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Engagement politique et associatif des femmes en Mauritanie. Le « négoféminisme maure »: entre stratégies féminines et pratiques informelles du pouvoir politique


par Nejwa El Kettab
Université de Picardie Jules Verne - Master 2 recherche sociologie 2012
Dans la categorie: Arts, Philosophie et Sociologie > Sociologie
   
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Disponible en mode multipage

Mémoire de recherche sociologie
Master 2
Présenté par: El Kettab Nejwa
Sous la direction de: Madame Chafika Marouf

ENGAGEMENT POLITIQUE ET ASSOCIATIF DES FEMMES EN
MAURITANIE

Le « négoféminisme maure » : entre stratégies féminines et pratiques
informelles du pouvoir politique

UPJV
2011-2012

REMERCIEMENTS:

En préambule à ce mémoire, je souhaite adresser mes remerciements les plus sincères aux personnes qui m'ont apporté leur aide et qui ont contribué à l'élaboration de ce mémoire ainsi qu'à la réussite de cette année universitaire.

Je tiens à remercier sincèrement ma directrice de mémoire Madame Chafika Marouf pour ses conseils, ses réflexions et sa disponibilité. Merci de m'avoir laissée travailler avec une telle indépendance, tout en m'apportant un encadrement de qualité et un grand réconfort.

Mes remerciements s'adressent également aux éminents sociologues et chercheurs qui m'ont guidé et conseillé avec une grande générosité tout au long de mes recherches : Le professeur Abdel Wedoud ould Cheikh ainsi que le professeur Nadir Marouf.

J'exprime ma gratitude à toutes les femmes interrogées pour ce mémoire qui ont accepté de répondre à mes questions avec gentillesse et disponibilité.

Je n'oublie pas mes parents pour leur contribution, ma mère qui ma toujours encouragée à aller au bout de mes recherches sociologiques ainsi que le soutien sans égale de mon père Mohamed Lemine ould El Kettab, ses précieux conseils et sa confiance qui ont constitués ma principale motivation pour l'élaboration de ce mémoire.

J'adresse mes plus sincères remerciements à tous mes proches et amis, qui m'ont toujours soutenus et encouragés au cours de la réalisation de ce mémoire.

Enfin je dédie ce mémoire à mon père, à notre amour pour la découverte et la réflexion intellectuelle.

Avant propos p.6

Introduction p.7

a)Informations d'ordre général sur la Mauritanie p. 8

b)Présentation de la figure féminine maure: La femme mauritanienne, entre une culture de l'émancipation et une tradition patriarcale. p.10

I. Constitution de l'Etat Mauritanien: Insertion des femmes dans la sphère politique et dans les activités collectives

A. Rappel historique:

a) Indépendance de l'Etat mauritanien p.13

b) Le rôle des femmes dans le processus de la décolonisation p. 17

c) La création du premier mouvement national des femmes et insertion de l'activité féminine dans la sphère politique. p. 18

d) Prolifération d'associations féminines : Typologie des différentes associations existantes, leur rôle et leur fonction dans la société civile. p.24

B. Le mouvement des Kadihine : Un mouvement syndicaliste révolutionnaire...

a) Contexte politique et émergence d'antagonismes idéologiques p. 32

b) Prolifération d'un militantisme de la jeunesse au coeur de ce mouvement et constitution du parti des Kadihines. p.34

c) Impact de cette mouvance politique sur l'activité politique et les trajectoires des femmes aujourd'hui en Mauritanie. p.37

d) Un autre féminisme : un engagement sur plusieurs fronts p.46

C. Régime politique démocratique : De 1984 à nos jours

a) Votes des lois sur la parité (Quota, Sénat, partis politiques,...) et l'évolution de la situation des femmes dans le paysage politique au regard de la mise en place de ces politiques paritaires. p. 51

b) Principales revendications féminines, renforcement des discours féministes dans les sphères

décisionnelles.

p.55

c) Statut social de la femme et lieu de pouvoir : Une approche du genre

p.64

d) Rôle de la jeunesse: quelle place pour la jeunesse féminine sur la scène publique ?

p.67

 

II. Statut social et engagement féminin : un pouvoir à tendance « informelle » ?

A. Les champs d'actions des femmes dans le monde urbain. p.68

a) Le Commerce : espace féminin et réseau social source de contributions socio-économique et politique en Mauritanie p.68

b) Campagne féminine » électorale : Quand la voix du citoyen est portée par la voix des femmes .....p.71

B. Sphère publique et sphère domestique : Relation dialectique entre ces deux espaces et rapport de genre :

a) L'espace mondain comme espace de pouvoir : Comportements féminins et hiérarchie sociale p.75

b) Une sociabilité organisée autour des femmes : Le théâtre de la réussite sociale. p.77

c) Le concept de Harîm comme grille de lecture pour l'analyse de l'organisation tribale et politique de la société maure (Référence aux travaux de Pierre Bonte) p.80

III. Entre tradition et modernité : Quelle place pour la femme dans le milieu social et politique ?

A. La place de l'éducation traditionnelle : Ordre tribal comme mode de transmission du savoir.p.84

a. Impact de l'éducation traditionnelle sur le statut personnel de la femme : Le cas des femmes « zawyat »et « hassan » p.88

b. Statut féminin « des femmes savantes » p.91

c. Education traditionnelle: une entrave à la scolarisation des filles ? p.93

B. Dimension anthropologique et religieuse

a) Statut juridique de la femme maure «l'islam maure » et la place des femmes p.98

b) Spécificité culturelle des pratiques matrimoniales, statut particulier de la femme divorcée p.99

Conclusion p.101
Bibliographie:

-Ouvrages p.103

-Articles p.105

Avant propos:

Etant mauritanienne et ayant grandi dans cette culture complexe ce qui implique l'intégration de ses codes et de ses valeurs, ce travail devient un moyen de dépasser mes propres prénotions et un exercice sur moi-même indispensable à ma formation de sociologue afin de cerner les réels mécanismes sociologiques qui soutiennent les interactions sociales et le mode de pensée sur lequel se fondent l'organisation d `une société. S'ajoute à cela que je porte un intérêt particulier à la condition de la femme dans le monde arabo-musulman d'où le choix du sujet «le Féminisme islamique» pour mon mémoire de recherche en Master1. Mes convictions féministes et ma volonté de participer à la production intellectuelle mettant en évidence les enjeux politiques et sociaux autour de la question de l'inégalité homme-femme sont à l'origine de mes motivations et de mon engagement personnel pour la cause de l'émancipation de la femme musulmane et/ou arabe. Les spécificités culturelles de la société maure et sa lecture de l'islam sont à l'origine de la situation particulièrement avantageuse de la femme mauritanienne. Ainsi, cerner les mécanismes sociaux de cet état de fait peut constituer une clé analytique pouvant être au service des réflexions et des discours autour des processus décisionnels visant à améliorer la condition de la femme dans les pays en voie de développement. Sans avoir la prétention de vouloir résoudre l'énigme de l'éternel patriarcat propre aux sociétés arabo-musulmanes (et dans une moindre mesure aux sociétés occidentales), cette analyse peut néanmoins apporter quelques éléments de réponse aux questionnements relatifs à l'émancipation de la femme dans une société traditionnelle et islamique.

Introduction:

«Les Mauresses conservent plus d'empire sur leurs maris que nos dames françaises»1 cette remarque de l'explorateur René Caillé peut être complétée par celle du géographe maghrébin Ibn Battuta (au 14ème siècle) qui s'étonna lors de son périple le conduisant en Mauritanie :«La condition de ce peuple est étonnante, et ses moeurs sont bizarres. Quant aux hommes, ils ne sont nullement jaloux de leurs épouses» pour souligner la particularité de la figure féminine maure. La femme maure jouissant d'un statut particulier a fait l'objet d'un certain nombre de réflexions tentant de comprendre sa position parfois paradoxale dans la mesure où il s'agit d'une société arabe fondée sur des règles islamiques rigides et dont les traditions et la culture propre sont la source de l'émancipation des femmes, leur permettant de jouir d'un certain pouvoir.

L'intérêt de notre étude ici est de voir justement les limites du pouvoir féminin et les origines socio-historiques soutenant «cette culture féministe».

Comment la culture maure favorise t'elle à la fois l'émancipation féminine et le maintien d'un patriarcat au sein de la sphère politique? En quoi la norme sociale et les traditions créent des espaces de pouvoirs réservés aux femmes et en excluent d'autres?

Cette enquête tourne autour de la question de l'engagement politique et associatif féminin en Mauritanie, l'aspect culturel étant un des volets analytiques principaux de cette étude, il s'agira pour nous ici de se pencher sur la culture maure plus spécifiquement. La Mauritanie étant un pays pluri-ethniques, renfermant ainsi une diversité culturelle et des modes de pensées différents en fonction des communautés, il est nécessaire ici de traiter le sujet en se penchant sur un seul mode culturel (ce qui n'exclut pas des comparaisons avec les autres systèmes de pensée présents sur le territoire mauritanien), à savoir la culture maure.

1Figures du féminin dans la société maure- Aline Tauzin- Editions Khartala- 2001

a) Informations d'ordres générales sur la Mauritanie

Tout d'abord il est important de mettre en avant la spécificité politique de la Mauritanie, car en effet se situant à la charnière de l'Afrique noire et du Maghreb, elle présente des particularités significatives tant au niveau culturel que politique. C'est donc d'une part un pays musulman (de rite malékite) le rattachant au monde du Maghreb (et plus spécifiquement arabo-berbère) et l'Afrique noire (par la présence d'une large communauté négro-africaine: Soninké, Poular et Wolof). C'est aujourd'hui une République islamique, on peut parler «d'une démocratie mauritanienne [...] islamique, centraliste, nationale, socialiste»2. Cette spécificité politique de l'État mauritanien s'explique par le refus des mauritaniens d'intégrer la totalité des valeurs et des codes occidentaux apportés par le principe démocratique mais de garder la philosophie d'un système juste et égalitaire tout en fonctionnant sur un modèle islamique car l'islam constitue l'éthique général de cette population; une éthique religieuse qui régit les codes et les valeurs des rapports sociaux. L'objectif principal de l'établissement d'une démocratie nationale est de garantir une unité nationale centralisée car avant la colonisation il n'existait pas d'État fondé sur un pouvoir étatique unique mais il s'agissait plutôt d'un ensemble disparate de groupes dominants. En effet, les populations de cette zone étant à majorité nomades, il n'existait pas d'instance supérieure régissant l'ensemble du territoire mais l'Islam constituait le socle spirituel commun de ces habitants.

Ce pays qui a connue une colonisation française d'une trentaine d'année a connu son indépendance en Novembre 1960, et c'est dans un esprit de « construction » et non pas de « reconstruction » que le premier président de la Mauritanie indépendante Moktar Ould Daddah s'est engagé pour créer un État démocratique islamique et socialiste. Ce socialisme en question ne se réfère à aucun schéma européen ou modèle établi dans un autre pays, il s'agit d'un socialisme « mauritanien » encourageant l'action d'une économie privée (et dans une certaine mesure individuelle) pour amener les populations à développer divers savoir-faire. C'est donc un État récent dont les frontières parfois tracées à la règle, tentant de rallier une identité culturelle propre à lui et dans le même temps emprunter une philosophie issue d'autres systèmes lui garantissant une légitimité auprès des autres nations indépendantes et modernes.

2 Le Dossier de la Mauritanie- Attilio Gaudio- Nouvelles Editions Latines 1978

Cependant à l'heure actuelle on assiste à une montée de revendications prônant les valeurs républicaines comme le seul remède au sous développement et les putschs consécutifs qu'a connus la Mauritanie cette dernière décennie témoignent d'une volonté profonde de changements au sein de la population.

Géographiquement, la Mauritanie est située à la charnière entre l'Afrique Blanche et l'Afrique Noire, elle constitue de ce fait l'interface entre les populations Arabo-berbères Maghrébines et celles Négro-africaines sahélo-sahariennes. C'est un espace de brassages sociaux et de métissages culturels, et ce depuis la haute antiquité.

La Mauritanie a connu son indépendance en 1960, un régime parlementaire multi-partite, qui s'est petit à petit mué en un régime à parti unique, supprimé lui, en 1978 par un coup d'état militaire. Les deux décennies suivantes se caractérisent par une série de putches, pour connaitre une certaine stabilité politique à partir de 2005 jusqu'à aujourd'hui malgré une forte agitation de la société civile et des populations revendiquant des changements dans la mouvance du printemps arabe.

L'ethnie maure est d'origine arabo-berbère. Certains de ses éléments arrivèrent dans le Sahara occidental dès le second ou le troisième siècle après J.C. Cependant pour les maures, leur Histoire commence avec l'épopée des Almoravides qui étendirent l'Islam vers le sud détruisant l'Empire du Ghana en 1077. Puis au 14eme siècle, une tribu arabe (les Maquil) venue d'Orient arrive en Mauritanie et après la guerre du Char Bouba 3laissant place à une nouvelle structure sociale issue de ce métissage arabo-berbère dès le 18ème siècle. C'est ainsi que ces émirats ont pu se mettre en place (petites royautés) telle que ceux du Trarza, du Brakna, de l'Adrar, etc. dans différentes zones du territoire. C'est sur cette nouvelle organisation fondée sur des royautés bien définies que se sont articulées l'organisation et la hiérarchie des différentes classes et castes (tribus). On peut parler d'un système de castes car c'est une structure qui renferme une réelle distance sociale entre ces différentes catégories et leurs interactions sont fondées sur des codes et des règles rigides judicieusement respectées. On peut parler également de classes dans la mesure

3.Guerre de Trente Ans mauritanienne, a eu lieu entre 1644-74 dans les zones tribales de ce qui est aujourd'hui la Mauritanie et le Sahara marocain. Ce fût un combat entre les Sanhadja résident dans la région, dirigée par Lamtuna Imam Nasr ad-Din, et les tribus arabes immigrées Maqil, au premier rang desquels était les Beni Hassan.

où le pouvoir économique et politique (on pourrait même parler du capital économique et culturel au sens bourdieusien) est détenu par les castes supérieures (à savoir les tribus guerrières et maraboutiques4).

b) Présentation de la figure féminine maure : La femme mauritanienne, entre une culture de l'émancipation et une tradition patriarcale.

C'est donc dans ce contexte culturel et politique que la femme mauritanienne active tente de concilier entre les prérogatives de la vie moderne politique démocratique et son rôle social, à savoir respecter les règles traditionnelles encadrant sa place au sein de la communauté. En effet, il est important de rappeler qu'au delà des avancées politiques pour l'émancipation de la femme et des avantages que présentent la culture maure, il existe un ensemble de codes visant à contrôler ces femmes. La pudeur et la chasteté sont considérées comme les qualités essentielles attribuées aux femmes qu'elles se doivent de respecter sous peine de se voir rejeter par le groupe ou d'être l'objet d'un déshonneur tribal.

« Keyd en-nissa » (ruse des femmes), cette expression largement reprise dans le dialecte Hassaniya (parlé par les maures) illustre parfaitement la « crainte » qui alimente toutes les conceptions construites autour de l'aspect dévastateur de la femme. Dotées d'une intelligence (le terme le plus adéquat ici serait « ruse ») lui permettant de manipuler les hommes, détourner les lois divines ou contourner les règles; elles sont capables de détruire l'homme ou de le rendre « fou ». Il existe une quantité importante de contes et de poèmes considérables maures et arabes visant à prouver que les femmes sont machiavéliques. Ce sont des croyances populaires largement diffuses dans la péninsule arabe et qui continuent de caractériser le mode de pensée de tout le pourtour méditerranéen. Et parallèlement à cela il y a cette définition du désir féminin (ou de la femme) où il y a quelque chose d'irrésistible et d'aliénant dont la littérature des textes arabes rend d'ailleurs compte avec une précision que n'atteint pas la langue française d'où cette

4.La guerre de Char Bouba se termina en défaite pour les tribus amazighs, et ils furent à partir de ce moment forcés de remettre leurs armes et de se soumettre aux tribus guerrières arabes, auxquel ils payaient le horma («la razia») un impôt tribal sorte de protection accordée par le vainqueur au vaincu. Ils resteront présents au bas de l'échelle sociale que ce soit comme exploitants agricoles semi-sédentaires et pêcheurs ( tribus Znaga), ou, plus haut sur l'échelle sociale, en tant que tribus religieuses (de marabout ou zawiya).

conception de la femme comme séductrice et dévastatrice récurrente dans les poésies arabes depuis des siècles. Pour mettre en avant cet état d'esprit omniprésent dans la société maure, l'anthropologue Aline Tauzin5 a écrit un ensemble de récits (qu'elle a elle même traduit du hassaniya au français) reprenant des contes (proches des mythes ou des légendes) maures qui mettent l'accent sur cet aspect néfaste des femmes qu'il faut éviter et contrôler. Des histoires de la société maure qui font étalage de l'aptitude des femmes à susciter le désir, leur insoumission à la loi divine et de leur perversité lorsqu'il s'agit de la contourner pour s'emparer des biens des hommes ou de les rendre faibles et à leur merci (Aline Tauzin nous parle d'un aspect « castrateur » dans l'analyse psychanalytique de ce phénomène dans son ouvrage « figures du féminin dans la société maure »). Ainsi s'établit une distance entre les hommes et les femmes, une distance comblée par une diversité de poésies (la poésie et l'art du verbe étant au centre de la culture maure) avec une tonalité élégiaque exprimant le tourment des hommes causé par ces femmes. A noter également que les femmes dans cette société à l'origine nomade du désert (avant l'urbanisation mais ceci est toujours valable dans le milieu urbain) assument les devoirs de l'hospitalité et d'entretiens du foyer et des affaires qui sont liées à la survie du groupe et de la famille. Et dans le même temps, les hommes (s'agissant des frères ainés ou des maris) quand ils sont présents servent les femmes, se soucie de leur bien être et ne laissent pas s'installer auprès d'elles une déplaisance ou une souffrance. Cette volonté de servir la femme de manière à ce qu'elle ne manque de rien vient expliquer ce rite du gavage et de l'entretien du corps de la femme présent dans cette société. Les filles sont préparées dès leur naissance à devenir « belles » et donc grosses: « Le corps féminin fait l'objet d'un investissement très important. Il est soumis, dès la naissance, à toute une série de manipulations et de marquages... » . Être grosse est en effet un critère de beauté, la femme doit avoir des rondeurs qui témoignent de son appartenance à une grande tribu (riche et puissante dont les filles ne manque de rien), signe de prospérité et de bonne éducation, l'entretien du corps des filles est donc une affaire de femmes mais aussi de l'honneur très importante. Cette pratique du gavage est appelé « lebluh », la fillette (dès l'âge de 6 ans) est forcée à ingurgiter une grande quantité de lait (de chamelles ou de vaches) et toute une quantité

5.Anthropologue et spécialiste du monde arabe, chargée de recherche au CNRS dans l'unité » psychanalyse et pratique sociale de la santé », elle a enquêté depuis les 1970 auprès de femme du Yémen, de la Mauritanie et des milieux urbains mauritaniens.

de nourriture grasse. Par le massage et le gavage on cherche à en faire un corps lisse et dont la rondeur la rapprochera du mariage le plus vite possible afin d'éviter un risque de déshonneur de la femme: Plus tôt la fille est mariée mieux c'est pour le prestige du groupe mais aussi afin d'éviter un éventuel scandale puisque le désir de la femme est considéré comme étant plus intense que celui de l'homme, elle peut donc commettre l'erreur suprême qui est celle de concevoir un enfant hors mariage « etverakh » ( terme repris par Aline Tauzin nous expliquant la gravité et la crainte de cet acte par les tribus dominantes); on dit dans ces cas là que « elle est sortie de la main » ( « marget leyd ») c'est à dire qu'elle n'est plus sous le contrôle du groupe au plus grand désarroi de sa famille. La pratique du gavage en tant que tel a quasiment disparu du paysage urbain, mais il reste une minorité de groupe la pratiquant particulièrement dans le monde rural, ce désir d'obésité absolue aujourd'hui a tendance à être remplacé par des rondeurs moins marquées, la femme doit garder une légère surcharge pondérale;ce qui rend la minceur encore considérée comme un défaut.

De plus il serait judicieux de rappeler que le terme en hassaniya de « klitha » veut à la fois dire « grosse » mais aussi peut être utilisé pour qualifier la noblesse d'une tribu: on voit donc qu'il y a une correspondance entre la noblesse et l'aspect physique, la relation qui les lie étant dialectique ce terme en témoigne car le terme de « rgeyig » voulant dire aussi « maigre » peut être utilisé pour qualifier une tribu de basse classe.

La femme maure devient donc le reflet du statut d'une tribu, de son prestige et porte en elle la renommée et la réputation du groupe, ce qui amène à penser qu'il s'agit d'un membre à la fois actif par son rôle social et passif dans la mesure où la femme reste un être fragile dont on doit prendre soin. On retrouve ce mélange subtil de l'actif et du passif chez la femme maure dans la vie active, politique et social.

Les entretiens faits avec plusieurs personnalités féminines engagées dans la vie active et politique pour cette étude en témoignent, leurs discours convergent vers une même idée d'émancipation mais limitée et parfois se heurtant à des forces rétrogrades intimement liés aux mentalités locales. Quel type de pouvoir est conféré aux femmes en Mauritanie? Qu'en est-il du mythe de la femme parfaitement libre et autonome dans la société maure? C'est par le biais d'entretiens et d'observations participantes au sein d'une communauté que l'on va tenter ici de décrypter le phénomène de ce que l'on peut désigner comme étant « la force du sexe faible»,

l'antithèse des termes «force» et «faible» met en évidence le lien étroit se tissant entre ces deux définitions contradictoires de la femme maure.

I. Constitution de l'Etat Mauritanien : Insertion des femmes dans la sphère politique et dans les activités collectives

A. Rappel historique:

a) Indépendance de l'Etat mauritanien

Naissance d'une entité musulmane: Processus d'arabisation et naissance de la Mauritanie:

A partir du XIIIème mais surtout du XVème siècle, l'arrivée des tribus arabes Hassan en Mauritanie va achever l'arabisation du pays en modifiant considérablement la culture berbère préexistante. L'infiltration est progressive et les résistances sont fortes. Au XVIIIème et XVIIIème siècle vont se fonder les émirats du Trarza, du Brakna, du Tagant, du Hodh et de l'Adrar. Il s'en suit des conflits incessants jusqu'au XIXème entre les différentes tribus arabes et berbères.

Au delà des conflits, les arabes se sont mélangés à la population d'origine berbère ou noire, constituant au fil des siècles le groupe aujourd'hui majoritaire en Mauritanie, les Arabo-berbères ou Maures. La société maure a pris son originalité avec l'arrivée progressive des tribus Hassan auxquelles elle doit sa répartition en tribus (on peut utiliser le terme caste dans la mesure où ce système repose sur une hiérarchie sociale rigide régissant l'activité du pouvoir et les alliances) et sa langue, le Hassaniya, dialecte parlé par les nouveaux arrivants.

La colonisation: Déstructuration du cadre traditionnel du Pouvoir:

En 1904, la Mauritanie devient protectorat Français, en 1920, elle est transformée en colonie Française, avant d'être arbitrairement incorporée à l'Afrique Occidentale Française. Ayant approuvé par voie référendaire la constitution de la 5ème République Française, le pays devient membre autonome de la Communauté Française de l'AOF et le 28 Novembre 1960 il accède à l'Indépendance Nationale. Il a par la suite connu une évolution politico-institutionnelle qui aboutit à l'instauration de la 3ème République et l'adoption, à partir de 1992, du pluralisme politique qui est en cours à l'heure actuelle.

On sait que suite à la colonisation de nombreux pays de l'Afrique de l'Ouest ont subi une profonde déstructuration du cadre traditionnel de l'organisation du pouvoir. En Mauritanie on est passé d'un pouvoir décentralisé à un pouvoir centralisé comme le requière la démocratie calquée sur le modèle français. Les tribus Guerrières qui détenaient le pouvoir militaire et décisionnel (partagé avec les tribus maraboutiques: Les zwayas) se sont retrouvées dans un système nouveau en inadéquation avec leur habitudes de gouvernance. D'où la fragilité du processus démocratique que connait aujourd'hui la Mauritanie, c'est une République Islamique qui a connu plusieurs coup d'États avant de pouvoir aspirer à une véritable démocratie (présidée actuellement par le Général Mohamed ould Abdel Aziz). C'est donc un État qui rallie valeurs démocratiques modernes et croyances religieuses fortement ancrées: la population mauritanienne fait de ces valeurs spirituelles et de sa civilisation un attachement à l'islam et aux principes de la démocratie tels qu'ils ont été définis par la déclaration Universelle des droits de l'Homme du 10 décembre 1948.

Processus de décolonisation et mise en place d'un parti unique: Naissance de l'Etat Nation

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et qu'illustre bien la création de l'organisation des Nations unies, l'ordre international devait être l'ordre des États, pas de n'importe quel type d'État: l'ordre des États-nations. C'est au nom de ces principes que partout fut poursuivie et encouragée la lutte pour la libération des peuples opprimés. La fin de l'oppression se marquant exclusivement par l'accession d'un peuple à une existence étatique universellement reconnue. Tout État nouveau devait donc être qualifié d'État-nation.

Dans la tête des élites locales de Mauritanie il y a d`abord le futur président Moktar ould Daddah ( premier président de la Mauritanie indépendante), la création de la Mauritanie devait bien, idéologiquement obéir à ce schéma : Si le Sahara, le Sahel, le Fleuve, ainsi que le Chergue et la Guebla représentent des entités vivantes avec des vocations particulières, il faut placer au-dessus d'elles une entité qui les résume toutes : La Mauritanie.

« C'est une nation qui naît. Nous en avons conscience. Faisons ensemble la Nation mauritanienne » Moktar ould Daddah, discours devant l'Assemblée territoriale en 1957.

Le premier président de la Mauritanie Moktar Ould Daddah est à l'image du principe régissant l'esprit politique mauritanien dans la mesure où cet homme symbolisait à lui seul le rattachement aux valeurs traditionnelles, religieuses mais aussi à un attachement fort aux idéaux modernes de la démocratie. Né en décembre 1924 dans une famille maraboutique de Boutilimit, «élevé dans la plus pure tradition musulmane, mais sans sectarisme, il est demeuré fidèle à la piété de son enfance ainsi qu'a l'enseignement paternel, aujourd'hui encore, il continue à respecter « toutes barbes plus vieilles que la sienne » »6. Après des études de troisième cycle au Sénégal, il devient fonctionnaire-interprète à l'âge de 18 ans en 19477. Puis il part en France où il passe son baccalauréat et entame des études de droit jusqu'en 1956. Après une brève carrière d'avocat à Dakar au Sénégal, il rentre en Mauritanie pour suivre les affaires politiques du Pays. Une de ces premières initiatives fut de proposer une capitale pour le pays où il y aurait un centre décisionnel : Nouakchott. Sa situation géographique serait selon lui privilégiée pour favoriser le développement d'un point d'échanges entre les régions agricoles et minières du pays, de plus étant proche de la mer, elle favoriserait le désenclavement du pays. Alors que Nouakchott n'était qu'une vaste étendue désertique, Moktar Ould Daddah obtint la signature du décret d'application transférant cette localité comme étant le centre politique, économique et décisionnel du pays.

