aboutissement mais comme un nouveau commencement, celui
d'une existence libérée de tout amarrage au monde
matériel : il semble qu'il y ait une vie après la Vie, et
parallèlement quelque chose après l'écriture.
En dernière instance donc, le récit gracquien
se charge d'une signification métaphysique mais aussi
métatextuelle : le personnage gracquien vit dans l'expectative de
la mort, et le surgissement de cette dernière donne du sens à sa
vie ; corrélativement, le mot est pensé en termes de
finalité, et le surgissement du verbe poétique sur la page
blanche donne du sens à l'inanité, au silence originel. Gracq
attend du récit fictionnel qu'il véhicule une impression,
diffuse, sentie et pressentie, mais difficilement analysable : le
sentiment poétique de l'imminent, de l'éventuel, du possible. A
l'image de ses personnages, « l'écrivain [...], nous
dit Blanchot, vit avec fidélité et attention, avec
émerveillement, avec détresse, dans l'imminence d'une
pensée qui n'est jamais que la pensée de l'éternelle
imminence »109(*) , imminence de l'Evénement ultime
pour les premiers, imminence de l'Evénement poétique pour le
second. A l'instar de la vie, qui « est par essence, selon
notre auteur, proposition d'un possible, d'un possible qui ne demande
qu'à se changer en désir ou en
volonté »110(*), la prose gracquienne ne demande qu'à se
changer en poésie, et de ce
« désir », de cette
« volonté », naît le récit
poétique. Jean-Yves Tadié le souligne,
« la double nature de ces livres entraîne
qu'au moment de connaître sinon notre monde, du moins un monde
imaginaire, le sens se fond dans un langage tyrannique et qu'au moment de jouir
de ce langage se repose l'énigme des significations : tel est le
lieu de l'échange entre le récit et le
poème. »
Ainsi la « vérité
romanesque »111(*) chez Gracq, l'unité de son oeuvre est
à chercher dans la propension de la prose vers le poétique, dans
la prédominance de la fonction poétique du langage sur la
fonction référentielle.
I.2. La fonction référentielle mise
à mal
I.2.1.La dimension spatio-temporelle
Dans tout écrit littéraire, la dimension
spatio-temporelle est intimement liée à la
« fonction référentielle »
définie par Roman Jakobson. Dans son ouvrage consacré au
récit poétique, Jean- Yves Tadié définit l'espace
littéraire « comme l'ensemble des signes qui produisent un
effet de représentation », et plus largement l'espace
comme « le lieu des images, perceptif puis
représentatif »112(*).
Dans le cas du texte réaliste, que l'on peut concevoir
comme l'archétype du récit, l'analyse de l'espace,
corrélée à celle du temps, qui se déploie en une
constellation d'indices renvoyant à l'histoire - à la
durée - et à l'Histoire, met en exergue l'ancrage du texte dans
le réel, permettant ainsi au lecteur de s'identifier au héros,
par le biais de ce qu'il est convenu d'appeler une illusion
mimétique.
Mais, chez Gracq, le traitement de la dimension
spatio-temporelle est singulier, en quelque sorte anti-réaliste. Dans
En lisant en écrivant, l'auteur souligne la pertinence de
l'opposition métaphorique qu'établit Michel Butor entre les
récitatifs et les arias, les premiers correspondant à une
temporalité progressive, en marche, événementielle - donc
à la narration -, et les seconds ayant partie liée avec
« les arrêts de la narration, qui laisse [alors] place
à une large amplification descriptive [...] » 113(*), ainsi que Gracq le souligne
très justement. Nous l'avons vu en amont, la temporalité
progressive, qui est celle des événements, est extrêmement
épurée dans Au Château d'Argol, et plus encore
dans Un Balcon en forêt, conférant une place capitale aux
arias, autrement dit aux stases descriptives. Du point de vue de la
datation, le récit gracquien de l'attente est très difficile
à situer, l'auteur décourageant tout ancrage précis et
entendant se libérer de « cette condition humaine
située et datée qui obsède [son]
époque. »114(*) Chez Gracq, ce qui rythme réellement la
narration est avant tout l'écoulement des saisons, ce qu'il ressent
comme un « sentiment d'accord avec ces heures, [le] sentiment que
l'air brusquement est plein d'échos auxquels il suffirait de
prêter l'oreille [...]»115(*).
