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L'inconscient collectif au crible
des neurosciences
Y-a-t-il un inconscient collectif?
La controverse Le Bon, Jung et l'apport des
neurosciences.
Par Marion Jacq uet Etudiante née en 1990
Sous la direction de Catherine Rouvier Institut Albert le
Grand
SOMMAI RE
INTRODUCTION 3
1. L'inconscient collectif : la découverte
controversée de Le Bon et Jung 6
1.1. Gustave Le Bon : l'inconscient collectif, moteur
de la foule 6
1.1.1. Les logiques de l'action humaine 6
1.1.2. La « race historique « : base de la «
constitution mentale « des peuples 7
1.1.3. L'inconscient collectif en marche : la psychologie des
foules 9
1.2. Inconscient collectif, archétypes et
héritages: la théorie jungienne 11
1.2.1. Vers l'inconscient collectif 11
1.2.2. L'inconscient collectif : définition &
contenu 13
1.2.3. La controverse 14
2. Inconscient collectif: l'éclairage des
neurosciences 16
2.1. « Ce qui touche le coeur se grave dans la
mémoire « 16
1.1.1. L'existence de l'inconscient 16
1.1.2. L'importance de l'émotion 17
1.1.3. Et la mémoire dans tout «a ? 19
2.2. Le cerveau : organe social 21
CONCLUSION 24
BIBLIOGRAPHIE 25
INTRODUCTION
L'inconscient collectif, la mémoire
collectiveÉaujourd'hui plus un jour ne se passe sans qu'on ne mentionne
ces termes, souvent en ignorant tant leur provenance que les
réalités qu'ils recouvrent. Ils apparaissent comme des acquis,
qu'on ne prend plus la peine de remettre en question. En réalité,
l'usage du terme est devenu courant, on ne prend plus la peine d'en rechercher
l'origine. Alors que ces termes appartenaient autrefois à un vocabulaire
spécialisé, dédié à la psychanalyse,
à la psychologie ou à la sociologie, ils sont maintenant
utilisés à toute occasion, comme le mot `archétype'. Pour
preuve, il suffit de lire les journaux : Le Monde n'hésite pas à
parler d'un film « troublant, farfouillant habilement l'inconscient
collectif. «ÉAujourd'hui l'inconscient collectif semble se
résumer à un agrégat de choses qui, bien que jamais
mentionnés comme telles, font parti de la culture d'un groupe. Soit.
Mais qu'est-ce réellement que l'inconscient collectif?
Qui sont les penseurs qui l'ont théorisé? Sur quels concepts se
basaient-ils ? D'oü leur est venue l'idée ? Mais surtout:
existe-t-il réellement ? Voilà autant de questions qui vont mener
cette étude.
L'origine de l'inconscient est rarement l'objet de questions :
Freud, tel un Christophe Colomb de la psychologie, semble avoir
découvert l'inconscient, le prouvant tant et si bien qu'il n'est plus
qu'un axiome de la psychologie et de la psychanalyse. Peu importe pour le
Viennois que certains philosophes (Nietzsche, Schopenhauer pour ne citer
qu'eux) en aient parlé avant lui, que leurs théories le
rejoignent sur de nombreux points : leur démarche intuitive n'a pas
influencé sa démarche scientifique, dit-il. Peu importe
également, le fait que d'autres scientifiques se soient
concentrés sur le rôle de l'hypnose et du rêve (Charcot par
exemple, en France, dont Freud était venu suivre les cours en 1885).
Comme le fera remarquer Michel Onfray dans son ouvrage
dédié au chercheur autrichien, Freud a
1
une « volonté forcenée de se vouloir
sans dieux ni ma»tres». Il récuse toute influence, de
Schopenhauer, qu'il a pourtant lu, comme de Nietzsche qu'il s'est refusé
à lire. Il est le seul et unique découvreur de l'inconscient.
Qu'il l'ait réellement découvert ou non, qu'il en soit
l'inventeur ou l'instigateur, Freud en sera au moins le promoteur. Guidé
par sa quête de reconnaissance voire de notoriété, celui
qui n'hésite pas à se faire Darwin 2
l'égal de Copernic et , a
en effet tout fait pour faire conna»tre ses idées,
pour se faire conna»tre, comme le montre Onfray dans le reste de cet
ouvrage.
Pourtant, même à l'époque de Freud, la
psychanalyse n'était pas que freudienne. Et si l'histoire de celui qu'on
appelle le « Père fondateur de la psychanalyse « est
mondialement connue, celle de son dauphin, Carl Gustav Jung, est, elle, bien
moins réputée . Né en 1875, Carl Gustav Jung obtient en
1900 son diplôme de médecine. L'étudiant qui voulait se
spécialiser en chirurgie a dii, faute d'argent, se tourner vers la
psychiatrie. Il travaillera en tant que psychiatre au sein de l'hôpital
de Zurich pendant une dizaine d'années. Entré en contact avec
Binet et Janet à Paris, il étudie grâce à eux
l'hypnose et pratique fréquemment les tests d'association de mots de
Wilhelm Maximilian Wundt, autant de disciplines plébiscitées par
Freud. La rencontre avec Freud se fait à l'occasion de
1 ONFRAY MICHEL, Le crépuscule d'une idole,
Paris, Grasset, 2011, p. 54.
2 Dans son article» Une difficulté de la
psychanalyse» (in : Essais de psychanalyse
appliquée, Paris, Gallimard, 1933), Freud explique en
effet qu'à « l'humiliation cosmologique «, opposée par
Copernic au narcissisme de l'humanité, à « l'humiliation
biologique « infligée par Darwin, lui ajoute « l'humiliation
psychologique «, se mettant ainsi au niveau de ces deux scientifiques de
renom.
la publication de Études sur les associations des
mots (1906), ouvrage de synthèse, dans lequel Jung ne cache pas son
intérêt pour son a»né. Une collaboration s'engage
entre les deux hommes, mêlée d'amitié et d'estime mutuelle.
Freud découvre en Jung un héritier digne de sa pensée et
de ses recherches allant jusqu'à lui confier : « Vous serez
celui qui comme Josue, si je suis Mo ·se, prendrez de psychiatrie
3
possession de la terre promise la ».
Malheureusement cet état de grâce intellectuel ne
dura pas : après que Jung ait tenté, comme le dit Viviane
Thibaudier, de « convaincre Freud de mettre quelques bémols
à ses assertions pansexualistes4 », le fossé
se creusa entre les deux chercheurs, jusqu'à se résoudre par une
rupture définitive en 1913. C'est alors que na»t le nouveau Jung
(il se voit lui-même entrant dans la « deuxième
moitié de la vie5 »), se positionnant clairement
par rapport à Freud et à ses théories, parlant de
« l'étroitesse etouffante de freudienne 6
la psychologie ». Débarrassé de ce
carcan, Jung va peu à peu revendiquer ses
particularités, en créant la psychologie analytiq ue,
basée en particulier sur la notion d'inconscient collectif et sur les
archétypes. Mais certains voient également dans cette
création de l'inconscient collectif, l'influence d'un climat propice :
Yvon
7
Brès, souligne par exemple que « l'idée
d'un inconsc ient collectif est à la mode autour de 1900 »,
rendue célèbre par des penseurs commeÉGustave Le Bon.
L'histoire de la psychanalyse a eu vite fait d'évincer
Jung pour ne garder que Freud à l'esprit. Gustave Le Bon a lui aussi
connu ces affres du succès : un succès fulgurant, de nombreux
ouvrages plébiscités par la critique, avant de tomber dans
l'oubli durant près d'un demi-siècle. Docteur en médecine
à 25 ans, Le Bon se consacre rapidement à la recherche. C'est
d'ailleurs la recherche qui semble rythmer sa vie : dans un premier temps
intéressé par la médecine, la biologie, la physiologie ou
encore la physique, Le Bon se tournera progressivement vers les sciences
sociales (1878-1890), poursuivant ses recherches dans des domaines comme
l'anthropologie, la sociologie, l'histoire, jusqu'à la psychologie,
discipline qui est pour lui nécessaire à l'analyse historique. En
réalité, au cours de ces nombreux voyages, Le Bon se passionne
pour le phénomène de civilisation, glissant de l'anthropologie
biologique à l'anthropologie sociale et de là vers la sociologie.
Il se passionnera également pour les disciplines fondant la sociologie,
telles que les statistiques. C'est au point de convergence de cette multitude
de disciplines que va émerger la théorie majeure de Le Bon, celle
qui nous intéresse à présent, celle de la «
psychologie des foules », basée sur les concepts de « race
historique » et de « constitution mentale des peuples ». Via
cette psychologie des foules, qui ne se concentre plus ou criminelles 8
uniquement sur les foules ré volutionnaires , Le
Bon va théoriser une nouvelle approche de l'inconscient
collectif. Les ma»tres mots de cette théorie : suggestion,
affirmation et prestige, qui suffisent à eux seuls à expliquer la
propagation d'une idée et son entrée dans l'inconscient collectif
d'un peuple. L'homme en foule est dénué de toute conscience
individuelle : tout entier asservi, uniquement orienté par la foute, il
va jusqu'à agir contre sa conscience propre. Le Bon, qui utilise le
terme d'inconscient pour la première fois en 1898 (soit trois ans
après la publication des Etudes sur l'hysterie de Freud) a
probablement été entra»né à la recherche de
l'inconscient par les conclusions du psychanalyste autrichien. Il aura
d'ailleurs quelques échanges avec Freud, au cours desquels ils
s'opposeront : pour Freud la théorie
3 FREUD, JUNG, Correspondances, vol. 1, p.
271.
4 THIBAUDIER VIVIANE, 100% Jung, Paris,
Eyrolles, collection « Concentré de psy », 2011, p. 17.
5 JUNG, Métamorphoses de l'âme et ses
symboles , Georg, 1972, préface.