Trois ans plus tard, l'indépendance de la Mauritanie est proclamée, une indépendance au début
assez relative dans la mesure où elle restait soumise au dictat français et dont la souveraineté
symbolique visait à favoriser « l'exploitation d'un des gisements de minerai de fer les plus riches

6.Page.327 Le Dossier de la Mauritanie- Attilio Gaudio- Nouvelles Editions Latines-1978

7.Date coincidant avec « la création du premier parti organisé du pays, formé dans le but de réclamer une plus grande représentativité de l'unique député mauritanien à l'Assemblée nationale française » Ibid p.328

de la planète »8 . C'est dans ce contexte néocoloniale que Moktar Ould Daddah s'est fait connaitre sur la scène politique par ses prises de positions contre les forces politiques françaises en particulier par son opposition farouche au projet métropolitain d'intégration économique et administrative dans l'Organisation Communes des Régions Sahariennes (OCRS), une tentative française qui avait pour objectif de contrôler une partie du désert Algérien et répartir ses richesses minières et pétrolières entre les pays riverains du Sahara, dont la Mauritanie. Renonçant ainsi à des subventions versées par la France. Et c'est cette prise de position en faveur de l'Algérie et de la souveraineté nationale des Etats Ouest africains que Moktar ould Daddah jouissait d'une grande audience et d'un support important auprès de ces populations. A la tête du Parti pour le Peuple Mauritanien (PPM), il a rassemblé tous les autres partis politiques pour une unité nationale, rassemblant la jeunesse et les ethnies du pays. Ce parti unique et son projet unificateur présenté lors d'un Congrès à Aleg, visait à atténuer les antagonismes entre Noirs et Blancs, les soulèvements syndicalistes et de la jeunesse pour une stabilité politique et sociale vers un avenir commun de la population mauritanienne.

Il est donc important de rappeler que le processus de décolonisation et la période post-coloniale en Mauritanie s'est accompagnée d'un éveil contestataire politique important (notamment s'agissant du mouvement Kadihine) qui a mobilisé hommes et femmes pour une cause commune. Forgeant ainsi une conscience politique ayant énormément influencé les trajectoires sociales des personnalités influentes aujourd'hui du pays9.

Ce rappel historique et contextuel dans lequel est née la Mauritanie met en évidence cette symbiose entre traditions et modernité comme étant le principe régissant la vie politique et sociale puisque on retrouve cet attachement à une forme traditionnel du pouvoir (tribalisme et parenté en politique10) et aux principes de l'Etat-nation moderne. Cette faculté de s'attacher à deux états d'esprit différents, voir opposés en Mauritanie, parfois constituant un frein à l'avènement d'une démocratie équilibrée peut être considérée comme une des spécificités

8.Ibid p. 328

9.Dont des femmes engagées interviewées pour cette étude

culturelles de ce pays. Cette remarque pouvant être perçue comme étant assez culturaliste reste néanmoins un constat fondé sur des réalités mauritaniennes tant au niveau de la vie sociale qu'en ce qui concerne l'exercice du pouvoir politique. En effet, nous le verrons c'est un phénomène pouvant s'appliquer à la situation de l'activité féminine dans l'espace publique et social. Pour cela il serait judicieux de commencer par exposer les premiers pas féminins sur la scène politique en Mauritanie et d'en déceler les fondements socioculturels ayant favorisé l'insertion des femmes dans la vie publique.

En effet, maintenant que nous avons présenté le paysage politique mauritanien on peut introduire la question de la femme dans ce champ, il est plus judicieux en effet de parler d'un champ car l'action féminine dans la sphère politique est variée et peut prendre diverses formes. Étant donné la spécificité avec laquelle la question du féminin est traitée, l'action des femmes dans ce qui attrait au décisionnelle peut être considérée d'un point de vue domestique car elle présente des singularités s'agissant du pouvoir des femmes dans cette société.

b) Le rôle des femmes dans le processus de la décolonisation

« De tout temps, la Beidaniya11 s'est intéressée à la politique. Elle a été souvent l'inspiratrice d'expéditions de vengeance ou de guerre. Elle exerce une influence indiscutable dans les Djema'a12. Pendant la conquête de la Mauritanie par les troupes françaises, des officiers, le général Gouraud, Ernest Psichari et bien d'autres ont été frappés par la hardiesse des femmes maures qui s'exposaient aux balles pour encourager les guerriers à la résistance , recharger leur armes et amener les blessés à l'abri »13 . Le mode de vie du nomadisme dans tout ce qu'il implique comme faculté d'adaptation pour la défense du foyer (des éventuels pilleurs « getaa treg »14 ou d'autres attaques) a permis à ces femmes de développer un certain courage et savoir

11. Terme en hassaniya désignant « la femme maure »

12. Terme en hassaniya désignant une réunion , un regroupement officiel ou non rassemblant des personnes pour une discussion.

13. Ibip p. 161

14Terme en hassaniya désignant les brigands du désert qui s'attaquaient aux convois ou aux campements pour piller leurs biens

faire s'agissant de la protection de leur foyer et la défense de leur territoire. C'est ainsi que les mauresses ont activement participé à la résistance face aux forces coloniales françaises. Avant la colonisation, quand un campement était attaqué, les femmes faisaient un mélange de henné et du henné et aspergeaient les ravisseurs pour les humilier. Les femmes maures ont donc toujours participé activement aux événements de la vie en collectivité.

Ce rappel est nécessaire à la compréhension de cette facilité avec laquelle les femmes en Mauritanie ont su intégrer la vie active et politique au lendemain de l'indépendance du pays , une nouvelle forme d'engagement imposée par les besoins d'une vie démocratique moderne.

c) La création du premier mouvement national des femmes et insertion de l'activité

féminine dans la sphère politique.

Les prémices de l'engagement politique des femmes en Mauritanie: Dès l'indépendance, une nouvelle gestion féminine du pouvoir est offerte aux femmes.

C'est au lendemain de l'indépendance nationale que s'organise de nouvelles Instances visant a intégrer les femmes dans l'action collective. La première organisation féminine mauritanienne a connue le jour en 1961, à l'initiative de Mariem Daddah (épouse du premier président de la république mauritanien Moktar Ould Daddah). Suite à cette initiative 20 autres organisations féminines sont crées.

Années 1960 -1980: Proliférations de groupes revendicatifs et de discours féministes pour une insertion de la femme dans le nouveau paysage politique:

· En 1964: A Kaédi , un groupement de femmes participe aux initiatives d'un congrès politique ( durant lequel fut proclamé pour la première fois la reconnaissance des droits politiques de la femme ainsi que l'intégration des femmes au sein du Parti du peuple mauritanien).

· En 1966 a lieu le deuxième congrès national: Les femmes y revendiquent une législation visant la protection juridique et sociale de la famille.

· En 1968: La femme mauritanienne obtient le droit de « participer sans restrictions aux activités nationales » .


·En 1971, le congrès national nomme une représentante des femmes au bureau politique national et augmente le nombre des femmes dans les différentes instances du Parti (Sections, fédérations, conseil national, Congrès,...).

Débute alors une véritable multiplication des revendications malgré quelques hostilités des forces rétrogrades, ces femmes ont su imposer leur droits et mettre en place de véritables politiques pour la promotion de la condition féminine. Le MNF (Le mouvement national des femmes) a commencé par mettre en place un certain nombre d'objectifs:

· L'amélioration du niveau culturel des femmes mauritaniennes sans distinction de race ou de religion

· La scolarisation de toutes les filles

· La protection de la femme par la lutte contre le divorce anarchique

· La défense des droits de la femme mauritanienne dans tous les domaines (tant au niveau social que politique) jusqu'à ce que son niveau intellectuel et matériel lui permette d'être l'égale de la femme dans le reste du monde

· La lutte contre l'ignorance et les mauvaises habitudes liées à certaines pratiques archaïques

· La scolarisation des filles sans négliger l'enseignement religieux.

· La contribution à la construction d'une société musulmane moderne (conformément aux valeurs véhiculées par le concept de « la république islamique »)

· La promotion du niveau de la femme mauritanienne jusqu'à la naissance d'un mouvement ou d'un groupe de femmes capable de participer activement au service du pays

C'est ainsi que ces groupes de militantes s'étendirent peu à peu sur le continent (par exemple la
création en juillet 1962 d'un bureau de femmes mauritaniennes résidant à Dakar) .Le Conseil
supérieur des femmes édite deux revues « Mariemou » et « La militante » ainsi qu'une série

d'animations éducatives destinée aux femmes analphabètes. Le MNF devient un membre actif au sein de l'Union internationale des organismes familiaux et a participé au Congrès international des femmes à Helsinki en juillet 1969, au séminaire international de Tunis concernant le droit africain de la famille... Les lignes majeurs sur lesquels se concentrent ce militantisme tournent jusqu'à présent autour de quelques grands axes: La protection de l'enfance et de la famille, le respect et la garantie du maintien des droits de la femme (statut juridique, social, matrimonial,...) ainsi que la scolarisation des femmes et une garantie d'une formation des cadres féminins pour une intégration des femmes dans la vie économique du pays.

Durant la fin des années 1960 et le début des années 1970, le pays a connu une intense activité féminine dans le secteur politique et associatif (participation à des colloques internationaux, visites de délégations féminines internationales, création d'ateliers de formations de jeunes filles à divers métiers, etc.). C'est au milieu des années 1970 que le désir d'émancipation atteint son paroxysme donnant lieu à une présence affirmée de l'action des femmes dans divers domaines.

Le 10 juillet 1978, le Comité militaire de redressement national dissout alors toutes les organisations des jeunes et des femmes dans un communiqué rendu public. Le discours de la femme disparaît peu à peu durant cette courte durée mais dès la présidence de Maaouya Ould Sid'Ahmed Taya, qui annonça dans un discours le 5 mars 1986, (devenu fête nationale de la femme en Mauritanie) la demande de participation de la femme et l'affirmation de son rôle dans le développement a réintégré les femmes dans la sphère publique. Ce qui déboucha sur la mise en place d'un quota de 20%15 de femme au parlement ainsi que « la création d'un nouveau département pour les femmes au niveau du Secrétariat permanent du Comité militaire de salut national. »16

Une des premières personnalités féminine mauritanienne influente sur la scène publique, fut Mariem Daddah épouse du président Moktar ould Daddah ; d'origine française elle a intégré la culture du pays qu'elle considère désormais comme la sienne. Après le décès de son mari le 14 octobre 2003, elle continue aujourd'hui son engagement auprès de diverses associations

15Dont nous développerons l'évolution et les retombées politiques plus loin

16Maurifemme.mr- blog rassemblant les principales avancées du militantisme féminin en Mauritanie.

féminines et soutient un ensemble de projets politiques en faveur de l'émancipation des femmes en Mauritanie.

Dans une interview recueillie par Modibo Keita, parue dans la revue Africa de Dakar en février 1977 fait avec Mme Daddah en 1977 met en avant les premiers projets politiques et la vision de la première Dame du pays alors que le paysage politique mauritanien était en pleine construction.

A travers cette interview on arrive à percevoir l'état d'esprit avec lequel l'Etat introduisit la femme dans la sphère publique. Convertie à l'islam en 1977 Mariem ( Marie-Thérese) Daddah a ému le peuple mauritanien par son attachement et sa volonté de participer au développement du pays. Nous allons retranscrire ici un extrait de cette interview afin de mettre la lumière sur les prémices de cet éveil politique en Mauritanie.

« Comment assumez-vous votre tâche de contribution au progrès du pays ? »

« J'ai été à la tête du Mouvement des femmes, que j'ai crée avec d'autres camarades en 1964. Auparavant (1961-1964) j'avais participé à la création des Unions féminines. Je me suis d'abord penchée sur le sort de nos soeurs d'ici. (Je suis avant tout une femme et c'est en tant que telle que je suis venue ici : épouse, mère de famille, citoyenne). Je dois beaucoup aux femmes, elles étaient les plus proche de moi et les plus faciles a toucher. C'est elle qui m'ont appris la langue, les traditions de ce pays, qui m'ont permis de pénétrer la mentalité de ce peuple. J'ai eu ensuite l'occasion de lancer l'information au niveau du parti. Il nous était apparu sur le parti manquait de vigueur dans le domaine de l'information, qu'il avait besoin d'un support et j'ai été chargé de lancer le Centre d'information et de formation (CIF) qui est devenue l'institut national d'éducation et d'études politiques (INEEP).

Récemment on ma chargée de ce projet impressionnant qu'est la création de la Télévision nationale dans un délai le plus court possible. J'ai lancé aussi le Croissant rouge mauritanien en 1971 et je suis restée à sa tête seulement un an et demi pour ensuite en confier la direction à une compatriote. Ma façon de contribuer est donc concrète. Je travaille au bureau toute la journée, j'ai des équipes, je travaille comme toute citoyenne du pays.

Je dois signaler que dans mon activité, que je me suis beaucoup intéressé à la jeunesse. La jeunesse est chargée de prendre la relève et de faire mieux que les générations précédentes. J'ai eu beaucoup de contacts avec les jeunes, les intellectuels particulièrement, surtout les nouveaux, les plus jeunes, ceux qui ont été dans une contestation assez active dans les années 68-73 et j'ai essayé de les comprendre, de savoir pourquoi ils contestaient, ce qui ne leur convenait pas, quelles étaient leurs aspirations.

[...]

-Pensez vous que la libération de la femme mauritanienne se trouve véritablement dans le Coran? (allusions à la polygamie, à la réputation, etc....)

Cette question, très riche, doit être, à mon avis, élargie à un champ plus vaste. [...] Notre Parti a opté pour une voie claire : il a estimé que l'islam orthodoxe, c'est-à-dire l'islam des premiers temps, élargi à un champ plus vaste. « L'islam est il apte à régler les problèmes de la société mauritanienne de demain. C'est une gageure dans le monde actuel qui perd sa religiosité, qui est dominé par les idéologies matérialistes (capitalisme et marxisme). Notre voie est originale. Ce pays est islamisé depuis 1000 ans. Nous pensons qu'il revient aux jeunes génération de démonopoliser la religion des marabouts parce que ceux-ci ne sont pas les meilleures véhicules ( il y a ceux que nous appelons les faux marabouts , les faux cheikh parce qu'il ne connaissent pas la religion , ils sont basés sur l'ignorance). La religion doit passer en d'autres mains.

Nous ne voulons pas nous perdre dans le matérialisme du capitalisme. Nous rejetons la société de consommation : le marxisme a des méthodes qui pourraient être retenues, mais sa finalité ne convient pas à l'âme du peuple mauritanien. Nous avons opté pour un islam rénové, pour le progrès et non pour l'asservissement. S'agissant des femmes, prenons l'exemple de la polygamie. C'est une pratique qui n'est répandue chez nous qu'au Sud, dans la partie négroafricaine de notre peuple. Elle est tolérée par l'Islam mais soumise à des conditions qui font presque dire qu'elle est décommandée. Les conditions sont rigoureuses et les versets coraniques sont extrêmement précis à ce sujet. Mais les gens ont préféré voir ce qui l'est avantage plutôt que ce qui est réellement écrit. C'est le prototype de la déviation de l'interprétation de la religion. Rien ne servira d'interdire la polygamie. C'est une institution qui tombera en

désuétude. Je pense que la libération de la femme se trouve dans l'islam rénové. C'est un long travail mais nous nous y sommes mis. »

Dans un autre entretien avec Mme Mariem Daddah en Novembre 1977 paru dans la revue Remarques Africaines réalisé par Jean Wolf, rédacteur en chef de la revue ; elle nous expose la fusion entre islam et politique au sein du pouvoir politique mauritanien dès sa création.

« [...] Je voudrais donc vous demander de bien vouloir nous parler de la démocratie mauritanienne. Cette démocratie que nous ne comprenons pas toujours très bien...Comment est elle intégrée aux besoins du peuple mauritanien et correspond elle aux nécessités de ce pays ?

-C'est un problème fondamental pour le Parti du peuple mauritanien (PPM). Il s'agit en permanence de nous poser constamment la question de savoir quelle est la voie que nous devons choisir. Au moment du choix politique qui s'est effectué d'une manière irréversible en 1975, nous avions comme tous les pays du Tiers-Monde plusieurs possibilités : Ou bien choisir un schéma déjà réalisé ( par exemple dans les pays industrialisés), nous en tenir à une constitution qui soit strictement musulmane, ou nous modeler sur des expériences africaines ou tiers mondiste...Mais la Mauritanie est un pays bien spécifique. Son originalité réside notamment dans le fait que , d'une part , c'est un pays musulman et que d'autre part , c'est véritablement un confluent entre deux mondes différents : le Maghreb arabo-berbère et l'Afrique Noire.

Ces caractéristiques fondamentales nous ont donc amenés à faire un choix original. La Charte de notre Parti qualifie notre démocratie comme suit : la démocratie mauritanienne est islamique , centraliste nationale, socialiste.

Une démocratie islamique signifie surtout que nous refusons consciemment d'emprunter à d'autres systèmes philosophiques le fondement de notre démocratie. Il ne pouvait être question pour nous de choisir entre le modèle occidental et le marxisme. L'islam, qui n'est pas seulement notre religion mais aussi notre éthique général, suffit à fonder solidement notre société.

[...] Auparavant dans son Histoire, la Mauritanie n'avait jamais été un Etat au sens actuel du terme, mais plutôt un ensemble harmonieux certes, mais non étatique. Notre démocratie doit aussi garantir notre unité nationale à laquelle nous tenons beaucoup. L'objectif du développement présuppose l'unité organique de la nation.

[...]Cette démocratie est enfin socialiste. Mais socialiste à la manière mauritanienne, car le socialisme n'est l'apanage de personne, ni d'un pays ni d'un philosophe. Notre est essentiellement national et se qualifie par notre souci de la justice allié à l'encouragement d'une économie privée qui soit canalisée et aidée au besoin par l'Etat. Ce socialisme très souple ne se réfère a aucun schéma pré-établi à l'étranger ou dans le passé »

Il est important d'exposer cette vision globale de la construction étatique de l'Etat mauritanien intimement liée aux identités locales, on comprend ici qu'il ne s'agissait pas de faire une rupture avec le cadre traditionnel et idéologique mauritanien mais de prendre des éléments de la modernité ( dans ce qu'elle implique comme valeurs républicaines et de justice sociale) pour en faire un idéal démocratique propre à cette nation.

C'est dans cet état d'esprit que nous devons comprendre l'enjeu du pouvoir politique en Mauritanie aujourd'hui. C'est un héritage idéologique et politique qui oriente à l'heure actuelle l'activité politique.

d) Prolifération d'associations féminines : Typologie des différentes associations existantes,

leurs rôles et leurs fonctions dans la société civile.

C'est cette « démocratie islamique » fondée sur une lecture modérée du Coran qui favorise le maintien d'une forme d'une dynamique féminine que l'on retrouve sur la scène politique. En effet, cette autonomie féminine maure étant tout de même limitée comme nous l'avons expliqué au préalable, la femme reste avant tout un être mineur, fragile, et surtout en dehors des hautes instances décisionnelles. En effet, les décisions politiques, le pouvoir tribal et la gouvernance du pays restent entre les mains des hommes et la femme ne peut y participer que d'un point de vue informel. C'est la raison pour laquelle la femme mauritanienne engagée est largement plus représentée dans la société civile pour des revendications relatives aux affaires sociales, à savoir une sphère monopolisée historiquement par la femme maure.

féminines ayant pour vocation de défendre les intérêts liés aux affaires sociales, au droit de la famille, à la protection de l'enfance mais aussi en ce qui concerne les politiques paritaires, l'émancipation de la femme et son accès à l'éducation. Ce phénomène se traduit également par la création du ministère de la femme, qui deviendra plus tard le ministère des affaires sociales17.

Les interventions de ces associations sur le terrain peuvent prendre diverses formes : collaboration étroite avec l'Etat pour la mise en place de politiques garantissant ces droits, interventions dans le milieu rural pour sensibiliser sur des questions sanitaires les population les plus reculées et précaires, des campagnes luttant contre l'analphabétisme,...

L'empreinte féminine sur les politiques sociales en Mauritanie est considérable, on peut parler d'une « gauche féminine ». On peut reprendre l'analyse de Pierre Bourdieu du pouvoir politique en France en distinguant la Droite de la Gauche : La Droite qui serait « masculine » car elle privilégie les questions économiques et financières orientant l'activité politique alors que la Gauche souvent associée à un intérêt particulier porté sur la sphère sociale : la sécurité sociale, la démocratisation de l'éducation, etc. ce qui la rend dans la conscience collective : « féminine » car plus proche des affaires sociales. Il en va de même s'agissant du paysage politique mauritanien, on peut appliquer ce schéma analytique sur la répartition du pouvoir en Mauritanie dans la mesure où il existe une forme de division politique entre les hommes et les femmes. Une division du pouvoir pas forcément source de parité puisqu'elle crée un espace limité où l'activité des femmes est tolérée. C'est la formation de ces espaces de pouvoirs qui attire notre attention ici car c'est un phénomène qui renferme une idéologie que l'on retrouve de façon universelle à savoir : le confinement de la femme dans l'espace privé et donc l'espace domestique. La particularité de la Mauritanie s'illustre par le fait que les femmes en ont fait une source d'engagement dans la vie active et politique.

17 Ce qui met en évidence l'association de la condition féminine aux questions sociales ( famille, enfance, etc.).

Associations officielles répertoriées au jour d'aujourd'hui en Mauritanie :

· SOS Exclus (pour la protection et l'épanouissement de la famille, de l'enfant et des personnes vulnérables)

· Réseau femmes, solidarité et développement

· Association mauritanienne pour l'action contre la pauvreté et l'analphabétisme des femmes (AMAPAF)

· Forum national pour la promotion des droits de la femme et de l'enfant (FNPDFE)

· Association mauritanienne Espoir

· Association mauritanienne des pratiques ayant effet sur la santé des femmes et des enfants (AMPSFE)

· Réseau mauritanien pour les droits des femmes et de l'enfant et environnement (RMDFE)

· Association mauritanienne des femmes juristes (AMAFEJ)

· Association féminine de bienfaisance pour l'enfance SILATOU RAHIM18

· Association pour la défense des droits de la femme et de l'enfant

· Union mauritanienne des femmes entrepreneurs et commerçantes

18Terme en arabe désignant dans le langage religieux islamique, la charité et la bonté envers les autres


· Association mauritanienne pour la promotion de la famille

· Association mauritanienne pour la promotion du sport

· Association Mauritanie 2000

· Association mauritanienne pour la santé de la mère et de l'enfant

· Association des femmes et enfants démunis (ASFED)

· Association mauritanienne pour la promotion de l'enfant (AMPE)

· Réseau mauritanien pour la promotion des droits de la femme

· Organisation mauritanienne pour l'encadrement et le développement

· Association des femmes chefs de famille (AFCF)19

· Union des ONG de développement

· Association Stop-Sida

· Association pour le bien être familial et le développement durable

· Union des Coopératives féminines du Guidimakha (UCFG)

Ces associations ont pour mission de garantir les droits des populations dans le besoins, des droits s'accordant aux principes républicains pour une justice sociale. Les discours des femmes à la tête de ces associations convergents vers une idée de justice et de défense des droits de l'Homme dépassant le cadre traditionnel maure réputé pour être « féministe » par essence. La culture et les traditions ne suffisent plus pour s'adapter au contexte moderne démocratique.

J'ai, à cet effet, fait un entretien avec une des personnalités féminines les plus actives sur la
scène publique et faisant preuve d'un militantisme multi-sectoriel pour la défense des plus
opprimées (femmes, enfants, population précaire, ...). A la tête d'une association (AFCF), elle a

19.Association dont la présidente, Aminetou Mint El Moctar, femme très active sur le terrain et militante pour les droits de l'Homme, a été interrogé pour cette étude.

également milité sur d'autres fronts luttant contre des pratiques tels que le gavage, l'excision, les mariages précoces etc.

Aminetou mint El Moctar, Présidente de l'AFCF

(Association des Femmes Chef de Famille)
Le 18 mars 2012 à Nouakchott

Quel est votre parcours universitaire et social?

«J'étais une militante de la gauche dès les années 1970. J'ai commencé très jeune dans le mouvement des Kadihine. J'étais déjà militante pour la cause nationale du pays, pour les opprimés, pour les couches les plus marginalisées et particulièrement les femmes. Donc j'ai milité pour le changement (politique et social) de mon pays. J'ai participé aux mouvements qui militaient pour l'unité nationale. Depuis lors je milite pour l'égalité des femmes et des hommes. Pour l'accès des femmes aux décisions, pour la participation politique des femmes.»

« J'estime que vu l'ouverture de la société mauritanienne, particulièrement la société arabe (maure), elle est très ouverte et permet aussi à la femme une certaine indépendance que les autres femmes arabes n'ont pas. Nos traditions et nos coutumes ont permis à la femme une sorte d'émancipation innée dans la société maure. Celle-ci a des spécificités que l'ethnie négroafricaine n'a pas. On a gardé cette culture nomade, cette culture du désert où la femme devait prendre soin de son foyer durant les longues absences de son mari, ce qui la rend aujourd'hui assez indépendante. On prend ainsi en compte la place de la femme et on lui donne une certaine importance parce que dans le reste du monde arabe, la femme est sous le contrôle total du patriarcat. La femme mauritanienne a son indépendance dans sa famille. Son foyer la considère, elle a son mot à dire dans son foyer, on prend en compte sa parole. Depuis l'époque des émirats qui organisaient les tribus en Mauritanie, les femmes avaient leur mot à dire concernant les décisions à prendre. On écoutait la femme et on prenait en compte son avis. Tout ceci explique aujourd'hui le rôle et la place de la femme dans la société maure par rapport à nos soeurs dans les autres pays arabes. Mais ceci n'est qu'un aspect de la question. Il y en a d'autres. C'est-à-dire que malgré cette indépendance de la femme, elle reste tout de même sous le pouvoir des hommes parce que le dernier mot revient à l'homme. Car c'est l'homme qui dirige financièrement le foyer et c'est l'éducation des hommes qui prime, ce dernier étant considéré comme l'avenir de la famille, et celui sur qui on peut compter. C'est lui qu'on éduque au détriment de la fille. C'est à lui que revient les grandes décisions. Il est plus facile pour lui de trouver un travail que pour la femme, même s'ils avaient un même niveau universitaire. Dans le milieu administratif, ce sont toujours les hommes qui ont de meilleurs postes et de meilleurs salaires. La femme restera toujours son auxiliaire. On dit qu'on ne doit pas s'inquiéter pour la femme car elle finira par se marier mais c'est à l'homme en priorité de s'établir professionnellement et donc il faudrait privilégier son éducation et sa promotion. »

Dans la société maure, il y a une spécificité: les femmes ne prennent pas le nom de leur mari. Peut-on alors parler d'une forme d'émancipation symbolique parce qu'en réalité, ce sont les hommes qui bénéficient des avantages liés à l'indépendance financière et matérielle ? De plus, on constate dans les chiffres que le taux d'éducation des filles dans certaines régions est largement supérieur à celui des hommes. Que pensez-vous de tout ça ? Pouvons-nous parler d'une évolution ?

