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Paix et Education chez Kant. Esquisse d'une pédagogie de la paix


par Fatié OUATTARA
Université de Ouagadougou
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

Introduction générale : L'éducation à la paix ou le triomphe de l'universel

par-delà paix et guerre.

Nous vivons dans une époque de discipline, de culture et de civilisation, mais nous ne vivons pas encore dans une époque de moralisation. En l'état présent de l'homme, on peut dire que le bonheur des États croit en même temps que la misère des hommes. Et la question se pose encore de savoir si dans un état barbare, alors que toute notre culture n'existait pas, nous n'aurions pas été plus heureux que dans notre état présent.

Kant, Réflexions sur l'éducation, p.113.

Quel est le rôle et la place du philosophe épris des valeurs morales, politiques et éducatives dans un monde en passe à des considérations déshumanisantes ou désacralisantes des valeurs sociales ? Doit-il se taire sur les difficultés d'un monde embarrassé par la violence, la guerre et son cortège de malheurs ? Ou encore doit -il rester ce rêveur des nuées, en marge des réalités alarmantes d'une humanité endeuillée par l'ignorance, le mensonge et la mauvaise foi de ses fils1(*) ?

Non. L'entreprise philosophique est plus sérieuse que cela ; et le philosophe trahirait sa vocation ou démissionnerait de son métier s'il tombait dans une telle bassesse caractéristique de la misère et d'un avenir sombre des peuples et des nations. Le philosophe doit rester l'éclaireur, le guide ou le berger des brebis de l'Auteur des choses qui errent partout à la recherche et au maintien de la paix au péril même de leur vie. Le philosophe kantien doit donc initier ses semblables à la pratique des choses de l'Esprit pour le consensus ou pour la paix.

Sans être vaine, la présente réflexion n'est pas non plus orpheline, elle se ressource dans une longue tradition philosophique et littéraire qui constitue tous ses fondements. Elle est conduite à la suite d'une première, comptable pour l'obtention du diplôme de Maîtrise en philosophie, qui s'intitulait comme suit : ? Kant et la problématique de la promotion de la paix : le conflit entre l'utopie, la nécessité et la réalité de la paix durable?.

Avec ce thème, la réflexion s'était retrouvée inscrite dans une importante partie de la pensée philosophique kantienne, la pensée de la paix perpétuelle qui s'est vue de nouveau re-actualisée avec ses fondements juridiques et ses influences sur l'action actuelle des Nations Unies pour la culture de la paix dans le monde. Nous venions de toucher du bout du doigt la question du paradoxe des aspirations de l'homme à la paix, celle de l'enracinement du mal dans la subjectivité de l'homme et de l'ambiguïté2(*) de son caractère vis-à-vis de la paix et de la guerre. Nous nous sommes donc intéressés aux conditions (négatives et positives) de possibilité de la paix durable à partir des idées pacifiques kantiennes.

En effet, ?De la nécessité d'une éducation à la paix? à l'aube du XXIè siècle aura été le dernier sous point traité dans la rubrique des conditions kantiennes de la paix perpétuelle et qui méritait d'être davantage développé, détaillé de manière à lui donner tout son sens, toute sa saveur intellectuelle philosophique. Il le fallait aussi pour pouvoir mieux s'inscrire dans la belle logique des objectifs ou des ambitions du millénaire annoncés par l'Organisation des Nations Unies et poursuivis par sa branche éducative, scientifique et de la communication à savoir l'Organisation des Nations Unies pour l'Éducation, la Science, la Culture et la Communication (UNESCO) qui fait de l'éducation une condition infaillible de la paix mondiale.

La paix est bel et bien devenue dans ce millénaire de culture de la paix une affaire d'éducation. Il s'est avéré que c'est avec son concours, grâce à elle que nous pouvons dignement et hautement élever les défenses de la paix dans l'Esprit des hommes dans lequel les guerres prennent naissance. À partir de ce constat émerveillant ce qui reste c'est de savoir comment il faut éduquer vraiment à la paix, quel contenu il faille donner à ce concept ?qui pourrait faire frissonner de peur ou d'étonnement (joyeux) quiconque l'aurait entendu et lu pour la première fois de sa vie. Certains pourraient dire qu'il s'agit d'une pure et simple spéculation de philosophe rêveur qui manque de quoi amuser la galerie ou les siens qui ont surtout de l'estime pour lui. Mais loin s'en faut, car le projet d'une culture de la paix à travers l'éducation est beaucoup plus noble et plus sérieux pour cela.

En vérité, ?Paix et Éducation chez Kant. Esquisse d'une pédagogie de la paix? est l'aboutissement ou la continuation de cette réflexion amorcée d'il y a plus de deux ans et qui se tourne vers l'avenir des hommes : si elle doit s'imprégner du passé de ceux-ci, de la manière dont ils ont été éduqués et dont ils éduquent à leur tour leurs enfants, leur histoire, elle est aussi la marque du présent, d'un temps, d'une époque si corrompue et si pourrie qu'il faille la peine de mettre les bouchés doubles pour assurer sa propre survie et celle de ses concitoyens. À qui la faute ? C'est ce que nous verrons bien dans nombre de lignes qui suivront.

Ce thème regroupe d'emblée deux notions essentielles à savoir les concepts de ? Paix? et d'? Éducation? dont l'emploi est tout à fait récent. Leur relation n'a toujours pas été établie de sorte à faire de la seconde une condition de la première. La paix est un état de stabilité alors que l'éducation est une action qui, conduite rationnellement, permet d'atteindre un but, par exemple la coexistence pacifique et chaleureuse des peuples et des nations. Pour atteindre ce but, il faut inévitablement franchir un obstacle pour lequel on se donne des forces et des moyens. Cette fois la relation s'étend au concept de ? guerre? avec lequel elle devient plus complexe. L'éducation se trouve ainsi prise en sandwich entre les deux concepts qui s'opposent pour s'imposer l'une à l'autre : la paix va donc utiliser l'éducation pour s'établir, ou la paix sert de moyen à l'humanité pour combattre le fléau de la guerre. On est raisonnablement tenté de se demander si l'éducation n'a pas alors une connotation particulière pour la paix, ou si la paix en tant qu'idéal ne propose pas d'autres exigences à l'éducation afin de pouvoir vaincre la guerre.

Dans le langage politique contemporain, il devient de plus en plus monnaie courante qu'on fasse mention de la paix en faisant en même temps référence à l'éducation. Nous accorderons plus tard un sens à cette association consacrée. Cela peut ne pas paraître difficile à envisager surtout pour ceux qui sont un peu au courant des objectifs de l'Année Internationale de la culture de la paix.

Cependant, il ne faudrait pas s'attendre à ce que la réflexion qui se développe ainsi soit la panacée de tous les problèmes liés à l'éducation en général et à celle de la paix en singulier, même si elle se veut une modeste contribution à l'effort commun de promotion de la paix. Elle poserait peut-être plus de questions qu'elle n'en résolve. Une façon d'ouvrir les échanges autour de la question de l'articulation entre la paix et la guerre et vice-versa. Cette série de réflexions, de débats, de discussions et de critiques qui pourraient contrarier cette démarche personnelle tendant pourtant à l'universalité, et qui pourraient à leur tour se voir opposer d'autres thèses et points de vue bien fondés à l'image de ceux de Kant (1724-1804) et de Jean Laurain qui nous servent de supports ou de fondements philosophiques considérables pour esquisser la pédagogie de la paix ou la Philosophie de l'éducation à la paix.

Nos préoccupations se veulent plus réflexives que descriptives au nombre des conceptions et travaux consacrés à la définition de la philosophie de l'éducation au coeur de laquelle nous plaçons la problématique de la culture de la paix et de non-violence.

L'éducation à la paix à travers ses différentes démarches n'est-elle pas vouée d'avance à l'échec ? Parlons-nous tous d'une seule et même chose quand nous faisons allusion aux termes clés du thème qui nous unit en ce moment? Disposons-nous de cadres, de moyens à la fois moraux, politiques, financiers ou matériels, et des ressources humaines de qualifiées pour accomplir cette noble mission ? Si oui, quelles suggestions et recommandations pouvons-nous faire pour un meilleur devenir de l'espèce humaine par le biais de l'éducation ?

Telles sont les préoccupations essentielles que la réunion des trois notions suggère à la présente réflexion.

Chapitre I :

DES SENS USUELS AUX DÉTERMINATIONS CONCEPTUELLES

DE LA PAIX ET DE L'ÉDUCATION À LA PAIX 

Introduction partielle : Vous avez dit la paix3(*) ?

La paix n'est pas un mot, c'est un comportement.

Feu Félix Houphouët Boigny.

Le mot ?Paix? est longtemps passé dans la pensée courante moderne pour être le mot le plus mensonger et le plus galvaudé qui soit ; d'où les multiples sens usuels qu'on lui prête. En effet, la paix a longtemps été considérée comme une absence de guerres entre au moins deux États voisins ou pas (guerres internationales), et maintenant à l'intérieur d'un État (guerres civiles ou intestines). C'est ainsi qu'on en est arrivé à dire qu'un tel État est en paix avec lui-même et avec les autres pour la simple raison qu'il entretient de bonnes relations politiques, économiques, sociales et diplomatiques avec eux. Ce qui serait rendu possible grâce à une vie nationale pacifique, grâce à l'existence d'une paix civile caractéristique du fait que la coexistence des citoyens n'est pas troublée par des guerres civiles, ethniques ou religieuses ou idéologiques. Autrement dit, la paix désigne habituellement un état de calme, une absence de perturbation, d'agitation, de conflit ou de guerre entre les groupes humains et les Nations. De façon individuelle, la paix désigne le calme intérieur d'un individu, ou un état d'esprit personnel que rien d'extérieur (colère, crainte, sentiments négatifs,...) ne vient troubler, agiter ; on parle alors de ?paix intérieure? ou de ? paix de l'âme? qui renvoie à un certain état de spiritualité.

En revanche, considérée sous le seul angle individuel, la paix serait un désir vague, égoïste voire une froide tranquillité personnelle. Tout cela se justifie à bien des égards, mais il faut souligner que cette définition sont très insuffisante compte tenu du fait qu'une paix durable ne serait pas possible parce que les esprits ne seraient pas toujours prêts à vivre ensemble dans la paix : la paix resterait toujours aussi possible entre eux que la pluie. Donc une simple coexistence pacifique ou une? paix froide 5(*)? ne saurait nous mettre durablement à l'abri des incertitudes, des menaces, des risques de guerres futures, Ce qui reviendra à dire avec l'auteur des Cosmopolitiques Jean Elleinstein que la paix froide à l'image de celle qui a existé entre l'Union Soviétique et les États Unis, est la marque du sceau de l'immobilité. Si elle est un passage indispensable à la paix durable, elle n'est pas et elle ne peut pas être à elle seule le moteur du progrès de l'humanité vers le mieux.

