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Y a-t-il un inconscient collectif ? la controverse le bon, Jung et l'apport des neurosciences.

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par Marion Jacquet
Ircom - Albert le Grand - Licence de lettres et sciences politiques 2012
Dans la categorie: Arts, Philosophie et Sociologie > Philosophie
  

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L'inconscient collectif au crible

des neurosciences

Y-a-t-il un inconscient collectif?

La controverse Le Bon, Jung et l'apport des

neurosciences.

Par Marion Jacq uet
Etudiante née en 1990

Sous la direction de
Catherine Rouvier
Institut Albert le Grand

SOMMAI RE

INTRODUCTION 3

1. L'inconscient collectif : la découverte controversée de Le Bon et Jung 6

1.1. Gustave Le Bon : l'inconscient collectif, moteur de la foule 6

1.1.1. Les logiques de l'action humaine 6

1.1.2. La « race historique « : base de la « constitution mentale « des peuples 7

1.1.3. L'inconscient collectif en marche : la psychologie des foules 9

1.2. Inconscient collectif, archétypes et héritages: la théorie jungienne 11

1.2.1. Vers l'inconscient collectif 11

1.2.2. L'inconscient collectif : définition & contenu 13

1.2.3. La controverse 14

2. Inconscient collectif: l'éclairage des neurosciences 16

2.1. « Ce qui touche le coeur se grave dans la mémoire « 16

1.1.1. L'existence de l'inconscient 16

1.1.2. L'importance de l'émotion 17

1.1.3. Et la mémoire dans tout «a ? 19

2.2. Le cerveau : organe social 21

CONCLUSION 24

BIBLIOGRAPHIE 25

INTRODUCTION

L'inconscient collectif, la mémoire collectiveÉaujourd'hui plus un jour ne se passe sans qu'on ne mentionne ces termes, souvent en ignorant tant leur provenance que les réalités qu'ils recouvrent. Ils apparaissent comme des acquis, qu'on ne prend plus la peine de remettre en question. En réalité, l'usage du terme est devenu courant, on ne prend plus la peine d'en rechercher l'origine. Alors que ces termes appartenaient autrefois à un vocabulaire spécialisé, dédié à la psychanalyse, à la psychologie ou à la sociologie, ils sont maintenant utilisés à toute occasion, comme le mot `archétype'. Pour preuve, il suffit de lire les journaux : Le Monde n'hésite pas à parler d'un film « troublant, farfouillant habilement l'inconscient collectif. «ÉAujourd'hui l'inconscient collectif semble se résumer à un agrégat de choses qui, bien que jamais mentionnés comme telles, font parti de la culture d'un groupe. Soit.

Mais qu'est-ce réellement que l'inconscient collectif? Qui sont les penseurs qui l'ont théorisé? Sur quels concepts se basaient-ils ? D'oü leur est venue l'idée ? Mais surtout: existe-t-il réellement ? Voilà autant de questions qui vont mener cette étude.

L'origine de l'inconscient est rarement l'objet de questions : Freud, tel un Christophe Colomb de la psychologie, semble avoir découvert l'inconscient, le prouvant tant et si bien qu'il n'est plus qu'un axiome de la psychologie et de la psychanalyse. Peu importe pour le Viennois que certains philosophes (Nietzsche, Schopenhauer pour ne citer qu'eux) en aient parlé avant lui, que leurs théories le rejoignent sur de nombreux points : leur démarche intuitive n'a pas influencé sa démarche scientifique, dit-il. Peu importe également, le fait que d'autres scientifiques se soient concentrés sur le rôle de l'hypnose et du rêve (Charcot par exemple, en France, dont Freud était venu suivre les cours en 1885).

Comme le fera remarquer Michel Onfray dans son ouvrage dédié au chercheur autrichien, Freud a

1

une « volonté forcenée de se vouloir sans dieux ni ma»tres». Il récuse toute influence, de Schopenhauer, qu'il a pourtant lu, comme de Nietzsche qu'il s'est refusé à lire. Il est le seul et unique découvreur de l'inconscient. Qu'il l'ait réellement découvert ou non, qu'il en soit l'inventeur ou l'instigateur, Freud en sera au moins le promoteur. Guidé par sa quête de reconnaissance voire de notoriété, celui qui n'hésite pas à se faire Darwin 2

l'égal de Copernic et , a

en effet tout fait pour faire conna»tre ses idées, pour se faire conna»tre, comme le montre Onfray dans le reste de cet ouvrage.

Pourtant, même à l'époque de Freud, la psychanalyse n'était pas que freudienne. Et si l'histoire de celui qu'on appelle le « Père fondateur de la psychanalyse « est mondialement connue, celle de son dauphin, Carl Gustav Jung, est, elle, bien moins réputée . Né en 1875, Carl Gustav Jung obtient en 1900 son diplôme de médecine. L'étudiant qui voulait se spécialiser en chirurgie a dii, faute d'argent, se tourner vers la psychiatrie. Il travaillera en tant que psychiatre au sein de l'hôpital de Zurich pendant une dizaine d'années. Entré en contact avec Binet et Janet à Paris, il étudie grâce à eux l'hypnose et pratique fréquemment les tests d'association de mots de Wilhelm Maximilian Wundt, autant de disciplines plébiscitées par Freud. La rencontre avec Freud se fait à l'occasion de

1 ONFRAY MICHEL, Le crépuscule d'une idole, Paris, Grasset, 2011, p. 54.

2 Dans son article» Une difficulté de la psychanalyse» (in : Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1933), Freud explique en effet qu'à « l'humiliation cosmologique «, opposée par Copernic au narcissisme de l'humanité, à « l'humiliation biologique « infligée par Darwin, lui ajoute « l'humiliation psychologique «, se mettant ainsi au niveau de ces deux scientifiques de renom.

la publication de Études sur les associations des mots (1906), ouvrage de synthèse, dans lequel Jung ne cache pas son intérêt pour son a»né. Une collaboration s'engage entre les deux hommes, mêlée d'amitié et d'estime mutuelle. Freud découvre en Jung un héritier digne de sa pensée et de ses recherches allant jusqu'à lui confier : « Vous serez celui qui comme Josue, si je suis Mo
·se, prendrez de psychiatrie
3

possession de la terre promise la ».

Malheureusement cet état de grâce intellectuel ne dura pas : après que Jung ait tenté, comme le dit Viviane Thibaudier, de « convaincre Freud de mettre quelques bémols à ses assertions pansexualistes4 », le fossé se creusa entre les deux chercheurs, jusqu'à se résoudre par une rupture définitive en 1913. C'est alors que na»t le nouveau Jung (il se voit lui-même entrant dans la « deuxième moitié de la vie5 »), se positionnant clairement par rapport à Freud et à ses théories, parlant de « l'étroitesse etouffante de freudienne 6

la psychologie ». Débarrassé de ce

carcan, Jung va peu à peu revendiquer ses particularités, en créant la psychologie analytiq ue, basée
en particulier sur la notion d'inconscient collectif et sur les archétypes. Mais certains voient
également dans cette création de l'inconscient collectif, l'influence d'un climat propice : Yvon

7

Brès, souligne par exemple que « l'idée d'un inconsc ient collectif est à la mode autour de 1900 », rendue célèbre par des penseurs commeÉGustave Le Bon.

L'histoire de la psychanalyse a eu vite fait d'évincer Jung pour ne garder que Freud à l'esprit. Gustave Le Bon a lui aussi connu ces affres du succès : un succès fulgurant, de nombreux ouvrages plébiscités par la critique, avant de tomber dans l'oubli durant près d'un demi-siècle. Docteur en médecine à 25 ans, Le Bon se consacre rapidement à la recherche. C'est d'ailleurs la recherche qui semble rythmer sa vie : dans un premier temps intéressé par la médecine, la biologie, la physiologie ou encore la physique, Le Bon se tournera progressivement vers les sciences sociales (1878-1890), poursuivant ses recherches dans des domaines comme l'anthropologie, la sociologie, l'histoire, jusqu'à la psychologie, discipline qui est pour lui nécessaire à l'analyse historique. En réalité, au cours de ces nombreux voyages, Le Bon se passionne pour le phénomène de civilisation, glissant de l'anthropologie biologique à l'anthropologie sociale et de là vers la sociologie. Il se passionnera également pour les disciplines fondant la sociologie, telles que les statistiques. C'est au point de convergence de cette multitude de disciplines que va émerger la théorie majeure de Le Bon, celle qui nous intéresse à présent, celle de la « psychologie des foules », basée sur les concepts de « race historique » et de « constitution mentale des peuples ». Via cette psychologie des foules, qui ne se concentre plus ou criminelles 8

uniquement sur les foules ré volutionnaires , Le

Bon va théoriser une nouvelle approche de l'inconscient collectif. Les ma»tres mots de cette théorie : suggestion, affirmation et prestige, qui suffisent à eux seuls à expliquer la propagation d'une idée et son entrée dans l'inconscient collectif d'un peuple. L'homme en foule est dénué de toute conscience individuelle : tout entier asservi, uniquement orienté par la foute, il va jusqu'à agir contre sa conscience propre. Le Bon, qui utilise le terme d'inconscient pour la première fois en 1898 (soit trois ans après la publication des Etudes sur l'hysterie de Freud) a probablement été entra»né à la recherche de l'inconscient par les conclusions du psychanalyste autrichien. Il aura d'ailleurs quelques échanges avec Freud, au cours desquels ils s'opposeront : pour Freud la théorie

3 FREUD, JUNG, Correspondances, vol. 1, p. 271.

4 THIBAUDIER VIVIANE, 100% Jung, Paris, Eyrolles, collection « Concentré de psy », 2011, p. 17.

5 JUNG, Métamorphoses de l'âme et ses symboles , Georg, 1972, préface.

6 Ibid.

7 BRéS YVON, L'inconscient, Paris, Ellipses, collection « Philo », 2002, p. 120.

8 A contrario des études de Taine ou encore de Tarde et Sieghele, Le Bon va en effet voir dans la foule un groupe également capable d'héroïsme.

de Le Bon n'ajoute rien à la sienne; tout ce que le savant fran»ais décrit est expliqué par son approcheÉIl le dit d'ailleurs très clairement dans son analyse de l'Ïuvre lebonienne L'âme collective (d'après Gustave Le Bon): « Dans cette description il n'est pas un trait dont le psychanalyste ne soit à même d'indiquer l'origine et qu'il ne puisse classer9. «

Voilà donc deux savants, Jung et Le Bon, qui influencés par la soudaine notoriété de l'inconscient sur la scène psychologique et médicale, vont en tirer dans des domaines très différents des conséquences sur l'existence possible d'un inconscient collectif.