« S'agissant de l'éducation, il est vrai qu'à un moment donné, il y avait une surreprésentation des femmes dans l'enseignement primaire et secondaire pour la simple raison qu'il existe plus de femmes que d'hommes d'un point de vue démographique. C'est le résultat de plusieurs campagnes pour l'éducation des filles qui luttent contre l'analphabétisme. En effet, on ne peut pas accepter que la majeure partie de la population soit analphabète car il y a beaucoup plus de femmes que d'hommes en Mauritanie. C'est une clé du développement durable. Mais quel est le taux de l'éducation féminine ? Dans l'enseignement primaire, il est assez élevé. Et plus on monte dans le niveau d'études, moins les filles sont représentées. Ceci s'explique par le taux de mariage précoce, la pauvreté puis comme je l'ai dit tout à l'heure, les familles donnent plus d'importance à l'éducation des garçons. Lorsqu'elles n'ont pas les moyens d'éduquer leurs enfants, elles privilégient l'éducation des garçons. Elles investissent plus dans l'éducation de ces derniers. Les filles deviennent comme une marchandise qu'elles « revendent » d'un point de vue matrimonial. Les filles sont à marier, les garçons sont à éduquer. Il existe une concentration démographique dans les régions rurales donc les filles sont plus présentes sur le terrain mais puisque ces régions sont les plus pauvres de la Mauritanie, les écoles s'arrêtent au niveau du collège ce qui signifie que pour continuer les études, il faut les envoyer vers la capitale. Or ces familles pauvres privilégient l'envoi des garçons par rapport aux filles. On retient donc les filles au foyer, on les marie et le peu de revenus de ces familles est consacré à l'éducation des garçons, surtout pour les études supérieures. On privilégie le travail traditionnel, artisanal, ou le commerce pour les femmes. »

Que pensez-vous de la prolifération des associations féminines en Mauritanie ? Comment expliquez-vous ce phénomène ?

« La société civile est au centre de la vie démocratique d'une nation. La société civile reflète les réalités sociales et les réelles attentes de la population. C'est une façon d'attirer l'attention du gouvernement sur les critiques et revendications de celles-ci. C'est un instrument de communication pour transmettre les résultats des politiques locales mises en oeuvre pour cette même population, pour créer un éveil chez elle. La société civile a un poids aussi très important car elle travaille en étroite collaboration avec la population. C'est le plaidoyer pour des investissements auprès des bailleurs de fonds ou de l'Etat. Mais il faut une société civile capable de négocier des marchés, de sensibiliser, d'agir, d'informer, de former et aussi d'avoir un permis

d'action sur les populations. C'est ce genre de société civile qui devrait exister. En réalité, les personnes qui sont à l'origine des associations en Europe sont des gens qui ont un capital économique important alors que malheureusement ici, ce n'est pas le cas. De plus, tout le monde aujourd'hui se dit porte-parole d'une association et le but pour ces ONG c'est de soutirer de l'argent sur le dos du peuple. Ces sociétés civiles demandent de l'argent auprès des institutions susceptibles de les financer alors que normalement, ils ne doivent pas les demander et les recevoir le plus naturellement possible. Elles doivent travailler. Mon local à moi est composé d'un local de comptabilité, d'un bureau juridique, un point d'écoute. Nous avons des centres d'écoute dans des quartiers populaires. Tous ces centres ne sont pas pris en charge. Personne ne prend en charge. Nous sommes une association qui travaille sur le terrain, dans des régions parfois reculées mais nous avons des volontaires, des femmes qui s'engagent à travailler pour la sensibilisation des populations sur ce terrain. L'Etat ne nous aide jamais car nous sommes indépendants et on veut le rester pour pouvoir critiquer. Nous avons toutes sortes d'employés et personne ne les paye. Ni les étrangers, ni les bailleurs de fonds ni nous-mêmes. On aide avec des prestations de service, et c'est comme cela que nous alimentons les populations. C'est ça la société civile. On fait ça pour modifier les lois, le code de la famille. On travaille sur plusieurs aspects, et même sur l'aspect juridique. Par exemple, nous avons modifié certaines lois par rapport à l'héritage.

D'un point de vue juridique, les lois islamiques juridiques sont-elles respectées et comment les percevez-vous au niveau de la justice sociale entre les hommes et les femmes ?

« Nous estimons que le courant obscurantiste évolue en Mauritanie. Je suis pour l'Ijtihad20. Tous les pays musulmans ont opté pour l'Ijtihad pour mettre en exergue cette égalité que les femmes méritent et les traitent en conformité avec les hommes. Cependant en Mauritanie, on assiste à l'évolution du courant obscurantiste depuis quelques années, courant qui est contre l'Ijtihad, contre cette interprétation source d'égalité des sexes. On relègue la femme à son rôle de femme au foyer primitif. D'ailleurs on avait un ministère pour la promotion des femmes qui s'intitule

20.Lecture dite objective du Coran et des textes religieux pour une vision éclairée et plus juste de la religion, un concept repris et défendu par les féministes musulmanes afin de dénoncer les lectures patriarcales du Coran.

aujourd'hui: « le ministère des affaires sociales et de l'enfance ». C'est comme si on reléguait le rôle de la femme à son rôle traditionnel, archaïque, c'est-à-dire le travail social lié à la famille. »

Pourquoi votre association est-elle une association des femmes chef de famile ?

« Au début on ne voulait pas un nom comme ça pour l'association mais lorsqu'on l'a créée, j'étais une militante des droits de l'Homme. J'étais déjà reconnue et j'avais quelques difficultés à me déplacer. On l'avait appelée, à l'origine, l' « Association pour le droit des femmes » et lorsqu'on l'a proposé, les gens avaient refusé de la reconnaître car elle était liée à ma personne à un moment. On a dû changer le nom de l'association pour ne pas voir la notion de droit humain car j'ai été critiquée et rejetée à cause de mes idées. C'était pendant la présidence de Maaouya Ould Taya21 . On était donc dans l'opposition et on critiquait le gouvernement en place à l'époque. »

Donc vos motivations sont plus personnelles ?

« C'est vrai, j'ai toujours été moi-même attirée par les idéaux de la justice sociale et la démocratie. Je n'aime pas la discrimination, j'aime l'égalité. Je me sens frustrée de voir des situations d'injustice et je m'engage à lutter pour que la femme mauritanienne s'engage dans la politique d'une manière honnête et conséquente. »

La trajectoire sociale de Aminetou mint El Moctar reflète un militantisme qui a débuté avec la naissance du mouvement social revendicatif des Kadihine, un mouvement qui a eu un impact considérable non seulement d'un point de vue politique mais aussi sur les trajectoires sociales des individus qui en ont fait parti. Il a constitué une sorte de tremplin à toute une catégorie de personnes en Mauritanie dans leur carrière politique et intellectuelle. Le plus remarquable c'est que toutes les personnalités (influentes et engagées) interrogées pour l'élaboration de ce mémoire de recherche, ont tous fait partie du mouvement des Kadihine.

B. Le mouvement des Kadihine : Un mouvement syndicaliste révolutionnaire...

a) Contexte politique et émergence d'antagonismes idéologiques

L'incidence de ce mouvement est comparable aux événements de Mai 1968 en France dans la mesure où il s'agit là aussi d'un bouleversement du champ politique et intellectuel, les philosophes, écrivains et penseurs ayant participé au soulèvement de Mai 1968 ont redessiné le paysage politique et social français et ont laissé une marque indélébile dans l'Histoire de la France mais aussi dans leur propre trajectoire sociale, leur expérience. Ce phénomène s'applique parfaitement au mouvement des Kadihines, et nous le verrons à travers les autres entretiens avec ces personnalités qu'il a constitué un tournant dans leur carrière politique et leur vision de l'engagement politique. Il s'agit donc d'une certaine catégorie d'âge (à partir de 40 ans et plus).

Afin de comprendre la portée et l'étendue de ce mouvement dans l'Histoire de la Mauritanie, il est nécessaire de faire un rappel historique et de rappeler les idéologies sous-jacentes à ces bouleversements.

« Afro-nationalisme, arabisme, et marxisme- le Baath de la Mauritanie de 1960- 1990 »22 :

Ce titre choisit par Pierre Robert Baduel pour son chapitre dédié à la formation du mouvement des Kadihine, résume l'esprit idéologique et le contexte autour duquel s'est formée cette mouvance nationaliste.

Dès la proclamation de l'indépendance de la Mauritanie le 28 novembre 1968, le pays n'obtint la reconnaissance d'aucun Etat arabe en dehors de la Tunisie. Le Maroc ayant pour projet d'intégrer cette partie du Sahara dans son territoire national ; débuta alors un débat et le premier député à l'Assemblée nationale française Horma Ould Babana23 créa l'Union progressiste mauritanienne (UPM). Malgré de nombreuses oppositions l'Etat mauritanien fut fondé. Il a d'abord été considéré dans les années 1960 comme appartenant au bloc négro-africain, puis en 1970 le Maroc reconnut l'Etat mauritanien, la Ligue arabe suivit le Maroc dans cette reconnaissance en 1973. Le parti unique de Moktar ould Daddah reconnu l'arabité du pays afin

22.Page 228 « La difficile sortie d'un régime autoritaire.Mauritnaie 1990-1992 » par Pierre Robert Baduel paru dans la Revue du monde musulman et de la Méditéranée en 1992 Vol 63-

23.Horma Ould Babana élu député à l'Assemblée nationale française en 1946, crée l'Entente mauritanienne. en 1950, exilé au Maroc en 1956 il y crée l'armée de libération nationale.

de trouver un appui auprès du Proche Orient. La Mauritanie dirigée alors par le parti unique (PPM) se retrouve au centre de deux directions revendicatives opposées: Un antagonisme entre le mouvement nationaliste arabe (de type nassérien) dirigé d'abord par l'élite maure avant d'intégré d'autres militants issus de plusieurs catégories sociales et ethniques ; et les mouvements négro-africains. C'est dans l'élan révolutionnaire qui touchait la France (Mai 1968) et la révolution culturelle en Chine que le mouvement nationaliste arabe a rejoint le parti de gauche marxiste : le parti des Kadihines (PK). Puis apparut au milieu des années 1970, le parti Baath d'influence irakienne, qui se situait plutôt au centre dans l'échiquier politique mauritanien par rapport au parti marxiste et était constitué en majorité d'une élite d'intellectuelle arabisante.

Ces mouvements plus ou moins clandestins sont nés dans un contexte de contradictions politiques quant à l'avenir et la constitution de la Mauritanie. A l'intérieur du paysage politique mauritanien nouvellement crée il y avait d'un coté une mouvance négro-africaines qui revendiquait l'intégration de la Mauritanie dans la fédération Ouest Africaine (comportant le Mali, le Sénégal et la Guinée) et de l'autre coté la communauté maure qui voulait que la Mauritanie soit orientée vers le Maghreb arabe.

b) Prolifération d'un militantisme de la jeunesse au coeur de ce mouvement, constitution du

parti des Kadihines.

Dans ce contexte de crise et de divergences idéologico-politiques, apparait un mouvement étudiant (présent en Mauritanie mais aussi dans d'autre pays tel que l'Egypte, l'Irak, la France, ...). L'union des étudiants mauritaniens qui comportait surtout les éléments maures, avec en parallèle l'ASM (association des étudiants mauritaniens) qui était négro-africaines. Les étudiants maures mettaient l'accent sur l'arabité de la Mauritanie tandis que les négro-africains étaient soucieux du caractère négro-africain de la Mauritanie alimenté surtout par une peur de l'influence montante de l'arabe et du recul de l'enseignement du français.

Le gouvernement mauritanien connaissait des difficultés à réguler l'effervescence de ces mouvements contradictoires ce qui accentuait la faiblesse du parti unique qui dirigeait le pays. De plus, le seul revenu du pays : La Miferma (société de mine et de fer de Mauritanie), véritable source de richesse pour le pays était une société dominée par les européens (en particulier par les

belges et les anglais) et la France, bénéficiant ainsi des principaux revenue de cette société minière. Le gouvernement mauritanien avait des accords militaires avec les autorités françaises débouchant sur une très forte présence de consultants français dans l'administration mauritanienne, si bien que les mouvements naissants des étudiants reprochaient à l'Etat d'être un gouvernement néo-colonial.

Ce qui a hâté la prise de conscience politique du mauritanien fut la grève entreprise par les ouvriers de la Miferma, elle a été réprimée par l'armée mauritanienne dans le sang (plusieurs morts). C'est ainsi que les syndicalistes et les étudiants ont commencé à percevoir le gouvernement comme étant néo-colonial au service de la France. Ces mouvements au départ corporatistes se sont petit à petit politisés, si bien qu'à l'intérieur du pays le syndicat des enseignants, des ouvriers, les étudiants et l'organisation des lycéens se sont regroupés pour mener un travail politique contre le gouvernement en place qu'ils accusaient d'être le valet de l'impérialisme français .

Tout d'abord cette prise de conscience a permis la naissance d'un mouvement contestataire nationaliste arabe sous l'influence du Nassérisme égyptien, et du mouvement de Baath. Ce mouvement nationaliste arabe luttait pour la promotion de la culture arabe, le positionnement de la Mauritanie au sein des pays arabe voulant affirmer le caractère arabe du pays contre lequel se dressaient les noirs qu'ils appelaient « chauvins ».

Petit à petit dans les feux de la lutte, s'est crée une conscience de la nécessité de dépasser les clivages ethniques. Les mouvements syndicalistes et étudiants ont opéré un glissement vers la Gauche, ils adoptent peu a peu des idées socialistes pour se radicaliser au fur et à mesure vers des idées communistes (s'inspirant de Marx et Lénine). Ils ont vu dans l'idéologie marxiste une solution à la crise et aux problèmes ethniques que traversait la Mauritanie. La reconnaissance ethnique devenait le point de jonction entre les noirs et les arabes.

Les syndicats, l'élite des intellectuels et les étudiants ont commencé à adopter les idées marxistes, dépasser la notion d'arabe, de noirs, etc. Ils ne posent plus le problème en terme ethniques mais en termes de classes sociales. La contradiction n'est plus entre noirs et arabes mais entre le capitalisme européen et les forces de travail. Une véritable approche marxiste s'opère.

Ce mouvement fait boule de neige et s'étend, il devient de plus en plus important et acquière de plus en plus d'adeptes. Le parti des Kadihines a rallié et touché les couches populaires, les marginalisés (les « haratines » qui sont les anciens esclaves, les griots, les anciens esclaves, les artisans,...). Les marginalisés par le système des castes se sont sentis concernés par cette mouvance et c'est en conséquence qu'il devient un mouvement populaire, il est dirigé par des intellectuels marxistes qui se sont trouvé en opposition avec le mouvement nationaliste arabe. Ce mouvement marxiste a été accusé par le mouvement arabe (mis de coté) de mettre en avant les noirs et d'oublier l'arabisation qui, rappelons le, est leur cause principale.

Le mouvement des Kadihines s'est répandu dans les zones précarisées (bidonvilles etc.), touchant ainsi une grande part de la population ce qui a permis de dépasser les clivages ethniques. Parmi ses principales avancées, ce parti a exercé une forte pression sur le gouvernement pour l'adoption de politiques beaucoup plus patriotiques, si bien qu'il a amené le pouvoir en place à réviser les accords militaires avec la France . Un ensemble de changements s'est opéré également suite aux revendications des Kadihines : La nationalisation de la Miferma en 1974 (devenue la SNIM), la création de la monnaie nationale, la reconnaissance de la pluralité ethnique,...Suites à ces bouleversements socio-politiques, un grand nombre de jeunes ont intégré ce parti. C'est ainsi qu'une grande part des anciens Kadihines ont estimé que le gouvernement ayant opéré d'importants changements qualitatifs pour le pays justifierait son intégration et sa collaboration avec le parti. Suite à cela, un grand nombre d'anciens Kadihines se sont ralliés au parti au pouvoir, le PPM (Parti pour le peuple mauritanien).

Les Kadihines qui ont intégré le parti de Moktar ould Daddah (le PPM) ont perdu leur combativité, le président a su rallier à son parti une force gauchiste considérable suivi d'une politique d'arabisation ; ce qui provoqua l'implosion du PK donnant naissances à deux partis : Le mouvement national démocratique24 (MND) et l'Alliance mauritanienne des démocrates (AMD). Une grande part des Kadihines négro africains ont rejoint le parti de l'AMD et du Flam25.

24. Minorité très active sur le plan politique et qui existe toujours aujourd'hui.

25? Pati luttant contre les discriminations raciales et l'esclavage des noirs en Mauritanie

C'est donc une tendance qui existe encore, active mais pas avec la même ampleur. Les anciens Kadihines ont tous le sentiment d'avoir participé à un grand tournant de l'Histoire politique de la Mauritanie.

Les Kadihines ont constitué un réservoir pour tous les pouvoirs qui se sont succédés dans la mesure où ils sont restés très actifs dans le paysage politique mauritanien. Ils sont devenus des caméléons politiques, ils se sont accommodés aux différents régimes qui ont dirigé la Mauritanie. Même si le marxisme n'est plus d'ordre, il est resté une certaine vision du politique et un esprit d'organisation propre à eux.

c) Impact de cette mouvance politique sur l'activité politique et les trajectoires des femmes

aujourd'hui en Mauritanie

Au-delà des transformations politiques et idéologiques opérés par le PK, il a modelé l'esprit de ses principaux acteurs. Il a participé au passage d'une culture traditionnelle du pouvoir à un modèle moderne de l'organisation politique. Les femmes ont joué un grand rôle dans cette mouvance, tant au niveau des lycées qu'au niveau des syndicats et des partis politiques. Ce n'était pas le niveau intellectuel, la classe sociale ou l'appartenance ethnique qui caractérisaient les femmes Kadihines mais elles ont spontanément intégré cette mouvance, prises dans l'élan contestataire de la vie politique de leur pays. Cette période de soulèvements dans les années 1960 a vu naitre des femmes qui s'impliquaient entièrement dans le militantisme politique contrairement à aujourd'hui où d'un point de vu politique les femmes y participent de façon informelle, où leur engagement est davantage associatif et social que politique.

Ce militantisme des femmes Kadihines a eu un impact considérable sur les trajectoires sociales et les carrières politiques de ces femmes aujourd'hui, certaines ont poursuivi leur carrière en politique, d'autres dans le milieu associatif et d'autres ont développé une littérature engagée (roman, théâtre, poésie,...).

Parmi ces femmes il y a Sy Lalla Aïcha Ouedraogo, présidente d'un comité pour la promotion des droits de l'Homme, elle a accepté de nous exposer sa trajectoire de militante et nous offrir ainsi le point de vue d'un ancien membre du PK appartenant à la communauté négro-africaine.

Sy Lalla Aïcha Ouedraogo, présidente du CSVDH

(Comité de Solidarité avec les Victimes des Violations des Droits humains en Mauritanie)
Le 19/04/2012 à Nouakchott

Quel est votre parcours social et universitaire ? :

« Je suis Peul26 . Je suis originaire du Brakna. J'ai fait mon primaire à Bogué et mon lycée à Nouakchott. J'ai milité très tôt dans le mouvement des Kadihines, comme ma mère. C'était un mouvement national démocratique qui revendiquait une unité nationale. Il était opposé au parti unique. Au lycée de Bogué, le mouvement y était en plus assez fort. J'ai milité depuis 1976, la

date où je suis venue à Nouakchott pour étudier au collège des jeunes filles. A cause de la répression, j'ai été arrêtée en 1973. J'ai fait 42 jours de prison, c'est pour cela qu'on m'a renvoyé du lycée. Parce que j'ai milité. Le mouvement était contre la féodalité et pour les valeurs démocratiques. On peut dire que c'était un parti communiste. Je suis née dans une famille religieuse, j'ai été dans les hautes sphères de la culture Kadih. Il y avait un mouvement féminin très fort. C'est pour cela que jusqu'en 1974, je n'ai pas été à l'école. En 1974, j'ai fait le concours national de santé publique. Je suis devenue sage-femme. Ce n'est pas vraiment ce que je voulais faire mais je n'avais pas le choix, mes parents voulaient que je m'occupe. Jusqu'en 1984, j'ai travaillé à l'intérieur du pays comme sage-femme. Je suis aussi allée à Dakar, j'ai fait l'Ecole Nationale Supérieure en santé publique. J'ai été prof adjointe en santé publique. Je suis ensuite allée à Montréal où j'ai fait une maîtrise en santé publique. En 2000, j'ai passé le bac en même temps que mon fils. Mes enfants en rient encore. J'ai enseigné à l'Ecole Nationale. En 1994, il y a eu la conférence de Bengin. A l'époque, on m'a empêché d'intervenir car j'étais dans le parti de l'opposition (l'UFD). J'ai été aussi militante au sein de la société civile. L'association dont je suis aujourd'hui la présidente. Ce qui a principalement motivé mon militantisme et ma volonté d'intégrer la société civile, ce sont les événements de 1989, à cause de son aspect racial27. La prolifération des mouvements racistes en 1989 à engendrer des antagonismes séparant les ethnies alors que la Mauritanie c'est nous tous. Le gouvernement à l'époque n'a pas accepté nos différences. En 1989, l'Etat a profité de cet antagonisme pour prétexter que les négro-africains voulaient faire un coup d'Etat, on les a alors exterminé. C'est pour cela que je m'y suis toujours opposée. C'est pourquoi j'ai fondé la CVSDH en 1993, grâce à un groupe de femmes. C'était des femmes qui avaient été touchées par ces événements. Il y avait aussi des mauresques, des haratines... des veuves, des pauvres, etc. elles se sont toutes réunies pour donner de l'argent à certaines femmes pour leur venir en aide. »

Pouvez-vous nous parler de l'évolution de la situation de la femme en Mauritanie ?

27.En 1989, l'antagonisme entre le mouvement Bassiste et Nassérien, qualifiés de racistes par beaucoup d'ancien Kadihines , surtout ceux issus des communautés négro-africaines de Mauritanie. Des personnes issues de l'ethnie négro-africaine accusées d'avoir voulu renverser l'Etat militaire ont été tuées par les militaires au pouvoir. Ce fût une période sanglante.

« Il y a effectivement une évolution. Mais il est vrai qu'on dit toujours que tout va bien tout haut mais dans la pratique, c'est différent car les femmes dans la sphère décisionnelle ne sont jamais là. Quand il s'agit de soutenir un parti politique ou un projet, elles sont là, mais quand il y a des décisions, des actions, elles ne sont plus là. C'est le patriarcat malgré tout qui empêche cela. »

Que pensez-vous de la prolifération des associations féminines ?

« Il y a une prolifération malsaine des associations, il y a eu quelques associations «cartables». J'explique cela par le fait que politiquement, dans l'air de Maayoua, il y avait plein d'associations qui étaient contre le pouvoir, qui critiquaient le gouvernement, alors le Président créait des associations qui étaient contre celles-ci. D'où le grand nombre d'associations en Mauritanie. Toutes les femmes ministres aujourd'hui ont une association mais celles-ci sont des associations avec l'Etat, financées par le gouvernement. Les associations parfois même deviennent des entreprises familiales. »

Que pensez-vous de la situation de la femme négro-africaine en Mauritanie ?

« La femme négro-africaine est plus soumise au mari que la femme maure. La polygamie est tolérée. Elle travaille dans la maison, culturellement c'est ce qui constitue un frein à son émancipation. En ce qui concerne ma personne, même si mon militantisme m'a pénalisé, car souvent je ne m'entendais pas avec les régimes en place, on m'a affecté loin pour m'embêter. En réalité, j'ai travaillé de 1978 à 1994 dans la fonction publique, la répression s'abattait toujours sur moi mais je ne regrette rien car ce sont mes convictions. J'attends ma retraite, je continue ma lutte pour une unité nationale et pour la femme. »

Durant cet entretien qui s'est déroulé dans le domicile de cette militante, Aicha Sy semblait gérer ses activités chez elle, le salon étant équipé d'un ordinateur, d'une imprimante, d'un fax et d'une bibliothèque ; on comprend en y pénétrant qu'elle est en perpétuelle connexion avec son activité au sein de la société civile. La majorité des femmes dirigeant des associations interrogées pour cette étude semble être avant tout des mères de familles, s'occupant de leur foyer mais qui mènent en parallèle leur militantisme, leur carrière ne constitue pas un frein à leur rôle de mère de famille. L'implication des femmes dans ces deux sphères que l'on oppose souvent est un phénomène courant au sein du militantisme féminin mauritanien. La vie domestique des femmes maures n'étant pas associée à l'oppression ou au confinement exclusif à l'espace maintenu par

une violence patriarcale, l'engagement de ces femmes dans la vie publique devient l'autre face indissociable de leur trajectoire. Il n'existe pas de dissociation entre les deux puisque la culture du maintien du foyer par les femmes est par essence le reflet d'une forme d'autonomie que nous avons développé au préalable dans l'exposition de la figure féminine maure dans la société.

Si nous nous penchons sur la trajectoire de Aïcha Ouedraogo pourtant issue de la communauté négro-africaine, cette militante a repris ses études après avoir était mariée et mère de famille, elle a passé son Baccalauréat en même temps que son fils, « il n'est jamais trop tard pour ce genre de chose » dit-elle. La politique qu'elle mène au sein de son association , à savoir la protection et l'aide des familles ( les femmes plus particulièrement) pauvres et exclues , une initiative qui fut motivée par un événement marquant ( les événements de 1989) et sanglant ayant déchiré des familles. C'est donc un engagement auprès des plus démunis: des veuves et des orphelins issus de toutes les communautés qu'Aicha Sy souhaite mener son action. Il y a un rôle de médiatrice, dépasser les antagonismes ethniques pourtant à l'origine de ces événements pour venir en aide à ces populations. On retrouve ce rôle de médiatrice dans la quasi totalité des engagements féminins de la péninsule arabique mais aussi dans une grande partie de l'Afrique noire. « J'ai beaucoup d'amis maures, je parle hassanya, c'est cette Mauritanie que je veux, une Mauritanie unie, sans barrières de langues [...] C'est en unissant nos différences que le pays avancera » dit `elle à la fin de l'entretien en me raccompagnant à la porte, on comprend ici qu'elle repousse les limites du féminisme ou du militantisme féminin pour une cause plus large. Le socle commun de ces femmes engagées est dans la multiplicité de leur terrains de lutte, ce ne sont pas des causes spécifiquement féministes mais un féminisme au service de questions plus larges concernant l'avenir du pays dans toutes ces dimensions.

L'analyse des trajectoires sociales et politiques de ces femmes nous permettent de cerner la spécificité de leurs activités politiques et la relation étroite qui se tisse entre leur carrière et leur trajectoire sociale. Dans l'entretien suivant, que j'ai entrepris dans le domicile de l'intéressée, il s'agit d'une femme maure ancienne ministre de la condition féminine, on peut distinguer entre

autre dans son parcours, l'influence des événements liés à sa vie personnelle sur sa carrière politique.

