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L'accès de l'extrême-gauche aux médias en période électorale

( Télécharger le fichier original )
par Gilles Simon
Université Libre de Bruxelles - Master en Sciences Politiques 2008
Dans la categorie: Communication et Journalisme
  

Disponible en mode multipage

Université Libre de Bruxelles
Faculté des Sciences sociales et politiques
Solvay Brussels School of Economics and Management

Département de Science politique

L'accès de l'Extrême-Gauche aux médias en période électorale

Question du Mémoire : Existe-t-il une stratégie de marginalisation de l'Extrême-Gauche francophone belge dans les médias francophones belges ?

Mémoire présenté par Gilles SIMON
en vue de l'obtention du titre de
Master en Science politique de l'ULB
Orientation Vie politique.

Directeur : Anne MORELLI Assesseur : François HEINDERYCKX

A ma mère,

disparue la veille du lancement de ce Mémoire.

Remerciements

Merci à ma directrice, Anne MORELLI. Pour avoir accepté mon suivi, pour sa disponibilité, pour ses conseils de lecture, pour son écoute et pour ses encouragements.

Merci à mon assesseur, François HEINDERYCKX. Pour sa disponibilité et pour ses conseils d'entretiens.

Merci à Laura. Pour sa sollicitude, pour sa patience, pour le partage de son expérience et pour son aide technique.

Merci à Zara.

Merci à mon père.

Merci à Tom GRIMONPREZ. Pour ses coups de crayon et pour ses impressions.

Merci à la quinzaine de personnes ayant pris le temps et le risque d'être interviewées.

Merci aux différents relecteurs. Pour leur dévouement, pour avoir su ouvrir l'oeil et le bon et pour m'avoir aidé à arrondir les angles. Par ordre alphabétique : Manuela CARDOSO AMORIM, Ludivine BIARENT, Abdellah BOUDAMI, Isaac NZOTUNGICIMPAYE, Insaf OUASSAL et Laurent VAN DRIESSCHE.

Merci à Thomas GERGELY, Michael TOLLEY et Vicky VANDECAVEY.

Table des matières

INTRODUCTION 1

I. PREAMBULE 2

1.1. Du choix du sujet 2

1.1.1. De la liberté d'expression 2

1.1.2. De l'exercice de nos droits 3

1.2. Définitions et premiers écueils 3

1.2.1. Accès 3

1.2.2. Média 4

1.2.3. L'Extrême gauche, essai de définition 4

1.2.4. Quelle période électorale ? 5

1.2.5. Stratégie 5

1.2.6. Marginal 5

1.3. De la thèse du complot 6

1.4. Méthodologie et limites de ce mémoire 8

1.4.1. Devoir de concision 8

1.4.2. Ce qui fut mis de côté 8

1.4.3. Des données inédites 9

II. UN EMBARGO MEDIATIQUE 12

2.1. De l'utilité de ce chapitre 12

2.2. De la Loi de la majorité 13

2.2.1. De la déresponsabilisation journalistique 14

2.2.2. De l'opportunité de la Loi de la majorité 16

2.3. Les chiffres 19

2.3.1. « Je me souviens d'une interview en 1983 » 19

2.3.2. Une sur-représentation 20

2.3.3. Une sous-représentation 22

2.3.3.1. Radio/Télé, même combat ? 23

2.3.4. Une représentation oui, mais ... 24

2.3.5. Démocratie 2.0 26

2.4. Des débats « vraiment faux >> 29

2.4.1. La crise du capitalisme 30

2.4.2. Des invités ... permanents 32

2.4.3. Ces faits qui font diversion 34

2.4.3.1. Rubrique des chiens écrasés 35

2.4.3.2. La crise communautaire 38

III. UN BIAIS QUALITATIF 40

3.1. De l'opportunité d'un tel biais 40

3.2. Des débats « faussement vrais >> 42

3.3. Le poids des mots 44

3.3.1. L'Extrême - Gauche, ces gens tournés vers le passé 44

3.3.1.1. « Economiquement dépassé » 44

3.3.1.2. T.I.N.A 46

3.3.1.3. Une Cité unie 47

3.3.1.4. Les clowns de service 48

3.3.2. L'Extrême - Gauche, ces gens dangereux 50

3.3.2.1. Analogie avec l'Extrême - Droite 50

3.3.2.2. L'Extrême - Gauche, ces populistes 52

3.3.2.3. Des travailleurs sous influence 52

3.3.2.4. L'Extrême - Gauche et la violence 53

IV. LE << POURQUOI >> DU << COMMENT >> 57

4.1. Quand les médias critiquent la critique des médias 57

4.1.1. De la prégnance d'une telle critique 58

4.1.2. De l'opportunité d'une critique de la critique 59

4.2. Possession et information 60

4.2.1. Des entreprises comme les autres 60

4.2.2. Les annonceurs : un rôle ? 61

4.2.3. La concentration : un impact ? 62

4.2.4. La possession : pour quoi faire ? 65

4.2.4.1. En faire des exemples 66

4.2.4.2. L'inutile censure 66

4.2.5. Le service public : bastion du pluralisme ? 69

4.2.5.1. Un conseil d'administration politisé 69

4.2.5.2. Une majorité absolue pour le PS 70

4.2.5.3. Le MR, parti le plus invité 71

4.2.5.4. Jouir de ses biens 72

4.2.5.5. Une prime de départ 74

4.3. Des << liens forts >> 76

4.3.1. « Autour d'un bureau feutré » 76

4.3.1.1. Des membres triés sur le volet 77

4.3.1.2. Des conférenciers de renom 78

4.3.1.3. Quelles conséquences ? 78

4.3.2. Le poids des années 80

4.4. << The right man at the right place >> 81

4.4.1. Promotion de l'orthodoxie 82

4.4.1.1. Le haut du panier 83

4.4.1.2. Inconnus au bataillon 84

4.4.2. Rétrogradation de l'hétérodoxie 86

4.4.3. Précarisation pour pré carré 89

4.4.3.1. Une armée de reserve 89

4.4.3.2. « Tu es quelqu'un qui réfléchit » 90

V. CONCLUSION 93

Table des illustrations

Tableau 1 - P. 21 Tableau 2 - P. 22 Tableau 3 - P. 23 Tableau 4 - P. 26 Tableau 5 - P. 27 Tableau 6 - P. 27 Tableau 7 - P. 32 Tableau 8 - P. 33 Tableau 9 - P. 34 Tableau 10 - P. 70 Tableau 11 - P. 71

Figure 1 - P. 15 Figure 2 - P. 20 Figure 3- P. 29 Figure 4 - P. 31 Figure 5 - P. 46 Figure 6 - P.48 Figure 7 - P. 56 Figure 8 - P. 68 Figure 9 - P. 74 Figure 10 - P. 77

« A défaut de pouvoir annuler la montée et la

propagation d'aspirations démocratiques

incompatibles avec la reproduction des rapports de

domination séculairement établis, il importe pour les

dominants d'endiguer ces aspirations, de dévoyer ces

projets, de détourner ces revendications par des

leurres, de les déplacer par des faux-semblants

acceptables, en jouant savamment sur les apparences

pour entretenir la croyance au respect de la volontémajoritaire censée s'exprimer par le suffrage

universel »

Alain ACCARDO 1

INTRODUCTION

Afin de voir s'il existe une stratégie de marginalisation de l'Extrême-Gauche francophone belge dans les médias francophones belges, nous épouserons un raisonnement principalement en deux temps.

Schématiquement, nous verrons tout d'abord si marginalisation il y a. Si on est en mesure de parler d'une marginalisation de l'Extrême-Gauche en particulier.

Pour cela, il s'agira d'observer deux choses. Premièrement, qu'il y a une exposition médiatique de l'Extrême-Gauche inférieure à sa représentativité électorale. Deuxièmement, que l'Extrême-Gauche fait l'objet d'un biais qualitatif, quand exposition il y a.

Ensuite, nous analyserons si la marginalisation mise en évidence rentre, ou non, dans le cadre d'une quelconque stratégie, ou bien si elle n'est que la résultante du fonctionnement d'un système.

Ce faisant, nous tenterons de voir en fait si les théories de l'Américain Noam CHOMSKY et des Français Pierre BOURDIEU et Serge HALIMI s'appliquent à la Belgique francophone.

I. PRÉAMBULE

1.1. Du choix du sujet

1.1.1. De la liberté d'expression

Se trouver en présence d'un Mémoire qui cherche à voir si, oui ou non, l'Extrême-Gauche est sciemment marginalisée médiatiquement, a des chances de soulever, d'emblée, des interrogations dans le chef du lecteur.

Ainsi, ce dernier pourra légitimement se demander s'il y a choix du coeur de la part du mémorant. Se demander s'il est en possession d'un travail ayant opté, méthodologiquement parlant, pour la démarche vérificationniste d'un DEUTSCH 1.

Or, il ne s'agit nullement ici de partager ou de rejeter les points de vue économiques et sociétaux de l'Extrême-Gauche. Il s'agit, ni plus ni moins, de liberté d'expression. De l'Article 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.

Ainsi, lorsqu'on reprochait à Noam CHOMSKY d'avoir << défendu » le négationniste Robert FAURISSON, il répliquait que : << La liberté de parole vaut pour toutes les opinions. Goebbels y croyait seulement s'il était d'accord. Staline aussi. Si vous y croyez vraiment, vous autorisez l'expression d'opinions odieuses. Sinon, vous êtes contre ». Et le linguiste émérite rajoutait que : << Je sais que tout inquisiteur dira Vous défendez ses idées. Non. Son droit de les exprimer. Cette distinction est capitale et comprise, sauf des fascistes, depuis 200 ans » 2.

Mais surtout, si les idées d'un Faurisson sont sans doute effectivement << odieuses », il y a un souci dès le moment où on décide de minorer et de biaiser ses interventions médiatiques.

Car alors, où placer par la suite la limite entre les propos acceptables et ceux inacceptables ? Selon quels critères objectifs ? D'après quel Index ? Qui se charge de délimiter les zones ?

1 Voir MARQUES PEREIRA B., Méthodologie de la Science politique. Préparation au mémoire, cours académique, Faculté des Sciences sociales, politiques et économiques, Université Libre de Bruxelles, Bruxelles, année académique 2007-2008.

2 ACHBAR M. & WINTONICK P., Manufacturing consent. Noam Chomsky and the media, Necessary Illusions & The National Film Board of Canada, Montréal/Ottawa, 1992, 167 minutes.

1.1.2. De l'exercice de nos droits

Ce qui nous a également porté vers ce sujet, c'est en outre le fait que le plein exercice de nos droits civiques - au premier rang desquels le droit de vote - requiert une information correcte. Plus fondamentalement encore, la démocratie est un concept qui ne se déploie qu'en pleine lumière. Comme le dit Alain ACCARDO, << Une information pluraliste [est] indispensable à toute vie démocratique » 3.

Et il convient dès lors, de l'avis de José-Manuel NOBRE-CORREIA, de << s'interroger sur les modèles sociétaux et les discours idéologiques véhiculés par des programmations audiovisuelles et des contenus rédactionnels chaque jour plus unidimensionnels », tout du moins << si l'on veut préserver le modèle de démocratie qui est le nôtre » 4.

Voilà pourquoi, au-delà de toute conviction idéologique intime, le choix de ce sujet de fin d'études s'est assez rapidement imposé à nous.

1.2. Définitions et premiers écueils

Notre intitulé et notre question comportent un certain nombre de termes qui, bien qu'élémentaires, nécessitent néanmoins d'être posés avant d'entamer quelque développement que ce soit.

1.2.1. Accès

<< Arrivée à, entrée dans » 5, le fait de pouvoir être présent quelque part.

3 BALBASTRE G., << Précarité et fabrication de l'information » in ACCARDO A., Journalistes précaires, journalistes au quotidien, Op. Cit., page 515.

4 NOBRE-CORREIA J.-M., << Les médias et l'exclusion » in Relire l'exclusion, Editions de l'Université de Bruxelles, Collection << La pensée et les hommes », Bruxelles, 1997, page 72.

5 BLUM C., Le Nouveau Littré, édition 2005, Garnier, Paris, 2004, page 29.

Les définitions de << média », de << stratégie » et de << marginal » proviennent du même dictionnaire.

1.2.2. Média

<< Moyen de communication et de diffusion de l'information >>. Traditionnellement : << La presse écrite, la télévision, la radio >>...auxquelles nous rajoutons Internet, qui fut assez bien mobilisé par les médias traditionnels lors de la campagne électorale de juin 2009, avec des émissions exclusives au Web pour la RTBF et pour RTL-TVI.

1.2.3. L'Extrême-Gauche, essai de définition

La Gauche, aujourd'hui et en Belgique francophone, c'est le Parti Socialiste et Ecolo. Du moins, c'est l'idée communément admise, comme nous aurons l'occasion de le voir. Par extension, l'Extrême-Gauche serait ce qui se trouve à la gauche de ces deux partis. Dans l'hémicycle parlementaire quand il y a lieu, et dans le programme : Environnement, situation des travailleurs immigrés, mais aussi anti-sexisme, anti-militarisme, ... 6.

Des thématiques relativement courantes (car empruntées aux partis classiques, ou récupérées par ces derniers), mais envisagées sous un angle plus global. C'est ainsi que les sans-papiers ou la baisse du pouvoir d'achat sont vus, par l'Extrême-Gauche, comme des conséquences inhérentes au système de production capitaliste.

Ceci étant dit, deux remarques :

Sous notre plume, l'emploi du terme << Extrême-Gauche >> relève du confort de langage. En effet, dans ce mémoire, ledit terme aura à être compris comme générique, mettant dans un même sac des courants aux analyses, méthodes et objectifs parfois fort hétérogènes.

En outre, encore une fois il serait plus judicieux de parler non pas de << Gauche de la Gauche >> mais de << Gauche de Gauche >> (<< de >> dans le sens << authentiquement >>), selon l'expression consacrée par Pierre BOURDIEU.

6 Pour bien souligner toute la difficulté d'une telle définition, relevons qu'en Amérique du Nord par exemple, le parti Québec Solidaire a un << programme clairement écologiste, féministe et altermondialiste mais s'affirme aussi souverainiste >>, l'explication étant que le << lien entre nationalisme et Extrême-Gauche est puissant au Québec alors qu'en Belgique le nationalisme est l'apanage de la droite >> (Source : GOTOVITCH J. & MORELLI A., << Prospérité et contestation >> in GOTOVITCH J. & MORELLI A., Contester dans un pays prospère. L'Extrême-Gauche en Belgique et au Canada, P.I.E. Peter Lang, Collection << Etudes canadiennes >>, Bruxelles, 2007, pages 12-13).

1.2.4. Quelle période électorale ?

Il n'est pas aisé non plus de définir ce qu'est au juste une << période électorale ». Prend-on ainsi en considération l'acceptation légale (selon laquelle, en France par exemple, la campagne pour le premier tour de l'élection présidentielle débute seulement deux semaines avant le dimanche du scrutin) ? Ou bien prend-on en compte la réalité du terrain, celle d'une campagne officieuse mais permanente ?

A cette interrogation, nous répondons que, afin de couvrir une période beaucoup plus longue, et donc d'avoir des échantillons plus fournis et représentatifs, nous étudierons à la fois la campagne proprement dite (à savoir les Régionales et Européennes 2009), et les mois précédant ladite campagne.

1.2.5. Stratégie

<< Art de manoeuvrer habilement, de combiner des opérations pour atteindre un objectif ». Autrement dit, quelque chose qu'on dira à la fois conscient et organisé.

1.2.6. Marginal

<< Qui est de moindre importance », le terme << moindre » pouvant être pris dans un sens quantitatif ou bien qualitatif.

Les termes de notre intitulé et de notre question maintenant posés, et avant d'aborder les limites du mémoire et la méthodologie empruntée, il s'agit de se pencher sur les critiques communément formulées à l'encontre d'une telle approche des médias.

1.3. De la thèse du complot

<< C'est la vieille théorie de la Cabale qui veut que, quelque part, autour d'un bureau feutré, une bande de capitalistes tire les ficelles. Ce bureau n'existe pas, je regrette. Les intellectuels se sentent un peu comme le clergé, il leur faut des pécheurs » 7, soupirait ainsi l'écrivain Tom WOLFE, quand on l'interrogeait sur les théories de son compatriote Noam CHOMSKY.

A ouvrir un dictionnaire, on notera que le complot se définit comme << Une résolution concertée secrètement et pour un but le plus souvent coupable » 8.

Selon Mathias REYMOND et Grégory RZEPSKI, << La thèse du complot médiatique et sa dénonciation inspirée par n'importe quel propos » serait << l'oeuvre des fabricants en gros (et des petits détaillants) de boucliers de vent contre toute critique des médias » 9. Une façon de disqualifier l'opposant sans croiser le fer.

Ainsi, il faudrait ne << surtout pas imputer à des intérêts identifiables et à des puissances identifiées le moindre effet sur les médias ». D'ailleurs, << Il se trouvera toujours un véritable journaliste amoureux des nuances, ou un prétendu sociologue épris de complexité, pour déclarer que la démarche est abstraite ou, pour faire plus savant, systémique » 10.

Encore dit autrement, on << substituera de la confusion prétendument érudite à une simplicité trop propre à enflammer les coeurs et les esprits » 11.

...Alors que Noam CHOMSKY veut tout simplement signifier que, si on fait << une analyse du système économique, et que [on] vous signale que General Motors veut maximiser ses profits, ce n'est pas une conspiration mais une analyse institutionnelle ». Et << c'est la même chose avec les médias » 12. Il s'agit simplement d'attribuer << une rationalité minimale aux pouvoirs en place » 13.

7 HALIMI S. & RINDEL A., << La conspiration. Quand les journalistes (et leurs favoris) falsifient l'analyse critique des médias » in BRICMONT J. & FRANCK J., Chomsky, L'Herne, Paris, 2007, page 235.

8 BLUM C., Op. Cit., page 267.

9 REYMOND M. & RZEPSKI G., Tous les médias sont-ils de Droite ? Du journalisme par temps d'élection présidentielle, Syllepse, Collection << Acrimed », Paris, 2008, page 78.

10 Ibid., pages 78-79.

11 HALIMI S., << L'art et la manière d'ignorer la question des médias » in PINTO E., Pour une analyse critique des médias. Le débat public en danger, Editions du Croquant, Collection << Champ social », Bellecombe-en-Bauges, 2007, page 198.

12 ACHBAR M. & WINTONICK P., Op. Cit.

13 CHOMSKY N. in MITCHEL P. & SCHOEFFEL J., Understanding power. The indispensable Chomsky, The New York Press, New York, 2002, page 390.

Alain ACCARDO dit, dans le même ordre d'idées, que << Il n'est pas nécessaire que les horloges conspirent pour donner pratiquement la même heure en même temps >> 14.

D'après de tels auteurs, on serait en présence d'un << système de traitement et de régulation décentralisé et [par conséquent] non conspirationniste >> 15. Non << concerté >>, pour reprendre notre définition.

En outre, comme nous l'illustrerons en ayant à plusieurs reprises recours à la documentation mise à disposition par les organisations critiquées elles-mêmes, tout cela n'a rien de << secret >> non plus.

Mais comme Noam CHOMSKY ne manque pas de le noter : << Contre la calomnie, il n'y a pas de défense. Si on vous traite de nazi 16, que répondre ? Que c'est faux ? Si on vous traite de raciste, vous êtes perdu >> 17.

On notera aussi au passage la géométrie variable avec laquelle se tiennent ces procès en sorcellerie. Ainsi, quelqu'un qui remet en cause l'ordre établi sans pour autant recourir à la théorie du complot se verra affublé d'une pléthore de termes décrédibilisants.

Mais prenons Edward BERNAYS. Il ne remettait pas en cause l'ordre établi. Au contraire, il voulait, par la propagande en temps de paix que sont les Relations publiques, << créer de l'ordre à partir du chaos >>. Et il se montrait, en outre, nostalgique de l'époque << avant que les gens n'acquièrent une conscience sociale >>.

Le neveu de Sigmund FREUD pouvait, grâce à ce conservatisme sans doute, parler en toute impunité de << concentration du gouvernement invisible entre les mains de quelques individus... >>

18

14 ACCARDO A., << Un journalisme de classes moyennes >> in DURAND P., Médias et censure, figures de l'orthodoxie, Editions de l'Université de Liège, 2004, pages 46-47.

15 HALIMI S. & RINDEL A., Op. Cit., page 236.

16 Lire à ce sujet << Michel Polacco, directeur de France Info, dialogue avec ses auditeurs >>, un échange de courriels publié le 3 mars 2006 par l'observatoire Acrimed, Article 2290. On y apprend que les auditeurs réclamant le respect du pluralisme idéologique sont des << vichyssois >>.

Plus largement, il semble y avoir pluralisme et pluralisme. Plus exactement, il existerait différents pluralismes auxquels les médias n'accorderaient pas le même écho, voire crédit. Ainsi donc, les requêtes pour davantage de pluralisme quant à l'axe Gauche-Droite seront bien souvent mises au pilori, tandis que le pluralisme culturel sera un prolixe sujet de préoccupation. Comme quand l'émission du service public InterMédias consacre son numéro du 5 décembre 2008 à << La diversité à la télé >>, avec en invités Rachid AHRAB, Hakima DAHRMOUCH et Hadja LAHBIB. Avançons que la diversité à la télé, ce n'est pas qu'une question de prépondérance de << l'homme blanc >>, de quotas de gays, de gros, de grands, ...

17 ACHBAR M. & WINTONICK P., Op. Cit.

18 BERNAYS E., Propaganda. Comment manipuler l'opinion en démocratie, La Découverte, Collection << Zones >>, Paris, 2007, pages 24, 53 et 141. << Propaganda >> fut initialement publié en 1928.

Plus près de nous, on songera aussi aux émissions spéciales sur les Loges maçonniques, à la sortie de l'adaptation cinématographique de << Anges

1.4. Méthodologie et limites de ce mémoire

1.4.1. Devoir de concision

25.000 mots, voilà l'espace alloué à la vérification de notre hypothèse. C'est peu. C'est en tout cas moins que pour les précédentes générations d'étudiants. Et bien qu'il faille sans nul doute chercher l'explication ailleurs, on ne peut s'empêcher de songer à cette phrase que Noam CHOMSKY eut un jour, à propos de la contrainte de temps : << Il faut dire son truc entre deux pubs. En moins de 600 mots. La beauté de la concision c'est de limiter le propos à des lieux communs >> 19.

1.4.2. Ce qui fut mis de côté

Confronté à cet écueil que représente pour les pensées non orthodoxes (comme celles critiquant les médias 20) le devoir de concision, nous nous sommes vus dans l'obligation, à regret, de faire l'impasse sur nombre d'éléments qui auraient mérités, en d'autres circonstances, développement.

Ainsi, nous ne débattrons pas de l'opportunité d'utiliser les médias. Nous partirons du postulat qu'il faut que l'Extrême-Gauche le fasse. Y passe.

En outre, nous n'évoquerons que les médias dominants, et non pas les médias alternatifs, parfois appelés de << troisième type >>, que sont entre autres les radios dites << d'expression >>.

Dans le même ordre d'idées, nous ne parlerons pas davantage du << journalisme citoyen >>, qu'on retrouve sous les traits de blogs, par exemple.

et Démons >> de Dan BROWN, etc.

19 ACHBAR M. & WINTONICK P., Op. Cit.

A noter que le devoir de concision ne s'applique pas avec la même rigueur en fonction de la teneur des propos. Ainsi, si Daniel SCHNEIDERMANN souhaitait que Arrêt sur images << reste une émission contradictoire >> et que, << démocratiquement, personne >> ne reste << en dehors du champ de la contradiction >> (ce qui le faisait refuser de consacrer un numéro entier à Pierre BOURDIEU), l'animateur ne manquait pourtant pas de recevoir de temps à autre un invité unique, tel Jean-Marie MESSIER, alors patron de la multinationale Vivendi Universal, et ce pour commenter non pas le chiffre d'affaires mais des clichés de Paris-Match où l'homme d'affaires...mange un sandwich, ou porte des chaussettes avec un trou (Source : CARLES P., << Enfin pris ? >>, Arrapèdes & C-P Productions, Montpellier, 2002, 90 minutes).

20 Selon Pierre CARLES, elles le demeurent car << Il faut se méfier du business de la critique des médias, très à la mode, anecdotique ou opportuniste >>, avec une << indignation à géométrie variable >> (Source : MOUNIR R., << Pierre Carles : La critique des médias est aussi un business >> in Le Courrier, 22 février 2008, http://www.lecourrier.ch, consulté le 28 juillet 2009).

Roland BARTHES parlerait sans doute, au sujet de ces émissions du type Arrêt sur images, de vaccine permettant << d'éviter une remise en cause globale du système en confessant ses dysfonctionnements occasionnels >> (Source : GEUENS G., << Médias, économie et société. Questions de méthode >> in DURAND P., Médias et censure. Figures de l'orthodoxie, Op. Cit., page 72).

Nous n'aborderons pas non plus le traitement des grèves et des mouvements sociaux par les médias, alors qu'il y aurait, là aussi, beaucoup de choses à dire.

...Tout comme on aurait pu dépenser beaucoup d'encre à propos de la politisation de la Commission Nationale Permanente du Pacte Culturel.

Nous ne nous attarderons pas plus sur le monde de l'édition (qui, il est vrai, ne se confond pas avec la définition de << média >> que nous avons retenue), alors qu'il aurait été intéressant d'examiner les raisons ayant poussé à la création, en 1996, des éditions Raisons d'agir 21.

Nous en profitons pour enjoindre le lecteur de garder en mémoire deux choses :

Tout d'abord, encore une fois, que ce travail est le fruit de choix souvent déchirants. Ensuite, que << Structurer, rationaliser, organiser et verbaliser le malaise diffus qui entoure la gestion de l'information >> n'est PAS chose des plus évidentes 22.

Ceci étant dit, nous avons cherché, le mieux possible, par l'archivage, à << ruiner un des supports invisibles de la pratique journalistique, l'amnésie >>, cette amnésie << qui n'est pas moins grande chez les journalistes que chez leurs lecteurs >> 23. Voyons comment nous avons mené cette ruine...

1.4.2. Des données inédites

Au niveau de la méthodologie maintenant, quelques mots sur la construction de nos données. Ces données créées pour l'occasion sont de deux types.

Dans un premier temps, nous avons mesuré, pour notre Titre II, dans quelle mesure l'Extrême-Gauche et le reste du paysage politique belge ont accès aux médias.

21 On se rappellera aussi des difficultés d'Eric HOBSBAWM à publier L'âge des extrêmes en France, ou bien de << l'affaire >> Perry ANDERSON, avec son livre La pensée tiède.

22 HEINDERYCKX F., La malinformation. Plaidoyer pour une refondation de l'information, Labor, Collection << Quartier libre >>, Bruxelles, 2003, page 6.

23 BOURDIEU P. in HALIMI S., Les nouveaux chiens de garde. Nouvelle édition actualisée et augmentée, Raisons d'agir, Paris, 2005, page 9.

Nous avons alors archivé, tout au long de la saison 2008-2009, la liste des invités aux émissions télé de débat du dimanche midi. Mais aussi, à partir de janvier 2009, ceux de Matin Première. Et une fois la campagne officiellement lancée, c'est-à-dire au mois d'avril 2009, nous nous sommes en plus intéressés à deux émissions Web, une de RTL-TVI et une autre de la RTBF.

Télévision, radio et Internet...mais quid de la presse écrite ? Il est en fait plus compliqué de procéder à des mesures quantitatives avec des coupures de presse. Mais ce qu'il y a surtout, c'est que l'impact d'une émission de télévision est considérable par rapport à l'impact d'un article de journal. Et que, place oblige, s'il nous faut privilégier un type de média, c'est bien l'audiovisuel.