Par conséquent, la paix qui retient notre attention ici, que nous voulons qui s'installe par le canal de l'éducation, celle que nous recherchons et que nous préférons à la paix froide, c'est la « paix chaude, chaleureuse, dynamique, joyeuse, conquérante pour de nouvelles avancées de la civilisation, une paix où la jeunesse ne s'ennuie pas mais s'épanouit à travers les contraintes et les difficultés inhérentes à la condition humaine 6(*) ». Il apparaît clairement que la paix chaude n'est pas une paix négative comme la froide, mais une paix positive comme moyen de réaliser tous les idéaux. Toute chose qui recommande de notre part de l'audace, de l'imagination, de la lutte, de la compétition ou du combat, « puisque le progrès de l'humanité dans tous les domaines (...) a exigé de l'homme un combat permanent contre les forces naturelles et contre ses propres instincts pour s'en assurer la maîtrise de plus en plus parfaite 7(*) ».

La paix chaude en tant que le triomphe de la raison sur l'animalité de l'homme n'est pas pour ce faire un laxisme généralisé, une neutralité, une indifférence des uns au malheur des autres ; elle est le lieu de l'effort de tous pour le bien de tous et contre tous; elle est créatrice de valeurs humaines, de richesses et d'inventions, donc elle porte en elle la vie comme symbole. La paix chaude est en définitive le résultat de ce combat contre vents et marrées pour lequel il est nécessaire d'éveiller les consciences, d'éviter que les esprits sombrent dans un sommeil profond qui, s'éternisant, inhibe toute force tendant à la réalisation de la paix durable. La question fondamentale est alors de savoir si une transformation de la mentalité de l'homme ne suppose pas une transformation de la société dans laquelle il vit, ou de ses valeurs par l'éducation à la paix. La création de la mentalité de paix par des moyens pacifiques doit être la nouvelle tâche du philosophe de l'éducation qui, par une réflexion continue sur les moyens, les méthodes de sa matière, donne un sens à l'éducation à la paix, en découvrant ses vertus pour l'humanité.

I.1. La quête du sens de l'éducation à la paix

L'homme ne peut devenir homme que par l'éducation. Il n'est que ce que l'éducation a fait de lui.

Kant, Réflexions sur l'éducation, p.98-99.

De prime abord, l'expression ?éducation à la paix? est révélatrice d'un malaise ; elle pose cruellement le problème de la conflictualité, de la violence destructrice, de la guerre. C'est sans aucun doute ce malaise tant décrié qui fait de l'exigence de la paix par l'éducation une nécessité impérieuse de notre siècle de vitesse.

Il faut donc élever les défenses de la paix dans l'esprit des hommes par l'éducation à la paix et non à la violence, comme c'est le cas des écoles terroristes clandestines. Elle n'a pas pour ambition d'inciter au mépris de l'Autre, à la xénophobie, au racisme, à l'intégrisme, maîtres mots d'un certain terrorisme moral, psychologique et physique. Elle prend le mal avec sérieux et détermination. Il est de ce chef insensé de soutenir que toute éducation est une pour la paix. L'homme ne peut devenir vraiment homme de paix ou homme pacifique que par l'éducation à la paix. L'éducation à la paix est une branche de l'éducation en général ; elle constitue un élément important dans la longue chaîne de transmission des savoirs sur lequel l'accent n'est toujours pas mis en famille, à l'école et dans les centres de formation professionnelle. C'est une erreur monumentale que de négliger ou de jeter cet élément précieux aux oubliettes sous prétexte qu'on est en paix, qu'il faut attendre la guerre pour construire la paix.

Dans une société traversée par des conflits de toutes sortes, il est important que les éducateurs puissent apprendre à réguler leurs propres comportements et ceux de leurs concitoyens afin que chacun arrive à participer à cet idéal commun de paix. Cette fonction anthropologique de l'éducation va permettre à l'homme de se discipliner, de remplacer son animalité en humanité, de se garder de s'écarter de l'humanité par la faute de la grossièreté de sa nature impulsive et instinctive : ?l'indiscipliné est violent?, nous enseigne Kant. La vocation du philosophe de l`éducation à la paix est pour ce faire de « travailler et de traiter la structure humaine de l'homo violens de manière à maintenir, à travers dérives, affolements, échecs, le cap sur l'homo sapiens 8(*) ».

Cette réflexion se justifie par le fait que l'être humain vit sa naissance et son évolution de façon violente au fur et à mesure qu'il grandit. Du point de vue de la psychanalyse, l'être humain est victime d'une violence sociale qui se rapporte aux stratégies de refoulement des pulsions négatives sous la conduite des lois sociales nécessitant une éducation familiale et institutionnelle. Le rôle de l'éducateur à la paix est conduire l'homme de cette situation jugée insatisfaisante et imparfaite, violente et instable, vers l'état de paix parfait, l'état dans lequel il se libère, se rend autonome, se sert de sa raison ou de sa liberté pour prendre en main son destin « si nous entendons par liberté la possibilité donnée à l'homme de faire ce qu'il veut aussi longtemps qu'il n'empiète pas sur la liberté de son voisin 9(*) ». Il s'agit de rendre sensée la liberté de l'homme et non de l'instruire forcement à l'usage de sa liberté. L'éducateur à la paix doit trouver pour celui qu'il éduque le moyen de penser, de le faire penser pour son propre compte, de construire pour lui-même sa propre pensée. Il doit lui donner les ressources ou la matière de sa pensée, tout ce dont il se sert pour penser à son devenir, aux autres et avec eux et à leur devenir. La pensée pour la paix devient ainsi une pensée ontologique également commercialisable.

C'est dans cet ordre d'idées que nous parlerons d'humanisme kantien au service de la paix. Émanciper l'homme en vue de la paix, le faire parvenir à la pratique des choses de l'esprit, c'est lui permettre de savoir distinguer le bien du mal ; c'est aussi pour l'homme de avoir « besoin de sa propre raison (....), il faut qu'il se fasse à lui-même son plan de conduite (...). L'espèce humaine est obligée de tirer peu à peu d'elle-même par ses propres efforts, toutes les qualités naturelles qui appartiennent à l'humanité 10(*) ». Il lui faut se débarrasser de ses mauvaises habitudes qui finissent par devenir une seconde nature. Il a le devoir de se convertir, c'est-à-dire de se mettre au service de l'humanité qui l'appelle désormais. Mais l'homme qui a vécu dans le vice, qui a perpétré le mal, et qui éprouve la nécessité de se convertir, ne le sera pas dans un bref délai. Selon Kant, « l'homme qui a conscience d'avoir du caractère dans son mode de pensée ne tient pas ce caractère de la nature ; il doit l'avoir conquis (...) l'acte qui fonde ce caractère à la manière d'une seconde nature, constitue une promesse solennelle que l'homme se fait à lui-même ; cet acte, et dès l'instant où il se produit, sont une ère nouvelle, inoubliable pour lui 11(*) ».

Grâce à l'éducation à la paix, l'homme peut se convertir et être de nouveau appelé à posséder une certaine dignité qui le rend plus noble que tout autre créature et à laquelle il ne doit plus renoncer, car elle est la marque de l'humanité en lui ; ce devoir envers soi-même en appelle au  devoir envers autrui. « On doit inculquer de très bonne heure à l'enfance la vénération et le respect qu'il doit avoir pour le droit des autres et l'on doit veiller à ce qu'il le pratique 12(*) ». Ce qui permettra à l'enfant de prendre plus tard conscience et d'être utile à la société. Prévenir par l'affirmation de finalités humanistes les risques d'une déshumanisation progressive de l'existence par l'agir néfaste de l'homme contre lui-même, tel serait en grande partie le but que l'éducation à la paix s'assigne et dont elle se donne les moyens d'aboutir. Nos espoirs grandissent au fur et à mesure que l'horizon des savoir s'élargit et nous offrent plus de chance et d'espace pour une meilleure expérimentation de l'éducation à la paix sous nos cieux. S'agit-il d'enfermer l'homme dans un laboratoire pour en savoir jusqu'où il peut aller grâce à l'éducation ? Si non, qu'en est-il véritablement ?

1.2. De la possibilité de l'expérience de l'éducation à la paix

L'éducation est un art, dont la pratique doit être perfectionnée par beaucoup de générations. Chaque génération instruite des connaissances des précédentes, est toujours à même d'établir une éducation qui développe d'une manière finale et proportionnée toutes les dispositions naturelles de l'homme ainsi conduise l'espèce humaine toute entière à sa destination.

Kant, Réflexions sur l'éducation, pp.103-104.

L'éducation à la paix est un problème de notre temps. Nous pourrions dire, en empruntant le mot à Kant, qu'il est « le plus grand et le plus difficile problème qui puisse être proposé à l'homme 13(*) ». En effet, lorsque Kant disait de l'éducation en général qu'elle est une ?importante expérience? à faire, il était convaincu de la difficulté de cette expérience. L'éducation à la paix ne déroge pas à la règle ; elle est aussi appelée à se perfectionner par beaucoup de générations ; elle ne peut que progresser pas à pas ; chaque génération doit pouvoir transmettre à la suivante ses connaissances, ses savoirs en matière de promotion de la paix, c'est-à-dire de prévention, de résolution ou de restauration de la paix. Cependant, nul n'est à mesure de pouvoir dire au terme de combien de générations l'éducation à la paix sera meilleure, même si nous savons qu'elle est possible, universalisable.

En effet, dans ses Réflexions sur l'éducation, Kant accorde une haute valeur à l'expérience, à l'empirisme qu'il aurait combattue dans sa Critique de la Raison pure, et qui pourtant serait le point de départ de toute connaissance rationnelle. Dira-t-on que c'est le criticisme qui lui a donné la raison pour laquelle « l'expérience est la seule voie qui puisse être suivie en pédagogie 14(*)». Seule la liberté humaine comme raison métaphysique est à même de justifier l'empirisme pédagogique kantien. Nous y reviendrons plus tard, mais avant intégrons-nous l'expérience au coeur de l'éducation à la paix.

Vouloir faire l'expérience de l'éducation à la paix c'est oser se s'affronter au problème de la nature humaine15(*) qui, dit-on, est ou bonne ou mauvaise : l'homme est-il bon ou mauvais par nature ? S'il est bon par nature, serait-il encore nécessaire de l'éduquer à la paix ? S'il est plutôt mauvais par nature comment l'éducation à la paix pourrait-il le changer, le détourner du mal et ne pas se voir vouer à l'échec ? En vérité, l'humanité revêt deux caractères bien distincts. Il y a le caractère sensible et le caractère intelligible. Selon le premier caractère, l'homme éprouve un ?actif désir de l'illicite?, du mal qui s'empare infailliblement de lui aussitôt qu'il commence à se servir de sa raison, à faire usage de sa liberté. L'homme peut être ainsi considéré comme ?méchant par nature?. Le second caractère fait de lui un «  être doué d'une faculté de raison pratique et de la conscience que sa volonté est libre (...), qu'il est objet de la justice et e l'injustice » ; l'homme est pour cela bon par nature.