Toutou mint Khattry, ancienne ministre de la condition féminine et de l'enfance

(Elle a milité contre le régime des militaires),
A Nouakchott, le 07/07/2012

Quel est votre parcours social et universitaire ?

« Je suis née dans une famille très conservatrice, très attachée aux traditions, là où l'éducation des femmes n'était pas primordiale. C'est grâce à ma mère qui m'a soutenue pour que j'étudie que je suis allée à l'école. Mon oncle était député, il est venu me chercher et je suis partie dans plusieurs villages où j'ai fait l'école. J'étais hébergée chez des familles, je tenais absolument à finir mes études, tout ceci jusqu'en 1984. Pendant les problèmes politiques (le premier putsch de

Heydala28 ), moi et mes soeurs avions lutté politiquement, ce que mon père n'a pas apprécié. A l'époque, un homme m'a demandé en mariage. Je ne l'aimais pas mais j'ai accepté car je voulais ma liberté dans la capitale où j'ai passé mon bac (pendant ma première grossesse). J'ai pu faire mon bac et ma fille est née le lendemain des résultats du bac. J'avais une volonté de fer (je suis passée aux rattrapages). J'ai fait un bac D29 puis une maîtrise en économie, ainsi qu'une formation dans la FUNIAP dans le développement durable. J'ai travaillé au sein du ministère du développement durable puis j'ai été nommée ministre de la SOMINEX puis j'ai été ministre de la promotion féminine et de l'enfance. C'est pendant mon cursus scolaire et universitaire que j'ai eu des difficultés mais c'est ma mère qui m'a aidée. Puis j'ai fait un remariage, cette fois d'amour (rires). »

Quelle est l'influence de la culture maure sur la situation de la femme selon vous ?

« Je pense que la femme maure a une place qu'on ne trouve pas dans d'autres sociétés. La civilisation ici essaie de considérer la femme, l'homme n'a de valeur que s'il respecte la femme mais d'un point de vue politique ce n'est pas pareil car sur la scène publique, ce sont les hommes qui prennent les avants. La situation politique de la femme ici aujourd'hui est changeante en fonction des contextes politiques. Pendant la période de transition (2005-2006), le quota de 20% instauré a permis une avancée. On a eu une bonne présence dans le Parlement mais cette loi n'a pas imposé le fait qu'elle soit mère par exemple. Durant la présidence de la Sidi ould Cheikh Abdellahi, la femme est entrée dans divers secteurs. Par exemple, dans la diplomatie on avait deux ambassadrices, dans le domaine juridique on avait des juges etc.... Au début de la présidence de notre actuel Président, Mohamed ould Abdel Aziz, il y a eu une femme ministre des affaires étrangères30 . Malheureusement, depuis quelques temps, on assiste à une dégradation d'un point de vue des représentations politiques. Aujourd'hui, ils sont revenus sur cette loi, c'est flou. On assiste à une baisse du nombre des femmes ministres, ambassadrices, parlementaires etc.... Je pense que c'est parce que le mouvement féminin ici n'est pas mature, avant les femmes

28? En 1980, deuxième coup d'Etat par le colonel Mohamed Khona Heyadala contre Salek Moustapha 29? Ce qui correspond à un bac scientifique

30 Naha Mint Meknas, première femme dans le monde arabe à occuper ce poste

étaient engagées, aujourd'hui elles le sont moins. Il faut qu'il y ait un « connecting31 » pour réunir toutes ces femmes. Les femmes aujourd'hui sont éduquées mais elles ne sont pas intéressées par la politique. »

Que pensez-vous de la place de l'Islam dans la situation des femmes en Mauritanie?

« D'un point de vue islamique, moi par exemple qui provient d'une famille conservatrice, ça ne m'a pas empêché d'être une militante engagée. De plus, notre compréhension de l'Islam ici n'est pas un frein à la présence de la femme en politique. Même le parti islamique ici Tawasul, les femmes y sont très présentes et actives. Et puisque c'est la seule religion, elle ne peut pas être facteur d'oppression. Mais le problème qui persiste aujourd'hui, c'est que dans la société comme dans la politique, la femme doit être très forte. Elle est en perpétuel besoin de faire ses preuves, de montrer qu'elle est capable de s'engager, d'être active. Elle a cette double pression qui ne facilite pas son acceptation dans la sphère publique, voilà pourquoi on doit s'organiser. D'ailleurs je suis la Secrétaire générale du projet « the connecting » qui n'a pas encore été mis en place car on attend son officialisation. »

Pouvez-vous me parler de votre engagement politique ?

« A l'époque du putsch qui a eu lieu contre le Président Sidi ould Cheikh Abdellahi, car élu démocratiquement, nous avions fait une manifestation, moi et d'autres femmes du parti dans lequel j'étais. J'étais vice-présidente du parti ADEL. J'ai fait la première déclaration contre le coup d'Etat à la télévision et notre Président, à l'époque auteur du putsch, m'avait appelée pour me dire de ne pas m'inquiéter pour mon poste et de ne pas me mêler de cette affaire. Ce n'était pas mon poste qui m'inquiétait mais plutôt l'avenir politique du pays. On est allée manifester devant l'institution des Nations-Unies. C'était une manifestation féminine. On a été frappées, malmenées et c'est à partir de là que les autres hommes ont bougé. Les hommes de l'opposition se sont réunis pour s'unir contre le coup d'Etat en 2008. Cette manifestation féminine est parue dans un article du journal Elle mettant en évidence notre volonté de fer malgré la répression. »

On comprend à travers les propos de Toutou mint Khattry que sa carrière dans le milieu politique
est intimement liée à son parcours sociale. Son premier mariage constitua pour elle le moyen

d'échapper à la tutelle parentale et de retrouver une liberté de mouvement lui permettant de vivre dans la capitale afin d'exercer son activité politique. Le paradoxe ici se traduit par le recours à une pratique source d'oppression des femmes (mariage arrangé, précoce) pour se frayer un chemin dans les cercles du pouvoir. Il est nécessaire ici de reconsidérer le statut de la femme dans cette société dans la mesure où les pratiques rétrogrades deviennent une source d'émancipation. Si on se penche sur le parcours de cette ancienne ministre et kadiha32, il est aisé d'affirmer qu'elle considère que c'est par l'affrontement et la rébellion que les femmes peuvent être écoutées, la manifestation des femmes qu'elle a organisé contre le coup d'Etat en 2005 était la seule initiative dénonçant ce putsch. « C'est uniquement lorsque les forces de l'ordre nous ont maltraitées et blessées que les hommes ont décidé de bouger et de faire quelque chose [...] C'est à partir de là que les hommes appartenant aux autres partis politiques se sont unis contre l'auteur du putsch, il a fallu qu'on soit touchées et médiatisées pour qu'ils réagissent ! ». Il est aisé de constater ici que l'action des femmes reste subordonnée à celle des hommes, leurs initiatives ne prennent forme sur le terrain qu'à travers son application par les hommes. On retrouve la limite du pouvoir accordé aux femmes, il existe une frontière plus ou moins distincte entre l'espace décisionnel (qui revient aux hommes) et l'espace réservé aux femmes (revendications, implication dans la société civile, discours engagé, etc.). Cet état de fait semble être propre à la période actuelle car la période contestataire des Kadihines a vu naitre un engagement entier des femmes dans l'espace public au coté des hommes. La manifestation devant le siège des Nation Unis à Nouakchott en 2005 constitua pourtant un tournant décisif dans le déroulement des affaires politiques en Mauritanie dans la mesure où les différents partis de l'opposition ont exigé l'élection démocratique et transparente d'un président de la république, ce qui déboucha sur l'élection du président actuel Mohamed ould Abdel Aziz. Comme l'affirme Celine Lesourd dans son analyse33 du rôle des femmes durant les campagnes électorales où l'initiative féminine est au coeur de la vie politique et peut être décisive de part le poids de la parole des femmes dans la société et leur main mise sur un certain nombre d'activités culturelles et associatives. Une

32.Nom féminin donné aux femmes faisant parti du Parti Kadihine

33.Céline Lesourd, « Femmes mauritaniennes et politique. De la tente vers le puits ? », L'Année du Maghreb novembre 2010

implication décisive sur l'avenir du paysage politique, mais une politique dirigée essentiellement par les hommes ; si elles participent à la campagne présidentielle c'est pour élire un président et non pas une femme à la tête d'un parti. Dans la vie nomade il ne s'agissait pas d'un pouvoir centralisé et d'une logique politique fondée sur un Etat-nation républicain mais d'un pouvoir tribal décentralisé où les décisions revenaient au chef masculin de la tribu, certes des décisions indissociables de l'empreinte de la culture berbérophone mais qui restent réservées aux hommes portant le nom de la tribu. Cette formation d'espaces de pouvoir organisant l'implication des hommes et des femmes dans les affaires politiques en Mauritanie peut nous amener à entreprendre une approche culturaliste nous permettant d'affirmer que la répartition du pouvoir aujourd'hui entre les hommes et les femmes s'explique par l'héritage de la culture maure nomade et tribale, conférant à la femme une place importante dans la vie publique de la communauté. Une implication féminine n'intégrant pas la sphère décisionnelle et celle de la haute gouvernance.

d)Un autre féminisme : un engagement sur plusieurs fronts

L'expérience de ces femmes sur le terrain attire notre attention sur ce féminisme maure ou dans un sens plus large un féminisme africain portant en lui les marques sociales et culturelles de l'Histoire du pays ainsi que sa conception de l'engagement féminin.

C'est l'héritage de leur carrière de Kadihines qui rend leur engagement avant tout politique et non féministe. La plupart d'entre elles ne se réclament pas du féminisme.

L'Histoire de la Mauritanie atteste que les femmes ont joué un rôle majeur dans la société, elles ont activement pris part aux luttes de libération et aux mouvements pour le changement social. Peut-on parler d'une nouvelle forme de féminisme ? Qu'en est-il de cette approche du féminisme par rapport au reste du monde ? Il serait judicieux d'analyser ce phénomène dans un sens plus large, c'est-à-dire : Appréhender ce militantisme féminin en prenant en compte le cadre géographique et culturel africain. Il existe en effet, un discours féministe africain propre à l'Histoire africaine.

« Autres féminismes : Quand la femme africaine repousse les limites de la pensée et de l'action féministe »34 .

C'est dans cet état d'esprit que nous devons aborder la question du féminisme africain où l'activisme féminin est ancré dans les réalités locales de cette région. Le féminisme occidental a émergé dans un contexte politique et historique de bouleversements sociaux où les mouvements révolutionnaires se sont fondés sur les principes universels des droits de l'Homme intégrant ainsi dans les discours féministes l'idée d'égalité et de justice entre les citoyens quelque soit leur genre. Le féminisme occidental exige une fin à toute forme de sexisme et dénonce la différenciation sexuelle, biologique régissant les rôles sociaux des individus. C'est ainsi que ce mouvement s'est construit autour d'une volonté de dénoncer le confinement des femmes dans l'espace domestique et à son rôle traditionnellement institué de mère, d'épouse et mineur par rapport aux hommes. Si on se penche sur les autres mouvements féministes ayant émergé dans d'autres contextes socio-culturels on observe un autre modèle de militantisme féministe se fondant sur une toute autre approche du genre : le modèle africain et africain-américain.

En effet, des mouvements comme celui des noirs américaines dans les années 1970, des femmes du Tiers-Monde dans les années 1980, et des Africaines des années 1990 ont élargit les perspectives du féminisme. Le féminisme africain se distingue du féminisme occidental dans la mesure où il pose des questions ancrées dans les réalités locales de ces femmes, des réalités locales dépassant le cadre de la lutte contre le sexisme mais contre plusieurs formes de discrimination en respectant les spécificités ethniques et idéologiques de la communauté.

Dans la mouvance du mouvement des droits civiques et du militantisme contre la guerre du Vietnam, le mouvement féministe états-unien admit dans ses rangs des femmes issues d'autres communautés présentes aux Etats- Unis (Femmes noires et latines) bien que constitué principalement de femmes blanches issues de la classe moyenne américaine. Ce mouvement militant pour l'égalité des sexes et la violence patriarcale, s'est fissuré au début des années 1970 suite aux contestations de ces femmes de couleur dénonçant leur marginalisation au sein du mouvement. C'est ainsi que s'est formé le mouvement du féminisme noir mené par des

34.page 12 «Féminisme(s) en Afrique et dans la diaspora» Africultures- un dossier coordonné par Christine Eyene l'Harmattan- Titre du premier chapitre par Obioma Nnaemeka

féministes antiracistes35. Ces féministes ont avancé l'idée selon laquelle pour comprendre l'oppression des femmes noires dans sa globalité, la race et la classe sociale devraient être prises en considération. Selon ces femmes, « la race, la classe sociale et le genre représentent des systèmes d'oppression affectant lourdement la femme africaine-américaine »36. L'idéologie soutenant ce mouvement a été définie par le concept de « womanisme »37 , un concept avancé par Alice Walker mettant en évidence le courage et l'audace de ces femmes se consacrant à des causes touchant la totalité de leur communauté.

Les womanistes et les féministes africaines font de leur combat une prise de position contre l'eurocentrisme et l'impérialisme des mouvements féministes occidentaux. C'est dans cet état d'esprit que les femmes du Tiers-Monde et du monde post-colonial, ont appelé les féministes occidentales à mettre fin à leur conception réductrice du militantisme féministe. L'une des théoriciennes du féminisme africain38 distingue trois type de féminisme : Le féminisme de tourisme (approche englobant tous les mouvements féministes dans une seule catégorie), le féminisme d'exploration (approche culturelle relativiste), et le féminisme de solidarité (ou « modèle d'études comparatives du féminisme »39), cette universitaire rejette les deux premières approches mais recommande la troisième caractérisant les mouvements féminins africains car c'est un militantisme qui parvient à lier le local et le global. Le féminisme de solidarité devient le propre des mouvements féministes du Tiers Monde s'appuyant sur une cause commune dépassant les frontières (critique du néocolonialisme, du capitalisme et du sexisme tout en

35Audre Lorde, Barbara Smith, Belle Hooks et Angela Davis.

36«Black Feminist Thought: Knowledge, Consciousness, and the Politics of Empowerment»- Patricia Hill Collins- Deuxième edition, New York: Routledge, 1990.

37Terme utilisé par Alice Walker ( écrivaine et une militante féministe américaine) et repris par l'universitaire américaine Tuzyline Jita Allan, définit la spécificité de ce mouvement féminin noir américain militant pour le droit des femmes mais aussi « au bien être du peuple dans son ensemble, hommes et femmes inclus » (p .14 «Féminisme(s) en Afrique et dans la diaspora» Africultures).

38. Chandra Talpade Mohanty

39. « Feminism without Borders: Decolonozing theory, Practicing Soladarity. » Mohanty Chandra Talpade Durham: Duke University Press, 2003.

tenant compte des spécificités locales). L'amélioration de la situation de la femme ne peut s'opérer sans une prise en compte globale de l'ère culturelle locale. Ainsi, l'Afrique est imprégnée d'un esprit féministe qui se décline en une variété de formes qui se distingue de la version occidentale en plusieurs points, contrairement à ce « féminisme radical40 », le féminisme africain ne rejette et ne dénonce pas la maternité comme faisant partie intégrante de l'identité de la femme africaine. Dans les années 1980-1990 se sont développées des recherches sur le féminisme africain mettant en avant l'idée selon laquelle la diversité ethnique, sociale, culturelle, économique, politique et religieuse a produit une variété de féminismes en Afrique. Le womanisme ou le womanisme africain41 intègrent les particularités africaines dans ses discours : « [...] tout en ayant conscience des problèmes liés au genre, une womaniste reconnait l'importance d'inclure la question raciale, culturelle, national, économique, et politique dans sa philosophie »42. Les africaines s'approprient le concept du féminisme mais l'adapte aux réalités locales impliquant ainsi une vision du combat féministe propre à elles. Dans cette logique d'appropriation du féminisme, Catherine Acholonu43 a développé le concept du Mothernism (le maternisme) associant à la maternité une conscience écologique et citoyenne ; la maternité « se soucie de la guerre dans le monde, du racisme, de la malnutrition, de l'exploitation politique et économique, ainsi que de la famine[...] la dégradation de l'environnement et la réduction de la couche d'ozone due à la pollution »44 ; on comprend ici qu'elle élargit l'action féministe vers des questions dépassant le cadre de la lutte contre le sexisme et en mettant la lumière sur le statut de la maternité comme étant intrinsèquement lié à ce souci du bien être de la population. Une mère

40.Ibid p. 17, « Le féminin : entre vécu et théorie » Africultures n°74-75- Dossier

41.Terme utilisé par l'universitaire féministe Chikwenye Okonjo Ogunyemi distinguant le womanisme africain-américain du womanisme africain qui lui prend en compte les spécificités culturelles des sociétés africaines.

42.«Womanism: the Dynamics of the Contemporary Black Female Novel in English» Chikwenye Okonjo Ogunyemi

43.Professeur et chercheuse dans le centre d'étude des cultures africaines au Nigéria.

44.«Mothernism: The Afrocentric Alternative to Feminism» Catherine Acholonu, Nigéria: Afa Publications, 1995-P.111

est avant tout une citoyenne et un être conscient des réalités sociales et politiques qui l'entourent ; l'action maternelle peut rejoindre en ce sens une action d'ordre politique et écologique. Ce concept illustre une stratégie propre à la culture africaine dans la mesure où l'espace social féminin peut être considéré comme un espace où se déploie une action qui concerne la communauté et la vie de la collectivité.

La prépondérance de la question du genre dans l'organisation sociale en Afrique met en évidence la nécessité d'établir des stratégies dans les rapports sociaux et les interactions hommes-femmes dans ces sociétés. C'est dans cet état d'esprit que s'est développé le concept de négoféminisme qui signifie le féminisme de négociation. Le négoféminisme devient un principe de négociation et de concessions mutuelles et de compromis pour contourner le patriarcat. Il repose donc sur une habileté à négocier avec le patriarcat afin de répondre aux besoins propres aux réalités locales africaines. Cette faculté de négociation, de compromis et de contournement caractérise le womanisme africain lui permettant de mener une action sur le terrain ayant un réel impact sur ces populations.

Il est important d'appréhender le féminisme différemment selon les contextes socioculturels. Il s'agit d'une pluralité de féminisme reflétant une variété d'engagements féminins régis par des catégories de perceptions différentes modélisant ainsi ce que l'on entend par « feminisme » en fonction des réalités locales.

C'est dans cet état d'esprit que nous devons appréhender l'engagement féminin en Mauritanie. En effet, on peut parler d'un négoféminisme qui prend forme par la faculté qu'ont ces femmes à déjouer la position dominante masculine et de négocier avec le patriarcat afin de créer des espaces de pouvoir propre aux femmes ou de mener une action à travers des compromis. On retrouve cette stratégie dans l'engagement des femmes dont on a exposé les trajectoires , ces stratégies sont variées en fonction des femmes ( recours au mariage arrangé pour acquérir une autonomie , maintenir un rôle de mère et d'épouse afin de rester dans la norme afin de se faire entendre et crédibiliser le discours au sein de la société, une participation active mais informelle durant les campagnes électorales,...) mais ont pour objectif commun de mener une action multisectorielle conformément à la logique du womanisme africain par son expérience ancrée dans les réalités locales. En effet, ces mauritaniennes ne se définissent pas comme étant féministes mais tout en critiquant le sexisme, elles s'approprient le concept de féminisme pour en faire un

engagement avant tout personnel et politique. Elles militent pour une cause globale qui tient compte des spécificités culturelles du pays, cette prise en compte des spécificités de la communauté s'illustre entre autres par le respect et l'acceptation des rôles et des statuts sociaux régissant les rapports hommes-femmes. En d'autres termes, ces trajectoires féminines combinent à la fois le statut de femme autonome, militante et la position socioculturelle tout en dépassant les limites du genre. On peut considérer que ce womanisme ici entretient une relation dialectique avec les hommes, un féminisme qui ne prend sens qu'à travers un échange avec la gent masculine.

C'est dans cette logique que l'on doit considérer l'engagement de ces femmes en Mauritanie afin de comprendre la particularité de ce militantisme féminin. Les espaces de pouvoir féminins sont le résultat d'un dialogue et d'une négociation entre les hommes et les femmes, une négociation implicite mais qui se construit autour des enjeux politiques et sociaux régissant le fonctionnement du pays. On peut parler d'un négoféminisme mêlé à un womanisme africain pour décrire l'engagement féminin dans la société maure.

C. Régime politique démocratique : De 1984 à nos jours

Sous la présidence de Maayoua ould Sidahmed Taya , un certain nombre de transformations ont eu lieu au niveau parlementaire et politique s'agissant de l'insertion des femmes dans cette sphère. La Mauritanie a connu ces deux dernières décennies d'importantes réformes politiques visant à promouvoir la condition féminine et à tendre vers une justice paritaire impliquant une plus grande participation des femmes dans la sphère politique. Quant est-il réellement de ces avancées sur le terrain ? Ya t'il eu une réelle évolution du statut de la femme dans le milieu décisionnel ?

a) Votes des lois sur la parité (Quota, Sénat, partis politiques,...) et l'évolution de la situation des femmes dans le paysage politique au regard de la mise en place de ces politiques paritaires.

Pour répondre à ce questionnement il est nécessaire de mettre la lumière sur les différentes réformes adoptées et leur impact sur la réalité politique des femmes à ce sujet.

Une des anciennes ministres, Seniya mint Sidi Haïba est l'auteur également d'un certain nombre d'articles et de réflexions sur la situation de la femme dans la sphère politique. Elle dresse un bilan des effets des nouvelles législations sur la parité au sein du gouvernement mauritanien.

En février 2012 à Tanger (Maroc), Seniya mint Sidi Haiba a présenté, dans le cadre de « la conférence panafricaine de renforcement des capacités de leadership », une réflexion s'intitulant : La place et le rôle des femmes dans le processus d'émergence des pays africains- Cas de la Mauritanie à travers laquelle elle met la lumière sur l'évolution du statut de la femme dans les discours politiques ainsi que sur la scène publique.

En rappelant l'importance de la prise en compte du contexte politico-économique africain, elle commence par mettre le doigt sur les défis que les pays du Tiers-Monde doivent surmonter afin de rattraper les pays émergents qui eux ont connu un développement signifiant suite à l'adoption de politiques de développement durable. C'est dans l'optique de proposer des stratégies pour le développement du pays que Seniya mint Sidi Haiba rappelle l'importance et la nécessité de mettre en place des politiques visant à promouvoir l'insertion professionnelle et multi-sectorielle des femmes ainsi que leur intégration dans les sphères décisionnelles du gouvernement : « Pour la réalisation de ces reformes, les stratégies d'avenir doivent se pencher sur la promotion des ressources humaines par le biais de l'éducation et de la formation en mettant l'accent sur l'éducation d'une manière générale et l'éducation de la femme en particulier »45.

Au cours de cette conférence, elle expose les principales avancées qu'a connue la promotion de la condition féminine en termes politiques, de lois et de participation des femmes à la vie publique.

Un certain nombre d'engagements internationaux dont « les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), la Plate forme d'action de Beijing, la Conférence Internationale sur la Population et le Développement, la Convention sur l'Elimination de Toutes les Formes de Discriminations à l'égard des Femmes (CEDEF) ratifiée en 2001[...], la Convention relative aux

45. P.2 «La place et le rôle des femmes dans le processus d'émergence des pays africains-Cas de la Mauritanie. »Communication présentée par Madame Seniya Mint Sidi Haïba lors de la conférence panafricaine de renforcement des capacités de leadership Tanger, du 20 au 22 février 2012

Droits de l'Enfant (CDE) ratifiée en 1991 et le protocole à la Charte Africaine des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1981 relatif aux droits des femmes (2005) ».

Puis l'initiative étatique de créer un ministère pour la promotion de la condition féminine en 1992 a permis de réaliser des progrès conséquents sur les plans de l'éducation des filles et de la participation politique des femmes. En 2008, la question du genre fut intégrée dans les stratégies nationales pour la promotion de la femme, une question qui est encore au coeur de divers discours et d'initiatives pour l'émancipation féminine ; en effet cette considération du genre dans le débat national déboucha sur « la mise en place au niveau national et régional d'un groupe de Suivi Genre et la proclamation solennelle par le Gouvernement, lors d'une réunion présidée par le premier ministre en 2008, de son attachement au mainstreaming (intégration) de la dimension Genre dans toutes politiques publiques »46.

A coté de cela se sont développés des groupements visant à matérialiser de façon concrète les efforts entrepris pour la promotion de la femme : En 2007 c'est la création d'un Réseau Mauritanien des Femmes Ministres et Parlementaires (RMFMP) et dans cette même lancée s'est crée récemment (2012) un autre réseau constitué de femmes engagées issues de différents secteurs appelé le Connectinggroup-Mauritanie. Ce dernier réseau a pour objectif d'unir les efforts féminins du pays afin de renforcer leurs prises de positions et leurs actions vers une direction commune. Le Connectinggroup-Mauritanie qui n'est pas encore reconnu officiellement est l'aboutissement d'un constat de l'existence d'un nombre important d'associations féminines (60 % des associations sont dirigées par des femmes) , le Connectinggroup vise un meilleur échange entre ces différentes associations de manière à asseoir la parole de ces femmes et d'homogénéiser leurs discours.

On note aussi une évolution considérable du nombre de femmes occupant des postes à haute responsabilité au sein du gouvernement : En 2007 des femmes ont accédé pour la première fois à des postes jusqu'à là exclusivement masculin : Préfet, gouverneur et ambassadeur ; puis en 2010 : 20 % de femmes occupaient des fonctions de direction d'un département ministériel.

Dans le cadre de la loi électorale de 2006 a été instauré un quota de 20% de femmes au niveau
des listes électorales, ce quota a été appliqué à l'occasion des élections législatives et

46. Ibid 2 p.4- Seniya Mint Sidi Haiba

municipales de 2006 et sénatoriales de 2007. Il s'est traduit par un taux de 18% de femmes élues à l'Assemblée nationale (soit 18 femmes sur 95 députés) et de 16% de femmes au niveau du Sénat (soit 9 sur 56.) Au total, la proportion de sièges parlementaires occupés par des femmes s'élevait à 18% (soit 27 sièges sur 151.) Ainsi, cette proportion a plus que quadruplé entre les deux dernières élections, passant de 4 % en 2005 à 18 % en 2007. Au niveau des conseils municipaux, la proportion de femmes élues est de 30,37%. S'en est suivi un accès de 40 femmes à l'Ecole Nationale d'Administration de Journalisme et de Magistrature ( ENAJM) suite à l'organisation en novembre 2011 d'un concours prévu à cet effet.