Mais les journaux n'ont pas du tout été négligés pour autant : plusieurs représentants de ce type de média ont été interviewés (à savoir un de La Dernière Heure/Les Sports, un du Soir, un de La Libre Belgique et une du Vif/L'Express), tandis que nombre d'articles ont été mobilisés.

Dans un second temps, nous avons donc choisi un certain nombre de personnes à interviewer. Et nous avons voulu, en choisissant, respecter plusieurs équilibres, à savoir :

Donner la parole à la presse écrite, à la télévision et à la radio. Mais aussi, en superposition, donner la parole au service public et au privé. Mais encore : donner la parole à de « simples » journalistes (politiques, évidemment), mais aussi à des directeurs d'information et des rédacteurs en chef. Et enfin : donner la parole à des journalistes au firmament ainsi qu'à des journalistes ayant rencontré quelques difficultés eu égard à leurs convictions idéologiques.

Evidemment, nous fûmes confrontés à plusieurs portes closes, ce qui ne nous permit pas d'obtenir une représentativité parfaite.

A l'occasion, nous ferons référence dans ce mémoire aux personnes ayant refusé de nous rencontrer.

Voilà pour les médias, mais cette série d'interviews fut aussi l'occasion de tendre notre micro à plusieurs représentants de l'Extrême-Gauche, afin qu'ils nous fassent part de leur vécu. Et là,

nous avons porté notre choix sur les deux plus gros partis en présence (à savoir le Parti du Travail de Belgique et le Parti Communiste), ainsi que sur le cartel LCR-PSL, un cartel ayant reçu le soutien d'Olivier BESANCENOT.

Nous aurions pu réaliser davantage d'interviews que la quinzaine effectuée, mais les contraintes du mémoire, en ce qui concerne le nombre de mots, ne le permirent malheureusement pas.

Au niveau de la tenue des entretiens, ils étaient semi-directifs. Nous ne lisions pas les questions, elles ne venaient pas forcément dans le même ordre, certaines n'étaient en définitive pas posées, tandis que d'autres étaient improvisées face aux réponses fournies. Plus que des interviews, il s'agissait donc en réalité d'entretiens, voire de discussions.

Ensuite, face aux retranscriptions, nous avons dû opérer une importante sélection, pour ne retenir que les phrases que nous jugions les plus à mêmes d'illustrer notre corpus théorique, nos mesures quantitatives, etc.

Ces balises vitales soigneusement posées, nous pouvons désormais entrer dans le vif du sujet. Et conformément à notre table des matières, nous allons maintenant tenter de constater, d'abord la sous-représentation médiatique, et ensuite le biais qualitatif dont est l'objet la Gauche dite « archaïque ».

II. UN EMBARGO MÉDIATIQUE

2.1. De l'utilité de ce chapitre

Cela peut paraître de prime abord superflu, a fortiori dans le cadre étroit d'un mémoire, que de consacrer un chapitre entier à la sous-représentation médiatique dont est victime l'ExtrêmeGauche.

On pourrait en effet se dire qu'il n'y a pas besoin de tableaux pour savoir que l'ExtrêmeGauche de notre plat pays ne se fait pas recevoir par des Pascal VREBOS (animateur des débats du dimanche midi sur RTL TVI) ou des Johanne MONTAY (désormais rédactrice en chef Politique et social de la RTBF). Il suffit d'allumer sa télévision pour s'en rendre compte.

Et certains diront que cela est justifié. Car il s'agit là d'extrémistes, de nostalgiques du goulag, etc. Ou, plus souvent, on entendra dire que ces partis ne sont pas suffisamment représentatifs de la population.

Mais peu importe au fond la justification, tout le monde semble concéder le fait que les représentants de notre Extrême-Gauche ne sont pour ainsi dire pas reçus sur les plateaux, ni dans les colonnes de la presse. Cependant, chiffrer tout cela nous semblait nécessaire à plusieurs points de vue.

Tout d'abord, pour montrer que l'ampleur du phénomène est, nous le verrons, sous-estimée.

Ensuite, à reprendre Serge HALIMI : << Tout ça, on le sait déjà est la plaidoirie habituelle de qui, ne souhaitant pas diffuser un savoir, prétexte qu'il est répandu ». Mais que << Il n'existe qu'une seule politique possible, que la France qui tombe ait besoin de réformes, que le peuple soit trop populiste, les patrons écrasés par les charges, et le monde devenu de plus en plus complexe, on le sait déjà ». Pourtant, << Cela n'empêche pas les chroniqueurs économiques et les intellectuels de pouvoir nous le répéter matin, midi et soir. Pour, justement, qu'on ne l'oublie pas » 24.

24 HALIMI S., << L'art et la manière d'ignorer la question des médias » in PINTO E., Pour une analyse critique des médias. Le débat public en danger, Editions du Croquant, Collection << Champ social », Bellecombe-en-Bauges, 2007, page 197.

Et la raison pour laquelle il ne faudrait pas l'oublier n'est pas que préoccupation partisane. Deux éléments peuvent à eux seuls justifier cet intérêt.

D'une part, comme l'explique Noam CHOMSKY, les médias remplissent un << rôle crucial >>, celui de << permettre au public de contrôler le processus politique >>. Des médias garants de la démocratie. Une démocratie qui << requiert le libre accès à l'information, aux idées et aux opinions >> 25, et non une forme de paternalisme.

D'autre part, comme le pense Philippe BENETON, << L'inexprimé tend à devenir l'impensé >>. Car en effet, << Les idées sont vivantes, elles gagnent en consistance et en clarté quand elles sont exprimées publiquement et font l'objet de débats >>.

De là découle le problème que, quand << Les questions cessent d'être posées, elles cessent de se poser >>. Que << La transmission ne se fait plus d'une génération à l'autre >>. Que << L'opinant est [alors] prisonnier d'un mode de pensée parce qu'il ne voit pas d'autre mode de pensée possible >> 26, ce qui est tout de même un fameux grain de sable dans la machine à démocratie.

Pas que préoccupation partisane, disions-nous. Un souci de vitalité démocratique, plutôt.

Il est maintenant temps de nous pencher sur le principal argument déployé par les journalistes pour justifier l'absence, malgré tout, de l'Extrême-Gauche.

2.2. De la loi de la majorité

Nous venons de l'évoquer, la représentativité est donc l'argument le plus souvent avancé. Ceux qui sont rattachés à ce bord idéologique recueilleraient trop peu de voix que pour qu'on les laisse s'exprimer sans céder en même temps à une contreproductive cacophonie.

25 ACHBAR M. & WINTONICK P., Manufacturing consent. Noam Chomsky and the media, Necessary Illusions & The National Film Board of Canada, Montréal/Ottawa, 1992, 167 minutes.

26 BENETON P., Les fers de l'opinion, Presses Universitaires de France, Collection << Béhémoth >>, Paris, 2000, pages 41-42.

Comme le dit Philippe WALKOWIAK (Rédacteur en chef Intérieur à La Première, et auteur chaque matin d'une chronique politique) : << L'Extrême-Gauche est marginale dans la population, et les médias ne sont jamais que le reflet de la population ». Pour lui, << Les partis d'ExtrêmeGauche sont marginalisés dans les médias simplement parce qu'ils ne constituent qu'une marge infime de l'électorat, et donc de l'intérêt des auditeurs, des lecteurs des différents médias » 27.

François DE BRIGODE (Présentateur du 19h30 de La Une) abonde dans ce sens, ajoutant que << Il est impossible d'interviewer tous les partis politiques. Sinon, imaginez-vous le nombre de groupuscules qui devrait trouver place sur antenne » 28.

Christian CARPENTIER (Rédacteur en chef adjoint de La Dernière Heure/Les Sports) n'en démord pas moins : << Est-ce qu'on a la possibilité de donner la parole à 20-30-40 ou 50 formations politiques, qui peuvent se présenter à Gauche à Droite ? Non, absolument pas » 29.

2.2.1. De la déresponsabilisation journalistique

Quant à David COPPI (Journaliste politique au Soir), il dit que << Comme elle [NDLR : L'Extrême-Gauche] a peu d'existence électoralement - pour toute une série de raisons qui sont propres à la situation en Belgique - on en parle très très peu » 30.

Ici, relevons le << pour toute une série de raisons qui sont propres à la Belgique »... On remarque une déresponsabilisation journalistique, monnaie courante lorsqu'on aborde avec les journalistes l'absence de l'Extrême-Gauche de leurs ondes, de leurs colonnes, etc.

Déresponsabilisation qui peut parfois n'être juste que de l'hypocrisie, comme c'est le cas ici avec Coppi (voir pour cela sa vision de l'Extrême-Gauche, reprise ailleurs dans ce mémoire 31).

27 Entretien avec Philippe WALKOWIAK, 17 mars 2009, Bruxelles.

Sur le sujet << Petits et grands », on mettra en perspective à l'aide des propos de Pierre EYBEN : << Le rapport entre pognon dépensé par électeur conquis, on est beaucoup plus efficaces » (Source : Entretien avec Pierre EYBEN, 1er avril 2009, Bruxelles).

28 Entretien avec François DE BRIGODE, 12 mars 2009, Bruxelles.

Dans un premier temps, François DE BRIGODE n'avait pas souhaité nous rencontrer, nous redirigeant vers Simon-Pierre DE COSTER, Directeur juridique de la RTBF. Ce n'est qu'une fois que cette personne refusa à son tour de nous accorder un entretien que de Brigode accepta finalement de nous recevoir.

29 Entretien avec Christian CARPENTIER, 24 mars 2009, Bruxelles.

30 Entretien avec David COPPI, 5 mai 2009, Bruxelles.

31 Dans les points 3.3.2.1 et 4.2.4.2, pour être précis.

La Loi de la majorité relève d'ailleurs aussi de ce principe de déresponsabilisati on, aux côtés des << raisons propres à la Belgique ». Ou bien encore, comme pour Francis VANDEWOESTYNE : << Jamais quelqu'un de l'Extrême- Gauche ne m'a appelé en disant Je suis le Besancenot belge, l'Arlette Laguiller belge, le Marchais belge » 32.

Bref, il

s'agit de rejeter la faute à tout prix. Les exemples de cette déresponsabilisation pullulent littéralement, et nous en avons repris quelques autres ailleurs dans le mémoire.

Figure 1 33

Ceci étant dit, certains vont même plus loin dans la Loi de la majorité, comme un Frédéric CAUDERLIER (Animateur de L'invité de 7h50 sur Bel RTL) : <<

Aujourd'hui, quelqu'un du PTB,

en quoi sa parole vaut- elle plus, finalement, que quelqu'un que je prends au hasard dans la rue ?

32 Entretien avec Francis VANDEWOESTYNE, 8 avril 2009, Bruxelles.

33 Dessin original de Tom GRIMONPREZ, plus connu sous le pseudonyme de << Titom ».

En quoi peut-il plus alimenter le débat que le premier passant venu ? » 34

2.2.2. De l'opportunité de la Loi de la majorité

Ce raisonnement d'exposition médiatique proportionnelle aux scores obtenus, ce << mythe du discours médiatique comme simple reflet de l'opinion dominante » ou << expression la plus libre du bon sens populaire » 35 nous semble boiteux pour au moins quatre raisons.

Premièrement, la légitimité démocratique se verrait << souvent réduite à la loi de la majorité ». Pourtant, comme le souligne un Pierre-Yves CHEREUL, << L'Histoire est pour partie le récit des errements des masses populaires ».

Ainsi, << La même foule qui acclame Pétain en avril 1944 à Paris, se presse sur les Champs-Elysées pour applaudir le Gouvernement provisoire de la Résistance dirigé par le Général de Gaulle, le 25 août suivant » 36.

Deuxièmement, l'Extrême-Gauche n'a pas accès aux médias car elle n'a pas brillé aux élections. Une sorte de punition, en somme. Elle n'est pas représentative, du coup elle n'a pas droit à une tribune. Il n'y a pas de classe de rattrapage organisée, afin qu'elle puisse rendre un meilleur bulletin à l'occasion du prochain scrutin. Apparaît là un cercle vicieux :

Les élections se jouent dans les médias. C'est avec en tout cas cette idée en tête que Barack OBAMA avait, moins d'une semaine avant l'élection présidentielle américaine et pour 5 millions de dollars, acheté trente minutes consécutives d'écran publicitaire 37.

34 Entretien avec Frédéric CAUDERLIER, 18 mars 2009, Bruxelles.

35 GEUENS G., L'information sous contrôle. Médias et pouvoir économique en Belgique, Labor, Collection << Liberté j'écris ton nom », Bruxelles, 2002, page 79.

36 CHEREUL P-Y., Les médias, la manipulation des esprits, leurres et illusions, Lacour, Nîmes, 2006, page 337.

37 ASSOCIATED PRESS, << Le spot publicitaire d'Obama vu par 33 millions de téléspectateurs » in La Libre Belgique, 31 octobre 2008, http://www.lalibre.be, << Etats-Unis », consulté le 28 juillet 2009).

Précisons bien que nous ne voyons pas pour autant dans l'exposition médiatique l'explication absolue aux scores électoraux enregistrés par les partis. Ainsi, le << Modèle de Columbia » nous apprend que les caractéristiques sociales (religion, classe sociale, lieu de résidence) sont déterminantes. Une approche plus psychologique - << Modèle Michigan » - viendra par la suite, élargissant encore la liste des facteurs influençant le vote, incluant d'ailleurs les médias. Si ces modèles ont perdu en puissance explicative avec les décennies, il est intéressant de noter que, en 2007 encore, 68% de l'électorat du PS n'était pas chrétien, contre 59% d'électorat chrétien pour le CDH (Source : DELWIT P. & VAN HAUTE E., Le vote des Belges. Bruxelles-Wallonie, 10 juin 2007, Editions de l'Université de Bruxelles, Bruxelles, 2008, page 31).

Plus près de chez nous, à considérer le Nord du pays, pour Wahoub FAYOUMI (Journaliste à la RTBF anciennement en charge des sujets de société pour le Journal Télévisé), Jean-Marie DEDECKER << n'existe pas sans le JT de VRT ou de VTM. C'est les médias qui ont contribué à le créer, à le rendre si populaire ». Et se demandant << Quelle est l'étendue des dégâts qu'ils [NDLR : les médias] peuvent faire, mais quelle est l'étendue aussi du bien », la journaliste répond que << Apparemment, elle est quand même énorme » 38.

Stéphane ROSENBLATT (Directeur des programmes et de l'information de RTL TVI) fait également le lien entre exposition médiatique et scores électoraux, quand il dit que << L'ExtrêmeDroite a eu beaucoup de mal à exister médiatiquement, et donc aussi auprès de l`opinion publique

» 39.

Les élections se jouent donc par l'entremise des médias, et il faut avoir obtenu de bons scores pour y avoir accès. Mais comment obtenir de bons scores sans les médias s'il faut avoir obtenu de bons scores pour avoir accès aux médias ? En deux mots : comment percer ? 40

Troisièmement, comment interpréter le fait que l'économiste flamand Rudy AERNOUDT fut, lui, reçu à maintes reprises cette saison (sept fois le dimanche midi, par exemple) ? Souvent pour représenter << son » parti, LiDé. Un parti qui n'avait encore aucun résultat électoral à son actif.

Deux poids deux mesures, semble-t-il...Même si, pour un Christian CARPENTIER : << On ne peut pas comparer Rudy AERNOUDT et le PTB sur ce plan-là, ce n'est pas une démarche intellectuelle honnête » 41.

Quatrièmement, et en cela nous faisons déjà référence à notre point traitant de l'analogie avec l'Extrême-Droite, pour nombre de journalistes l'absence de l'Extrême-Gauche n'a rien à voir avec les scores qu'ils font.

38 Entretien avec Wahoub FAYOUMI, 18 mars 2009, Bruxelles.

39 Entretien avec Stéphane ROSENBLATT, 25 mars 2009, Bruxelles.

40Au sujet de ce cercle vicieux, Johanne MONTAY a une sorte de blocage, postulant une liberté absolue de l'électeur : << Le jour des élections, vous avez votre bulletin de vote, vous voulez voter pour le président du PTB, vous faites exactement ce que vous voulez, il y a personne qui vous dicte ce que vous voulez ou pouvez faire ». Et d'asséner : << La meilleure preuve, c'est qu'il y a des sondages actuellement qui donnent des évolutions marquantes de certains partis à Bruxelles » (Source : Entretien avec Johanne MONTAY, 10 mars 2009, Bruxelles).

41 Entretien avec Christian CARPENTIER, Op. Cit.

Pour sa part, sur Rudy AERNOUDT, Francis VANDEWOESTYNE avoue que << Parfois, on est sourd à certaines idées. Là, on est peut-être trop réceptif » (Source : Entretien avec Francis VANDEWOESTYNE, Op. Cit.). Reste à expliquer pourquoi les journalistes sont << sourds à certaines idées », ce qu'on tentera de faire dans notre Titre IV.

Ainsi, pour Johanne MONTAY, ce bord politique pourrait faire 10% que ça ne changerait rien. << C'est principiel », selon ses termes 42.

Quant à François DE BRIGODE, plus prudent que sa consoeur, il déclare que << S'ils étaient à 10%, on verrait si la question se pose ». Et il ajoute : << Avec un peu de cynisme, je vous dirais que la question ne se posera pas » 43.

On reprendra aussi en passant cette réflexion de Baudouin REMY, au sujet de Frédéric DAERDEN qui surcolla des panneaux électoraux lors de la campagne pour les dernières élections européennes.

Les faits sont relatés dans Le petit journal de la campagne du 27 mai 2009, et au vu des justifications des militants de Daerden Jr, le journaliste s'interroge : << Avec 50% des voix, ce serait normal d'avoir la moitié des panneaux ? »

A notre tour de nous interroger, en regard de la sacro-sainte Loi de la majorité : Pourquoi la même réflexion n'est-elle pas applicable au niveau du partage du temps d'antenne ? Les journalistes manqueraient-ils de capacité d'autocritique ? 44

On précisera que tous les journalistes que nous avons rencontrés ne cautionnent pas cette idée de Loi de la majorité.

C'est le cas de Bertrand HENNE (Animateur de Questions publiques sur Matin Première), qui avance que << C'est la poule et l'oeuf : est-ce qu'on doit attendre qu'il y ait des scores électoraux suffisamment représentatifs pour les faire rentrer dans la vie médiatique comme les autres ? Ou est-ce qu'on doit les faire rentrer en se disant qu'ils ont un rôle à jouer ? » Et il avance même que << Les petits partis, on devrait un petit peu les mettre plus à l'antenne. Faut qu'on fasse un effort, parce que sinon on cache une partie de la vie démocratique » 45.

42 Entretien avec Johanne MONTAY, Op. Cit.

43 Entretien avec François DE BRIGODE, Op. Cit.

44 Notons que Baudouin REMY n'a pas souhaité nous rencontrer. Il précisa néanmoins, lors d'un échange de courriels, que la question du mémoire aurait pu << se poser en terme plus neutre ». A savoir : << L'Extrême-Gauche est-elle significative ou marginalisée dans le paysage politique ? Avec quelle suite dans les médias ? » Un élément qui semble étayer une nouvelle fois notre argument de la déresponsabilisation journalistique en la matière.

45 Entretien avec Bertrand HENNE, 27 mars 2009, Bruxelles.

On le voit, cette Loi de la majorité, tant mobilisée par les journalistes pour justifier l'absence de l'Extrême-Gauche, ne résiste guère à l'analyse.

Venons-en maintenant au fait, c'est-à-dire à la mesure proprement dite de la sousreprésentation médiatique de l'Extrême-Gauche.

2.3. Les chiffres

2.3.1. << Je me souviens d'une interview en 1983 >>

Avant de nous lancer dans une analyse strictement chiffrée, jalonnons la chose.

Nous avons demandé à Philippe WALKOWIAK s'il se souvenait avoir déjà consacré une de ses chroniques politiques, qu'il tient quotidiennement depuis 7 ans sur La Première, à l'ExtrêmeGauche. Réponse de l'intéressé : << J'ai dû en parler de manière détournée, mais directement non, j'en ai pas fait >> 46.

Quant à Christian CARPENTIER, nous avons voulu voir s'il se souvenait, à la faveur de ses quinze ans d'ancienneté, du dernier article ou de la dernière manchette qu'il y avait eu dans son journal au sujet de l'Extrême-Gauche. Il nous a répondu que : << La manchette, non, ça je n'en ai aucun souvenir. Article, non >> 47.

Sept ans sans rien pour l'un, quinze ans sans rien chez l'autre. Cela n'est cependant rien comparé à Francis VANDEWOESTYNE : << Je me souviens d'une interview en 1983. Mais depuis lors, il ne me semble pas que j'ai eu à en traiter. Ou alors de manière marginale, au dos d'un papier, en disant N'oublions pas que, aux élections, tel ou tel parti se présente également >>

48.

Déclarations intéressantes s'il en est quand on veut démontrer qu'il y a sous-représentation médiatique chronique. Mais en la matière, une analyse un tant soit peu empirique s'avérait nécessaire.

46 Entretien avec Philippe WALKOWIAK, Op. Cit.

47 Entretien avec Christian CARPENTIER, Op. Cit.

48 Entretien avec Francis VANDEWOESTYNE, Op. Cit.

A noter que, une demi-semaine après notre entretien, Francis VANDEWOESTYNE a écrit un article sur le PTB (<< Une taxe de 2% sur les millionnaires >>) ...Coïncidence ou influence ?

Pour ce faire, nous proposons ci -dessous quelques tableaux comptabilisant les invités à des émissions politiques de la RTBF et de RTL-TVI.

Pour la chaine publique, il s'agit principalement de Mise au point, présentée par Olivier MAROY et Sacha DAOUT. Cette émission dominicale se divise traditionnellement en trois parties : Points de vue, Le débat et Le 7e jour. Mais il s'agit également de

Petit journal de la campagne et de Duel à la Une.

Pour la chaine privée, il s'agit là aussi principalement d'un triptyque dominical, animé par Pascal VREBOS 49 ...sans oublier le Talk élections de Grégoy GOETHALS.

Figure 2

2.3.2. Une sur-représentation

Le premier tableau -

comme les tableaux suivants concernant les émissions dominicales

été

construit à partir de données collectées du 31 août 2008 au 28 juin 2009 inclus, soit 43 semaines de diffusion. Une saison complète, en somme.

Nous avons à chaque fois pris en compte les invités pressentis et effectivement venus, mais également ceux

pressentis dans un premier temps et finalement remplacés, et ce dans un but d'augmenter les chances de trouver trace de l'Extrême-Gauche.

49 L'invité détient, pour l'année 2007, le record d'audience des émissions politiques. Ainsi, le 28 janvier 2007, Pascal VREBOS obtint 41 d'audience, soit près de 477.000 téléspectateurs. Et pour l'année 2008, pareil en mieux, avec L'invité du 6 janvier 2008 (
d'Information sur les Médias, http://www.cim.be, « Télévision », consulté le 28 juillet 2009).

Notons que Pascal VREBOS n'a pas souhaité nous rencontrer, finissant en fait par ne plus donner suite à nos courriels.

Tableau 1

140 120 100 80 60 40 20 0

 

MR
PS
CDH
Ecolo
CDnV
Open VLD
SP.A
LDD
RWF
CDF
LiDe
MS
Pro-Bruxsel
PC
PTB
CAP D'orazio
LCR-PSL

On remarque de suite que le MR, le PS, le CDH et Ecolo se taillent la part du lion quant à l'accès aux d

ébats du dimanche midi.

Ainsi, au niveau national, 426 des 491 invités politiques de la saison provenaient de ces partis, soit un taux de 86.76%.

Si on prend en considération partis du Nord et du Sud du pays, nous avons donc, sur nos antennes, plus de 8

6% de présence médiatique pour des partis représentant, aux élections

50.

fédérales de 2007, seulement 34.40% de l'électorat belge

En considérant seulement les partis francophones, ce taux grimpe à 96.60%. En valeurs absolues, cela donne 426 des 441 homme

s politiques francophones invités sur l'ensemble de la

saison provenant de ces quatre partis.

50 tats pour la Chambre et

Pour arriver à ce chiffre de 34.40% à l'échelle du royaume, il s'agit de faire d'abord, par parti, la moyenne entre les résul

les résultats pour le Sénat. Ensuite, il faut additionner les quatre moyennes, à savoir 12.41% pour le MR, 10.55% pour le PS, 5.98% pour le CDH -

et 5.46% pour Ecolo (Source :

PORTAIL FEDERAL, 10 juin 2007

élections Sénat et Chambre, http://polling2007.belgium.be, un site du Portail

fédéral, consulté le 28 juillet 2009).

-PS-CDH-

Invités MR

Ecolo

Invités d'autres partis francophones

Tableau 2

Le décalage est certain, les « petits

» partis ont une représentativité médiatique bien inférieure

à leur représentativité électorale.

2.3.3. Une sous-représentation

Electoralement parlant, l'Extrême-

Gauche francophone belge (les plus gros, que sont le PC, le PTB et le CAP, du moins à considérer les forces en présence en 2007) est 13.88 fois plus petite en termes de voix que le Parti Socialiste.

On serait donc en droit d'attendre un invité représentant l'Extrême-

Gauche pour, mettons, 14 invités représentant le PS. Et vu que nous avons dénombré 115 invités PS sur la saison (RTBF et RTL- TVI confondus), cela devrait donner normalement 8.29 invités d' Extrême-Gauche, disons 8. Si on se limite au service public, en se disant que cela relève de sa responsabilité que d'ouvrir le débat, le chiffre d'invités PS tombe à 56 sur la saison. Et 56 divisé par 13.88, cela donne 4.03 invités d'Extrême- Gauche, 4 donc.

Or, sur l'ensemble de la saison, en 43 semaines de débats, il y aura eu en tout et pour tout, les

-

deux chaines confondues, 5 invités rattachés à l'Extrême Gauche. 5 au lieu de 8. Et sur la RTBF, ce fut 2 au lieu de 4. Une sous-représentation, donc.

2.3.3.1. Radio/Télé, même combat ?

Voilà pour la télévision. Mais nous avons aussi calculé ce qu'il en était à la radio, dans la matinale de la RTBF

qu'est l'émission Matin Première

. Du lundi au vendredi, Bertrand HENNE

y interviewe ceux qui font l'actualité, majoritairement des hommes politiques.

Ici, les chiffres sont basés sur un recensement allant du 2 janvier 2009 au 28 juin 2009 inclus

:

(soit 26 semaines d'émissions), et voici ce qu'il en ressort

Tableau 3

25 20 15 10 5 0

 

On note qu'il n'y a pas de différence notable ent

re le transistor et la petite lucarne, si ce n'est qu'il n'y a que 14 partis représentés, contre 17 dans les émissions dominicales. Et donc une même conclusion : une exposition médiatique écrasante dévolue aux quatre « grands ».

2.3.4. Une représentation oui, mais...

A la télévision comme à la radio, on relève une certaine présence de l'Extrême-Gauche. Mais cette présence est à tempérer fortement, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d'abord, il est à noter que l'exposition est des plus concentrées. En effet, pour la RTBF comme pour RTL TVI, l'ensemble des invités provient en réalité de deux émissions diffusées toute deux le 17 mai 2009.

Sur le service public, l'émission en question s'intitulait << Les petits partis dans la campagne », et les invités furent, par ordre alphabétique : Jean-Marie BOURGEOIS (CDF), Céline CAUDRON (PC-LCR-PSL-PH), Philippe DELSTANCHE (Pro-Bruxsel), Francis BIESMANS (MS), Nadia MOSCUFO (PTB) et Nathalie TRAMASURE-TOLLEBECK (RWF).

