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Conflits identitaires et unité de l' Etat


par Sarr Massamba
Université Cheikh Anta Diop de Dakar -  2008
Dans la categorie: Arts, Philosophie et Sociologie > Sociologie
   
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Conclusion

La défaite du communisme et les crises du tiers monde mettent en évidence, et contre toute attente que le national et l'ethnique ne sont pas morts. Selon les régions, non seulement on peut constater leur maintien, mais aussi pourrait-on dire leur redémarrage plus ou moins stimulé par des références d'ordre culturel et religieux.

L'apparente intemporalité du discours identitaire laisse croire que les groupes sociaux se définissent par une espèce d'essence éternelle des identités culturelles, politiques religieuses etc.

La prolifération des Etats et la multiplication des conflits identitaires dus au durcissement des crises du même nom, si on les additionne aux conflits plus classiques de type économique ,de revendications nationalistes ,etc. aboutissent à dessiner un paysage tourmenté de la scène internationale .

L'émiettement, la balkanisation, la fragmentation des Etats se conjuguent avec les replis nationalistes, les exaltations identitaires pour donner l'impression générale que, depuis quelques années, une retribalisation galopante a entamé une course sans fin.

Pour employer le langage du sens commun, on pourrait dire que « tout le monde veut être indépendant, que tout le monde veut son Etat », quel que soit le prix à payer de cette pulsion identitariste qui poursuit ainsi sa segmentation de la société internationale.

Le retour de l'identitaire n'est pas seulement inquiétant car il se retrouve être à l'origine de nombreux massacres et de nombreuses violations des droits de l'homme, mais aussi parce qu'il constitue un facteur non négligeable de déstabilisation de l'unité des Etats.

En effet, de l'intérieur beaucoup d'Etats sont minés par l'affirmation de particularismes régionaux, linguistiques, religieux voire ethniques mettant en cause l'identité nationale.

De ce point de vue, on peut dire que les conflits identitaires ont entraîné la désintégration des sociétés, l'éclatement des nations du moins celles qui sont en construction et la remise en cause du sentiment collectif de vouloir vivre ensemble.

En Afrique tous les conflits internes ou externes, c'est-à-dire soit des conflits qui opposent à l'intérieur des Etats hérités des colonisations des ethnies entre elles, soit des conflits qui opposent les Etats entre eux, sont souvent d'essence ethnique, religieuse confessionnelle ou régionale.

Même les conflits qui ont vu s'opposer sur le sol de l'Afrique de l'Est et l'ouest étaient des conflits qui instrumentalisaient l'identité. Une question s'impose : pourquoi ?

Plusieurs explications ont été avancées par les africanistes. La plus connue concerne l'artificialité des frontières en Afrique .C'est l'idée que le colonisateur ,en avançant en Afrique, a instauré des entités coloniales sur la base d'ambitions géopolitiques internes et externes ,et que de ce fait la plupart des peuples -ethnies se sont retrouvés divisés .Cette idée est juste ,mais on peut moins la généraliser qu'on ne l'imagine .Néanmoins ,le placage sur les populations africaines de frontières administratives érigées en frontières internationales au moment de l'indépendance a été un facteur accélérateur des tensions entre groupes identitaires.

L'autre explication est liée au problème de la traite des esclaves .La traite négrière soit à destination des Amériques, soit à destination du monde arabo -musulman ,a non seulement vidé l'Afrique de ses hommes ,mais également séparé nombre de peuples côtiers entre futurs esclaves et chasseurs d'esclaves .

A n'en pas douter, les ressentiments liés à la période de l'esclavage dans nombre de pays sont à l'origine de ces haines tribales. L'exemple le plus marquant à cet égard est celui des touaregs, qui servirent longtemps d'intermédiaire aux commerçants arabes dans la traite des noires et qui aujourd'hui subissent, plus de cent ans après la vindicte des Etats africains où ils vivent.

Un autre élément d'analyse peut être cherché dans la politique interne des différents colonisateurs qui, dans chacune des régions de l'Afrique, se sont appuyés sur une ethnie pour relayer leur influence. Le corollaire de cette analyse étant q'au moment des décolonisations, très souvent les anciennes métropoles ont continué à favoriser l'ancienne « ethnie-relais  ».

Ainsi, tout apparaît comme identitarisme en Afrique. Même les efforts pour créer des partis politiques aboutissent dans la réalité à encadrer les groupes identitaires par des structures partisanes plutôt que d'arriver à des partis trans-ethniques notamment.

D'autre part, la violence de l'interethnique, la véhémence de l'ethnicité est renforcée par les clivages religieux entre chrétiens et musulmans ou chrétiens animistes.

La conjugaison de tous ces facteurs aboutit à une sorte « d'empêchement national  ». Il est certain qu'après les décolonisations anglaise, française, portugaise et dans une moindre mesure espagnole et italienne, les nouveaux pays indépendants se sont retrouvés dotés d'un Etat .A ce moment là, une partie des élites de ces pays ont cherché, a l'aide de cet Etat à transformer leur pays en nation ; c'est -à-dire qu'ils ont cherché à appliquer le modèle d'Etat-nation qu'ils avaient hérité tout naturellement de leur colonisateur. Constater qu'aucun pays de l'Afrique post-coloniale n'y est parvenu est un lien commun . Les conclusions à tirer sont, elles, bien plus inquiétantes.

