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L'identité en débat - Représentations et idéologies dans les discours sur l'immigration au sein de l'espace public


par Jean-Marie GIRIER
Université Lyon II - Université Lyon III - ENS-Lsh Lyon - Master 2 recherche en Sciences de l'information et de la communication 2007
Dans la categorie: Communication et Journalisme
   
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Master 2 recherche

en Sciences de l'Information et de la Communication

L'IDENTITÉ EN DÉBAT

Représentations et idéologies dans les discours sur l'immigration au sein de l'espace public.

Jean-Marie GIRIER

Sous la direction de Bernard LAMIZET

Professeur à l'Institut d'Études Politiques de Lyon

Juin 2007

UNIVERSITE LYON II UNIVERSITE LYON III ENS-LSH

« L'IDENTITÉ EN DÉBAT »

REPRESENTATIONS ET IDEOLOGIES DANS LES DISCOURS

SUR L'IMMIGRATION AU SEIN DE L'ESPACE PUBLIC.

Jean-Marie GIRIER

sous la direction de Bernard LAMIZET

Résumé :

Ce mémoire traite d'un débat sur l'immigration dans l'espace public à travers un large corpus composé de discours d'acteurs politiques, associatifs et médiatiques. L'objectif est de comprendre comment s'est instauré le débat, quelles sont les représentations de l'immigré échangées et quelle idéologie apparaît.

Tout d'abord, il est démontré que l'organisation du débat a subit l'influence d'évènements conjoints (CPE, élections présidentielles). Le second chapitre définit les représentations actuelles de l'immigré en montrant l'importance du refoulement de la période coloniale. De plus, il décrit l'existence d'un imaginaire négatif de l'étranger. Enfin, il est affirmé que le débat sur l'immigration est avant tout l'occasion de parler de l'identité nationale et de la nation.

Mots-clefs :

Altérité, débat parlementaire, espace public, évènement, identité nationale, idéologie, imaginaire, immigration, intégration, inter-évènementialité, nationalisme, représentation, stéréotype.

Abstract :

This dissertation deals with a public debate on immigration through a large corpus made of political, associative and media actor's speeches. The aim is to understand how has been established the debate, what perceptions of immigrant are exchanged, and what sort of ideology appears.

Firstly, it is proved that the debate organization comes from conjoined events influence (The CPE, the presidential election). The second chapter defines current perceptions of immigrant and it shows the colonial period unconscious repression extents. Furthermore, it depicts a negative imaginary of stranger. Finally, it is affirmed that the immigration debate allows to talk about national identity and nation.

Keywords :

Debate, events, ideology, imaginary, immigration, integration, nationalism, national identity, parliamentary, perception, public common, stereotype.

Sommaire

Introduction

1

Immigré ou étranger ?

2

Un fait social inscrit dans le temps de l'histoire

4

Problématique

7

Le choix du corpus

10

 
 
Chapitre 1

Le projet de loi sur l'immigration dans le temps des évènements.

12

I. La construction médiatique de l'espace du débat

12

Médias, acteurs et débat

12

Les médias : une communication engagée au coeur de l'information

13

Acteurs institués et acteurs réels

15

Quand l'opinion fait l'argument

17

II. Un débat qui doit s'appréhender à travers son inter-évènementialité

20

La crise du CPE

23

La reconduction du type d'acteur institué lors du CPE

24

De « Jeunes et jetables » aux travailleurs immigrés jetables

26

Un combat parlementaire analogue à la mobilisation contre le CPE

28

Les élections présidentielles de 2007 et de 2007 : deux évènements déplaçant

l'enjeu du débat

31

Un projet de loi électoraliste

32

Le malaise du PS sur le terrain de l'immigration

34

La pression pré-électorale des mouvements associatifs

37

L'individualisation dans le combat politique électoral

39

 
 

Chapitre 2

Les représentations de l'immigré, symboles d'une xénophobie inconsciente.

42

I. Imaginaire et fantasme

43

Représentations de l'immigration et imaginaire

43

Imaginaire et vérité

46

L'irruption de l'imaginaire dans le débat politique

48

Les interruptions en séance : des fragments signifiants de vérités

singulières

49

 
 

II. Une vision coloniale de l'immigré

53

Les refoulés de la colonisation

53

Représentations, stéréotypes et langage

56

Représentations iconiques : le retour des races

61

Le mythe « du bon sauvage »

61

L'immigré noir

62

La couleur de peau comme identifiant politique

63

III. Les représentations de l'immigré au XXIe siècle : entre fraude et

terrorisme

65

L'immigré fraudeur et clandestin

65

De l'immigré au terroriste

71

 
 

Chapitre 3

Immigration, intégration, identité nationale : vers une nouvelle idéologie nationaliste.