Quant à la chaine privée, il s'agissait de << Petits partis, quelles différences avec les Grands ? ». Et en plateau, on retrouvait Pierre-Alexandre DE MAERE D'AERTRYCKE (CDF), Roberto D'ORAZIO (CAP D'orazio), Pierre EYBEN (PC), Paul-Henry GENDEBIEN (RWF) et Raoul HEDEBOUW (PTB), ainsi que des représentants des << grands » partis : Michel DAERDEN, Christos DOULKERIDIS, Catherine FONCK et Pierre-Yves JEHOLET.

Pour ce qui est de La Première, le 28 mai 2009, le Mouvement Socialiste, le Parti Communiste, le Parti du Travail de Belgique, le parti Pro-Bruxsel et le Rassemblement WallonieFrance eurent l'occasion de passer à l'antenne 51. Là aussi donc, une seule et même émission.

Profitons-en pour soulever l'interrogation suivante : S'il n'y avait pas eu d'élections cette année, les aurait-on invités une seule fois, ces << petits » partis ?

Il n'y a pas eu d'élections en 2008, comme il n'y en aura probablement pas en 2010... Faudra-t-il attendre 2011 pour revoir Céline CAUDRON sur les plateaux de Reyers ?

51 Bertrand HENNE, le journaliste politique intervieweur de Matin Première déplore ce dispositif, et signifie son impuissance : << C'est une solution. C'était pas la mienne. C'est un compromis. Si j'avais été seul à décider, j'aurais fait un Matin première avec un jour RWF, un jour PTB,... » Et il ajoute que << Un PTB et Rudy DEMOTTE par exemple, pour moi c'est clairement un débat qui pourrait être intéressant. En tout cas moi j'aimerais bien l'entendre ! Ca pourrait s'imaginer. Un jour, peut être... » (Source : Entretien avec Bertrand HENNE, Op. Cit.).

Autre élément relativisant la présence de l'Extrême-Gauche : cette dernière s'est faite aux côtés de nombre d'autres petites formations. Avec, en conséquence, un temps de parole des plus limités.

Ainsi, chez Pascal VREBOS, il a fallu se partager en 11 (neuf invités politiques et un scientifique, sans oublier l'animateur) les 53 minutes d'antenne, ce qui ne donnait même pas 5 minutes à chacun.

Or, comme le dit Pierre BOURDIEU, << La limitation du temps impose au discours des contraintes telles qu'il est peu probable que quelque chose puisse se dire >> 52.

En outre, cet accès a été compensé par une << double ration >> de partis traditionnels pendant plusieurs semaines.

Sur RTL TVI, cela a commencé la semaine précédant la venue des << petits >>, à savoir le 10 mai 2009, et s'est poursuivi le 24 mai 2009, le 31 mai 2009 et le 21 juin 2009. Ces dimanchesmidi-là, au lieu d'un invité par << grand >> parti, ce furent donc deux invités par << grand >> parti.

Ceci étant dit, il y a plus d'une émission politique spéciale élections qui n'a pas permis aux << petits >> d'apparaitre.

Si on prend Duel à la Une par exemple, qui fut diffusée sur la RTBF à partir du 11 mai 2009, et ce pendant 4 semaines (c'est-à-dire jusqu'à deux jours avant les élections), on constate la distribution suivante :

52 BOURDIEU P., Sur la télévision, Raisons d'agir, Paris, 1996, 33e édition, page 13.

Tableau 4

9 8 7 6 5 4 3 2 1 0

 

PS MR CDH Ecolo

Et le constat est rigoureusement identique avec d'autres émissions spéciales du service public, comme Huis-Clos

ou bien Répondez @ leurs questions.

Du côté de l'avenue Jacques Georgin, on songera notamment à Face aux belges.

2.3.5. Démocratie 2.0

Sur Internet, le constat est relativement plus satisfaisant pour les « petits », que ce soit avec la RTBF ou avec RTL TVI.

Pour la RTBF tout d'abord, avec Le petit journal de la campagne de Baudouin REMY.

En 20 émissions, soit 193 minutes et 7 secondes, il y a ainsi eu 5 minutes et 50 secondes consacrées à l'Extrême- Gauche, soit 3.02% du temps total d'antenne.

30

25

20

15

10

0

5

Tableau 5

Extrême-Gauche Autres partis

Quant à RTL TVI, le constat se veut encore meilleur, puisqu'avec le Talk élections de Grégory GOETHALS, qui fut diffusé à partir du 7 avril 2009 (avec, en complément, Les 4 semaines , à dater du 4 mai 2009), on obtient un chiffre de 4.06%, c'est- à-dire 5 invités sur un total de 123.

Tableau 6

Le centre de nos attentions, la << Famille Extrême-Gauche >> a été représentée dans cette émission par le Parti du Travail de Belgique (2 invités), le Comité pour une Autre Politique D'orazio (1 invité), la Ligue Communiste Révolutionnaire (1 invité) et le Parti Communiste (1 invité).

Donc, un bilan Internet de meilleure facture tout de même qu'avec les médias dans leur forme traditionnelle, au niveau de la présence des petites listes, en ce compris présence de l'ExtrêmeGauche.

Ceci étant, l'audience n'est pas comparable à ce qu'il en est pour un Controverse ou autre : Moins de 15.000 vues pour l'interview de Céline CAUDRON dans le Talk élections, moins de 21.000 vues pour celle du très médiatique Julien UYTTENDAELE dans la même émission...contre des chiffres tutoyant le demi-million de téléspectateurs pour L'invité.

En outre, nous verrons dans notre Titre III qu'un sérieux biais vient tout balayer.

Comme le dit Jacques LE BOHEC, << Une manière exclusivement comptable d'aborder le problème de la parole des acteurs politiques ne dit rien par exemple du soutien implicite de certains journalistes à une cause par le biais de reportages orientés, des questions suggestives qu'ils posent >>. Mais aussi, et ce sera l'objet du point 2.4 : << Des thèmes d'émission déformant les vrais problèmes, de l'évitement de certains sujets >> 53.

53 LE BOHEC J., Elections et télévision, Presses Universitaires de Grenoble, Collection << Communication, médias et sociétés >>, Grenoble, 2007, page 72.

Figure 3 54

2.4. Des débats « vraiment faux »

Noam CHOMSKY est d'avis que <<

Les débats passionnés dans les grands médias se situent dans le cadre des paramètres implicites consentis, lesquels tiennent en lisière nombre de points de vue contraires » 55.

Mais retrouve-t- on cette idée dans la composition de nos émissions politiques du dimanche midi, et si oui sous quels traits exactement ?

54 Dessin original de Tom GRIMONPREZ.

55

MERMET D., << Noam Chomsky : Le lavage de cerveaux en liberté » in Le Monde Diplomatique , août 2007, page 8.

2.4.1. La crise du capitalisme

Première illustration notable selon nous : les débuts de la crise, à l'automne 2008. Ainsi, du mois de septembre 2008 au 7 décembre 2008, pas moins de 11 émissions du dimanche midi comportaient dans leur titre le mot << crise >>. Sans oublier, dans le même laps de temps, 7 émissions comportant le mot << Fortis >>. D'autres émissions aussi, avec là des mots comme << austérité >>, << krach >>, << sauver >>, ... 56 Le 26 octobre 2008, il y eut même un Controverse au titre quelque peu racoleur : << Faut-il brûler le capitalisme ? >>

Un titre qui touche évidemment aux thèses de l'Extrême-Gauche. En effet, comme nous le précisions dans notre définition de ce bord politique, baisse du pouvoir d'achat et crises financières y sont appréhendées comme des conséquences inhérentes au système de production capitaliste.

Pourtant, tel un monstre de notre enfance dont il ne faudrait pas prononcer le nom, l'ExtrêmeGauche ne fut pas conviée à exprimer son point de vue sur le sujet 57. Pas plus là que dans la bonne vingtaine d'autres émissions de l'automne consacrées à la crise, à Fortis, etc.

Pis, les invités de ce numéro de Controverse furent, outre le monde politique (représenté par Jean-Michel JAVAUX, Charles MICHEL, Joëlle MILQUET et Philippe MOUREAUX) : Hélène ALVEREZ (Dirigeante du Domaine de Béronsart, haut lieu de << réunions et évènements >> pours entreprises 58), le Vicomte Etienne DAVIGNON (Ancien Commissaire européen et Ministre d'Etat, qu'on aperçoit un peu partout depuis lors : Suez-Tractebel, SN Brussels Airlines, Fortis, etc...mais aussi au Cercle de Lorraine, cercle sur lequel nous nous pencherons plus loin), ou bien encore Corentin DE SALLE (Directeur de l'Atlantis Institute, un think-tank néoconservateur basé à Bruxelles). Des personnes toutes disposées, on n'en doute pas, à << brûler le capitalisme >>...

Si on voulait emprunter à la sociologie quelques mots, on dirait que le << deep core >> (ici, le capitalisme) n'est en réalité jamais remis en question. Mais il s'agit de faire semblant, de faire << comme si >>... 59

56 Par la suite, il y aura encore 6 émissions avec le mot << crise >> dans leur titre, et 9 émissions avec le mot << Fortis >>.

57 Jamais invitée, ce qui n'a pas empêché certains journalistes de tirer des conclusions toutes autres : << Prompts à se mobiliser pour remettre en cause le système financier et économique actuel >>, les << altermondialistes et autres contestataires >> sont << d'une surprenante discrétion au moment même où les évènements semblent leur donner raison >>. Et de conclure : << Tout cela est frileux, inconsistant >> (Source : HAVAUX P., << Le Grand Soir n'est pas pour demain >> in Le Vif/L'Express, 24 octobre 2008, << Belgique >>, page 22).

58 << Laissez-vous séduire par la poésie d'un ancien moulin bercé par le murmure de la rivière, idéal pour concilier détente, réflexion et découverte du Condroz namurois dans un environnement naturel de toute beauté. Soyez nos hôtes privilégiés ! >>, peut-on ainsi lire sur la page d'accueil de leur site officiel (Source : http://www.domainedeberonsart.be).

59 Sur des sujets il est vrai moins glissants que la remise en cause du capitalisme, les médias ne manquent pourtant pas d'inviter, de temps à autre,
des << extrémistes >>. Comme le 22 mars 2009 à Mise au point, lors d'un débat intitulé << Benoît XVI, un pape rétrograde ? >>. En effet, Stéphane

Deuxième illustration de débat <

débat est intitulé < Europe : primordiale ou inutile DELVAUX, Isabelle DURANT, Jean

Soit les quatre têtes de liste à l'Europe des quatre < tout disposés, on l'imagine, à défendre le <

Autre exemple remarquable encore, une semaine où le Budget 2009 fut mis à l'honneur. Nous sommes alors le 19 octobre 2008, et la RTBF a

(MR), Jean-Marc NOLLET (Ecolo), Laurette ONKELINX (PS), Melchior WATHELET (CDH), Claude ROLIN (Secrétaire général CSC), Anne DEMELENNE (Secrétaire général FGTB) et enfin Rudy THOMAES (Administrateur délégué FEB). L'émission est intitulée

quid pour le pouvoir d'achat ? »

De son côté, RTL-TVI a choisi comme titre <

liste des invités : Sabine LARUELLE (MR), Jean

(PS), Melchior WATHELET (CDH), Anne DEMELENNE

Philippe DUCART (Porte-parole de

LEUSCHEL (Ancien chef économiste BBL) et Rudy THOMAES (Administrateur délégué FEB).

...Six des neuf invités de la chaine privée étaient

service public. Bien entendu, la ressemblance n'est pas si frappante chaque semaine.

Cependant, ce sont souvent les mêmes sujets qui sont traités en même temps dans le privé et

SEMINCKX fut alors, en sa qualité de porte-parole belge, amené à défendre la vis

sur le public (en ce compris lorsqu'il s'agit de faits divers),

et les mêmes invités qui reviennent à longueur d'année (en ce compris quand ils ne font pas autorité sur le sujet).

2.4.2. Des invités...permanents

La sur- représentation des quatre << grands

>> partis, c'est une chose. Mais à l'intérieur même de

ces quatre << grands >> partis, il y a sur-

représentation de certains membres. Ce sont les invités

permanents.

Et dans le registre << invités permanents >> 60 , le record est détenu par Jean-Marc NOLLET, avec 23 apparitions le dimanche midi. Didier REYNDERS se fait, lui,

coiffer au poteau par

Isabelle DURANT, avec 16 présences contre 17.

Tableau 7

25

20

15

10

0

5

En additionnant ces 12 invités permanents 61

, on obtient 32.38% du total des invités politiques

du dimanche.

En retranchant la part des invités politiques du Nord du pays, on arrive à même 36.05%. C'est-à-

dire qu'un bon tiers de la vie politique francophone belge semble reposer sur une bonne dizaine de paires d'épaules...

60 Pour Pierre BOURDIEU, << L'univers des invités permanents est un monde clos d'interconnaissance qui fonctionne dans une logique d'autorenforcement permanent >> (Source :

BOURDIEU P., Sur la télévision, Op. Cit., page 32).

61 On remarquera l'absence d'un seul président des quatre << grands >> partis : Elio DI RUPO.

On notera en outre que, pour ce qui est des

invités permanents du PS, on retrouve Michel DAERDEN (réviseur d'entreprises dont le slogan aux dernières élections, sur ses affiches, était << Tout le monde aime papa »), Jean-

Claude MARCOURT (conférencier au Cercle de Lorraine,

cercle sur lequel nous nou

s pencherons dans notre Titre IV) et Laurette ONKELINX (la construction de sa résidence secondaire à Lasne, <<commune la plus riche du royaume », n'était à l'époque pas passée inaperçue 62). Bref, un rose que l'o n qualifiera volontiers de pâle.

Tableau 8

Invités permanents Autres invités

Notons, dans le même ordre d'idée, que les syndicats -

comme l'ensemble de la société civile

-

n'échappent pas au processus des invités permanents, puisque Anne DEMELENNE représenta 9 fois sur 19 la FGTB, la palme des syndicalistes revenant de loin à Claude ROLIN, présent 8 fois sur 9 pour le compte de la

CSC 63.

62 Une maison qu'on dit << de belle facture

»...Sans même parler de son ancien domicile, dans le prisé quartier Montgomery, ou bien du nouveau, dans << une maison bourgeoise avec jardinet » de Schaerbeek (Source : FADOUL K., << La fin du chantier de Lasne » in La Dernière Heure/Les Sports, << Belgique, », 8-9 avril 2006, page 7.).

63 En

dépit d'une place de dauphin à l'échelle nationale, le chiffre de la FGTB est plus élevé e n raison de la médiatisation du << roman Fortis », la SETCa (une des centrales de la FGTB) étant le syndicat dominant dans cette entreprise.

Tableau 9

Claude Rolin

Autres syndicalistes

2.4.3. Ces faits qui font diversion

Des émissions de débats convenus, disions-nous... « Vraiment faux », comme disait Bourdieu. Et ce qui peut aussi y être rattaché, ce sont tous ces num

éros qui furent consacrés soit

aux faits divers, soit au conflit communautaire.

Evidemment, en sachant que l'Extrême-

Gauche ne reçut pas l'occasion de s'exprimer sur la

éros.

crise, on ne sera évidemment pas surpris d'apprendre qu'il en fut de même avec ces num Cependant, nous pensons que cela demeure éclairant par rapport au fonctionnement du système médiatique.

Pour se faire une idée, on se souviendra du 14 mars 2009 où,

au Journal Télévisé de RTL TVI, Micheline THIENPONT introduit ce qui sera le débat du lendemain midi, chez Pascal VREBOS : « Dans Controverse , c'est un sujet sensible qui sera abordé : faut-il réduire la dotation royale ? Les princes non- héritiers devraient ils travailler ? » Comment ça, « sensible ? »

2.4.3.1. Rubrique des chiens écrasés

On notera, avec intérêt, que le service public n'échappe certainement pas à cette sorte de culte voué, par les journalistes, aux << chiens écrasés ». Il suffit pour s'en rendre compte d'allumer sa télévision.

Voici ainsi quelques titres de numéros de Mise au point, cette saison : << Procès Adam G. : un verdict qui divise », << Bébés vendus, bébés tués : que faire ? », << Drame de Termonde : l'échec des psys ? », << Mort de Jason : un drame évitable ? », << Affaire Hissel : la presse dérape ? », etc.

Lors de l'émission radio InterMédias du 6 février 2009, numéro intitulé << Traitement des faits divers par les médias », Jean-Pierre JACQMIN (Directeur de l'information et des sports de la RTBF), évoquant une retransmission de funérailles, confirma d'ailleurs le chemin emprunté : << On se rend bien compte qu'on ne peut pas ne pas respecter la douleur des familles qui demandent l'intimité ». << Mais en même temps », dit Jacqmin, il faut << faire passer l'émotion », et << ne pas être les derniers à le faire ».

Le directeur de l'information continue sur sa lancée : << Vu de l'extérieur, on doit passer pour des vautours. L'est-on vraiment, je ne le pense pas », même si << Le comportement peut passer pour tel ». Alain GERLACHE demande alors à Jacqmin si << Le rituel de médiatisation fait partie du processus du deuil », ce à quoi l'ancien journaliste politique répond : << Oui » 64.

Ce qui est encore le plus marquant, c'est le décalage entre le poids qu'on accorde à ces faits divers (souvent rebaptisés, pour l'occasion, << faits de société » par les journalistes que nous avons interviewés), et d'autres dossiers portés par la Gauche de Gauche, comme celui des Sans-papiers.

Il y eut ainsi une seule émission consacrée à ces Sans-papiers sur l'ensemble de la saison, RTBF et RTL TVI confondus.

C'était le 31 août 2008, un Points de vue (c'est-à-dire une quinzaine de minutes) intitulé << Faut-il régulariser les sans papiers ? », mettant face-à-face un MR et une Ecolo (rajoutons la présence d'Annemie TURTELBOOM, seule face à Pascal VREBOS, le 19 octobre 2008 dans L'invité).

64 INTERMEDIAS, http://www.intermedias.be, << A la radio », consulté le 28 juillet 2009.

Notons que Jean-Pierre JACQMIN n'a pas souhaité nous rencontrer, contrairement à son homologue de RTL TVI, Stéphane ROSENBLATT. Jacqmin annula à pas moins de quatre reprises le rendez-vous programmé.

....Alors que donc, parallèlement à ça, pendant cette même saison, on eut droit à nombre d'émissions sur : Les procès Adam G. (septembre 2008) et Geneviève LHERMITTE (décembre 2008), la tuerie à la crèche de Termonde (janvier/février 2009), la mort de Jason (mars 2009), ou bien encore l'affaire Hissel (avril 2009).

Comme le dit Pierre BOURDIEU, << Les prestidigitateurs ont un principe élémentaire qui consiste à attirer l'attention sur autre chose que ce qu'ils font ». Et de comparer les journalistes à ces magiciens qui cachent en montrant : << En mettant l'accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques » 65.

Noam CHOMSKY abonde dans le même sens : << Le but de ces médias est d'abrutir les gens » en les amenant << à regarder le football, à s'en faire pour la mère d'un enfant à six têtes. Les tenir à l'écart. A l'écart de ce qui compte » 66. Brasser du vent pour détourner l'orage, dirait encore un Serge HALIMI 67.

On rajoutera que << La mission du journaliste consiste à rendre intéressant ce qui est important, pas important ce qui est intéressant ». Concrètement, << Le destin de l'Afrique est peutêtre moins intéressant que les conditions du décès de la princesse de Galles, mais il est infiniment plus important » 68.

François HEINDERYCKX ne dit pas autre chose, lui pour qui il faut << briser l'antinomie construite et entretenue entre qualité et plaisir, entre bénéfique et agréable ». Après tout, << Les aliments sains ne sont pas forcément moins savoureux que la malbouffe » 69

Mais qu'en pensent les journalistes, au juste ? Frédéric CAUDERLIER justifie cette inclinaison pour les << chiens écrasés » de la sorte : << Ce sont des questions qui méritent vraiment qu'on s'y attarde, qui sont fondamentales. Je n'appelle pas ça du fait divers ». Et d'aller plus loin : << On peut estimer que telle problématique traitée par l'Extrême-Gauche est plus

65 BOURDIEU P., Sur la télévision, Op. Cit., pages 16-17.

66 ACHBAR M. & WINTONICK P., Op. Cit.

67 HALIMI S., Les nouveaux chiens de garde. Nouvelle édition actualisée et augmentée, Raisons d'agir, Paris, 2005, page 14.

68 Ibid., page 76.

69 HEINDERYCKX F., La malinformation. Plaidoyer pour une refondation de l'information, Labor, Collection << Quartier libre », Bruxelles, 2003, page 85.

fondamentale que le quintuple infanticide de Nivelles, c'est une question de point de vue ». De se réfugier ensuite derrière la Loi de la majorité : << Je veux bien qu'on fasse un sondage, on verra la réponse ». Et de conclure, enfin, en signifiant son incompréhension : << Je ne vois pas en quoi faire écho de funérailles, c'est quelque chose pour faire diversion, ne pas poser les vraies questions » 70.

Même son de cloche chez Stéphane ROSENBLATT, qui contextualise : << On est une chaine qui investit de manière disproportionnée - par rapport à d'autres chaines privées - dans l'information par rapport au divertissement ». Et si l'homme confesse que << Bien entendu, il y a de tout, une diversité d'offres. On peut parler de choses sérieuses comme de moins sérieuses », c'est pour mieux revenir à la charge : << On parle d'accidents de la route parce que ça fait partie du quotidien de nos concitoyens ». Et de préciser que : << On est une chaine qui s'est fixé deux objectifs : informer et divertir. Sans complexe. On est pas là pour changer la perception de l'univers » 71.

Peut-être plus inquiétant, un discours similaire est tenu par des responsables à la RTBF. Jacqmin bien sûr, mais aussi Philippe WALKOWIAK : << Ce sont des faits de société, des faits divers exceptionnels. Il ne faut pas tout mélanger. Ce n'est pas parce qu'on parle de Geneviève LHERMITTE qu'on décide du coup de ne pas parler du PTB. Ça ne se passe pas comme ça ». Et il ajoute la nuance suivante : << Vous me dites qu'une mère qui assassine cinq enfants, ce n'est pas important. Tout dépend comment on le raconte. Si on fait du sensationnalisme comme d'autres peuvent le faire, je suis assez d'accord avec vous. Mais ça apporte du sens sur le fonctionnement d'une société » 72.

A noter que, évidemment, tous les journalistes n'ont pas la même vision des choses.

Ainsi, pour Wahoub FAYOUMI, << Le travail au sein d'une rédaction est toujours un tiraillement entre l'aspect (on doit avoir une belle image, un beau son, quelque chose qui accroche, coup de poing, émotionnel) et le fond de choses, les trucs intéressants ». Et de faire le constat que << Il y a un bord qui gagne contre l'autre. Et c'est souvent le bord médiatique, en tout cas pour l'instant » 73.

70 Entretien avec Frédéric CAUDERLIER, Op. Cit.

71 Entretien avec Stéphane ROSENBLATT, Op. Cit.

72 Entretien avec Philippe WALKOWIAK, Op. Cit.

73 Entretien avec Wahoub FAYOUMI, Op. Cit.

D'une certaine manière, la guerre entre Flamingants et Francophones peut également être assimilée à ce processus où on << cache en montrant ». Voyons plutôt...

2.4.3.2. La crise communautaire

Si l'Extrême-Gauche était invitée à s'exprimer, elle renverrait aux vestiaires les sempiternels dossiers comme << BHV ». En effet, le PTB par exemple est un parti qui ne s'est pas scindé en ailes linguistiques. Il estime ce débat futile, et sort donc par la même occasion du << cadre des paramètres implicites consentis ».

Les contours dudit cadre finissent, à la longue, par ne plus être perçus comme tels. Ainsi, un François DE BRIGODE dira, interrogé sur le sujet : << Je n'ai pas l'impression qu'on perd du temps en parlant de la crise communautaire, puisque c'est quand même parler de l'évolution institutionnelle du pays » 74.

Or, et c'est là le problème pour l'Extrême-Gauche, c'est seulement << à l'intérieur de ce cadre », au sein de cet << ensemble de postulats », qu'existe << un espace de débat » 75. La crise communautaire est une perte de temps ? Vous recevoir sur nos plateaux aussi !

Partant de là, on pourrait se demander si << palabre » ne serait pas un terme plus adéquat que << débat » pour les émissions du dimanche midi, la palabre étant une << conversation interminable et souvent oiseuse » 76.

Quoi qu'il en soit, interrogée sur le rôle dans sa marginalisation de la contradiction par l'Extrême-Gauche du discours médiatique dominant (faits divers, crise communautaire), Johanne MONTAY déclara : << On tombe dans la théorie du complot en pensant que, nous, on aurait un intérêt à les éviter, à les bannir pour des raisons qui nous arrangeraient ». Elle renchérit : << A la limite, qu'est-ce qu'on s'en fiche de l'avis du PTB sur l'avenir du pays en terme institutionnel. Quel poids ça a, quelle importance ? » 77

74 Entretien avec François DE BRIGODE, Op. Cit.

75 CHOMSKY N., << Les médias : une analyse institutionnelle » in BRICMONT J. & FRANCK J., Chomsky, L'Herne, Paris, 2007, page 227.

76 BLUM C., Le Nouveau Littré, édition 2005, Garnier, Paris, 2004, page 954.

77 Entretien avec Johanne MONTAY, Op. Cit.

On pourrait conclure ce chapitre sur l'embargo médiatique en disant que ce dernier s'apparente à une censure, mais que ladite censure s'exerce << non par interdiction de certains discours, mais au contraire par la surexposition qu'elle confère à d'autres discours ». Une surexposition qu'on a tenté de mettre en évidence avec nos modestes tableaux, des tableaux montrant donc une sur-représentation des quatre << grands » partis (et, à l'intérieur de ces partis, une surexposition de certains).

Cette censure << par excès » est << affirmation, en somme, plutôt que négation et, mieux encore, affirmation d'une chose pour en nier une autre en s'allégeant de tout soupçon de négativité » 78. Affirmation que la crise communautaire est un point névralgique, que le capitalisme n'est pas à brûler (pour reprendre les termes de Controverse), etc.

Ceci étant, la sous-représentation n'est pas la seule épine dans la rose médiatique. En réalité, lorsque les médias laissent une place à l'Extrême-Gauche, << La disparité quantitative s'efface [alors] progressivement devant la disparité qualitative ». Dit autrement, << D'invisibles, les petits candidats se transforment en candidats visibles mais méprisés » 79.

Et c'est ce sur quoi nous allons maintenant nous pencher.

78 DURAND P., La censure invisible, Actes Sud, Collection << Un endroit où aller », Arles, 2006, page 16.

79 REYMOND M. & RZEPSKI G., Tous les médias sont-ils de Droite ? Du journalisme par temps d'élection présidentielle, Syllepse, Collection << Acrimed », Paris, 2008, page 70.

III. UN BIAIS QUALITATIF

Il s'agit là d'un versant essentiel de notre démonstration, puisque sans la prégnance d'un tel biais, on pourrait affirmer que, certes, l'Extrême-Gauche fait l'objet d'une sous-représentation médiatique, mais que, après tout, c'est aussi le cas d'autres petites formations politiques. Des formations n'ayant rien à voir avec les chatouilleux projets portés par l'Extrême-Gauche. Exemple type : le Rassemblement Wallonie-France.

Mais il y a donc ce biais. Un biais que l'on ne retrouve pas - à tout le moins certainement pas avec la même vigueur - quand les journalistes en viennent à parler du RWF, nous verrons en quoi.

Evoquant les premières publications des militantes éditions Raisons d'agir, Serge HALIMI constate cependant que << Le succès de vente de ces ouvrages a permis d'obliger les médias à prendre en compte ce que nous disions, fut-ce pour le tronquer, le banaliser ou le falsifier » 80.

De l'avis de Noam CHOMSKY, << En tant que dissident, vous ne devriez pas vous étonner de voir tout cela [NDLR : un biais] vous arriver. En fait, c'est un signe positif : cela signifie qu'on ne peut plus vous ignorer » 81.