La formation de nations dans le cadre étatique légué par le colonisateur est-elle encore possible aujourd'hui en Afrique après plus de trente années d'holocaustes et de conflits identitaires ? La solution passe-t-elle par le remaniement général des frontières en Afrique sur la base de l'identité ethnique, confessionnelle, religieuse ou linguistique. Autre question : le maintien à tout prix du cadre étatique de la décolonisation est-il le bon moyen pour obliger les groupes identitaires à se fondre en une nation ? La réponse à ces questions ne peut se faire qu'en essayant de comprendre en quoi l'identité parait insoluble dans la national .C' est une question quoi au-delà de la linguistique ou de l'histoire, touche à l'identitaire. La « croisière » identitaire montre de façon évidente que les crises identitaires se nourrissent d'autres choses que d'elles- mêmes.

Force est de constater que le cadre général de leur essor est toujours un cadre de crise économique, de misère, d'appauvrissement, de prolétarisation du groupe ou des sociétés dans lesquelles vivent le ou les groupes.

A l'époque contemporaine, ces crises socio-économiques se retrouvent intensifiées par la pression démographique qui dénature toute forme de progrès économique .Qu'il s'agisse de sociétés de l'Asie, de l'Amérique du Sud ,de l'Afrique ou encore de l'Amérique du Nord ,voire de l'Europe, les crises identitaires ne peuvent fleurir en général que sur l'humus d'une contraction économique ,d'un détraquement de la situation économique .Pour qu'il y ait crise identitaire ,il faut qu'il y ait crise sociale et la quasi-totalité des crises sociales sont générées par des désorganisations économiques qui vouent à l'exclusion tel ou tel groupe.

Lorsque cette exclusion socio-économique recoupe une inquiétude identitaire, alors toutes les conditions sont réunies pour la crise, le conflit et l'explosion identitaire.

Cependant la présence des facteurs socio-économiques à l'origine de l'identitaire n'est pas suffisante pour rendre compte de ce phénomène.

Pour que la maladie apparaisse, il faut la présence d'une autre pathologie, celle d'une absence de l'Etat .Pas de conflit identitaire sans crise de l'Etat.

Les régions identitaires sont en général des régions où les Etats souffrent d'anémies pernicieuses .Très souvent ,les structures de l' Etat de ces pays ne sont plus à même ou n'ont jamais même pu assumer les fonctions étatiques de prestations universelles des services quotidiens de la démocratie .En effet ,les zones identitaires sont des zones où les Etats sont passés au service d'une minorité ,d'une couche sociale précise et se retrouvent incapables d'assumer le moindre bien-être économique ou démocratique à l'ensemble de leurs citoyens .

C'est dire donc que les conflits identitaires sont des conflits qui posent à la stabilité un défi majeur et il sera très difficile aux chancelleries ou aux organisations internationales de les régler car ils ne se gèrent pas en fonction du jeu traditionnel des équilibres des rectifications de frontières ou des compromis ou des avantages réciproques. Mais, en ce qui concerne l'Afrique, le renforcement de la démocratie constitue une piste à explorer pour sortir de ces crises et éviter une rechute. A cet égard , le partage du pouvoir ne doit plus être une finalité, mais un moyen pour rapprocher suffisamment les différentes composantes de la nation afin que le suffrage des électeurs ait un sens.

En outre ,l'instauration comme en Afrique du Sud de commissions électorales ,de structures de contrôle de la bonne gestion ,de l'égalité des genres etc. permet d'encadrer la vie politique des Etats et d'éviter ainsi des dérives .

Au-delà de l'organisation régulière d'élections libres et transparentes, il est nécessaire :

- d'améliorer la gestion des affaires publiques et de lutter contre la pauvreté,

- de lutter contre l'analphabétisme et la déperdition scolaire,

- de développer une presse libre, et transparent ,

- d'équilibrer les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire,

- d'instaurer une justice indépendante, proche des citoyens, en laquelle ceux-ci ont réellement confiance et qui puisse sanctionner les violations massives des droits de l'homme tant au niveau interne que sur la scène internationale .De ce point de vue, la mise sur pied d'un Tribunal Pénal International chargé de sanctionner ces violations contribuerait à les prévenir.

Toutes ces mesures ont pour finalité de permettre aux citoyens d'une part de choisir leurs gouvernants et d'autre part de participer à la gestion des affaires publiques en toute connaissance de cause.

De ce point de vue, la reconnaissance du rôle des leaders traditionnels pourrait être une sorte de transition permettant à la démocratie de s'affirmer dans le respect des valeurs ancestrales des citoyens.

Mais la réforme de l'Etat ne suffit pas à elle seule à faire disparaître les conflits identitaires, car ceux-ci ont une dimension internationale certaine .En effet les conflits identitaires peuvent être alimentés de l'extérieur et c'est à l'extérieur du territoire que les groupes armés trouvent des approvisionnements, une tribune ou des interlocuteurs. C'est là qu'intervient le rôle des organisations interétatiques africaines .Celles -ci peuvent contribuer à prévenir et à gérer les conflits. Il appartient donc à la communauté internationale de juguler les conséquences néfastes des conflits identitaires, faute de quoi ,le monde à venir ,en privilégiant les exclusivismes et les exaltations particularistes ,aura mis fin à tout idéal de paix et à toute volonté de démocratiser l'histoire .

L'identitaire, s'il devait triompher sans contrôle avec son cortège de purifications en tous genres, d'exécutons de masses, de crimes de guerres, finirait par donner raison à James Joyce pour qui « l'histoire est un cauchemar dont j'essaie de me réveiller  ».

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