75

I. L'idéologie intégrationniste

75

Un rôle inconscient assigné à l'immigration

76

Différences culturelles et nouveau racisme sans race

80

II. Vers un nouveau dispositif idéologique nationaliste

83

Quand les différences culturelles balayent les différences de classe

83

Repli identitaire, peur et identité nationale

85

Un nouveau nationalisme ?

86

 
 

Conclusion

89

Bibliographie

94

Annexes

99

Remerciements

Je tiens à exprimer ma gratitude envers l'équipe enseignante et administrative du master recherche en Sciences de l'Information et de la Communication et tout particulièrement Bernard Lamizet pour sa grande disponibilité, son accompagnement et ses conseils avisés.

Toute ma reconnaissance va également à Evelyne et Robert Girier. Je remercie tout particulièrement Marie Durand pour son soutien de tous les jours et ses précieuses relectures.

Je tiens enfin à remercier toutes les personnes, élus, assistants parlementaires et militants associatifs qui ont accepté de me faire partager leur expérience du débat de 2006.

Jean-Marie Girier

Introduction

Ce n'est pas une image juste, c'est juste une image

Jean-Luc Godard

Vendredi 18 mai 2007, le secrétaire général de l'Elysée annonce la nomination de Mr Brice Hortefeux au poste de Ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du codéveloppement. Les mots sont là. La portée symbolique de cette volonté présidentielle est forte. La question de l'identité nationale, longtemps objet de controverse durant la campagne des élections présidentielles, s'incarne désormais dans le réel d'un ministère qui se verra attribuer une administration.

Immigration, identité nationale, intégration, codéveloppement. Ces quatre termes recouvrant un immense champ sémantique sont désormais réunis, reliés par un raccourci qui ne se dit pas. Ils renvoient pour certains aux heures sombres de l'histoire de France et pour d'autres à l'espoir d'un nouveau pragmatisme politique. Relents vichystes ou néo-nationalisme ? Le débat fait rage, et n'est pas sans rappeler le débat sur la loi immigration et intégration votée en juillet 2006. En effet, c'est lors d'une discussion autour d'un projet de loi de Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l'Intérieur, que ces quatre notions furent présentées conjointement pour la première fois.

La discussion parlementaire tenue du 2 au 17 mai 2006 à l'Assemblée nationale a provoquée une onde discursive à travers l'espace public. Elle représente un évènement qui nous permet de comprendre la construction d'une nouvelle représentation de l'identité française. De plus, il s'agit d'un évènement précurseur dont nous pourrions, avec quelque peu de recul, souligner la similitude entre son déroulement et celui de la campagne présidentielle qui le suivit. Mais pourquoi passer par la question de l'immigration pour parler d'identité ? Quelles conceptions de l'immigration sous-tendent les diverses prises de position ?

Immigré ou étranger ?

Avant tout développement, il convient de définir le terme central de ces débats. Qu'est ce que l'immigration ? Qu'est ce qu'un immigré ? Ces questions d'apparence simpliste masquent une immense confusion. Le recours à la littérature nous a ainsi permis de constater que la signification du terme « immigration » n'est pas fixée, preuve des luttes discursives autour de ce thème.

Voici les définitions que nous pouvons trouver dans des dictionnaires classiques :

« Immigration : Entrée, établissement temporaire ou définitif dans un pays, de personnes non autochtones1(*). »

« Immigration : Entrée dans un pays de personnes non autochtones qui viennent s'y établir, généralement pour y trouver un emploi2(*). »

Ces définitions, à un intervalle de dix années, présentent un noyau commun, mais ajoutent des éléments lourds de sens. Le recours au terme « non autochtone » renvoie à une distinction vis-à-vis de l'autre par soi-même (autos) et à une notion de terre, de territoire (khthôn). Notons par ailleurs les compléments apportés à cette définition centrale. La première définition précise les deux modalités d'établissement (temporaire ou définitif), alors que la seconde évoque au moyen d'une incise la recherche d'un emploi.