L'ordre du discours est présent, parce que les
événements ont besoin d'être arrangés selon un ordre
cohérent, mais le temps raconté n'est pas un temps continu ;
il est constitué d'un florilège de moments
privilégiés, vécus et sentis par un personnage. En
d'autres termes, l'ordonnancement temporel du récit et la durée
poétique, qui répond à une logique cyclique,
s'interpénètrent dans le récit poétique. Comme
l'avance Jean- Yves Tadié, lorsque « l'enchaînement
logique est [...] brisé [...], il demeure encore la succession des
phrases : quand le temps d'arrête, les mots continuent. Le
récit poétique, entre deux instants, exhibe ses lacunes, au lieu
de chercher à les masquer. »116(*)
Chez Gracq, le lieu de rencontre entre la
linéarité de la prose et les circonvolutions de la poésie
est l'espace descriptif, qui fonctionne comme un ensemble de signes à
déchiffrer, d'indices à interpréter afin de saisir ce qui
« parle dans un paysage »117(*). La formation
géographique de Louis Poirier n'est pas sans rapport avec la
prédilection de Julien Gracq pour l'espace, mais bien loin d'offrir au
lecteur une description objective et scientifique du monde, l'écrivain
le charge d'un puissant coefficient émotif. Michel Collot,
spécialiste de l'analyse de la poésie contemporaine, avance
très justement qu'en effet, « dans les récits de Gracq,
le monde est décrit à partir du point de vue d'un personnage, le
plus souvent unique. Cette focalisation interne fait du paysage [...] un
horizon, intimement lié à la conscience du
héros »118(*), et non un simple environnement à
visée décorative ou réaliste. Gracq lui- même, dans
l'un de ses « entretiens » avec Jean-Louis
Tissier, vient confirmer cette thèse :
« Il y a un point de vue que je n'accepte pas du
tout, déclare-t-il, c'est que le paysage sert de décor
à un livre. Les paysages sont « dans le roman »
comme les personnages, et au même titre. Dire quel est celui qui joue le
rôle passif, le décor, et celui qui joue le rôle actif, n'a
pas de sens pour moi. Tout cela va ensemble. [...]. Tout cela est totalement
soudé et il est impossible, comme dans la vie réelle, de les
séparer l'un de l'autre. Ils appartiennent au roman, ils sont le
roman. »119(*)
Ainsi, le paysage gracquien se libère de sa tutelle et
évolue librement dans l'espace textuel. Régi par une logique
double, il est à la fois autotélique, ne se nourrissant d'aucun
apport qui lui est étranger, et intégré à la
structure narrative, en ce qu'il lui confère le dynamisme dont elle a
besoin pour progresser. Dans le cas de nos deux ouvrages, le lieu est à
la source de la fécondité imaginative.
Pour le premier, c'est à partir d'un paysage
synthétique120(*)
que se développe le récit tout entier : tout se passe comme
si le lieu était générateur de fiction, comme si la
logique narrative en découlait. Dans le cas précis de cet
écrit romanesque, l'atmosphère inquiétante
dégagée par le château aux allures de manoir fantastique,
est la pierre de touche permettant l'édification de la structure
narrative.
Quant à Un balcon en forêt, et Gracq
l'indique clairement dans l'un de ses Entretiens, « tout
le projet vague d'écrire quelque chose sur la guerre s'est
cristallisé autour d'un lieu, quand a surgi l'image de la maison
forte. »121(*)
En définitive les paysages, bien loin de jouer un
rôle subsidiaire dans les ouvrages de Gracq, en constituent les
pièces maîtresses, les éléments matriciels. Par le
biais de sa double fonction d'ornement poétique et d'embrayeur, la
description dans le récit poétique est soumise à un
régime d'ordre nouveau.
Comme il nous a été donné de le
constater, la description de l'espace chez Gracq passe par le filtre du regard
d'un personnage, et ainsi est-il appréhendé de manière
subjective, mettant à mal la fonction référentielle
généralement dominante dans les romans et autres écrits
narratifs. L'espace, parce qu'il est appréhendé de façon
singulière, est pétri de dynamisme. La description devient en
quelque sorte, sur le plan narratif, le substitut de la trame
événementielle ; parce que l'espace décrit contient
intrinsèquement une dialectique temporelle, la vision devient mouvement
et « à l'appréhension instantanée de la
rétine [se substitue] une séquence associative d'images
déroulées dans le temps »122(*) ; dans ces propos,
Gracq associe le traitement des séquences visuelles du récit
à celui de l'image filmique. La description n'est pas statique :
sous l'écriture, par nature figée car fixée sur la page,
doit demeurer le mouvement inhérent à la vision.
