2.2 La transformation de la production musicale dû
à l'impact des nouvelles technologies
Si l'esthétique sonore de la Trap doit beaucoup à
des choix artistiques précis, elle doit tout autant, sinon plus,
à une révolution technologique qui va
profondément redéfinir les conditions mêmes de la
production musicale. Comme évoqué précédemment,
l'essor de logiciels de production comme FL Studio constitue,
pour l'époque, une véritable révolution. Avant
l'arrivée massive de ces outils numériques, produire de la
musique de qualité professionnelle nécessitait un
investissement matériel et financier considérable : consoles
de mixage, synthétiseurs hardware, boîtes à rythmes
physiques comme la TR-808, sans compter la location de
studios d'enregistrement facturés à l'heure. Ce n'était
clairement pas accessible pour tout le monde, faire de la musique
représenté un privilège que peu de
personne connaissait. FL Studio, en proposant une interface relativement
intuitive permettant de composer, d'arranger et de mixer un morceau entier
depuis un simple ordinateur, va littéralement abolir cette
barrière à l'entrée. Couplé à sa
réputation de logiciel particulièrement facile à
pirater, notamment via des forums et des réseaux
d'échange underground, il va se retrouver entre les mains de milliers
de jeunes producteurs qui n'auraient jamais eu, autrement, les moyens de
s'équiper.
Cette démocratisation ne se limite cependant pas
à FL Studio. D'autres DAW (Digital Audio Workstation),
c'est-à-dire ces fameux logiciels de création musicale
assistée par ordinateur, vont eux aussi connaître un essor
considérable durant cette période, à l'image de Pro
Tools, Logic Pro ou encore Ableton Live. Chacun de ces logiciels va trouver
son public, ses spécificités et ses adeptes, mais tous
participent du même mouvement de fond : permettre à n'importe
quel individu, quel que soit son budget initial, de produire de la musique
d'un niveau de qualité auparavant réservé
aux professionnels équipés de studios coûteux. Cette
accessibilité technologique va directement entraîner la
démocratisation du home studio, c'est-à-dire la
possibilité de transformer presque n'importe quelle chambre et
n'importe quel appartement en un véritable espace de création
musicale professionnelle.
Le phénomène du home studio n'est d'ailleurs pas
propre à la Trap ou aux musiques urbaines en général :
il touche l'ensemble de l'industrie musicale contemporaine, y compris des
artistes déjà installés et bénéficiant d'une
notoriété mondiale. Le duo français Daft Punk illustre
d'ailleurs assez bien cette dynamique, puisque leurs deux premiers albums,
Homework, sorti en 1997, et Discovery, sorti en 2001, qui
ont contribué à définir les contours mêmes de la
musique électronique moderne, ont en grande partie été
conçus dans des conditions proches du home studio, bien avant que
cette pratique ne devienne un standard généralisé de
l'industrie. Il est d'ailleurs intéressant de noter que le duo
reviendra, pour son quatrième et dernier album Random Access Memories
sorti en 2013, à un mode de production radicalement opposé, en
s'enfermant cette fois dans de grands studios professionnels avec
des musiciens de session et du matériel analogique haut de gamme,
comme pour réaffirmer une forme de légitimité
artistique passant par un retour aux méthodes d'enregistrement
traditionnelles. Ce choix, largement salué par la critique
et récompensé par plusieurs Grammy Awards, n'est pas anodin :
il illustre bien la persistance, encore aujourd'hui, d'un certain regard
hiérarchisant au sein de
22
l'industrie musicale, où la musique produite en home
studio reste parfois perçue comme moins légitime, moins
aboutie, voire moins « sérieuse » que celle produite dans
des conditions professionnelles classiques.
Cette défiance envers le home studio est paradoxale, et
même injuste à bien des égards, lorsqu'on la confronte
à la réalité de la production musicale
contemporaine. De très nombreux producteurs et artistes Trap, faute
de moyens financiers leur permettant d'accéder à des studios
professionnels, ont précisément dû composer, enregistrer
et même parfois mixer et masteriser leurs morceaux entièrement
depuis leur chambre, avec un matériel souvent minimal. Cette
nécessité, loin d'être un frein, va au contraire devenir
une force créative, en obligeant toute une génération
de producteurs à développer des techniques alternatives, des
astuces et des méthodes de production parfaitement adaptées
à des conditions matérielles modestes. Le fait que certains
professionnels continuent malgré tout à dévaloriser cette
pratique, pourtant à l'origine de certains des morceaux les plus
écoutés et les plus rentables de l'industrie musicale
actuelle, témoigne d'une forme de snobisme persistant,
hérité d'une époque où la qualité de la
production était encore largement calculée sur le coût
du matériel utilisé plutôt que sur le résultat
sonore final.