L'analyse de ces deux caractères, surtout le caractère intelligible, rend ainsi possible l'expérience de l'éducation en général et de l'éducation à la paix en particulier. L'humanité est bonne, intégralement bonne pour pouvoir élever les vertus de la paix. Contrairement à se qu'on pourrait penser, l'homme n'est bon que parce qu'il a pris conscience du fait qu'il est mauvais par nature et décide volontairement de se convertir et de donner l'exemple aux autres, aux jeunes. Nul doute que l'on puisse taxer ce genre d'homme de ?bon artificiellement? et non par nature ; l'essentiel est que l'on puisse contenir et inhiber les germes du mal qui sont innés en lui. Car « personne ne naît exempt de vice. Tout ce passe comme si en naissant l'homme avait déjà corrompu sa nature, comme s'il avait commis une faute 16(*) ».

Par ailleurs, sans évacuer définitivement la question liée à la possibilité l'expérience de l'éducation à la paix, nous butons à un autre problème : transformer, changer la mentalité de l'homme suppose-t-il qu'il vaut la peine de transformer la société ainsi que toute ses valeurs ? Deux hypothèses vont nous permettre d'éclairer notre point de vue sur la présente préoccupation.

On pourrait dire en substance que l'éducation à la paix en tant que créatrice de la mentalité de paix n'est pas possible sans procéder à une transformation de la société et de ses valeurs. Mais si nous partons du fait que la société n'est pas un tout homogène, qu'elle est fragile, vulnérable à tout changement, on pourrait aussi dire qu'elle est régie par des règles de conduite sociale, des lois qui assurent sa durabilité ; et qu'au sein de la société il existe des valeurs pérennes, des devoirs et des droits inaliénables quel que soit le genre de changement qu'on veuille apporter dans la société. Toutefois, on se sert même de ces valeurs comme pilier pour bâtir le monde pacifique de demain à partir d'aujourd'hui.

C'est dans cette optique, et pour répondre à la question posée plus haut, que nous disons avec Jean Laurain que « l'éducation à la paix est possible puisse qu'elle existe et a déjà commencé. (...). S'il possible de changer l'homme indépendamment des structures sociales, existantes parce que l'éducation s'appuie sur des valeurs qui transcendent la société, le temps et le lieu ne faisant rien, alors il est possible de former l'homme pacifique sans attendre la transformation de la société dans le sens de la liberté et de la justice, fondements de la paix 17(*) ».

Cette question peut bien être appréhendée d'un point de vue rousseauiste, selon son idée de ?liberté bien réglée? qui est en partie le but et le programme de Émile, dont la liberté capricieuse est mise en contact avec les institutions sociales, avec lesquelles elle se marie ; ce qui lui permet de parvenir à une maîtrise autonome de sa nature. La socialisation permet à l'homme de s'humaniser pour la paix et dans la paix, gage de toutes relations sociales harmonieuses. « Il faut étudier la société par les hommes et les hommes par la société : ceux qui voudront séparer la politique et la morale n'entendrons jamais rien à aucune des deux 18(*)». 

Ce qui est d'avance souhaité c'est que l'éducation à la paix, consciente de la corruption et de la dégradation constatée ici et là des valeurs, puisse fonctionner de sorte à apporter un changement du mauvais ordre qui engendre crises, conflit et immoralité. L'éthique d'Aristote nous est en cela très édifiante. En effet, quand l'auteur des Politiques dit que l'homme est un animal politique doué de raison (Zoôn politikon), il veut dire que l'homme ne peut pas vivre dans une solitude totale, que la société lui est pour cela nécessaire. L'élève de Platon portera donc un discours sur la vertu et le bonheur, des qualités indispensables à la réalisation d'un idéal de vie sociale paisible. Il faut donc les développer par l'éducation du caractère et des sentiments ; ce qui reviendrait à construire l'homme sur le mode de la pensée pacifique non-violente tout en acceptant que la société s'éduque ou soit éduquée à la vertu, au bonheur, à la paix. En un mot, la société au sein de laquelle l'homme s'éduque à la paix a elle aussi besoin d'une éducation à la paix. Il n'y a pas de rupture de lien entre l'homme et la société et ses valeurs.

Ils forment ce tout en dehors duquel l'expérience de l'éducation à la paix est impensable puisqu'elle se fonde sur des méthodes et se dote des moyens, des techniques et des stratégies pédagogiques pour remplir sa mission.

I.3. Pédagogie et pédagogie de la paix

Le terme  ?pédagogie? est tellement ressassé qu'il fait l'objet de discours, de débats houleux compte tenu du fait que la psychologie, la sociologie et la philosophie (de l'éducation) en parlent beaucoup, souvent selon des indicateurs bien différents.

En effet, définir la pédagogie de la paix nous conduit à distinguer préalablement ?éducation? et ?enseignement? et ?éducation des enfants? et ?éducation des adultes19(*)?.

Etymologiquement parlant, ?Education? vient des deux vocables latins ?educatio? et ?educere? qui signifient ?éduquer? ou ?élever?. Elle est l'action qui développe les facultés physiques, intellectuelles et morales de l'homme, de l'enfant. Elle concerne surtout la connaissance des usages et des valeurs de la société ou de sa communauté politique locale. Elle est dans cette conception le « processus qui veut rendre possible, aux personnes et aux communautés, le développement de leurs capacités à s'interpréter elles-mêmes et le monde environnant, de manière à développer leurs aspects les plus créateurs. (Elle) fait oeuvre de conscientisation, dans un processus toujours inachevé qui ouvre sur la transformation du réel. (...). (Elle veut) mettre les personnes en condition d'apprendre à lire et écrire leur propre vie 20(*)».

Nous recevons de l'éducation en famille et dans la société avant qu'on entre à l'école comme cadre institutionnel où on instruit (instruere), enseigne (insignare) aux enfants des savoirs, des connaissances livresques, des informations se rapportant à diverses branches du savoir universel, tant à la vie politique nationale qu'internationale. Ces connaissances se renforceront au fur et à mesure que les jeunes gagneront en maturité ou entreront dans le monde des adultes. Ainsi prendront-ils place dans l'?éducation des adultes?. Seuls les moyens, les méthodes et les cadres viendront introduire les différences d'approche des questions dans les deux écoles de la vie. Car chacune a sa manière ou son art pour traiter de la question.

De son origine grecque, la pédagogie est perçue comme ?l'art d'enseigner un enfant?. Cette acceptation du terme fait du pédagogue celui qui a la charge de conduire ou d'accompagner les enfants à l'école où ils reçoivent instruction ou enseignement. C'est ainsi qu'en concevant l'éducation comme ?moyen? qu'on a fait de la pédagogie la ?science de l'éducation?, ou encore la ?science normative? de l'éducation (selon Vocabulaire technique et critique de la philosophie), car elle reposerait sur des valeurs et non sur des faits comme le sont les sciences exactes et positives. C'est alors que les points de vue divergents foisonnent, parmi lesquels celui de E. Durkheim.

Pour l'auteur de Education et Sociologie, « l'éducation est l'action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale »21(*), et la pédagogie la « réflexion appliquée le plus méthodologiquement possible aux choses de l'éducation en vue d'en régler le développement 22(*) ». Donc sans être la science de l'éducation la pédagogie réfléchit sur les systèmes de l'éducation, c'est-à-dire définir et examiner de façon critique les méthodes qui entrent dans l'éducation des enfants et même de l'adulte pour en savoir plus sur son caractère, sa personnalité, ses goûts, et ses aptitudes. De quelle manière convient-il de les éduquer afin qu'ils s'épanouissent et ne deviennent pas nuisibles pour la société au sens propre du mot ? En d'autres mots, la pédagogie cherche à déterminer les moyens, à réunir les conditions nécessaires pour dompter l'animalité ou la finalité toute destructrice de l'homme dès l'enfance. Cette idée est de résonance kantienne.

Selon Kant la pédagogie est l'art de l'éducation23(*). Elle se constitue de deux manières.

ü ?Seulement mécaniquement? en fonction des circonstances qui font que telle ou telle chose est nuisible ou utile à l'homme, elle doit comprendre beaucoup d'erreurs et de lacunes, car elle ne possède en ce moment aucun plan à son principe.

ü En cherchant à la raisonner (judiciös), à la perfectionner pour mieux éduquer les enfants ou la jeunesse, pour un meilleur état futur, l'art d'éduquer doit devenir une ?étude? : la ?science ?doit alors remplacer le ?mécanisme? dans l'art de l'éducation24(*).

Ce changement nous parait impératif chez Kant : d'où les mots et expressions « doit devenir... », « doit remplacer... », et « il faut que...». On voit clairement chez Kant que la pédagogie est d'abord fondée sur l'empirisme, la simple intuition sensible, circonstancielle des parents qui n'éduquent que pour le présent, avant qu'on ne veuille qu'elle devienne une étude à proprement parler ; « car autrement il n'en faut rien attendre et un homme que son éducation a gâté sera le maître d'un autre »,25(*) donc un ?mauvais maître? pour lui. L'appel kantien aura été bien entendu par Jean Laurain qui consacre une réflexion à la réconciliation de la science et de l'art de l'éducation.

Jean Laurain pense que la pédagogie est une « science certainement puisque nécessitant des connaissances psychologiques et sociales sur la nature de l'être à éduquer,  en même temps qu'elle est un art » puisqu' « utilisant des techniques et des méthodes qui relèvent de l'intuition, de l'imagination, de la sensibilité de l'éducateur, et aussi d'un certain sens de la relation humaine qui ne s'apprend pas dans les livres 26(*) ». Le mérite de cet auteur est que son point de vue est plus réconciliateur qu'on ne l'aurait pensé entre ceux qui pensent la pédagogie comme une science et leurs protagonistes qui en font un simple art.

Ce conflit d'Écoles, d'individus ou d'intérêts ne saurait nous détourner de notre objectif qui consiste à penser la pédagogie de la paix comme impérativement appelée à « considérer l'homme dans l'homme et l'enfant dans l'enfant, c'est-à-dire que l'enfant a ses manières de voir, de penser, de sentir qui lui sont propres 27(*) ». Il est donc insensé de vouloir leur substituer celles des adultes sous peine de rompre avec l'ordre de la nature. En les considérant séparément nous devons pouvoir faire en sorte que l'enfant puisse entrer aisément le monde adulte où primeraient les bons principes.

Cette idée gagne en intérêt chez Kant quand il écrit qu'il «  faut partout établir les bons principes et les rendre susceptibles d'être compris et admis par les enfants. Ils doivent apprendre à substituer l'horreur de ce qui répugne et de ce qui est absurde à celle de la haine ; la crainte de leur propre conscience à la crainte des hommes et les châtiments divins, l'estime de soi et la dignité intérieure à l'opinion des hommes, --- la valeur interne des actions et de la manière d'agir à celle des mots et des mouvements de l'âme --- de l'intelligence du sentiment --- enfin l'allégresse et la pitié unies de la bonne humeur de la dévotion morose timide et sombre 28(*) ».

La pédagogie de la paix pour l'enfant vise à l'aider par des méthodes et techniques appropriées à développer ses virtualités, à faciliter son insertion dans la société, dans le monde des adultes. Elle n'entend pas former un enfant à l'exercice de la violence pour qu'il devienne un soldat. Car l'enfant soldat, en paraphrasant Rousseau, est formé tout à coup pour la guerre alors qu'il n'a pas encore les membres solides pour se tenir en équilibre, puisqu'il n'est pas né grand et fort pour connaitre et sentir le besoin de s'en servir et de se défendre avec des armes :

«Qu'on destine mon élève à l'épée, (...), peu importe. Avant la volonté des parents, la nature l'appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, j'en conviens, (...), ni soldat (...) ; il sera premièrement homme ; tout ce qu'un homme doit être, il saura l'être au besoin tout aussi bien que qui que ce soit ; et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne 29(*) ».