Le développement des neurosciences, dont ne disposaient ni Jung ni Le Bon au moment oü ils ont théorisé leur conception de l'inconscient collectif apporte un éclairage nouveau sur leurs pensées. Freud disait lui-même: « Nous devons nous souvenir que nos idées provisoires en psychologie seront probablement basées un jour sur une infrastructure organique10 «. Grâce aux techniques actuelles d'investigation, nous disposons d'une bien meilleure connaissance du cerveau, de sa constitution et de ses réactions. Les neurones miroirs, les neurones fuseaux, la plasticité du cerveau sont autant de piste s d'investigation qui permettent de décrypter l'action humaine sous un angle novateur. Comme l'explique Bernard Mazoyer, spécialiste en neuro-imagerie cognitive, « [Seul] 1% de l'activité [cérébrale] est `cognitive', c'est-à-dire accessible à la conscience: tout ce qui nous sert à penser, parler, inventer, décider ou bouger. Les 99% restants sont inconscients11 «. Ë quoi servent ces 99% restants ? Vu l'étendu des capacités humaines cognitives, on ne peut douter de la puissance de ces 99% inconscients, pourtant leur rTMle demeure difficile à déterminer. Voilà la question qu'il s'agit à présent d'élucider pour ses chercheurs.

En ce qui concerne cette étude, il semble qu'il faille se concentrer sur une question quelque peu différente, quoique liée: comment est-ce que les neurosciences peuvent nous permettre d'éclairer la notion d'inconscient collectif, telle qu'elle a été élaborée dans l'Ïuvre de Karl Gustav Jung et dans celle de Gustave Le Bon?

Pour répondre à cette question nous commencerons par expliquer en détails la notion d'inconscient collectif, chez Jung d'une part et chez Le Bon d'autre part, tout en s'attardant sur les raisons pour lesquelles elles ont été largement critiquées ; puis nous verrons que les neurosciences apportent un éclairage certain sur ces notions, qui nous permettront de conclure sur l'existence ou non de l'inconscient collectif.

9 FREUD, «L'âme collective (d'après Gustave Le Bon) «, Les cahiers psychologie politique, numéro 14, Janvier 2009. Disponible sur : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=395

10 FREUD, «Pour introduire le narcissisme « in : La vie sexuelle, PUF, 1969.

11 MAZOYER BERNARD in : VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin Michel, collection « Entretiens / Clés «, 2012, p. 130.

1 . L'inconscient collectif : la decouverte controversee de Le Bon et Jung.

Le chemin emprunté par cette première partie vise la réponse à la question « qu'est-ce que l'inconscient collectif dans la perspective des auteurs que nous étudions ? ». Cette notion d'inconscient collectif est complexe, multiple, car elle regroupe et recoupe de nombreuses réalités : sociologiques, psychologiques, politiques aussi. A leur naissance, ces théories de l'inconscient collectif ont rencontré une vaste opposition, qu'il conviendra également d'expliquer. Nous explorerons donc successivement la conception de Gustave Le Bon puis la théorie Jungienne de l'inconscient collectif afin de le définir précisément.

1.1 Gustave le Bon : l'inconscient collectif, moteur de la foule

La théorie de Gustave Le Bon peut etre décrite en trois étapes successives. Sorte de prémisse à la théorie, le chercheur distingue les différentes logiques de l'action humaine, révélant le rTMle fondamentale de l'inconscient ; puis il développe une compréhension de l'inconscient collectif, basée sur les concepts de races historiques, de constitution mentale des peuples ; enfin, il en révèle les applications concrètes, qui aujourd'hui encore sont perceptibles dans les faits sociaux.

1.1.1. Les logiques de l'action humaine

Pour Le Bon, en effet, différentes logiques initient et dirigent le comportement humain. Comme il l'explique dans Les Opinions et les Croyances, « les diverses sphéres d'activités vitale et psychologique sont gouvernées par formes de logiques différentes 12

(É) des . » Il faut bien entendu

s'entendre sur sa définition de la logique, dont le seul déterminant, le seul « critérium » pour Le Bon est « l'action13 ». Le Bon décrit cinq logiques distinctes. Tout d'abord, la logique rationnelle, consciente et raisonnable, celle que nous appelons communément `la logique'. Vient ensuite la logique affective ; complètement distincte de la logique rationnelle, elle « dirige, dit-il, la plupart de nos actions14 ». Le Bon souligne également que la plupart des processus liés à cette logique et aux sentiments sont inconscients. Suivant le psychologue fran»ais Théodule Ribot, qui parle de la logique des sentiments comme d'une « servante15 » de la connaissance, Le Bon donne aux processus dirigés par la logique affective une place prépondérante. La logique mystique est la troisième logique pour le chercheur. Cette logique, tout aussi irrationnelle que la logique affective, en diffère en cela qu'elle est « consciente et comporte une délibération16 ». La quatrième, la logique collective, est un peu particulière puisqu'elle est caractéristique de l'homme en foule, dont on sait, ajoute l'auteur, qu'il « se conduit différemment d'un homme isole17 ». C'est la logique qui guidera les actes de l'homme en groupe : inconsciente, irrationnelle, elle est néanmoins distincte de la logique affective car elle va parfois mener à des actions opposées. Catherine Rouvier, éclairant

1 2 LE BON GUSTAVE, Les Opinions et les Croyances, Québec, Presse de l'Université de Québec, coll. « Les classiques des sciences sociales », 2002, p. 60. (Edition numérique disponible : http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/opinions_et_croyances/Opinions_et_croyances.pdf).

13 Ibid., p. 38.

14 Ibid., p. 61.

15 RIBOT THÉODULE, in Ibid. , p. 71. (Le Bon ne donne pas plus de détails sur la provenance de la citation.)

16 Ibid., p. 62.

17 Ibid., p. 61.

18

cette notion y per»oit « un combiné de la logique affective et de la logique mystique ». La cinquième et dernière logique est la logique biologique ; aucunement guidée par la volonté, cette logique produit d'elle -même des adaptations biologiques, décidées par « des forces que nous ne connaissons pas19 ». Elles ne semblent pas être mécaniques, ajoute Le Bon, puisque leur action dépend sans cesse de leur but.

Ë la description de ces différentes logiques, qui visent à expliquer les raisons de l'action humaine, on remarque que Le Bon porte un grand intérêt aux processus inconscients. Il en reconna»t la force et la prépondérance, confirmant les expériences de Charcot et les théories de Freud. Il dira ainsi que « [l'] importance [de l'inconscient] est préponderante car, dans ce terrain, se trouvent les racines de nos opinions et de notre conduite20 », percevant des interventions de l'inconscient à différents niveaux (organique, affectif et intellectuel) et montrant donc son immense part de responsabilité dans les actions, choix et décisions de tout individu. Mais dans son étude de l'inconscient, Le Bon, toujours fasciné par l'action collective va aller plus loin, appliquant la notion d'inconscient à la collectivité.

1.1.2. La « race historique » : base de la « constitution mentale » des peuples

Pour l'auteur, l'inconscient collectif à vocation à expliquer les causes inconscientes des actes d'un est formé de que Bon appelle accumulations héréditaires 21

peuple. Il ce Le des « ». Dans cette perspective, Le Bon évoque une race historique. C'est cette idée de race qui est bien entendu très controversée et qui a poussé certains analystes à voir dans la théorie de Le Bon, une «mystique raciste22 ». En réalité, il faut comprendre dans la race de Le Bon, une notion plus proche de celle de `peuple' ou de `nation' que de `groupe ethnique' : comme le souligne Le Bon dans Lois psychologiques de l'evolution des peuples, « Quel que soit aujourd'hui la race considérée, (É) il faut toujours la considérer comme une race artificielle et non comme une race naturelle. (É) La plupart des aujourd'hui que races historiques 23

races civilisées sont

ne des ».

Dans l'esprit lebonien, la race ne se fonde pas sur des différences physiques mais bel et bien sur une culture et des traditions communes, ou pour reprendre son expression sur « des sentiments communs, des intérêts communs, des croyances communes24 ». Cette race historique, basée sur des accumulations héréditaires, basée sur une culture commune, sur une communauté de vie et de destin, est la structure de l'inconscient collectif, ou comme l'auteur la nomme de la « constitution mentale des peuples ».