Le biais, une bonne chose ? Et qu'en est-il au juste : Existe-t-il vraiment une disqualification médiatique des pensées non orthodoxes, en l'occurrence de celles à la Gauche du PS ?

3.1. De l'opportunité d'un tel biais

Tout d'abord, ce biais est-il justifiable ?

Commençons par dire que, si on peut tout à fait << penser que les candidats définis comme petits sont inégalement crédibles, voire inégalement nécessaires à la vitalité démocratique », en

80 HALIMI S., << Raisons d'agir » in HUITIEMES RECONTRES INA-SORBONNE (15 MARS 2003), Pierre Bourdieu et les médias, L'Harmattan, Collection << Les médias en actes », Paris, 2004, page 86.

81 CHOMSKY N., Comprendre le pouvoir. L'indispensable de Chomsky. Deuxième mouvement, Aden, Collection << Petite bibliothèque », Bruxelles, 2006, page 187.

revanche << Il ne revient peut-être pas aux journalistes de trancher cette question » 82.

Comme nous le disions déjà dans notre Titre I, le problème est de savoir où placer, par la suite, la limite entre les candidatures qui seraient << crédibles » et << nécessaires », et celles qui seraient farfelues et inutiles.

En outre, pour le dire simplement, << les lignes ont bougé ». Comme le remarque en effet François HEINDERYCKX, << Les grandes familles politiques subsistent, mais leurs repositionnements successifs engendrent un paysage politique moins contrasté ». Ainsi donc, << Partis et candidats de tous bords se revendiquent toujours davantage du centre ou, ce qui revient au même, en dehors de la mêlée et des polarisations classiques » 83.

En ce qui concerne plus particulièrement le PS, pour Anne MORELLI il ne faut espérer y trouver << aucun discours de Gauche ». Après tout, ce parti << n'a jamais remis en cause l'économie de marché dérégulée ». Pis, il << s'est engouffré dans le processus des privatisations »

84.

Ce faisant, on peut se demander dans quelle mesure l'Extrême-Gauche d'hier n'est pas devenue, par effet de glissement, la Gauche d'aujourd'hui. Et si cela reste donc opportun de décrédibiliser ce qui ne serait, au fond, que la Gauche. La Gauche tout court.

Le PS, pas la Gauche ? A écouter nombre de journalistes politiques éminents - en l'occurrence Christian CARPENTIER -, difficile à croire : << La Gauche est caractérisée chez nous par le PS et par Ecolo », l'Extrême-Gauche étant par ricochet << Les partis qui sont d'avantage encore positionnés à Gauche qu'eux » 85.

Ainsi, on peut lire dans La Dernière Heure/Les Sports que << Le PTB présente sa liste liégeoise et, Gauche de la Gauche oblige, fustige les partis traditionnels ». Ou encore, dans le même article : << Pour le Parti du travail de Belgique, le message se veut direct, percutant et grand public, quitte à égratigner les plus grands partis au pouvoir... et de Gauche » 86.

82 REYMOND M. & RZEPSKI G., Tous les médias sont-ils de Droite ? Du journalisme par temps d'élection présidentielle, Syllepse, Collection << Acrimed », Paris, 2008, page 89.

83 HEINDERYCKX F., La malinformation. Plaidoyer pour une refondation de l'information, Labor, Collection << Quartier libre », Bruxelles, 2003, page 42.

84 HAVAUX P., << Le Grand Soir n'est pas pour demain » in Le Vif/L'Express, 24 octobre 2008, << Belgique », page 22.

85 Entretien avec Christian CARPENTIER, 24 mars 2009, Bruxelles.

86 BECHET M., << Le plus petit des grands » in La Dernière Heure/Les Sports, 23 avril 2009, http://www.dhnet.be, << Régions-Liège », consulté le 1er août 2009.

Du côté du service public, le 22 mars 2009, Florence HURNER précise quant à elle : << Le PTB, qui se situe très à Gauche sur l'échiquier politique ... >> Suit alors un reportage sur un congrès du PTB s'étant donné dans l'après-midi, reportage où on peut entendre Pierre MAGOS faire le constat que le PTB << refuse l'étiquette d'Extrême-Gauche, pour lui préférer celle de Gauche radicale >> 87.

Citons encore, le 21 mai 2009, Hubert MESTREZ qui demande, pour le compte du Petit journal de la campagne, à Réginald DE POTESTA (Vélorution) : << On a un peu l'impression que vous êtes à Ecolo ce que le PTB est au PS : vous êtes encore plus vert que les Verts... >>

Pour une majorité de journalistes, au contraire du monde académique dans sa globalité, les lignes n'auraient donc pas bougé : le PS et Ecolo, c'est la Gauche. Et ce qui est plus à Gauche que le PS et Ecolo, c'est la Gauche de la Gauche. C'est l'Extrême-Gauche.

Mais venons-en maintenant au fait, c'est-à-dire à la prégnance d'un biais.

3.2. Des débats « faussement vrais »

Outre les << débats vraiment faux >> (relatifs notamment aux invités permanents, qui furent abordés dans notre Titre II), Pierre BOURDIEU distingue ce qu'il appelle les << débats faussement vrais >>.

Ces derniers possèdent << toutes les apparences du débat démocratique >>, tout en recelant << une série d'opérations de censure >>. Dans ces dernières, le journaliste joue un rôle essentiel : C'est lui qui << distribue la parole >>, ainsi que - et c'est le cas qui nous occupe dans notre Titre III - << les signes d'importance >>.

Ces signes peuvent être << les différentes manières de dire merci >>, mais aussi << questionner sans remettre en question >>, sans << sommation à comparaitre >> (la différence entre expliquer et s'expliquer) 88. Dit autrement, il y a le << temps de parole >> et, ici, le << ton de parole >> 89.

De ce << ton de parole >>, de cette condescendance journalistique à l'égard de l'ExtrêmeGauche, les exemples sont légion.

87 Journal parlé, édition de 18 heures, RTBF, 22 mars 2009.

88 CARLES P., Enfin pris ?, Arrapèdes & C-P Productions, Montpellier, 2002, 90 minutes.

89 BOURDIEU P., Sur la télévision, Raisons d'agir, Paris, 1996, 33e édition, pages 33-35.

En ce qui concerne la Belgique, on relèvera d'abord les inévitables questions sur l'URSS. Exemple avec Controverse, le 17 mai 2009.

A un moment, Pierre EYBEN (Porte-parole du Parti Communiste) décide de réagir à des petites phrases d'invités : << Je voudrais repartir de ce qui est dit, parce que je vois que c'est évoqué directement : Mur de Berlin... >>

Il est alors interrompu par Pascal VREBOS, qui lâche que << Le PC a quand même une histoire, hein ! >> Et le porte-parole de répondre : << Oui, une histoire qui est précisément de s'opposer depuis plus d'un demi-siècle à ce qui a été fait au nom du communisme >>. Eyben enchaine : << Quand quelqu'un est libéral aujourd'hui, on va rarement associer son libéralisme avec Pinochet, qui pourtant est un bel exemple de quelqu'un qui a libéralisé un pays >> 90.

Dans le même ordre d'idées, dans la même émission d'ailleurs, Raoul HEDEBOUW (Porte-parole du Parti du Travail de Belgique) déclare : << Nous sommes un parti de Gauche. C'est important quand même de rappeler que, chez les libéraux,... >>

Il est alors, lui aussi, sèchement interrompu par Pascal VREBOS, qui ressent le besoin de mettre les choses au net : << D'Extrême-Gauche ! >> Raoul HEDEBOUW rétorque : << Je suis pas extrémiste, je suis de Gauche, tout simplement >> 91.

Même parti même chaine, mais le 2 juin 2009, dans le Talk élections : Pierre ETIENNE (PTB) précise : << Je n'aime pas l'appellation Extrême-Gauche. Le PTB représente vraiment la Gauche en Belgique, étant donné... >> Grégory GOETHALS le coupe à son tour : << La Gauche radicale ! >>

Rejeter l'héritage soviétique, rejeter l'adjectif d'extrémiste. Outre le fait bien sûr que cela n'est pas vendeur, pendant tout ce temps pourtant si chichement accordé, le programme n'est du coup pas abordé. Et lorsque (si ?) il l'est enfin, << Les positions de ces candidats sont disqualifiées a priori >> 92. Voyons voir en quoi...

90 Rajoutons que ça n'est pas parce que la Corée du Nord se nomme << République populaire démocratique de Corée >> qu'elle est une république, ni qu'elle est populaire, ni qu'elle est démocratique.

91 Lors de cette émission, Raoul HEDEBOUW dit préférer la dénomination << partis alternatifs >>.

92 REYMOND M. & RZEPSKI G., Op. Cit., pages 86 & 88.

3.3. Le poids des mots

En guise d'ouverture du débat de Mise au Point du 17 mai 2009, Sacha DAOUT lance : << Notre débat cette semaine est consacré à ceux que l'on nomme - et c'est parfois un peu péjoratif - les petits partis >>. Ce à quoi on serait tenté de répondre : << Ah bon, parfois seulement ? >>

Mais y-a-t-il, dans la lignée des perpétuelles mises au point au sujet de l'URSS, un traitement particulier à l'Extrême-Gauche ?

3.3.1. L'Extrême-Gauche, ces gens tournés vers le passé

Selon Eric HAZAN, les médias (au même titre que les politiciens d'ailleurs) ont << une prédilection pour les mots les plus globalisants, immenses chapiteaux dressés dans le champ sémantique et sous lesquels on n'y voit rien >>.

Ainsi, le totalitarisme, le fondamentalisme, la mondialisation ou bien encore la modernisation sont autant de << notions molaires >>, c'est-à-dire des notions << propres à en imposer aux masses, par opposition aux outils moléculaires faits pour l'analyse et la compréhension >> 93.

Et c'est sur la notion molaire de modernisation que nous allons nous pencher ici, une notion qui nous est vendue tel << Un processus indispensable pour éviter le déclin, l'entropie menaçante >>. Elle serait menée << dans l'intérêt de tous >>, et il n'y aurait donc << ni raison ni moyen de s'y opposer >> 94.

3.3.1.1. « Economiquement dépassé »

<< Moderniser la Gauche >> consisterait en réalité à << étendre et radicaliser les renoncements déjà anciens >>, ce qui déboucherait au final sur une Gauche << à peine distincte de la Droite >> 95. Une rupture avec l'identité historique, en somme.

Lorsqu'on accole une habile étiquette << moderne >> à la Gauche traditionnelle, l'ExtrêmeGauche hérite de l'étiquette << archaïque >>, et de tout ce que cela sous-entend de pas très vendeur, électoralement parlant.

93 HAZAN E., Lingua Quintae Respublicae. La propagande du quotidien, Raisons d'agir, Paris, 2006, page 49.

94 Ibid., pages 61-62.

95 REYMOND M. & RZEPSKI G., Op. Cit., pages 108 & 113.

L'Extrême-Gauche en hérite non seulement de façon automatique, puisqu'il s'agit d'un antonyme de << moderne >> 96, mais aussi par l'entremise de tout un travail de sape. Et ce travail de sape, les médias en sont, décidément, un acteur des plus fondamentaux.

Exemple avec, encore une fois, ce fameux 17 mai 2009, chez Pascal VREBOS. Le présentateur vedette requiert à un moment l'expertise de Michel DAERDEN : << Pour vous, quelqu'un comme Monsieur D'Orazio, il est ringard ou pas, point de vue Gauche ? >> Réponse du ministre socialiste, armé de son plus beau sourire : << Je pense qu'il est économiquement dépassé... >>

Vrebos n'en demande pas plus, et il passe sans attendre à un autre sujet (sans donner un droit de réponse à Roberto D'ORAZIO, présent en plateau) : << Attendez, je fais mon petit tour... >>

Quant à Pierre EYBEN (PC), lorsqu'il passa au Talk élections, l'intervieweur lui lança : << Vos valeurs, ça fait partie d'une idéologie qui appartient un peu au passé. On fête cette année les 20 ans de la chute du Mur de Berlin ; Est-ce que ça a encore du sens, d'être communiste en 2009 ? >>

Le plus << sympathique >> en la matière est peut-être encore Francis VANDEWOESTYNE, pour qui, l'Extrême-Gauche, << Ce sont des doux rêveurs. Des gens un peu baba-cool >> 97.

96 Evoquer peut, pour Pierre BOURDIEU, << déclencher des sentiments forts >>, avec << une construction sociale de la réalité capable d'exercer des effets sociaux de mobilisation ou de démobilisation >> (Source : BOURDIEU P., Sur la télévision, Op. Cit., pages 20-21).

97 Entretien avec Francis VANDEWOESTYNE, 8 avril 2009, Bruxelles.

Figure 5 98

Un travail de sape, disions- nous. C'est-à-dire quelque chose de pas vendeur fonctionnant sur la répétition, étant martelé. On peut parler de prosélytisme, de <<prêtrise séculière », avec une << imposition permanente, insidieuse » d'un lexique commun. Un lexique << qui produit, par imprégnation, une véritable croyance » 99.

Et donc i -

ci, après l'héritage de l'URSS, après l'attribut extrémiste, voici donc que l'Extrême Gauche pagaierait dans le mauvais sens.

3.3.1.2. T.I.N.A.

Les << maîtres-tanceurs

» (une expression d'Henri MALER) ne manquent pas de préciser que << Ceux qui expriment un désaccord ne sont pas des ennemis ni même vraiment des adversaires ». Simplement, << ce que leur niveau

Ils sont dans l'erreur parce qu'ils sont mal informés ou par

intellectuel ne leur permet pas d'avoir une vue juste du problème posé ». Par conséquent, << On ne

» 100. Derrière, on a

saurait leur en vouloir d'avoir mal voté. Simplement, on leur a mal expliqué

lignes de fractures.

l'idée d'une Cité unie, d'une société sans

Titom ».

la résistance contre l'invasion néolibérale , Raisons d'agir, Paris, 1998,

98 Dessin original de Tom GRIMONPREZ, plus connu sous le pseudonyme de <<

12e édition, page 34.

99 BOURDIEU P., Contre-

feux. Propos pour servir à

100 HAZAN E., Op. Cit., page 109.

Et ce qui aurait été mal expliqué, c'est donc que << S'opposer si peu que ce soit à la tempête libérale est ringard >> 101. Qu'il existe un << cercle de la raison >>, auquel s'est ralliée la Gauche dite pragmatique. Et que, << Sorti de ce consensus, il n'y aurait qu'aventure, démagogie, populisme >>

102.

Il y aurait une sorte de marche inéluctable vers la modernité, que certains auteurs, dont Noam CHOMSKY, définissent comme le troisième totalitarisme, après le stalinisme et le nazisme : T.I.N.A., les initiales pour << There Is No Alternative >> (une expression empruntée à Margaret THATCHER, la Dame de Fer).

3.3.1.3. Une Cité unie

Et si cela ne suffisait pas, que des gens étaient toujours tentés par un vote à la Gauche de la Gauche, il s'agit << d'escamoter le conflit, de le rendre invisible et inaudible >> 103, afin de faire passer ce vote Extrême-Gauche pour superflu.

Concrètement, << On ne dit plus le patronat, on dit les forces vives de la nation ; on ne parle pas de débauchage, mais de dégraissage, en utilisant une analogie sportive >> 104.

Il y a aussi les crises, ce << mot-masque >> venu tout droit de la médecine ; La crise est en fait << Le bref moment - quelques heures - où les signes de la maladie atteignent un pic, après quoi le patient meurt ou guérit >>.

Le problème, c'est que << Parler de crise à propos du logement, de l'emploi ou de l'éducation n'implique pas que leurs problèmes vont être résolus à court terme. Chacun sait qu'ils sont tout à fait chroniques >>. Cependant, << L'évocation d'une crise contribue à calmer les impatiences >>.

Toujours dans le registre des euphémismes pacificateurs, dorénavant en lieu et place des << classes >> sociales et de la lutte en découlant, on parle de << couches sociales, d'une rassurante horizontalité >>, de << tranches d'âge, de revenus et d'imposition >>, de << catégories,

101 REYMOND M. & RZEPSKI G., Op. Cit., page 105.

102 HALIMI S., Les nouveaux chiens de garde. Nouvelle édition actualisée et augmentée, Raisons d'agir, Paris, 2005, page 111.

103 HAZAN E., Op. Cit., page 14.

104 BOURDIEU P., Contre-feux. Propos pour servir à la résistance contre l'invasion néolibérale, Op. Cit., page 36.

socioprofessionnelles », etc 105.

3.3.1.4. Les clowns de service

Et si jamais tout cela ne suffisait pas encore, il restera toujours la dérision.

Comme lorsque Pierre ETIENNE (PTB), rappeur du groupe Starflam, appara

dans le Talk élections

. Grégory GOETHALS ouvre alors l'interview sur un rap entre eux deux, et passe un tiers de ladite interview avec une casquette vissée de travers sur la tête (en précisant bien que l'idée vient de lui).

Du coup, interrogation

rhétorique : Goethals a-t-il demandé, lorsqu'elle est venue dans la même émission, à Florence REUTER de présenter les titres de l'actualité du jour

? A Jean

MIGISHA de commenter les derniers résultats de football

d'introduire un sujet ? Ou bien y aurait-il deux poids deux mesures au niveau des candidats dits médiatiques ?

Figure 6

Le service public n'est, comme souvent, pas en reste. Comme avec François DE BRIGODE qui, le 11 mars 2009, commente quelques images où, une fois n'est pas coutume, on peut voir le

105 HAZAN E., Op. Cit., pages 33 & 106.

président bolivien Evo MORALES mâcher une feuille de coca devant les membres de la Commission des stupéfiants de l'ONU (il souhaitait en effet retirer la coca de la liste des substances interdites) : << La feuille de coca - qu'il est toujours en train de mâcher - n'est pas de la cocaïne a-t-il dit, elle n'est pas nocive ». Et le présentateur de conclure : << Comme quoi, il peut aussi parler la bouche pleine... » 106

Nous avons demandé à François DE BRIGODE de << commenter son commentaire », lorsque nous l'avons rencontré : << C'est un peu d'humour. Je n'ai pas l'impression de m'être moqué de lui ». Et de juger que << Maintenant, si l'Extrême-Gauche juge qu'on ne peut pas rire, j'y suis pour rien » 107.

Dans le même sac, on peut aussi placer les interrogations formulées sur le sérieux des candidatures des leaders d'Extrême-Gauche.

Ainsi, le 12 mai 2009, Roberto D'ORAZIO passe sur le grill du Talk élections. Et Goethals de lui demander : << Est-ce que, en vous présentant à ces élections, c'est pas plutôt pour passer un coup de gueule, plutôt que d'avoir un vrai programme, des vraies idées ? »

Dans ce registre, on citera aussi Francis VANDEWOESTYNE : << Il faut être un peu professionnel quand on se lance en politique. Les journalistes, c'est un milieu assez professionnel. Et donc, il y a une manière de faire passer un message ». Et d'estimer que << Il ne faut pas uniquement aller poser une bombe, ou aller se balader torse nu Avenue Louise. Il faut structurer ce message, prendre la peine de rédiger un programme, des idées ». Et de finir, désolé : << Si je voulais lancer un parti d'Extrême-Gauche, on pourrait en cinq minutes trouver dix idées phares, un peu choc » 108.

On en profitera pour songer également aux prévisions de François BRABANT, pour le compte du Vif/L'Express : << Raoul Hedebouw se fixe comme objectif d'entrer au conseil communal de Liège en 2012. Cela obligerait le PTB à recueillir au moins 3,5% des voix, et donc

106 Journal télévisé, édition de 19h30, RTBF, 11 mars 2009.

107 Entretien avec François DE BRIGODE, 12 mars 2009, Bruxelles.

108 Entretien avec Francis VANDEWOESTYNE, Op. Cit.

à doubler son score de 2006. Pas gagné... » 109 Autrement dit, trois ans avant le scrutin, le journaliste avance que, une progression de 1.7%, ça n'est << pas gagné » 110.

Parallèlement à cela, chaque semaine de campagne, on nous commente abondamment des sondages. Des sondages avec une marge d'erreur double de ce 1.7%. Deux poids deux mesures, à nouveau ?

Travail de sape donc, par lequel l'Extrême-Gauche passe pour archaïque, superflue, mal préparée, etc.

Face à ce tableau, comment l'électeur moyen pourrait-il avoir envie de voter pour eux ? Si tant est qu'il soit au courant de l'existence de ces listes, évidemment (rappelons-nous de notre Titre II).

Mais le biais ne s'arrête pas là. Parfois, les médias passent encore à la vitesse supérieure.

3.3.2. L'Extrême-Gauche, ces gens dangereux

3.3.2.1. Analogie avec l'Extrême-Droite

Il y a bien sûr d'abord ce perpétuel rapprochement avec l'Extrême-Droite. Par l'emploi d'un même adjectif, inévitablement, mais pas uniquement.

On aura, en la matière, en premier lieu envie de citer cet article du Soir consacré aux petites formations politiques, article où le PTB << apparaît comme le seul parti de la Gauche radicale doté d'une certaine consistance et susceptible de capter les votes de protestation habituellement récoltés par l'Extrême-Droite » 111.

109 BRABANT F., << Raoul Hedebouw : Besancenot belge ou Dedecker de Gauche ? » in Le Vif/L'Express, 1-7 mai 2009, << Belgique », page 20. Notons que François BRABANT n'a pas souhaité nous rencontrer. Il précisa néanmoins, lors d'un échange de courriels, que : << Mes rédacteurs en chef ne m'ont jamais proposé d'écrire sur l'Extrême-Gauche, et je ne l'ai moi-même pas proposé non plus. Mais je ne pense pas qu'il faut y voir une stratégie de marginalisation, plutôt un désintérêt en général vis-à-vis des petites partis (hormis le cas spécifique de LiDé et de Rudy AERNOUDT) ».

110 Pour la petite histoire, le PTB est devenu, à l'occasion des élections du mois de juin 2009, le cinquième parti de la circonscription de Liège, avec 2.60%. Et vu que c'est aux élections communales que le PTB a pris pour habitude d'obtenir ses meilleurs résultats, les 3.5% semblent en bonne voie, n'en déplaise à François BRABANT.

111 DANZE H. & VANDEMEULEBROUCKE M., << Les électrons libres de la politique » in Le Soir, 6 juin 2007, << Belgique », page 6.

En fait, nombre de journalistes hauts placés pratiquent volontiers cette analogie. Il en va ainsi de Johanne MONTAY, qui se demande ce qui << permettrait de dire que l'Extrême-Gauche est plus sympathique que l'Extrême-Droite, de dire qu'il y a une bonne et une mauvaise extrême ».

Pour la nouvelle rédactrice en chef, l'accès de l'Extrême-Gauche aux médias est une question de << balises par rapport aux défenses des principes démocratiques ». En effet, dit-elle, << Si vous mettez ces balises par rapport à l'Extrême-Droite, ce que je trouve parfaitement normal et sain, il faut les mettre aussi par rapport à l'Extrême-Gauche. Parce que la défense de la violence pour arriver à des fins de bien social, ce n'est pas un principe défendable, pas un principe démocratique » 112.

Quant à Frédéric CAUDERLIER, c'est ainsi qu'il voit les choses : << Les partis d'ExtrêmeGauche, comme ceux d'Extrême-Droite, ne connaissent pas le consensus. Ils défendent des propos qui vont contre l'Etat de droit, le principe de la liberté individuelle, la propriété individuelle, qui sont des concepts fondamentaux dans une démocratie » 113.

Pour David COPPI, << Le PTB est en définitive aussi dangereux que l'Extrême-Droite ». Et donc, << Bien sûr il faut un traitement équilibré, mais ce sont [NDLR : Pas juste le PTB] des formations totalitaires ». Or, << Jusqu'à quel point faut-il donner la parole à des formations totalitaires ? »

Mais le journaliste ne s'arrête pas là, estimant que << En terme de finalité idéologique, c'est un parti [NDLR : Le PTB] éminemment totalitaire. Dictatorial et rien de plus, malheureusement ». Et d'enfoncer le clou : << L'Extrême-Gauche, c'est le camp des travailleurs dans son engagement militant, mais les travailleurs dans les camps dans sa finalité. Ils détestent qu'on dise ça, mais c'est comme ça » 114.

112 Entretien avec Johanne MONTAY, 10 mars 2009, Bruxelles.

Sur le sujet, on aura envie de mettre en perspective à l'aide de Raoul HEDEBOUW, Porte-parole du PTB : << Si, aujourd'hui, on a une sécurité sociale, c'est parce qu'il y a eu des mouvements qui ont dépassé le cadre du petit ballon blanc. On aurait pas la journée des huit heures, on aurait pas le suffrage universel, plein de nos droits élémentaires on les aurait pas si y avait pas eu un rapport de forces un tant soit peu extra parlementaire » (Source : Entretien avec Raoul HEDEBOUW, 13 mars 2009, Liège).

113 Entretien avec Frédéric CAUDERLIER, 18 mars 2009, Bruxelles.

114 Entretien avec David COPPI, 5 mai 2009, Bruxelles.

3.3.2.2. L'Extrême-Gauche, ces populistes...

Et si pas d'analogie avec l'Extrême-Droite, on dira très volontiers que l'Extrême-Gauche est populiste.

Comme au Vif/L'Express, avec François BRABANT : << Le discours mesuré de Raoul Hedebouw cache-t-il quelque chose ? » Mais encore : << Le parler simple de Raoul Hedebouw, ses critiques contre le cirque politique rappellent furieusement le style populiste de Jean-Marie Dedecker » 115.

Pierre HAVAUX, également pour le compte du Vif/L'Express, passe lui le PTB au crible, un parti qu'il dit << volontiers populiste à la sauce marxiste ». En fait, le mot << populiste » revient excessivement souvent dans son article : << La consigne électorale : Stop au cirque politique [est] foncièrement populiste, fort peu marxiste », etc.

Havaux accuse au passage le PTB de dissimulation : << Le rassemblement électoral [NDLR : sur le campus de la VUB, le 22 mars 2009] compte d'autres grands absents. Marx, Engels et Lénine restent invisibles. Ni marteau ni faucille. Comme si la Gauche radicale, pour se faire plus séduisante, mettait son core business en veilleuse » 116.

Des populistes qui, c'est le pompon, << cachent quelque chose », dissimulent. Mais ce n'est pas tout :

3.3.2.3. Des travailleurs sous influence

Le noyautage du syndicalisme par l'Extrême-Gauche est également montré du doigt.

Ainsi, encore et toujours dans les pages du très sérieux Vif/L'Express, on peut lire que << Le Parti du travail de Belgique veut se débarrasser de ses oripeaux sectaires et antidémocratiques ». Et la journaliste Marie-Cécile ROYEN de s'interroger : << Vrai mue ou faux nez ? »

Elle y répond d'elle-même plus loin : << Dans les entreprises et les syndicats, l'influence occulte du PTB est redoutée ». Mais aussi : << Les services de police et de renseignement

115 BRABANT F., Op. Cit.

116 HAVAUX P., << L'Extrême-Gauche met Marx en sourdine » in Le Vif/L'Express, 1-7 mai 2009, << Belgique », pages 18-20.

observent, depuis des décennies, les tentatives de manipulation et d'infiltration des mouvements sociaux par des éléments du PTB » 117.

Extrême-Droite, populisme, noyautage syndical... Mais ça n'est pas tout : que serait l'Extrême-Gauche, après tout, sans l'usage de la violence ?

3.3.2.4. L'Extrême-Gauche et la violence

Le 14 avril 2009, Céline CAUDRON (LCR-PSL) est reçue sur le plateau du Talk élections de Grégory GOETHALS.