6 Ibid.
7 BRéS YVON, L'inconscient, Paris,
Ellipses, collection « Philo », 2002, p. 120.
8 A contrario des études de Taine ou
encore de Tarde et Sieghele, Le Bon va en effet voir dans la foule un groupe
également capable d'héroïsme.
de Le Bon n'ajoute rien à la sienne; tout ce que le
savant fran»ais décrit est expliqué par son
approcheÉIl le dit d'ailleurs très clairement dans son analyse de
l'Ïuvre lebonienne L'âme collective (d'après Gustave Le
Bon): « Dans cette description il n'est pas un trait dont le
psychanalyste ne soit à même d'indiquer l'origine et qu'il ne
puisse classer9. «
Voilà donc deux savants, Jung et Le Bon, qui
influencés par la soudaine notoriété de l'inconscient sur
la scène psychologique et médicale, vont en tirer dans des
domaines très différents des conséquences sur l'existence
possible d'un inconscient collectif.
Le développement des neurosciences, dont ne disposaient
ni Jung ni Le Bon au moment oü ils ont théorisé leur
conception de l'inconscient collectif apporte un éclairage nouveau sur
leurs pensées. Freud disait lui-même: « Nous devons nous
souvenir que nos idées provisoires en psychologie seront probablement
basées un jour sur une infrastructure organique10
«. Grâce aux techniques actuelles d'investigation, nous disposons
d'une bien meilleure connaissance du cerveau, de sa constitution et de ses
réactions. Les neurones miroirs, les neurones fuseaux, la
plasticité du cerveau sont autant de piste s d'investigation qui
permettent de décrypter l'action humaine sous un angle novateur. Comme
l'explique Bernard Mazoyer, spécialiste en neuro-imagerie cognitive,
« [Seul] 1% de l'activité [cérébrale] est
`cognitive', c'est-à-dire accessible à la conscience: tout ce qui
nous sert à penser, parler, inventer, décider ou bouger. Les 99%
restants sont inconscients11 «. Ë quoi servent ces
99% restants ? Vu l'étendu des capacités humaines cognitives, on
ne peut douter de la puissance de ces 99% inconscients, pourtant leur rTMle
demeure difficile à déterminer. Voilà la question qu'il
s'agit à présent d'élucider pour ses chercheurs.
En ce qui concerne cette étude, il semble qu'il faille
se concentrer sur une question quelque peu différente, quoique
liée: comment est-ce que les neurosciences peuvent nous permettre
d'éclairer la notion d'inconscient collectif, telle qu'elle a
été élaborée dans l'Ïuvre de Karl Gustav Jung
et dans celle de Gustave Le Bon?
Pour répondre à cette question nous commencerons
par expliquer en détails la notion d'inconscient collectif, chez Jung
d'une part et chez Le Bon d'autre part, tout en s'attardant sur les raisons
pour lesquelles elles ont été largement critiquées ; puis
nous verrons que les neurosciences apportent un éclairage certain sur
ces notions, qui nous permettront de conclure sur l'existence ou non de
l'inconscient collectif.
9 FREUD, «L'âme collective (d'après Gustave Le
Bon) «, Les cahiers psychologie politique, numéro 14,
Janvier 2009. Disponible sur :
http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=395
10 FREUD, «Pour introduire le narcissisme « in
: La vie sexuelle, PUF, 1969.
11 MAZOYER BERNARD in : VAN EERSEL PATRICE, Votre
cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin Michel,
collection « Entretiens / Clés «, 2012, p. 130.
1 . L'inconscient collectif : la decouverte controversee
de Le Bon et Jung.
Le chemin emprunté par cette première partie
vise la réponse à la question « qu'est-ce que l'inconscient
collectif dans la perspective des auteurs que nous étudions ? ».
Cette notion d'inconscient collectif est complexe, multiple, car elle regroupe
et recoupe de nombreuses réalités : sociologiques,
psychologiques, politiques aussi. A leur naissance, ces théories de
l'inconscient collectif ont rencontré une vaste opposition, qu'il
conviendra également d'expliquer. Nous explorerons donc successivement
la conception de Gustave Le Bon puis la théorie Jungienne de
l'inconscient collectif afin de le définir précisément.
1.1 Gustave le Bon : l'inconscient collectif, moteur de
la foule
La théorie de Gustave Le Bon peut etre décrite
en trois étapes successives. Sorte de prémisse à la
théorie, le chercheur distingue les différentes logiques de
l'action humaine, révélant le rTMle fondamentale de l'inconscient
; puis il développe une compréhension de l'inconscient collectif,
basée sur les concepts de races historiques, de constitution mentale des
peuples ; enfin, il en révèle les applications concrètes,
qui aujourd'hui encore sont perceptibles dans les faits sociaux.
1.1.1. Les logiques de l'action humaine
Pour Le Bon, en effet, différentes logiques initient et
dirigent le comportement humain. Comme il l'explique dans Les Opinions et
les Croyances, « les diverses sphéres d'activités
vitale et psychologique sont gouvernées par formes de logiques
différentes 12
(É) des . » Il faut bien entendu
s'entendre sur sa définition de la logique, dont le
seul déterminant, le seul « critérium » pour
Le Bon est « l'action13 ». Le Bon décrit
cinq logiques distinctes. Tout d'abord, la logique rationnelle,
consciente et raisonnable, celle que nous appelons communément
`la logique'. Vient ensuite la logique affective ;
complètement distincte de la logique rationnelle, elle «
dirige, dit-il, la plupart de nos actions14 ». Le
Bon souligne également que la plupart des processus liés à
cette logique et aux sentiments sont inconscients. Suivant le psychologue
fran»ais Théodule Ribot, qui parle de la logique des sentiments
comme d'une « servante15 » de la connaissance, Le
Bon donne aux processus dirigés par la logique affective une place
prépondérante. La logique mystique est la troisième
logique pour le chercheur. Cette logique, tout aussi irrationnelle que la
logique affective, en diffère en cela qu'elle est « consciente
et comporte une délibération16 ». La
quatrième, la logique collective, est un peu particulière
puisqu'elle est caractéristique de l'homme en foule, dont on sait,
ajoute l'auteur, qu'il « se conduit différemment d'un homme
isole17 ». C'est la logique qui guidera les actes de
l'homme en groupe : inconsciente, irrationnelle, elle est néanmoins
distincte de la logique affective car elle va parfois mener à des
actions opposées. Catherine Rouvier, éclairant
1 2 LE BON GUSTAVE, Les Opinions et les
Croyances, Québec, Presse de l'Université de Québec,
coll. « Les classiques des sciences sociales », 2002, p. 60. (Edition
numérique disponible :
http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/opinions_et_croyances/Opinions_et_croyances.pdf).
13 Ibid., p. 38.
14 Ibid., p. 61.
15 RIBOT THÉODULE, in Ibid. , p. 71.
(Le Bon ne donne pas plus de détails sur la provenance de la
citation.)
16 Ibid., p. 62.
17 Ibid., p. 61.
18
cette notion y per»oit « un combiné de la
logique affective et de la logique mystique ». La cinquième et
dernière logique est la logique biologique ; aucunement
guidée par la volonté, cette logique produit d'elle -même
des adaptations biologiques, décidées par « des forces
que nous ne connaissons pas19 ». Elles ne semblent pas
être mécaniques, ajoute Le Bon, puisque leur action dépend
sans cesse de leur but.
Ë la description de ces différentes logiques, qui
visent à expliquer les raisons de l'action humaine, on remarque que Le
Bon porte un grand intérêt aux processus inconscients. Il en
reconna»t la force et la prépondérance, confirmant les
expériences de Charcot et les théories de Freud. Il dira ainsi
que « [l'] importance [de l'inconscient] est préponderante car,
dans ce terrain, se trouvent les racines de nos opinions et de notre
conduite20 », percevant des interventions de l'inconscient
à différents niveaux (organique, affectif et intellectuel) et
montrant donc son immense part de responsabilité dans les actions, choix
et décisions de tout individu. Mais dans son étude de
l'inconscient, Le Bon, toujours fasciné par l'action collective va aller
plus loin, appliquant la notion d'inconscient à la
collectivité.
1.1.2. La « race historique » : base de la «
constitution mentale » des peuples
Pour l'auteur, l'inconscient collectif à vocation à
expliquer les causes inconscientes des actes d'un est formé de que Bon
appelle accumulations héréditaires 21
peuple. Il ce Le des « ». Dans cette perspective, Le
Bon évoque une race historique. C'est cette idée de race
qui est bien entendu très controversée et qui a poussé
certains analystes à voir dans la théorie de Le Bon, une
«mystique raciste22 ». En réalité,
il faut comprendre dans la race de Le Bon, une notion plus proche de
celle de `peuple' ou de `nation' que de `groupe ethnique' : comme le souligne
Le Bon dans Lois psychologiques de l'evolution des peuples, «
Quel que soit aujourd'hui la race considérée, (É)
il faut toujours la considérer comme une race artificielle et non comme
une race naturelle. (É) La plupart des aujourd'hui que races
historiques 23
races civilisées sont
ne des ».
Dans l'esprit lebonien, la race ne se fonde pas sur des
différences physiques mais bel et bien sur une culture et des traditions
communes, ou pour reprendre son expression sur « des sentiments
communs, des intérêts communs, des croyances
communes24 ». Cette race historique, basée sur des
accumulations héréditaires, basée sur une culture commune,
sur une communauté de vie et de destin, est la structure de
l'inconscient collectif, ou comme l'auteur la nomme de la «
constitution mentale des peuples ».