Allant de fait à l'encontre des poncifs romanesques
traditionnellement admis123(*), l'auteur redéfinit l'action de
décrire, qui s'inscrit dans une même démarche que celle
d'écrire. « Pareille aux kaléidoscopes que
définit Marcel Proust, qui tournent de temps en temps, [la
description] place successivement de façon différente des
éléments qu'on avait cru immuables et compose une autre figure.
Ces dispositions nouvelles du kaléidoscope sont produites par ce qu'un
philosophe appellerait un changement de
critère. »124(*)
Cette notion même de « changement de
critère » est capitale pour cerner les multiples enjeux
de la description gracquienne ; en effet, un glissement s'opère qui
va biaiser les codes généralement de mise dans le système
descriptif. La description est mue par un principe dynamique ; plus qu'une
stase ou qu'une ekphrasis, elle est étirée dans le temps
de telle sorte que tout ce qui, dans un paysage, laisse place aux indices
temporels, associe dialectiquement « la liberté
liée à l'espace au destin qui se laisse pressentir dans la
temporalité »125(*). En plus d'éclairer le lecteur sur la
spatialité et de l'entraîner sur « la
route »126(*) que constitue le livre, les paysages tels que les
conçoit et les crée Gracq sont de véritables
réserves de futur, au sein desquelles le personnage est confronté
aux mille et un possibles qui s'offrent à lui.
« Au fond, ainsi que le postule Gracq
lui-même dans l'un des entretiens, un grand panorama, c'est une
projection d'un avenir dans l'espace, et c'est une sorte de chemin de la vie
qu'on choisirait librement. Parce que dans ce paysage on a le sentiment que
l'on peut aller partout, on a une impression de liberté
étonnante. [...].Je pense qu'il y a là projection du temps dans
l'espace. »127(*)
De fait, une relation inclusive d'interdépendance
s'instaure entre la description, dynamisée par cette relation
temporelle, et le paysage lui- même, qui semble dramatisé à
tel point que les frontières textuelles entre narration et description
sont peu à peu brouillées ; il en résulte, au plan de
la lecture, une certaine opacité du texte, due à ce que
l'immixtion de la narration dans l'espace descriptif - et inversement - rend la
tâche plus ardue pour le lecteur au niveau de la représentation.
Les relations entre l'écriture descriptive et l'objet décrit sont
effectivement entravées par un certain nombre de facteurs narratifs qui
font qu'en plus de fonctionner en circuit fermé, la description devient
un catalyseur de la progression diégétique, dans un mouvement
à la fois circulaire et horizontal.
Si, comme le dit l'auteur des Lettrines,
« rares sont les écrivains qui témoignent, la plume
à la main, d'une vue tout à fait normale », Gracq
semblerait en faire partie ; contrairement à ceux-ci
« qui, dans la description, sont myopes [...], chez qui
même les menus objets du premier plan viennent avec une
netteté parfois miraculeuse, pour lesquels rien ne se perd de la nacre
d'un coquillage, du grain d'une étoffe [...] », ou encore
à ceux-là qui, étant
« presbytes », « ne savent que
saisir les grands mouvements d'un paysage, déchiffrer que la face de la
terre quand elle se dénude »128(*), il mélange savamment
les deux visions au sein de ses descriptions, pour restituer avec acuité
la quintessence du monde.
Pour juger de ce traitement littéraire de l'espace-
temps, il peut être éclairant de confronter un texte de Marcel
Proust, extrait du Côté de chez Swann, un de Paul
Claudel, tiré de la deuxième des Cinq grandes odes,
ainsi qu'un texte de poésie en prose de Gracq, « Le jardin
engourdi », le neuvième poème de Liberté
grande. Malgré l'hétérogénéité
des thèmes abordés dans ces différents exemples (la
célèbre « Madeleine » pour le
premier, le « monde [...] total » pour le
deuxième, et un verger pour le troisième), l'analyse met au jour
les traits essentiels du texte descriptif chez l'un ou l'autre auteur, et
permet de dégager l'originalité de la prose gracquienne.