Pour parler en termes platoniciens, nous dirons que l'éducation à la paix poursuit le même objectif que l'éducation primitive chère à Platon, c'est-à-dire la Paidéia ou encore la mousiké 30(*) qui, en favorisant le développement de l'enfant par des voies esthétiques, l'aide à avoir la conscience morale de distinguer le bien du mal, d'aimer le bien, la paix et de haïr le mal, la violence ou la guerre.

La pédagogie de la paix pour l'enfant doit toujours être pensée comme un long processus enclenché avec l'enfant et qui se perfectionne, se professionnalise au stade adulte où l'accent n'est pas mis seulement sur le respect de l'Autre et de ses différences, mais surtout sur la reconnaissance et l'identification des causes des conflits, leur prévention, leur résolution par le dialogue ou la négociation afin de créer un climat de paix entre les hommes, les États dans les sphères politique, économique et culturelle.

In fine, la pédagogie de la paix a pour fondement « la prise de conscience de la personne à éduquer, c'est-à-dire de son être profond, de ses aspirations, de ses valeurs, de ses instincts, de ses habitudes, de ses préjugés, de l'orientation de l'intéressé lui-même de cet être complexe, de sa personnalité vers son idéal à la fois unique et universel, celui que lui indique sa conscience lorsqu'il l'interroge 31(*) ».

C'est pourquoi nous faisons et ferons toujours l'éloge de la conscience dans le cadre de la culture de la paix. Car elle parle le langage de la paix. Pour emprunter le mot à Rousseau, elle est cette voix immortelle et céleste qui guide l'ignorant et l'être borné vers la paix, elle est le juge infaillible du bien et du mal qui fait de l'homme l'égal de Dieu ; sans elle l'homme ne peut s'élever au dessus des bêtes féroces ; il ne peut que s'égarer d'erreurs en erreurs.

Conclusion partielle : Contexte général de l'éducation à la paix

L'éducation à la paix peut être considérée comme une notion tout à fait récente ; elle n'aura commencé qu'à la fin de la seconde guerre mondiale avec certaines institutions et organisations telles que l'ONU et l'UNESCO qui en consacrent beaucoup de recherches, de travaux d'intérêt général.

En effet, notre intérêt pour cette question de l'éducation à la paix s'inscrit dans le cadre de la poursuite des objectifs des Nations Unies pour le millénaire, conformément à l'acte constitutif de l'UNESCO, la Déclaration des Droits Humains et les Conventions de Genève du 12/10/1949 pour la protection des victimes de la guerre. C'est dans cette droite ligne de conduite que les Nations Unies avalisent le 06/10/1999 l'oeuvre de l'UNESCO en fondant le concept de "culture de la paix" et en adoptant ce programme d'action en huit points:

· Promouvoir la paix par l'éducation,

· Promouvoir le respect pour tous les êtres humains,

· Promouvoir la paix internationale et la sécurité par le désarmement, la résolution pacifique des conflits,

· Faire avancer la tolérance, la compréhension, la solidarité et le dialogue,

· Soutenir la participation démocratique en éduquant les citoyens à des pratiques responsables,

· S'assurer de l'égalité entre femmes et hommes,

· Améliorer un développement économique et sociale soutenables, et

· Soutenir la libre circulation des savoirs et de l'informatique.

En outre, en déclarant les Années 2001-2010 « Décennie internationale pour la promotion de la culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde », les Nations Unies demeurent convaincues que le monde peut se passer de la violence, que la paix est toujours possible, que la violence est évitable dans les rapports entre individus, groupes, communautés, peuples et nations. Ainsi, se donnent-elles les moyens de promouvoir une culture de paix sur la base d'une éthique universelle et préserver les générations futures du fléau de la guerre. L'UNESCO s'en est aussi fait une priorité dans ses missions : « Les guerres prenant naissance dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élever les défenses de la paix».

Toutes ces Idées nobles d'une saveur kantienne sont partagées par l'Institut d'Oslo, l'Université de la paix de Namur, le Centre d'éducation à la paix de Naples, l'Université pour la paix de Stockholm, CIVI PAX, le Mouvement La Paix Maintenant et le groupe Education à la paix, pour ne citer que ceux là.

Au Burkina Faso nous notons le travail remarquable qu'abattent la Fondation Blaise Compaoré pour la paix, le Club des Amis pour la Paix et l'Intégration (CAPI) ainsi que les Colombes de la paix.

En vérité, il y a plus de deux cent ans que Kant prophétisait sur la possibilité de réaliser l'Idée d'une paix perpétuelle tout en indiquant ses conditions négatives et positives. La promotion de la culture de la paix est donc interne à ce vieux projet kantien si elle n'est pas sa résurrection ou sa re-actualisation complète sous nos cieux. En ce sens qu'aujourd'hui des instruments nationaux et internationaux, des déclarations, des programmes et des plans d'action formulés témoignent de l'existence de normes, de valeurs et d'objectifs constitutifs de la base d'une éthique universelle : chaque citoyen, chaque État est un acteur clé du traitement des causes des guerres et de leur prévention.

En ce qui est de notre esquisse de pédagogie de la paix, nous plaçons l'éducation au coeur de la prévention des conflits comme un moyen efficacement durable, depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte. Si la prévention suppose un minimum de formation, de connaissances des hommes, du terrain, il faut ajouter que des citoyens formés à la base pour la coexistence pacifique seront d'emblée prédisposés à identifier les causes des conflits et d'y faire front.

Ce qui revient à dire que la paix s'apprend comme l'a si bien dit Frederico Mayor : « Droit fondamental des citoyens, l'éducation est l'une des clés essentielles à la construction de la culture de la paix. Une éducation multilingue et multiculturelle développant la tolérance et la compréhension chez les citoyens libres de préjugés pour une culture de la paix et du dialogue entre les civilisations.32(*)»

De cette façon la question de la nécessité de l'éducation à la paix est plus que tranchée, car « sans la paix, il n'y a pas de développement, pas de justice, pas de démocratie. Pour passer d'une culture de la guerre et de la violence à une culture de la paix et du dialogue, nous devons changer les valeurs, attitudes et comportements du passé. Au lieu du proverbe cynique "si tu veux la paix, prépare la guerre", nous devons dire "si tu veux la paix, prépare la paix"', essaie de la construire 33(*) » par l'éducation et la culture du civisme. D'où la nécessité et la possibilité d'une pédagogie de la paix inspirée de la pensée éducative de l'auteur des Réflexions sur l'éducation.

Chapitre II :

LES MOYENS ET LES MÉTHODES PÉDAGOGIQUES DE LA PAIX

Introduction partielle : Des germes du bien, germes de la paix dans l'humanité

 Il y a beaucoup de germes dans l'humanité et c'est notre tâche que de développer d'une manière proportionnée les dispositions naturelles, que de déployer l'humanité à partir de ses germes, et de faire en sorte que l'homme atteigne sa destination .

Réflexions sur l'éducation, p.102.

Notre préoccupation dans ce titre est relative à l'idée d'une existence certaine de germes de l'amour, du bien et de la paix dans l'humanité. C'est dans notre rapport à ces germes, notre manière de les concevoir et de traiter d'eux que nous participons à la marche de l'humanité vers la paix, vers son amélioration pacifique et vers sa perfection future dont elle est certaine.  « Car on ne trouve pas les principes qui conduisent au mal dans les dispositions naturelles de l'homme. L'unique cause du mal c'est que la nature n'est pas soumise à des règles. Il y a dans l'homme de germes que pour le bien 34(*) ».

La tâche des philosophes-éducateurs est de nourrir ces germes, de les développer et de les entretenir grâce à l'éducation à la paix de sorte telle que la jeunesse, la pépinière de demain soit des messagers pacifiques à l'échelle mondiale. La Providence parlera à chacun d'eux : allez dans le monde ---- Je vous ai donné toutes les dispositions au Bien. Il vous appartient de les développer et ainsi votre bonheur et votre malheur dépendent de vous35(*).

La providence obligerait ainsi l'homme à tirer de lui-même son propre Bien, le Bien universel, à faire le Bien par choix et pas le Mal ; c'est-à-dire à doter ses actions d'une moralité telle que celles-ci se trouvent ennoblies. Il est du devoir des éducateurs-philosophes à la paix de conduire petit à petit, dans les Lumières de la Raison, les dispositions techniques, pragmatiques et morales vers leur achèvement dans la Paix.

C'est ce que signifie « s'orienter dans la pensée de la paix ». C'est aussi dire avec Kant que « les lumières dépendent de l'éducation et à son tour l'éducation dépend des lumières 36(*) ». Les Lumières étant dans ce cas précis tout ce qui concours au Bien du monde, à la culture morale et à l'amélioration de l'humanité et de son cadre spécifique de vie, à la sortie de l'homme d'un état de mauvaise posture où l'irréflexion l'aurait mis. 

La paix étant sommeillante en l'humanité, il faut la réveiller ; les défenses de la paix sont enfouies dans l'humanité, il faut les exhumer au moyen de la pédagogie de la paix. L'espoir est d'ailleurs permis car la pédagogie de la paix a le pouvoir de re-dresser le bois courbe dont l'homme est fait. «  C'est une chose enthousiasmante (Es ist entzûckend) de penser que la nature humaine sera toujours mieux développée par l'éducation et que l'on peut parvenir à donner à cette dernière une forme qui convienne à l'humanité. Ceci nous ouvre une perspective sur une future espèce humaine plus heureuse 37(*) », parce qu'elle sera en paix avec elle-même.

Effectivement l'homme ne cesse de donner un sens nouveau à son existence ; la culture n'a également pas achevé l'homme. C'est-à-dire que le processus de production ou de procréation de l'anthropos est toujours inachevé et inépuisable : l'homme n'est pas encore ce qu'il est ; il est en devenir. Autrement dit, il y a encore plein de possibilités imprévisibles et d'ouvertures dans l'éducation de l'homme. C'est la raison pour laquelle il se bat, affronte son environnement et décide librement de ce qu'il va faire dans le monde, avec le monde, à ses risques et périls. Seul l'ensemble de toutes ses actions et réactions conscientes conduit l'humanité vers une forme meilleure, vers la paix durable.

1. Les postulats pédagogiques de la paix

Ce qu'il faut entendre par "postulats pédagogiques" de la paix, c'est l'ensemble des valeurs sur lesquelles nous devons fonder la pédagogie de la paix ; c'est-à-dire qu'on ne voudra pas éduquer à la paix en " l'air " sans référence à aucun support, qu'il soit philosophique, moral ou culturel. Si bien que nous ne sommes pas sans savoir que tout rapport de l'homme à la pédagogie suppose au préalable la philosophie morale respectueuse des valeurs sociales, des règles et des principes culturels de la société humaine. Au nombre des postulats possibles, nous retiendrons :

1.1 L'existence d'une conscience universelle.

L'avènement d'une conscience universelle me parait être le fondement indispensable d'une pédagogie de la paix pour le futur.