La race historique structure donc l'inconscient collectif. Le Bon fixe trois conditions propices à la formation d'une telle race historique, conditions qui vont donc permettre l'émergence de l' inconscient collectif. La première condition, que les « races soumises aux croisements ne soient pas trop inégales par leur nombre25 », sans quoi insiste Catherine Rouvier « la dominante

1 8 ROUVIER CATHERINE, Les idees politiques de Gustave Le Bon, Paris, Presses Universitaires de France, 1986, p. 58.

19 LE BON GUSTAVE, Les Opinions et les Croyances, Québec, Presse de l'Université de Québec, coll. « Les classiques des sciences sociales », 2002, p. 61. (Edition numérique disponible : http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/opinions_et_croyances/Opinions_et_croyances.pdf).

20 Ibid., p. 37.

21 On retrouve l'expression à de maintes reprises dans l'oeuvre de Le Bon.

22 L'expression est d'Otto Klineberg, qui a préfacé une édition de Psychologie des foules.

23 LE BON GUSTAVE, Lois psychologiques de l'evolution des peuples, Québec, Presse de l'Université de Québec, coll.

« Les classiques des sciences sociales », 2006, p. 22. (Edition numérique disponible : http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/lois_psycho_evolution_peuples/le_bon_lois_psycho.pdf).

24 Ibid., p. 20.

25 Ibid., p. 44.

aneantit l'autre ou les autres26 ». Seconde condition qu'elles ne « different pas trop par leur
caractere
27 », deux races trop eloignees, deux peuples trop differents ne pourront jamais se fondre
en une seule entite. La troisieme et derniere condition est que ces races evoluent dans des

28

« conditions de milieu identiques ». Une fois ces conditions reunies, la « constitution mentale » peut emerger. Le Bon n'en dit guere plus, ne demontrant que par l'exemple l'existence de cet inconscient collectifÉ

Ce sont les premisses de la theorie que nous retracons ici brievement. Avant de voir l'inconscient collectif se cristalliser en un moment de foule, il faut souligner que le contenu de l'inconscient collectif peut etre `mobile'. Bien sir, Le Bon insiste sur l' « être permanent, affranchi du temps29 30

» qu'est la race, sur la « fixité » de la constitution mentale d'un peuple, mais on entrevoit une certaine possibilite d'evolution quand on le lie à la theorie des idees et des croyances. Le Bon insiste sur le « tres petit nombre d'idees fondamentales31 » qui siegent dans l'âme des peuples, dans l'inconscient collectif. Cependant, il explique egalement que certaines idees, penetrant « cette region stable et inconsciente des sentiments oit s'elaborent les motifs de nos actions32 », entrent en fait dans l'inconscient collectif. Ë force de repetition, de reproduction, une idee entre dans la culture, entre de banalités héréditaires 33

dans « ce stock compact » dit Le Bon.

Tant et si bien que l'idee devient une croyance ajoute l'auteur, soulignant cette difference fondamentale : sur la croyance, la raison n'a pas d'emprise. Comme le dit Le Bon c'est un « acte de foi d'origine inconsciente qui nous force à admettre en bloc une idee, une opinion, une explication, une doctrine34 ». Pour l'auteur, ces croyances, ces idees qui siegent dans l'âme des peuples sont les plus importants moteurs de l'action individuelle et de l' action collective. On le comprend bien quand il dit que « c'est par ses morts, bien plus que par ses vivants qu'un peuple est conduit (É) ils ont cree nos idées et nos sentiments, et par consequent tous les mobiles de notre conduite35 ». Toute idee qui, s'inserant dans l'âme des peuples, devient une croyance est un mobile de la conduite humaine. Un mobile dont les consequences peuvent etre parfois surprenantes tant elles sont grandioses, comme Le Bon l'explique par sa Psychologie des foules.

1.1.3. L'inconscient collectif en marche : la psychologie des foules

On peut saisir la foule comme un inconscient collectif en marche. Une reunion d'individus, dit Le Bon, n'est pas une foule : il faut s'eloigner du sens commun, car la signification au niveau psychologique est « tout autre36 ».

26 ROUVIER CATHERINE, Les idees politiques de Gustave Le Bon, Paris, Presses Universitaires de France, 1986, p. 70.

27 LE BON GUSTAVE, Lois psychologiques de l'evolution des peuples, Quebec, Presse de l'Universite de Quebec, coll. « Les classiques des sciences sociales », 2006, p. 44. (Edition numerique disponible : http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/lois_psycho_evolution_peuples/le_bon_lois_psycho.pdf).

28 Ibid.

29 Ibid., p. 19.

30 Ibid., p. 21.

31 Ibid., p. 108.

32 Ibid.

33 Ibid., p. 111.

34 LE BON GUSTAVE, Les Opinions et les Croyances, Quebec, Presse de l'Universite de Quebec, coll. « Les classiques des sciences sociales », 2002, p. 16. (Edition numerique disponible : http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/opinions_et_croyances/Opinions_et_croyances.pdf).

35 LE BON GUSTAVE, Lois psychologiques de l'evolution des peuples, Quebec, Presse de l'Universite de Quebec, coll. « Les classiques des sciences sociales », 2006, p. 19. (Edition numerique disponible : http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/lois_psycho_evolution_peuples/le_bon_lois_psycho.pdf).

36 LE BON GUSTAVE, Psychologie des foules, Quebec, Presse de l'Universite de Quebec, coll. « Les classiques des sciences sociales », 2001, p. 17. (Edition numerique disponible : http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/psychologie_des_foules_Alcan/Psycho_des_foules_alcan.pdf).

Le Bon définit longuement ce qu'il convient de considérer comme une foule, du moins telle qu'il l'analyse dans le reste de sa Psychologie des foules :

Dans certaines circonstances données, et seulement dans ces circonstances, une agglomération d'hommes possède des caractères nouveaux fort différents de ceux des individus composant cette agglomération. La personnalité consciente s'évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction. Il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets. La collectivité est alors devenue ce que, faute d'une expression meilleure, j'appellerai une foule organisée, ou, si l'on préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l'unité mentale des foules37.

Peu importe le nombre d'invidus, peu importe s'ils sont physiquement réunis ex plique Le

Bon, ce qui importe c'est la force de l'excitant qui va déclencher l'action de la foule : sous
l'influence de « certaines émotions violentes38 » des individus que rien ne semblent rapprocher

peuvent devenir une foule. Et récemment les exemples sont nombreux : combien de personnes se sont retrouvées hébétés devant leur poste de télévision lors des attentats du 11 septembre ? Un événement traumatisant, au retentissement médiatique hallucinant, qui a parcouru la planète en quelques minutes provoquant une vague planétaire de terreur, a créé une foule. Plus récemment encore, on peut parler de l'affaire Mehra, qui là encore en quelques minutes à immobiliser l'intégralité de la France, autour d'un sentiment : la peur. Tous ces gens hébétés, ahuris, traumatisés par ces évènements ont constitué une foule au sens lebonien.

Ils ont fait parti d' un être collectif, doté d'une véritable unité mentale. Que cela recouvre-t- il réellement ? Bien entendu, l'âme de la race, la constitution mentale, c'est à dire l'inconscient collectif, vont être la base de cette unité mentale soudaine. Comme Le Bon le souligne c'est principalement « par les éléments inconscients composant l'âme d'une race que se ressemblent tous les individus (É) C'est par les éléments conscients (É) qu'ils different. (É) Ces qualités générales du caractère, régies par l'inconscient et possédées à peu pres au même degré par les individus normaux d'une foule, sont précisément celles qui, chez les foules, sont mises en commun 39. » En résumé, l'inconscient collectif, habituellement masqué par la conscience, fruit de

l'éducation, du milieu, etc., semble appara»tre au grand jour quand les hommes sont réunis en foule40.

Quels sont à présent les excitants qui vont motiver la création d'une foule ? Premier excitant, le nombre, qui rend l'individu puissant d'une part et irresponsable car anonyme d'autre part. Deuxième excitant, la contagion. C'est l'idée selon laquelle toute émotion forte ressentie se transmet rapidement d'un individu à l'autre, « toute émotion, tout acte est contagieux à ce point que l'individu sacrifie tres facilement son intérêt personnel à l'intérêt collectit1 . » explique Le Bon, montrant ainsi la puissance de la contagion, qui fait renoncer l'individu à la poursuite de son intérêt propre. Troisième élément, la suggestibilité de la foule : s'inspirant des effets sur un individu de l'hypnose, qui lui faire perdre « sa personnalité consciente42 », Le Bon détermine que

37 Ibid.

38 Ibid., p. 18.

39 Ibid., p. 20.

40 ROUVIER CATHERINE, Les idées politiques de Gustave Le Bon, Paris, Presses Universitaires de France, 1986, p. 97-98.

41 LE BON GUSTAVE, Psychologie des foules, Québec, Presse de l'Université de Québec, coll. « Les classiques des

sciences sociales », 2001, p. 21. (Edition numérique disponible : http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/psychologie_des_foules_Alcan/Psycho_des_foules_alcan.pdf).

42 Ibid.

l ' individu au milieu d'une foule entre un état « fascination 43

dans comparable de ». Comme nous le

discuterons en deuxième partie et comme Le Bon le résume

« [Les actes d'un individu en foule]

sont sous la cerveauÉ 44

beaucoup plus l'influence de moelle épinière que sous celle du «.