Selon Gérard Noiriel3(*), l'emploi du terme « immigré » s'est développé par son usage dans la presse et dans le discours politique. Face à la confusion récurrente avec le terme « étranger », les instituts statistiques ont établi une définition plus précise. Dans le langage administratif, un « immigré » est tout individu habitant en France mais qui n'y est pas né. La définition repose donc davantage sur le déplacement géographique que sur la nationalité. Ainsi, un immigré n'est pas forcément un étranger et réciproquement. Mais par souci de sortir les Français des DOM-TOM du statut d'immigré4(*), l'INSEE a créé la catégorie des « originaires » des DOM en 1999, en posant désormais comme immigré « toute personne née étrangère à l'étranger ». L'apparition du terme « étranger » dans la nouvelle définition semble être passée inaperçue tant les théoriciens de l'immigration négligent le traitement de ce moment clé dans le passage de la reconnaissance d'une altérité à l'exclusion d'une communauté. Comme le soulignent Groulx et Porcher, « étranger » renvoie à l'extérieur (étrange, extraneus) ; l'étranger est « celui qui n'appartient pas ou n'est pas considéré comme appartenant à la communauté d'une localité, d'un groupe, d'une famille5(*) ».

Nous retrouvons ce terme d'« étranger » dans la définition construite par Simone Bonnafous. Un immigré, dans son discours, correspond à « toute personne de naissance étrangère ou née d'un étranger, installée d'elle-même ou à la suite de ses parents dans le pays, pour y vivre, y assurer sa subsistance et éventuellement celle de sa famille6(*) ». Il s'agit ici d'un contre-pied à toutes les définitions officielles de l'époque qui prend en compte l'immigration dans le temps à travers la filiation. Sa définition, réalisée à la fin des années 1980, aborde la question des enfants d'immigrés et le contexte social des migrations. Les vocables sont symptomatiques de cette période durant laquelle l'immigration n'était plus seulement liée au travail et qui s'accompagnait des premières grandes arrivées en France au titre du regroupement familial7(*).

Au terme de la présentation de ces définitions, force est de constater une multiplicité d'énoncés. De la définition officielle évolutive à des propositions plus engagées, révélatrices de certaines représentations, les termes d' « immigration » et d' « immigré » ne sont pas fixés. La définition reflète ainsi l'histoire d'un fait social au statut mouvant.

Un fait social inscrit dans le temps de l'histoire

Si ces définitions évoluent, si l'on ne cesse de légiférer sur cette thématique, c'est aussi parce que le réel de l'immigration a changé. Selon les statistiques officielles liées à l'actualisation du recensement national de 1999, il y avait en 2004 près de 5 millions d'immigrés en France, dont 3,5 millions d'étrangers8(*) venus principalement d'Algérie, du Maroc, du Portugal et d'Italie. La nature de cette immigration a relativement peu changé, mis à part une plus forte présence des femmes, ce qui n'était pas le cas auparavant. A partir d'un imaginaire attribuant à l'étranger la mauvaise conjoncture économique et l'inflation du chômage, les autorités se sont employées depuis quelques années à engager une politique de réduction et de contrôle strict de l'immigration. Désormais, suite à la mise en place de multiples réglementations, c'est à la situation des sans-papiers, de l'immigration non-légale, et de l'augmentation des prétendants au droit d'asile politique que s'attelle le législateur. Mais le débat est dès lors vif, car le traitement de la question migratoire est profondément lié à l'Histoire.

Les migrations ont toujours existé et ont contribué à construire les civilisations et les nations à travers les époques. Pierre Vidal-Naquet9(*) rappelle que l'on oppose dans la cité grecque le xenos (étranger) au politès (citoyen) sans oublier le statut du metoikos (métèque), littéralement « celui qui habite avec » (oïkos ; maison), qui pouvait alors être naturalisé.

L'immigration est fondamentalement liée à l'existence de frontières réelles, et la révolution politique de 1789 apparaît ainsi comme un évènement charnière. Comme le souligne l'historien Gérard Noiriel, spécialiste de l'immigration en France, la Révolution française « a entraîné la naissance de territoires strictement délimités par des frontières rigides, à l'intérieur desquels vivent des communautés de citoyens disposant de droits que l'État garantit et protège contre les menaces extérieures. La révolution industrielle, qui débute à la même époque, a provoqué une formidable accélération de la mobilité des hommes10(*)». Jusqu'au début du Second Empire, la France fut autant un pays d'émigration que d'immigration. C'est d'ailleurs durant cette période qu'apparaissent les termes « immigration » (1768) et « immigrant » (1787). Alors que quelques commerçants installaient des comptoirs en Afrique et en Asie, un mouvement de masse a conduit de nombreux natifs du territoire français à prendre la direction de l'Amérique, du Québec à la Louisiane. Parallèlement, la faible immigration de l'époque relevait du voisinage.