La race historique structure donc l'inconscient collectif. Le
Bon fixe trois conditions propices à la formation d'une telle race
historique, conditions qui vont donc permettre l'émergence de l'
inconscient collectif. La première condition, que les « races
soumises aux croisements ne soient pas trop inégales par leur
nombre25 », sans quoi insiste Catherine Rouvier «
la dominante
1 8 ROUVIER CATHERINE, Les idees politiques de
Gustave Le Bon, Paris, Presses Universitaires de France, 1986, p. 58.
19 LE BON GUSTAVE, Les Opinions et les
Croyances, Québec, Presse de l'Université de Québec,
coll. « Les classiques des sciences sociales », 2002, p. 61. (Edition
numérique disponible :
http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/opinions_et_croyances/Opinions_et_croyances.pdf).
20 Ibid., p. 37.
21 On retrouve l'expression à de maintes
reprises dans l'oeuvre de Le Bon.
22 L'expression est d'Otto Klineberg, qui a
préfacé une édition de Psychologie des foules.
23 LE BON GUSTAVE, Lois psychologiques de
l'evolution des peuples, Québec, Presse de l'Université de
Québec, coll.
« Les classiques des sciences sociales », 2006, p. 22.
(Edition numérique disponible :
http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/lois_psycho_evolution_peuples/le_bon_lois_psycho.pdf).
24 Ibid., p. 20.
25 Ibid., p. 44.
aneantit l'autre ou les autres26 ».
Seconde condition qu'elles ne « different pas trop par
leur caractere27 », deux races trop eloignees, deux
peuples trop differents ne pourront jamais se fondre en une seule entite. La
troisieme et derniere condition est que ces races evoluent dans des
28
« conditions de milieu identiques ». Une
fois ces conditions reunies, la « constitution mentale » peut
emerger. Le Bon n'en dit guere plus, ne demontrant que par l'exemple
l'existence de cet inconscient collectifÉ
Ce sont les premisses de la theorie que nous retracons ici
brievement. Avant de voir l'inconscient collectif se cristalliser en un moment
de foule, il faut souligner que le contenu de l'inconscient collectif peut etre
`mobile'. Bien sir, Le Bon insiste sur l' « être permanent,
affranchi du temps29 30
» qu'est la race, sur la « fixité
» de la constitution mentale d'un peuple, mais on entrevoit une certaine
possibilite d'evolution quand on le lie à la theorie des idees et des
croyances. Le Bon insiste sur le « tres petit nombre d'idees
fondamentales31 » qui siegent dans l'âme des
peuples, dans l'inconscient collectif. Cependant, il explique egalement que
certaines idees, penetrant « cette region stable et inconsciente des
sentiments oit s'elaborent les motifs de nos actions32 »,
entrent en fait dans l'inconscient collectif. Ë force de repetition, de
reproduction, une idee entre dans la culture, entre de banalités
héréditaires 33
dans « ce stock compact » dit Le Bon.
Tant et si bien que l'idee devient une croyance ajoute
l'auteur, soulignant cette difference fondamentale : sur la croyance, la raison
n'a pas d'emprise. Comme le dit Le Bon c'est un « acte de foi
d'origine inconsciente qui nous force à admettre en bloc une idee, une
opinion, une explication, une doctrine34 ». Pour l'auteur,
ces croyances, ces idees qui siegent dans l'âme des peuples sont les plus
importants moteurs de l'action individuelle et de l' action collective. On le
comprend bien quand il dit que « c'est par ses morts, bien plus que
par ses vivants qu'un peuple est conduit (É) ils ont cree nos
idées et nos sentiments, et par consequent tous les
mobiles de notre conduite35 ». Toute idee qui,
s'inserant dans l'âme des peuples, devient une croyance est un mobile de
la conduite humaine. Un mobile dont les consequences peuvent etre parfois
surprenantes tant elles sont grandioses, comme Le Bon l'explique par sa
Psychologie des foules.
1.1.3. L'inconscient collectif en marche : la psychologie
des foules
On peut saisir la foule comme un inconscient collectif en
marche. Une reunion d'individus, dit Le Bon, n'est pas une foule : il faut
s'eloigner du sens commun, car la signification au niveau psychologique est
« tout autre36 ».
26 ROUVIER CATHERINE, Les idees politiques de
Gustave Le Bon, Paris, Presses Universitaires de France, 1986, p. 70.
27 LE BON GUSTAVE, Lois psychologiques de
l'evolution des peuples, Quebec, Presse de l'Universite de Quebec, coll.
« Les classiques des sciences sociales », 2006, p. 44. (Edition
numerique disponible :
http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/lois_psycho_evolution_peuples/le_bon_lois_psycho.pdf).
28 Ibid.
29 Ibid., p. 19.
30 Ibid., p. 21.
31 Ibid., p. 108.
32 Ibid.
33 Ibid., p. 111.
34 LE BON GUSTAVE, Les Opinions et les
Croyances, Quebec, Presse de l'Universite de Quebec, coll. « Les
classiques des sciences sociales », 2002, p. 16. (Edition numerique
disponible :
http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/opinions_et_croyances/Opinions_et_croyances.pdf).
35 LE BON GUSTAVE, Lois psychologiques de
l'evolution des peuples, Quebec, Presse de l'Universite de Quebec, coll.
« Les classiques des sciences sociales », 2006, p. 19. (Edition
numerique disponible :
http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/lois_psycho_evolution_peuples/le_bon_lois_psycho.pdf).
36 LE BON GUSTAVE, Psychologie des foules,
Quebec, Presse de l'Universite de Quebec, coll. « Les classiques des
sciences sociales », 2001, p. 17. (Edition numerique disponible :
http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/psychologie_des_foules_Alcan/Psycho_des_foules_alcan.pdf).
Le Bon définit longuement ce qu'il convient de
considérer comme une foule, du moins telle qu'il l'analyse dans le reste
de sa Psychologie des foules :
Dans certaines circonstances données, et seulement dans
ces circonstances, une agglomération d'hommes possède des
caractères nouveaux fort différents de ceux des individus
composant cette agglomération. La personnalité consciente
s'évanouit, les sentiments et les idées de toutes les
unités sont orientés dans une même direction. Il se forme
une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des
caractères très nets. La collectivité est alors devenue ce
que, faute d'une expression meilleure, j'appellerai une foule organisée,
ou, si l'on préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul
être et se trouve soumise à la loi de l'unité mentale
des foules37.
Peu importe le nombre d'invidus, peu importe s'ils sont
physiquement réunis ex plique Le
Bon, ce qui importe c'est la force de l'excitant qui va
déclencher l'action de la foule : sous l'influence de «
certaines émotions violentes38 » des individus que
rien ne semblent rapprocher
peuvent devenir une foule. Et récemment les exemples
sont nombreux : combien de personnes se sont retrouvées
hébétés devant leur poste de télévision lors
des attentats du 11 septembre ? Un événement traumatisant, au
retentissement médiatique hallucinant, qui a parcouru la planète
en quelques minutes provoquant une vague planétaire de terreur, a
créé une foule. Plus récemment encore, on peut parler de
l'affaire Mehra, qui là encore en quelques minutes à immobiliser
l'intégralité de la France, autour d'un sentiment : la peur. Tous
ces gens hébétés, ahuris, traumatisés par ces
évènements ont constitué une foule au sens lebonien.
Ils ont fait parti d' un être collectif, doté
d'une véritable unité mentale. Que cela recouvre-t- il
réellement ? Bien entendu, l'âme de la race, la constitution
mentale, c'est à dire l'inconscient collectif, vont être la base
de cette unité mentale soudaine. Comme Le Bon le souligne c'est
principalement « par les éléments inconscients composant
l'âme d'une race que se ressemblent tous les individus
(É) C'est par les éléments conscients (É)
qu'ils different. (É) Ces qualités
générales du caractère, régies par l'inconscient et
possédées à peu pres au même degré par les
individus normaux d'une foule, sont précisément celles qui, chez
les foules, sont mises en commun 39. » En
résumé, l'inconscient collectif, habituellement masqué par
la conscience, fruit de
l'éducation, du milieu, etc., semble appara»tre au
grand jour quand les hommes sont réunis en foule40.
Quels sont à présent les excitants qui vont
motiver la création d'une foule ? Premier excitant, le nombre, qui rend
l'individu puissant d'une part et irresponsable car anonyme d'autre part.
Deuxième excitant, la contagion. C'est l'idée selon laquelle
toute émotion forte ressentie se transmet rapidement d'un individu
à l'autre, « toute émotion, tout acte est contagieux
à ce point que l'individu sacrifie tres facilement son
intérêt personnel à l'intérêt
collectit1 . » explique Le Bon, montrant ainsi la
puissance de la contagion, qui fait renoncer l'individu à la poursuite
de son intérêt propre. Troisième élément, la
suggestibilité de la foule : s'inspirant des effets sur un individu de
l'hypnose, qui lui faire perdre « sa personnalité
consciente42 », Le Bon détermine que
37 Ibid.
38 Ibid., p. 18.
39 Ibid., p. 20.
40 ROUVIER CATHERINE, Les idées politiques de Gustave
Le Bon, Paris, Presses Universitaires de France, 1986, p. 97-98.
41 LE BON GUSTAVE, Psychologie des foules,
Québec, Presse de l'Université de Québec, coll. « Les
classiques des
sciences sociales », 2001, p. 21. (Edition numérique
disponible :
http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/psychologie_des_foules_Alcan/Psycho_des_foules_alcan.pdf).
42 Ibid.
l ' individu au milieu d'une foule entre un état «
fascination 43
dans comparable de ». Comme nous le
discuterons en deuxième partie et comme Le Bon le
résume
« [Les actes d'un individu en foule]
sont sous la cerveauÉ 44
beaucoup plus l'influence de moelle épinière
que sous celle du «.
Une fois la foule créée, elle va entrer en
action grâce à un leader. Le Bon insiste sur le fait qu'il doit
utiliser des images simples et fortes, des images qui frappent l'imaginaire de
la foule, puisque sa raison est inaccessible. Ces images doivent faire
référence à des sentiments forts, excessifs, frappants.