Une fois la foule créée, elle va entrer en action grâce à un leader. Le Bon insiste sur le fait qu'il doit utiliser des images simples et fortes, des images qui frappent l'imaginaire de la foule, puisque sa raison est inaccessible. Ces images doivent faire référence à des sentiments forts, excessifs, frappants. Par exemple, comme le souligne Catherine Rouvier dans sa conférence pour liberté politique45, le fait que les enfants assassinés par Mohammed Mehra soient juifs est particulièrement traumatisant, car cela rappelle les déportations d'enfants juifs durant la shoah ; Nicolas Sarkozy n'hésitera pas à jouer sur ce traumatisme pour promouvoir son image, allant jusqu'à dire dans « sa lettre aux Francais [que] si ce n'est pas [lui] , ce sera à nouveau la shoah46 «, dit Catherine Rouvier. Un message simple, fort et faisant appel à un traumatisme passé, qui doit être répété pour s'ancrer dans l'esprit de la foule. Pour peu que ce message soit formulé par une personne qui a du prestige, c'est à dire exer»ant « une sorte de fascination47 », la foule, autoritaire et en tout excessive, l'accueillera et le portera. Affirmation, simple et percutante, répétition, prestige : voilà les trois moyens que peuvent employer les leaders pour agir sur la foule.

Autant de techniques qui seront utilisées par les dictatures totalitaires nationale-socialiste et soviétique, pour imposer leur pouvoir, ce qui vaudra à Le Bon un nouveau lot de critique. On se doit néanmoins de souligner la condamnation que le chercheur avait fait de ses deux idéologies. Il faut également mentionner la critique durkheimienne de Le Bon : Durkheim refuse l'idée d'une psychologie des foules, il ne pense pas que toutes les foules soient influen»ables, suggestibles. Ces allégations, basées sur des réflexions

bien plus que sur des exemples n'ont pas une grande crédibilitéÉmais on comprend qu'elles séduisent politiques et sociologues, qui ne peuvent avouer aux électeurs leur pouvoir sur eux48 !

Pour conclure sur cette théorie lebonienne, on per»oit une division entre une théorie statique et une théorie dynamique. La théorie statique, révèle l'importance de l'inconscient collectif, existant grâce à la race historique, aux accumulations héréditaires, etc. mais restant masquée derrière la conscience, derrière l'éducation. La théorie dynamique montre l'inconscient collectif en mouvement : réunis en foule, les individus laissent l'inconscient collectif prendre le dessus et deviennent des automates aveugles, sensibles à la contagion, se laissant submerger par leurs émotions, répondant docilement aux messages d'un leader. Comme nous le verrons dans notre seconde partie, de nombreux éléments de la théorie lebonienne semblent aujourd'hui vérifiés par les neurosciences.

43 Ibid.

44 Ibid., p. 25.

45 ROUVIER CATHERINE, Conférence du 11 avril 2012, en l'Église Saint Louis d'Antin (espace Bernanos), organisée par Liberté-politique. (Enregistrement disponible : http://vimeo.com/40265162)

46 Ibid., 40mn 45s.

47 LE BON GUSTAVE, Psychologie des foules, Québec, Presse de l'Université de Québec, coll. « Les classiques des sciences sociales », 2001, p. 79. (Edition numérique disponible : http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/psychologie_des_foules_Alcan/Psycho_des_foules_alcan.pdf).

48 ROUVIER CATHERINE, Les idées politiques de Gustave Le Bon, Paris, Presses Universitaires de France, 1986, p. 100- 1 02 .

1 . 2 Inconscient collectif, archetypes et heritage : la theorie jungienne.

Des l'introduction, nous avons souligné la variété des perspectives nécessaires à la compréhension de l'inconscient collectif. Gustave Le Bon mêlait des perspectives diverses, Jung en inaugure une nouvelle. Psychiatre de formation, devenu psychanalyste, Jung va se détacher de son ma»tre Freud sur plusieurs points. En réalité l'inconscient Freudien et l'inconscient Jungien, tel que théorisé pour sa psychologie analytique n'ont rapidement plus rien de commun.

1.2.1. Vers l'inconscient collectif

Comme l'explique tres bien Vivianne Thibaudier, « l'inconsci ent pour Jung n'a ni la même

49

origine, ni les mêmes caractéristiques, ni le même sens que pour Freud . » Tres rapidement, pour Freud l'inconscient c'est le contenant du refoulé : tout ce qui a été exclu de la conscience, par la conscience, tout ce qui est interdit et censuré par le conscient, se retrouve dans l'inconscient. Pour Jung, le mouvement est inverse, puisqu'il va jusqu'à dire que « l'inconscient est la mere de la conscience50 ». Pour Jung, l'inconscient originel nourrit sans cesse la conscience. Ce qui lui permet également de dire que au fur et à mesure que nous avan»ons en âge, nous sommes sommes de plus en plus conscients : nous élargissons sans cesse le champ de notre conscience à partir des contenus archaïques présents dans notre inconscient, à partir de « l'inconscience originelle51 ».

Au delà de cette première différence déjà importance, la rupture fondamentale entre Freud et son disciple est que pour Jung il existe différents niveaux dans l'inconscient. On représente souvent l'esprit tel que Jung l'envisage par une pyramide semblable à celle-ci :

Tout en haut de la pyramide se trouve donc le conscient. Premier niveau de l'inconscient nous dit Carl Gustave Jung, l'inconscient personnel. Dans Dialectique du moi et de l'inconscient (1933), Jung explore le contenu de cet inconscient personnel : « Nous identifions des matériaux comme relevant de l'inconscient personnel à ce que leur provenance, leur apparition ou leur efficacité procedent d'un lien quelconque avec le passé personnel du sujet. Ils sont partie intégrante de la personnalité, ils appartiennent de fa»on nécessaire à l'inventaire de ses éléments constitutifs52 ». Ce premier niveau correspond à peu de choses pres à l'inconscient freudien, comme le souligne Viviane Thibaudier53, réunissant tous les contenus liés à la vie personnelle, tout

49 THIBAUDIER VIVIANE, op. cit., p. 32.

50 JUNG CARL GUSTAV, La guerison psychologique, Geneve, Georg, 1987, p. 266.

51 Ibid.

52 JUNG CARL GUSTAV, Dialectique du Moi et de l'inconscient, Paris, Gallimard, coll. « Folio / Essais », 2010, p. 42.

53 THIBAUDIER VIVIANE, op. cit., p. 33.

ce qui a été refoulé, les images qui se sont formées depuis l'enfance et ont été éliminées de la conscience. Jung dira d'ailleurs à ce sujet que « cet inconscient personnel renferme toute les acquisitions de la vie personnelle : ce que nous oublions, ce que nous refoulons, perceptions, pensées et sentiments subliminaux54 ». Et le psychiatre poursuit « à cTMté de ces contenus personnels, il en existe d'autres, qui ne sont pas personnellement acquis (É) je désigne ces contenus en disant qu'ils sont inconscients collectifs55 ». Comme le font remarquer Attard et Pidinielli, Jung affine encore cette première division, décrivant « plusieurs strates comme composantes de l'inconscient collectif avec en premier lieu l'inconscient familial, puis l'inconscient de groupe, ethnique et culturel et enfin l'inconscient primaire56 . » On découvre en effet cette dimension des le second chapitre de Dialectique du Moi et de l'inconscient : « il est, audessus du socle de la psyché collective universelle, des niveaux de psyché collective correspondant aux limitations de la race, de la tribu, de la famille.57 »

Mais comment Jung en est-il arrivé à parler d'un inconscient collectif ? Par quoi cette découverte a-t-elle été guidée ? Aux alentours de 1906, Jung, psychiatre, prend connaissance des écrits de Miss Miller, poèmes, visions rédigées ou encore rêves et va tenter de les analyser. Il va ainsi les interpréter en fonction des motifs mythologiques qu'ils contiennent. Ë partir de cette premiere expérience, va na»tre l'idée dans l'esprit de Jung d'un inconscient collectif. « Nous ne résoudrons pas le fond de la névrose et de la psychose sans la mythologie et l'histoire des civilisations58 » écrit-il en 1909 à Freud, révélant à son a»né, qui est encore son mentor, l'importance qu'il donne à la mythologie dans sa recherche de l'inconscient. Il poursuivra ses recherches sur cette piste avec le cas Émile Schwyzer, percevant derrière le délire personnel du patient, un trait « généralement humain59 ». Il présente ses conclusions sur ces deux cas en 1911 dans son ouvrage Métamorphoses et symboles de la libido , véritable catalogue de sources pour prouver le lien entre les anciens mythes et les rêves, délires, etc. de ses patients. La théorie des archétypes na»t. On attendra néanmoins 1916 avant que Jung ne prononce le terme d'inconscient collectif, année durant laquelle les concepts deviendront définitivement soudés : Jung parle à partir de ce moment des « archétypes de l'inconscient collectif60 ».

54 JUNG, Types psychologiques, Georg, 1997, p. 110.

55 Ibid.

56ATTARD CÉLINE et PEDINIELLI JEAN-LOUIS, «Entre agir et institution : quelle place pour l'inconscient collectif ?», Les cahiers psychologie politique, numéro 18, Janvier 2011. (Édition numérique disponible : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=1765).