Marcel Proust, dans cet épisode resté
célèbre, dit « de la Petite Madeleine »,
s'attarde sur les infimes détails de l'objet et de la sensation qui en
découle. Pour l'auteur de La recherche, le sentiment d'
« être-au-monde » n'est pas vécu -
comme c'est, nous le verrons, le cas pour Claudel - comme l'appartenance de
l'individu à l'immensité de l'univers. Bien au contraire, le
sujet le pressent, le ressent même, et ce par le truchement d'un menu
objet, ici une « Petite[...] Madeleine[...] ».
L'infiniment petit est un moyen privilégié par l'écrivain
pour reconquérir le « temps perdu »,
l'état naissant des choses et du Moi. L'expérience de la
description chez Proust s'assimile de fait à l'aventure de la conscience
dans l'essence de la réalité. Le passage de la Madeleine
cristallise le phénomène de la transfiguration du réel,
nécessaire pour atteindre la quintessence du monde, et ce,
paradoxalement, au moyen d'une technique d'écriture
hyperréaliste. En effet, le regard myope du conteur est focalisé
dans un premier temps sur « ces petits gâteaux courts et
dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été
moulés dans la valve rainurée d'une coquille de
Saint-Jacques ». Petit à petit, au gré d'un
« plaisir délicieux » provoqué par
l'alliance de la madeleine et du thé (« [...] à
l'instant même où la gorgée mêlée des miettes
du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se
passait d'extraordinaire en moi. »), le champ de la description
se resserre sur l'analyse d'une expérience psychologique
singulière. En définitive, ce passage permet de mettre au jour un
des traits caractéristiques de la description poético-romanesque
proustienne, souligné par Gracq, à savoir « la
netteté [...] miraculeuse » avec laquelle il cerne les
objets, pour en délivrer l'essence la plus profonde.
Contrairement à Marcel Proust, Paul Claudel porte
sur le monde un regard de « presbyte ».
L'expérience poético-religieuse de Claudel le conduit, dans cet
extrait, à imaginer ce que serait un « monde
nouveau », un « monde [...]
total ». Au moyen de nombreuses images poétiques, le
poète entend signifier la grandeur majestueuse du monde qui l'entoure,
monde avec lequel il entre en communion, et grâce à la
musicalité de la poésie, transcrire « l'immense
octave de la Création ». De fait, le regard du
poète ne s'arrête pas sur les détails des objets ;
seuls sont évoqués, dans leurs lignes de force, les
éléments constitutifs de l'univers : « le
soleil », « l'armée des
Cieux », « le vieillard
Océan », « le vent »,
« l'eau ». Le symbolisme de l'eau et du feu, ainsi
que les connotations aériennes, tendent à rendre compte, en
quelques lignes seulement, de la totalité du monde. Claudel donne une
image globalisante de l'univers - contrairement à Proust qui, lui, fait
tenir ce dernier dans une gorgée de thé.
Dans le fragment gracquien, la description du
« jardin engourdi » répond au sentiment de
« tranquillité » du poète.