La mise en place d'un Dialogue politique entre le gouvernement et les partis de l'opposition a débouché sur « la création d'une liste nationale de 20 % de femmes lors des élections législatives »47. Seniya mint Sidi Haiba est une des principales initiatrice et participante de la mise en place de ce Dialogue entre ces deux partis.

Entre 2005 et 2007, les femmes ont représenté en moyenne 15% des membres du gouvernement.

D'un point de vue juridique, un ensemble de mesures législatives a été mis en place pour la lutte contre toute forme de discrimination et pour une garantie des droits de la femme (le Code du Statut Personnel de 2001, le Code du travail de 2004, etc.).

Des campagnes musclées luttant contre la pratique de l'excision et des diverses formes de violences subies par les femmes. Parmi ces dispositions, a été mise en place depuis 2003, la Journée Internationale de Lutte contre les Violences à l'Egard des Femmes, et en 2008 d'un Comité national de lutte contre les violences basées sur le genre dont la lutte contre les mutilations génitales féminines (MGF) impliquant la diffusion de la Fatwa48 interdisant cette pratique de mutilation génitale et pénalisant les auteurs de ces mutilations ( dans le cadre de l'ordonnance n°2005-015 pour la protection pénal de l'enfant).

47. Ibid 2 p. 4 Seniya mint Sidi Haiba

48. Une fatwa est un avis juridique en islam, un avis juridique donné par un spécialiste de loi religieuse sur une question particulière. En règle générale, une fatwa est émise à la demande d'un individu ou d'un juge pour régler un problème où la jurisprudence islamique n'est pas claire.

Un renforcement des politiques relatives à l'amélioration de la santé de la femme ainsi qu'une scolarisation massive des filles (« le taux brut de scolarisation (TBS) des filles dépasse désormais celui des garçons : 100,5 contre 95,4% en 2007 »49).

En ce qui concerne l'autonomie des femmes, un mouvement coopératif de la micro-finance féminine a été mis en place en étroite collaboration avec différents ministères et programmes de développement. Des projets financés par ces groupements qui visent à consolider le pouvoir économique des femmes.

Les principales avancées mises en oeuvre témoignent d'une volonté politique naissante de promouvoir la condition féminine ainsi que son insertion dans le milieu décisionnel grâce à un volet revendicatif féminin considérable. Néanmoins, force est de constater que malgré ces progrès, perdurent des inégalités quant à la participation des femmes à la vie publique.

b) Principales revendications féminines, renforcement des discours féministes dans les sphères décisionnelles.

On peut noter une forme de contournement de ces lois paritaires par la gent masculine, un contournement leur permettant de maintenir leur domination masculine dans les hautes sphères décisionnelles tout en affichant un respect « hypocrite » de ces mesures en faveur de la participation de la femme à la vie politique du pays. Nous nous pencherons sur cette habilité du contournement patriarcal sur les quotas en vigueur pour la représentativité féminine au sein du Parlement, du Sénat, etc. Seniya mint Sidi Haiba a publié un article50 dénonçant cet état de fait en mettant la lumière sur la discrimination faite aux femmes dans les sphères du pouvoir.

49. Ibid 2 p. 5 - Seniya mint Sidi Haiba

50. « Une inquiétude justifiée » sur Maurimédia, actualité de la Mauritanie et du monde- 27 mars 2012 http://www.maurimedia.com/Une-inquietude-justifiee

En guise d'introduction à cette réflexion, il serait pertinent d'abord d'exposer ici l'entretien que j'ai effectué avec l'auteure51 afin de cerner la trajectoire sociale et politique de cette ancienne ministre et principale initiatrice du Connectinggroup et d'avoir un aperçu global des revendications que l'on peut qualifier cette fois à juste titre de féministes.

Seniya Mint Sidi Haïba

Présidente du Conseil de coordination et d'orientation de la NAPEG
Le 26/03/2012 à Nouakchott

Quel est votre parcours social et universitaire ?

51. A noter que l'entretien fut effectué à la veille de l'apparition de cet article sur internet.

« J'ai commencé par un bac scientifique. Je suis allée en faculté et j'ai eu une maîtrise en gestion économique. Puis j'ai été au Ministère de la condition féminine ainsi qu'au Ministère du commerce.

· De 1991à 1993 : Directrice générale adjointe de la SONIMEX (société d'import-export)

· De 1996 à 1997 : Secrétaire d'Etat chargée de la promotion féminine (correspondant en d'autre termes à ministre de la condition féminine)

· De 1998 à 2007 : Conseillère de Premier Ministre chargée des affaires sociales en même temps Présidente du Conseil d'Administration de la SOMAGAZ. C'est une période durant laquelle aussi j'ai présidé la Commission nationale chargée du Président de la faculté de Nouakchott.

· De 2007 à aujourd'hui : je suis présidente du Conseil de Coordination, d'orientation de la NAPEG. J'ai fait aussi un MBA en finance à Sup-Management. »

Que pensez-vous de la situation de la femme en Mauritanie?

« La femme Mauritanienne a un statut particulier. Elle est présente partout et son avis est important. Depuis l'Indépendance du pays, la femme est rentrée en politique depuis donc 1961. Par exemple, nous avons la première ministre femme Aichata Kane. Mais dès la prise du pouvoir par les militaires, la situation de la femme s'est dégradée. On a assisté donc à une baisse de l'insertion féminine dans la politique de 1986 à 1991, puis une amélioration de sa condition de 1991 à 2006, pour une régression encore de sa présence dans le paysage politique de 2006 à aujourd'hui. Durant le régime de Maaouya Ould Sid'ahmed Taya, nous étions trois femmes dans le parti du PRDS52. Mais depuis l'instauration du quota de 20% par le Président Sidi ould Cheikh Abdellahi, c'était en 2006, c'est un système adopté par tout le monde en Mauritanie. On a mis un système d'exécution qui assure la mise en place de ce taux contrairement par exemple à la France. Le « plaidoyer » de 2006 a fait un travail remarquable. Cependant, l'atmosphère instable a facilité la baisse de ce pourcentage. 18% dans le Parlement et 33% dans les conseils municipaux. Mais les fonctions leaders sont restées masculines. Du point de vue de

52. Le Parti Républicain Démocratique et Social, présidé par l'ex président de la Mauritanie Maaouya ould sid'ahmed Taya

l'administration, il y a un réel déficit. La femme travaille beaucoup dans le domaine artisanal, privé etc., mais il y a beaucoup d'handicaps : analphabétisme, manque de formation, services de base, santé, etc. Dans le monde rural, la situation de la femme est précaire car ses fonctions sont multiples. Mais certaines coopératives féminines ont apporté leur aide malgré un manque de financement. Dans le domaine agricole, les femmes sont très impliquées alors que dans le monde rural, le manque de moyens réduit l'activité professionnelle des femmes. La femme urbaine : l'éducation est à un taux de 100%. Mais il persiste le problème de la déperdition scolaire : il y a 27% de filles au lycée. Ce phénomène est causé par la pauvreté, le mariage précoce, l'éloignement des services scolaires... De plus, la santé de la femme doit être prise en compte car il y a une augmentation du taux de la mortalité infantile. Tout ceci m'amène à dire que l'activité économique de la femme est handicapée à cause du manque de certains moyens et des traditions la reléguant à son rôle social. Aujourd'hui les centres décisionnels sont importants. C'est pour cela que les femmes doivent être présentées dans les différentes administrations, les institutions publiques, les parlements etc. sinon personne ne les défendrait. Je suis donc pour la promotion d'un leadership féminin !

Je voudrais rajouter par ailleurs qu'il est aisé de constater qu'en général, les femmes ne pratiquent pas la corruption, elles sont brillantes. On ne peut pas marginaliser une partie de la population. De plus, l'approche du genre faite il y a quelques années ici, nous a poussés à donner les mêmes chances de réussite pour les hommes et pour les femmes. L'approche du genre proposée par un groupement féminin en Mauritanie il y a quelques années, a commencé par une circulaire que j'ai moi-même faite et dans laquelle il était dit que chaque projet de développement doit au moins comporter une femme, c'était en 1996. Le Président actuel dit que l'approche du genre est aujourd'hui centrale. En réalité, la majorité des hommes sur le terrain ne veulent pas l'émancipation totale des femmes. C'est pour cela qu'ils veulent garder une dépendance vis-à-vis d'elles. Nous les femmes qui sommes engagées et qui ont un niveau, une profession, c'est bien. Mais il y en a beaucoup d'autres qui ne l'ont pas ou bien qui abandonnent. Il faut travailler sur trois fronts : le front économique (les financements) ; le front social (combattre les mentalités archaïques) et puis le front politique (finalité de tout : postes électifs). »

Que pensez-vous de l'influence de la culture maure sur la situation de la femme ?

« La femme a un statut privilégié car dans l'histoire de la Mauritanie, c'était elle qui enseignait, elle avait son mot à dire, et on a heureusement, hérité de tout cela. On garde notre nom après le mariage etc. alors que la femme négro-mauritanienne connaît une situation plus précaire. Elle travaille plus que la femme maure, surtout dans le monde rural. »

Pouvez-vous nous parler de votre dernier article ?

« Depuis que je suis dans le « Dialogue », il y a quatre mois, au sein des différents partis politiques, il y avait un dialogue avec l'Etat concernant le code électoral, la législation etc. pour parler sur un certain nombre de points. J'avais remarqué une dégradation et une réticence de la part de certains hommes à l'égard de l'émancipation des femmes donc il m'a paru nécessaire de faire un récapitulatif des différentes étapes qu'a connu la situation de la femme mauritanienne. Les hommes au pouvoir aujourd'hui étaient d'accord sur quelques points mais ils ont annulé les acquis de 2006 et il a fallu pour moi de dénoncer ces reculs. »

On comprend ici qu'il faut relativiser les avancées politiques concernant les femmes. C'est dans cette optique que cette ancienne ministre mais aussi un ensemble de femmes engagées (députés, membres du parti de l'opposition, activiste dans la société civile,...) revendiquent une meilleure représentativité au parlement et au gouvernement. Dans la communication présentée par Seniya mint Sidi Haiba à Tanger, elle y expose les défis qui restent à relever. Elle avance qu'en matière de santé publique, le taux de mortalité maternelle est un des plus élevé du monde. En matière d'insertion professionnelle, elle déclare que le chômage touche beaucoup plus les femmes que les hommes (44 % de femmes sont au chômage) ; de plus il existe une réelle discrimination envers les femmes s'agissant des crédits accordés par les institutions financières, elles ne sont pas privilégiées dans la distribution des projets.

Les violences faites aux femmes persisteraient à travers la pratique de l'excision (72 % des filles 53 subissent cette mutilation), le mariage précoce (19% des femmes ont été mariées avant l'âge de 15 ans et 43 % avant 18 ans54 ) et la pratique du gavage qui persisterait touchant environ le cinquième des filles.

53. Cette pratique touche davantage les femmes issues des communautés négro-africaines présentes en Mauritanie.

Au regard de ces maux socio-économiques, c'est dans le cadre du plan d'action CSLP ( Cadre Stratégique de Lutte contre la Pauvreté ) que s'est mis en place le projet politique en faveur de la croissance économique, de la lutte contre la précarisation des populations défavorisées, pour une meilleure gestion des ressources humaines et l'accès aux services de base. La stratégie de la lutte contre la pauvreté repose donc sur quatre grands axes qui se soutiennent pour converger vers la réalisation des objectifs fixés.

Le Gouvernement mauritanien a lancé le processus en associant les collectivités locales, les représentants des organisations socioprofessionnelles (patronats, syndicats), les organisations de la société civile (ONG), des universitaires et de nombreuses autres personnes impliqués dans cette cause.

Les femmes impliquées dans le processus de développement du pays (dans la sphère politique ou de la société civile) réclament l'intégration de la question du Genre55 dans cette stratégie nationale. L'institutionnalisation de « l'approche genre » devrait participer à la promotion de l'égalité des sexes pour une meilleure parité dans le cadre de ce projet national. Ce projet doit être une preuve d'une dynamique favorable au Genre intégré au processus de développement du pays.

On retrouve une implication féminine se souciant non seulement de la condition féminine mais intégrant des questions plus larges concernant la marche du pays pour le développement. Ce womanisme s'est accentué cette dernière décennie accompagnant les bouleversements politiques survenus avec les putschs consécutifs qu'a connue la Mauritanie.

Le renforcement de ces discours féministes se traduit notamment par la prise de conscience d'une nécessité de lutter contre les différentes formes de discriminations engendrées par le système démocratique (représentativité au parlement, dans le gouvernement, accès à la magistrature, insertion dans la sphère décisionnelle,...).

54. Ibid 2 P .6 Seniya mint Sidi Haiba.

55. L'approche Genre dans toutes politiques publiques est le résultat d'une initiative de l'UNFPA (les fonds des nations Unis pour la population) en Mauritanie.

C'est dans cet état d'esprit que nous devons aborder le recul qu'a connue la condition féminine dans la vie politique mauritanienne.

« La femme mauritanienne à l'instar de ses soeurs de par le monde n'a cessé de lutter contre la marginalisation et l'injustice, malgré la place relativement privilégiée qui a toujours été la sienne. »56, ici l'auteure bien qu'ayant conscience des avantages que la culture maure octroie à la femme de cette société, il s'agit de dépasser cet acquis loin d'être suffisant pour une parité parfaite et une participation équilibrée des hommes et des femmes dans la vie publique du pays.

Suite à l'élection du président Mohamed ould Abdel Aziz en 2009, la situation de la femme a connu un net progrès avec l'entrée de six femmes au gouvernement avant de connaitre assez vite une baisse considérable du nombre de femmes dans ces instances. En effet, l'auteure affirme que le nombre de femmes ministres a été réduit de moitié avec une disparition des femmes dans le secteur diplomatique et de l'administration territoriale. On a assisté ces dernières années à une chute du nombre de nomination de femme à des postes étatiques pourtant diffus et diversifiés. L'action publique féminine n'est plus une priorité dans les discours politique du pays.

Ces inquiétudes exprimées ici constituent également la source du renforcement dernièrement de l'activité des femmes dans la société civile et des groupements féminins dans l'opposition se mobilisant pour dénoncer ce recul qu'a connue la situation de la femme dans la sphère politique.

Un recul se caractérisant surtout par la baisse des postes électifs féminins, des postes censés être garantis par la mise en place du quota de 20% institué en 2006. Dans le cadre de l'engagement collectif international des Nations Unies : « Objectifs du Millénaires pour le Développement pour 2015 », la question de la parité est au coeur de cette initiative , l'échéance proche de ce plan inquiète les femmes du pays ayant constaté un net recul de la représentativité féminine.

Seniya Mint Sidi Haiba met en évidence les revers négatifs et discriminatoires de la nouvelle loi sur la représentation des femmes dans les instances décisionnelles (Parlement, Sénat, conseils municipaux, etc.). On voit la disparition des femmes des circonscriptions nationales soutenue par une loi dont l'aspect paritaire n'est qu'une illusion. En effet suite à la nouvelle loi issue du

56. « Une inquiétude justifiée » Seniya mint Sidi Haiba

Dialogue organisé entre l'Etat et les partis d'opposition, on peut noter une différence significative marginalisant les femmes de ces postes électifs.

Le passage qui suit, extrait de l'article « Une inquiétude justifiée », nous permet de cerner les conséquences de cette nouvelle loi sur chacune des instances du pays :

{...} « Assemblée nationale :

L'ordonnance de 2006 : Le nombre de députés était de 95 dont 18 femmes, soit 18%.

La nouvelle loi : Le nombre de députés est de 146 dont 20 sièges sur la liste nationale réservée aux femmes, soit 13 %.

Notre opposition de principe à la liste dédiée uniquement aux femmes résulte du fait que l'ancien mécanisme - l'élection à partir des régions de l'intérieur - habitue les citoyens à être représentés par des femmes et, par conséquent, contribue à vaincre les réticences et les tendances de marginalisation et permet l'émergence d'une classe de femmes aptes à la concurrence politiques dans toutes les circonscriptions. Cependant, nous avions bien accueilli la liste nationale des femmes à condition qu'elle vienne en appoint pour renforcer les mécanismes déjà existants et augmenter le quota des femmes et non se substituer à ces mécanismes.

-Une liste nationale paritaire avec alternance des genres. Cette formule, louable dans sa forme, peut créer l'illusion qu'elle peut aboutir à l'élection de 10 femmes. Cependant, quand on regarde de près les conditions dans lesquelles se dérouleront les élections, on est en droit de douter du résultat que pourront obtenir les femmes à partir de cette liste. Pourquoi ? Parce que, tout simplement, ces listes seront élues à la proportionnelle. Elles seront concoctées par les directions de partis dominés par les hommes qui ont longtemps attendu cette occasion pour se présenter eux-mêmes ou présenter des hommes auxquels ils ont confiance à la tête de chaque liste. Etant donné le nombre de partis, la rudesse de la concurrence et l'éclatement du paysage politique, rares sont les partis qui pourront faire élire plus que leur tête de liste (qui est surement un homme), ce qui ne permettra pas l'élection de plus de deux ou trois femmes pour les grands partis(2 ou 3 partis).

-Une liste régionale paritaire de 18 sièges par alternance des genres à Nouakchott. Cette liste peut, elle aussi, donner l'illusion que 9 femmes pourraient monter à partir de la Capitale. Cependant, en plus des handicaps évoqués plus haut concernant la liste nationale, il y a les enjeux politiques propres à Nouakchott et qui réduisent encore plus les chances d'élection des femmes.

Soyons optimistes là aussi et concédons 3 places aux femmes sur cette liste régionale (2 ou 3 partis encore).

-Les listes des circonscriptions qui comptent plus de trois sièges et qui sont au nombre de six et où sera appliqué l'alternance des genres et le système de la proportionnelle, sans obligation pour les partis de présenter des femmes en tête de liste. Les handicaps évoqués plus haut, auxquels s'ajoute le conservatisme des collectivités de l'intérieur du pays, laissent peu d'espoir de voir des femmes élues sur ces listes.

Cependant, soyons encore plus optimistes et espérons l'élection d'1 femme sur ces listes (un seul parti peut gagner 2 ou 3 sièges par exemple).

Ces projections nous amènent au résultat suivant :

20 + 3 + 3 + 1 = 27/146 soit 18%, ce qui est en deçà des 20% accordés par l'ordonnance prise six années plus tôt, en 2006.

Ajoutons à cela le fait que le renoncement aux candidatures des femmes à partir des capitales régionales à deux sièges aura incontestablement des répercussions négatives sur l'évolution des mentalités en faveur de la participation de la femme.

{...}Les conseils municipaux :

L'ordonnance de 2006 : Cette ordonnance a accordé aux femmes un quota de 20% des conseils municipaux. Ce pourcentage a été dépassé pour atteindre plus de 30% grâce à l'application scrupuleuse de ce mécanisme, aux efforts déployés par les femmes et à l'atmosphère ambiante d'alors.

La nouvelle loi : Le quota accordé aux femmes oscille entre 17% et 18% selon le nombre des conseillers municipaux, sans qu'aucune obligation ne rapporte ce pourcentage aux têtes de listes qui seront obligatoirement des maires.

Il en résulte un recul (18%) par rapport à l'ordonnance de 2006 (20%) et il est fort probable que les prochaines élections ne permettent à aucune femme d'accéder au poste de maire car celui-ci, selon la nouvelle loi, est automatiquement la tête de liste majoritaire. Or, comme on le sait, cette place de tête de liste sera généralement réservée aux hommes.

{...} Le Sénat :

C'est au niveau du Sénat que le recul a été le plus patent.

· L'ordonnance de 2006 : Cette ordonnance a accordé un quota de 20% aux femmes au niveau de cette chambre. Pour ce faire, il a fait obligation que les têtes de listes de deux sur les trois circonscriptions électorales de Nouakchott soient réservées à des femmes. Le résultat a été l'élection de 9 sénatrices sur 53, soit 17% environ.

· La nouvelle loi : La nouvelle loi fait obligation aux partis qui se présentent dans quatre circonscriptions de présenter une femme à la tête de l'une de leurs listes, sans préciser si cette obligation veut dire « sur chaque quatre listes » ou, tout simplement, qu'ils doivent présenter une seule femme quel que soit le nombre de listes au-delà de ces quatre. Il en résulte une confusion inquiétante quant à l'accès des femmes au Sénat. Si cet accès devait avoir lieu, ce sera avec un nombre insignifiant par rapport à la législature précédente. »

Ce compte rendu nous révèle les principales inquiétudes justifiées des femmes, l'auteure a mis l'accent ici sur l'illusion d'une parité au sein des sphères décisionnelles, une illusion entretenue par une force patriarcale contournant la législation pour écarter les femmes des postes électifs. De plus, lorsque les femmes accèdent aux postes de responsabilité, on leur octroie souvent des ministères qui les renvoient à leur position dans la société : condition féminine, Affaires sociales et familles, enfance, Solidarité, Santé...Il s'agit de ministères peu stratégiques ne leur permettant pas de déployer tout leur potentiel décisionnel qui concerne la gouvernance globale du pays.

discrimination que la culture nomade maure ne connaissait pas. Le phénomène de modernisation que connait la Mauritanie aujourd'hui constitue la source d'une multitude de discours revendicatifs visant à établir les valeurs républicaines de justice sociale et d'égalité.

c) Statut social de la femme et lieu de pouvoir : Une approche du genre

Les femmes impliquées dans ce processus démocratique se heurtent au patriarcat fortement ancré dans les hautes instances étatiques. En effet, on perçoit ici les limites auxquels se confrontent ces femmes en terme de pouvoir, comme nous l'avons exposé au préalable, des frontières se sont dessinées au sein du gouvernement du pays reléguant les femmes à un espace décisionnel défini et limité. La culture et le mode de pensée maure traditionnellement caractérisés par leur aspect « féministe » octroyant une certaine liberté aux femmes ne s'appliquait pas aux réunions tribales majoritairement constituées d'hommes57 , cet espace exclusivement masculin n'avait comme emprunte féminine qu'une participation passive. En effet, la prise de parole d'une femme en public, et en particulier en présence d'hommes plus âgés jouissant d'une certaine notoriété, était mal vue. On retrouve cette logique aujourd'hui dans les hautes sphères décisionnelles où l'implication de la femme reste confrontée à une réticence masculine. C'est dans cette logique des rapports de genre que les femmes engagées « négocient » le pouvoir, une négociation se construisant autour d'un partage des activités relatives à la scène publique du pays. En effet, c'est ainsi que s'est développé un leadership féminin important dans la société civile et une appropriation de la direction des affaires sociales sur un plan politique. En dirigeant les affaires sociales et en s'impliquant dans les causes relatives au droits de l'Homme (la famille, protection de l'enfance, précarité des populations marginalisées, promotion de la condition féminine...), elles féminisent des espaces de pouvoir en concédant les autres espaces aux hommes. Cette forme d'arrangement met en évidence un négoféminisme mêlé à un womanisme se traduisant par l'engagement multi-sectoriel entrepris par ces femmes. Cette faculté de négociation se traduit également par un respect de la norme sociale permettant à ces femmes d'être acceptées dans les sphères publiques. Un conformisme aux normes sociales révélé par le statut social de ces

57. «la jamaa» terme en hassaniya désignant à l'origine les réunions des hommes pour discuter des affaires de la tribu, ce terme peut aussi être utiliser pour désigner un simple regroupement, une réunion d'individus dans un même endroit.

femmes : mariées et mères de famille, elles remplissent leurs fonctions sociales au sein du foyer comme toutes les autres femmes afin de crédibiliser leur engagement et asseoir leur discours. Le statut social est intimement lié à la carrière politique dans la mesure où la femme maure n'acquière une réelle autonomie et liberté de mouvement qu'en étant mariée et maitresse de son propre foyer. Les femmes passant de la tutelle parentale à la tutelle de leur mari, celle-ci étant moins rigide et plus émancipatrice que le contrôle familial sur les jeunes filles célibataires, elles acquièrent une plus grande liberté leur permettant d'entreprendre des activités relatives à l'espace public traditionnellement réservé aux hommes. Il existe des différences de statuts quant à la catégorie à laquelle une femme appartient (par exemple : une femme issue d'une tribu « noble », d'un milieu religieux et lettré n'est pas confrontée aux même codes et valeurs à régissant le comportement d'une femme appartenant à un statut social « inférieure »58 ) ; lorsque le statut social est élevé, les femmes sont tenues à une certaine forme de conduite au bout du compte assez contraignante. On reste convaincu que la femme devrait continuer sinon indéfiniment à vivre par personne interposée d'où cette nécessité d'arrangement et de compensation matrimoniale comme condition sine qua non à leur participation à la vie politicoéconomique du pays.

Ce constat est d'autant plus valable que notre étude appuyée par des interviews a confirmé la force du cadre normatif dans lequel ces femmes engagées se situent et sur lequel elles s'appuient pour asseoir et légitimer leur place dans les instances de pouvoir. Une femme comme Minetou mint Elmoctar que nous avons interviewé fait preuve d'un engagement personnel totale dans la société civile, confrontée à des critiques virulentes de la part des forces rétrogrades et parfois de l'opinion publique, elle continue son militantisme au risque de heurter certaines convictions fortement ancrées dans les consciences collectives. On peut penser que son combat qui lui a valu une implication totale de sa personne explique sa situation sociale en opposition avec la norme établie. En effet, divorcée depuis plusieurs années (son ex mari étant un ancien militant des Kadihines, leur séparation date de l'effritement de ce mouvement), elle mit sa vie conjugale de coté pour se consacrer à son activité de militante des droits de l'Homme soutenue par un discours faisant voler en éclat les tabous et les règles de prise de parole d'une femme dans ce

58. Caste située au bas de la hiérarchie social d'un point de vue tribal ou ethnique

milieu. On perçoit ici un choix de vie différent des autres femmes en questions qui explique son parcours semé d'embûches malgré son militantisme légitime pour des causes parfaitement justifiées et fondées.

Cette violence normative vient s'ajouter aux réticences patriarcales dans le milieu politique constituant ainsi une double contrainte débouchant sur ces multiples forme d'arrangements et de stratégies régissant les rapports de genre en terme de pouvoir politique.

Dans cette perspective, la division sexuelle du pouvoir, ou mieux la division socio-sexuée du pouvoir constitue la raison principale empêchant la pleine participation des femmes au pouvoir politique. L'approche du genre est centrale pour comprendre le fonctionnement social et politique en Mauritanie car c'est en étudiant les relations qui existent entre ces groupes et la façon dont ils se partagent les rôles, les tâches et les responsabilités que l'on peut cerner l'impact des besoins stratégiques des femmes et des hommes dans l'organisation politique soutenue par une préoccupation commune à savoir le développement économique du pays.

d) Rôle de la jeunesse : quelle place pour la jeunesse féminine sur la scène publique?