57 JUNG CARL GUSTAV, Dialectique du Moi et de l'inconscient, Paris, Gallimard, coll. « Folio / Essais », 2010, p. 65

58 FREUD, JUNG, Correspondances de Jung à Freud, Paris, Gallimard, 1992.

59 JUNG, Métamorphoses de l'âme et ses symboles, Georg, 1972, p. 191-192.

60 JUNG, Psychologie de l'inconscient,

1 .2.2. L'inconscient collectif : definition & contenu

Comme nous allons le voir, la notion d'archétypes est intimement liée à la notion d'inconscient collectif. Et cet inconscient collectif, lié aux images archétypales, ou images originelles, ou archétypes, Jung le voit bientôt surgir partout :

[C'est une] image authentique et profondément primitive (É) qui se développa dans l'esprit d'une créature moderne. (É) Dans cette image, je ne discerne rien de `personnel' : c'est une image entierement collective (É) Et nous sommes bien obliges de nous dire que cette image de Dieu (É) s'est trouvée reformée et reconstituée par la psyché61.

L'inconscient collectif va être maintes et maintes fois définis dans l'Ïuvre de Jun g, affiné, précisé. Quoiqu'il en soit son existence appara»t à Jung comme une évidence : « Par-delà l'individu, il existe une société, de même il existe, par-delà notre psyché personnelle, une psyche

62

collective, précisément l'inconscient collectif ». Il parle également d'une « uniformité universelle des cerveaux ». L'inconscient collectif dans la perspective jungienne est trts clairement la couche la plus profonde, la plus primitive, la plus archa
·que de l'inconscient, et donc de la psyché. Comme le dit Viviane Thibaudier, « elle est enracinée dans le corps et correspond à la sphere instinctive,

63

c'est à dire la plus archa
·que de l'individu
». Jung décrit trts précisément ce qu'est cet
inconscient collectif, ce qui le caractérise. Ainsi, les « elements collectifs de l'inconscient64» sont à

65

la fois des « instincts, qualités, idées et images ». Tous ces matériaux collectifs sont rassemblés sous forme d'archétypes 66

de « catégories héritées et . » dit-il ajoutant que ces matériaux collectifs

sont « vivants et agissants67 ».

Le concept d'archétype est un peu plus complexe à saisir : il ne s'agit pas véritablement d'image, ou de concept qui seraient enfoui au plus profond de l'inconscient. Il s'agit plutôt de siege de la naissance de certaines images, certains concepts, voire certains comportements. Pour prendre une image un peu plus précise, Viviane Thibaudier assimile l'archétype à une sorte de « matrice virtuelle68 ». Cet archétype, forme vide, creuse, peut parfois se remplir d'une représentation ou image archétypale : seules ces représentations sont perceptibles, l'archétype étant lui indécelable. Ce qui est certain pour Jung c'est que les archétypes sont à la fois impersonnels (ils ne sont jamais issus d'une expérience ou de la vie du sujet) mais également universels (on retrouve des occurrences de ces représ entations partout dans le monde et peu importe l'époque considérée). Il y a en fait de nombreuses images archétypales, pour un seul archétype, comme le souligne encore Viviane Thibaudier « Tout en ayant la même signification de fond, ils se déclinent à l'infini en fonction du lieu, de la culture ou de l'époque69 ». Un exemple assez explicite est celui du héros : tout en ayant les mêmes caractéristiques, les Héros ne sont pas représentés de la même maniere aujourd'hui, au Moyen-âge et dans l'Antiquité. Ulysse, Perceval, James Bond sont autant de representations du même archétype .

6 1 JUNG CARL GUSTAV, Dialectique du Moi et de l'inconscient, Paris, Gallimard, coll. « Folio / Essais », 2010, p. 45-46.

62 Ibid., p. 61.

63 THIBAUDIER VIVIANE, op. cit., p. 33.

64 JUNG CARL GUSTAV, Dialectique du Moi et de l'inconscient, Paris, Gallimard, coll. « Folio / Essais », 2010, p. 66.

65 Ibid.

66

Ibid., p. 46.

67 Ibid.

68 THIBAUDIER VIVIANE, op. cit., p. 34.

69 Ibid., p. 35.

Pour Jung en résumé, on a donc un inconscient collectif, structuré par des archétypes (littéralement << images primordiales >>) qui vont parfois donner naissance à des représentations. Ces représentations archa
·ques sont conscientisées, ce qui permet aux hommes d'élargir sans cesse le champ de leur conscience. Cela permet également au conscient de dialoguer avec l'inconscient: Jung vivra des expériences de ce dialogue, expériences quasi-mystiques, de rêves éveillés,

mémoires 70

d'imagination active,Équi lui feront consacrer un chapitre entier dans ses à sa

<<confrontation avec l'inconscient >>. Ces images archétypales se renouvellent partout, sans cesse, ayant des connexions mythologiques certaines: l'inconscient collectif, est donc avant tout impersonnel et universel comme nous le soulignions précédemment.

Soulignons, avant d'expliquer pourquoi cette théorie a été l'objet d'objection et de controverse, que Jung ne la tenait pas pour une réalité absolue et certaine. Il se placait dans la même perspective que Le Bon reconnaissant dans le concept d'inconscient que <<une simple et commode hypothèse de travail71 >> ou (et c'est encore plus proche du savant francais) que ses <<conclusions ne si gnifient jamais que `tout se passe comme siÉ'72 >> En résumé, aux vues des manifestations concrètes qui s'imposent à ses patients (rêves, imagination active, association des mots, É) Jung infère l'existence de l'inconscient collectif.

1.2.3. La controverse

Comme nous l'avons souligné à maintes reprises, l'inconscient collectif tel qu'il a été théorisé par le psychanalyste suisse a fait face à une vague de critique. Une critique qui se divise en fait en deux courants: d'une part la critique d'autres psychanalystes, qui accuse Jung de mysticisme et de faire plus de philosophie que de psychologie, d'autre part une controverse idéologique, basée sur une critique plus politique, puisque l'auteur a été longtemps suspecté de sympathie nazie.

Dès 1912, dès la publication de Métamorphoses de l'âme et ses symboles, toute la frange freudienne de la psychologie a dénoncé les conclusions de Jung. Karl Abraham (1877-1925),

73

médecin et psychanalyste allemand, dira de Jung qu'il essaye de << délayer l'inconscient >>. Il lui reproche également la teinte religieuse de ses concepts, lui refusant le titre de psychanalyste au profit du titre de << théologien74 >> ! Enfin et c'est peut-être la critique qui sera la plus répétée et la plus polémique à l'égard du psychiatre suisse, Abraham l'accuse d'avoir un arrière plan de mysticisme, qui nuirait à la scientificité de son propos. Yvon Brès par exemple, réitèrera cette critique : il voyait dans Jung un homme qui était parti des sciences (en particulier la psychologie, la médecine, la philosophie) mais était finalement complètement sortie de ce domaine, aboutissant dans <<un univers de pensée75>> étranger aux exigences scientifiques. Lacan, un freudien de la seconde génération, récusera lui aussi complètement l'existence de l'inconscient, disant tout simple << il n'existe pas d'inconscient collectif 76 >>. Si cette première frange de critique restera relativement théorique, c'est le rapprochement entre Jung et le gouvernement nazi qui discréditera longtemps les thèses du psychiatre.

70 Ma vie. Souvenirs, réves et pensées, 1957.

71 JUNG CARL GUSTAV, Psychologie et religion, Buchet -Chastel , 1958, p. 81.

72 JUNG CARL GUSTAV, Problème de l'âme moderne, Buchet-Castel, 1961, p. 40-41.

73 ABRAHAM KARL, <<Critique de l'essai d'une présentation de la théorie psychanalytique de C. G. Jung>> in Psychanalyse

et culture, Payot, Petite Bibliothèque Payot , Coll. Sciences de l'homme, 1966, p. 207-224.

74 Ibid.

75 BRéS YVON, L'inconscient, Paris, Ellipses, collection << Philo >>, 2002, p. 123.

76 LACAN JACQUES, Le Sinthome, Seuil, coll. <<Champ freudien >>, 2005, p. 173.

La polémique liant Jung au gouvernement national-socialiste semble débuter aux alentours de février 1934 : un psychanalyste allemand, réfugié en Suisse, l'accuse publiquement de collusion avec le régime d'Hitler. La psychanalyse, per»ue par le régime en place comme une <<science juive >> est, peu à peu, évincée de la société médicale allemande de psychothérapie. Jung en devient le vice-président en 1933. A partir de cela, et à des preuves parfois douteuses 77

grâce , Jung va être

vu comme un nazi, ce qui suffit pour discrédit er l'intégralité de ses theses.

En réalité, comme le souligne Deirdre Blair, << Il n'existe (É) aucun document prouvant son éventuelle adhesion78 >>. Il semble plus juste de dire que le gouvernement nazi a utilisé les theses de Jung, en les dénaturant et les détournant pour justifier la mise en place de la shoah. Jung tente par tous les moyens de ne pas déranger le gouvernement nazi, tout en refusant de s'y affilier: un jeu d'équilibriste qui durera longtemps, puisqu'il sera à la fois passeur de juif en Allema gne et à la tête de l'Institut Gring (nouveau nom de la société médicale allemande de la psychothérapie). Tentant de forcé Gring à accepter sa démission, il ira jusqu'à présenter Hitler comme un psychopathe notoire (en 1940) et sera par la suite mis sur la `liste noire' des auteurs interdits par le Reich. Aux alentours de 1942, il semble qu'il se soit rapproché des britanniques (voire qu'il serait devenu un agent secret pour les services secrets alliés), quoiqu'il en soit, ses théories pour anéantir le régime nazi et relancer l'Allemagne seront suivies avec une grande attention.