Par exemple, comme le souligne Catherine Rouvier dans sa conférence pour
liberté politique45, le fait que les enfants
assassinés par Mohammed Mehra soient juifs est particulièrement
traumatisant, car cela rappelle les déportations d'enfants juifs durant
la shoah ; Nicolas Sarkozy n'hésitera pas à jouer sur ce
traumatisme pour promouvoir son image, allant jusqu'à dire dans
« sa lettre aux Francais [que] si ce n'est pas [lui] , ce sera
à nouveau la shoah46 «, dit Catherine
Rouvier. Un message simple, fort et faisant appel à un traumatisme
passé, qui doit être répété pour s'ancrer
dans l'esprit de la foule. Pour peu que ce message soit formulé par une
personne qui a du prestige, c'est à dire exer»ant « une
sorte de fascination47 », la foule, autoritaire et en tout
excessive, l'accueillera et le portera. Affirmation, simple et percutante,
répétition, prestige : voilà les trois moyens que peuvent
employer les leaders pour agir sur la foule.
Autant de techniques qui seront utilisées par les
dictatures totalitaires nationale-socialiste et soviétique, pour imposer
leur pouvoir, ce qui vaudra à Le Bon un nouveau lot de critique. On se
doit néanmoins de souligner la condamnation que le chercheur avait fait
de ses deux idéologies. Il faut également mentionner la critique
durkheimienne de Le Bon : Durkheim refuse l'idée d'une psychologie des
foules, il ne pense pas que toutes les foules soient influen»ables,
suggestibles. Ces allégations, basées sur des
réflexions
bien plus que sur des exemples n'ont pas une grande
crédibilitéÉmais on comprend qu'elles séduisent
politiques et sociologues, qui ne peuvent avouer aux électeurs leur
pouvoir sur eux48 !
Pour conclure sur cette théorie lebonienne, on
per»oit une division entre une théorie statique et une
théorie dynamique. La théorie statique, révèle
l'importance de l'inconscient collectif, existant grâce à la race
historique, aux accumulations héréditaires, etc. mais restant
masquée derrière la conscience, derrière
l'éducation. La théorie dynamique montre l'inconscient collectif
en mouvement : réunis en foule, les individus laissent l'inconscient
collectif prendre le dessus et deviennent des automates aveugles, sensibles
à la contagion, se laissant submerger par leurs émotions,
répondant docilement aux messages d'un leader. Comme nous le verrons
dans notre seconde partie, de nombreux éléments de la
théorie lebonienne semblent aujourd'hui vérifiés par les
neurosciences.
43 Ibid.
44 Ibid., p. 25.
45 ROUVIER CATHERINE, Conférence du 11 avril
2012, en l'Église Saint Louis d'Antin (espace Bernanos),
organisée par Liberté-politique. (Enregistrement disponible :
http://vimeo.com/40265162)
46 Ibid., 40mn 45s.
47 LE BON GUSTAVE, Psychologie des foules,
Québec, Presse de l'Université de Québec, coll. « Les
classiques des sciences sociales », 2001, p. 79. (Edition numérique
disponible :
http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/psychologie_des_foules_Alcan/Psycho_des_foules_alcan.pdf).
48 ROUVIER CATHERINE, Les idées politiques
de Gustave Le Bon, Paris, Presses Universitaires de France, 1986, p. 100-
1 02 .
1 . 2 Inconscient collectif, archetypes et heritage : la
theorie jungienne.
Des l'introduction, nous avons souligné la
variété des perspectives nécessaires à la
compréhension de l'inconscient collectif. Gustave Le Bon mêlait
des perspectives diverses, Jung en inaugure une nouvelle. Psychiatre de
formation, devenu psychanalyste, Jung va se détacher de son ma»tre
Freud sur plusieurs points. En réalité l'inconscient Freudien et
l'inconscient Jungien, tel que théorisé pour sa psychologie
analytique n'ont rapidement plus rien de commun.
1.2.1. Vers l'inconscient collectif
Comme l'explique tres bien Vivianne Thibaudier, «
l'inconsci ent pour Jung n'a ni la même
49
origine, ni les mêmes caractéristiques, ni le
même sens que pour Freud . » Tres rapidement, pour Freud
l'inconscient c'est le contenant du refoulé : tout ce qui a
été exclu de la conscience, par la conscience, tout ce qui est
interdit et censuré par le conscient, se retrouve dans l'inconscient.
Pour Jung, le mouvement est inverse, puisqu'il va jusqu'à dire que
« l'inconscient est la mere de la conscience50 ». Pour
Jung, l'inconscient originel nourrit sans cesse la conscience. Ce qui lui
permet également de dire que au fur et à mesure que nous
avan»ons en âge, nous sommes sommes de plus en plus conscients :
nous élargissons sans cesse le champ de notre conscience à partir
des contenus archaïques présents dans notre inconscient, à
partir de « l'inconscience originelle51 ».
Au delà de cette première différence
déjà importance, la rupture fondamentale entre Freud et son
disciple est que pour Jung il existe différents niveaux dans
l'inconscient. On représente souvent l'esprit tel que Jung l'envisage
par une pyramide semblable à celle-ci :

Tout en haut de la pyramide se trouve donc le conscient.
Premier niveau de l'inconscient nous dit Carl Gustave Jung, l'inconscient
personnel. Dans Dialectique du moi et de l'inconscient (1933), Jung
explore le contenu de cet inconscient personnel : « Nous identifions des
matériaux comme relevant de l'inconscient personnel à ce
que leur provenance, leur apparition ou leur efficacité procedent d'un
lien quelconque avec le passé personnel du sujet. Ils sont partie
intégrante de la personnalité, ils appartiennent de fa»on
nécessaire à l'inventaire de ses éléments
constitutifs52 ». Ce premier niveau correspond à peu de
choses pres à l'inconscient freudien, comme le souligne Viviane
Thibaudier53, réunissant tous les contenus liés
à la vie personnelle, tout
49 THIBAUDIER VIVIANE, op. cit., p. 32.
50 JUNG CARL GUSTAV, La guerison
psychologique, Geneve, Georg, 1987, p. 266.
51 Ibid.
52 JUNG CARL GUSTAV, Dialectique du Moi et de
l'inconscient, Paris, Gallimard, coll. « Folio / Essais », 2010,
p. 42.
53 THIBAUDIER VIVIANE, op. cit., p. 33.
ce qui a été refoulé, les images qui se
sont formées depuis l'enfance et ont été
éliminées de la conscience. Jung dira d'ailleurs à ce
sujet que « cet inconscient personnel renferme toute les acquisitions
de la vie personnelle : ce que nous oublions, ce que nous refoulons,
perceptions, pensées et sentiments subliminaux54 ».
Et le psychiatre poursuit « à cTMté de ces contenus
personnels, il en existe d'autres, qui ne sont pas personnellement acquis
(É) je désigne ces contenus en disant qu'ils sont
inconscients collectifs55 ». Comme le font remarquer
Attard et Pidinielli, Jung affine encore cette première division,
décrivant « plusieurs strates comme composantes de
l'inconscient collectif avec en premier lieu l'inconscient familial, puis
l'inconscient de groupe, ethnique et culturel et enfin l'inconscient
primaire56 . » On découvre en effet cette dimension
des le second chapitre de Dialectique du Moi et de l'inconscient : «
il est, audessus du socle de la psyché collective universelle, des
niveaux de psyché collective correspondant aux limitations de la race,
de la tribu, de la famille.57 »
Mais comment Jung en est-il arrivé à parler d'un
inconscient collectif ? Par quoi cette découverte a-t-elle
été guidée ? Aux alentours de 1906, Jung, psychiatre,
prend connaissance des écrits de Miss Miller, poèmes,
visions rédigées ou encore rêves et va tenter de les
analyser. Il va ainsi les interpréter en fonction des motifs
mythologiques qu'ils contiennent. Ë partir de cette premiere
expérience, va na»tre l'idée dans l'esprit de Jung d'un
inconscient collectif. « Nous ne résoudrons pas le fond de la
névrose et de la psychose sans la mythologie et l'histoire des
civilisations58 » écrit-il en 1909 à Freud,
révélant à son a»né, qui est encore son
mentor, l'importance qu'il donne à la mythologie dans sa recherche de
l'inconscient. Il poursuivra ses recherches sur cette piste avec le cas
Émile Schwyzer, percevant derrière le délire personnel du
patient, un trait « généralement
humain59 ». Il présente ses conclusions sur ces
deux cas en 1911 dans son ouvrage Métamorphoses et symboles de la
libido , véritable catalogue de sources pour prouver le lien entre
les anciens mythes et les rêves, délires, etc. de ses patients. La
théorie des archétypes na»t. On attendra néanmoins
1916 avant que Jung ne prononce le terme d'inconscient collectif, année
durant laquelle les concepts deviendront définitivement soudés :
Jung parle à partir de ce moment des « archétypes de
l'inconscient collectif60 ».
54 JUNG, Types psychologiques, Georg, 1997,
p. 110.
55 Ibid.
56ATTARD CÉLINE et PEDINIELLI JEAN-LOUIS,
«Entre agir et institution : quelle place pour l'inconscient collectif
?», Les cahiers psychologie politique, numéro 18, Janvier
2011. (Édition numérique disponible :
http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=1765).
57 JUNG CARL GUSTAV, Dialectique du Moi et de
l'inconscient, Paris, Gallimard, coll. « Folio / Essais », 2010,
p. 65
58 FREUD, JUNG, Correspondances de Jung à
Freud, Paris, Gallimard, 1992.
59 JUNG, Métamorphoses de l'âme et
ses symboles, Georg, 1972, p. 191-192.