Jean Laurain, De l'ennui à la joie, p.279.

Selon l'auteur des Fondements de la Métaphysique des moeurs, la conscience universelle, la raison commune est infaillible, si nous agissons selon la maxime que nous acceptons qui s'érige en loi universelle, valable pour tous. Elle est l'ensemble des valeurs communes telles que l'amour, le courage, la générosité, la liberté, la justice, l'égalité, etc. C'est elle qui permet ou qui donne à tout homme en tant qu'individu « toute facilité pour distinguer le bien du mal 38(*) », et dans ce cas précis, la paix de la guerre.

Valeur transcendante, l'avènement de la conscience morale coïncide avec le dépassement de soi, de la simple nature humaine, vers un idéal, un universel concret. Elle est dans un monde troublé de guerres, le moment d'une « prise de conscience progressive par un nombre toujours croissant d'individus mis en relation les uns avec les autres, des valeurs universelles qui sont leur raison de vivre profonde 39(*) ».

Elle est de ce fait fondamentale pour un ou des citoyens pris dans les tenailles de la violence toujours grandissante et qui recherchent le bout du tunnel qui les conduira à la paix durable. C'est fort de cela que prendre conscience de la violence déjà existante, des conséquences néfastes des conflits armés, c'est alors fonder la paix sur des bases solides et infaillibles, prometteuses d'un avenir radieux pour l'humanité aussi riche que diversifiée d'un point de vue culturel.

1.2 Le dialogue des cultures.

Il faut développer les sentiments d'humanité (Menschendliebe) envers les autres et ensuite les sentiments cosmopolites. Il y a dans notre âme quelque chose qui fait que nous prenons intérêt à notre moi, aux autres avec qui nous avons grandi et il faut ensuite que trouve encore place un intérêt pour le bien universel.

Kant, Réflexions sur l'éducation, p.201.

La culture, dit-on, est ce qui nous reste quand on a tout perdu. Elle est vectrice de valeurs humanistes. Elle fait de nous ce que nous sommes avant que nous ne voulions être ce que nous ne sommes pas ou pas encore en contact avec un autre que nous.

En effet, la culture de la paix à travers l'éducation est, dans une certaine mesure, une culture du dialogue des cultures. Car la paix est universelle et cosmopolite. C'est-à-dire que la maxime de toute action en sa faveur doit être impérativement universalisable d'un point de vue culturel. De façon intrinsèque, le défenseur du cosmopolitisme fait aussi allusion au sentiment ou à l'Esprit de tolérance40(*) qui doit animer les uns envers les autres en raison de l'humanisme que chacun incarne individuellement en sa personne, et qui fait que naturellement nous postulons tous à une égalité commune, à un respect mutuel de nos valeurs culturelles jugées inviolables.

Quelque soient la couleur de notre peau, notre appartenance sociale, nos opinions politiques, idéologiques et philosophiques, la culture a cette force de nous unir par-delà ces frontières naturelles.

Aujourd'hui plus qu'hier, la diversité culturelle tout comme les interactions culturelles ont fait de nous des "métis culturels" (Léopold Sédar Senghor). Le drame à éviter est que nous ne devenions pas des vomissures de la contre-mondialisation de la culture, ou encore des évadés culturels, pire des déracinés, véritables poisons du cosmopolitisme culturel. Nous devons davantage nous identifier aux valeurs éthiques et esthétiques de notre communauté locale, régionale, nationale et linguistique ; nous devons nous approprier de son histoire, de ses traditions, de ses us et coutumes et de ses modes de vie.

Nous devons aussi avoir le sentiment de subir, de partager ou de changer ensemble notre destin commun menacé par la guerre et son cortège de malheurs ; nous devons construire notre personnalité par l'éducation et l'épanouir en restant toujours actif dans le monde et sur le monde ; nous devons revendiquer notre identité culturel de façon pacifique, douce et envieuse, partout où elle est prise en otage par les saboteurs des idées noblement pacifiques.

C'est de cette manière que nous donnerons toujours l'exemple, la bonne image de nous-mêmes aux autres issus d'autres cultures ; nous les invitons ainsi à venir partager avec nous les délices de la culture. En donnant, en proposant, chacun reçoit plus qu'il n'offre : c'est le donner et le recevoir qui caractérise notre monde actuel. Si nous partageons tous presque les mêmes valeurs, si nous avons tous ou presque les mêmes habitudes culturelles, si la culture s'importe des quatre coins cardinaux du globe, il n'y a plus de raison que nous ne puissions pas trouver des solutions pacifiques aux différends qui nous opposent, que nous apprendrons ensemble à éviter, à prévenir par l'éducation, le dialogue et la culture.

La culture ou l'échange culturel est un cadre, un moyen de manifestation de la conscience universelle, de la raison commune qui nous dit que nous sommes un et indivisible. Quoi que nous fassions, la nécessité et les circonstances de la vie nous imposeront le choix de la paix à faire.

2. Les moyens pédagogiques

L'approfondissement des moyens pédagogiques permettra de mieux créer la mentalité de paix, de mieux former l'homme pacifique. Une fois que ces moyens sont identifiés, il appartient à chaque parent, chaque enseignant ou formateur à la paix de les appliquer ou de les adapter raisonnablement à son milieu et à ceux dont il a la charge d'éduquer à la paix. Ces moyens ne sont pas des baguettes magiques mais un certain nombre de dispositions et de précautions à prendre pour s'assurer d'un meilleur devenir de l'éducation à la paix. Ce sont entre autres :

· L'étroite relation entre l'éducateur et son milieu.

Il faut qu'il y ait une bonne relation entre l'éducateur et son milieu. Il est insensé de penser que l'éducateur à la paix se détache de la communauté dans laquelle il mène son activité et avec laquelle il ne devrait pas être en relation étroite et/ou permanente. Dans ce cas, sur quelles valeurs sociales pourrait-il asseoir les bases de sa formation ? Il est difficile, voire impossible de former l'homme pacifique en dehors de toute société au service de laquelle il se forme. L'homme pacifique qu'on forme est sans doute un produit de la société, un animal politique pacifique.

Le danger à éviter c'est que l'éduqué ne doit pas être tiraillé dans divers sens par diverses méthodes, contradictoires, qu'appliqueraient diversement les éducateurs de différents lieux : l'harmonie de l'éducateur avec son milieu suppose une harmonie dans l'application des méthodes afin d'éviter à une multitude d'éducateurs de propager la confusion de par leurs méthodes elles-mêmes confuses. De bonnes méthodes ne peuvent bien s'appliquer qu'au moment où l'atmosphère entre les éducateurs à la paix est au beau fixe.

· Le dialogue entre les éducateurs.

L'éducation à la paix suppose « un dialogue permanent entre les éducateurs, sans quoi il n'y a pas de pédagogie de la paix possible, ou plutôt, on aboutirait à un résultat tout à fait opposé à celui visé, à savoir la promotion de l'homme pacifique. La paix ne peut naître que de la paix, l'homme pacifique que d'éducateurs en paix avec eux-mêmes et entre eux41(*) »

Le dialogue va donc leur permettre de balayer les confusions, les lacunes ou les erreurs dues à la constitution mécanique de l'art d'éduquer qui résulte « simplement des circonstances en lesquelles nous apprenons par l'expérience si quelque chose est nuisible ou utile à l'homme42(*) ». Le dialogue va "raisonner " leur pédagogie, permettant à chacun d'eux de s'appuyer sur ses propres expériences et sur celles de ses collègues et collaborateurs.

· Échange ou partage des expériences.

Selon Kant l'éducation est elle-même une "grande expérience", « un art dont la pratique doit être perfectionnée par beaucoup de générations ». Elle ne peut progresser que pas à pas. En suivant l'expérience, on voit bien que chaque génération instruit la suivante de ses connaissances en lui permettant d'écarter de sa pédagogie les erreurs, lacunes et tentatives inutiles et vaines qui entravent le progrès vers le mieux de l'humanité43(*). Ce partage d'expériences est d'autant valable pour des éducateurs qui appartiennent à une même génération et qui partagent donc presque les mêmes réalités. C'est pourquoi un échange permanent autour des méthodes et des programmes d'éducation à la paix permettra à la fois leur enrichissement et celui de leurs initiateurs, en favorisant l'adoption d'une pédagogie commune ou la mise en oeuvre de stratégies efficaces pour une bonne culture de la paix.

3. Les méthodes d'éducation à la paix.

"Méthode" vient de l'étymon grec "Methodos" qui signifie la "vie", et de celui latin "Methodus"qui désigne l'ensemble des démarches que suit l'esprit pour découvrir et démontrer la vérité. La méthode est un ensemble de moyens raisonnés, de règles, de principes normatifs sur lesquels reposent l'enseignement et la pratique de l'art ; elle serait même un moyen, une technique.

En effet, la recherche d'une méthodologie de l'éducation à la paix se confronte à la question relative à l'état à partir duquel doit commencer le développement des dispositions humaines au bien, à la paix. Devons-nous partir d'un état inculte, de barbarie, de violence ou bien d'un état déjà civilisé ou de paix ? Le malheur, la souffrance nous instruisent-ils toujours ? Oui, ils nous interpellent, éveillent les consciences à l'action efficacement nécessaire et indispensable pour la sortie de l'humanité de ces situations désastreuses qui nous servent de leçons tout en étant acceptées comme des "situations de départ" ou "situations-problèmes" à partir desquelles nous appréhendons des faits, des comportements, des états d'âme de jeunes gens qui ont fait ou qui font l'expérience de la violence, en organisant une réflexion d'ensemble, une discussion autour de ces questions du mal, du bien, du juste et de l'injuste, afin de situer la responsabilité de l'être humain dans la guerre« La situation-problème est une situation didactique dans laquelle il est proposé au sujet une tâche qu'il ne peut mener à bien sans effectuer un apprentissage précis. Cet apprentissage qui constitue le véritable objectif de la situation-problème, s'effectue en levant l'obstacle à la réalisation de la tâche44(*) ». Elle « fait partie des outils d'une pédagogie fondée sur l'autoconstruction de savoirs 45(*)». Les condamnations de la violence et de la guerre comme irrationnelles et immorales sera justifiée par des principes, des normes et des valeurs morales. Telle est la conclusion à tirer après la discussion dans la recherche des solutions au problème posé.

Une telle analyse sera conduite selon des méthodes qui, au nombre de quatre, s'interpénètrent, s'entrecoupent dans l'éducation à la paix. Il y a dans chacune de ces méthodes quelque chose d'efficient qui participe à la formation de l'esprit de paix chez la jeunesse dans le temps et l'espace, aussi bien « d'après le présent de l'espèce humaine que d'après son état futur possible meilleur 46(*) ».