Malgré ces éléments, plus historiques que partisans, Jung demeure pour de nombreux chercheurs un psychanalyste nazi, ce qui suffit à décrédibiliser la totalité de ses theses. On peut par exemple citer Élisabeth Roudinesco qui a publié en 1998 un article titré <<Carl Gustav Jung, De l'archétype au nazisme. Dérives d'une psychologie de la différence.>>

Finalement, pour Jung l'inconscient collectif est le centre de la psyché, ce qui permet au conscient de se nourrir, de découvrir, de se développer. Il lui octroie un grand rTMle dans le développement de la créativité par exemple. Il est basé sur les archétypes, structures ancestrales, qui vont amener à la conscience des représentations différentes à chaque époque, en chaque lieu, mais pourtant intrinsèquement identiques. Il y a donc bien pour Jung, dans une certaine mesure, une influence de la culture79, sur les représentations archétypales. Il ne faut pas oublier qu'au delà d'être impersonnel et universel, l'inconscient collectif semble également être pour Jung le siege de l'instinct, dimension que nous pourrons éclairer par la suite.

L'inconscient de Jung, universel, racial, impersonnel, son influence sur la conscience, peuvent bien entendu être rapproché de la conception lebonienne. Il a, de toute évidence, été influencé par la pensée du Fran»ais. Mais sa perspective psychanalytique l'a poussé à chercher plus loin, créant les structures et contenus (archétypes / représentations) quand Le Bon, dans cette perspective plus anthropologique, plus sociologique, s'intéressait à la mise en mouvement de son inconscient collectif. Comment les neurosciences éclairent-elles cette notion d'inconscient collectif? C'est ce que nous allons voir à présent.

77 En décontextualisant des écrits de Jung, en particulier lorsqu'il explique l'existence de différence d'inconscient entre le peuple juif et le peuple aryen.

78 BLAIR DEIRDRE, Jung, Paris, Flammarion, 2007.

79 De la race dirait-il, mais comme chez Le Bon, le sens des mots est à explorer dans le contexte de l'époque, pour éviter les contre-sens

2 . Inconscient collectif : l'eclairage des neurosciences

Comme nous le disions en introduction, ni Gustave Le Bon, ni Jung ne disposait des techniques actuelles pour explorer les méandres de l'esprit. Ils se sont pourtant attachés à décrire et à théoriser le concept très controversé d'inconscient collectif. Les neurosciences sont la science d'étude du système nerveux; discipline mêlant de nombreuses approches (chimie, imagerie, anatomie, biologieÉ) elle tente d'aboutir à une meilleure connaissance du cerveau et de ces processus. Les progrès récents de cette science nous permettent de critiquer la théorie de l'inconscient collectif, comme nous allons le voir à présent. En effet, les découvertes des neurosciences, en particulier le lien entre les émotions et la mémoire d'une part et le côté profondément social de notre cerveau d'autre part, nous permettent d'éclairer la notion d'inconscient collectif.

2.1. « Ce qui touche le coeur se grave dans la mémoire «

Sur ce point, Voltaire avait eu un bon pressentiment, comme nous allons le voir. Les neurosciences révèlent non seulement l'existence d'un inconscient, mais également l'importance des émotions, qui ancrent profondément les souvenirs dans la mémoire, créant ainsi une large par d'inconscient commun, qu'il semble juste de nommer collectif.

2.1.1. L'existence de l'inconscient

Avant de nous intéresser à l'inconscient collectif, tentons de découvrir ce que les neurosciences ont découvert sur l'inconscient. On remarque tout d'abord que les neuroscientifiques préfèrent souvent parler de processus non-conscients, de non-conscient, ou de non-conscience, pour éviter le terme freudien. En ce qui concerne cette analyse, nous nous contenterons de cette analogie, dont on saisit bien le sens.

Première découverte, les neurosciences semblent bien percevoir un inconscient. Daniel Goleman, docteur en psychologie et ancien professeur de la célèbre université d'Harvard, décrit dans son best-seller l'intelligence émotionnelle, l'existence de deux esprits. Pour lui, en effet, l'homme dispose de deux esprits, distincts, qui n'ont ni le même rôle, ni le même mode de fonctionnement: le premier est rationnel, le second est émotionnel. L'esprit rationnel, pondéré, réfléchi est analysé par l'auteur comme un mode conscient d'interprétation du réel et d'action. L'esprit émotionnel, quant à lui, impulsif, puissant, est vu comme un mode de fonctionnement inconscient. Les processus qu'il déclenche sont souvent réalisés en dehors de toute cognition. Pour Goleman, < plus un sentiment est intense, plus l'esprit émotionnel domine et plus le rationnel perd

81

de son efficacité 80. « Dit autrement, on peut parler de < prééminence du cÏur sur le mental». On remarque par ailleurs dans la description du développement du cerveau que le cerveau émotionnel existait avant le cerveau rationnel: dans l'ordre, on a un cerveau primitif (constitué de régulateurs préprogrammés qui gèrent les fonctions vitales essentielles), sur lequel se crée un cerveau qu'il dit

80 GOLEMAN DANIEL, l'intelligence émotionnelle, Paris, J'ai lu, coll. <Bien être «, 2010, p. 25.

81 Ibid., p. 18 .

<< sentant» (réunissant les centres nerveux qui gèrent les émotions), à partir duquel se développe le néocortex, ou cerveau rationnel.

Bref, comme le sentait Le Bon, les actions humaines sont parfois plus sous l'influence <<de la moelle épinière que du cerveau «.

Bernard Mazoyer, dont parlions dès l'introduction, s'est beaucoup intéressé à ce qu'il appelle le <<non-conscient cérébral «. Ses travaux ont révélé l'existence de cinq réseaux qui le composent: << un réseau visuel; un réseau porteur des autres entrées sensoriels; un réseau dédié aux intentions, alertes et apprentissages; un réseau de mémoire de travail (à très court terme) ; un réseau de mémoire épisodique (à long terme)82. « On ne peut néanmoins pas savoir avec certitude quelles actions réalisent précisément ces différents réseaux. Vu la place qu'ils occupent et l'énergie qu'il capte pour leur fonctionnement on ne peut douter néanmoins de leur puissance; il reste donc certains défis à relever dans ce domaine. Deux choses sont süres: les émotions et la mémoire, jouent dans cette sphère inconsciente un rTMle fondamental.

Quoiqu'il en soit, il appara»t quasi-évident pour les neuroscientifiques que l'inconscient joue un rTMle non négligeable dans nos actions, dans nos décisions. Ce sont les 99% d'activité cérébrale non cognitives dont nous parlions en introduction. Ceci étant posé, nous pouvons nous concentrer sur la recherche de l'inconscient collectif.

2.1.2. L'importance de l'émotion

Pour plusieurs raisons que nous allons nous attacher à décrire, l'émotion semble prendre une place très étonnante dans l'inconscient. Une place et un rTMle qui semblent confirmer certains points des théories sur l'inconscient collectifÉ

Première piste d'investigation, ce qu'on appelle les <<circuits neuronaux hérités «. D'après

83

Daniel Goleman, << nous av ons hérité de circuits neuronaux pour les émotions», ce qui lui permet de dire que nous sommes guidés par notre passé personnel mais aussi par notre <<passé ancestral84 «. Sur cette piste de réflexion, il est rejoint par Christophe André, psychiatre fran»ais, qui insiste sur le fait qu'il est nécessaire de <<rappeler que nous sommes équipés d'un certain

85

nombre de `câblages émotionnels' déjà prêts à fonctionner quand nous venons au monde». Il poursuit: << nos réseaux neuronaux, sont génétiquement bâtis po ur nous faire ressentir la peur et pour que celle-ci nous fasse agir dans une certaine direction86 «. Il en va de même pour d'autres émotions qu'il n'hésite pas à qualifier de naturelles: la joie, la colère, la tristesse, etc. Nous sommes << équipés de ces émotions87 «, pour reprendre son expression imagée, dès la naissance.

Cette construction universelle des réseaux émotionnels est extrêmement importante pour le sujet qui nous préoccupe. Il s'avère qu'une partie de notre cerveau contient des réseaux neuronaux

82 VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin Michel, collection << Entretiens / Clés «, 2012, p. 132.

83 GOLEMAN DANIEL, l'intelligence émotionnelle, Paris, J'ai lu, coll. <<Bien être «, 2010, p. 20.

84 Ibid.

85 ANDRÉ CHRISTOPHE in : VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin Michel, collection<< Entretiens / Clés «, 2012, p. 145.

8 6 ANDRÉ CHRISTOPHE in : ibid.
8 7 ANDRÉ CHRISTOPHE in : ibid.

structures identiquement, des notre naissance. Comme le precise, tant Goleman qu'André, la culture, l'éducation joue un rTMle fondamental dans l'expression de ces emotions, mais pas dans leur existence. « Évidemment , ces disposition initiales de notre especes sont ensuite modulés par les differences sociales, etc 88

individuelles, familiales, culturelles, . « dit ainsi Christophe André.

Goleman, lui, prend un exemple pour expliquer cela : la mort d'un proche. Le déces d'un etre cher produira toujours la même reaction biologique et donc neuronale, provoquant un état de tristesse. Mais la facon dont on va exprimer cette tristesse depend de la fa»on dont s'exprime culturellement cette emotion dans la société, cela depend également de l'expérience personnelle. Bref, si les emotions sont universelles, presque impersonnelles, la fa»on dont elle s'exprime est elle culturelle, personnelle.