60 JUNG, Psychologie de l'inconscient,
1 .2.2. L'inconscient collectif : definition &
contenu
Comme nous allons le voir, la notion d'archétypes est
intimement liée à la notion d'inconscient collectif. Et cet
inconscient collectif, lié aux images archétypales, ou images
originelles, ou archétypes, Jung le voit bientôt surgir partout
:
[C'est une] image authentique et profondément primitive
(É) qui se développa dans l'esprit d'une créature moderne.
(É) Dans cette image, je ne discerne rien de `personnel' : c'est une
image entierement collective (É) Et nous sommes bien
obliges de nous dire que cette image de Dieu (É) s'est
trouvée reformée et reconstituée par la
psyché61.
L'inconscient collectif va être maintes et maintes fois
définis dans l'Ïuvre de Jun g, affiné,
précisé. Quoiqu'il en soit son existence appara»t à
Jung comme une évidence : « Par-delà l'individu, il
existe une société, de même il existe, par-delà
notre psyché personnelle, une psyche
62
collective, précisément l'inconscient
collectif ». Il parle également d'une «
uniformité universelle des cerveaux ». L'inconscient collectif
dans la perspective jungienne est trts clairement la couche la plus profonde,
la plus primitive, la plus archa ·que de l'inconscient, et donc de la
psyché. Comme le dit Viviane Thibaudier, « elle est
enracinée dans le corps et correspond à la sphere
instinctive,
63
c'est à dire la plus archa ·que de
l'individu ». Jung décrit trts précisément ce
qu'est cet inconscient collectif, ce qui le caractérise. Ainsi, les
« elements collectifs de l'inconscient64» sont
à
65
la fois des « instincts, qualités, idées
et images ». Tous ces matériaux collectifs sont
rassemblés sous forme d'archétypes 66
de « catégories héritées et .
» dit-il ajoutant que ces matériaux collectifs
sont « vivants et agissants67 ».
Le concept d'archétype est un peu plus complexe
à saisir : il ne s'agit pas véritablement d'image, ou de concept
qui seraient enfoui au plus profond de l'inconscient. Il s'agit plutôt de
siege de la naissance de certaines images, certains concepts, voire certains
comportements. Pour prendre une image un peu plus précise, Viviane
Thibaudier assimile l'archétype à une sorte de « matrice
virtuelle68 ». Cet archétype, forme vide, creuse,
peut parfois se remplir d'une représentation ou image archétypale
: seules ces représentations sont perceptibles, l'archétype
étant lui indécelable. Ce qui est certain pour Jung c'est que les
archétypes sont à la fois impersonnels (ils ne sont jamais issus
d'une expérience ou de la vie du sujet) mais également universels
(on retrouve des occurrences de ces représ entations partout dans le
monde et peu importe l'époque considérée). Il y a en fait
de nombreuses images archétypales, pour un seul archétype, comme
le souligne encore Viviane Thibaudier « Tout en ayant la même
signification de fond, ils se déclinent à l'infini en fonction du
lieu, de la culture ou de l'époque69 ». Un exemple
assez explicite est celui du héros : tout en ayant les mêmes
caractéristiques, les Héros ne sont pas représentés
de la même maniere aujourd'hui, au Moyen-âge et dans
l'Antiquité. Ulysse, Perceval, James Bond sont autant de
representations du même archétype .
6 1 JUNG CARL GUSTAV, Dialectique du Moi et de
l'inconscient, Paris, Gallimard, coll. « Folio / Essais », 2010,
p. 45-46.
62 Ibid., p. 61.
63 THIBAUDIER VIVIANE, op. cit., p. 33.
64 JUNG CARL GUSTAV, Dialectique du Moi et de
l'inconscient, Paris, Gallimard, coll. « Folio / Essais », 2010,
p. 66.
65 Ibid.
66
Ibid., p. 46.
67 Ibid.
68 THIBAUDIER VIVIANE, op. cit., p. 34.
69 Ibid., p. 35.
Pour Jung en résumé, on a donc un inconscient
collectif, structuré par des archétypes (littéralement
<< images primordiales >>) qui vont parfois donner naissance
à des représentations. Ces représentations
archa ·ques sont conscientisées, ce qui permet aux hommes
d'élargir sans cesse le champ de leur conscience. Cela permet
également au conscient de dialoguer avec l'inconscient: Jung vivra des
expériences de ce dialogue, expériences quasi-mystiques, de
rêves éveillés,
mémoires 70
d'imagination active,Équi lui feront consacrer un chapitre
entier dans ses à sa
<<confrontation avec l'inconscient >>. Ces images
archétypales se renouvellent partout, sans cesse, ayant des connexions
mythologiques certaines: l'inconscient collectif, est donc avant tout
impersonnel et universel comme nous le soulignions
précédemment.
Soulignons, avant d'expliquer pourquoi cette théorie a
été l'objet d'objection et de controverse, que Jung ne la tenait
pas pour une réalité absolue et certaine. Il se placait dans la
même perspective que Le Bon reconnaissant dans le concept d'inconscient
que <<une simple et commode hypothèse de
travail71 >> ou (et c'est encore plus proche du savant
francais) que ses <<conclusions ne si gnifient jamais que `tout se
passe comme siÉ'72 >> En résumé, aux
vues des manifestations concrètes qui s'imposent à ses patients
(rêves, imagination active, association des mots, É) Jung
infère l'existence de l'inconscient collectif.
1.2.3. La controverse
Comme nous l'avons souligné à maintes reprises,
l'inconscient collectif tel qu'il a été théorisé
par le psychanalyste suisse a fait face à une vague de critique. Une
critique qui se divise en fait en deux courants: d'une part la critique
d'autres psychanalystes, qui accuse Jung de mysticisme et de faire plus de
philosophie que de psychologie, d'autre part une controverse
idéologique, basée sur une critique plus politique, puisque
l'auteur a été longtemps suspecté de sympathie nazie.
Dès 1912, dès la publication de
Métamorphoses de l'âme et ses symboles, toute la frange
freudienne de la psychologie a dénoncé les conclusions de Jung.
Karl Abraham (1877-1925),
73
médecin et psychanalyste allemand, dira de Jung qu'il
essaye de << délayer l'inconscient >>. Il lui
reproche également la teinte religieuse de ses concepts, lui refusant le
titre de psychanalyste au profit du titre de <<
théologien74 >> ! Enfin et c'est
peut-être la critique qui sera la plus répétée et la
plus polémique à l'égard du psychiatre suisse, Abraham
l'accuse d'avoir un arrière plan de mysticisme, qui nuirait à la
scientificité de son propos. Yvon Brès par exemple,
réitèrera cette critique : il voyait dans Jung un homme qui
était parti des sciences (en particulier la psychologie, la
médecine, la philosophie) mais était finalement
complètement sortie de ce domaine, aboutissant dans <<un
univers de pensée75>> étranger aux
exigences scientifiques. Lacan, un freudien de la seconde
génération, récusera lui aussi complètement
l'existence de l'inconscient, disant tout simple << il n'existe pas
d'inconscient collectif 76 >>. Si cette première frange de
critique restera relativement théorique, c'est le rapprochement entre
Jung et le gouvernement nazi qui discréditera longtemps les
thèses du psychiatre.
70 Ma vie. Souvenirs, réves et pensées,
1957.
71 JUNG CARL GUSTAV, Psychologie et religion, Buchet
-Chastel , 1958, p. 81.
72 JUNG CARL GUSTAV, Problème de l'âme
moderne, Buchet-Castel, 1961, p. 40-41.
73 ABRAHAM KARL, <<Critique de l'essai d'une
présentation de la théorie psychanalytique de C. G. Jung>>
in Psychanalyse
et culture, Payot, Petite Bibliothèque Payot ,
Coll. Sciences de l'homme, 1966, p. 207-224.
74 Ibid.
75 BRéS YVON, L'inconscient, Paris, Ellipses,
collection << Philo >>, 2002, p. 123.
76 LACAN JACQUES, Le Sinthome, Seuil, coll. <<Champ
freudien >>, 2005, p. 173.
La polémique liant Jung au gouvernement
national-socialiste semble débuter aux alentours de février 1934
: un psychanalyste allemand, réfugié en Suisse, l'accuse
publiquement de collusion avec le régime d'Hitler. La psychanalyse,
per»ue par le régime en place comme une <<science juive
>> est, peu à peu, évincée de la
société médicale allemande de psychothérapie. Jung
en devient le vice-président en 1933. A partir de cela, et à des
preuves parfois douteuses 77
grâce , Jung va être
vu comme un nazi, ce qui suffit pour discrédit er
l'intégralité de ses theses.
En réalité, comme le souligne Deirdre Blair,
<< Il n'existe (É) aucun document prouvant son
éventuelle adhesion78 >>. Il semble plus juste de
dire que le gouvernement nazi a utilisé les theses de Jung, en les
dénaturant et les détournant pour justifier la mise en place de
la shoah. Jung tente par tous les moyens de ne pas déranger le
gouvernement nazi, tout en refusant de s'y affilier: un jeu
d'équilibriste qui durera longtemps, puisqu'il sera à la fois
passeur de juif en Allema gne et à la tête de l'Institut Gring
(nouveau nom de la société médicale allemande de la
psychothérapie). Tentant de forcé Gring à accepter sa
démission, il ira jusqu'à présenter Hitler comme un
psychopathe notoire (en 1940) et sera par la suite mis sur la `liste noire' des
auteurs interdits par le Reich. Aux alentours de 1942, il semble qu'il se soit
rapproché des britanniques (voire qu'il serait devenu un agent secret
pour les services secrets alliés), quoiqu'il en soit, ses
théories pour anéantir le régime nazi et relancer
l'Allemagne seront suivies avec une grande attention.