3.1. La méthode active.

Kant est l'une des figures emblématiques précurseurs de la méthode active. Elle repose sur le principe que chaque enfant à éduquer doit participer activement à sa propre éducation ou à sa propre formation. Le système scolaire apparaît être le moyen efficace qui aide l'enfant à combattre la violence, l'instinct agressif et grégaire qui deviennent nocives pour l'entente et la paix dans le groupe. En recevant à des connaissances ou en y apprenant des techniques, l'éduqué prend l'initiative de favoriser son propre développement. En devenant ainsi acteur de son éducation, l'éduqué à la paix apprend à résoudre une difficulté réelle relative à l'intolérance, la violence et la guerre pour lesquelles il fournira des efforts non négligeables.

Selon lui, l'enfant qu'on éduque tend déjà naturellement au bien, dira-t-on à la paix. Il est capable de trouver par lui-même, de tirer de lui-même les moyens pour atteindre la vertu, le bonheur, la paix. Il est donc naturellement à même de franchir les obstacles qui se dressent devant lui pour être l'artisan de son propre être, de son propre devenir.

3.2. La méthode par intéressement.

Il s'agit ici pour l'éducateur d'identifier les intérêts et les besoins de l'éduqué, d'en faire appel afin que les efforts qu'accomplit le jeune soient conformes à ses attentes, à ses désirs. Ce qui va l'aider à s'insérer facilement dans la vie sociale. C'est pourquoi toute méthode impositive, toute violence à l'école, grâce à laquelle un éducateur à la paix imposerait ses goûts, ses intérêts, sa souveraineté, son esprit à l'enfant à éduquer qu'il considère comme une tabula rasa, sera rejetée en matière de lutte contre la violence, de culture de la paix par l'éducation. Cette méthode entretient un certain complexe de supériorité entre l'éduqué et l'éducateur. Puisque « le maître a tendance à se prendre pour le maître après Dieu, le père pour Dieu le père » : leur autoritarisme fait que l'enseigné ne peut pas les questionner, dialoguer avec eux, alors qu'ils sont naturellement égaux.

3.3. La méthode interrogative.

Elle est la consécration de la maïeutique socratique. Elle consiste à interroger l'éduqué sur des questions relatives à la violence, aux droits humains, à la solidarité, à la tolérance et à la paix, afin qu'il découvre par lui-même ce qu'il sait sans le savoir ou sans le vouloir. Il se ressouviendra. Elle est un véritable moyen de prise de conscience de l'enfant de la situation dans laquelle il se trouve, il évolue et qui lui permet de trouver des solutions à ses problèmes.

L'éducateur parlera aux éduqués le langage de Socrate : « de moi (ils) n'ont rien appris, mais c'est de leur propre fonds qu'ils ont, personnellement fait nombre de belles découvertes, par eux-mêmes enfantées47(*) ». En d'autres termes, l'institution scolaire aide le jeune à faire son propre état de conscience, à se rendre compte à lui-même, à se mirer à la fin de chaque jour au grand miroir de la conscience collective, à se connaître, à se découvrir ou à se re-découvrir grâce à la cure de conscience qu'il apprend à se faire.

De par ses rapports avec les éduqués l'éducateur devient, selon le mot Carl Rogers, un " facilitateur " qui considérant l'éduqué, développe avec lui une qualité d'écoute précise et authentique. Pour lui le seul individu formé est celui qui a appris à apprendre et qui se découvre en évolution perpétuelle dans le questionnement.

3.4. La méthode intuitive.

Celle-ci obéit au principe que l'éducation à la paix doit s'adresser au bon sens, à l'évidence ou à l'empirisme avant de vouloir s'élever vers des vues abstraites. C'est-à-dire qu'elle débute d'abord par le concret ou par les choses de la vie concrète. L'éducateur à la paix doit d'abord considérer les préoccupations d'ordre existentielles auxquelles on pourrait envisager de trouver des réponses métaphysiques en rapport avec les exigences morales, nouménales ou religieuses.

Cette méthode est aussi développée dans la philosophie de l'éducation de Rousseau à travers sa conception naturaliste de l'éducation. L'auteur d'Émile fait confiance à la nature de l'enfant, en sa conscience spontanée morale. Pour lui l'enfant est destiné ou prédisposé au Bien. Sa nature est ainsi bonne et il ne faut pas la tronquer, la corrompre ou la détourner de sa destination, la "dénaturer " en imposant à l'enfant les vues, les goûts et la manière de penser des adultes. Car l'enfant se développe dans l'enfance, l'adulte dans l'adulte. Rousseau posait déjà un des problèmes cruciaux de l'éducation, de l'application des méthodes et des techniques d'éducation en général.

Remarque : La problématique d'application des méthodes

Après cette réflexion consacrée à l'analyse des méthodes, dont l'objectif n'était pas d'en faire un cours magistral, à présent il importe de réfléchir sur l'application de ces méthodes au présent de la jeunesse et de préciser qui et comment s'applique ou doit s'appliquer chacune des méthodes.

De façon indéniable, l'homme n'est éduqué que par des hommes, des parents qui ont eux aussi été éduqués, et qui ont toujours besoin d'éducation pour bien éduquer leurs fils, puisqu'on n'est jamais éduqué une fois pour toutes. Par l'éducation nous apprenons des valeurs sûrement humaines ; car elle développe en nous certaines qualités qui font que certains servent de modèle aux autres. Les parents sont « déjà des exemples, d'après lesquels les enfants se forment, et d'après lesquels ils se guident 48(*) » pour pouvoir devenir meilleurs grâce aux progrès de la pédagogie. Que voulez-vous attendre d'un enfant que ses parents ne lui ont pas du tout donné et qu'il n'a pas appris dans la société ? Absolument rien.

En outre, l'éducateur à la paix doit être vertueux, avoir un sens de la relation humaine, des qualités de vie, d'écoute du monde qui l'environne, des jeunes en grande partie pour qui il doit être un modèle. Toutes ses qualités peuvent s'aiguiser, être perfectionnées au fur et à mesure que l'éducateur poursuit son devoir moral. Justement parce que l'éducation à la paix est « l'acte commun de l'enseignant et de l'enseigné ». Kant ne manque pas d'attirer notre attention sur le fait important qu'« manque de discipline et d'instruction (que l'on remarque) chez quelques hommes fait de ceux-ci de mauvais maîtres pour leurs élèves. Si un être d'une nature supérieure se chargeait de notre éducation, on verrait alors ce que l'on peut faire de l'homme 49(*) ».

Tout comme l'éduqué, l'éducateur devient de plus en plus homme de paix en éduquant et en se laissant éduquer à la paix. C'est-à-dire qu'il est nécessaire d'être pacifique pour éduquer à la paix comme on devient pacifique en enseignant la paix. Il est difficilement accepté que nos bourreaux d'hier nous fassent la morale aujourd'hui. Même quand nous parlons le langage de la paix, nous devons reconnaître quelque part que « la paix ne peut naître que de la paix, l'homme pacifique que d'éducateurs en paix avec eux-mêmes et entre eux 50(*) ». Nous n'excluons pourtant pas la possibilité de conversion ou de reconversion. Nous devons corriger l'imperfection, la grossièreté de notre nature afin d'être de bons messagers de la paix.

Dans le souci de gagner ce défi majeur, les éducateurs de la paix bénéficient d'aides diverses pour accomplir leur tâche de prévention, de résolution et de gestion pacifique des conflits. L'élargissement du Réseau du système des écoles associées (RéSEAU) de l'UNESCO à toutes les contrées du monde participera efficacement de cette volonté de "désarmer l'humanité " de la violence en organisant des sessions de formation pédagogique régionales, des campus de vacances, des kits ou mallettes pédagogiques (La paix commence par moi) au profit des jeunes et de leurs encadreurs.

4. L'action politique en faveur de l'éducation et la paix

Si du moins avec l'appui des grands de ce monde et en réunissant les forces de beaucoup d'hommes on faisait une expérience, cela nous donnerait déjà beaucoup de lumières pour savoir jusqu'où il est possible que l'homme s'avance.

Kant, Réflexions sur l'éducation, p.99.

L'Éducation à la paix est une tâche collective car elle engage gouvernants et gouvernés à faire l'expérience des relations humaines harmonieuses et pacifiques : on pourrait dire que toute éducation sereine est une éducation à la paix, au bien-être et à la cohésion sociale.

De prime abord, il est impensable dans ce monde du XXIè siècle que l'école et l'éducation en générale se contentent de transmettre rien que des connaissances théoriques, livresques détachées de la réalité quotidienne, des pratiques du citoyen qui tend à la responsabilisation. Il est dorénavant demandé à l'éducation de former de bons citoyens, responsables et tolérants, capables de penser et d'agir selon la droite raison, c'est-à-dire des hommes capables d'entreprendre des projets allant dans le sens de la perfection de l'espèce humaine et de l'épanouissement du citoyen. Une bonne politique de l'éducation pour tous en faveur de la paix, de la démocratie, des droits humains doit être élaborée et davantage perfectionnée avec "l'appui des grands de ce monde".

Platon évoquait déjà la nécessité de cette politique éducative qui vise à donner à tout citoyen la possibilité de contribuer à la réalisation des fins de la paix, à donner à l'éducation une perspective ou une dimension internationales, quand il nous proposait l'idée d'une pédagogie officielle de l'État qui façonne l'opinion et l'élite pour une meilleure direction de la Cité. On aurait pas du tout tort de penser aux grands noms de la littérature et de la philosophie, aux religieux, aux "grands par la tête" plutôt qu'aux "grands par la poche" ou aux "grands par la force ou le feu de l'arme".

En vérité, ce que nous entendons chez Kant par l'expression "grands de ce monde 51(*)" renvoie à l'élite dirigeante, aux autorités politiques et administratives, plus précisément aux Princes ou Chefs d'État qui, songeant à la conquête, à l'exercice et à la conservation du pouvoir politique, à leur État ou à leurs intérêts égoïstes et partisans, n'ont pas toujours pour but ultime le bien universel et la perfection de l'humanité dans la paix. Par cette courbure et cet égoïsme, ils s'éloignent de la droiture de l'Universel. Cette déviation immorale et inhumaine du Prince de l'intérêt de tous est dû au fait qu'il est éduqué ou élevé par ses semblables dans le grand secret des dieux : Ils sont alors obligés de se replier sur eux-mêmes. « C'est pour quoi il vaut mieux qu'ils soient élevés par un de leurs sujets, que par un de leurs semblables 52(*) ».

De ce chef, la reforme kantienne de l'éducation du Prince a pour vocation d'éviter aux citoyens de tomber dans la corruption de leur chef qui sait user de sa puissance militaire et pécuniaire pour atteindre toutes ses fins égoïstes. En multipliant les injustices, les Chefs d'État se mettent au-dessus de leurs concitoyens. Ils se donnent alors des pouvoirs, des droits sur eux, disposent souvent de leur vie (Raison d'État obligeant), en jouant au dé avec les circonstances, les intérêts et les moyens pour atteindre leurs buts quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse. Pourtant « la nature a fait les hommes si égaux quant aux facultés du corps et de l'esprit, que, bien qu'on puisse trouver un homme manifestement plus fort, corporellement, ou d'un esprit plus prompt qu'un autre, néanmoins, tout bien considéré, la différence d'un homme à un autre n'est pas si considérable qu'un homme puisse de ce chef réclamer pour lui-même un avantage auquel un autre ne puisse prétendre aussi bien que lui 53(*)».