Est-ce que dans ces émotions de base, câblées des la naissance, pourrait avoir provoquées le sentiment de Jung sur les archétypes ? L'analogie est en tout cas troublante ...Goleman voit dans l'émotion l'origine des mythes, ce qui le pousse à citer Joseph Campbell : « les reves sont des mythes personnels, les mythes des reves partages89 «, qui révèlent bien cette parenté dans l'analyse du rTMle des emotions et du rTMle des archétypes.

Deuxième piste d'exploration : on est certain, à present, que l'émotion fait parti des trois Ôcréateurs' de réseaux neuronaux. En effet, au cTMté de l'imitation et de la répétition, l'émotion joue un rTMle particulier, créant les réseaux neuronaux qui portent notre mémoire. Plus important, d'apres Antonio Damasio, rien ne crée en nous d'aussi puissants réseaux neuronaux que ce qui nous émeut, résultat, le neurologue parle des centres contrTMlant nos emotions (hypothalamus notamment)

90

comme d'une sorte de « chef d'orchestre cérébral ».

Ainsi, « certaines reactions et certains souvenirs émotionnels peuvent se former sans la moindre intervention de la conscience, de la cognition91 « : nous disposons bien de deux esprits, et l'inconscient, stimulé par les emotions, se créent ses propres souvenirs, ses propres reactions indépendamment de la conscience. Cela se traduit pas le fait (avéré) que l'amygdale peut « déclencher une reponse émotionnelle avant que les centres corticaux aient compris ce qui se passe92. « Comment cela fonctionne-t-il ? Pour resumer, en cas d'émotion forte (positive ou negative), le nerf vague (entre le cerveau et les glandes surrénales) va provoquer une production d'hormones (épinephrines et norépi nephrine) qui vont se répandre dans le corps, provoquant une stimulation soudaine de l'amygdale. Cette excitation de l'amygdale va imprimer dans la mémoire ces moments d'émotions avec une force inhabituelle : « plus l'amygdale est excitée, plus l'empreinte sera profonde93 « conclue Goleman. Bref, l'hyper-émotion suscite une hyper-mémoire.

88 ANDRÉ CHRISTOPHE in : VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous etonner, Paris, Albin Michel,

collection « Entretiens / Cles «, 2012, p. 146.

89 CAMPBELL JOSEPH, in : GOLEMAN DANIEL , l'intelligence emotionnelle, Paris, J'ai lu, coll. « Bien etre «, 2010, p. 433.

90 DAMASIO ANTONIO in : VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous etonner, Paris, Albin Michel,

collection « Entretiens / Cles «, 2012, p. 134.

91 LE DOUX, in : GOLEMAN DANIEL, l'intelligence emotionnelle, Paris, J'ai lu, coll. « Bien etre «, 2010, p. 39.

92 GOLEMAN DANIEL, l'intelligence emotionnelle, Paris, J'ai lu, coll. « Bien etre «, 2010, p. 41.

93 Ibid., p. 42.

2. 1 .3. Et la mémoire dans tout ca ?

Sans ce lien privilégié avec la mémoire, les émotions n'auraient rien d'exceptionnel. Mais en binôme, nous sentons bien l'importance que cela peut prendre au niveau de l'inconscient collectif, des comportements des foules. Comment cela fonctionne-t-il ? Comment le voit-on ?

En faisant appel à la mémoire, en se remémorant un souvenir, on va accéder à l'état émotionnel dans lequel on se trouvait à ce moment là : « Tous les souvenirs sont liés à des

94

émotions réactivées aussi par évocation

leur » décrypte Pierre Bustany, neuropharmacologue et

spécialiste de neuroimagerie. Se rappeler de quelque chose sera d'autant plus facile que le contexte était émotionnellement chargé, positivement ou négativement : une première rencontre, une chute violente, les premiers pas de son enfant,Ésont beaucoup plus mémorables qu'une journée normale. Pour reprendre l'exemple que nous prenions dans notre première partie : tout le monde se souvient de l'endroit oil il se trouvait quand les tours du World Trade Center se sont effondrées, du contexte dans lequel il l'a appris, etc. Mais notre inconscient est, là encore, plus fort que nous : en se remémorant précisément ce qui s'est produit, l'inconscient va se replonger dans l'émotion que l'événement a provoqué. Ainsi en demandant à quelqu'un de se souvenir d'une situation, on le replonge quasiment dans l'état émotionnel dans lequel il était. C'est ce que les neuroscientifiques nomment la réactivation mémorielle : on réactive un souvenir et l'état émotionnel qui lui est lié. Plus cet état est émotionnellement marquant, plus il va s'en rappeler vite et avec force et surtout l'individu sera d'autant plus réceptif à l'information. En invoquant la shoah, Nicolas Sarkozy réactive la peur, l'horreur, le dégoat que nous avons tous pour cette période de l'histoire, il s'assure l'attention de son auditoire parce que «a fait partie des grands traumatismes de l'histoire fran»aise ; en invoquant l'attentat du World Trade Center, Bush s'assurait le soutien de la population pour partir en guerre contre l'Afghanistan. C'est une tres grande clé de la manipulation des foules, que certains ont bien saisie et utilisée.

Nous soulignions précédemment que la répétition jouait également un grand rôle dans la création de réseaux neuronaux inconscients, que cela signifie-t-il ? En résumé, de la même fa»on qu'une émotion forte, une information répétée, reprise se fixe plus simplement, plus profondément dans la mémoire. « Aucun réseau neuronal ne pourrait se constituer si le facteur déclencheur ne se

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répétait pas des dizaines, des centaines, des milliers de fois . » décrit Christophe André. Cela aussi, les médias, les politiques l'ont bien compris, tout comme Le Bon et ce, bien avant que nous nous attaquions à l'analyse du cerveau. C'est donc là encore un succés lebonien dans l'analyse de l'inconscient et de l'influence du leader sur les foules.

94 BUSTANY PIERRE, in : VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin Michel, collection « Entretiens / Clés », 2012, p. 70.

95 VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin Michel, collection « Entretie ns / Clés », 2012, p. 134.

Pour résumer sur ce sujet des émotions et de la mémoire, on peut dire que nos émotions fortes conditionnent nos réactions futures et leur force. Il ne faut pas non plus oublier que certains circuits neuronaux existent dès notre naissance et conditionnent, dès lors, nos réactions à certaines émotions. La force des émotions et l'ancrage qui s'en fait dans notre mémoire permettent à tout moment de les rendre vivaces à nouveau, grâce au mécanisme de réactivation. Bref, face aux émotions, nous sommes tous égaux, tous malléables : ces processus inconscient se retrouvent chez chaque individu, ce qui semblent confirmer cette idée d'inconscient collectif. Nos émotions nous agissent parfois plus qu'elles ne nous habitent, unissant l'humanité entière. Si on ajoute à la force des émotions, la puissance de la répétition, qui permet elle aussi de créer de nouveaux circuits neuronaux, on comprend mieux pourquoi une foule peut tomber sous l'influence d'un leader, pour peu que celui-ci soit reconnu comme charismatique, prestigieux dirait Le Bon. Plus impressionnant néanmoins, notre cerveau a une caractéristique supplémentaire : il est profondément social.

2 . 2 . Le cerveau : organe social

< La mise en résonance des systèmes nerveux vaut pour tous les humains qui entrent en relation, qu'ils soient deux ou au-delà : au travail, entre amisÉUne foule baignant dans la même

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émotion représente une myriade de cerveaux se mettant au diapason . « On pourrait croire entendre parler Gustave Le Bon quand on lit cette phrase. Pourtant, il s'agit d'une théorie neuroscientifique, qui se base sur une découverte toute récente : les neurones miroirs.

Depuis les années 1920, on nomme empathie, cette capacité humaine qui nous fait ressentir la douleur, la peine, mais aussi la joie d'autrui. On sait également que cette capacité est quelque chose d'innée, qui ne s'apprend pas plus qu'elle ne s'oublie: ainsi les enfants, les bébés font eux aussi preuve d'empathie. Daniel Goleman décrit d'ailleurs ce phénomène, y consacrant un chapitre entier dans son ouvrage sur l'intelligence émotionnelle. Il écrit:

En voyant un autre bébé tomber par terre, Hope, tout juste neuf mois, se mit à pleurer et rampa à quatre pattes jusqu'à sa mère pour se faire consoler, comme si c'était elle qui s'était fait mal. Michael, quinze mois, alla chercher son ours en peluche pour le donner à son ami Paul en pleurs; comme celui-ci continuait à pleurer, il lui apporta la couverture qui lui servait de <doudou «. (É) Les psychologues de l'enfance ont découvert que les bébés souffrent par empathie avant même d'être pleinement conscient du fait qu'ils existent indépendamment des autres97.

L'empathie est donc un phénomène naturel, inné. Mais comment expliquer que l'on puisse ressentir les émotions d'autrui? Comment expliquer que voir quelqu'un tomber nous fasse mal? Comment <attrapons-nous les émotions des autres98 «, pour reprendre l'expression de Van Eersel?