Cette démocratisation de la production musicale
s'accompagne par ailleurs d'une transformation tout aussi importante : celle
des modes de collaboration entre artistes et producteurs. Là
où, auparavant, la création d'un morceau supposait
presque systématiquement une présence physique commune dans un
même studio, les nouvelles technologies vont permettre
l'émergence de collaborations
entièrement dématérialisées. Des plateformes
comme BeatStars vont ainsi révolutionner la manière dont les
producteurs vendent leurs instrumentales. Concrètement,
n'importe quel producteur, même totalement inconnu et basé
n'importe où dans le monde, peut désormais mettre en ligne ses
créations et les vendre directement à des artistes, sous forme
de licences non-exclusives à prix réduit ou de droits exclusifs
plus coûteux. Ce système va permettre à de nombreux
jeunes talents de la scène trap, dépourvus de réseau
dans l'industrie traditionnelle, de se faire connaître et
de monétiser leur travail sans jamais avoir à rencontrer
physiquement les artistes avec lesquels ils collaborent.
Dans la même logique, la démocratisation de
l'application Discord, initialement conçue pour les
communautés de joueurs vidéo avant de s'étendre à
bien d'autres usages va, elle aussi, jouer un rôle non
négligeable dans cette nouvelle économie de la production
musicale décentralisée. De nombreux producteurs et artistes en
herbe vont se regrouper au sein de serveurs Discord dédiés
à la Trap ou à des sous- genres plus spécifiques comme
la Plugg, échangeant instrumentales, conseils techniques et
collaborations en temps réel, recréant ainsi virtuellement une
forme de communauté créative que l'on retrouvait auparavant
uniquement dans les studios physiques ou les scènes locales. Cette
mise en réseau numérique va considérablement
accélérer la circulation des idées et des influences au
sein de la scène trap, contribuant à l'émergence rapide
de nouveaux sous-genres et de nouvelles tendances sonores, à un
rythme largement supérieur à ce que permettait le
modèle traditionnel de l'industrie musicale.
23
Cette accessibilité technologique
généralisée ne se limite évidemment pas aux
seuls logiciels. Elle concerne également l'ensemble du
matériel nécessaire à la mise en place d'un home studio
fonctionnel : interfaces audio, micros à condensateur, casques de
monitoring et claviers MIDI, dont les prix ont considérablement
chuté au cours des deux dernières décennies, les
rendant accessibles à un public bien plus large que par le
passé. Ce matériel, devenu abordable, constitue le
prolongement logique et indispensable de la démocratisation
logicielle évoquée plus haut : un logiciel performant ne
suffit pas, encore faut-il disposer du minimum de matériel permettant
de l'exploiter correctement, et c'est précisément cette
accessibilité matérielle qui va achever de rendre le home
studio viable pour le plus grand nombre.
Plus récemment, l'émergence de l'intelligence
artificielle dans le domaine de la production musicale vient encore
accentuer cette tendance à la simplification des processus
créatifs. Des outils basés sur l'IA permettent désormais
d'assister, voire d'automatiser certaines étapes auparavant
réservées à des ingénieurs du
son expérimentés, comme le mix, le mastering,
l'égalisation ou encore la génération
de mélodies et de motifs rythmiques entiers. Si ces outils restent
pour l'instant davantage des assistants que des remplaçants purs et
simples des producteurs humains, leur progression rapide laisse
présager une nouvelle accélération de
cette démocratisation technologique, ouvrant la voie à des
interrogations sur la place de l'humain dans le processus de création
musicale.
Cette accumulation de facteurs technologiques, aussi positive
soit-elle en termes d'accessibilité et de créativité,
soulève cependant une question plus critique, qu'il convient de ne
pas oublier : celle de la place résiduelle laissée au
musicien traditionnel dans ce nouveau paysage de production
entièrement numérisé. La généralisation
des plugins, ces instruments et effets virtuels capables de
reproduire numériquement le son d'instruments réels ou de
créer des sonorités entièrement synthétiques, a
considérablement réduit le besoin de recourir à des
musiciens de session pour enregistrer une ligne de basse, un riff de guitare
ou même un arrangement de cordes. Quelques clics suffisent
désormais à obtenir un résultat sonore convaincant,
là où il fallait auparavant des heures de
répétition, de prise de son et de mixage avec de
véritables instrumentistes. Cette évolution, si elle
a indéniablement permis l'émergence créative de toute
une génération de producteurs autodidactes issus de milieux
modestes, a également contribué à
fragiliser économiquement toute une partie de la profession de
musicien instrumentiste, dont le savoir-faire spécifique tend
à être perçu, à tort ou à raison, comme de
moins en moins indispensable dans une grande partie de la production
musicale moderne, et tout particulièrement au sein de genres comme la
Trap, entièrement construits autour de sonorités
synthétiques et programmées plutôt que jouées.
En définitive, la transformation de la production
musicale sous l'effet des nouvelles technologies constitue un facteur tout
aussi déterminant que le streaming dans la compréhension de
l'essor fulgurant de la Trap. En abaissant drastiquement
les barrières à l'entrée, qu'elles soient
financières, géographiques ou sociales, ces
outils numériques ont permis à une musique née dans les
marges de l'industrie de s'imposer en son coeur, tout en posant, en creux,
des questions encore actuelles sur
24
la valeur du travail musical et la place de l'humain face
à une production de plus en plus automatisée et accessible.
|
|