Fort de ces considérations, l'auteur de la Critique de la faculté de juger nous instruit que ni l'estime de soi, ni la puissance ni l'argent ne procurent de facto à l'humanité la paix, la stabilité, la culture de l'esprit humain, l'expansion des connaissances humaines, « tout au plus ils les facilitent ». Ce qui est privilégié ici chez Kant se sont les sacrifices et les sentiments moraux, en ce sens que pour lui, « la nature humaine ne peut approcher peu à peu de sa fin que grâce aux efforts de personnes de larges sentiments, qui prennent intérêt au bien universel et sont capables de concevoir l'idée d'un état meilleur à venir 54(*) ». Sans vouloir que le Prince soit totalement moral et moraliste, il lui est cependant demandé d'avoir un regard moral sur l'homme et sa vie de façon à lui épargner des effusions de sang.

Pour l'avènement d'un meilleur état à venir du monde, il est important que le Prince soit éduqué et s'éduque à la paix ; son éducation doit aussi devenir meilleure. Malheureusement « on a bien longtemps commis la grande faute de ne point leur résister pendant leur jeunesse. Un arbre isolé au milieu d'un champ, croit en se courbant et étend ses branches au loin ; en revanche un arbre au milieu de la forêt, à cause de la résistance que lui opposent les autres qui sont à côté de lui, pousse droit et tend au-dessus de lui à la lumière et au soleil 55(*) ». Par conséquent, il faut s'assurer qu'en matière d'éducation à la paix, il n'y a pas d'hommes et de Princes naturellement et totalement nuisibles et inutiles, même s'ils conduisent souvent très mal les affaires de la Cité.

« Si rapidement qu'on se mette, avec l'habituelle myopie, à classer ses semblables, selon l'usage, en hommes utiles et nuisibles, bons et mauvais, tout compte fait, après mûre réflexion sur l'ensemble de l'opération, on en arrive à se méfier de ce genre d'épuration et de cloisonnement, et enfin on y renonce. L'homme, même le plus nuisible, est peut-être encore le plus utile sous le rapport de la conservation de l'espèce ; car il entretient en lui-même ou par son influence chez autrui, des impulsions sans lesquelles l'humanité se serait relâchée et aurait pourri depuis longtemps. La haine, la joie au malheur d'autrui, la soif de rapine et de domination, et tout ce qui est décrié comme méchant : tout cela appartient à étonnante économie de la conservation de l'espèce, à une économie sans doute coûteuse, gaspilleuse, et dans l'ensemble prodigieusement insensée, -- mais dont on peut prouver qu'elle a conservé notre espèce jusqu'à ce jour 56(*) ».

En nous instruisant de cette mise en garde nietzschéenne que nous sommes en mesure de dire que tout un chacun de nous participe de façon consciente ou inconsciente à la marche de l'humanité vers sa destination finale pacifique. Dans sa conception, tout le monde est à la fois utile et inutile, nuisible et bon. C'est à l'éducation de raisonner les hommes, de les guider vers l'idéal de paix commun à la réalisation duquel tous conjugueront leurs efforts. Nous ne devons donc pas jeter l'anathème sur les seuls responsables politiques57(*) quant au mauvais état de l'humanité. Nous devons compter avec eux et eux avec nous. Ceux-ci doivent aussi se convaincre que s'impliquer dans l'éducation à la paix, c'est universaliser la paix par devers soi-même, c'est aller déterrer du fond de l'éducation « le grand secret de la perfection de la nature humaine 58(*) », le secret qui serve à combattre la guerre sur tous les fronts.

Conclusion partielle : La question du financement de l'éducation à la paix.

Nous avons certainement dit que l'éducation à la paix est appelée à se faire dans l'enceinte des établissements scolaires, dans les universités et dans les centres de formation avant l'engagement des jeunes en milieu professionnel. Mais on pourrait nous reprocher de n'avoir pas dit qui et comment se financeraient les activités éducatives en faveur de la paix. N'est-ce pas là un projet de plus qui serait même budgétivore pour les États? Pourrait-on justifier un manque de fonds à allouer pour cette bonne cause ?

Nous ne sommes pas encore en mesure de dire que le problème du financement de l'éducation à la paix, c'est-à-dire la construction d'infrastructures, le traitement salarial des directeurs, des formateurs ou éducateurs, les surveillants, les domestiques, etc., se réglera avec la bagatelle de tant de millions. Mais nous savons que cela nécessite beaucoup de fonds.

L'intégration de modules d'enseignement de la paix à l'école inviterait de la sorte les ministères des enseignements secondaire, supérieur et de la recherche scientifique, de l'enseignement de base, de l'éducation nationale (peu importe la dénomination) à mobiliser un surplus de fonds pour prendre en charge les besoins du projet. La noblesse dudit projet devra rendre plus sensible les institutions financières, sans attendre que l'UNESCO finance seule tout le projet, alors même qu'elle vient en aide déjà aux ministères en charge de l'enseignement. Si nous acceptons le fait que l'éducation à la paix est une affaire collective, son financement l'est aussi de ce fait.

Aussi, même dans un contexte où il est de plus en plus question de gratuité de l'éducation ou de l'enseignement jusqu'à l'âge de seize ans (au Burkina Faso), on pourrait demander dans le malheureux des cas une contribution des organisations de la société civile, des sociétés de l'État ou du privé pour assurer la formation des jeunes à la non-violence. Car elles sont des acteurs potentiels de l'éducation à la paix.

Quant aux autres services de la fonction publique et du privé, des fonds doivent être alloués à l'encadrement et la formation des travailleurs portant sur l'entente, la coopération, le dialogue, la compréhension entre eux de manière à créer une ambiance bon enfant qui permette d'accroître les rendements dans un espace oü la concurrence impose la compétitivité et l'excellence dans la satisfaction de la clientèle et des administrés. En somme, l'État, les collectivités territoriales, les bailleurs de fonds et les ONG59(*) peuvent et doivent soutenir les efforts d'éducation à la paix et singulièrement au civisme ou aux droits humains.

Chapitre III :

FOYERS ET DISCIPLINES DE L'ÉDUCATION À LA PAIX

Introduction partielle : L'École et la Violence.

Le but de la présente réflexion n'est pas de dire que la violence, la guerre et l'école sont intimement liées, qu'elles sont inséparables ou indissociables, mais de dire que chacun a des répercutions sur l'autre, ou bien influence l'autre. Le plus souvent l'école est la victime potentielle des effets néfastes de la guerre. La violence sévit de plus en plus à l'école de sorte que l'école serait devenue un lieu de préparation à la guerre, un lieu de germination et de culture de la violence à travers les ans et les contrées du monde. Que faire ? Peut-on pacifier la vie à l'école ? Prévenir et gérer la violence à l'école de façon à offrir un cadre adéquat d'enseignement et de formation de l'homme de paix de demain, tel est le défi majeur à relever par l'éducation à la paix à travers l'école.

Dans ce contexte de globalisation ou de mondialisation du mal de guerre, de mépris social, de rejet d'un autre que soi, l'école a un grand rôle à jouer. La question de la violence ou de la guerre auprès des élèves, pourtant saturés d'images ou de représentations horribles de conflits armés, ne doit plus rester un sujet tabou : personne n'a intérêt aujourd'hui à rester réticent face à la banalisation de la violence en milieu scolaire. « En choisissant le mutisme, encouragé par l'institution par crainte de débordements, l'école court le risque de ne pas livrer les clés indispensables pour décrisper le monde contemporain. Derrière la question de la Guerre, se dessine la question essentielle de notre rapport à l'Autre, quand cet autre est à la fois si proche et si lointain 60(*) ».

En effet, l'école dans son acceptation kantienne est le lieu de dressage de l'homme ; sa vocation est de dégager dans la spontanéité des désirs, du penchant au Mal, le temps d'une réflexion dans le respect de l'ordre établi. C'est pourquoi il ne faut pas voir dans la discipline à l'école rien qu'un esclavage, mais surtout un moyen efficace qui produit « une pensée qui prend le temps de devenir une pensée », et qui favorise l'accès à l'autonomie. L'ordre impersonnel de l'institution scolaire cherche toujours à dissiper la violence en l'enfant et à l'école pour que la liberté, l'égalité et l'humanité s'épanouissent.

Paradoxalement on se rend compte très rapidement que l'école est prise en otage par la violence, pire par la guerre. La manifestation de certains problèmes psychologiques, affectifs et comportementalistes, etc, dès la petite enfance dégénèrent peu à peu en forme d'agressivité plus graves avant même l'entrée des jeunes dans la catégorie (des 16-17 ans) nommée « cheminement de développement persistant tout au long de la vie » où ils commettent les actes violents les plus graves qui persistent jusqu'à l'âge adulte. L'école est en substance le lieu qui voit se perpétuer de tels actes d'une extrême gravité pour la vie humaine qu'il faut déjà apprendre à protéger, à sauvegarder dès le jeune âge.

Dans la logique de la culture de la paix à l'école, de la promotion d'une éducation fondée sur des principes d'une éducation non-violente et de tolérance, l'objectif est que les enfants reçoivent dès leur enfance une éducation portant sur des valeurs, des attitudes et des comportements, un mode de vie, de vivre-ensemble qui leur permettent de prévenir et de gérer de manière pacifique les différends qui les opposent, dans un esprit de respect, de dignité humaine et de non-discrimination.

C'est dans cette optique que l'UNESCO publie en 2001 le recueil de « bonnes pratiques de résolution non violente des conflits en milieu scolaire » dont l'ambition est d'informer les enseignants, les formateurs, les éducateurs, les parents, les jeunes, les élèves qui sont confrontés au problème de la violence à l'école ou au sein des communautés éducatives non formelles. La bonne intention est aussi de proposer à l'ensemble des acteurs des outils pédagogiques concrets pour prévenir et transformer la violence à l'école.61(*) Car la violence à l'école prépare prématurément et dangereusement les élèves à devenir des enfants soldats, des mercenaires, des bourreaux en puissance. Il faut donc empêcher que l'armée devienne le prolongement de l'école. Il faut pour ce faire éduquer à la paix à l'école. Certains pourraient qualifier ce projet aussi noble de paradoxal, car pour eux il ne servirait à rien d'enseigner la paix puisque les enfants savent déjà ce que signifie la paix. Ce qui est d'autant plus flou que rassurant.

En vérité les enfants ont une idée concrète de la guerre et des idées vagues de la paix qui serait simplement pour eux le contraire de la guerre et vice-versa. La paix s'apparente souvent à la passivité, à la faiblesse et à l'ennui. Les élèves n'ont souvent qu'une compréhension limitée des solutions pacifiques et restent impuissants face au futur : ils ne croient pas ou croient faiblement à la paix durable. En présence même de l'escalade de la violence dans les classes, les écoles et les communautés, la paix leur échappe.