L'hypallage du titre introduit d'emblée le lecteur dans un univers
poétique fantasmé. Le fait d'attribuer au
« jardin » un terme se rattachant habituellement
à un être animé revient à concilier deux
réalités d'ordinaire antinomiques. Si nous nous en tenons aux
deux catégories définies par Julien Gracq, nous constatons que
dans ce poème en prose, lui- même, dans un double mouvement, allie
les deux regards, celui du myope et celui du presbyte. En effet, dans les deux
premières phrases, les objets décrits se répartissent en
deux classes, à nombre égal : certains « viennent
avec une netteté [...] miraculeuse », comme
éclairés dans leur essence profonde à la lueur du verbe
poétique, et d'autres se contentent de dessiner « les
grands mouvements [du] paysage ». Parmi les premiers, nous
pouvons relever « les poiriers compliqués, branchus et
durs comme des coraux », « les beaux galets [qui]
font des chemins de plaisir », les « routes douces
entre les pelouses comme le contournement d'un sein » ;
même si ces entités ne sont pas décrites dans le
détail, l'écriture se focalise sur certains de leurs aspects
essentiels ; tous les qualificatifs qui leur sont attribués
contribuent, une fois encore, à superposer à la
réalité sensible une autre réalité, poétique
celle-là. Parmi les seconds, « les asters, les
mille-feuilles, les herbes de la Saint-Jean » et « le mur
de mousses » sont brièvement
énumérés ; le regard semble parcourir le paysage
qu'il contemple, sans s'y attarder. En dernière instance,
« la mer » fait son apparition dans le champ de
vision du poète, et apparaît dans le texte, scellant
définitivement l'alliance entre les deux univers :
l'élément liquide autour duquel se concentre l'imaginaire,
« la mer, debout à quarante-cinq degrés comme dans
une chute d'automobile », est par la suite décrit en
termes d'immensité, et c'est à ce moment que le poème
acquiert une dimension métaphysique. De myope, la vision du poète
devient presbyte, et la couleur « grise » de la
mer devient l'élément matriciel de « la
planète », qui est comme « vue de Sirius,
vraiment reposante ». Dans un ultime mouvement, le poème
se charge de sa signification globale, prend de l'ampleur et dévoile son
véritable centre d'intérêt : « la mer
fondamentale, à la fois juge et partie. » Dans ce
poème en prose, le regard à la fois myope et presbyte du
poète permet de faire s'interpénétrer deux univers, le
microcosme (« le jardin ») et le
macrocosme (« la mer »), dans un même
espace, celui du poème.
Ce glissement subtil d'un point de vue à l'autre
fait que les descriptions gracquiennes semblent autant dramatisées,
voire théâtralisées ; ainsi que l'auteur le souligne
lui-même dans l'un de ses ouvrages critiques, En lisant en
écrivant, « ayant toujours partie liée en
profondeur avec les préliminaires d'une dramaturgie, la description tend
non pas vers un dévoilement quiétiste de l'objet, mais vers le
battement de coeur préparé d'un lever de
rideau. »129(*) Et pour que cette technique de mise en suspens soit
opérante, la description doit superposer la strate temporelle à
la strate spatiale.
Dans le récit poétique gracquien, une
importance capitale est accordée aux passages descriptifs car ces
derniers illustrent un instant catastrophique dans l'existence des
personnages. Ces moments fondamentaux, pendant lesquels l'attente - qui, nous
l'avons signalé en amont, est au centre de l'univers imaginaire de Gracq
- est pressentie ou arrive à son terme, sont sublimés par la
description poétique, à tel point que le récit devient
« une collection de textes », « une
réunion d'instants »130(*). Si le roman traditionnel fait d'emblée
référence à un lieu réel, c'est parce qu'il sait
que le lecteur, reconnaissant dans le texte ce qui existe hors le texte, sera
poussé à recevoir l'ensemble de l'ouvrage comme issu de la
réalité. Tout se passe comme si seule la quintessence de la
réalité, transcendée et sublimée par le verbe
poétique, était retenue comme valide. Les lieux et les choses qui
constituent la fiction sont élevés au rang d'universaux, et dans
une certaine mesure ainsi détachés du contexte de la fiction,
transformant sa matière dans le sens d'une sublimation, aux antipodes
d'une concrétisation. La description gracquienne, parce qu'elle se
déleste, si ce n'est totalement, du moins partiellement, de la
référence au réel, est dotée d'un rôle
capital : c'est un espace informé par le temps qui prend en charge
la temporalité narrative du récit, un moment de tension vers
l'événement matriciel. Devenant substitut narratif, elle sature
presque entièrement l'espace textuel, créant ce que Gracq nomme
l'« éther romanesque où baignent gens et choses et
qui transmet les vibrations dans tous les sens »131(*), où tous les
éléments interagissent. Véritable catalyseur des
éléments épars du récit, la description englobe
dans son champ les événements - ou l'attente de ceux-ci -, les
personnages, qui entretiennent une étroite relation avec leur alentour,
ainsi que la durée de l'histoire, qui est sentie plus que vécue.
De fait, une double motivation meut l'espace et l'événement,
puisque le premier appelle le second, et le second légitime le
premier : « le couple constitutif attente -
événement, remarque Patrick Marot, inscrit donc la
bipolarisation comme procès temporel au sein du
descriptif. »132(*)
Michel Tournier écrit à propos de
Gracq :
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