Malgré ces éléments, plus historiques que
partisans, Jung demeure pour de nombreux chercheurs un psychanalyste nazi, ce
qui suffit à décrédibiliser la totalité de ses
theses. On peut par exemple citer Élisabeth Roudinesco qui a
publié en 1998 un article titré <<Carl Gustav Jung, De
l'archétype au nazisme. Dérives d'une psychologie de la
différence.>>
Finalement, pour Jung l'inconscient collectif est le centre de
la psyché, ce qui permet au conscient de se nourrir, de
découvrir, de se développer. Il lui octroie un grand rTMle dans
le développement de la créativité par exemple. Il est
basé sur les archétypes, structures ancestrales, qui vont amener
à la conscience des représentations différentes à
chaque époque, en chaque lieu, mais pourtant
intrinsèquement identiques. Il y a donc bien pour Jung, dans
une certaine mesure, une influence de la culture79, sur les
représentations archétypales. Il ne faut pas oublier qu'au
delà d'être impersonnel et universel, l'inconscient collectif
semble également être pour Jung le siege de l'instinct, dimension
que nous pourrons éclairer par la suite.
L'inconscient de Jung, universel, racial, impersonnel, son
influence sur la conscience, peuvent bien entendu être rapproché
de la conception lebonienne. Il a, de toute évidence, été
influencé par la pensée du Fran»ais. Mais sa perspective
psychanalytique l'a poussé à chercher plus loin, créant
les structures et contenus (archétypes / représentations) quand
Le Bon, dans cette perspective plus anthropologique, plus sociologique,
s'intéressait à la mise en mouvement de son inconscient
collectif. Comment les neurosciences éclairent-elles cette notion
d'inconscient collectif? C'est ce que nous allons voir à
présent.
77 En décontextualisant des écrits de Jung, en
particulier lorsqu'il explique l'existence de différence d'inconscient
entre le peuple juif et le peuple aryen.
78 BLAIR DEIRDRE, Jung, Paris, Flammarion, 2007.
79 De la race dirait-il, mais comme chez Le Bon, le sens des mots
est à explorer dans le contexte de l'époque, pour éviter
les contre-sens
2 . Inconscient collectif : l'eclairage des
neurosciences
Comme nous le disions en introduction, ni Gustave Le Bon, ni
Jung ne disposait des techniques actuelles pour explorer les méandres de
l'esprit. Ils se sont pourtant attachés à décrire et
à théoriser le concept très controversé
d'inconscient collectif. Les neurosciences sont la science d'étude du
système nerveux; discipline mêlant de nombreuses approches
(chimie, imagerie, anatomie, biologieÉ) elle tente d'aboutir à
une meilleure connaissance du cerveau et de ces processus. Les progrès
récents de cette science nous permettent de critiquer la théorie
de l'inconscient collectif, comme nous allons le voir à présent.
En effet, les découvertes des neurosciences, en particulier le lien
entre les émotions et la mémoire d'une part et le
côté profondément social de notre cerveau d'autre part,
nous permettent d'éclairer la notion d'inconscient collectif.
2.1. « Ce qui touche le coeur se grave dans la
mémoire «
Sur ce point, Voltaire avait eu un bon pressentiment, comme
nous allons le voir. Les neurosciences révèlent non seulement
l'existence d'un inconscient, mais également l'importance des
émotions, qui ancrent profondément les souvenirs dans la
mémoire, créant ainsi une large par d'inconscient commun, qu'il
semble juste de nommer collectif.
2.1.1. L'existence de l'inconscient
Avant de nous intéresser à l'inconscient
collectif, tentons de découvrir ce que les neurosciences ont
découvert sur l'inconscient. On remarque tout d'abord que les
neuroscientifiques préfèrent souvent parler de processus
non-conscients, de non-conscient, ou de non-conscience, pour éviter le
terme freudien. En ce qui concerne cette analyse, nous nous contenterons de
cette analogie, dont on saisit bien le sens.
Première découverte, les neurosciences semblent
bien percevoir un inconscient. Daniel Goleman, docteur en psychologie et ancien
professeur de la célèbre université d'Harvard,
décrit dans son best-seller l'intelligence émotionnelle,
l'existence de deux esprits. Pour lui, en effet, l'homme dispose de deux
esprits, distincts, qui n'ont ni le même rôle, ni le même
mode de fonctionnement: le premier est rationnel, le second est
émotionnel. L'esprit rationnel, pondéré,
réfléchi est analysé par l'auteur comme un mode conscient
d'interprétation du réel et d'action. L'esprit émotionnel,
quant à lui, impulsif, puissant, est vu comme un mode de fonctionnement
inconscient. Les processus qu'il déclenche sont souvent
réalisés en dehors de toute cognition. Pour Goleman, <
plus un sentiment est intense, plus l'esprit émotionnel domine et
plus le rationnel perd
81
de son efficacité 80. « Dit
autrement, on peut parler de < prééminence du cÏur
sur le mental». On remarque par ailleurs dans la description du
développement du cerveau que le cerveau émotionnel existait avant
le cerveau rationnel: dans l'ordre, on a un cerveau primitif (constitué
de régulateurs préprogrammés qui gèrent les
fonctions vitales essentielles), sur lequel se crée un cerveau qu'il
dit
80 GOLEMAN DANIEL, l'intelligence émotionnelle,
Paris, J'ai lu, coll. <Bien être «, 2010, p. 25.
81 Ibid., p. 18 .
<< sentant» (réunissant les centres nerveux qui
gèrent les émotions), à partir duquel se développe
le néocortex, ou cerveau rationnel.
Bref, comme le sentait Le Bon, les actions humaines sont parfois
plus sous l'influence <<de la moelle épinière que du
cerveau «.
Bernard Mazoyer, dont parlions dès l'introduction,
s'est beaucoup intéressé à ce qu'il appelle le
<<non-conscient cérébral «. Ses travaux ont
révélé l'existence de cinq réseaux qui le
composent: << un réseau visuel; un réseau porteur des
autres entrées sensoriels; un réseau dédié aux
intentions, alertes et apprentissages; un réseau de mémoire de
travail (à très court terme) ; un réseau de mémoire
épisodique (à long terme)82. « On ne peut
néanmoins pas savoir avec certitude quelles actions réalisent
précisément ces différents réseaux. Vu la place
qu'ils occupent et l'énergie qu'il capte pour leur fonctionnement on ne
peut douter néanmoins de leur puissance; il reste donc certains
défis à relever dans ce domaine. Deux choses sont süres: les
émotions et la mémoire, jouent dans cette sphère
inconsciente un rTMle fondamental.
Quoiqu'il en soit, il appara»t quasi-évident pour
les neuroscientifiques que l'inconscient joue un rTMle non négligeable
dans nos actions, dans nos décisions. Ce sont les 99% d'activité
cérébrale non cognitives dont nous parlions en introduction. Ceci
étant posé, nous pouvons nous concentrer sur la recherche de
l'inconscient collectif.
2.1.2. L'importance de l'émotion
Pour plusieurs raisons que nous allons nous attacher à
décrire, l'émotion semble prendre une place très
étonnante dans l'inconscient. Une place et un rTMle qui semblent
confirmer certains points des théories sur l'inconscient
collectifÉ
Première piste d'investigation, ce qu'on appelle les
<<circuits neuronaux hérités «. D'après
83
Daniel Goleman, << nous av ons hérité
de circuits neuronaux pour les émotions», ce qui lui permet de
dire que nous sommes guidés par notre passé personnel mais aussi
par notre <<passé ancestral84 «. Sur
cette piste de réflexion, il est rejoint par Christophe André,
psychiatre fran»ais, qui insiste sur le fait qu'il est nécessaire
de <<rappeler que nous sommes équipés d'un
certain
85
nombre de `câblages émotionnels'
déjà prêts à fonctionner quand nous venons au
monde». Il poursuit: << nos réseaux neuronaux, sont
génétiquement bâtis po ur nous faire ressentir la peur et
pour que celle-ci nous fasse agir dans une certaine direction86
«. Il en va de même pour d'autres émotions qu'il
n'hésite pas à qualifier de naturelles: la joie, la
colère, la tristesse, etc. Nous sommes <<
équipés de ces émotions87 «, pour
reprendre son expression imagée, dès la naissance.
Cette construction universelle des réseaux
émotionnels est extrêmement importante pour le sujet qui nous
préoccupe. Il s'avère qu'une partie de notre cerveau contient des
réseaux neuronaux
82 VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous
étonner, Paris, Albin Michel, collection << Entretiens /
Clés «, 2012, p. 132.
83 GOLEMAN DANIEL, l'intelligence émotionnelle,
Paris, J'ai lu, coll. <<Bien être «, 2010, p. 20.
84 Ibid.
85 ANDRÉ CHRISTOPHE in : VAN EERSEL PATRICE, Votre
cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin Michel,
collection<< Entretiens / Clés «, 2012, p. 145.
8 6 ANDRÉ CHRISTOPHE in : ibid. 8 7
ANDRÉ CHRISTOPHE in : ibid.
structures identiquement, des notre naissance. Comme le
precise, tant Goleman qu'André, la culture, l'éducation joue un
rTMle fondamental dans l'expression de ces emotions, mais pas dans leur
existence. « Évidemment , ces disposition initiales de notre
especes sont ensuite modulés par les differences sociales, etc
88
individuelles, familiales, culturelles, . « dit
ainsi Christophe André.
Goleman, lui, prend un exemple pour expliquer cela : la mort
d'un proche. Le déces d'un etre cher produira toujours la même
reaction biologique et donc neuronale, provoquant un état de tristesse.
Mais la facon dont on va exprimer cette tristesse depend de la fa»on dont
s'exprime culturellement cette emotion dans la société, cela
depend également de l'expérience personnelle. Bref, si les
emotions sont universelles, presque impersonnelles, la fa»on dont elle
s'exprime est elle culturelle, personnelle.