Pour cela la paix doit être concrétisée et présentée aux élèves comme quelque chose de palpable, de très précieux, de valable qu'il faille apprendre en apprenant à la travailler pour qu'elle s'installe sûrement et lentement dans nos sociétés. C'est dans ce sens qu'on peut dire que pour que les sociétés connaissent la paix, pour que les hommes deviennent meilleurs, il faut que la pédagogie « devienne une étude ; car autrement il n'en faut rien attendre et un homme que son éducation a gâté sera le maître d'un autre. Il faut dans l'art de l'éducation transformer le mécanisme en science sinon elle ne sera jamais un effort cohérent, et une génération pourrait bien renverser ce qu'une autre aurait déjà construite 62(*) ». Il y a aussi là un danger à éviter par la réflexion dans les foyers de l'éducation et sur les moyens pédagogiques.

Sans pour autant minimiser la violence à l'école, il y a lieu d'ajouter que la violence armée perturbe considérablement le fonctionnement des systèmes éducatifs, que la guerre prend souvent d'assaut le cadre scolaire dans certaines contrées du monde. L'exemple israélo-palestinien nous instruit à, plus d'un titre. En effet, dans l'article intitulé «  L'École dans la Guerre, la Guerre à l'École : la question scolaire en Israël/ Palestine », la Fédération des syndicats SUD Education nous renseigne que le déclenchement (en septembre 2000) de la seconde Intifada ou Intifada AL Aqsa a provoqué l'interruption brutale des échanges et programmes pédagogiques entre enseignants israéliens et palestiniens.

L'Intifada est né à la suite des accords d'Oslo, qui leur avaient permis de prendre des initiatives originales pour construire de part et d'autre à travers l'école, une éducation à la paix qui contribuerait efficacement, auprès des nouvelles générations qui ont vécu dans un atmosphère de déni de l'autre et de tension hostile, à la promotion des idées de tolérance, de coexistence pacifique, de dialogue qui sont les valeurs nécessaires à la concrétisation d'une réconciliation future entre les deux peuples.

L'apport des enseignants français aux enseignants israéliens et palestiniens « pour sortir les enfants de l'esprit belliciste et des préjugés xénophobes, serait déjà un beau pavé dans la marre de ceux qui poussent ici et là à des formes de régressions aussi obscurantistes que dangereuses. Ce sera l'occasion de donner aussi à voir que la question de l'éducation est une approche décisive, au coeur de la dynamique de paix 63(*) ».

1. Les foyers de l'éducation à la paix

Milieux éducatifs, les foyers de l'éducation à la paix sont des cadres appropriés qui contribuent et qui doivent toujours contribuer à l'élaboration et à l'application de la pédagogie de la paix.

Chez Kant, l'éducation de l'homme est prise en compte par la famille et l'École au sein desquelles il reçoit respectivement des soins de toutes natures, de la discipline, de l'instruction et de la culture. Ce qui fait de l'homme à la fois nourrisson, élève et écolier. Ainsi dit, la famille et l'école sont les cadres de l'évolution et de la formation de l'homme pacifique. Pendant les différentes phases de l'évolution de l'homme, il est question de développer en lui les aptitudes de la compétition, de la coopération ou de l'échange avec ses semblables, de la création, de la solidarité et de la tolérance qui sont les éléments fondamentaux d'une paix vivante et durable à la fois constructive et porteuse de progrès vers le mieux. Pour ce faire, et à l'opposé des animaux qui n'ont pas besoin de soins, jamais des mêmes soins que nous (car leur nature serait déjà achevée par l'auteur des choses), Kant invite incessamment les parents à donner plus de soins à leurs enfants, à prendre les précautions nécessaires « pour que les enfants ne fasse un usage nuisible de leurs forces64(*) ».

1.1. La contribution de la famille à l'éducation à la paix

La famille, dit-on, est la première école de la vie. Elle est le cadre le plus approprié de l'éducation de façon générale et de l'éducation à la paix en particulier. Il ne s'agit pas de n'importe quelle famille, mais de la "bonne famille" composée de parents responsables et conscients de la valeur et de la complexité de la tâche qui leur est dévolue. Car l'éducation familiale est irremplaçable. C'est à elle d'apporter les premières nourritures de la paix à l'enfant. Nul doute que c'est dans la famille que l'enfant apprend déjà la vie en communauté, l'amour, la fraternité, la générosité, le langage, la discipline, la formation du caractère ou l'éveil de la personnalité. Tout ce qui le prépare en tant que composantes affectives, intellectuelles et actives "au vivre-ensemble ". Elle dispose donc de moyens, de méthodes très diversifiées, indispensables à cette éducation, à la formation de l'homme pacifique.

Puisque l'enfance est un moment décisif de l'humanité, il incombe aux parents d'enfants (encore innocents et ignorants) de dompter en eux l'animalité qui s'empare d'eux au moment de la formation de l'esprit critique, de l'éveil de la conscience pour la paix. La famille doit « avoir très tôt recours à la discipline, car s'il n'en est pas ainsi, il est par la suite très difficile de transformer l'homme : il suivra alors toutes ses caprices. (...). Si en sa jeunesse on laisse l'homme n'en faire qu'à sa volonté et que rien ne lui est opposé, il conserve durant sa vie entière une certaine sauvagerie 65(*) ». Autrement dit, le ridicule s'empare de certaines familles dans leurs tentatives de vouloir coûte que coûte couvrir leurs enfants d'une "excessive tendresse maternelle " si bien qu'on sait qu'ils rencontreront de la résistance, subiront des échecs quand ils s'engageront dans le " affaires du monde ".

Il est donc nécessaire de " polir leur rudesse ", de les assurer et de préparer leur autonomie de futur adulte. D'où la tâche de la famille n'est pas d'éduquer les enfants pour le seul état présent du monde mais aussi et surtout pour le futur. C'est en même temps se soucier du fait que enfants réussissent bien dans le monde 66(*) qu'ils ne détruiront pas par la faute de leur mauvais agir. Chaque parent doit prendre conscience de l'importance future de l'éducation à la paix pour l'enfant. Ils doivent donner l'exemple à leurs enfants : « Des parents, qui eux, ont même été éduqués, sont déjà des exemples, d'après lesquels les enfants se forment, et d'après lesquels ils se guident 67(*) ». Ce faisant, il ne faut pas toujours et forcement attendre quelque chose de pacifique d'un enfant qui a été éduqué par des parents eux-mêmes violents, qui n'ont jamais été cohérents et rigoureux envers eux-mêmes et à l'égard des valeurs sociales. C'est-à-dire qu'« une génération pourrait bien renverser ce qu'une autre aurait déjà construit 68(*) ».

Il n'est d'ailleurs pas étonnant d'assister à une crise de l'éducation parentale, pire au drame de la famille moderne qui manquerait de temps et de moyens matériels, culturels, intellectuels et sociaux pour bien éduquer ses enfants. La responsabilité est partagée à la fois par les parents et par la société elle-même qui doit offrir beaucoup d'opportunités pour le faire. Le divorce ou la séparation des parents ainsi que l'alcoolisme sont pour quelque chose dans cette ratée. D'où la nécessité d'une politique familiale nationale qui puisse corriger ces difficultés ; mais aussi un besoin de formation de ceux-ci : « l'école apporte là une contribution remarquable pour l'accès qu'elle rend possible à la pratique des méthodes éducatives modernes centrées sur le bien-être et l'épanouissement de l'enfant, fondements affectifs et intellectuels de ma mentalité de paix 69(*)».

Dans cette école pour adultes, les parents prendront conscience que l'éducation à la paix ne peut être assurée par des papas-poules, des pères qui pouponnent, des pères et mères célibataires qui sont toujours absents à la maison, qui ne s'intéressent pas trop ou peu à leurs enfants, qui n'échangent pas beaucoup avec eux.70(*) La famille moderne vecteur de paix est appelée à s'unir, à se souder ou à mûrir afin de pouvoir mieux conduire les enfants vers l'école qui prend le relais sans trop se substituer à elle, qui se donne pour vocation d'apporter des compléments ou des choses nouvelles. Elle pourrait même combler ce vide que pourrait laisser la famille désunie dans l'éducation des enfants. L'école réussirait-elle toujours à corriger ses échecs ou ses manques d'éducation dans le dédoublement de ses fonctions?

1.2. L'École dans l'éducation à la paix

De prime abord, il s'agit pour nous ici de montrer la contribution de l'école à l'éducation à la paix, dans la formation de l'esprit de paix à côté de la famille qu'elle épaule autrement.

Selon l'auteur du Projet de paix perpétuelle, l'école a pour rôle d'instruire, de former et de discipliner aussi les enfants.71(*) Elle doit jouer le rôle de substituant par rapport à la famille qui reste malheureusement défaillante pour les quelques raisons que nous avons évoquées. De ce fait il est demandé à l'école de participer à la préservation de la société et à la préparation des tout petits pour faire face au devenir et au changement. L'école est faite à la fois pour enseigner et pour éduquer ; elle est un agent de changement en même temps qu'elle est le moteur qui entraîne la société vers sa stabilité, sa re-construction et son développement durable. C'est fort de cela que l'auteur du Credo pédagogique, John Dewey, propose comme remède à la crise de l'éducation la transformation continue de l'école par la société et de la société par l'école ; car pour lui « l'éducation est la méthode fondamentale du progrès et de la reforme de la société 72(*) ».

Il est évident que dans ce contexte de violence grandissante, dans une société juste et dans un État républicain, l'école doit devenir davantage le lieu où on élève les défenses de la paix ; il ne doit pas devenir un outil d'oppression à la merci d'une classe sociale donnée, d'un groupe d'individus, d'une ethnie ou d'un parti politique dominant et dominateur. L'école, l'enseignant ou l'éducateur trahirait sa vocation si elle ruine l'humanité de l'homme. « S'il n'a pas cette préoccupation il ne remplit pas sa tâche. L'enseignant ne peut pas assister passivement à certains dérèglements (racisme, xénophobie, criminalité, drogue,...), il ne peut pas se laisser dire et faire n'importe quoi au nom d'une sacro-sainte neutralité 73(*) ». Ce devoir moral et pédagogique s'accomplit en terme de services rendus à sa nation et à l'humanité tout entière.

1.3. Le Service National pour le Développement (SND)

Le service militaire, obligé ou pas, est un cadre de regroupement de jeunes qui, durant une courte période, doivent servir leur nation. Il est un milieu éducatif puisqu'il obéit aux normes ou principes conformes aux valeurs qui s'imposent à tout bon citoyen. Partant de cela on peut dire que l'armée est aussi un milieu éducatif à la paix malgré le fait que c'est elle qui fait la guerre. Certes, elle n'a pas la même finalité que la famille et l'école, mais elle participe en sa façon au changement de comportements de ses inscrits qui seraient même influencés par elle. Comment remplit-elle ces fonctions de formation et d'épanouissement de la jeunesse?

· Puisqu'il regroupe des jeunes d'une même nation, il va de soi que le SND veille au respect du principe de l'égalité des inscrits ;

· Il doit toujours mûrir en efficacité dans la formation et l'insertion ou la re-insertion des jeunes dans la Cité de par l'éducation civique ou citoyenne qu'ils reçoivent;

· Il doit les familiarisant avec les valeurs de solidarité et d'humanisme, de tolérance et de paix, de compréhension et de partage.

· Le SND est « l'apprentissage par l'action concrète et quotidienne de la solidarité et de la coopération internationales 74(