Le journaliste de RTL TVI lui demanda, entre autres : << Donc, vous êtes révolutionnaire. Et la révolution, quoi, vous allez sortir dans les rues, brûler des voitures ? » Face à la réponse de Caudron, il rajoute, souriant : << Cela dit, pour le moment, vous n'avez pas cassé de vitres ici à Bruxelles, tout va bien, c'est pas encore à l'ordre du jour... » 118

Près d'un mois plus tard, le 11 Mai, c'est au tour de Pierre EYBEN (PC) de passer sur le plateau de Goethals.

A nouveau, petit florilège : << C'est quoi votre projet pour la Wallonie, c'est nationaliser tout ce qui reste encore comme industries ? » Sur le sujet, le journaliste insiste : << Imaginons que le Parti Communiste ait la majorité absolue en Région wallonne, vous n'allez pas nationaliser toutes les entreprises ? Vous laissez les entreprises privées quand même travailler et faire ce qu'elles veulent ? »

N'omettons pas non plus de toucher un mot sur l'association au terrorisme.

Exemple à nos yeux emblématique : à l'automne 2008, en France, un gros tapage médiatique a lieu autour d'une série de sabotages (quatre, en fait) de caténaires, sabotages dont on disait

117 ROYEN M-C., << Le PTB sort de l'ombre » in Le Vif/L'Express, 4 mars 2008, http://www.levif.be, << Belgique », consulté le 1er août 2009. Notons que Marie-Cécile ROYEN n'a pas souhaité nous rencontrer, << faute de temps » (alors que nous l'avions contactée au tout début du mois de décembre 2008).

118 En conclusion de l'interview, Goethals a même l'occasion de montrer à quel point il maitrise son sujet : << Je rappelle donc que vous êtes tête de liste pour les élections européennes, tête de liste LCR-PS...L, c'est juste ? »

qu'ils avaient été commis par un groupuscule d'Ultra-Gauche 119.

Coupables ou innocents, toute la question est plutôt de savoir pourquoi un tel déploiement de force sachant que, selon le journaliste Benoît DUQUESNE, << En 2007, il y a eu 27.000 actes de vandalisme ou de sabotage sur 34.000 km de voies à la SNCF, c'est-à-dire 74 incidents par jour >>

120.

Mais revenons chez nous... A en croire La Libre Belgique, << Pour l'Extrême-Gauche, le mécontentement anti-américain exprimé à l'occasion de la guerre contre l'Irak est devenu un fonds de commerce à exploiter sans vergogne >>. Et ce << quitte à revisiter l'histoire de façon révisionniste (et minimiser le rôle des Etats-Unis lors de la Seconde Guerre mondiale) >> 121, en en venant à comparer George W. BUSH à Adolf HITLER. << Sans vergogne >> mais surtout << Révisionnisme >>, le mot est lâché.

La Libre Belgique, toujours sous la plume d'Olivier MOUTON, ne s'arrête pas là. Pour le journaliste, l'Extrême-Gauche entretiendrait en outre << des positions équivoques à l'égard du terrorisme islamiste >> 122. Equivoques ? Ce qui est équivoque, ne serait-ce pas l'emploi, plus haut, du terme << révisionniste >> ?

Bref, le biais est assez prégnant, et des gens comme Stéphane ROSENBLATT le confessent d'ailleurs d'eux-mêmes : << La perception ne doit sans doute pas être flatteuse au travers des médias, c'est vrai >>. Mais d'après lui, et cela renforce le présent point sur l'association à la violence, << Parce qu'il y a le côté participation à des mouvements radicaux, à des manifestations qui peuvent mener à des débordements violents >>. Et d'ajouter que << L'Extrême-Gauche assume de participer à l'ensemble de ces mouvements >>.

Et si l'homme confesse que << Les occasions durant lesquelles on est amené à en parler [NDLR : De l'Extrême-Gauche] ne sont pas celles qu'ils attendent, sans doute oui >>, il précise bien, touchant à la question du Mémoire (question à laquelle nous tenterons de répondre dans notre Titre IV), que << RTL n'a pas d'agenda qui viserait à discréditer l'Extrême-Gauche >> 123.

119 RIZET D. & ZEMOURI A., << SNCF : le retour de l'Ultra-Gauche activiste >> in Le Figaro, 14 novembre 2008, http://www.lefigaro.fr, << Le Figaro Magazine >>, consulté le 1er août 2009.

120 LALLEMANT Philippe, << Sabotage, révolte, défiance. Quand la France voit rouge ! >> in Complément d'enquête, France 2, 1er décembre 2008.

121 MOUTON O., << L'opposition à la guerre contre l'Irak, un vivier pour l'Extrême-Gauche >> in La Libre Belgique, 15 Mai 2003, << Monde >>, page 11. C'est nous qui soulignons.

122 Ibidem.

123 Entretien avec Stéphane ROSENBLATT, 25 mars 2009, Bruxelles.

De nouveau, face à un tel tableau, comment l'électeur lambda pourrait-il être tenté par un vote à l'Extrême-Gauche ?

Comme le dit Wahoub FAYOUMI : << Dire PTB, c'est très connoté. On n'écoute plus après, on ne regarde plus après. Les propositions, on ne s'y intéresse pas » 124.

Au passage, on relèvera cette confession de Raoul HEDEBOUW, qui rencontra un journaliste de La Libre Belgique, à l'occasion d'une affaire d'écoutes téléphoniques dont il fut l'objet.

Le journaliste, Roland PLANCHAR, lui confia que << Il s'occupait à La Libre de tout ce qui était sectes, extrémisme, terrorisme, et tout et tout. .et PTB » 125. Autrement dit, ce n'était pas le service politique qui était chargé de parler du PTB. .un parti politique.

124 Entretien avec Wahoub FAYOUMI, 18 mars 2009, Bruxelles.

125 Entretien avec Raoul HEDEBOUW, Op. Cit.

Figure 7

Récapitulons sommairement : Dans notre Titre II, nous avons vu qu'il y avait une sous représentation de l'Extrême- Gauche comme d'autres petits partis, démontrant au passage l'argument du poids électoral était bancal. Et dans notre Titre III, nous avons constaté que la sous-représentation se doublait d'un biais. Ce biais, on ne le retrouve pas lorsque les médias parlent d'autres petits partis (analogie avec l'Extrême-Droite et héritage soviétique, pour ne citer que ça). Il y a donc une marginalisation de l'Extrême-Gauche francophone belge dans les médias francophones belges.

Maintenant, il s'agit d'avancer des piste s à même d'expliquer pourquoi ladite marginalisation existe. Et c'est l'objet de notre Titre IV.

126 Dessin original de Tom GRIMONPREZ.

IV. LE « POURQUOI >> DU « COMMENT >>

Dans les deux précédents chapitres (Titres II et III), nous avons dressé le constat de la marginalisation médiatique de l'Extrême-Gauche. Une marginalisation opérant par l'entremise d'une sous-représentation et d'un biais qualitatif.

Il nous reste à voir, dans le cadre de notre plan, si ces actes de marginalisation sont << combinés >> en vue de << l'atteinte d'un objectif >>, auquel cas on pourra, conformément à la définition retenue dans notre Titre I, parler de stratégie. De stratégie de marginalisation.

Mais avant de nous lancer dans l'exploration de pistes explicatives, du << pourquoi >> ce << comment >> existe, prenons-le temps de nous attarder sur les critiques formulées à l'encontre des personnes opérant la même démarche que la nôtre.

4.1. Quand les médias critiquent la critique des médias

De l'avis de François HEINDERYCKX, les associations de consommateurs font office de << recadrage souvent salutaire pour permettre au consommateur d'extraire l'information pertinente de l'écrin formel dans lequel la communication tend à la diluer >> 127. Il pense par ailleurs que la démarche pourrait être étendue aux médias.

Dans les faits, de tels observatoires des médias font l'objet d'une rare condescendance et virulence, de la part du << haut clergé médiatique >> 128. Comme si << l'info sur l'info >> était taboue. Comme si on ne pouvait pas défier, mais uniquement déifier.

Cette imperméabilité aux critiques est-elle simplement le plus petit dénominateur commun entre les professions, à savoir un réflexe corporatiste ? Ou bien, pour reprendre à notre compte

127 HEINDERYCKX F., La malinformation. Plaidoyer pour une refondation de l'information, Labor, Collection << Quartier libre >>, Bruxelles, 2003, page 35.

128 Selon une expression de Patrick CHAMPAGNE, que l'on peut retrouver dans : HUITIEMES RECONTRES INA-SORBONNE (15 MARS 2003), Pierre Bourdieu et les médias, L'Harmattan, Collection << Les médias en actes >>, Paris, 2004, page 51.

une expression fort usitée, tout cela est-il << plus compliqué que ça >> ? 129 Mais tout d'abord, cette critique de la critique existe-t-elle ?

4.1.1. De la prégnance d'une telle critique

Robert MENARD, Secrétaire général de Reporters Sans Frontières à l'époque des dernières Olympiades, déclara un jour vouloir << répondre à ce poujadisme-là >> [NDLR : la critique des médias]. Car en effet, disait-il, << Nous sommes quand même et de plus en plus dans une culture de la complexité ! >> Or, << La critique altermondialiste et bourdieusienne des médias n'offre qu'une vision néomarxiste qui ne rend jamais compte de la nature et de la réalité du travail médiatique >> 130.

Outre l'ignorance du travail abattu par un Alain ACCARDO avec ses Journalistes précaires, journalistes au quotidien, on relèvera surtout l'emploi du terme << poujadisme >>.

Plus largement, les qualificatifs dont ont déjà été affublés ces empêcheurs de tourner en rond sont légions : << Détestation bavarde du journalisme >>, << Populisme crypto-lepéniste >>, << Simplisme lourdingue >>, << Nostalgie des idées simples >>, etc 131.

A noter que la presse satirique n'est certainement pas en reste niveau virulence. Ainsi, pour Caroline FOUREST, << La haine des médias et du système médiatique semblent devoir jouer le même rôle que la haine du lobby judéo-maçonnique, la focalisation sur l'immigration, ... >> 132.

On citera encore Philippe VAL : << Tout ce qui hait la démocratie nourrit également une haine basique des médias >>133.

129 L'interrogation posée ici sera présente en filigrane tout au long de ce Titre IV.

130 MALER H., << Une déclaration d'amour bidonnée de Robert Ménard et Cie >> in Acrimed, 15 avril 2008, http://www.acrimed.org, Article 2871, consulté le 4 août 2009.

131 Pour les auteurs de ces appellations, on consultera : HALIMI S., << Raisons d'agir >> in HUITIEMES RECONTRES INA-SORBONNE (15 MARS 2003), Op. Cit., page 88.

132 MALER H., << Caroline Fourest, une critique-pas-haineuse de la critique des médias >> in Acrimed, 11 février 2009, http://www.acrimed.org, Article 3072, consulté le 4 août 2009.

133 MALER H., << Philippe Val sur France Inter : un récital de mensonges et de calomnies contre Chomsky >> in Acrimed, 17 septembre 2007, http://www.acrimed.org, Article 2705, consulté le 4 août 2009.

Bref, cette critique de la critique existe. Mais est-elle légitime ? C'est ce que nous allons maintenant tenter de voir...

4.1.2. De l'opportunité d'une critique de la critique

Il ne serait tout d'abord pas complètement inutile de << s'interroger sur l'honnêteté intellectuelle » de ces critiques. Un peu comme si un souteneur s'exprimait sur le sexisme, nous dit Serge HALIMI 134.

Ensuite, et selon Pierre BOURDIEU, les journalistes tendraient à faire passer un simple << travail d'énonciation » pour un vil << travail de dénonciation » 135.

Enonciation du fait que << Le journalisme désintéressé est une position presque impossible, en tout cas intenable de manière durable ». Intenable car la profession est un << espace de lutte à l'intersection de trois champs ayant des principes de légitimité différents : le champ politique, économique et professionnel (ou intellectuel) ». Et ce serait pourquoi << L'autonomie journalistique est une fausse autonomie », n'étant donc que << la résultante incertaine et toujours instable de ces différents principes de légitimité en lutte » 136.

N'y aurait-il pas de place pour la déontologique << volonté de mettre à la disposition du plus grand nombre de citoyens un outil informationnel leur permettant de saisir les rouages du fonctionnement de nos sociétés démocratiques » 137 ?

Apparemment non... Comme l'analyse Halimi, et comme nous le verrons tout au long de ce Titre IV, << Coincé entre son propriétaire, son rédacteur en chef, son audimat, sa précarité, sa concurrence et ses complicités croisées, le journaliste de base n'a plus guère d'autonomie » 138.

134 HALIMI S., << L'art et la manière d'ignorer la question des médias » in PINTO E., Pour une analyse critique des médias. Le débat public en danger, Editions du Croquant, Collection << Champ social », Bellecombe-en-Bauges, 2007, page 208.

135 L'HOTE G., << Sur la télévision » in Recherches au Collège de France, CNRS Audiovisuel & Collège de France, Meudon, 1996, 50 minutes.

136 CHAMPAGNE P., << L'étude des médias et l'apport de la notion de champ » in PINTO E., Op. Cit., pages 51-52.

137 GILLARD P., << Tous pouvoirs confondus. Notes de lecture de l'ouvrage éponyme de Geoffrey Geuens », 19 janvier 2004, mis en ligne sur http://www.tropismes.com, section << Nouvelles », consulté le 4 août 2009.

138 HALIMI S., Les nouveaux chiens de garde. Nouvelle édition actualisée et augmentée, Raisons d'agir, Paris, 2005, page 13.

Mais comme au sujet des lignes de front idéologiques que nous évoquions dans notre Titre III, les journalistes semblent avoir, là aussi, une vision toute autre.

Il est grand temps maintenant d'entrer dans le vif du sujet, avec une première piste - et non des moindres - à même d'expliquer la marginalisation médiatique de l'Extrême-Gauche.

4.2. Possession et information

Il est inévitable de commencer par là. De commencer par << s'interroger sur la façon dont les activités » d'une entreprise ou d'un parti étant << directement liés aux médias et à l'information peuvent bénéficier de passe-droits ou d'une couverture complaisante » 139.

C'est d'autant moins évitable dès lors que les médias << se sont progressivement imposés comme l'unique vecteur permettant de relayer l'information aux masses », et que par conséquent << Ils attirent toutes les convoitises des entreprises, institutions, groupes de pression et organisations, y compris politiques » 140.

4.2.1. Des entreprises comme les autres

Selon Philippe WALKOWIAK, << Le journalisme, c'est une entreprise commerciale : il faut qu'on paie des salaires, donc il faut que l'argent vienne de quelque part ».

Et de souligner que << C'est un peu délicat quand on gère à la fois de l'argent et des idées ; Parfois, il y a une confrontation, un choc entre les deux » 141.

A son niveau, Isabelle PHILIPPON (Ex-Le Vif/L'Express) ne dit pas autre chose : << Roularta, [NDLR : Conglomérat auquel appartient Le Vif ] c'est le fric qui l'intéresse. Le contrôle de la ligne éditoriale, ils n'en ont rien à faire ». Mais de préciser en même temps que : << Ils se mêlent de la ligne éditoriale quand la thune ne rentre plus. Alors, tout d'un coup, ils vont dire : Dossiers spéciaux sur les voitures ... » Le choc entre l'argent et les idées, en somme.

D'après elle, comme Walkowiak là encore, << Il faut composer avec ça, parce que écrire le

139 HEINDERYCKX F., Op. Cit., page 33.

140 Ibid., page 45.

141 Entretien avec Philippe WALKOWIAK, 17 mars 2009, Bruxelles.

meilleur journal du monde mais qui ne se vend pas, qui ne rapporte pas de pub, on sait bien que ce n'est pas possible dans le monde où l'on vit » 142.

4.2.2. Les annonceurs : un rôle ?

La possession peut donc revêtir une forme plus insidieuse que la possession stricto sensu. Ainsi, << La publicité est en mesure d'influer sur le contenu précis des journaux et des émissions d'actualité » 143, bien que les médias aient bien souvent du mal à l'avouer.

En l'espèce, Frédéric CAUDERLIER concède que << Il y a parfois de vives tensions entre la rédaction et la régie publicitaire » 144, sans que cela ne porte à conséquence, dit-il.

Quant à Christian CARPENTIER, il explique que, en ce qui concerne La Dernière Heure/Les Sports, << Un gros annonceur, c'est Carrefour ». Or, cette chaine de magasins, selon lui, n'influencerait pas la rédaction.

Pour preuve de son assertion, il avance que son journal a << fait une manchette sur la fin de la Carte plus de Carrefour ». Pour lui, << On ne peut pas dire qu'il y ait des tensions. Qu'il y ait des remarques qui soient faites de temps en temps, ça c'est vrai. Parce qu'on a pas le même but ». Ici, pas même des tensions mais de simples remarques. Sans conséquences, toujours.

L'homme finit par nuancer : << Maintenant, on n'est pas non plus totalement dingues à la rédaction. On sait très bien que, si on veut continuer à proposer un journal relativement bon marché, on a besoin de publicités » 145. Que faut-il comprendre, pour finir ?

Autre début d'aveu dans le chef de Philippe WALKOWIAK, lorsque celui-ci pose une distinction entre types de médias : << La télé sait voir quel invité fait plus d'audience que tel autre. A la radio, on ne sait pas mesurer ça, on fait des sondages qui portent sur des périodes de 6 mois. On ne sait pas dire que Jean-Marc NOLLET le mardi fait plus d'audience que Didier REYNDERS le mercredi ». Et, << Comme on ne sait pas mesurer ça, on est moins tenu de trouver des gens qui font de l'audience » 146.

Une fenêtre de tir existerait donc à la radio, pour des gens comme Mateo ALALUF par

142 Entretien avec Isabelle PHILIPPON, 27 mars 2009, Bruxelles.

143 GEUENS G., << Médias, économie et société. Questions de méthode » in DURAND P., Médias et censure. Figures de l'orthodoxie, Editions de l'ULG, Liège, 2004, page 75.

144 Entretien avec Frédéric CAUDERLIER, 18 mars 2009, Bruxelles.

145 Entretien avec Christian CARPENTIER, 24 mars 2009, Bruxelles.

146 Entretien avec Philippe WALKOWIAK, Op. Cit.

exemple (qui fut invité le 18 mars 2009 à Matin Première, mais jamais le dimanche midi à la télévision, tout du moins du 31 août 2008 au 28 juin 2009 inclus).

Bertrand HENNE abonde vraiment dans le même sens : << On est béni en radio de ne pas savoir que l`invité de la veille a fait 12 points et pas 6, ce qui changerait certainement notre ligne rédactionnelle, je n'en doute pas ». Et de confier, fort de son expérience télévisuelle : << En télé, imagine un Mateo Alaluf. Oui, l'audience sera mauvaise. C'est sûr, ça va attirer moins de gens que Michel Daerden. Donc, on ne le fera jamais » 147.

Ca, c'est de l'économie. Des principes économiques de base : il y a des salaires à payer, il faut que l'argent rentre, etc. Et ces mécanismes ne se prêtent déjà guère à la promotion d'idées sortant du cadre, on le voit.

Mais il arrive aussi que l'économie soit viciée, comme avec le phénomène des concentrations.

4.2.3. La concentration : un impact ?

<< La propriété des principaux groupes médiatiques belges se trouve concentrée dans les mains de représentants des milieux industriels et bancaires ». Des hommes << qui les rentabilisent comme n'importe quelles entreprises commerciales » 148, argue l'historien Patrick GILLARD.

Selon José-Manuel NOBRE-CORREIA, << Ce processus de concentration a favorisé ceux qui s'inséraient dans l'idéologie dominante », et ce << en excluant les positions minoritaires, les options non-conformes à une approche unidimensionnelle de l'économie, de la société, de la politique » 149.

Sans sombrer dans un Who's who - qui s'avérerait à la fois indigeste et surtout trop ponctuel - à titre illustratif de la lame de fond à l'oeuvre nous relèverons que : << Les entreprises de presse et de communication appartiennent aux plus puissantes multinationales de la planète : Microsoft, AOL, Mediaset, Bertelsmann, Hachette, Murdoch, Globo », etc 150.

147 Entretien avec Bertrand HENNE, 27 mars 2009, Bruxelles.

148 GILLARD P., << L'information sous contrôle. Médias et pouvoir économique en Belgique. Notes de lecture du livre éponyme de Geoffrey Geuens », 30 janvier 2004, mis en ligne sur http://www.tropismes.com, section << Nouvelles », consulté le 4 août 2009.

149 NOBRE-CORREIA J.-M., << Les médias et l'exclusion » in Relire l'exclusion, Editions de l'Université de Bruxelles, Collection << La pensée et les hommes », Bruxelles, 1997, page 71.

150 HALIMI S. & RIMBERT P., << Contestation des médias ou contestation pour les médias ? » in DURAND P., Médias et censure. Figures de l'orthodoxie, Op. Cit., page 137.

Notons au passage que le phénomène peut parfois être poussé jusqu'à l'absurde, comme à l'automne 2007 dans l'Hexagone, avec le journal Les Echos et le groupe Moët Hennessy - Louis Vuitton. En effet, << Le principal journal économique et financier >> était alors tombé << entre les mains du premier groupe économique financier >> 151.

A l'échelle de notre plat pays, et au niveau du paysage radiophonique, on dira par exemple que << Le groupe RTL, qui appartient à Bertelsmann -- premier groupe européen de communication et le quatrième au niveau mondial --, possède deux réseaux radio en Communauté française : Bel RTL et Radio Contact, sans compter Mint et Fun Radio >> 152.

Concerné au premier plan par ce géant de la communication, Stéphane ROSENBLATT déclare que Bertesmann ne serait au fond que << Un grand groupe international qui n'est pas coté en Bourse, un groupe familial >> 153.

Quant à Frédéric CAUDERLIER, en tant que journaliste, il juge franchement positive cette expérience de concentration : << Chaque entité fonctionne de manière tout à fait autonome. Et puis, à un moment donné, il y a des comptes à rendre à la multinationale >>. Mais, dit-il, << On ne sent pas de concentration. Je dirais même qu'il y a des avantages : Des échanges d'images, des échanges d'informations, des papiers qui peuvent être faits par des confrères d'Allemagne, des Pays-Bas, etc. >>

Sur les comptes à rendre, Cauderlier précise : << Ils doivent ramener de l'argent pour les actionnaires. Mais ça ne concerne pas la rédaction. A aucun moment, l'administrateur délégué ne descend dans la rédaction en disant Il me manque 100 millions pour les actionnaires en Allemagne, il faut absolument que... >> 154

Nous avons également interrogé David COPPI à ce sujet, et sa réponse mérite d'être mentionnée : << La concentration des médias dans les mains de quelques groupes ne favorise pas la pluralité de l'information, il peut y avoir un souci à terme >>, affirme-t-il. Et, nous, de lui demander : << Mais Le Soir fait partie d'un... >>, ce à quoi le journaliste répond, relativement péniblement : << D'un grand groupe, oui, le groupe Rossel. Historiquement. Mais bon, je veux

151 BENILDE M., << Prédateurs de presse et marchands d'influence >> in Le Monde Diplomatique, août 2007, page 24.

152 BREES G., << Le CSA fête ses 10 ans loin des usagers et des médias associatifs >> in Radio Panik, 26 septembre 2007, http://www.radiopanik.org, Article 128, consulté le 4 août 2009.

153 Entretien avec Stéphane ROSENBLATT, 25 mars 2009, Bruxelles.

154 Entretien avec Frédéric CAUDERLIER, Op. Cit.

Soulignons que, apparemment, pour Frédéric CAUDERLIER, Bertelsmann est coté en bourse...

dire...Enfin moi je salue...Si des journaux pouvaient naître à côté ou par ailleurs, je trouverais ça salutaire >> 155.

Là où Coppi semblait gêné, Christian CARPENTIER trouve par contre, comme les gens de RTL, cela également positif, la concentration médiatique.

Ainsi, via le chapeautage de l'IMP Groupe, << Il y a maintenant, depuis quelques années, des pages communes entre La Libre et la DH >>. Des pages << qui portent historiquement sur l'actualité sportive, parce qu'ils [NDLR : La Libre] n'ont pas une rédaction sportive suffisamment développée. On a aussi mis à leur disposition notre actualité régionale >>. Mais aussi : << Récemment, il y a une collaboration qui s'est mise en place sur l'économie >> 156.

Une unidimensionnalité qui, on s'en doute, n'est pas non plus taillée sur mesure pour accueillir les voix dissonantes.

Notons bien que, pour Noam CHOMSKY, le nombre ne change rien à l'affaire puisque << S'il y avait cinquante groupes de médias au lieu de trois, ils feraient la même chose que ce qu'ils font maintenant - simplement parce qu'ils ont tous fondamentalement les mêmes intérêts >> 157.

En ce sens que << L'audimat est niché dans la tête des responsables de rédaction >> et que << L'uniformité devient alors chose très naturelle, rythmée par le balancier du marché >> 158. Idées VS Argent, comme nous disait Philippe WALKOWIAK.

Quoi qu'il en soit, << Quels bénéfices [au juste] tire-t-on à posséder des titres qui dégagent rarement des bénéfices ? >>

Dit autrement, quel sens au << rentabiliser >> de Patrick GILLARD ?

155 Entretien avec David COPPI, 5 mai 2009, Bruxelles.

156 Entretien avec Christian CARPENTIER, Op. Cit.

157 CHOMSKY N., Comprendre le pouvoir. L'indispensable de Chomsky. Deuxième mouvement, Aden, Collection << Petite bibliothèque >>, Bruxelles, 2006, page 190.

158 HALIMI S., Les nouveaux chiens de garde. Nouvelle édition actualisée et augmentée, Op. Cit., page 76.

4.2.4. La possession : pour quoi faire ?

A cette question, Pierre MUSSO répond : << Un pouvoir d'influence dans la société >>. Et ce << d'autant plus pour un groupe multiactivité >> dans la mesure où << Une synergie s'opère entre [ces] médias et les activités de [ce dernier] >> 159.

Le prospère avionneur Serge DASSAULT, lui-même << propriétaire de soixante-dix titres de périodiques, dont Le Figaro et L'express >>, concède d'ailleurs se servir de ses possessions pour << faire passer un certain nombre d'idées saines >>, sachant que << Les idées de Gauche sont des idées pas saines, et nous sommes en train de crever à cause [d'elles] >> 160.

Sur le sujet, Pierre BOURDIEU (même s'il est d'avis que << Si on ne savait que le nom du propriétaire, la part des différents annonceurs dans le budget et le montant des subventions, on ne comprendrait pas grand-chose >> 161) pense que << Il est important de savoir que la NBC est la propriété de General Electric >>. Car cela << veut dire que, si elle s'aventure à faire des interviews sur les riverains d'une centrale atomique, il est probable que...D'ailleurs, ça ne viendrait à l'idée de personne >>. Et qu'il est en outre << évident qu'il y a des choses qu'un gouvernement ne fera pas à Bouygues sachant que Bouygues est derrière TF1 >> 162, et connaissant l'audience de ladite chaine.

On entrevoit là l'optique censure et autocensure, qui veut qu'on sanctionne les critiques, ou bien qu'on anticipe les sanctions en cas de critique, et que donc on ne critique pas.

Comme le disait le plus simplement du monde Gérard CARREYROU lorsqu'il était directeur de l'information à TF1 : << On ne peut pas passer à la caisse tous les mois tout en crachant dans la soupe >> 163.

159 DEFAIT V., << Pierre Musso : L'information, un bien commun >> in L'Humanité, 1er décembre 2004, http://www.humanite.fr, section << Médias >>, consulté le 4 août 2009.

160 MERMET D., << Serge Halimi : Les nouveaux chiens de garde >> in Là bas si j'y suis, France Inter, 15 décembre 2005, 53 minutes, http://www.la-bas.org, Article 807, consulté le 4 août 2009.

161 Et en effet, nous le verrons avec les points 4.3 et 4.4, tout ne se résume certainement pas qu'à une question de possessions.