Est-ce que dans ces émotions de base,
câblées des la naissance, pourrait avoir provoquées le
sentiment de Jung sur les archétypes ? L'analogie est en tout cas
troublante ...Goleman voit dans l'émotion l'origine des mythes, ce qui
le pousse à citer Joseph Campbell : « les reves sont des mythes
personnels, les mythes des reves partages89 «, qui
révèlent bien cette parenté dans l'analyse du rTMle des
emotions et du rTMle des archétypes.
Deuxième piste d'exploration : on est certain, à
present, que l'émotion fait parti des trois Ôcréateurs' de
réseaux neuronaux. En effet, au cTMté de l'imitation et de la
répétition, l'émotion joue un rTMle particulier,
créant les réseaux neuronaux qui portent notre mémoire.
Plus important, d'apres Antonio Damasio, rien ne crée en nous d'aussi
puissants réseaux neuronaux que ce qui nous émeut,
résultat, le neurologue parle des centres contrTMlant nos emotions
(hypothalamus notamment)
90
comme d'une sorte de « chef d'orchestre
cérébral ».
Ainsi, « certaines reactions et certains souvenirs
émotionnels peuvent se former sans la moindre intervention de la
conscience, de la cognition91 « : nous disposons bien de
deux esprits, et l'inconscient, stimulé par les emotions, se
créent ses propres souvenirs, ses propres reactions
indépendamment de la conscience. Cela se traduit pas le fait
(avéré) que l'amygdale peut « déclencher une
reponse émotionnelle avant que les centres corticaux aient compris ce
qui se passe92. « Comment cela fonctionne-t-il ? Pour
resumer, en cas d'émotion forte (positive ou negative), le nerf vague
(entre le cerveau et les glandes surrénales) va provoquer une production
d'hormones (épinephrines et norépi nephrine) qui vont se
répandre dans le corps, provoquant une stimulation soudaine de
l'amygdale. Cette excitation de l'amygdale va imprimer dans la mémoire
ces moments d'émotions avec une force inhabituelle : « plus
l'amygdale est excitée, plus l'empreinte sera profonde93
« conclue Goleman. Bref, l'hyper-émotion suscite une
hyper-mémoire.
88 ANDRÉ CHRISTOPHE in : VAN EERSEL PATRICE,
Votre cerveau n'a pas fini de vous etonner, Paris, Albin Michel,
collection « Entretiens / Cles «, 2012, p. 146.
89 CAMPBELL JOSEPH, in : GOLEMAN DANIEL ,
l'intelligence emotionnelle, Paris, J'ai lu, coll. « Bien etre
«, 2010, p. 433.
90 DAMASIO ANTONIO in : VAN EERSEL PATRICE, Votre
cerveau n'a pas fini de vous etonner, Paris, Albin Michel,
collection « Entretiens / Cles «, 2012, p. 134.
91 LE DOUX, in : GOLEMAN DANIEL,
l'intelligence emotionnelle, Paris, J'ai lu, coll. « Bien etre
«, 2010, p. 39.
92 GOLEMAN DANIEL, l'intelligence emotionnelle, Paris,
J'ai lu, coll. « Bien etre «, 2010, p. 41.
93 Ibid., p. 42.
2. 1 .3. Et la mémoire dans tout ca ?
Sans ce lien privilégié avec la mémoire,
les émotions n'auraient rien d'exceptionnel. Mais en binôme, nous
sentons bien l'importance que cela peut prendre au niveau de l'inconscient
collectif, des comportements des foules. Comment cela fonctionne-t-il ? Comment
le voit-on ?
En faisant appel à la mémoire, en se
remémorant un souvenir, on va accéder à l'état
émotionnel dans lequel on se trouvait à ce moment là :
« Tous les souvenirs sont liés à des
94
émotions réactivées aussi par
évocation
leur » décrypte Pierre Bustany,
neuropharmacologue et
spécialiste de neuroimagerie. Se rappeler de quelque
chose sera d'autant plus facile que le contexte était
émotionnellement chargé, positivement ou négativement :
une première rencontre, une chute violente, les premiers pas de son
enfant,Ésont beaucoup plus mémorables qu'une
journée normale. Pour reprendre l'exemple que nous prenions dans notre
première partie : tout le monde se souvient de l'endroit oil il se
trouvait quand les tours du World Trade Center se sont effondrées, du
contexte dans lequel il l'a appris, etc. Mais notre inconscient est, là
encore, plus fort que nous : en se remémorant précisément
ce qui s'est produit, l'inconscient va se replonger dans l'émotion que
l'événement a provoqué. Ainsi en demandant à
quelqu'un de se souvenir d'une situation, on le replonge quasiment dans
l'état émotionnel dans lequel il était. C'est ce que les
neuroscientifiques nomment la réactivation mémorielle : on
réactive un souvenir et l'état émotionnel qui lui est
lié. Plus cet état est émotionnellement marquant, plus il
va s'en rappeler vite et avec force et surtout l'individu sera d'autant plus
réceptif à l'information. En invoquant la shoah, Nicolas
Sarkozy réactive la peur, l'horreur, le dégoat que nous avons
tous pour cette période de l'histoire, il s'assure l'attention de son
auditoire parce que «a fait partie des grands traumatismes de l'histoire
fran»aise ; en invoquant l'attentat du World Trade Center, Bush s'assurait
le soutien de la population pour partir en guerre contre l'Afghanistan. C'est
une tres grande clé de la manipulation des foules, que certains ont bien
saisie et utilisée.
Nous soulignions précédemment que la
répétition jouait également un grand rôle dans la
création de réseaux neuronaux inconscients, que cela
signifie-t-il ? En résumé, de la même fa»on qu'une
émotion forte, une information répétée, reprise se
fixe plus simplement, plus profondément dans la mémoire.
« Aucun réseau neuronal ne pourrait se constituer si le facteur
déclencheur ne se
95
répétait pas des dizaines, des centaines,
des milliers de fois . » décrit Christophe André. Cela
aussi, les médias, les politiques l'ont bien compris, tout comme Le Bon
et ce, bien avant que nous nous attaquions à l'analyse du cerveau. C'est
donc là encore un succés lebonien dans l'analyse de l'inconscient
et de l'influence du leader sur les foules.
94 BUSTANY PIERRE, in : VAN EERSEL PATRICE, Votre
cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin Michel,
collection « Entretiens / Clés », 2012, p. 70.
95 VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous
étonner, Paris, Albin Michel, collection « Entretie ns /
Clés », 2012, p. 134.
Pour résumer sur ce sujet des émotions et de la
mémoire, on peut dire que nos émotions fortes conditionnent nos
réactions futures et leur force. Il ne faut pas non plus oublier que
certains circuits neuronaux existent dès notre naissance et
conditionnent, dès lors, nos réactions à certaines
émotions. La force des émotions et l'ancrage qui s'en fait dans
notre mémoire permettent à tout moment de les rendre vivaces
à nouveau, grâce au mécanisme de réactivation. Bref,
face aux émotions, nous sommes tous égaux, tous malléables
: ces processus inconscient se retrouvent chez chaque individu, ce qui semblent
confirmer cette idée d'inconscient collectif. Nos émotions nous
agissent parfois plus qu'elles ne nous habitent, unissant l'humanité
entière. Si on ajoute à la force des émotions, la
puissance de la répétition, qui permet elle aussi de créer
de nouveaux circuits neuronaux, on comprend mieux pourquoi une foule peut
tomber sous l'influence d'un leader, pour peu que celui-ci soit reconnu comme
charismatique, prestigieux dirait Le Bon. Plus impressionnant
néanmoins, notre cerveau a une caractéristique
supplémentaire : il est profondément social.
2 . 2 . Le cerveau : organe social
< La mise en résonance des systèmes nerveux
vaut pour tous les humains qui entrent en relation, qu'ils soient deux ou
au-delà : au travail, entre amisÉUne foule baignant dans la
même
96
émotion représente une myriade de cerveaux
se mettant au diapason . « On pourrait croire entendre parler Gustave
Le Bon quand on lit cette phrase. Pourtant, il s'agit d'une théorie
neuroscientifique, qui se base sur une découverte toute récente :
les neurones miroirs.
Depuis les années 1920, on nomme empathie,
cette capacité humaine qui nous fait ressentir la douleur, la peine,
mais aussi la joie d'autrui. On sait également que cette capacité
est quelque chose d'innée, qui ne s'apprend pas plus qu'elle ne
s'oublie: ainsi les enfants, les bébés font eux aussi preuve
d'empathie. Daniel Goleman décrit d'ailleurs ce phénomène,
y consacrant un chapitre entier dans son ouvrage sur l'intelligence
émotionnelle. Il écrit:
En voyant un autre bébé tomber par terre, Hope,
tout juste neuf mois, se mit à pleurer et rampa à quatre pattes
jusqu'à sa mère pour se faire consoler, comme si c'était
elle qui s'était fait mal. Michael, quinze mois, alla chercher son ours
en peluche pour le donner à son ami Paul en pleurs; comme celui-ci
continuait à pleurer, il lui apporta la couverture qui lui servait de
<doudou «. (É) Les psychologues de l'enfance ont
découvert que les bébés souffrent par empathie avant
même d'être pleinement conscient du fait qu'ils existent
indépendamment des autres97.
L'empathie est donc un phénomène naturel,
inné. Mais comment expliquer que l'on puisse ressentir les
émotions d'autrui? Comment expliquer que voir quelqu'un tomber nous
fasse mal? Comment <attrapons-nous les émotions des
autres98 «, pour reprendre l'expression de Van Eersel?
En 1996, Giacomo Rizzolati a fait une découverte qui a
ouvert une piste de réponse. Plus qu'une piste, la découverte des
neurones miroirs a révolutionné nos
connaissances sur le cerveau, mais aussi notre compréhension des
interactions entre individus, les phénomènes de contagion,
etcÉ Alors qu'ils font une pause-déjeuner, interrompant une
expérience sur des singes, le professeur Rizzolati et son équipe
vont observer un phénomène étonnant: dès qu'un
humain tend la main vers un sandwich, le cerveau du singe réagit.