En 1996, Giacomo Rizzolati a fait une découverte qui a ouvert une piste de réponse. Plus qu'une piste, la découverte des neurones miroirs a révolutionné nos connaissances sur le cerveau, mais aussi notre compréhension des interactions entre individus, les phénomènes de contagion, etcÉ Alors qu'ils font une pause-déjeuner, interrompant une expérience sur des singes, le professeur Rizzolati et son équipe vont observer un phénomène étonnant: dès qu'un humain tend la main vers un sandwich, le cerveau du singe réagit. Intrigués les chercheurs vont s'intéresser à l'électro-encéphalogramme: ce n'est pas la zone de la faim qui `s'allume' dans le cerveau du macaque, mais celle gérant les mouvements de la main droite: c'est <comme si le geste de l'humain faisait fonctionner le cerveau du macaque99 « conclut le neuropsychiatre fran»ais Boris Cyrulnik. En fait, quand on voit quelqu'un réaliser un geste qui, pour nous, a du sens, on se prépare biologiquement et neurologiquement à faire la même action. L'imitation existe donc dans les faits,

96 VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin Michel, collection < Entretiens / Clés «, 2012, p. 70.

97 GOLEMAN DANIEL, l'intelligence émotionnelle, Paris, J'ai lu, coll. <Bien être «, 2010, p. 153.

98 VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin Michel, collection < Entretiens / Clés «, 2012, p. 69.

99 CYRULNIK BORIS, in : ibid., p. 53.

mais aussi dans notre esprit: notre cerveau mime les actions qu'il voit accomplir par les autres comme si il agissait lui même. Daniel Goleman en parle comme d'un « réseau wifi neuronal «. Pendant une forte 100

interaction les cerveaux de ceux qui communiquent se mettent eux

aussi au diapason, partageant une activité neuronale similaire. Transposons cela à la foule : une myriade de cerveaux unis, par la douleur, par la peur, par la joie,Éallumerons en même temps les mêmes circuits neuronaux, renfor»ant leur cohésion. Leurs cerveaux se concentreront sur cette émotion, ils seront littéralement envahi par elles (chimiquement par les hormones, électriquement par l'allumage des réseaux) et se laisseront guider. Si il s'agit d'une foule dont les membres ne sont pas ensemble, pour les raisons que nous expliquions précédemment, cela se produira également: soumis à la même émotion, qui est écrite, ancrée dans leur cerveau, ils traverseront les mêmes états émotionnels, agiront en symbiose. Bref, ces neurones miroirs, ou neurones echos, permettent de comprendre les phénomènes de contagion, d'imitation autant qu'ils nous permettent d'avoir une compréhension de l'empathie. Les théorie s de Le Bon sur la foule , sur l'inconscient collectif semblent grandement confirmées par cette réalité neurologique.

Surtout que l'interaction entre êtres humains est absolument fondamentale pour notre cerveau, qui est fait pour vivre dans un milieu social et plein d'interactions, comme le prouvent l'existence des neurones miroirs et celle des neurones en fuseau. Ces derniers vont également jouer un rTMle fondamental, dans cette transmission de l'information entre individus: « ils mettent en branle des processus archa
·ques, qui se déroulent hors de toute conscience, à la vitesse éclair d'un réflexe
101 «. Ces gros neurones que sont les neurones en fuseau sont ceux qui nous permettent en moins de vingt milli èmes de seconde d'analyser un sourire, de décrypter une émotion sur un visage, de reconna»tre le ton d'une voix et de lui associer une émotionÉpour adapter notre comportement. Dans certains cas c'est une question de survie, de soi-même voire d'autrui: il est donc possible en forêt que je sursaute parce qu'une branche ressemblait à un serpent... , inconsciemment mon cerveau à analyser le danger, provoqué une réaction de peur-réflexe, alors que la menace était inexistante. Avant même d'avoir conscience de ce qui m'a fait peur, avant de ressentir cette émotion, j'ai déjà eu une réaction. Daniel Goleman raconte ainsi « Un de mes amis se promenait le long d'un canal. Il vie une fille qui regardait vers l'eau, le visage paralysé par la peur. Sans trop savoir pourquoi, mon ami plongea tout habillé. Alors seulement, il comprit qu'un enfant venait de tomber dans le canal102 « Grâce à ces neurones en fuseau, l'analyse de l'expression faciale de la petite fille lui a permis d'analyser son visage et inconsciemment de déterminer la cause de cette angoisse, sauvant la vie d'un enfant. Cela pousse certains neuroscientifiques à dire que «sans nos neurones en fuseau, nous ne serions pas humains . «. C'est un peu caricatural mais très révélateur de la place (là encore !) des émotions et de l'empathie dans les relations humaines: quelqu'un qui ne ressent rien, qui ne compatis jamais, n'a pas conscience de la douleur des autres, plus que de leur joie, est souvent considéré inhumain.

100 Un partage d'émotions intense entre deux ou plusieurs individus, que l'émotion impliquée soit positive ou négative.

101 VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin Michel, collection» Entretiens / Clés «, 2012, p. 72.

102 GOLEMAN DANIEL, l'intelligence émotionnelle, Paris, J'ai lu, coll. «Bien être «, 2010, p. 37.

Tous les neuroscientifiques semblent s'accorder sur un point : notre cerveau ne peut fonctionner seul. Les tests fait d'isolation ont toujours des effets catastrophiques. On constate que même chez les enfants qui sont délaissés par leur parent, la carence affective va provoquer rapidement des atrophies de parties du système neuronal. Du fait de la plasticité, si on remet cet enfant en relation avec un référent affectif, il se redéveloppera néanmoins. Bref, la presence d'autrui dans notre vie, la presence d'une personne à imiter, d'un cerveau avec lequel fonctionner est essentiel au bon développement de l'être humain. Boris Cyrulnik conclue ainsi cette demonstration « il est certain qu'un cerveau seul ne fonctionne pas. Il lui faut au moins un autre cerveau pour se développer103. «

Que retenir de ce penchant social de notre cerveau ? Qu'il fonctionne en interaction, souvent même en mimétisme ou symbiose, qu'il a besoin d'autrui, d'interactions, qu'il est profondément empathique. La plupart des processus que nous venons de décrire se produisent toute la journée sans que nous en ayons conscience. Il suffit d'une intonation de voix, d'un froncement de sourcil et notre inconscient nous enverra un message imperceptible : « Attention, votre interlocuteur se met en colere ! « Cette part inconsciente profondément sociale semble prouver que nous partageons quelque chose qui nous relie tous.

1 03 CYRULNIK BORIS, in : VAN EERSEL PATRICE, Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner, Paris, Albin Michel, collection « Entretiens / Cles «, 2012, p. 52.

CONCLUSION

« Le câblage de notre cerveau social nous relie tous au noyau de notre humanité commune104 », l'expression de Goleman semble bien résumer ce que nous apprennent les neurosciences.

Notre inconscient, qui vit réellement au rythme de nos émotions, véritable héritage ancestrale, et de nos interactions avec autrui, qui changent immédiatement sa fa»on de fonctionner, appara»t résolument collectif, lié à ce « noyau d'humanité communauté ». Le cerveau à la fois émotionnel et social nous explique très bien les observations empiriques de Le Bon comme de Jung.

Les archétypes de Jung sont en fait la trace des émotions ancestrales, câblées dans notre cerveau dès notre naissance. Sa conception de l'inconscient semble aussi confirmée, du moins pas infirmée par cet apport : oui le conscient se nourrit, parfois malgré lui d'ailleurs, de ce que l'inconscient découvre, tel cet homme qui se jette à l'eau sans savoir pourquoi. Le conscient se développe à partir de la force de l'inconscient : il apprend par mimétisme, processus d'abord inconscient. Jung insiste également sur cette idée de cerveau instinctif que nous n'avons aucun mal à lire dans la conception scientifique. Bref, sans pour autant tomber dans un excès d'interprétation, la vision jungienne de l'inconscient et de l'inconscient collectif co
·ncide grandement avec les connaissances actuelles sur le cerveau et son fonctionnement.

Chez Le Bon la lecture est différente mais tout aussi intéressante. L'inconscient collectif de Le Bon est masqué par l'éducation à l'état que nous disions statique. En l'occurrence, cette conception statique est quelque peu compliquée à vérifier : les neurosciences semblent dire que nous sommes sans cesse sous influence, de nos émotions, du souvenir de nos émotions et de nos pairs, que cette parenté est sans cesse évoquée, confirmée. Mais elles révèlent aussi que plus l'émotion est forte, plus elle est partagée, plus l'individu la vivra fortement, plus il la laissera prendre le dessus. Bref, la conception de l'inconscient collectif dynamique, de l'âme de la foule, théorisée par Le Bon, semble plus que confirmée, mais expliquée, justifiée par les neurosciences. La contagion via l'empathie et les neurones miroirs, la répétition qui crée des réseaux neuronaux, la réactivation mémorielle qui nous replonge dans un état émotionnel passé à l'évocation d'un message simple,Ésont autant de réalités que Gustave Le Bon avait pressenties.

On peut également se féliciter de ce que les neurosciences prennent largement en compte, tel Le Bon et Jung les réalités sociales et individuelles, ne négligeant ni l'influence culturelle, ni l'apport de l'éducation et de l'environnement familial.

Dans l'état actuel des connaissances sur les neurosciences, voilà ce que l'on peut dire de l'inconscient collectif. Peut-être les 99% d'inconscient qui gèrent notre cerveau nous révèleront dans le futur plus de détails sur son fonctionnement. Le chemin à parcourir pour les scientifiques demeure long, hasardeux et du coupÉpassionnant !

1 04 GOLEMAN DANIEL in : ibid., p. 77.

B I B LI OG RAP H I E

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