162 BOURDIEU P., Sur la télévision, Raisons d'agir, Paris, 1996, 33e édition, page 14.

163 HALIMI S., Les nouveaux chiens de garde. Nouvelle édition actualisée et augmentée, Op. Cit., page 115.

4.2.4.1. En faire des exemples

Notons que les sanctions sont rares dans nos contrées, mais constituent des incidents autant isolés que forts, faisant en quelque sorte office de leçons pour ceux qui restent. Un peu à la manière de la mafia.

Au rang de ces incidents, au mois de janvier 2009, trois journalistes chevronnés et la rédactrice en chef du magazine Le Vif/L'Express furent licenciés avec << brutalité >> et << violence >> (entre autres de par une interdiction de passer récupérer des affaires personnelles), et ce pour des raisons non économiques.

Interrogé sur le sujet, Amid FALJAOUI, directeur des magazines francophones de Roularta Media Group, justifia cela en évoquant << une rupture de confiance >> 164. Il ajouta que << Les personnes licenciées n'étaient plus dans la ligne éditoriale >> 165.

Pour Pascal DURAND et François HEINDERYCKX notamment, il s'agissait surtout de << couper les têtes qui dépassent >>, de << se priver de plumes critiques et d'esprits libres, de mettre au placard des talents fougueux, et de préférer des chefs et sous-chefs soumis >> 166.

Bref, non pas des plantureux bénéfices mais << plier la vérité au gré de leurs intérêts >> 167. Moins une plus-value économique qu'idéologique.

4.2.4.2. L'inutile censure

Quant à ceux qui restent, ils ne crient pas à la censure. Pis, beaucoup s'emportent même quand on sous-entend qu'ils ne sont pas << libres à 100 % >> de leurs mouvements.

Du style de Frédéric CAUDERLIER : << Sur la tête de ma fille, jamais on ne m'a dit tu fais telle interview ou pas telle interview, tu poses telle question ou pas telle question >>. Et de

164 GUILLITTE X., Reportage du Journal Télévisé de La Une, édition de << 19h30 >>, RTBF, 29 janvier 2009.

165 DORZEE Hugues & JENNOTTE Alain, << Un journalisme mis au pas ? >> in Le Soir, 29 janvier 2009, << Médias >>, page 36.

166 COLLECTIF DE SIGNATAIRES, << Un journalisme mis au pas >> in La Libre Belgique, 29 janvier 2009, http://www.lalibre.be, section << Opinions >>, consulté le 4 août 2009.

Notons qu'initialement La Libre Belgique, tout comme Le Soir d'ailleurs, avait refusé de publier cette carte blanche.

167 MERMET D., << Noam Chomsky : Le lavage de cerveaux en liberté >> in Le Monde Diplomatique, août 2007, page 1.

rappeler que << RTL TVI, c'est TéléVision Indépendante >> 168.

Cela va même plus loin, puisque les journalistes seraient même << pas si bien [que ça] disposés à l'égard du pouvoir >>, comme le montrerait l'emblématique cas du Watergate où, après tout, << Ils ont renversé un président >>.

En fait, sur ce dossier, les choses peuvent être vues sous un angle tout autre, comme le fait Noam CHOMSKY : << Et si vous vous demandiez pourquoi [Richard NIXON] a été renversé ? Il a été renversé parce qu'il avait commis une grave erreur : il s'était mis à dos des gens influents >>. Et de poursuivre : << Ce que montre vraiment l'affaire du Watergate, c'est à quel point notre presse est soumise et obéissante >>.

En effet, dit-il encore, à cette époque-là il y avait d'autres sujets qui auraient mérité de monopoliser les regards et de faire chauffer les rotatives. Exemple, ces révélations sur le Counterintelligence Program, ces << opérations massives du FBI pour déstabiliser la liberté politique aux Etats-Unis >>. Un programme qui << incluait l'organisation d'émeutes raciales dans le but d'anéantir les mouvements des noirs >>, ainsi que << quinze années pendant lesquelles le FBI a déstabilisé le Socialist Workers Party >> 169.

Une presse << soumise et obéissante >> ? A considérer uniquement l'optique << possessions >>, cela semble pertinent, mais serait tout autant réducteur.

Si l'analyse constituant notre Titre IV s'était bornée à la constatation que tel journal appartient à tel industriel ou existe à travers les deniers publics, on pourrait effectivement parler de (auto)censure, les industriels tout comme la particratie n'ayant pas intérêt à voir l'ExtrêmeGauche s'emparer du crachoir car, << Après tout, aucune institution ne cherche à s'auto détruire. C'est contre nature >>, ces institutions cherchant plutôt à << marginaliser, éliminer les voix, les points de vue dissidents, parce qu'ils font du tort à l'institution >> 170.

168 Entretien avec Frédéric CAUDERLIER, Op. Cit.

En réalité, ce passage précis de l'interview contient pas moins de 13 fois le mot << jamais >>, et ce en l'espace d'à peine 34 secondes. Nous reviendrons abondamment sur cette question de la liberté dans les points 4.3 et 4.4.

169 CHOMSKY N., Comprendre le pouvoir. L'indispensable de Chomsky. Deuxième mouvement, Op. Cit., pages 27-28 & 32.

170 ACHBAR M. & WINTONICK P., Manufacturing consent. Noam Chomsky and the media, Necessary Illusions & The National Film Board of Canada, Montréal/Ottawa, 1992, 167 minutes.

Sur le sujet, on ne pourra s'empêcher de citer David COPPI : << Ce sont des partis [NDLR : L'Extrême-Gauche] qui visent à abattre le système démocratique tel qu'il existe aujourd'hui. Qui considèrent le système démocratique comme une imposture. Je ne vois pas pourquoi le système démocratique leur ferait beaucoup de cadeaux. Ils se déterminent comme des ennemis du système, ils doivent en assumer toutes les conséquences, c'est-à-dire passer peu à l'antenne >> (Source : Entretien avec David COPPI, Op. Cit.).

Figure 8 171

Mais il n'est en fait pas nécessaire, bien souvent, de forcer quelque main que ce soit. Et c'est

4.3 et 4.4.

que nous nous attellerons, encore une fois, à voir dans les points

En << avant-goût

», citons quand même Wahoub FAYOUMI, pour qui les journalistes << sont tributaires d'un mode de fonctionnement. C'est vraiment pas de leur faute. Les gens rentrent dans le moule parce qu'ils tiennent à leur travail. Et, au fur et à mesure, s'installe une série d'habitudes. Qui font parfois énormément de tort, mais dont le journaliste, finalement, est très dépossédé » 172.

Jouir de ses biens, c'est normal, dirons-

nous. Tout du moins tant qu'il n'y a pas publicité

mensongère sur le produit 173.

171 Dessin original de Tom GRIMONPREZ, plus connu sous le pseudonyme de << Titom ».

172 Entretien avec Wahoub FAYOUMI, 18 mars 2009, Bruxelles.

173 On songera notamment

au livre de Pierre RIMBERT, Libération : De Sartre à Rothschild

, où on apprend que ce qui est connu encore comme le

-même, au mieux.

plus grand journal de Gauche français n'est plus que l'ombre de lui

Mais que le service public, financé par l'ensemble des contribuables, soit aussi une caisse de résonance des puissants (des partis politiques puissants, en l'occurrence), c'est sans doute autrement plus discutable... Voyons plutôt.

4.2.5. Le service public : bastion du pluralisme ?

On pourrait repartir sur le même schéma que précédemment, et cela nous amènerait évidemment à parler du fait que la RTBF est financée par la Communauté française.

Concrètement, << La subvention qui lui est affectée annuellement présente l'essentiel de ses ressources, à savoir près de 75% du budget >> 174, et cette dotation représente à son tour près de 50% du budget du Ministère de la Culture de la Communauté française.

4.2.5.1. Un Conseil d'administration politisé

En regard de notre question de Mémoire, nous pensons peut-être plus significatif de nous appesantir sur le Conseil d'administration de la RTBF, ouvertement politisé. Après tout, si le CA de la RTBF n'influence pas l'image des partis, pourquoi les partis tiennent-ils tant à y avoir leurs sièges ?

Témoin de cette volonté forte, le printemps 2006, où << MR et Ecolo ont déposé deux propositions de décret pour modifier le mode de désignation des administrateurs >>, trouvant << anormal que le PS, qui représente 36 % des voix en Belgique francophone et 44 % des sièges au parlement de la Communauté, occupe une situation totalement prédominante au sein du Conseil d'administration >> 175.

En effet, ledit conseil est composé conformément à la répartition politique au sein du Parlement de la Communauté française, l'administrateur général étant quant à lui désigné par le Gouvernement de ladite Communauté.

Cette façon de faire remonte à 1973 et au Pacte culturel, un pacte qui est censé assurer << la représentation, proportionnellement à leurs résultats électoraux au niveau des communautés, des

174 Site officiel de la Radio-Télévision belge de la Communauté française (RTBF), http://entreprise.rtbf.be, section << Données financières >>, consulté le 4 août 2009.

175 BELGA, << MR et Ecolo veulent mettre fin à la majorité du PS au Conseil d'administration >> in La Libre Belgique, 23 mars 2006, http://www.lalibre.be, section << Médias / Télé >>, consulté le 4 août 2009.

différents parti

s dans les organes d'administration et de gestion des instituts publics de radio et de télévision » 176.

Mais il y a donc une déformation, la représentation n'est pas vraiment proportionnelle...

4.2.5.2. Une majorité absolue pour le PS

Nous proposons ci-

dessous un graphique montrant comment les quatre « grands » partis se régulières

partagent actuellement les quinze places (12 « », ainsi qu'une observatrice en

provenance d'Ecolo, auxquel les il convient encore

de rajouter le président du CA, et même

l'administrateur général).

Tableau 10

MR PS CDH Ecolo

Apparaît très nettement une domination du PS, qui occupe huit de ces sièges, suivi par le MR qui en compte quatre 177.

176 Site officiel du Centre de recherche et d'information socio-politiques (CRISP), http://www.crisp.be, section « Vocabulaire politique », consulté le 4 août 2009.

177 Pour la petite histoire, voici la liste du Conseil d'administration, liste que nous avons arrêtée au 4 août 2009 (le renouvellement du Conseil est prévu au mois d'octobre) : Clarisse ALBERT (MR), Alain BROHEZ (PS), Jean HILGERS (CDH), Pol JACQUEMART (MR), Jean- Pascal LABILLE (PS), Julie LEPRINCE (PS), André MORDANT (PS), Anne POUTRAIN (PS), Jean- François RASKIN (CDH, président du CA), Philippe REYNAERT (PS), Henri SIMONS (PS), Daniel SOUDANT (MR), Marc WEBER (MR) et Bernadette WYNANTS (Ecolo) , sans oublier l'administrateur général Jean- Paul PHILIPPOT (PS).

Signalons que le Gouvernement possède également deux Commissaires : Frédéric DELCOR et Jean LEBLON. Et notons qu'on aurait très bien

4.2.5.3. Le MR, parti le plus invité

Pour autant, cela se traduit-

il à l'antenne, et en particulier sur le plateau d'Olivier MAROY et

Sacha DAOUT ?

-2009

Le graphique suivant, représentant les invités politiques francophones de la saison 2008 de Mise au point, apparaît assez clair sur ce point :

Tableau 11

MR PS

CDH Ecolo

CDF MS

RWF

Pro Bruxsel PTB

LCR-PSL

On le voit, évidemment

le PS n'a pas profité de sa majorité écrasante au Conseil pour placer davantage d'invités chargés de le représenter. En effet, c'est le MR qui arrive en tête, avec 64 invités, contre « seulement

» 55 pour le PS.

Notons encore que, bien que disposant d'un administrateur de plus qu'Ecolo (en considérant Madame

Wynants comme une administratrice à part entière, ce qu'elle n'est pas), le CDH fut, péniblement, plus présent sur les plateaux dominicaux de la RTBF que les écologistes (46 contre 42).

compter Frédéric DELCOR comme PS, vu qu'il est considéré comme « l'éminence grise d'Elio DI RUPO » (Source : DEMONTY B., « L'acteur » in Le Soir, 4 juillet 2008, « Opinion », page 18).

Ce qu'il faut y voir, c'est que la composition du CA de la RTBF n'influence pas - à tout le moins le dimanche midi - l'étendue de l'exposition médiatique des partis...tout du moins tant que cela concerne les quatre << grands » partis.

Car en effet, on peut surtout constater que, sans l'émission de Mise au point du 17 mai 2009 consacré aux << petites » listes, seuls les partis représentés au CA auraient été invités en plateau.

Une oligarchie particratique ? Ce Conseil d'administration politisé, influence ou pas, finalement, sur le politique à l'antenne ?

4.2.5.4. Jouir de ses biens

Selon Edouard DESCAMPE (ayant longtemps représenté le CDH au sein de ce Conseil), << Les débats échappent de plus en plus au CA pour se tenir au sein du Gouvernement de la Communauté française ». Plus simplement encore : << Les administrateurs se confinent dans un rôle de relais des partis » 178.

Quant à Pol JACQUEMART, ancien président dudit CA et toujours présent (pour le compte du MR), de toute façon << Une intervention du pouvoir politique paraît assez normale dès lors que ce pouvoir est l'actionnaire exclusif de la RTBF » 179.

Sur le sujet, même une Johanne MONTAY se déclare mal à l'aise avec le fait qu'il y ait << une majorité absolue dans ce Conseil d'administration » car, << Inévitablement, ça mène à des situations où l'argument de la raison n'est pas l'argument qui prend le dessus dans les décisions ». Et de citer en exemple le fait que << Quand la RTBF procède à des nominations, il y a toujours une pondération en fonction de la représentation du CA ».

Et donc de fustiger : << Qu'il y ait un contrôle du politique sur la direction que prend l'entreprise ou des investissements, des décisions de ce type-là, oui. Mais sur la programmation, le contenu, l'ordre de passage, ce genre de choses, je trouve que ça ne va pas » 180.

A en croire Johanne MONTAY, le poids du CA se fait ressentir à bien des niveaux. Et elle n'est pas la seule à le vivre de cette façon :

178 LOVENS P.-F., << L'autonomie relative des administrateurs de la RTBF » in La Libre Belgique, 24-25 décembre 2003, << Belgique », page 6.

179 Ibidem.

180 Entretien avec Johanne MONTAY, 10 mars 2009, Bruxelles.

Pour Wahoub FAYOUMI, << Ca pose énormément de problèmes. Régulièrement. Pas tous les jours, pas tous les mois, mais ça en pose. Dans le traitement de l'information >>. Selon elle, ce Conseil d'administration politisé << facilite l'impunité de certaines pratiques, qui ne devraient pas exister >>.

Sur les nominations, là aussi, elle s'aligne sur les propos de Johanne MONTAY : << Pour arriver à certains postes, et personne ne s'en cache, il faut avoir une étiquette bien visible >>. Et de mettre en évidence l'absurdité de la chose : << Pour faire carrière, même si ce n'est pas les opinions profondes de la personne, il faut être étiqueté >> 181.

Hugues LE PAIGE, au sujet des carrières, ne dit pas autre chose : << La question de l'engagement [journalistique] se pose d'une manière particulière à la RTBF où l'appartenance politique conditionne encore bien des carrières >>.

Evoquant sans doute celle d'Alain GERLACHE (animateur de l'émission InterMédias), il pointe ainsi du doigt le fait que << On a pu passer du jour au lendemain de la fonction de porteparole du gouvernement à celle de directeur de la télévision publique sans que cela pose la moindre question aux gardiens de la déontologie. Les allers-retours entre les cabinets ministériels et la hiérarchie de la RTBF ne suscitent aucune remarque >> 182...contrairement aux tollés provoqués par l'arrivée de journalistes sur des listes électorales (dernier exemple en date : Jean-Claude DEFOSSE).

François DE BRIGODE, se démarquant de ses consoeurs, se contente de déclarer que << On ne va pas partir en guerre tous les jours contre le Conseil d'administration >>.

Pis, il n'envisage pas une dépolitisation du Conseil, étant donné que << C'est le politique qui décide de la somme qui nous est allouée >>, et que donc << Le contrôle s'exercera par le politique >>

183.

181 Entretien avec Wahoub FAYOUMI, Op. Cit.

Dans le registre, on ne manquera pas d'évoquer l'expérience de Gérard DE SELYS, à l'époque : << Quand j'ai réussi l'examen [d'entrée], j'ai été convoqué par le directeur de la radio. J'entre dans son bureau, je lui dis bonjour, il ne me dit pas bonjour il me dit << Quel parti ? >> << Je suis désolé, pas de parti >> << C'est embêtant. Vous êtes à quelle mutuelle ? >> << Mutualité socialiste du Brabant >> << Socialiste >>. Quelques années plus tard, je suis convoqué chez Cools, boulevard de l'empereur, qui a devant lui un grand papier avec des colonnes et des points [de couleur]. Il avait tout l'organigramme des journalistes et de la hiérarchie de la RTB, selon les partis >> (Source : Entretien avec Gérard DE SELYS, 3 mars 2009, Bruxelles).

182 LE PAIGE H., << Engagement et journalisme >> in Le Soir, 3 juillet 2008, http://www.lesoir.be, section << Cartes blanches >>, consulté le 4 août 2009.

183 Entretien avec François DE BRIGODE, 12 mars 2009, Bruxelles.

Philippe WALKOWIAK

lâche dans le même ordre d'idées que << Les administrateurs relais des partis, c'est assez logique dans la mesure où ils sont désignés par les partis

Figure 9

4.2.5.5. Une prime de départ

Outre le fait qu'on peut considérer comme relativement choquant, vu que les partis

pour relayer des intérêts particuliers, qu'il y ait des << relais des partis » au sommet d'un bien commun, cette organisation des choses ne peut qu'induire une marginalisation médiatique des

Conseil (cette marginalisation induisant à

partis ne siégeant pas dans ce

résultats électoraux, et ainsi de suite).

184 Entretien avec Philippe WALKOWIAK, Op. Cit.

Le plein exercice de la démocratie ne consiste pas, nous semble-t-il, à se reposer sur un << trésor de guerre ». Dit autrement, les scores réalisés lors des scrutins passés ne devraient pas déboucher, surtout lorsque la campagne électorale est officiellement lancée, sur une << prime de départ » octroyée, par les médias, aux << grands » partis.

La démocratie exige le renouvellement du débat, et non sa confiscation au nom de la représentativité (surtout quand cette dernière s'apparente à un prétexte. Prétexte en vertu notamment, on l'a vu, de la prégnance d'un biais qualitatif).

Quid d'une dépolitisation du Conseil d'administration ? Car, comme cela a déjà été évoqué, la RTBF appartient, au-delà d'une privatisation partielle de son financement, à l'ensemble des contribuables de la Communauté française, en ce compris les sympathisants de l'ExtrêmeGauche, qui paient leurs impôts au même titre que leurs concitoyens.

Le dernier contrat de gestion en date ne prévoit-il pas, au rang des missions, << le développement d'une information et d'une réflexion démocratique » 185 ? Qu'entend-on au juste par << réflexion démocratique » ? La forme actuelle du Conseil d'administration permet-elle à la RTBF d'honorer de tels engagements ?

Si la possession n'est qu'une clé parmi d'autres, elle n'en est pas moins cruciale pour comprendre le << pourquoi » de la marginalisation médiatique dont est victime l'Extrême-Gauche.

Car si un média est la caisse de résonnance de son propriétaire (que ce dernier soit aux manettes grâce à son portefeuille directement, ou ses bulletins de vote), l'Extrême-Gauche ne pourra être que marginalisée, puisque les organes médiatiques lui étant acquis touchent un bien moins large public que le PS ne le fait à travers le Conseil d'administration de la RTBF.

Solidaire, l'hebdomadaire du PTB, ça n'est pas rien. Mais ce journal à diffusion modeste (entre 3.000 et 6.000 exemplaires, en fonction de l'actualité et des possibilités de ventes) ne pèse pas bien lourd face au tirage quotidien d'un Soir (plus de 110.000 exemplaires) ou les 440.000 lecteurs d'une Dernière Heure Les Sports 186.

185 Site officiel du CRISP, Op. Cit.

186 Chiffres tirés du site officiel de Média Marketing, http://www.mm.be, section << Média plan », consulté le 4 août 2009.

Et ces chiffres sont amplifiés par un contexte de << crise de la presse à géométrie politiquement variable ». Car, << Parmi la liste des journaux
aujourd'hui disparus, nombreux étaient ceux qui appartenaient à la famille progressiste : Le monde du travail, Le peuple, La Wallonie, Le journal
de Charleroi
et Le matin pour le monde socialiste, Le drapeau rouge et Avancées pour le monde communiste » (Source : GEUENS G.,

Ceci étant, on l'a déjà dit, Pierre BOURDIEU, ne se satisfaisait pas de cette explication des possessions, trop économiciste à son goût.

C'est pourquoi il convient, à présent, de chercher après des raisons supplémentaires, cadenassant cette marginalisation médiatique.

4.3. Des « liens forts »

4.3.1. << Autour d'un bureau feutré » 187

C'est par ces mots, on s'en rappelle, que Tom WOLFE balayait d'un revers de la main les thèses de Noam CHOMSKY. Mais alors qu'il faisait dans le sarcasme, à l'examen il s'avère que la réalité n'est peut-être pas si éloignée que ça - toute dimension malfaisante ôtée - de cette image de << bureau feutré », ce dernier prenant plutôt la forme d'un château. Celui du Fond'Roy, en l'occurrence.

Les liens entreprises-médias et Etat-médias déjà évoqués dans le point sur les possessions se voient en effet complétés par << l'établissement et l'entretien de contacts privilégiés et réguliers que les responsables des pouvoirs économique, médiatique et politique nouent dans des cercles privés », nous résume Patrick GILLARD.

Et pour l'historien, dans le cas qui nous occupe, cela << favorise à terme la transformation consciente ou non d'un certain nombre de commentateurs en porte-parole du pouvoir ». Cela << facilite le développement d'un journalisme de révérence » 188, d'une << relation de connivence disputeuse » 189.

Concrètement, à considérer la Belgique, existe à Uccle ce qui s'appelle le Cercle de Lorraine, un cercle créé à la fin des années 1990 par l'homme d'affaires Stéphan JOURDAIN 190.

L'information sous contrôle. Médias et pouvoir économique en Belgique, Labor, Collection << Liberté j'écris ton nom », Bruxelles, 2002, page 6).

187 Nous reprenons ici à notre compte une expression de Tom WOLFE, tirée d'une intervention télévisée que nous retranscrivions plus amplement dans notre Titre I.

188 GILLARD P., << L'information sous contrôle. Médias et pouvoir économique en Belgique. Notes de lecture du livre éponyme de Geoffrey Geuens», Op. Cit.

189 GUILLEBAUD J.-C. in CARLES P., Pas vu à la télé, Arrapèdes Production, 1995, 26 minutes.

190 Pour la petite histoire, à l'époque l'individu a déjà fait main basse depuis une dizaine d'années sur le fameux hebdomadaire satirique Pan.

4.3.1.1. Des membres triés sur le volet

Ce fameux Cercle de Lorraine compte, parmi son gros millier de membres, certains plus connus du grand public que d'autres. Et si le cercle est << au départ réservé aux chefs d'entreprises réalisant un chiffre d'affaires minimum de 500 millions de francs belges » 191, il s'est depuis lors notamment élargi au monde politique et au monde médiatique.

Dans le registre politique, on relèvera particulièrement la présence des socialistes Charles PICQUE, Freddy THIELEMANS, Jean-Claude VAN CAUWENBERGHE, etc.

Niveau hommes de médias, nous avons, par ordre alphabétique : Patrick HURBAIN (Président des éditions Rossel & Cie), Patrice LE HODEY (Président du groupe Libre Belgique - Dernière Heure), Daniel VAN WYLICK (Directeur général du Soir), Daniel WEEKERS (Administrateur délégué de Be TV), etc.

...Sans oublier, évidemment, nombre d'avocats, de diplomates, de notaires, de professeurs d'universités, etc 192.

On notera aussi que Rik DE NOLF siège au Comité d'honneur du Cercle (qui ne compte qu'une bonne vingtaine de personnes)...sachant que De Nolf est Administrateur délégué de Roularta Media Group.

Ce recensement effectué, soulignons que le site officiel du Cercle déclare, faisant référence à l'Article 3 de ses statuts, avoir << la volonté de développer des liens forts entre les membres » 193.

Il s'agit donc peut-être moins de << tirer les ficelles », pour reprendre la terminologie de Wolfe, que de << tisser des liens ».

Figure 10

191 GEUENS G., L'information sous contrôle. Médias et pouvoir économique en Belgique, Op. Cit., page 40.

192 Site officiel du Cercle de Lorraine, http://www.cerclelorraine.be, section << Liste des membres », consulté le 4 août 2009.

193 Site officiel du Cercle de Lorraine, http://www.cerclelorraine.be, section << Vocation et finalité », consulté le 4 août 2009.

4.3.1.2. Des conférenciers de renom

N'oublions pas non plus les personnes ayant donné une conférence au Cercle de Lorraine dans le cadre d'un déjeuner-conférence (ces déjeuners-conférences étant définis sur le site du Cercle comme une « formule [alliant] l'agrément d'un déjeuner soigné à l'intérêt d'une conférence de haut niveau », le tout se passant « dans une ambiance conviviale et décontractée » 194).

Et dans ce registre, on retiendra avec intérêt, pour ce qui est de la politique belge, la venue récente des socialistes Rudy DEMOTTE, Elio DI RUPO, Jean-Claude MARCOURT, Charles PICQUE, etc.

Les hommes de médias ne sont pas en reste non plus, en tout cas pour ce qui est, là, de nos voisins français : Jean-Marie COLOMBANI, François DE CLOSETS, Christine OCKRENT, ...

195

Impossible ceci dit d'en savoir plus. Impossible d'accéder aux reportages photos, impossible d'accéder - dans la section « Activités du Cercle » - à une mystérieuse page intitulée « Rencontre avec le quatrième pouvoir », etc.

...Impossible sans se faire soi-même membre du Cercle de Lorraine, en s'acquittant, entre autres choses, d'une cotisation s'élevant à près de 1.500 euros 196.

4.3.1.3. Quelles conséquences ?

On pourrait évidemment douter du fait qu'être membre ou, a fortiori, simple conférencier du Cercle de Lorraine, signifie forcément être porteur de mêmes valeurs, d'un même projet de société.

Cependant, l'absence de pontes du syndicalisme (pourtant devenus, sur le Vieux continent,

194 Site officiel du Cercle de Lorraine, http://www.cerclelorraine.be, section « Déjeuners conférences », consulté le 4 août 2009.

195 Pour davantage de noms, on consultera GEUENS G., Tous pouvoirs confondus. Etat, Capital et Médias à l'ère de la mondialisation, Aden, Collection « Epo », Anvers, 2003, pages 235-238.

Ainsi que GEUENS G., L'information sous contrôle. Médias et pouvoir économique en Belgique, Op. Cit., pages 40-43.

Ou, plus simplement encore, le site officiel du Cercle de Lorraine, section « Déjeuners conférences ».

196 Il est urgent de refinancer la recherche (c)

largement conciliants 197) ou, évidemment, de représentants des partis d'Extrême-Gauche (ou même d'Ecolo) semble donner un indice quant à l'unidimensionnalité idéologique ayant cours dans cette mouture belge du Siècle 198.

Pas uniquement un << cercle d'affaires >> donc, comme il est pourtant simplement introduit par François DE BRIGODE, à l'occasion d'un lancement de sujet du journal télévisé 199, un sujet de Johanne MONTAY. Pas uniquement des chefs d'entreprises, mais un enchevêtrement des différents pouvoirs.

Un savant mélange des genres entre sommités du monde politique, des médias, de l'édition, de la finance, de l'industrie, etc. Tout cela en ne perdant pas de vue que la finalité avouée du Cercle est, pour rappel, de tisser des << liens forts >> entre ses heureux membres, ce qui ne manque pas de susciter quelques questions.