Intrigués les chercheurs vont s'intéresser à
l'électro-encéphalogramme: ce n'est pas la zone de la faim qui
`s'allume' dans le cerveau du macaque, mais celle gérant les mouvements
de la main droite: c'est <comme si le geste de l'humain faisait
fonctionner le cerveau du macaque99 « conclut le
neuropsychiatre fran»ais Boris Cyrulnik. En fait, quand on voit quelqu'un
réaliser un geste qui, pour nous, a du sens, on se prépare
biologiquement et neurologiquement à faire la même action.
L'imitation existe donc dans les faits,
96 VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous
étonner, Paris, Albin Michel, collection < Entretiens /
Clés «, 2012, p. 70.
97 GOLEMAN DANIEL, l'intelligence émotionnelle,
Paris, J'ai lu, coll. <Bien être «, 2010, p. 153.
98 VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous
étonner, Paris, Albin Michel, collection < Entretiens /
Clés «, 2012, p. 69.
99 CYRULNIK BORIS, in : ibid., p. 53.
mais aussi dans notre esprit: notre cerveau mime les actions
qu'il voit accomplir par les autres comme si il agissait lui même. Daniel
Goleman en parle comme d'un « réseau wifi neuronal «. Pendant
une forte 100
interaction les cerveaux de ceux qui communiquent se mettent
eux
aussi au diapason, partageant une activité neuronale
similaire. Transposons cela à la foule : une myriade de cerveaux unis,
par la douleur, par la peur, par la joie,Éallumerons en même temps
les mêmes circuits neuronaux, renfor»ant leur cohésion. Leurs
cerveaux se concentreront sur cette émotion, ils seront
littéralement envahi par elles (chimiquement par les hormones,
électriquement par l'allumage des réseaux) et se laisseront
guider. Si il s'agit d'une foule dont les membres ne sont pas ensemble, pour
les raisons que nous expliquions précédemment, cela se produira
également: soumis à la même émotion, qui est
écrite, ancrée dans leur cerveau, ils
traverseront les mêmes états émotionnels, agiront en
symbiose. Bref, ces neurones miroirs, ou neurones
echos, permettent de comprendre les phénomènes de
contagion, d'imitation autant qu'ils nous permettent d'avoir une
compréhension de l'empathie. Les théorie s de Le Bon sur la foule
, sur l'inconscient collectif semblent grandement confirmées par cette
réalité neurologique.
Surtout que l'interaction entre êtres humains est
absolument fondamentale pour notre cerveau, qui est fait pour vivre dans un
milieu social et plein d'interactions, comme le prouvent l'existence des
neurones miroirs et celle des neurones en fuseau. Ces derniers vont
également jouer un rTMle fondamental, dans cette transmission de
l'information entre individus: « ils mettent en branle des processus
archa ·ques, qui se déroulent hors de toute conscience, à
la vitesse éclair d'un réflexe101 «. Ces
gros neurones que sont les neurones en fuseau sont ceux qui nous permettent en
moins de vingt milli èmes de seconde d'analyser un sourire, de
décrypter une émotion sur un visage, de reconna»tre le ton
d'une voix et de lui associer une émotionÉpour adapter notre
comportement. Dans certains cas c'est une question de survie, de soi-même
voire d'autrui: il est donc possible en forêt que je sursaute parce
qu'une branche ressemblait à un serpent... , inconsciemment mon cerveau
à analyser le danger, provoqué une réaction de
peur-réflexe, alors que la menace était inexistante. Avant
même d'avoir conscience de ce qui m'a fait peur, avant de ressentir cette
émotion, j'ai déjà eu une réaction. Daniel Goleman
raconte ainsi « Un de mes amis se promenait le long d'un canal. Il vie
une fille qui regardait vers l'eau, le visage paralysé par la peur. Sans
trop savoir pourquoi, mon ami plongea tout habillé. Alors seulement, il
comprit qu'un enfant venait de tomber dans le canal102 «
Grâce à ces neurones en fuseau, l'analyse de l'expression faciale
de la petite fille lui a permis d'analyser son visage et inconsciemment de
déterminer la cause de cette angoisse, sauvant la vie d'un enfant. Cela
pousse certains neuroscientifiques à dire que «sans nos
neurones en fuseau, nous ne serions pas humains . «. C'est un peu
caricatural mais très révélateur de la place (là
encore !) des émotions et de l'empathie dans les relations humaines:
quelqu'un qui ne ressent rien, qui ne compatis jamais, n'a pas conscience de la
douleur des autres, plus que de leur joie, est souvent considéré
inhumain.
100 Un partage d'émotions intense entre deux ou plusieurs
individus, que l'émotion impliquée soit positive ou
négative.
101 VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous
étonner, Paris, Albin Michel, collection» Entretiens /
Clés «, 2012, p. 72.
102 GOLEMAN DANIEL, l'intelligence émotionnelle,
Paris, J'ai lu, coll. «Bien être «, 2010, p. 37.
Tous les neuroscientifiques semblent s'accorder sur un point :
notre cerveau ne peut fonctionner seul. Les tests fait d'isolation ont toujours
des effets catastrophiques. On constate que même chez les enfants qui
sont délaissés par leur parent, la carence affective va provoquer
rapidement des atrophies de parties du système neuronal. Du fait de la
plasticité, si on remet cet enfant en relation avec un
référent affectif, il se redéveloppera néanmoins.
Bref, la presence d'autrui dans notre vie, la presence d'une personne à
imiter, d'un cerveau avec lequel fonctionner est essentiel au bon
développement de l'être humain. Boris Cyrulnik conclue ainsi cette
demonstration « il est certain qu'un cerveau seul ne fonctionne pas.
Il lui faut au moins un autre cerveau pour se
développer103. «
Que retenir de ce penchant social de notre cerveau ? Qu'il
fonctionne en interaction, souvent même en mimétisme ou symbiose,
qu'il a besoin d'autrui, d'interactions, qu'il est profondément
empathique. La plupart des processus que nous venons de décrire se
produisent toute la journée sans que nous en ayons conscience. Il suffit
d'une intonation de voix, d'un froncement de sourcil et notre inconscient nous
enverra un message imperceptible : « Attention, votre interlocuteur se met
en colere ! « Cette part inconsciente profondément sociale semble
prouver que nous partageons quelque chose qui nous relie tous.
1 03 CYRULNIK BORIS, in : VAN EERSEL PATRICE,
Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin
Michel, collection « Entretiens / Cles «, 2012, p. 52.
CONCLUSION
« Le câblage de notre cerveau social nous relie
tous au noyau de notre humanité commune104 »,
l'expression de Goleman semble bien résumer ce que nous apprennent les
neurosciences.
Notre inconscient, qui vit réellement au rythme de nos
émotions, véritable héritage ancestrale, et de nos
interactions avec autrui, qui changent immédiatement sa fa»on de
fonctionner, appara»t résolument collectif, lié à ce
« noyau d'humanité communauté ». Le cerveau à la
fois émotionnel et social nous explique très bien les
observations empiriques de Le Bon comme de Jung.
Les archétypes de Jung sont en fait la trace des
émotions ancestrales, câblées dans notre cerveau dès
notre naissance. Sa conception de l'inconscient semble aussi confirmée,
du moins pas infirmée par cet apport : oui le conscient se nourrit,
parfois malgré lui d'ailleurs, de ce que l'inconscient découvre,
tel cet homme qui se jette à l'eau sans savoir pourquoi. Le conscient se
développe à partir de la force de l'inconscient : il apprend par
mimétisme, processus d'abord inconscient. Jung insiste également
sur cette idée de cerveau instinctif que nous n'avons aucun mal à
lire dans la conception scientifique. Bref, sans pour autant tomber dans un
excès d'interprétation, la vision jungienne de l'inconscient et
de l'inconscient collectif co ·ncide grandement avec les connaissances
actuelles sur le cerveau et son fonctionnement.
Chez Le Bon la lecture est différente mais tout aussi
intéressante. L'inconscient collectif de Le Bon est masqué par
l'éducation à l'état que nous disions statique.
En l'occurrence, cette conception statique est quelque peu compliquée
à vérifier : les neurosciences semblent dire que nous sommes sans
cesse sous influence, de nos émotions, du souvenir de nos
émotions et de nos pairs, que cette parenté est sans cesse
évoquée, confirmée. Mais elles révèlent
aussi que plus l'émotion est forte, plus elle est partagée, plus
l'individu la vivra fortement, plus il la laissera prendre le dessus. Bref, la
conception de l'inconscient collectif dynamique, de l'âme de la foule,
théorisée par Le Bon, semble plus que confirmée, mais
expliquée, justifiée par les neurosciences. La contagion via
l'empathie et les neurones miroirs, la répétition qui crée
des réseaux neuronaux, la réactivation mémorielle qui nous
replonge dans un état émotionnel passé à
l'évocation d'un message simple,Ésont autant de
réalités que Gustave Le Bon avait pressenties.
On peut également se féliciter de ce que les
neurosciences prennent largement en compte, tel Le Bon et Jung les
réalités sociales et individuelles, ne négligeant ni
l'influence culturelle, ni l'apport de l'éducation et de l'environnement
familial.
Dans l'état actuel des connaissances sur les
neurosciences, voilà ce que l'on peut dire de l'inconscient collectif.
Peut-être les 99% d'inconscient qui gèrent notre cerveau nous
révèleront dans le futur plus de détails sur son
fonctionnement. Le chemin à parcourir pour les scientifiques demeure
long, hasardeux et du coupÉpassionnant !
1 04 GOLEMAN DANIEL in : ibid., p.
77.
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