Pourtant ces conditionnements ne constituent pas des déterminismes. En effet, il est possible de se libérer de leurs entraves, du moins partiellement dans la mesure où ces femmes ont conscience du poids des coutumes et du rôle social qu'on leur inflige ainsi que les limites que ce système leur impose. Cette conscience politique et cette implication féministe concernent donc une catégorie de femme appartenant à une tranche d'âge allant de 30 à 45 ans voir plus...La notion de mobilité et de liberté de mouvement que requière l'engagement politique ne pouvant être admis que chez les femmes jouissant d'un certain statut sociale ( mariée et ayant un certain âge avancé...), les jeunes filles sont très peu présentes voir totalement absentes du paysage politique. En effet, l'accès à cet espace est soumis à des conditions implicitement établies mais qui conditionne la légitimité de l'insertion féminine dans le pouvoir politique. Cette analyse nous amène à comprendre la faible participation de la jeunesse féminine à la vie politique du pays, de plus cette génération se trouve confronté aux prérogatives de la modernité dont l'éducation qui devient un besoin fondamental à l'intégration des sphères décisionnelles. L'effectif de la

scolarisation des filles étant assez faible surtout dans l'enseignement supérieur accentue ce phénomène.

Il est important de noter par ailleurs qu'une ambigüité se crée dans ce pays qui vacille entre les besoins de l'ère moderne et la place importante qu'occupent la tradition et les coutumes. En effet, deux mondes se chevauchent : Les institutions socio-politiques traditionnelles et modernes se côtoient et s'interpénètrent. Une telle situation creuse un fossé entre les principes d'une éducation traditionnelle assurée par la collectivité ayant des fonctions précises (solidarité ethnique, communisme primitif, savoir faire traditionnel, transmission des croyances et des coutumes locales, etc.) et l'éducation moderne qui elle met en place un système basé essentiellement sur l'acquisition de connaissances dans une perspective de compétence et de réussite individuelle fondé sur des critères totalement différents. Ce phénomène constitue un frein supplémentaire à la participation des jeunes filles à la vie active et publique du pays. Le statut personnel de la femme étant intimement lié à une multiplicité de rôles sociaux qu'elle doit assurer, l'enjeu de l'éducation des filles ne lui permet pas d'intégrer pleinement des responsabilités sur un plan politique et économique.

Cet état de fait explique la tendance informelle des engagements politiques féminins en Mauritanie. Dans le chapitre suivant nous tenterons de déceler à travers les champs d'actions de ces femmes, l'espace qui lui est réservé et l'influence de la culture nomade berbère sur les rapports de genre dans la société et en matière de politique, comment ces deux univers s'articulent de manière à dessiner un paysage socio-politique particulier caractérisant ce pays.

II. Statut social et engagement féminin : un pouvoir à tendance « informelle » ?

A. Les champs d'actions des femmes dans le monde urbain:

La capitale de la Mauritanie, Nouakchott, est une ville née depuis l'indépendance qui n'a pas l'ancienneté des autres réseaux urbains que l'on peut trouver dans le monde arabe et méditerranéen. En effet, Nouakchott étant une ville peuplée d'anciens bédouins qui sont venus s'installer, suite à la désertification de la fin des années 1960, est une ville en pleine expansion et

dont l'architecture mal tracée témoigne de l'empreinte de la culture nomade sur l'organisation spatiale de ce territoire.

a) Le Commerce : espace féminin et réseau social source de contributions socio-

économiques et politiques en Mauritanie.

Tout d'abord il est important de rappeler qu'à première vue, la place des femmes dans l'espace public à Nouakchott est marquée par un secteur d'activité spécifique : Le Commerce. Le marché aux voiles où les boutiques sont aux mains des commerçantes est un espace essentiellement féminin. En effet, il existe un important investissement des femmes dans le secteur privé et en particulier les activités commerciales et les services : magasins vestimentaires, importation d'accessoires féminins et masculins, salons de coiffure, supermarchés, etc. L'investissement de cet espace par les femmes est le résultat de leur faible occupation des postes professionnels, électifs, ou dans les hautes instances gouvernementales. Dans le milieu maure, une femme sur deux a déjà pratiqué ou pratique une activité commerciale. Selon l'office national des statistiques, 24 799 femmes sont impliquées dans les affaires commerciales en 200059.

Il est important de se pencher sur ce phénomène et d'en déceler les rapports de genre dans l'organisation et l'occupation de l'espace publique urbain en Mauritanie.

Il s'agit ici de porter une attention particulière sur que Celine Lesourd appelle à juste titre « les grandes commerçantes »60 , un moyen pour ces femmes de s'extraire socialement et spatialement du foyer61 leur garantissant une autonomie financière et une reconnaissance sociale. En réalité, la question du commerce féminin dans le milieu maure révèle non seulement une stratégie visant a subvenir aux besoins de la famille mais il s'agit surtout et avant tout pour ces « business women » d'acquérir une fortune ostentatoire pour être influentes et puissantes. Tous les moyens

59. "Au bonheur des dames" : femmes d'affaires mauritaniennes de nos jours- Celine Lesourd -Thèse en anthropologie EHESS Paris 2006

60. Que l'on surnomme à Nouakchott les « batrounates », un concept sur lequel s'est penchél'anthropologue Celine Lesourd dans sa recherche.

61. Camille Schmoll «Immigration et nouvelles marges productives dans l'aire métropolitaine de Naples», Bulletin de l'Association des Géographes Français, 2001 - 66, 4, p. 68-87

sont mis en oeuvre pour « nourrir la fidélité d'une cour »62, se met alors en place une réelle compétition entre ces commerçantes mauritaniennes pour devenir « une batroune » passant par une théâtralisation de la réussite sociale de ces femmes (dépenses ostentatoires, villas, voitures de luxe, voyages, etc.63). Les enjeux stratégiques soutenant cette mise en scène nous révèle à qui s'adresse et profite cette activité féminine montante. La majorité de ces femmes d'affaires appartiennent à l'association UMAFEC (Union Mauritanienne des Femmes Entrepreneuses et Commerçantes), une association à l'origine de la construction d'un certain nombre de centres commerciaux et en particulier « Le marché des femmes » (grand centre commerciale proposant des articles de luxe) qui intègre un large réseau social de femmes influentes (épouses et filles de hauts fonctionnaires ou d'hommes d'affaires). L'étendue de leur main mise sur un certain nombre d'activités impulsées par les discours politiques prônant la promotion de la condition féminine ces deux dernières décennies et leur influence notable dans l'espace publique leur vaut le statut d'une classe politico-commerciale64 à part entière. Il s'agit pour ces femmes de mobiliser leur réseau social établi à travers des femmes influentes dont les maris occupent des postes clés dans la perspective de consolider leur ascension sociale et leur degré d'influence.

L'essor du commerce féminin renferme également une grille d'analyse des rapports de genre : « Nous les femmes, le mari peut nous abandonner, partir avec une autre femme, il faut alors faire face. Alors quand on a un homme qui a les moyens, il faut en profiter, acheter des bijoux, avoir un terrain ou une voiture. C'est notre compte épargne à nous » (Citation d'une commerçante maure interrogé par Celine Lesourd « Au bonheur des dames »: femmes d'affaires mauritaniennes de nos jours- 2006, p.14). Il est donc question d'assurer une indépendance financière par rapport aux hommes, s'installe alors une relation d'interdépendance ambigüe entre les hommes et les femmes : A la fois admirateurs, spectateurs et dépendants de cette ascension sociale féminine des businesswomen, les hommes fortunés tirent profit du succès de ces femmes

62. Ibid Celine Lesourd p. 12

63. Céline Lesourd, « Le mesrah. Regard sur la « culture matérielle du succès » à Nouakchott », L'Année du Maghreb-2008,

64. Terme utilisé par Jean François Bayart dans son ouvrage « L'Etat en Afrique. La politique du ventre. » 1989 Paris, Fayard.

et leur influence sur le mesrah65 mauritanien. L'activité de ces femmes devient en quelque sorte le pont entre l'univers privé féminin et la sphère publique voir politique. En effet, cette population féminine étant principalement constituée d'épouses, de filles, ou de parents proches (soeurs, cousines, appartenance tribale commune,...) d'hommes occupant un haut poste politique, elles influencent indirectement l'activité politique. Elles investissent aussi une part importante de leur revenu dans les campagnes électorales présidentielles pour le candidat qu'elles soutiennent (un investissement qui, bien entendu, entretient leurs intérêts également). Ce dernier point mérite d'être analyser car la participation des femmes aux élections reflètent une implication informelle mais centrale dans le déroulement du processus électorale mauritanien. Cette faculté d'articuler les activités relevant du privé et celles relevant de la sphère publique caractérise la multiplicité des champs d'actions des femmes en Mauritanie, une diversification des champs résultant des stratégies de contournement du patriarcat afin d'avoir plus ou moins main mise sur l'ensemble des institutions de la communauté.

b) « Campagne féminine » électorale : Quand la voix du citoyen est portée par la voix des

femmes :

La période de la campagne électorale en Mauritanie est marquée par une ambiance de festivité : de grandes tentes se dressent dans les rues de la capitale, des voitures sont mobilisées circulant en ville affichant les posters des candidats, des festivités sont organisées au grand public sous les tentes qui ornent les nuits de Nouakchott,... «Elles portent des voiles mauve clair et des casquettes à l'effigie du futur président [...] La place est envahie de jeunes filles, de jeunes femmes, de dames plus âgées, de militantes. Certaines rient et d'autres chantent. Elles discutent.

65. « Le mesrah, en arabe et en hassâniyya1, désigne littéralement la scène, par extension le théâtre. Pour les Mauritaniens, « être sur le mesrah » signifie alors « être sous les feux de la rampe », ou, en d'autres termes, appartenir à une certaine élite. On dit de ces gens du mesrah, qu'« ils font le théâtre », qu'« ils s'affichent », qu'ils « vont paraître », qu'« ils brillent », expression surtout utilisée pour les femmes alors désignées sous le terme de « mcha'ch'a», soit l'« étincelante », la « flambeuse ». Les membres de cettejet-set se composent en Mauritanie d'hommes d'affaires, de fonctionnaires bien placés et potentiellement gourmands, de femmes riches, célèbres et charmantes et de leur cour. » Céline Lesourd « Le mesrah. Regard sur la « culture matérielle du succès » à Nouakchott », L'Année du Maghreb -2008

En un espace, en un instant un bout de Nouakchott semble mauve de femmes. »66, cette description de l'espace urbain nouakchottois représente parfaitement la ferveur féminine durant cette période politique. Une présence publique des mauritaniennes s'est développé dans les manifestations officielles ou officieuses de manière à contrer leur discrimination au regard des postes électifs.

Celine Lesourd nous offre dans son étude sur les militantes politiques mauritaniennes en période électorale, une vision du quotidien de ces femmes et la manière dont elles abordent cette activité politique s'improvisant à peu prés toutes comme des « directrices de campagne », une campagne qu'elles mènent personnellement auprès des individus dans les salons, sous les tentes érigées à cet effet, etc.

« En fin d'après-midi, après avoir géré les affaires de la maison (le chauffeur ira chercher les enfants à l'école, il faudra prévoir des collations pour les visiteurs « politiques »), certaines militantes enfileront leur plus beau voile/boubou pour aller faire du porte-à-porte et convaincre ceux et celles qui seraient encore hésitants. »67 , on retrouve ici l'organisation typiquement féminine des femmes mauritaniennes engagées, jonglant entre les tâches domestiques et les activités relevant de la sphère publique. Le statut des femmes maures étant ambivalent, elles affirment bénéficier d'une certaine autonomie et une émancipation que l'on ne rencontre pas dans les autres ethnies ou pays arabes, et dans le même temps elles ne rejettent pas leur fonction sociale de mère de famille qu'elles qualifient de « chef de famille » pour maintenir cette image presque mythique de la femme maure libre et puissante.

Elles suivent de prés l'évolution du processus électoral et se tiennent au courant des alliances politiques et des discours officiels pour établir des pronostics. La période de la campagne électorale en Mauritanie constitue un événement impliquant toutes les femmes quelque soit leur statut social, mais les plus influentes et impliquées dans l'organisation de ces « festivités politiques » sont les femmes riches appartenant à un haut rang social. « Banderoles, posters, guirlandes, tentes, musique, voitures fardées au couleur d'un candidat, la ville fête la

66. Céline Lesourd, « Femmes mauritaniennes et politique. De la tente vers le puits ? », L'Année du Maghreb - 2007

67. Ibid. C.Lesourd

campagne »68, cette campagne devient un événement mondain à travers lequel se déploie tout le savoir-faire féminin mais aussi masculin mettant en évidence une distribution des tâches pour mener à bien une période qui concerne la collectivité.

On retrouvait déjà cette dynamique féminine lors des anciennes batailles tribales lorsque les femmes maures vantaient le courage des guerriers de leur clan à travers des poésies.

Aujourd'hui, les femmes remplissent une véritable mission de marketing à travers les campagnes. Les mauritaniens affirment que « la campagne ne se fait pas sans les femmes »69. Certaines font dresser des tentes, d'autres payent des griots, les moins riches participent au porteà-porte. L'agitation envahit jusqu'aux foyers. Mais cette implication ne dépasse pas le cadre du soutient politique dans la mesure où rares sont les femmes qui passeront de la campagne aux responsabilités et des responsabilités aux hautes sphères décisionnelles du pouvoir. C'est en ce sens que notre analyse nous amène à dire que les femmes s'expriment en politique uniquement d'un point de vu social («Les Mauritaniennes ont un mode de faire de la politique au féminin. Des voies d'expression qui leur sont propres. Le rôle féminin consiste surtout à « dire », à « faire circuler », à « organiser », à « téléphoner », à « visiter des maisons », à « faire passer des tracts »... Les femmes font un lourd travail de communication ».70).

Malgré l'ordonnance mise en place en 2006 par le gouvernement de transition militaire (CMJD) relative à la promotion de l'accès des femmes aux mandats électoraux et aux fonctions électives (quota de 20 % ciblant les mairies et leurs conseillés), la présence des femmes dans l'appareil d'État et dans les organes officiels du pouvoir est resté très symbolique. Depuis la mise en place de ce quota, on a assisté à une prolifération de commentaires parfois révélant une méconnaissance précise des textes : « un député sur quatre sera une femme », « le sénat comptera une vingtaine de femmes », « les femmes vont avoir plus de pouvoir maintenant ! ».

68. Ibid C.Lesourd

69. ibid C.Lesourd

70. Ibid C.Lesourd

Une partie de l'opinion affiche une réelle résistance à ce quota, dont Naha Mint Mouknass, présidente de parti, ancienne conseillère à la présidence et ancienne ministre des affaires étrangères71 a déclaré à la presse son mécontentement : « C'est une vaste blague [...]. Pourquoi pas un quota pour les handicapés ou pour les jeunes de moins de 34 ans ? Je m'insurge contre les slogans creux et irréfléchis. Je suis pour le mérite et pas pour qu'on remplisse l'assemblée et les mairies par des femmes quotaïsées »72. Le manque de formation est systématiquement invoqué par les opposants au quota comme l'indique ces témoignages de plusieurs femmes recueillis par Celine Lesourd au cours de son enquête sur les femmes maure et la politique :

« Les femmes font déjà de la politique, on est déjà là, c'est juste qu'on ne rentre pas dans les cases statistiques des organismes internationaux qui ont décidé que, avec tant de femmes dans les parades, la Mauritanie serait une vraie démocratie... », « Ils ont décidé qu'il fallait que les femmes fassent de la politique mais ! on en fait déjà ! [...] On ne peut pas dire que tout va bien ici... il faut nommer des professionnels, élire des gens compétents mais toutes les femmes ne sont pas prêtes [...] on impose mal [...] et trop d'un coup. »

« Qui vont être les femmes de la politique ? Des commerçantes illettrées ? Des femmes qui dorment toute la journée ? Il n'y a pas un stock de femmes, formées et compétentes, en Mauritanie qui peut prendre les places que Ely [soit le CMJD et l'ordonnance] leur propose [...]. Qui va vraiment pouvoir faire ça ? [...] Alors ça va être n'importe qui [...] et on dira que c'est la faute des femmes ? »

Les discours contre la mise en place de ce quota témoignent d'une préférence pour cette politique informelle féminine qui serait plus légitime qu'une implication officielle à travers des postes clés pour lesquelles elles ne seraient pas assez compétentes.

Grâce à cette discrimination positive, neuf femmes accèdent au sénat qui compte 56 membres ; soit une part féminine de 16 %. Le phénomène est exclusivement urbain, puisque c'est dans la capitale que ces chiffres gonflent car la loi stipule que les listes sénatoriales doivent être conduites par une femme dans les circonscriptions électorales de Nouakchott et la règle n'est pas

71. Première femme à occuper ce poste dans le monde arabe

72. Interview réalisée par Bios Diallo pour Jeune Afrique n° 2390, du 29-10 au 4/11/2006.

valable à l'intérieur du pays. Par conséquent, le sénat se féminise grâce à Nouakchott (huit sénatrices sur neuf). A noter que 17 femmes sur un total de 95 sièges (17,8 %) pénètrent l'assemblée nationale. Quatre d'entre elles ont été élues à Nouakchott (soit presque un quart). Là encore, l'effet urbain ne peut-être nié. Néanmoins l'aspect paritaire de cette loi reste relatif puisque même à Nouakchott, sur un total de 41 listes en concurrence, seules quatre d'entre elles étaient dirigées par une femme. La population féminine reste donc marginalisée de l'entrée officielle en politique ce qui explique le maintient de cette implication politique informelle des femmes leur garantissant une présence dans les rouages du pouvoir politique en Mauritanie.

On peut parler d'une nouvelle forme de sociabilité, une interconnexion entre les diverses catégories qui composent le paysage politique et économique du pays formant cette pratique féminine urbaine que l'on peut désigner de phénomène social total dans la mesure où elle intègre la totalité des réseaux sociaux mauritaniens. Pour comprendre la portée de ce phénomène social, il est nécessaire pour nous ici de présenter les logiques de ce mode de vie urbain renvoyant à une hiérarchie sociale et à la formation d'un espace jouxtant entre la scène politique et privée.

B. Sphère publique et sphère domestique : Relation dialectique entre ces deux espaces

et rapport de genre :

a) L'espace mondain comme espace de pouvoir : Comportements féminins et hiérarchie

sociale :

L'urbanisation et la sédentarisation qu'a connue la population mauritanienne leur a imposée un nouveau modèle de vie et d'organisation sociale. Dans le cadre de notre problématique de mémoire, il serait indispensable pour évaluer les potentialités d'actions féminines en terme politique et économique, de mettre la lumière sur les rapports de force hommes/femmes ; des rapports qui, nous le verrons, sont intimement liés au mode de vie imposé par l'urbanisation.

A la fin des années 1970, le régime militaire de Mohamed Khouna ould Haidallah décide de se tourner vers une richesse jusqu'alors inexploitée : les ressources halieutiques des côtes mauritaniennes. De nombreux individus se pressent alors à Nouadhibou (ville située sur les côtes nord-ouest du pays, capitale économique du pays), port avec zone franche, et se lancent dans la

pêche et ses activités maritimes dérivées (consignations, usines de congélation, sociétés d'assurances, etc.), une riche classe d'affaires mauritanienne voit alors le jour. Leurs affaires aujourd'hui touchent une diversité de domaines : commerce, politique, banques, assurances, immobilier, bâtiments,... Cette effervescence donna naissance d'abord à une nouvelle forme de sociabilité nocturne dans l'intimité des maisons, ces réunions rassemblant des hommes et des femmes, appelées « salons », sont marquées par le luxe qui donne lieu à un véritable développement d'une classe prestigieuse et influentes dans les divers cercles socio-politiques. En effet, ces espaces élitistes que Celine Lesourd appelle le mesrah (voir la définition en note de bas de page n°67) se rapprochent des salons mondains du XVIIIe siècle en France dans la mesure où on y retrouve des réseaux sociaux étroitement liés au pouvoir politique, des rapports de séduction, de sociabilités mondaines, des interactions qui participent également à la construction des rapports de genre dans ces hautes sphères de la société. Ceci nous conduit à de multiples questionnements sur la relation dialectique qui s'instaure entre l'empreinte féminine du mesrah et le pouvoir en Mauritanie. C'est dès les années 1980 sous le régime de Maaouya ould Sid'ahmed Taya (1984-2005) que l'on a vu se développer notamment dans la capitale du pays une élite urbaine qui est en étroite collaboration officieuse avec l'Etat. Une élite majoritairement composée d'une classe d'affaire s'enrichissant des fonds publics , s'instaure alors une kleptocracie élargissant et consolidant l'influence et le pouvoir du mesrah : « plus d'argent, plus de courtisans, plus de fidèles, plus de paraître, plus de besoins financiers, plus de concurrences au sein de la cour et entre les cours, plus de rumeurs et de « rumorants » »73.

Les femmes qui sont les principales actrices et initiatrices du mesrah mauritanien, contribuent à fidéliser une cour politicienne en ayant recours à divers discours clientélistes (d'ordre tribal, régional ou ethnique) pour élargir et renforcer leur cercle, le plus souvent par des moyens douteux ou discutables. Elles dirigent leurs actions en fonction de l'orientation du régime politique en place débouchant sur un nouveau mode d'action politique.

Le mesrah étant composé d'hommes hauts placés dans les sphères politique du pays, ces femmes
connues pour leur beauté et leur assise dans la classe politico-commerciale construisent des
réseaux sociaux mais aussi internationaux pour accroitre leur autorité et leur influence. Depuis

les années 1990, ces « shabibate »74Badineuses, épouses ou divorcées de businessmen, de militaires ou de nominés »75) sont aussi devenues les businesswomen d'aujourd'hui.

Leur pouvoir est fondé sur ce que la sociologue spécialiste de la méditerranéen Véronique Manry appelle les « compétences relationnelles ». En effet, ces commerçantes s'appuient sur les liens de parenté : proches parentes de hauts fonctionnaires et/ou de femmes d'affaires.

Celine Lesourd a réalisé au cours de son enquête auprès des commerçantes mauritaniennes que les plus riches étaient les filles de cadres dans une administration publique, filles de grandes commerçantes ou de chefs d'entreprises, soeurs de conseiller à la présidence, nièces de haut responsable du PRDS76, fille de sénateurs, soeur d'un grand banquier de la place etc. Autant de relations de parenté qui en disent long sur les véritables voies de réussite pour les femmes et constituent des capitaux sociaux variés et cumulables leur donnant accès à la classe politicocommerciale, et par là même, à un véritable tremplin pour leur business personnel. Le capital social devient une garantie du capital financier. Le mesrah, cet espace semi-public devient le théâtre de stratégies individuelles de réussite pour ces femmes et un moyen de théâtraliser leur richesse ainsi que leur renommée. Une véritable sociabilité se crée autour et par ces femmes puissantes entretenant une cour et des courtisans pour demeurer dans l'élite et « relever des défis ostentatoires pour prouver ses marques de prestige »77. Ainsi les mauresques étant moins actives, moins scolarisées, certaines nous le verrons, se démarquent par des investissements particuliers et savent quand il le faut, jouer de leur rôle de femme et bénéficier d'un certain pouvoir au sein de la communauté.

74. Terme en hassaniya, dialectque arabe des maure, désignant une femme belle et jouissant d'un grand prestige social.

75. Ibid 2 C.Lesourd

76. Parti politique du président Maaouya ould Sid'ahmed Taya au pouvoir de 1984 à 2005

77. Ibid 2 C.Lesourd, l'auteure y développe longuement la compétition entres ces jet-seteuses pour se hisser sur le mesrah, soutenue par un mode de vie ostentatoire propre à elles.

Le mode de vie urbain moderne devient un théâtre social au sens goffmanien dans la mesure où s'y déploie toutes les ressources conceptuelles des métaphores de la théorie goffmanienne : « scène », « public », « personnage », « rôle », « coulisse » et « mise en scène ».78 En effet, ce phénomène s'est accompagné d'un développement sulfureux d'une architecture luxueuse de villas dans les quartiers chics de la capitale (Tevragh Zeina, E-Nord, Las Palmas,...) exposant ainsi la réussite sociale des propriétaires. Des voitures dernier cri, des villes, des voyages à Dubaï, en France, en Espagne,...l'achat des accessoires et équipements domestiques de pointe constituent des dépenses participant à consolider la position statutaire des hommes et des femmes en particulier appartenant à cette élite.

« Ces palais rivalisent de successions de salons : il y a le salon maure (composés de banquettes de bazin et de tapis importés d'Iran) dans lequel la famille se réunit, à même le sol, confortablement lovée dans une multitude de coussins. Des halls immenses à colonnes s'ouvrent sur d'autres salons à « l'européenne » : canapés fleuris aux très lourds accoudoirs et aux imposants dossiers, luxueux tapis, tables basses en verre soutenues par des armatures dorées. Des fleurs en plastique dans des vases en porcelaine surplombent des bibelots made in China. Aux murs, dans des cadres alambiqués, sont accrochés de grands posters figurant des forêts suisses, des torrents nord-américains, un château de la Loire et sa verte campagne. La télévision trône majestueuse sur un meuble de même facture que la collection de tables basses. De l'écran plat de grande taille à l'écran plasma géant, le poste (relié à une parabole bien en vue sur le toit) confère un certain prestige. Plus l'appareil, exposant social, est imposant, plus l'hôte semble puissant. Dans ces intérieurs, presque baroques, chaque détail compte : les moulures au plafond, l'épaisseur et le luxe des rideaux et tapis, les fioritures des colonnes, le clinquant des cascades de lustres. Les fauteuils, les canapés, et de plus en plus, les ensembles table à manger et vaisselier, confèrent au propriétaire ses marques de noblesse. Chaque mobilier est mis en valeur par divers artifices (cadres, rubans, figurines, vases, cendriers) [...] L'objet est ainsi dédoublé, comme ajoutant du prestige au prestige. Il y a alors surexposition de la position sociale de l'hôte. Les architectures extérieure et intérieure de ces véritables châteaux, tout comme le mobilier - jouant encore une fois « le rôle d'exposant du statut social » font l'objet d'âpres concurrences : la lutte ostentatoire s'organise, tout d'abord, autour de l'acquisition du meilleur terrain (le plus grand, le mieux placé, négocié de main de maître), puis à propos de la superficie de sa construction, de la hauteur de ses tours, du coût de ses

78. « La mise en scène de la vie quotidienne 1 : La présentation de soi » Erving Goffman- Les Editions de Minuit- 1975

carrelages, de la lourdeur de ses draperies et du nombre de véhicules rutilants abrités dans le garage . »79

L'exposition de ces biens et leur théâtralisation urbaine sont intimement liés aux rapports de genre et jouent un rôle central dans les rapports de séductions à travers lesquels les femmes parviennent à bénéficier de ces avantages en entretenant autour d'elles un réseau masculin assurant leur prestige. Se développe dès les années 1980 avec la naissance des « salons » mondains une catégorie de femmes : les « shabibate » usant de tout leur capital relationnel et de séduction pour la mise en scène de leur réussite sociale et financière sur le mesrah.