Ainsi, ces hommes politiques de renom, représentants de l'intérêt général, ne risquent-ils pas, par ces << liens forts >>, de servir avant tout des intérêts particuliers ? Quant aux hommes de médias influents, ne seront-ils pas enclins à se transformer en porte-voix de leurs amis membres, politiques comme entrepreneurs ?

Concrètement, si Rik DE NOLF (Administrateur délégué de Roularta Media Group) est ami avec le Vicomte Etienne DAVIGNON, le Chevalier Claude DESSEILLE, le Baron Albert FRERE ou le Comte Maurice LIPPENS (tous les cinq sont membres du même comité d'honneur), il est raisonnable de penser qu'il sera plus ou moins intolérable pour De Nolf que lesdits amis soient descendus en flammes dans les pages du Vif/L'Express, propriété de Roularta Media Group.

En tous les cas, on trouve là une nouvelle clé pour saisir le << pourquoi >> des relations si difficiles de l'Extrême-Gauche avec les médias dominants : le fait de ne pas être reçu au Cercle

197 En effet, << Les grands syndicats belges développent en matière sociale et politique une attitude globalement conciliante avec le système en place et évitent systématiquement les affrontements violents >>, ce qui fait que << La base dépasse donc fréquemment la direction syndicale lors de conflits sociaux, au point qu'on a pu parler de grèves anti-syndicales ce qui peut sembler être une contradiction >> (Source : GOTOVITCH J. & MORELLI A., << Prospérité et contestation >> in GOTOVITCH J. & MORELLI A., Contester dans un pays prospère. L'Extrême-Gauche en Belgique et au Canada, P.I.E. Peter Lang, Collection << Etudes canadiennes >>, Bruxelles, 2007, page 14).

198 Il s'agit également d'un club de réflexion sélect, parisien quant à lui. Pour ce qui est de la Flandre, on y trouve notamment << De Warande >> (littéralement << domaine de chasse privé >>).

199 Journal Télévisé de La Une, Edition de << 19h30 >>, RTBF, 10 février 2009.

de Lorraine, ne fut-ce qu'à l'occasion des << déjeuners conférences >>, ne permet pas de nouer ces << liens forts >> avec les ténors de l'information présents sur place...Ne dit-on pas que << les absents ont toujours tort >> ?

Mais au-delà de ces lieux privilégiés, qu'en est-il des liens tissés quelques échelons plus bas ?

4.3.2. Le poids des années

Pour Christian CARPENTIER, << Ce n'est pas parce qu'on côtoie un homme politique en dehors du cadre strict d'une interview qu'on est particulièrement à sa solde >>.

Et d'ajouter même que << C'est vraiment un raisonnement qui m'effraye, parce que c'est ne pas se rendre compte d'un besoin des journalistes de se tenir informés des faits d'actualités >> 200.

Frédéric CAUDERLIER, s'il ne dit pas autre chose au sujet des besoins journalistiques, déclare en outre que : << Je ne tutoie quasi aucun homme politique >>.

De préciser alors que : << Quand je dis quasi, c'est parce que la vie fait que certains hommes politiques ont grandi comme moi. On est de la même génération, ils sont arrivés en politique en même temps que moi dans le journalisme >>. Or, << Le gars qui était porte-parole, que j'avais trois fois par jour au téléphone, devient un ministre. Un porte-parole, on le tutoie. Et maintenant qu'il est ministre, on ne change pas >> 201.

De l'avis de Francis VANDEWOESTYNE cette fois, << Il y a, dans le petit poto-poto médiatico-politico belge, une grande proximité >>, qu'il faut << considérer comme un atout >>.

S'il rejoint ses confrères en disant que << Ce n'est pas parce qu'on voit des hommes politiques en dehors des circonstances purement politiques qu'on casse sa plume >>, le journaliste va tout de même un peu plus loin : << Je ne dis pas que, parfois, ce n'est pas difficile de faire cela. Parce qu'on sait que l'on heurte un homme ou une femme de front >>. Cependant, << On le fait sans aucun problème >>, affirme-t-il 202.

200 Entretien avec Christian CARPENTIER, Op. Cit.

201 Entretien avec Frédéric CAUDERLIER, Op. Cit.

202 Entretien avec Francis VANDEWOESTYNE, 8 avril 2009, Bruxelles.

Terminons avec Bertrand HENNE, pour qui << La distance qu'on doit garder, elle est difficile à évaluer ». Plus précisément, << Elle est évaluée par chacun : Y a des gens qui vont bouffer tous les jours avec des politiques, et qui savent faire une vraie différence à l'antenne ». D'autres << qui, à force, ont certaines amitiés avec le monde politique, et qui savent faire preuve d'honnêteté intellectuelle très forte, et faire des interviews très dure avec leurs amis, leurs copains » 203.

Que ça soit Carpentier, Cauderlier, Vandewoestyne ou bien Henne (pour ne citer qu'eux), les journalistes savent faire la part des choses. Se montrer << très durs avec leurs copains ». Le professionnalisme, en somme.

Le problème, c'est que la capacité de professionnalisme est à géométrie variable, et c'est ce que nous allons voir, parmi d'autres choses, dans le point 4.4, en évoquant le cas Wahoub FAYOUMI.

4.4. « The right man at the right place »

Selon Pierre BOURDIEU, << Plus on avance dans l'analyse d'un milieu, plus on est amené à dédouaner les agents de leur responsabilité ». Plus exactement, << Mieux on comprend comment [le milieu en question] fonctionne, plus on comprend aussi que les gens qui en participent sont manipulés autant que manipulateurs » 204.

Parlant des journalistes, Pierre BOURDIEU les croit convaincus de jouer leur rôle. D'après le sociologue, ils << ne voient pas qu'ils sont, sans le savoir, manipulés. Et qu'ils opèrent sans arrêt des censures, des sélections qui vont à contre-pente de la vérité ». Et << Ils le font très souvent de très bonne foi » 205.

Mais comment pourrait-on ne pas se rendre compte, en tant que journaliste, qu'on est manipulé ? Qu'on censure ou qu'on sélectionne injustement ?

203 Entretien avec Bertrand HENNE, Op. Cit.

204 L'HOTE G., << Sur la télévision », Op. Cit.

205 [S.A.], << Table ronde : un intellectuel dans les médias » in HUITIEMES RECONTRES INA-SORBONNE (15 MARS 2003), Op. Cit., page 116.

4.4.1. Promotion de l'orthodoxie

Le sociologue pense en fait que des << journalistes lucides et critiques, il y en a beaucoup, mais pas aux postes de commande des télévisions, des radios et des journaux >> 206.

Noam CHOMSKY ne dit pas autre chose, lui qui illustre sa pensée en avançant que << La plupart des journalistes soviétiques croyaient réellement ce qu'ils écrivaient. Parce que ceux qui ne croyaient pas ce genre de choses ne seraient jamais arrivés à la Pravda » 207. Pour le linguiste, on est en présence d'un << filtre très élaboré, qui trie et élimine les gens trop indépendants >>.

Plus précisément, << Si jamais vous devenez rédacteur en chef, il y a de fortes chances pour que vous ayez intégré ces valeurs qui vous font paraître évident que certaines choses ne se disent pas. En fait, vous ne pensez même plus qu'on peut dire de telles choses >> 208. Des choses telles que << Privatisations. Pollutions. Chômage. Guerres. Crises. On change ? Sortons du capitalisme ! >> (une affiche du Parti Communiste belge aux Régionales et Européennes 2009).

Dans le même ordre d'idées, Jean BRICMONT rajoute que << Les mécanismes de sélection des autorités médiatiques font que ceux qui seront sélectionnés seront ceux qui auront les idées adéquates pour le fonctionnement du système >> 209.

Jacques LE BOHEC complète : << Une modalité de censure très efficace consiste à nommer des journalistes dont l'habitus est en correspondance avec les exigences du poste définies en fonction des intérêts du propriétaire. The right (wo)man at the right place. De la sorte, le journaliste, même [NDLR : surtout ?] rédacteur en chef, agit de lui-même en conformité sans rappels à l'ordre explicites >> 210.

Tout ceci pour dire qu'il y a donc tout lieu de croire tous ces journalistes se disant << libres à 100% >>. Après tout, << Il est très difficile de vivre avec une dissonance cognitive >> 211.

Un authentique sentiment de liberté. Et un sentiment d'autant plus fort qu'on grimpe vers les sommets hiérarchiques.

206 BOURDIEU P., Contre-feux. Propos pour servir à la résistance contre l'invasion néolibérale, Raisons d'agir, Paris, 1998, 12e édition, page 88.

207 CHOMSKY N., Comprendre le pouvoir. L'indispensable de Chomsky. Deuxième mouvement, Op. Cit., page 18.

De 1918 à 1991, l'organe de presse officiel du pouvoir soviétique. << Pravda >> signifie << vérité >>.

208 Ibid., pages 16-17.

209 AZAM O. & MERMET D., Chomsky et Compagnie. Pour en finir avec la fabrique de l'impuissance, Les Mutins de Pangée, Paris, 2008, 125 minutes.

210 LE BOHEC J., Elections et télévision, Presses Universitaires de Grenoble, Collection << Communication, médias et sociétés >>, Grenoble, 2007, page 43.

211 CHOMSKY N., Comprendre le pouvoir. L'indispensable de Chomsky. Deuxième mouvement, Op. Cit., page 18.

4.4.1.1. Le haut du panier

Commençons par un Directeur de l'information, Stéphane ROSENBLATT. Pour lui, il y a << Une liberté éditoriale qui permet d'inviter qui on veut. Pour peu qu'on estime que c'est quelque chose de significatif dans l'actualité politique ».

Interviennent alors les << jugements éditoriaux, qui sont faits par les rédactions, en conscience ». Et d'ajouter que, assumant une certaine subjectivité : << C'est tout à fait critiquable, mais c'est notre choix ». Des choix << en conformité », à reprendre les termes de Jacques LE BOHEC ?

En tout cas, << sans rappels à l'ordre » : << On me croit ou on me croit pas, je travaille depuis 25 ans dans cette maison, et je n'ai jamais subi la moindre pression directe me demandant de couvrir, ou de ne pas couvrir » 212.

Pareil avec les rédacteurs en chef. Ainsi, Philippe WALKOWIAK déclare : << Je suis responsable du service politique depuis des années, je n'ai jamais eu un seul coup de fil d'un parti politique me disant qu'il fallait dire ça plutôt que ça. Je n'ai jamais eu mon administrateur général qui m'a dit qu'il ne faut surtout pas inviter telle personne, pas interviewer telle autre. Jamais » 213.

Quant à Johanne MONTAY : << Je n'ai jamais eu l'impression d'être muselée, censurée, hormis les espèces de balises d'autocensure qu'on se met en disant Quelles sont mes limites dans ce que je pense qu'on peut se permettre ? » 214

Même son de cloche chez Christian CARPENTIER : << Ca fait 15 ans que je fais du journalisme politique, et dieu sait si c'est une matière sensible potentiellement pour un éditeur ». Or, << On ne m'a jamais demandé d'écrire un article, ou interdit d'écrire un article, ou fait une remarque sur le contenu d'un article, tant que c'est fait de façon honnête ».

Nous lui avons même demandé, à Christian CARPENTIER, ce qu'il pensait de cette théorie de promotion des bien-pensants, si cela s'appliquait à lui : << Ce n'est pas très gentil pour moi, ni pour mon rédacteur en chef ». Car, dit-il, << J'ai été promu dans toute ma carrière à des postes supérieurs parce que j'étais efficace et que j'ai fait mes preuves. Mais surement jamais,

212 Entretien avec Stéphane ROSENBLATT, Op. Cit.

213 Entretien avec Philippe WALKOWIAK, Op. Cit.

214 Entretien avec Johanne MONTAY, Op. Cit.

connaissant mon caractère en plus, parce que j'avais une souplesse par rapport à des influences >>

215.

Ce qu'on note, c'est que les journalistes restent braqués sur la dimension consciente de la censure (avec un Carpentier qui parle d'influences). Et la dimension inconsciente, opérant par un écrémage, semble quant à elle leur échapper.

Citons encore deux journalistes. De << simples >> journalistes politiques, de renom tout de même.

Du côté de La Libre Belgique, avec Francis VANDEWOESTYNE, cela donne : << On a la chance de vivre dans une rédaction indépendante de ses prises de positions par rapport aux gens qui nous dirigent >>, ce qui << n'empêche pas que nous ayons des conversations tout à fait saines et sereines sur des sujets d'actualités >>. Ceci dit, << A aucun moment on est venu me dire ce que je devais écrire avant une élection, après une élection >> 216.

Pour David COPPI, << La rédaction en chef imprime une certaine tendance ou ligne politique générale >>. Et << Comme dans toute vie sociale, dans un journal il y a une forme d'autocensure marginale, avec laquelle il faut vivre >> 217.

Tout au plus donc, certains journalistes reconnaissent une certaine autocensure (en l'occurrence, Montay et Coppi).Mais un écrémage, évidemment non.

4.4.1.2. Inconnus au bataillon

Nous continuons notre descente des échelons, tentant toujours de voir si les médias sont conscients d'opérer << sans arrêt des censures, des sélections qui vont à contre-pente de la vérité >> (pour reprendre les termes de Pierre BOURDIEU, mentionnés plus haut). Et à ce niveau, nous répondrons en deux temps.

215 Entretien avec Christian CARPENTIER, Op. Cit.

216 Entretien avec Francis VANDEWOESTYNE, Op. Cit.

217 Entretien avec David COPPI, Op. Cit.

Tout d'abord, en examinant les profils sociologiques des étudiants en journalisme.

S'ils sont identiques au reste de l'enseignement supérieur, on notera qu'ils sont sans grande diversité sociale : les origines familiales sont la plupart du temps élevées.

D'après Serge HALIMI, cela << permet de comprendre un peu le racisme social qui imprègne bon nombre de médias, et qui fait qu'on ne redécouvre la classe ouvrière que pour lui imputer toutes sortes de tares supposées ». Des tares telles que << le populisme, le racisme, le vote Front National ». Et que, << Le reste du temps, on ne s'en soucie pas » 218.

Et quand lutte sociale il y a, le traitement journalistique se veut assez singulier. Car ça ne leur est pas très familier, explique Alain ACCARDO : << Le recrutement bourgeois et petit-bourgeois largement majoritaire de la population journalistique entraine que les journalistes non seulement répugnent à s'engager dans des luttes sociales et sont hostiles à l'action syndicale, mais encore qu'ils sont incapables de percevoir le bien-fondé de ces luttes quand elles sont le fait d'autres salariés, ce qui se ressent clairement dans la couverture médiatique des mouvements sociaux »

219.

Exemple avec un témoignage de Raoul HEDEBOUW : << Action pour le maintien des bureaux de poste. On vient avec 100 citoyens devant l'hôtel de ville. RTC [NDLR : Radio Télévision Culture] vient. Micro, première question dans ma vie que RTC me pose : Est-ce que c'est pas finalement un peu récupérer le mécontentement citoyen que de faire une telle action ? ». Comme quoi, conclut Hedebouw, << Mobiliser aujourd'hui le citoyen sur des points politiques...Récupération » 220.

En outre, toujours de par les origines familiales élevées, l'Extrême-Gauche, on ne connait pas très bien non plus.

Une méconnaissance d'ailleurs largement assumée. Ainsi, Frédéric CAUDERLIER lâche : << C'est quoi le PTB ? Quelle est la ligne du PTB ? Quel est le visage du PTB ? Qui est le leader du PTB ? Je n'en sais rien, franchement » 221...Alors même qu'il tient, on l'a vu, des propos très durs sur l'Extrême-Gauche. Contradiction ? En tout cas, il n'est certainement pas le seul

218 HALIMI S. in MERMET D., << François Ruffin : Les petits soldats du journalisme » in Là bas si j'y suis, France Inter, 18-19 Février 2003, 108 minutes, http://www.la-bas.org, Articles 318-319, consulté le 4 août 2009.

219 ACCARDO A., Journalistes précaires, journalistes au quotidien, Agone, Collection << Eléments », Marseille, 2007, pages 13 & 886.

220 Entretien avec Raoul HEDEBOUW, 13 mars 2009, Liège.

221 Entretien avec Frédéric CAUDERLIER, Op. Cit.

journaliste politique à être dans le brouillard :

Pour sa part, Isabelle PHILIPPON confesse : << Moi je ne sais même pas qui c'est, le président du PTB » 222.

Dans le même registre, on a aussi Francis VANDEWOESTYNE. Morceaux choisis : << J'ai vu, récemment, une petite liste : Parti Socialiste...Unifié, c'est ça ? » (au sujet du PSL). Ou bien, sans ironie aucune : << Est-ce qu'il y a toujours un parti communiste en Belgique ? » 223

Entre le Cercle de Lorraine, l'écrémage et les origines familiales élevées, il reste déjà peu de place que pour que des pensées hétérodoxes se déploient dans les médias.

Mais ce n'est pas tout, puisque si un journaliste << tendance gaucho » réussit tout de même à se faufiler entre les mailles du filet, son travail et son évolution dans le milieu sont rendus assez difficiles.

4.4.2. Rétrogradation de l'hétérodoxie

Des << journalistes lucides et critiques » bien placés, on en trouve d'autant moins qu'outre la promotion des orthodoxes, il y a malmenage des hétérodoxes. Exemple emblématique en juin 2008, avec Wahoub FAYOUMI.

La journaliste de la RTBF, << communiste » en charge des sujets de société (sujets << dont l'impartialité n'a jamais été mise en cause », d'après Marc METDEPENNINGEN), passa 21 jours en détention préventive pour appartenance présumée à une organisation terroriste, avant d'être rétrogradée. Et avant cela, << Malgré la maigreur extrême des éléments avancés, le parquet fédéral [avait] sorti la grosse artillerie : écoutes téléphoniques, filatures, interceptions de mails, etc ».

Pour l'intéressée, que nous avons rencontrée, << Cette attaque [avait] un caractère politique évident ». Plus précisément, << Que la solidarité révolutionnaire ait été dans le collimateur ne fait

222 Entretien avec Isabelle PHILIPPON, Op. Cit.

223 Entretien avec Francis VANDEWOESTYNE, Op. Cit.

On fera également référence aux << tâcherons du reportage », avec un article de Sud Presse (La Meuse) : << Samedi, le drapeau à la faucille et l'enclume flottait sur Fexhe-le-Haut-Clocher, où les candidats communistes présentaient leur liste... » (Source : DE HOE D., << Les communistes présents à Huy-Waremme » in La Meuse, 16 mars 2009, http://www.sudpresse.be, << Archives », consulté le 4 août 2009.

aucun doute >> 224. Mais qu'en pensent ses anciens collègues ?

Au-delà du cas Fayoumi, pour Johanne MONTAY, qui se définit elle-même comme une << radicale de la déontologie >> et une << intégriste de l'indépendance >>, << L'engagement politique affiché d'un journaliste pose problème dans son traitement de l'information >>. Pour elle, il y a alors une << forme de suspicion légitime. Exactement comme si vous aviez un juge d'instruction qui va manger un spaghetti avec la partie adverse >> 225.

François DE BRIGODE rejoint volontiers sa collègue sur ce dossier ; En conservant Fayoumi à l'antenne, << Notre public se serait demandé si elle était objective quand elle couvrait un certain nombre de reportages >>. Et << A partir du moment où le public risquait de se poser cette question là, elle ne devait plus faire de reportages >> 226.

Wahoub FAYOUMI ne serait donc pas en mesure de faire la part des choses, au contraire de ceux dinant tous les jours avec les politiques, comme nous l'avons vu dans le point 4.3.

Mais cette journaliste ne fut pas la seule à pâtir de ses inclinaisons idéologiques.

Ainsi, Philippe WALKOWIAK, au sujet de son ancien collègue Gérard DE SELYS, juge que << Il a toujours été libre de faire ce qu'il entendait faire >>. Cependant, << Quand il ouvrait ses dernières minutes sur un problème de grève des chauffeurs de bus de Vladivostok, dans un 15 heures d'un journal en Belgique, ça n'a pas sa place. Donc on a parfois dû le recadrer à ce niveau-là >> 227.

Evidemment, le principal intéressé voit les choses d'une façon sensiblement différente. Et d'illustrer avec l'épisode de l'incarcération d'Alain VAN DER BIEST : << Le jour-même, ma rédactrice en chef me convoque dans son bureau et me dit << T'as plus accès à l'antenne >> << Pourquoi ? >> << Je t'explique pas >> << Qu'est-ce que je vais faire alors ? >> << Tu te mets devant un ordi, et tu regardes les dépêches. >> << C'est tout ? >> << C'est tout >> << Pendant combien de temps ? >> << Aussi longtemps qu'il le faudra >> 228.

224 METDEPENNINGEN M., << La lettre des quatre inculpés >> in Le Soir, 27 Juin 2008, << Belgique >>, page 9 ; METDEPENNINGEN M., << L'actrice >> in Le Soir, 28-29 Juin 2008, << Opinion >>, page 22 ; COLLECTIF DE SIGNATAIRES, << Wahoub Fayoumi : nouveau dérapage de la lutte antiterroriste >> in Le Soir, 19 Juin 2008, << Forum >>, page 20.

225 Entretien avec Johanne MONTAY, Op. Cit.

226 Entretien avec François DE BRIGODE, Op. Cit.

227 Entretien avec Philippe WALKOWIAK, Op. Cit.

228 Entretien avec Gérard DE SELYS, 3 mars 2009, Bruxelles.

Le problème de ces discours sur la déontologie, de l'avis de Wahoub FAYOUMI, c'est que << Il y a énormément de journalistes engagés à la RTBF >>. Et que << On ne réagit pas par rapport à certaines personnes comme par rapport à d'autres >>. Qu'on ne réagit pas comme dans le cas d'un journaliste se présentant sur une liste de parti traditionnel : << C'est très hypocrite : On retire la personne un an de l'antenne, elle se refait une virginité. Mais pour les communistes, ça ne marche pas >> 229.

Au sujet de cette géométrie variable toujours, on illustrera à l'aide de Bertrand HENNE, qui nous confia que Hakima DARMOUCH, présentatrice du Journal Télévisé de RTL TVI depuis 2006, fut en son temps porte-parole de Louis MICHEL.

Serait-elle plus à même de faire la part des choses que Wahoub FAYOUMI sous prétexte qu'elle est au MR, un parti traditionnel ?

Dans le domaine de la presse écrite cette fois, on se rappellera des soucis de Martine VANDEMEULEBROUCKE, journaliste attitrée sur des dossiers comme les Sans-papiers, soudainement mutée à la gestion du forum.

Interrogé sur le sujet, David COPPI estime que << L'objectif de la déplacer dans la rédaction n'était pas de nature politique. En tout cas, c'est ce qu'assurait la direction >>. Il ajoute : << Que dans la tête de certains, il y ait eu ce calcul là, c'est bien possible >>.

Mais à son sens, << C'était dans le contexte d'une volonté de transformer la rédaction en rédaction bimédia >>. Et il se fait que << Martine était réfractaire à cette idée de travailler sur Internet, elle ne voulait pas >>. Ceci étant, << Elle n'a pas été attaquée sur ses idées >> 230.

229 Entretien avec Wahoub FAYOUMI, Op. Cit.

En outre, comme le rappelle Laure MIEGE (Parti Socialiste de Lutte), << A partir du moment où on décide de parler seulement de certaines choses, c'est prendre position. Ne pas faire parler les gens qu'on estime trop engagés, c'est prendre position >> (Source : Entretien avec Laure MIEGE, 2 avril 2009, Bruxelles).

230 Entretien avec David COPPI, Op. Cit.

Avançons que cela n'aurait pas été très intelligent de la part des dirigeants, que de l'attaquer officiellement sur ses idées.

4.4.3. Précarisation pour pré carré

Rentre aussi en ligne de compte la précarité de l'emploi, à laquelle les journalistes n'échappent pas 231. Une précarité qu'on dira à double dimension : économique et liée aux conditions de travail.

4.4.3.1. Une armée de réserve

Pour Pierre BOURDIEU, cette première dimension << s'inscrit dans un mode de domination d'un type nouveau, fondé sur l'institution d'un état généralisé et permanent d'insécurité visant à contraindre les travailleurs à la soumission, à l'acceptation de l'exploitation >> 232.

Et cette précarisation est visible par un << appoint de pigistes ou de stagiaires, qui peuvent être portés à donner des gages de bonne volonté >>, des gages prenant la forme d'une << conformité aux attentes implicites de leurs employeurs >> 233.

Bertrand HENNE confirme l'appoint, et ce qu'il qualifie d' << appauvrissement >> : << Les conditions économiques dans lesquelles travaillent les journalistes évoluent pas dans le bon sens : On a des contrats précaires, les pigistes sont de plus en plus nombreux, les faux indépendants sont mal payés, ... Les journalistes, on leur demande de faire de plus en plus de choses, d'aller de moins en moins loin dans leurs spécialisations >>.

Quant à sa maison, Reyers, elle n'est pas l'exception confirmant la règle : << La RTBF emploie plus de pigistes que jamais, a plus de contrats contractuels, nomme moins les gens >> 234.

Il y a donc une précarisation, et elle est possible à instaurer par le fait que, comme le raconte un dénommé Jean-Louis, << Le marché du travail est tel que, on me l'a fait sentir, il y a cinquante personnes qui attendent à la porte pour une place >>, ce qui fait que << On embauche ceux qui ont l'échine la plus souple >> 235.

231 Notons au passage que, par-dessus le marché, une certaine paresse est parfois aussi à pointer du doigt. Gérard DE SELYS raconte : << 750 journalistes accrédités à la Commission Européenne. Je l'ai été pendant trente ans, j'ai dénoncé plusieurs scandales majeurs. Je leur disais [NDLR : à ses collègues] : << Je passe ça sur l'antenne, j'ai le dossier à votre disposition >>. J'en ai toujours eu deux, les mêmes, Italiens, qui venaient voir, et qui ne faisaient pas suite nécessairement dans leurs propres journaux. Quand j'arrivais à un Conseil des Ministres, tous mes collègues venaient vers moi en disant << Si t'es là, c'est qu'ils vont prendre une décision. Tu peux nous expliquer ce qui va se passer ? >> << Mais pourquoi vous ne lisez pas les propositions de directives, toute la littérature qu'il y a autour ? C'est comme ça que vous comprenez >> << Oh non, c'est trop >>, et ils retournaient jouer aux cartes et boire leurs bières >> (Source : Entretien avec Gérard DE SELYS, Op. Cit.).

232 BOURDIEU P., Contre-feux. Propos pour servir à la résistance contre l'invasion néolibérale, Op. Cit., page 99.

233 DURAND P., La censure invisible, Actes Sud, Collection << Un endroit où aller >>, Arles, 2006, page 50.

234 Entretien avec Bertrand HENNE, Op. Cit.

235 ACCARDO A., Journalistes précaires, journalistes au quotidien, Op. Cit., page 610.

Pour Isabelle PHILIPPON, l'utilité de la précarisation économique pour les responsables de médias, c'est que << Ca permet de faire son projet sans avoir des emmerdeurs autour qui disent Ce n'est peut-être pas la meilleure idée ». Car, évidemment, << Quand on est journaliste indépendant, on ne la ramène pas. On la boucle, on n'est pas en situation de ... » 236.

Sur le sujet, Pierre EYBEN a une anecdote : << On fait une conférence de presse sur HuyWaremme, circonscription où on présente une liste. Le journaliste [de La Meuse] vient, et à un moment me dit Il faut vraiment qu'on fasse la photo, faut que j'y aille parce que je vais vendre des frites après. Moi je croyais que c'était une blague, et puis il insiste ; Pour arrondir ses fins de mois, il vend des frites » 237.

Comment demander à un journaliste dans une telle situation de remettre en cause, de faire des vagues ?