A Nouadhibou puis à Nouakchott, ces femmes issues d'un haut rang social organisent des fêtes, des soirées privées dans leur salon rassemblant une sélection d'hommes et de femmes du gotha nouakchottois dans une ambiance de musique, de poésie ponctuée souvent par des jeux de séduction, un amour courtois qui a longtemps caractérisé les rapports amoureux maures tel que nous les décrit Aline Tauzin dans son ouvrage (Figures du féminin dans la société maure). Pour être convié chez certaines « shabibate » fortunées, il faut être prêt à honorer une certaine somme : Des montants pouvant varier entre 100 000 et 200 000 ouguiyas (soit 300 à 600 €). Une dépense souvent complétée par la prise en charge du repas, des cadeaux caprices suggérés par la shabiba (argent, accessoires de luxe, voitures, voyages, etc.), ou par ses proches, au cours de la soirée. En échange, ces femmes se laissent courtiser et entretiennent une relation privilégiée avec avec ces hommes. « Elle a sa cour d'admirateurs [...], la femme exprime ses désirs directement ou par l'intermédiaire des femmes présentes, elle suggère les cadeaux qu'elle veut, les voyages [...]. Elle veut entendre des mots, des compliments [...]. Les hommes veulent briller et gagner ses faveurs »80. Etre convié à un « salon » est donc une marque de prestige et un privilège pour les hommes.

Ces « salons » deviennent les coulisses du théâtre de la réussite sociale, du mesrah. Le mesrah
prend tout son sens goffmanien dans la mesure où les rapports de genre sont fondés sur une
répartition des rôles entre les hommes et les femmes garantissant à chacun une reconnaissance

79. Description extraite de l'étude de Celine Lesourd « « Le mesrah. Regard sur la « culture matérielle du succès » à Nouakchott », L'Année du Maghreb.

80. Témoignage d'un connaisseur de ces salons recueilli par Celine Lesourd - cf Ibid 2

statutaire. Pour « garder la face » (concept de E.Goffman traduisant le maintien d'une crédibilité sociale aux yeux des individus) ces manipulations doivent cependant demeurer encadrées par des normes et des règles strictes car, oscillant entre privé et public, il y a ce qui doit être vu et ce qui peut être vu, ce que l'on peut dire et ce que l'on doit taire.

En conduisant leur vie amoureuse avec opportunisme et en menant une vie mondaine ostentatoire, ces femmes renversent le principe de la subordination féminine aux hommes, en effet cet espace de mixité ouvert aux classes aisées de Nouakchott met en évidence une réalité complexe des rapports de genre. En jouant sur les concurrences masculines et en exigeant des cadeaux et des égards, ces femmes font preuve d'une forme d'autorité sur les hommes débouchant sur une subordination de ces derniers et un assujettissement à leurs caprices. C'est en ce sens que l'on peut qualifier ces rapports de genre comme relevant d'une complexe complémentarité.

c) Le concept de Harîm comme grille de lecture pour l'analyse de l'organisation tribale et

politique de la société maure (Référence aux travaux de Pierre Bonte) :

Cette forme de sociabilité organisée autour de la femme met en évidence une instrumentalisation de la culture maure des rapports de genre par les femmes : le concept de « Harîm » tel qu'il est analysé par Pierre Bonte (L'émirat de l'Adrar mauritanien. Harîm, compétition et protection dans une société tribale saharienne) ainsi que l'amour courtois étant une spécificité berbérosaharienne. Une instrumentalisation leur permettant de jouir d'un statut social avantageux et leur garantissant une autonomie financière. Ceci dit l'analyse de ce concept nous permettra de relativiser la subordination des hommes à ces femmes de renommées dans la mesure où cette relation d'interdépendance renferme une logique de domination masculine telle qu'on la retrouve dans les analyses de Pierre Bourdieu.

En effet, le concept de Harîm est au coeur des logiques sociales de la société maure : Désignant
la femme en arabe classique mais dont l'étymologie est formée par le mélange des termes
« interdire » et « protéger ». Ceci nous renvoie donc à une idée de protection, le harîm c'est

l'univers que les hommes du groupe doivent protéger et contrôler, faisant penser à toute la problématique de l'honneur. Pour l'élaboration de ce mémoire, j'ai effectué un entretien ayant eu lieu a Paris81 avec le sociologue Abdel Wedoud ould Cheikh82, un sociologue et collègue de Pierre Bonte ayant fait un compte rendu sur l'ouvrage de l'anthropologue en question.

Au cours de l'entretien, Abdel Wedoud ould Cheikh a mis l'accent sur le caractère méditerranéen de la question de l'honneur : « Les anthropologues qui ont travaillé sur les sociétés méditerranéennes (notamment les travaux de Pierre Bourdieu sur la Kabylie) ont révélé que la question de l'honneur est au coeur des rapports de genre. Appelé le « nif» chez les kabyles et « darja », le « charaf » chez les maures, les femmes sont les gardiennes de l'honneur des hommes et réciproquement [...] Il y a une expression de l'anthropologue Pitt Rivers qui résume parfaitement ce phénomène « Chez les méditerranéens l'honneur se perd par les femmes et se gagne par les hommes ». Elles peuvent compromettre le statut des hommes alors pour protéger leur honneur, ils se chargent de protéger celui des femmes. »

C'est dans cet état d'esprit que nous devons considérer les rapports de genre dans la société maure. Dans l'ouvrage de Pierre Bonte « L'émirat de l'Adrar mauritanien. Harîm, compétition et protection dans une société tribale saharienne », à la fois synthèse et élargissement d'une thèse d'État soutenue en 1998, l'auteur nous amène à comprendre comment s'est formé l'émirat de l'Adrar à partir des compositions tribales, généalogiques et statutaires, il nous conduit progressivement dans un ouvrage particulièrement dense à considérer que ce qui est au départ une « affaire de famille » devient une « affaire d'État ». On peut illustrer cette théorie par l'exemple des Uthman : « La succession de Uthmân83 divise, selon des clivages liés à la parenté et à l'alliance, les descendants de Lavdhîl84. Le mariage léviratique, qui conforte, en un premier

81. Juin 2012

82. Professeur et chercheur en anthropologie et sociologie , auteur d'ouvrages portant sur l'organisation tribale dans l'espace saharien, l'islam et le pouvoir politique ainsi que les systèmes confrériques musulmans. Ancien Directeur de l'Institut Mauritanien de Recherche Scientifique.

83. Chef de la tribu guerrière des Awlad Qaylân, dont le règne débuta vers 1740.

84. Autre fraction d'une tribu Hassan (guerrière)

temps, les droits du frère de l'émir défunt, la mobilisation des relations de parenté paternelles et maternelles, les clivages entre frères germains, l'opposition entre l'oncle et le neveu agnatique et les alliances, ou conflits, entre cousins parallèles patrilatéraux, la mise à l'écart des demigermains issus d'une mère esclave... »85 On y cerne le poids du « nasab » ( terme arabe qui désigne le lien de parenté qui définit la généalogie d'une tribu ou d'une famille ) dans l'acquisition des droits par la descendance ainsi que les logiques matrimoniales s'articulant autour d'une hypergamie féminine et le statut de la filiation comme modèle d'analyse de cette société tribale saharienne.

Si nous nous penchons sur la place et le rôle des femmes dans l'organisation de l'ordre tribal, on peut noter en premier lieu la pratique du « mariage arabe » exprimant une préférence pour le mariage entre cousins parallèles patrilatéraux. Cette endogamie lignagère est interprétée différemment selon les anthropologues : d'un point de vu politique, elle peut constituer une prévention à d'éventuelles fissions au sein du groupe : « en donnant sa fille à son neveu agnatique, l'oncle paternel renforce des solidarités lignagères menacées par les feuds et les conflits et il pérennise la lignée dont il est issu [...] D'autres ( Rosenfeld 1957 ; Patai, 1965 ; Peters, 1976) insistent sur les fonctions économiques de ce mariage : dans les sociétés musulmanes qui prévoient qu'une part de l'héritage revienne aux femmes, il prévient la dispersion du patrimoine familial et lignager »86 ; s'ajoute à cela une hypergamie féminine rendant compte des différences de rang entre les tribus et les fractions qui les composent. Une femme ne pouvant épouser qu'un homme à un statut égale ou supérieur à elle, ainsi les alliances matrimoniales s'inscrivent dans une logique de proximité c'est-à-dire que les mariages restent soumis à la règle de l'endogamie privilégiant la parenté proche ou un conjoint issue d'une tribu occupant le même rang dans la hiérarchie sociale. Abdel Wedoud ould Cheikh affirme que « toute l'architecture tribale est fondé sur ce principe [...] d'ailleurs un proverbe maure en témoigne : « ila tmassou jloud tgadou jdoud »87, si une fille épouse un homme elle « égalise »

85. Page 40 - « L'émirat de l'Adrar mauritanien. Harîm, compétition et protection dans une société tribale saharienne » P.Bonte

86. Ibid P.Bonte p .78

87. littéralement traduit : « Quand les peaux se touchent, les grands parents (sous-entendu : paternels, dans cette société patrilinéaire) deviennent égaux .Un dicton en hassâniyya, le dialecte arabe des

leurs parents respectifs dans la hiérarchie sociale des tribus. ». La circulation des femmes est donc organisée non pas sur la base de la réciprocité, mais sur celle de la hiérarchie et de la compétition ; « lorsque la société fonctionne sur « l'illusion de l'échange », cette réciprocité se transforme immanquablement en proximité (solidarité) sociale et , à plus ou moins long terme , en proximité généalogique agnatique... »88.

On comprend ici que l'ordre tribal de la société maure repose en grande partie sur les normes régissant la circulation des femmes ; des « harîm » que les hommes doivent protéger et une base pour les stratégies tribales. Ainsi, le statut féminin dans la société maure devient un « acteur passif », cet oxymore illustre la réalité complexe du rôle de la femme dans la mesure où sa position de subordination aux règles de la patrilinéarité, de l'hypergamie,... accompagne une dynamique féminine relative au choix du conjoint sur laquelle repose l'honneur du groupe, de la tribu. Il s'agit ici aussi d'un phénomène social formant un pont entre la sphère privée et la sphère publique : En effet, l'aspect matrimonial et la parenté (cercle privé, familiale) constituent un tremplin sur lequel le groupe s'appuie pour établir des alliances tribales (en lien étroit avec l'organisation traditionnelle du pouvoir) ce qui relève donc de la sphère publique. Le pouvoir politique mauritanien aujourd'hui étant démocratique et centralisé, les relations et les alliances tribales régissent la vie politique et économique du pays, les femmes usent donc de ces systèmes d'alliances pour bénéficier d'opportunités auprès des pouvoirs publics.

Comme nous le montre Philippe Marchesin dans son ouvrage « Tribus, ethnies et pouvoirs en Mauritanie » (1992) : Le tribalisme demeure « une donnée permanente dans la vie politique mauritanienne[...] La qabilâ orchestrerait toutes nominations politiques, elle organiserait toutes les carrières et construirait toutes les fortunes de ce pays, d'où le surnom sous la présidence de Taya « d'Etat Smasid », en raison de la prédominance de la tribu présidentielle aux postes de responsabilités et de profits»

populations maures qui souligne l'inscription dans la durée généalogico-statutaire de toute (més)alliance matrimoniale, celle en particulier qu'engendrerait le mariage d'une femme avec un homme d'un statut « inférieur » car « le mariage engendre la parité des aïeux ».

88. Ibid P.Bonte p.93

Les femmes influentes du monde urbain nouakchottois se sont donc appropriés cet héritage culturel : tribalisme, calculs stratégiques des alliances matrimoniales, instrumentalisation des rapports de force hommes/femmes pour accéder à une reconnaissance sociale, un chemin les menant a un succès qui élargit leurs champs d'actions.

III. Dimension anthropologique :Entre tradition et modernité : Quelle place pour la femme dans le milieu social et politique ?

Depuis leur indépendance, la plupart des pays africains aux nombreuses potentialités économiques et humaines, vivent une profonde crise marquée par l'effondrement du système politique, économique, social, fortement ressenti en particulier dans les provinces. Le système scolaire est certainement celui qui porte le plus les stigmates de la déstructuration du cadre traditionnel de ces sociétés. Vacillant entre le mode de fonctionnement traditionnel et le modèle imposé par la modernité, ce sont souvent les femmes qui subissent en premier lieu les conséquences de ce tiraillement entre tradition et modernité, une transition marquant profondément le rôle social de l'éducation des filles. L'intérêt de cette partie est d'inscrire la thématique de l'éducation dans une perspective du genre et des rapports sociaux dans le contexte socioculturel et politique maure.

A. La place de l'éducation traditionnelle : Ordre tribal comme mode de transmission

du savoir:

En guise d'introduction à cette partie, il serait judicieux de se pencher sur le milieu traditionnel
maure où l'éducation des filles et une affaire de femme, la transmission du savoir se fait par les

femmes et ne relève pas uniquement des savoir-faire liés à la vie social et domestique. Pour illustrer cette idée, nous allons exposer un entretien effectué auprès d'une femme maure ayant la cinquantaine, ancienne kadiha et présidente du réseau féminin des journalistes en Mauritanie, on a ici la trajectoire sociale et intellectuelle d'une femme ayant bénéficié d'une éducation maternelle savante. Un savoir transmis sur lequel cette femme s'est appuyée pour entamer sa propre formation dans le système scolaire. En effet, les entretiens effectués pour ce mémoire de recherche et les observations illustrent et confirment cet état de fait et mettent en évidence le rôle féminin majeur dans les structures familiales et social.

Salka Mint Snid, Présidente de l'Association du Réseau des Journalistes
Femmes Mauritaniennes (épouse d'un des plus grands poètes mauritaniens)
Le 25/03/2012, à Nouakchott

Quel est votre parcours social et universitaire ?

« Je n'ai jamais eu un cursus classique. Ma mère m'a enseigné le Coran, les Hadith... en brousse. C'est grâce à elle que j'ai acquis mes premières connaissances. Mon père est décédé lorsque j'étais jeune. Puis je suis venue à Nouakchott en 1975. J'ai choisi alors d'aller à l'école mais rares étaient les filles de ma tribu89 qui allaient à l'école alors cela m'avait posé quelques problèmes au début. C'est plus la civilisation arabo-islamique qui était enseignée dans cette école, qui s'appelait Ecole Ben Amer Enehliye. C'était l'époque où les jeunes lisaient beaucoup et se sentaient concernés par la culture. J'étais militante de gauche (du parti Kadihine). Je participais à des clubs de lecture en vogue qui m'ont donnés le goût à l'écriture. J'ai commencé par écrire au sein du parti Kadihine puis j'ai été emprisonnée avec les autres militants. Il y avait

89. Salka mint Snid est issue de la tribu des « idab lahssan », qui sont des « zwaya » :membre de la catégorie lettrée et maraboutique maure.

beaucoup de femmes de ce mouvement. Au début, c'était parce que le pays se construisaient. Les femmes étaient de plus en plus engagées et de plus en plus éduquées. Durant cette période, les années 1970, il y avait la Ligue pour l'Emancipation des Femmes pour le Travail. Il y avait un intérêt pour la femme. Il y avait eu un centre pour femmes. Cette expérience m'a amené à penser qu'il faut pour la femme, non seulement le travail mais aussi l'éducation, la participation politique, et à l'époque, on avait des projets multi-sectoriels pour l'émancipation de la femme. Beaucoup de femmes ont connu un grand succès durant cette période. »

Que pensez-vous donc de la situation actuelle de la femme en Mauritanie ?

« Forcément, ce n'est pas pareil. Avant il y avait une ébullition intellectuelle et un militantisme qui a emporté un certain nombre de personnes qu'ils soient hommes ou femmes, dans cette volonté de changement et d'émancipation. Mais aujourd'hui, ce n'est plus le même contexte. Avant on était plus proche du peuple, on était à son écoute ; des femmes comme Aminetou Mint El Moctar, Nejah Mint Snid (ma soeur décédée), Mariem Mint Lehwej, Fatimetou Mint Abidine, ... La pression et la répression étaient fortes sur ces militantes. J'ai moi-même fait six mois de prison en octobre 1973. Avec moi dans la même cellule il y avait d'autres femmes, certaines d'origine étrangère. Puis il y a eu la paix entre le pays et les militants. Notre mouvement s'est transformé en parti d'opposition. A l'époque, j'étais au siège des femmes. Ensuite, il y a eu la guerre du Sahara, ce qui a tout bouleversé. Je suis allée au lycée pour avoir un diplôme secondaire en lettres. J'ai épousé un homme militant aussi mais à l'époque, j'avais eu un enfant malade. J'ai dû quitter la scène publique pour quelques temps puis j'ai été journaliste pour subvenir aux besoins du petit. J'ai dû alors quitter les études ; plus tard, j'étais candidate libre au baccalauréat alors que mes enfants étaient déjà grands. Je fus donc présentatrice radio. J'ai été la deuxième journaliste femme à la radio car ils leur manquaient des voies féminines. Puis je suis allée à la faculté après l'obtention de mon bac. J'ai fait des études de Lettres mais j'ai dû arrêter à nouveau pour être plus présente dans la vie de mes enfants. Cependant, il n'y a pas longtemps, j'ai fait un M2 en culture poétique90. »

Pouvez-vous me parler de votre association ?

« Mon association fut le fruit du journal que j'avais crée « El Ilham ». Mais j'ai connu des réticences car ils m'ont demandé de supprimer ce journal. Les hommes politiques ne m'appréciaient pas car je partageais mon avis malgré la liberté d'expression limitée. Après le coup d'Etat (août 2005), j'ai voulu reprendre mon poste. Moi et neuf autres journalistes femmes avons été appelées par l'UNESCO pour nous former à faire des spots pour la campagne présidentielle (pour le référendum). C'est de là qu'est partie l'idée de faire une association car nous avions fait du bon travail (2006) avec le soutien du responsable de l'information au niveau du bureau régional de l'UNESCO arabe. Ces femmes m'ont elles-mêmes élue comme présidente car j'étais la plus âgée et celle avec le plus d'expérience dans le secteur du journalisme. On a eu l'officialisation de l'association le 14 juillet 2007. J'ai décidé suite à cela, de m'intéresser à la question du genre dans cette association, il ne faut pas faire comme les autres (associations) qui pullulent le paysage politico-social. On s'est intéressé à la jeunesse surtout, pour leur donner un espoir, un symbole. J'ai voulu que la partie financière soit limpide ! Je ne veux pas de magouilles pour que l'association soit exemplaire et suivre les principes que j'ai toujours défendu. Depuis ce moment, la place de la femme journaliste a connu un bond considérable car on s'est mise à être impliquées dans des causes telles que celles du développement et de la lutte contre le sida. Il est vrai qu'il y a des associations parfois peu honnêtes mais il y a des femmes qui font ce qu'elles peuvent. Il faut aussi savoir que l'Etat n'aide pas et ça favorise la corruption. Nous, on est indépendantes vis-à-vis de l'Etat, on ne lui doit rien. C'est nous-mêmes qui finançons nos efforts personnels. Il nous manque quand même les moyens pour la mise en oeuvre de certains projets comme la formation des femmes journalistes. Mon mari est un grand intellectuel, c'est un poète et un écrivain. C'est un membre de l'Académie des UK. Il est connu dans le monde arabe. Il m'a enseigné aussi. Je le remercie et il m'a fait confiance durant tout mon militantisme. C'est un moderniste qui est pour le progrès. »

Que pensez-vous de la culture maure sur la situation de la femme ?

« La femme a beaucoup oeuvré dans le passé. C'est elle qui a enseigné. Dans la région de laquelle je suis originaire, ce sont les femmes qui transmettaient le savoir. C'étaient elles les éclairées. Même au niveau des griottes, des « zawaya », des « aârab » (tribus « hassan » guerrières), par la division traditionnelle du travail, les femmes avaient chacune leur rôle à jouer au sein de leur tribu. Elles étaient très actives. Elles s'occupaient du foyer quand leurs hommes

partaient en voyage. C'est cette ancienne confiance qu'on accordait aux femmes qui expliquent le maintien de cette confiance aujourd'hui ; elle est éduquée selon son milieu. Mais aujourd'hui, est-ce suffisant ? Non ! Parce que la modernité crée de nouveaux besoins. Que doit-on faire ? Pour cela il faut se rendre compte que l'Etat doit savoir que les choses ont changé. Les femmes doivent être indépendantes, il faut qu'elles soient éduquées ; c'est ça l'égalité ! L'éducation des femmes est centrale pour le changement. Il faut un système de bourses pour permettre à ces femmes d'accéder aux études supérieures. Et il faut noter que les femmes sont de plus en plus brillantes. Le savoir aussi doit être au centre de la question du genre. La révolution tunisienne tient sa source dans la bonne insertion des femmes et leur émancipation. »

A l'issue de cet entretien, on comprend que l'interrogée a conscience de l'insuffisance de l'éducation traditionnelle des filles dans le contexte moderne que connait la Mauritanie aujourd'hui. Son mémoire portant sur les figures féminines savantes de la société maure met la lumière sur le rayonnement intellectuel de ces femmes à une époque certes révolue mais qui témoigne d'un potentiel féminin maure qui n'est plus exploité aujourd'hui par le système scolaire moderne. L'éducation de ces filles avait lieu sous la tente : la « khayma » désignant par là aussi « le foyer » en hassaniya. Une « khayma », un lieu d'éducation qui transmet les codes et les valeurs liés au statut et au comportement des femmes .

a) Impact de l'éducation traditionnelle sur le statut personnel de la femme : Le cas des femmes

« zawyat »et « hassan »:

L'éducation des femmes est régit par la hiérarchie sociale, en effet les filles étaient éduquées dans un milieu social donné dont elle perpétuaient les valeurs en portant en elles les marques de leur origine tribale. Leur éducation devient donc conditionnée par les normes propres à leur « qabila »91. Cette structure traditionnelle avait tendance à maintenir les femmes dans un cadre limitée dont on retrouve les traces encore aujourd'hui dans le comportement féminin de certaines femmes appartenant à un groupe social donné ce qui forme le plus souvent un frein à l'exploitation de toute l'étendue de leur potentiel. Afin de cerner en quoi l'éducation traditionnelle contribue à la transmission et au maintien des croyances et des valeurs ancestrales et en particulier en ce qui concerne les femmes.

91. Terme arabe désignant la tribu

L'ordre tribal maure se traduit par une hiérarchie social avec à sa tête deux groupes dominants, supérieurs : D'une part, les « zawaya » : un groupe tribal détenant le pouvoir religieux qui s'est investi dans l'enseignement (textes religieux, philosophie, Lettres, etc.), ce que Abdel Wedoud ould Cheikh appelle « l'administration du sacré et de l'invisible » et les activités commerciales. Le trait dominant de ce groupe se traduit par une morale fondée sur des règles de bienséance et d'un respect scrupuleux des principes religieux : «[...]l'investissement dans le savoir et le savoir religieux [...] au coeur de la reproduction de l'ordre maraboutique et de sa légitimité, ouvrait plus largement accès à d'autres sources de revenu, car l'éducation constituait le moyen essentiel d'accréditation d'une emprise « islamique » sur le monde de l'invisible et sur les dangers et les promesses dont l'opinion populaire le chargeait. La rente de piété traditionnelle prenait racine dans la conjonction entre autorité théologique et baraka, ilm et walâya, savoir et sainteté, que le quasi-monopole de l'éducation conférait aux ressortissants de l'ordre maraboutique, ou plus exactement à une minorité d'entre eux. »92, ce pouvoir conféré par « la sainteté » de leur savoir religieux constituait une forme de protection pour assurer leur activité économique et commerciale fondamentale à la survie de leur groupe (élevage, agriculture, forages des puits, etc.) face aux guerriers (les hassân) qui comme leur nom l'indique étaient les spécialistes de la guerre et assuraient la protection des autres tribus dont ces « zawaya » en échanges d'une redevance (la « raziaa ») . Les discours traditionnels s'accordent à rattacher les hassân aux tribus Banû Hilal et Banû Sulaym qui ont parcouru, depuis l'Arabie Saoudite, le Maghreb puis la Mauritanie. Ces derniers s'y sont installés dès le XVe siècle et ont consolidé leur pouvoir jusqu'au XVIII e siècle. Ces guerriers détiennent également le pouvoir politique dans le cadre des émirats. Les qualités stéréotypées que l'on attribue aux guerriers sont le courage, la générosité et le sens de l'honneur. Les femmes guerrières (hassâniyyat) ne dérogeaient pas à cette réputation. Les femmes hassân étant considérées comme peu discrètes, peu réservées voir même particulièrement audacieuses. Ces attributs, fortement revendiqués, les caractérisaient en opposition aux femmes issues des tribus maraboutiques réputées pour être quant à elle plus discrètes et réservées.

92. Mohamed Fall Ould Bah et Abdel Wedoud Ould Cheikh « Entrepreneurs moraux et réseaux financiers islamiques en Mauritanie », Afrique contemporaine 3/2009 (n° 231), p. 99-117.

L'antagonisme de ces images attribuées aux femmes issues de ces deux milieux opposés participaient à consolider leur identité les distinguant les unes par rapport aux autres. Ces caractéristiques étant conformes aux fonctions et aux attributs de ces catégories tribales, ils participent au renforcement des places de chacun dans la hiérarchie. Ainsi, la discrétion et la « pudeur » des femmes « zawiyyat » s'oppose très clairement aux comportements des femmes « hassan ». Les conceptions politiques antagonistes de ces groupes (les tribus maraboutiques revendiquant un exercice du pouvoir tourné vers les préceptes religieux islamiques contrairement aux guerriers qui basent leur organisation politique sur les batailles et la conquêtes des biens et des territoires). Cette confrontation tribale s'est donc prolongée dans une opposition des comportements.

En effet, les zawâya qui se disent de grande valeur morale et spirituelle mettent en valeur leur aspect érudit et pacifiste. Une attitude qui explique l'inactivité des femmes maraboutiques qui préfèrent s'adonner à des activités plus intellectuelles et spirituelles (apprentissage et enseignement du coran, de la littérature, etc.). « Elles passent pour maitres dans l'usage de l'euphémisme et de la métaphore » (C.Lesourd 2006, p.45). Il est question donc ici de comportements stéréotypés véhiculés par la compétition entre « zawaya » et « hâssan » dont l'interprétation sociologique aujourd'hui est nécessaire à la compréhension des attitudes et des valeurs que l'on retrouve chez les mauresques.

Des remarques et des propos récurrents que l'on peut entendre dans le milieu maure soulignent ce conformisme féminin à ce type de comportement qu'on appelle « esstezwy » (formé par la racine « zawaya » pour exprimer cet archétype comportemental propre à cette catégorie social). Les exemples sont multiples : « Je ne peux pas me permettre de m'exprimer sur des sujets tabous comme ça, en public sans pudeur [...] je suis une zawya ! » « Que dira-t-on si on me voit dans des endroits peu fréquentables ? ! Une fille de mon rang social ne doit pas faire ce genre de chose... ». Des principes qui accompagnent souvent les consignes parentales (surtout maternelles) dans l'éducation des filles : « Une fille des « zawaya » ne doit pas faire telle ou telle chose [...] Tu es une « mint93 zawaya » tu te dois de respecter les règles de bienséances et rester discrètes ! ». Tous ces impératifs sociaux et bien d'autres caractérisent le mode de socialisation féminin des tribus maraboutiques.

A noter que cette tendance aujourd'hui s'étend même dans les familles issues des tribus hâssan traduisant une homogénéisation de la pudeur et de la discrétion féminine. Une logique que l'on retrouve aussi dans les groupes sociaux issus des tribus au bas de la hiérarchie sociale : « znaga » ou « lahma » d'origine berbère dont le rôle traditionnel des femmes consistaient à travailler dans l'agriculture ou l'élevage. On assiste en effet, à l'heure actuelle, à une généralisation de ce comportement dans tous les milieux, qui s'explique par une volonté collective propre aux sociétés arabo-musulmanes pour entretenir l'honneur du groupe. Raison pour laquelle cet antagonisme comportemental aujourd'hui dans la société maure n'est perceptible que dans la population masculine.

Cette analyse anthropologique nous amène à penser que la discrétion et la pudeur étant de rigueur pour les femmes maures, leur faible insertion dans les hautes sphères décisionnelles du pays aujourd'hui est le résultat d'un lourd héritage socioculturel. Un héritage qui comme nous l'avons développé au préalable amène les femmes à recourir à des stratégies de contournement du patriarcat de manière à bénéficier d'un certain pouvoir. On peut parler d'un « pouvoir discret » respectant ainsi cette qualité réservée aux femmes dans cette société. Que ce soit dans l'intimité des salons mondains, du mesrah, ou à travers leur compétences relationnelles et leur influence sur les hommes, les mauresques parviennent a se frayer un chemin dans les cercles du pouvoir sans pour autant enfreindre les normes sociales de la communauté.

On retrouvait déjà ce négoféminisme dans l'ordre traditionnel de la société maure à travers la renommée de plusieurs femmes savantes de cette région qui ont su marquer l'Histoire de la culture maure.

b) Statut féminin « des femmes savantes » :

Dans la tribu des « zawaya » les femmes avaient un rôle important dans l'enseignement primaire des enfants, elles se chargeaient de leur éducation. Les femmes avaient le savoir-faire de leur tribus, celles-ci étant réputées pour être érudits et savantes, une grande partie des « zawyat » n'acceptaient pas l'analphabétisme. Certaines arrivaient même à dépasser le niveau des hommes, surtout dans le domaine religieux et les sciences de la langue.

Parmi cette mouvance intellectuelle féminine, on peut citer quelques exemples :

· Fatma mint Haj Elbechir malgré son appartenance à une tribu « hâssan » (les « brabich »), cette femme savante était la fille d'un gouverneur, elle est venue s'installer dans la ville de Ouadane située au Nord du pays, une ville réputée pour être le berceau de la civilisation maure et ayant abrité un nombre important de savants. Elle a fait preuve d'une maitrise parfaite de la langue arabe et du coran (si bien qu'elle pouvait le réciter à l'envers). Enseignante et savante, elle était connue aussi pour sa belle écriture, une calligraphe réputée ; elle est décédée vers l'an 1890.

· Ghadije mint Mohamed El Akel : fut une intellectuelle, au 19ème siècle issue d'une tribu « zawaya » : les « Oulad Deymane ». Elle enseignait le coran et les sciences de la religion appliquées surtout au domaine juridique. Elle était réputée pour ses connaissances en matière de logique aristotélicienne, mais aussi l'astronomie et la médecine. Elle avait enseigné trois personnages très importants dans l'Histoire de la région : son frère Ahmed ould Mohamed El Akel (mort vers 1823), Elmami Abdel Kader Kanne ( chef des Almami94, mort en 1805) et Moctar ould Boune ( mort vers 1805) de la tribu « zawaya » des Tajakanet.

· Khnathe mint Bakar, fille d'un émir du Brakna au 18eme siècle, elle a épousé le roi Moulaye Ismail (fondateur de la dynastie Alaouite au Maroc), elle s'installe au Maroc et elle est devenue une femme qui présidait des salons du savoir. Elle était réputée pour engager des discussions très poussées avec les savants de l'époque ( les savants du Moyen Orient) .

Depuis l'avènement de l'islam dans la société maure beaucoup de femmes s'étaient appropriées l'activité intellectuelle. Elles ont joué un rôle important dans l'acquisition des savoirs traditionnellement rattachés aux catégories des érudits de cette société (la logique, la linguistique, la poésie, la philosophie, le savoir religieux, la jurisprudence,...). Le mémoire de recherche de Salka mint Snid « La poésie féminine mauritanienne », un travail de recherche dense et riche met la lumière sur la multiplicité des figures savantes féminines maures. Des poétesses, écrivaines, philosophes et experte en science de la religion, elles ont su mettre à profit la spécialisation de leur groupe sociale d'appartenance afin d'avoir main mise sur ce qui faisait

94. Un mouvement politico-religieux dans la vallée du Sénégal qui revendiquait la création d'un Etat religieux autour de cette communauté .Le premier chef almami était Abdel Kader Kanne.

la spécificité de leur tribu et par la même le pouvoir traditionnel. Là encore, c'est en participant à ce qui fait la renommée et la légitimité (au sens politique, c'est en accentuant leur savoir faire que les groupes tribaux ont su asseoir leur pouvoir) de leur groupe que ces femmes ont su mettre à profit leur compétence pour affirmer leur place malgré l'hégémonie du patriarcat. Donc, c'est en gardant une cohérence dans leur identité culturelle que les mauresques résistent à la domination masculine car pour être acceptées et bénéficier d'une légitimité au sein du groupe, il est nécessaire de respecter la norme, s'opère alors une soumission à la norme qu'elles tournent le plus possible à leur avantage.

Néanmoins, ce contournement du patriarcat est-il toujours efficace en matière d'éducation ? Puisque le savoir traditionnel a été remplacé par l'école coloniale moderne qu'en est-il de la place des femmes dans ce système éducatif nouveau ? Bien entendu, force est de constater que l'enjeu de la scolarisation des filles en Afrique de manière général reste au coeur des stratégies de développement dans la mesure où la part des femmes dans l'enseignement reste assez faible par rapport aux garçons. Il serait judicieux ici dans cette perspective analytique de voir en quoi l'ordre traditionnel qui régissait le rôle de l'éducation en fonction du genre a eu un impact considérable sur la scolarisation des filles.

c) Education traditionnel : une entrave à la scolarisation des filles ?

En ce qui concerne la femme maure, malgré son rôle relativement important dans l'acquisition et la transmission du savoir dans la tradition de cette société, on ne retrouve pas ce même degré d'implication dans le système scolaire moderne aujourd'hui mauritanien. Aujourd'hui comme hier, les filles dans la société maure sont éduquées en vue du mariage et de la maternité ; ce qui compte c'est une éducation féminine réussie à savoir une bonne future « épouse » et « mère » ; une qualité qui lui permettra de jouer sur toutes les stratégies que nous avons déjà évoquées. Mais l'instruction a changé et ces stratégies féminines du contournement sont de moins en moins efficaces avec le contexte montant de la mondialisation et l'impératif de compétences académiques individuelles pour une réussite professionnelle.

On peut parler d'une lente prise de conscience de la femme en Mauritanie car plusieurs femmes
engagées elles même instruites revendiquent et exigent une prise en compte politique des

problèmes liés à la discrimination faite aux femmes au sein du système éducatif. Cet état de fait vient expliquer la reprise des études souvent tardives des femmes activent sur la scène politique pour combler ce retard. Les exemples des femmes interviewées pour ce mémoire de recherche en témoignent, bon nombre d'entre elles ont repris des études dans l'enseignement supérieur et secondaire pour certaine (baccalauréat) pour une remise à niveau qu'elles jugent indispensable à une insertion politique et professionnelle.

Ceci dit, parmi les femmes instruites ayant eu un parcours scolaire et universitaire classique on note une dénonciation du patriarcat politique plus marquée. Nana mint Cheikhne et sa soeur Khady mint Cheikhne, militantes au sein du parti de l'opposition expriment une profonde inquiétude quant à la place des femmes dans le paysage politique mauritanien que Nana mint Cheikhne associe à la défaillance du système éducatif mauritanien.

Nana Mint Cheïkhna, militante dans le parti de l'opposition : RFD

Le 23/03/2012, à Nouakchott

Quel est votre parcours social et universitaire ? :

dans le département juridique. J'ai commencé mon engagement pour la société civile dans les années 1980 (membre de la Ligue Mauritanienne des Droits de l'Homme). Il faut garder à l'esprit qu'à l'époque, on n'avait pas le droit d'avoir un parti politique puisqu'il y avait des militaires au pouvoir jusqu'en 1991. Je suis restée dans cette Ligue jusqu'en 1998. Cette annéelà, j'ai intégré un parti, l'UFD (ancêtre du RFD). J'ai été élue en 2001 comme conseillère municipale de la commune de Tevragh-Zeina, puis Vice-Présidente de la communauté urbaine de Nouakchott. Jusqu'en 2006 où j'ai été élue députée à la circonscription de Nouakchott. Je préside le mouvement des femmes au sein du parti du RFD (Rassemblement des Forces Démocratiques). »

Comment percevez-vous la place des femmes dans la société maure ?

« D'un point de vue culturel, les « Bidhane » sont en grande partie d'origine berbère, l'emprunte berbère est restée assez forte. C'est pour ça que la femme maure jouit d'une certaine indépendance par rapport au monde arabe. Dans le foyer, la femme à une place différente de celle des autres ethnies. Mais malgré tout, il y a une sorte de machisme qui est assez maquillé, qui entre dans les bonnes moeurs. Par exemple, des phrases récurrentes le prouvent ; « la femme est faible, la femme est mineure malgré tout ». Elle est traitée comme un enfant. Il y a une certaine hypocrisie. Certes, elle est importante, on la soigne, mais elle ne représente jamais la tribu par exemple donc au niveau politique, ce sont les hommes qui représentent. Or depuis que nous avons un Etat national, la politique ne s'est pas faite avec les institutions et les partis politiques mais avec les tribus. Par exemple, certaines tribus entrent dans un jeu d'échange avec l'Etat. La femme est certes très présente et active mais elle reste faible. Il y a certaines femmes ministres mais c'est pour faire bonne figure. La plupart d'entre elles ont été choisies pour des raisons d'équilibre régional. Elles ont été choisies par les militaires. Il n'y a pas assez de femmes compétentes à cause du faible taux de filles présentes dans le système scolaire. Il ne faut pas choisir au nom de la parité une femme même si elle est peu instruite, il faut commencer par redresser le système de l'enseignement ici et comprendre que les filles autant que les garçons doivent poursuivre des études »

Avez-vous constaté une évolution de la situation de la femme ces derniers temps ?

« A partir de 2005, les choses ont commencé à évoluer. Au-delà de leur appartenance politique et tribale, les femmes sont devenues de plus en plus présentes sur la scène politique. La création d'un mouvement s'intitulant « le plaidoyer pour la question du genre », pour que la question du genre soit prise en considération dans les représentations politique et législative ; avait aboutit au quota de 20% au niveau des conseils municipaux, ce qui est une excellente chose car elle a obligé le gouvernement à mettre des femmes dans le gouvernement et dans les conseils municipaux, et donc de les familiariser avec le principe de la représentation politique des femmes. Globalement j'ai l'impression que les gens n'étaient pas déçus par cela. Par contre, les forces traditionnelles de certaines tribus n'étaient pas pour ce changement. On a donc vu une régression au niveau du Parlement et de l'Assemblée. Nous étions 95 députés dont 17 femmes en 2006. Aujourd'hui, l'Assemblée a été portée à 140 députés et ils ont prévu une liste à part pour les femmes, de 20 personnes. Donc sur 140, 20 femmes font 13% et non 20%. Il y a un changement de lois qui n'apporte pas davantage à la femme dans le milieu politique. Au niveau municipal, le schéma un homme/une femme n'est plus obligatoire. Et au niveau du Sénat, il y avait trois places réservées aux femmes (au collège électoral) or ceci n'a plus été retenu alors qu'il était obligatoire que dans chaque collège électoral il y ait trois femmes. Il y a donc un recul que nous essayons de freiner. »

Que pensez-vous de la montée de certains mouvements islamistes sur la scène politique ? Qu'en est-il de la situation de la femme à ce niveau ?

« Il y a un mouvement islamique qui se développe dans lequel on n'a pas encore décelé une misogynie car ils ont des femmes dans le monde municipal et le Sénat. Il ne faut pas percevoir les islamistes comme un groupe homogène car il y a les salafistes, les autres islamistes qui eux, comprennent que la femme a sa place. Aujourd'hui, c'est celui-là qui est le plus présent. »

Avez-vous rencontré des problèmes personnels durant votre parcours de militante ?

« Il y a toujours une marginalisation des femmes bien que dans le parti (le RFD) il y a beaucoup de femmes très actives. Il existe toujours des hommes qui tentent de limiter les actions des femmes. Tant que la femme joue son rôle d'animatrice, c'est bon. Mais dès qu'il s'agit d'être leadership, il y a toujours des réticences et des difficultés à travailler. J'essaye de dépasser ces réticences masculines malgré tout. »

Khady mint Cheikhna (soeur de Nana Mint Cheikhna)

Militante au sein du parti de l'opposition RFD Quel est votre parcours social et universitaire ? :

« J'ai eu la chance d'être parmi les premières femmes à aller à l'école car mon père était un haut fonctionnaire. Ce n'était pas évident à l'époque car c'était rare. J'ai fait mes études à l'Ecole Normale Supérieure à Nouakchott puis une licence d'anglais en France (à la Sorbonne). J'ai obtenu mon CAPES. J'ai enseigné dans plusieurs lycées (le français, l'anglais et autres...). J'ai travaillé à la CNIM (société minière mauritanienne) et pendant huit ans, j'ai été secrétaire générale de l'Assemblée Générale. J'ai fait plusieurs ministères (Ministère de l'emploi, Ministère du tourisme et Ministère du commerce). J'ai milité dans un parti d'opposition donc j'ai été virée car il n'y avait pas de liberté de pensée alors que j'ai d'autres vues pour mon pays. Je sais que le pays va de mal en pire et c'est pour ça que je continue à militer au sein du RFD. Cela va faire 10 ans aujourd'hui.

Je suis aussi poétesse à mes heures perdues. Je ne le dis pas pour me vanter (rires) mais je suis très intéressée par la musique ; la poésie a malheureusement perdu sa place dans notre culture. J'ai remarqué que notre culture est menacée. Donc j'ai créé une association il y a deux ans, reconnue officiellement que depuis septembre. Elle s'appelle « Emprunte Culturelle ». Avec des compétences culturelles (des poètes, des artistes etc....), reflétant le vrai visage de la culture maure. Il est vrai que notre folklore a tendance à disparaître. La culture authentique doit être préservée. Et notre patrimoine culturel doit être valorisé. Les femmes ne participent plus à sa sauvegarde comme c'était le cas avant »

En parlant de l'aspect culturel, que pensez-vous de l'impact de la culture maure sur la situation de la femme ?

« Dans le passé, les femmes faisaient tout dans les campements. Elles prenaient en charge la famille lors des longues absences de leur mari. Mais aujourd'hui, il y a eu la modernité ; on peut dire qu'on a calqué le mode de pensée de la culture traditionnelle maure sur la vie moderne. C'est une des raisons pour laquelle des professions comme des femmes pilotes sont admises. La femme maure a su convaincre la société.

Intervention de Nana : « Oui mais le problème c'est la représentation politique et l'éducation des filles »

Reprise avec Khady: « Il est vrai qu'il y a une présence macho militaire dans le milieu politique. Je pense que le vrai moteur du parti dans lequel je milite, ce sont les femmes. Celles-ci en général sont entières. Il y a beaucoup d'hommes qui nous ont quittés pour des raisons X ou Y sauf les femmes, jamais...Il faut donc que la politique, la société et le système éducatif prennent en compte le potentiel des femmes ! »

Que pensez-vous de l'engagement associatif des femmes en Mauritanie ?

« Il est très important. Il faut qu'il y ait une reprise de cette structure-là sur des critères objectifs car il y a beaucoup d'ONG qui se multiplient sans raison valable, il faut donc resserrer les lois relatives à leur création. Il faut un apprentissage des vraies valeurs qui comptent : le patriotisme, la citoyenneté, etc.... Notre système de valeurs est menacé. Il faut sa réhabilitation. »

Les inquiétudes exprimées ici liés au présent et à l'avenir du pays constituent des constantes dans les autres propos recueillis lors des entretiens, mais s'agissant des femmes politiquement engagées comme Nana mint Cheikhne, Khady mint Cheikhne et Seniya mint Sidi Haiba on perçoit une vision de l'éducation féminine comme source d'émancipation et d'acceptation des femmes au sein des sphères décisionnelles du pays. Ces remarques sur le statut de la femme accompagnent les impératifs de la vie moderne et urbaine qu'a connue la Mauritanie ces trente

dernières années. En effet, ce pays ayant acquis son indépendance il y a seulement 52 ans, les structures socio-politiques liées à ces questions du genre constituent des problématiques naissantes dont seule une minorité de la population en a conscience.

B. Dimension anthropologique et religieuse

a) Statut juridique de la femme maure «l'islam maure » et la place des femmes :

La religion musulmane étant particulièrement ancrée dans la société maure, une population 100% musulmane de rite malékite. Le droit musulman fonde le statut juridique des hommes et des femmes. En effet, les différentes constitutions adoptées au cours de l'Histoire de la Mauritanie n'ont jamais fait référence à la laïcité ; depuis la Constitution du 13 Mai 1959, la Mauritanie est dénommée « République islamique. ».

D'un point de vu social, le respect des règles islamiques et des principes religieux régissant le quotidien des mauritaniens reste la principale sinon l'unique référence juridique dans l'organisation juridique et sociale des rapports sociaux. Si nous nous penchons sur la situation de la femme au regard de cette obéissance à l'islam dans cette société, on voit qu'en matière d'héritage et de divorce, les maures se référent au rite malékite. La femme hérite de la moitié de la part qui revient à l'homme, quant au divorce il prend la forme d'une répudiation à la seule initiative de l'homme mais qui dans la pratique est plus complexe. En effet, la matrimonialité dans la société maure bien que fortement soumise au « code » de Khlil ( condensé de règles du fiqh malékite) et fortement imprégnée de soufisme, elle présente néanmoins les traces d'un héritage des coutumes ancestrales berbères et des tendances monogamiques et matriarcales prononcées. Le droit de l'homme à avoir quatre épouses légitimes y est par exemple presque inexistant. Rappelons que le mariage tient une place majeure dans l'islam car la structure de base de la société islamique est la famille. Mais le mariage islamique n'est pas un sacrement comme le mariage chrétien, c'est un contrat passé entre l'homme et la femme, définissant les droits et les obligations de chacune des deux parties garantissant ainsi à la femme de refuser par exemple la polygamie dès le contrat de mariage, ce qui caractérise les contrats matrimoniaux maures. Ce rappel est important pour introduire une particularité matrimoniale maure, à savoir le divorce.

b) Spécificité culturelle des pratiques matrimoniales, statut particulier de la femme

divorcée :

« Le divorce est devenu un acte fréquent -pour ne pas dire banal- dans notre société. L'enquête mauritanienne sur la fécondité de 1981 montre que 31% des premiers mariages finissent par être rompus. Comparativement à d'autres pays arabes ou africains (Maroc, Tunisie, Syrie, Sénégal...), la Mauritanie détient un taux d'instabilité des unions très élevé. » ("Le divorce roi...", Mohamed ould Sidi - Espace Calame, n° 5, Mai 1994). Ce constat alarmant du journaliste Mohamed ould Sidi met en évidence l'aspect pathologique du taux de divorce en Mauritanie et plus spécifiquement dans le milieu maure.

La polygamie étant strictement refusée par les femmes, les maures ne sont pas à l'abri de l'instabilité conjugale. Tout d'abord, il est nécessaire de rappeler quelques éléments relatifs à l'aspect matrimonial maure expliquant en partie ce phénomène :

L'hypergamie féminine, « le mariage arabe », l'endogamie, etc. constituent autant de règles matrimoniales qui réduisent considérablement la liberté de choix du conjoint débouchant donc sur un plus grand nombre de divorce. S'ajoute à cela les motivations financières, le mariage avec un homme ayant une situation financière confortable devient pour les femmes maures (dont la majorité rappelons le n'exerce pas d'activités professionnelles) un moyen d'améliorer leur condition de vie ; l'existence d'une instabilité économique et du marché du travail en Mauritanie favorise l'appauvrissement des individus (en l'occurrence s'agissant ici des hommes) provoquant ainsi le divorce pour ce type de mariage. Il y a aussi le facteur âge dans la mesure où une grande partie de ces mariages unissent deux personnes présentant un écart de génération important favorisant la mésentente.

Ce sont les stratégies matrimoniales (alliances tribales, endogamie, parenté, acquisition de biens etc.) qui fragilisent la solidité des unions et entrainent une déstructuration de la cellule familiale devenu monnaie courante dans le paysage social maure. Les divorces et les remariages sont donc devenus une forme de polygamie offerte à l'homme et à la femme : « Ainsi, une femme de 25 eans peut avoir noué deux mariages et deux divorces en l'espace de six ou sept ans » (C.Lesourd 2006- p.69). Cette nouvelle forme de polygamie propre à la société maure est favorisée par des démarches administratives peu contraignantes, le mariage est tourné vers la sphère privé,

domestique n'impliquant que la volonté des individus et devient donc à la portée de tous. Cette liberté administrative liée à un système juridique défaillant octroie une plus grande liberté aux individus de contracter des mariages et de prononcer des divorces en dehors d'un cadre institutionnel établi.

Ainsi en 2000, 39% des femmes auraient contracté plus d'un mariage (contre 16% en milieu rural) quel que soit leur niveau d'instruction95. Cette instabilité conjugale chez les femmes maures n'est pas signe d'une mort sociale comme on peut le noter dans le reste des pays du Maghreb arabe, au contraire il participe à parfaire la réputation de « Chabiba » que l'on rencontre dans le milieu maure. S'être mariée plusieurs fois pour une femme peut être considéré chez les maures comme un signe de prestige, de renommée et d'un grand pouvoir de séduction. Le divorce entre en jeu dans les multiples stratégies féminines maures visant à accroitre leur compétence relationnelle mais aussi leur succès auprès des hommes qui bénéficient d'un certain pouvoir (politique, économique, etc.). Les « carrières matrimoniales » des mauresques sont à l'image de l'opportunisme féminin qui s'est développé dans le paysage urbain du pays.

CONCLUSION :

Mon enquête sur l'engagement politique et associatif des femmes en Mauritanie m'a amené a reconsidérer le statut de la femme dans la société maure et tenter de voir où se situe la réelle empreinte féminine dans cette communauté. Cette analyse m'a permis de redéfinir les champs d'actions des femmes dans des espaces à la fois privés et publics.

Au premier abord on s'aperçoit que les dynamiques féminines s'exercent sur plusieurs niveaux de la vie sociale, civile et politique : tontines coopératives, ONG, partis politiques, et une présence féminine visible durant les campagnes électorales...L'analyse des trajectoires sociales et des carrières politiques des femmes interviewés pour ce mémoire révèle un intérêt commun à toutes ces femmes à savoir le progrès global du pays et un militantisme sur plusieurs fronts dépassant ainsi la cause féministe. C'est en ce sens que nous pouvons parler d'un womanisme

95. RGPH 2000- Recensement Général de la Population et de l'Habitat.

africain caractérisant l'engagement politique de ces femmes. La multiplicité des rôles des femmes sur la scène publique est soutenue par une volonté de contourner le patriarcat en ayant main mise sur une multitude de sphères liées à la vie de la collectivité. L'enseignement à retenir est l'annonce d'une nouvelle ère en matière de gestion de l'approche du genre en Mauritanie.

En effet, le réseau des femmes d'affaires,( « batrounne »), des « chabibate », des militantes associatives, etc. dépassent le simple cadre d'une course effrénée vers les postes clés du pouvoir politique pour une émancipation féminine mais elles tirent profit de la notion de complémentarité homme-femme à travers les rapports de forces, de séduction, de compétences relationnelles, du pouvoir économique etc. Ici le pouvoir féminin se construit autour de l'attention portée à ces stratégies exclusivement féminines transformant les rapports de puissance entre hommes et femmes. Ces nouvelles pratiques et interactions sociales fortement favorisées par le mode de vie urbain et moderne sont soutenues par l'héritage d'une culture nomade maure intégrant la femme de façon informelle certes, aux cotés de l'homme dans l'espace public.

Il a été nécessaire de se situer sur une perspective analytique et une approche du genre propre à ce type de société dans l'optique de dépasser la notion de subordination de la femme face au patriarcat que l'on retrouve dans les fondements théoriques européens. En effet, l'intérêt de notre démarche ici se traduit par une rupture avec un cadre théorique euro-centrique en prenant en compte les catégories de perception locales et les rapports de genre ancrés dans les réalités de cette société. Une approche théorique et analytique qui permet de desceller des stratégies féminines calculées dans les pratiques matrimoniales, les activités économiques et les rôles sociaux leur permettant d'agir, souvent de façon officieuse, mais non moins efficace dans les sphères décisionnelles du pays.

On peut parler d'un féminisme maure se construisant autour de deux valeurs principales : la réussite financière (impliquant succès, prestige, renommée mais surtout une indépendance économique par rapport à l'homme) et un haut degré d'influence dans les cercles du pouvoir.

L'élite politico-commerciale féminine qui s'est développé à Nouakchott ces vingt dernières années en est un parfait exemple. Le pouvoir du contournement et de la négociation deviennent les sous bassement du pouvoir féminin en Mauritanie.

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Articles du même auteur : Céline Lesourd

- Le mesrah. Regard sur la « culture matérielle du succès » à Nouakchott-Paru dans L'Année du Maghreb, IV | 2008.

- Non, mon Président ! Oui, mon général ! Retour sur l'expérience et la chute du président Sidi Ould Cheikh Abdallahi -Paru dans L'Année du Maghreb, V | 2009.

- «Le «Centre commercial de Chinguetti», à Nouakchott (Mauritanie)» - Bulletin de l'APAD - 2009.

- « Capital beauté. De quelques riches femmes maures », Politique Africaine n°107- 2007.

- Bouche en coeur, battement de cils et tête à l'envers : rencontres et flirts à Nouakchott-Paru dans L'Année du Maghreb, VI | 2010.

- Femmes mauritaniennes et politique. De la tente vers le puits ? », L'Année du Maghreb [En ligne], III | 2007, mis en ligne le 01 novembre 2010.

- Ould Cheikh Abdel Wedoud - Compte rendu sur «L'émirat de l'Adrar mauritanien Harîm, compétition et protection dans une société tribale saharienne» de Pierre Bonte - 2008 Revue l'Homme.

- Ould Cheikh Abdel Wedoud et Ould Bah Amohamed Fall - Entrepreneurs moraux et réseaux financiers islamiques en Mauritanie, Afrique contemporaine- 3/2009 n° 231, P.99-117.

- Schmoll Camille - «Immigration et nouvelles marges productives dans l'aire métropolitaine de Naples», Bulletin de l'Association des Géographes Français, 2001.