En bref, censure et surtout autocensure s'exerceront d'autant plus facilement qu'une épée de Damoclès est suspendue au dessus de la tête des journalistes.

4.4.3.2. « Tu es quelqu'un qui réfléchit »

La précarisation n'est pas qu'économique, elle concerne aussi - c'est un corollaire - les conditions de travail. Et ces conditions sont, en substance, un travail à la chaine. Ce que nous nommerons le << Syndrome Jean-Pierre MARTIN » 238.

Bertrand HENNE s'en inquiète, de ces conditions de travail : << A RTL, certains journalistes font 2-3 sujets dans les JT. Ca veut dire qu'ils lisent les dépêches, et qu'ils font vite un truc. Ils ont pas le temps de donner un coup de fil, d'avoir l'avis de spécialistes, de se retourner, de lire un journal vraiment de manière profonde ».

Et d'ajouter que, là aussi, ce sont << des pratiques qui ont tendance à se multiplier, même à la RTBF » 239.

236 Entretien avec Isabelle PHILIPPON, Op. Cit.

237 Entretien avec Pierre EYBEN, 1er Avril 2009, Bruxelles.

238 Jean-Pierre MARTIN est un journaliste de RTL TVI, en charge de l'international pour le Journal Télévisé.

239 Entretien avec Bertrand HENNE, Op. Cit.

Isabelle PHILIPPON va plus loin encore, racontant ses recherches pour un nouveau travail, après son éviction du Vif.

Elle était, à l'époque, en contact avec des gens de RTL, qui lui disaient << On ne va jamais te prendre parce que tu es quelqu'un qui va fouiller, qui réfléchit. Ca prend fatalement plus de temps, en raison de ta déontologie. Chez nous, les jeunes ne font qu'abattre du boulot, c'est tout ce qu'on leur demande. En trois minutes, ton truc est monté et tu passes à autre chose ».

Et Philippon de conclure : << Les journalistes produisent et c'est tout, on ne leur demande pas de penser » 240.

Il y a donc une connaissance superficielle des dossiers. Superficielle car, course contre le temps oblige, les journalistes se basent sur un << travail de documentation se limitant le plus souvent à la lecture des articles de presse consacrés au même sujet » 241. Et sur leurs apriori au sujet, par exemple, du monde ouvrier 242 (des apriori peu flatteurs, on l'a vu).

Cela fait que les journalistes se rendront plus difficilement compte, tout simplement, du mal qu'ils font à telle cause, tel parti.

Comme le dit Pascal DURAND, les << contraintes de temps [sont] objectivement propices au recyclage de pensées toutes faites ». Après tout, << La pensée exige du temps » 243. Or, comme on le voit, lesdites contraintes se font de plus en plus fortes.

Pour Pierre BOURDIEU, dans un tel contexte, seuls peuvent se déployer les << fast-thinkers ». Ces derniers pensent par idées reçues, ces << idées reçues par tout le monde, banales, convenues, communes », avec lesquelles << La communication est instantanée, parce que, en un sens, elle n'est pas »...Alors que, << A l'opposé, la pensée est subversive : elle doit commencer par démonter les idées reçues et elle doit ensuite démontrer ». Démontrer, << Ca prend du temps, il faut dérouler une série de propositions enchainées par des donc, en conséquence, cela dit, étant

240 Entretien avec Isabelle PHILIPPON, Op. Cit.

Finalement, elle fut engagée par RTL TVI, à l'occasion du scrutin de 2009.

241 BOURDIEU P., Contre-feux. Propos pour servir à la résistance contre l'invasion néolibérale, Op. Cit., page 82.

<< Course contre le temps », mais aussi, à reprendre une formulation de François HEINDERYCKX, << course pour l'espace ». Ainsi, selon François RUFFIN, << Loin de nous handicaper, une absolue méconnaissance des sujets est un véritable atout. Un savoir incongru risquerait de parasiter notre synthèse : la complexité nous envahirait et nous déborderions du format, dépasserions la minute, voire les une minute quinze » (Source : RUFFIN F., Les petits soldats du journalisme, Les Arènes, Paris, 2003, page 51).

242 GREUTER M. in MERMET D., << François Ruffin : Les petits soldats du journalisme », Op. Cit.

243 DURAND P., La censure invisible, Op. Cit., pages 50-51.

entendu que... » 244. Du temps qui n'est pas disponible.

En raison de la précarité, pas de vagues et pas de temps. Cela vient se rajouter, pour n'évoquer que des éléments de notre point 4.4, à l'écrémage, à la mise à l'écart et aux origines familiales.

Il est maintenant temps de faire le point, de conclure ce Mémoire.

244 BOURDIEU P., Sur la télévision, Op. Cit., pages 30-31.

V. CONCLUSION

Le Titre I étant notre préambule, c'est dans notre Titre II que nous avons relevé, pour commencer, l'existence d'un embargo médiatique, d'une << censure par excès >>.

Dans un premier temps, nous avons commencé par battre en brèche l'argument de la Loi de la majorité, dont les journalistes se servent copieusement pour se déresponsabiliser sur le sujet.

En effet, après avoir mis en évidence l'existence d'un cercle vicieux << absence d'exposition médiatique - absence de résultats électoraux >>, nous avons vu que cette loi était à géométrie variable (épisode de Rudy AERNOUDT, et les 10 % que pourrait faire l'ExtrêmeGauche).

Dans un deuxième temps, nous sommes passés à la mesure proprement dite. Nous avons tout d'abord appris que des journalistes politiques de renom n'avaient plus parlé de l'ExtrêmeGauche depuis plus d'un quart de siècle. Nous avons aussi vu que les quatre << grands >> partis francophones représentent près de 97% des invités politiques francophones du dimanche midi. Nous avons ainsi constaté une sous-représentation de certains << petits >> partis, dont ceux d'Extrême-Gauche.

Ensuite, nous avons montré que, non seulement cette exposition médiatique était inférieure à la représentativité électorale, mais que ladite exposition était en outre concentrée dans le calendrier et dans la grille, tout en étant limitée en terme de minutes et compensée par une << double ration >> de partis traditionnels.

Enfin, après avoir remarqué que sur Internet, la situation était loin d'être mauvaise en terme quantitatifs (4% de présence dans le Talk élections de RTL TVI), nous avons précisé que l'audience n'était pas la même et, introduisant ainsi déjà la suite de notre développement, qu'un biais qualitatif venait tout balayer.

Dans un troisième temps, nous avons introduit le concept de débats << vraiment faux >>. Ainsi, en l'espace de trois mois, malgré une bonne vingtaine d'émissions du dimanche midi portant sur la crise, jamais l'Extrême-Gauche ne fut invitée à donner son avis, alors même que lorsqu'on débat de la direction que le pape donne à l'Eglise catholique, l'Opus Dei est convié.

Parallèlement, nous avons constaté une sureprésentation chronique des faits divers et de la crise communautaire (des dossiers fustigés par l'Extrême-Gauche) par rapport à certains dossiers portés par l'Extrême-Gauche, en l'occurrence celui des Sans-papiers.

Nous en avons aussi profité pour toucher mot de la problématique des invités permanents (représentant, à douze, 36% des invités dominicaux), faisant que ce ne sont pas des éléments socialistes du Parti Socialiste qui promeuvent ce parti.

Ceci étant, l'embargo médiatique n'est pas la seule épine dans la rose médiatique. Vient en effet s'y greffer, en ce qui concerne l'Extrême-Gauche, un biais qualitatif, objet de notre Titre III.

Et dans un premier temps, après avoir questionné l'opportunité d'un tel biais, nous avons amené le concept de débats, cette fois, << faussement vrais ». A cette fin, nous avons évoqué les perpétuelles allusions à l'URSS et les recentrages immédiats, lorsque l'Extrême-Gauche tente de s'affranchir de son étiquette d'extrémiste pour se réclamer simplement de Gauche.

Dans un deuxième temps, nous avons vu que l'Extrême-Gauche passait, dans les médias, pour un bord politique résolument tourné vers le passé. Economiquement dépassé, et dans un combat n'ayant plus de sens aujourd'hui.

Dans le même ordre d'idées, nous avons évoqué ces euphémismes pacificateurs (troquant, notamment, le concept de << classes sociales » pour celui de << couches sociales »), des euphémismes faisant passer le vote Extrême-Gauche pour superflu.

Nous avons aussi vu que, si cela ne suffisait pas à couper l'envie d'un vote à << la Gauche de la Gauche », les journalistes pouvaient toujours faire dans la dérision. En vissant, comme Grégory GOETHALS, une casquette de travers sur leur tête, ou en demandant si la participation aux élections ne relève pas plus d'un << coup de gueule » que d'un << vrai programme avec des vraies idées ».

Dans un troisième temps, nous avons fait le constat que l'Extrême-Gauche passait également, dans les médias, pour un bord politique résolument dangereux. Avec une association très claire à l'Extrême-Droite au pire, à Jean-Marie DEDECKER au mieux. Avec, aussi, la

dénonciation d'un obscur noyautage des syndicats et d'un usage de la violence (avec, en prime, des << positions équivoques à l'égard du terrorisme islamiste >>).

Nous avons alors conclu, en partant du principe que l'électeur moyen connait l'offre politique à la gauche du PS et d'Ecolo (ce qui n'est pas gagné, au vu de notre Titre II), que ladite offre a peu de chances de lui paraitre séduisante, en vertu des éléments développés dans notre Titre III.

Et que c'est l'Extrême-Gauche, et non les << petits >> partis dans leur ensemble, qui sont marginalisés médiatiquement, puisque des partis comme le RWF, s'ils font globalement aussi l'objet d'une sous-représentation, en revanche ne font pas l'objet d'un biais qualitatif.

Est venu alors notre Titre IV, qui avait pour but de mettre en évidence les raisons à même d'expliquer cette marginalisation médiatique de l'Extrême-Gauche dans la partie francophone de notre plat pays.

Dans un premier temps, nous avons abondamment parlé du rôle joué par la possession. Pour ce faire, nous avons d'abord mis en évidence, d'une part l'influence des annonceurs (la radio pouvant ainsi se permettre d'inviter Mateo ALALUF, les mesures d'audience s'y faisant tous les six mois, et non tous les jours comme à la télévision), et d'autre part le rôle de la concentration (avec ces pages communes sur l'Economie, entre La Libre Belgique et La Dernière Heure/Les Sports).

Et vu que posséder des médias est moins affaire de plus-value économique que de plus-value idéologique, nous nous sommes forcément interrogé sur l'existence d'une censure. Nous avons alors vu que, s'il y avait bien de temps à autre des incidents (Le Vif/L'Express à l'hiver 2009), la plupart du temps la censure s'avère inutile, ce qui nous renvoyait déjà à d'autres pistes, explorées dans un deuxième et un troisième temps.

D'ici là, restant sur la problématique de la possession, nous avons consacré plusieurs pages au service public, et plus particulièrement au Conseil d'administration de la RTBF, officiellement politisé (on parle même d'administrateurs << relais des partis >>). Et nous avons mesuré que, si le PS a une majorité absolue dans ce Conseil, cela ne se traduit pas pour autant par une présence accrue à l'antenne, tout du moins au niveau des invités politiques. En revanche, nous avons noté que, sans l'émission du 17 mai 2009, aucune de la quarantaine de semaines d'émissions de la saison de Mise au point n'aurait vu la venue d'un parti ne siégeant pas audit

Conseil, chose d'autant moins défendable que la RTBF est financée par l'ensemble des contribuables, en ce compris donc des contribuables votant pour des << petits >> partis. Cette politisation, faisant que l'argument de la raison ne prime pas dans les décisions (avec, notamment, un conditionnement des carrières), parait d'autant plus surréaliste à partir du moment où elle est dénoncée par des Johanne MONTAY, dont on a pourtant pu remarquer par ailleurs l'hostilité aux thèses développées dans ce Mémoire.

Cette partie sur les possessions fut éclairante en regard de notre question de Mémoire puisque, en vertu du principe de jouissance de sa propriété, il est raisonnable de penser qu'un média est la caisse de résonance de son propriétaire. Or, si l'Extrême-Gauche possède bien quelques antennes médiatiques, celles-ci ne font pas le poids face aux médias dominants. Des médias sur lesquels l'Extrême-Gauche n'a pas prise, contrairement au Parti socialiste ou à Ecolo, en ce qui concerne la Gauche et le service public.

Dans un deuxième temps, nous avons évoqué les ponts entre le monde des médias et les mondes politique et économique. Tout d'abord en parlant du Cercle de Lorraine, ce lieu huppé destiné à tisser des << liens forts >> entre ses membres (sachant que le Cercle ne compte pas de cadres du parti Ecolo, ni même de syndicalistes). Le souci, ici, c'est que lesdits liens induisent une probabilité accrue que les hommes de médias présents se transforment en porte-voix de leurs amis du Cercle. Que, à tout le moins, ils véhiculent les mêmes valeurs.

Toujours au sujet des ponts, nous avons aussi parlé des conséquences d'une relation sur le long terme, et par moments plus informelle, entre médias et politique. Sur le sujet, les journalistes rencontrés sont montés sur leurs grands chevaux, vantant leur capacité à faire la part des choses, leur capacité au professionnalisme. Le problème, c'est que, là encore et comme nous l'avons constaté plus loin, cette capacité est à géométrie variable.

Dans un troisième temps, nous avons parlé orthodoxie et hétérodoxie. Au sujet de l'orthodoxie tout d'abord, nous avons avancé l'idée qu'il y avait une sorte de promotion des journalistes bien-pensants. Un << écrémage >> faisant que le sentiment de liberté des journalistes est authentique. Et ce sentiment de liberté, en l'occurrence quant au fait de ne pas parler de l'Extrême-Gauche, on ne le retrouve pas uniquement dans les sommets hiérarchiques. En effet, il s'avère que le profil sociologique des étudiants en journalisme fait que, l'Extrême-Gauche, on connait assez mal, à la base. Que les mouvements sociaux, on n'a jamais vraiment baigné dedans.

En ce qui concerne l'hétérodoxie, on a noté que bien des journalistes << tendance gaucho >> (Wahoub FAYOUMI, Gérard DE SELYS ou Martine VANDEMEULEBROUCKE) connurent et connaissent encore des problèmes dans leurs carrières suite à leurs inclinaisons idéologiques, quand bien même ces inclinaisons restaient sans conséquence dans leur traitement de l'information. Une capacité au professionnalisme à géométrie variable, disions-nous. Et c'est d'autant plus flagrant que cela ne concerne pas une Hakima DARMOUCH, pourtant ancienne porte-parole de Louis MICHEL.

Dans un quatrième temps, enfin, nous avons abordé le thème de la précarisation, que nous avons voulu présenter sous une double facette. La première facette, économique, concernait la multiplication des pigistes et autres stagiaires, des statuts ne mettant pas en position de << faire des vagues >>. La seconde facette, corollaire de la première, nous l'avons appelée << Syndrome Jean-Pierre MARTIN >>, du nom de ce journaliste de RTL TVI traitant bien souvent trois dossiers internationaux dans un même journal télévisé. Pierre BOURDIEU nommait cela << fast-thinking >>, une façon de faire étant propice au recyclage d'idée reçues, et donc peu propice à la diffusion d'idées non reçues, comme celles d'Extrême-Gauche. Et c'est là-dessus que nous avons clôturé notre Titre IV.

Ce qu'on peut retirer de ce Mémoire comme enseignements, c'est globalement deux choses.

D'une part, l'Extrême-Gauche francophone belge est marginalisée dans les médias francophones belges. Elle l'est pour deux raisons. Premièrement, son exposition médiatique est inférieure à sa représentativité électorale. Deuxièmement, elle fait l'objet d'un biais qualitatif.

D'autre part, on ne peut pas dire que cette marginalisation soit le résultat d'une stratégie. Car, si le principe de la jouissance de sa propriété va dans ce sens, en revanche la thématique des possessions est à compléter de trois éléments. Premièrement, les liens tissés entre les médias dominants et leurs homologues des mondes politique et économique. Deuxièmement, l'écrémage. Et enfin, troisièmement, la précarisation.

A reprendre, à nouveau, une formule d'Alain ACCARDO, on dira que << Il n'est pas nécessaire que les horloges conspirent pour donner pratiquement la même heure en même temps >>. Ou encore, le plus simplement du monde : pas de stratégie, mais au final une même issue cependant, à savoir la marginalisation.

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DURAND Pascal, La censure invisible, Actes Sud, Collection << Un endroit où aller », Arles, 2006, 75 pages.

GEUENS Geoffrey, L'information sous contrôle. Médias et pouvoir économique en Belgique, Labor, Collection << Liberté j'écris ton nom », Bruxelles, 2002, 94 pages.

GEUENS Geoffrey, Tous pouvoirs confondus. Etat, Capital et Médias à l'ère de la mondialisation, Aden, Collection << Epo », Anvers, 2003, 471 pages.

HALIMI Serge, Les nouveaux chiens de garde. Nouvelle édition actualisée et augmentée, Raisons d'agir, Paris, 2005, 155 pages.

HAZAN Eric, Lingua Quintae Respublicae. La propagande du quotidien, Raisons d'agir, Paris, 2006, 122 pages.

HEINDERYCKX François, La malinformation. Plaidoyer pour une refondation de l'information, Labor, Collection << Quartier libre », Bruxelles, 2003, 95 pages.

LE BOHEC Jacques, Elections et télévision, Presses Universitaires de Grenoble, Collection << Communication, médias et sociétés », Grenoble, 2007, 206 pages.

MARQUES PEREIRA Bérangère, Méthodologie de la Science politique. Préparation au mémoire, cours académique, Faculté des Sciences sociales, politiques et économiques, Université Libre de Bruxelles, Bruxelles, année académique 2007-2008.

PILET Jean-Benoît, Elections et représentation, cours académique, Faculté des Sciences sociales, politiques et économiques, Université Libre de Bruxelles, Bruxelles, année académique 2008- 2009.

REYMOND Mathias & RZEPSKI Grégory, Tous les médias sont-ils de Droite ? Du journalisme par temps d'élection présidentielle, Syllepse, Collection << Acrimed >>, Paris, 2008, pages 58-113. RUFFIN François, Les petits soldats du journalisme, Les Arènes, Paris, 2003, 271 pages.

2. Ouvrages collectifs

ABOU Georges, ACCARDO Alain, BALBASTRE Gilles, DABITCH Christophe & PUERTO Annick, Journalistes précaires, journalistes au quotidien, Agone, Collection << Eléments >>, Marseille, 2007, pages 9-14, 255-302, 489-515 & 883-886.

BLUM Claude, Le Nouveau Littré, édition 2005, Garnier, Paris, 2004, 1639 pages. CHAMPAGNE Patrick, << L'étude des médias et l'apport de la notion de champ >> in PINTO Eveline, Pour une analyse critique des médias. Le débat public en danger, Editions du Croquant, Collection << Champ social >>, Bellecombe-en-Bauges, 2007, pages 39-53.

CHAMPAGNE Patrick, << Sur la télévision >> in HUITIEMES RENCONRES INA-SORBONNE (15 MARS 2003), Pierre Bourdieu et les médias, L'Harmattan, Collection << Les médias en actes >>, Paris, 2004, pages 43-51.

CHOMSKY Noam, << Les médias : une analyse institutionnelle >> in BRICMONT Jean & FRANCK Julie, Chomsky, L'Herne, Paris, 2007, pages 227-232.

DELWIT Pascal & VAN HAUTE Emilie, Le vote des Belges. Bruxelles-Wallonie, 10 juin 2007, Editions de l'Université de Bruxelles, Bruxelles, 2008, 144 pages.

GEUENS Geoffrey, << Médias, économie et société. Questions de méthode >> in DURAND Pascal, Médias et censure. Figures de l'orthodoxie, Editions de l'ULG, Liège, 2004, pages 67-81. GOTOVITCH José & MORELLI Anne, << Prospérité et contestation >> in GOTOVITCH José & MORELLI Anne, Contester dans un pays prospère. L'Extrême-Gauche en Belgique et au Canada, P.I.E. Peter Lang, Collection << Etudes canadiennes >>, Bruxelles, 2007, pages 9-15.

HALIMI Serge, << L'art et la manière d'ignorer la question des médias >> in PINTO Eveline, Pour une analyse critique des médias. Le débat public en danger, Editions du Croquant, Collection << Champ social >>, Bellecombe-en-Bauges, 2007, pages 195-210.

HALIMI Serge, << Raisons d'agir >> in Huitièmes rencontres INA-Sorbonne (15 mars 2003), Pierre Bourdieu et les médias, L'Harmattan, Collection << Les médias en actes >>, Paris, 2004, pages 86- 89.

HALIMI Serge & RIMBERT Pierre, << Contestation des médias ou contestation pour les médias ? >> in DURAND Pascal, Médias et censure. Figures de l'orthodoxie, Editions de l'ULG, Liège, 2004, pages 137-152.

HALIMI Serge & RINDEL Arnaud, << La conspiration. Quand les journalistes (et leurs favoris) falsifient l'analyse critique des médias >> in BRICMONT Jean & FRANCK Julie, Chomsky, L'Herne, Paris, 2007, pages 233-243.

NOBRE-CORREIA José-Manuel, << Les médias et l'exclusion >> in Relire l'exclusion, Editions de l'Université de Bruxelles, Collection << La pensée et les hommes >>, Bruxelles, 1997, pages 67-74. [S.A.], << Table ronde : un intellectuel dans les médias >> in Huitièmes rencontres INA-Sorbonne (15 mars 2003), Pierre Bourdieu et les médias, L'Harmattan, Collection << Les médias en actes >>, Paris, 2004, pages 90-155.

3. Articles de presse

BENILDE Marie, << Prédateurs de presse et marchands d'influence >> in Le Monde Diplomatique, Août 2007, page 24.

BRABANT François, << Raoul Hedebouw : Besancenot belge ou Dedecker de Gauche ? >> in Le Vif/L'Express, 1-7 mai 2009, << Belgique >>, page 20.

DANZE Hugues & VANDEMEULEBROUCKE Martine, << Les électrons libres de la politique >> in Le Soir, 6 juin 2007, << Belgique >>, page 6.

DEMONTY Bernard, << L'acteur >> in Le Soir, 4 juillet 2008, << Opinion >>, page 18.

DORZEE Hugues & JENNOTTE Alain, << Un journalisme mis au pas ? >> in Le Soir, 29 janvier 2009, << Médias >>, page 36.

FADOUL Karim, << La fin du chantier de Lasne >> in La Dernière Heure/Les Sports, << Belgique, >>, 8-9 avril 2006, page 7.

HAVAUX Pierre, << Le Grand Soir n'est pas pour demain >> in Le Vif/L'Express, 24 octobre 2008, << Belgique >>, pages 20-22.

HAVAUX Pierre, << L'Extrême-Gauche met Marx en sourdine >> in Le Vif/L'Express, 1-7 mai 2009, << Belgique >>, pages 18-20.

LOVENS Pierre-François, << L'autonomie relative des administrateurs de la RTBF >> in La Libre Belgique, 24-25 décembre 2003, << Belgique >>, page 6.

MERMET Daniel, << Noam Chomsky : Le lavage de cerveaux en liberté >> in Le Monde Diplomatique, Août 2007, pages 1 & 8-9.

METDEPENNINGEN Marc, << La lettre des quatre inculpés >> in Le Soir, 27 juin 2008, << Belgique >>, page 9.

METDEPENNINGEN Marc, << Wahoub Fayoumi >> in Le Soir, 28-29 juin 2008, << Opinion (L'actrice) >>, page 22.

MOUTON Olivier, << L'opposition à la guerre contre l'Irak, un vivier pour l'Extrême-Gauche >> in La Libre Belgique, 15 mai 2003, << Monde >>, page 11.

COLLECTIF DE SIGNATAIRES, << Un journalisme mis au pas >> in La Libre Belgique, 29 janvier 2009, << Débats >>, page 30.

COLLECTIF DE SIGNATAIRES, << Wahoub Fayoumi : nouveau dérapage de la lutte antiterroriste >> in Le Soir, 19 juin 2008, << Forum >>, page 20.

4. Filmographie

ACHBAR Mark & WINTONICK Peter, Manufacturing consent. Noam Chomsky and the media, Necessary Illusions & The National Film Board of Canada, Montréal/Ottawa, 1992, 167 minutes. ANQUETIL Giv & MERMET Daniel, << Chomsky et Compagnie >> in Là bas si j'y suis, France Inter, 14-18 & 21-22 mai 2007, 376 minutes, http://www.la-bas.org, Article 1471.

AZAM Olivier & MERMET Daniel, Chomsky et Compagnie. Pour en finir avec la fabrique de l'impuissance, Les Mutins de Pangée, Paris, 2008, 125 minutes.

CARLES Pierre, Enfin pris ?, Arrapèdes & C-P Productions, Montpellier, 2002, 90 minutes. CARLES Pierre, Pas vu à la télé, Arrapèdes Production, 1995, 26 minutes.

CARLES Pierre, Pas vu pas pris, C-P & Listen Productions, Montpellier/Denver, 1998, 83 minutes.

GUILLITTE Xavier, Reportage du Journal Télévisé de La Une, édition de << 19h30 >>, RTBF, 29 janvier 2009.

JOURNAL PARLE, RTBF 22 mars 2009 /// JOURNAUX TELEVISE, RTBF 10 février & 11 mars 2009, RTL TVI 14 mars 2009.

LALLEMANT Philippe, << Sabotage, révolte, défiance. Quand la France voit rouge ! >> in Complément d'enquête, France 2, 1er décembre 2008.

L'HOTE Gilles, << Le champ journalistique et la télévision >> & << Sur la télévision >> in Recherches au Collège de France, CNRS Audiovisuel & Collège de France, Meudon, 1996, 104 minutes. MERMET Daniel, << Eric Hazan : LQR >> in Là bas si j'y suis, France Inter, 15 février 2006, 53 minutes, http://www.la-bas.org, Article 852.

MERMET Daniel, << François Ruffin : Les petits soldats du journalisme >> in Là bas si j'y suis, France Inter, 18-19 février 2003, 108 minutes, http://www.la-bas.org, Articles 318-319.

MERMET Daniel, << Serge Halimi : Les nouveaux chiens de garde >> in Là bas si j'y suis, France Inter, 15 décembre 2005, 53 minutes, http://www.la-bas.org, Article 807.

5. Sitographie

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6. Entretiens

6.1 Presse écrite

Christian CARPENTIER (La Dernière Heure/Les Sports), 24 mars 2009, Bruxelles. David COPPI (Le Soir), 5 mai 2009, Bruxelles.

Isabelle PHILIPPON (Ex-Le Vif/L'Express), 27 mars 2009, Bruxelles. Francis VANDEWOESTYNE (La Libre Belgique), 8 avril 2009, Bruxelles.

6.2 Radio

Frédéric CAUDERLIER (Bel RTL), 18 mars 2009, Bruxelles. Bertrand HENNE (La Première), 27 mars 2009, Bruxelles. Philippe WALKOWIAK (La Première), 17 mars 2009, Bruxelles.

6.3 Télévision

François DE BRIGODE (La Une), 12 mars 2009, Bruxelles. Johanne MONTAY (La Une), 10 mars 2009, Bruxelles. Stéphane ROSENBLATT (RTL TVI), 25 mars 2009, Bruxelles.

6.4 Journalistes hétérodoxes

Gérard DE SELYS (Ex-RTBF), 3 mars 2009, Bruxelles. Wahoub FAYOUMI (RTBF), 18 mars 2009, Bruxelles.

6.5 Représentants de partis d'Extrême-Gauche

Pierre EYBEN (Parti Communiste), 1er avril 2009, Bruxelles.

Raoul HEDEBOUW (Parti du Travail de Belgique), 13 mars 2009, Liège. Laure MIEGE (Parti Socialiste de Lutte), 2 avril 2009, Bruxelles.