Les vagues d'immigration correspondent à l'essor économique de la France. Gérard Noiriel indique que cet attrait est lié aux « déséquilibres que la révolution industrielle a provoqués entre les différentes parties du globe ». L'historien évoque un phénomène cyclique en constatant que les trois grandes périodes d'afflux (1850, 1930, 1960), qui correspondent à un fort dynamisme économique, sont suivies d'une période de stabilisation ou de recul (1880, 1930, 1980).

Tout au long de la seconde moitié du XXème siècle, c'est l'ordonnance du 2 novembre 1945 qui a servi de cadre de référence. Au lendemain de la guerre, la France s'affiche comme un pays d'immigration durable, sans distinction d'origine, où les travailleurs et leurs familles ont toute leur place. L'immigration, souhaitable, est désormais maîtrisée, d'autant plus que l'État crée un Office national de l'immigration auquel il confie le monopole de l'organisation des entrées. Cependant, comme le souligne Patrick Weil11(*), dans les années 1960, l'État français « favorise une immigration européenne plutôt qu'une immigration coloniale », premier biais de cette ouverture universelle.

Dès les années 1970, dans un contexte de crise économique, l'ordonnance de 1945 se révèle inadaptée à une politique restrictive12(*). Réformé tout au long des années 1980, ce texte de référence est devenu un cadre à géométrie variable, objet d'une politisation sans précédent. A partir de 1990, c'est l'ensemble de l'immigration qui est remise en question par les gouvernements de droite. En 1993, Charles Pasqua annonça comme objectif « l'immigration zéro ». Cela introduisit une remise en question des protocoles internationaux concernant le droit d'asile. L'article 120 de la Constitution de 1793 soulignait déjà que le gouvernement « donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté » ; cette intention sera renouvelée dans la Déclaration universelle des droits de l'Homme (1948), la Convention de Genève (1949), et le protocole de New York (1967). Dans notre récente histoire politique, il apparaît une double acception de la question migratoire, soit liée à l'absence d'emplois en France, soit liée à des conditions humanitaires. Après la loi instaurant l'asile territorial du socialiste Jean-Pierre Chevènement, Nicolas Sarkozy soumit au Parlement le projet de loi « Immigration, séjour des étrangers, nationalité ». Avec ce texte de 2003, le gouvernement Raffarin a rendu l'obtention des visas difficile afin de lutter contre le faux tourisme. Il a alourdi les peines contre les employeurs de clandestins, réformé la double peine, augmenté les délais de rétention administrative et a multiplié les motifs de retrait de plein droit de la carte de séjour temporaire. Enfin, on ne peut pas ne pas évoquer l'Union européenne qui a contribué à une nouvelle image d'un « immigré extra-communautaire» avec l'instauration d'une citoyenneté européenne lors du traité de Maastricht.

En France, le débat sur l'immigration cristallise un nombre certain de passions. De Gambetta à Curie, d'Appolinaire à Zola, les immigrés ont contribué à l'Histoire et à la construction de ce qui fait la France d'aujourd'hui. Il s'agit bien de l'Histoire, car l'étude des mouvements migratoires a commencé dans cette perspective avant que les évolutions du XXème siècle ne viennent sortir l'immigration des sciences pour la poser comme un « problème ».

Dans son ouvrage fondateur sur le sujet écrit au début des années 199013(*), Simone Bonnafous apporte des résultats édifiants quant à l'homogénéisation du comportement de la presse et l'élaboration d'un consensus au profit des thèses de l'extrême droite. Elle a montré à travers l'étude minutieuse de dix quotidiens de 1974 à 1984 que la médiatisation de l'immigration est allée de pair avec une modification de l'approche journalistique. Alors que l'immigration apparaissait problématique au regard du public, Bonnafous a constaté de nombreux chevauchements référentiels entre des médias dont les approches sont habituellement antinomiques. Cela nous conduit directement à évoquer les représentations qui se jouent dans les discours des médias, mais aussi dans d'autres institutions discursives. Le thème de l'immigration, mettant en jeu les concepts d'altérité et d'identité interroge à la fois le rapport au monde et le rapport à soi, il implique de prendre en compte une double réalité politique et sémiotique. Ce sera l'enjeu de ce mémoire.

Problématique

Notre travail portera sur le débat autour de la loi relative à l'immigration et à l'intégration touchant au code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) lors du printemps 2006. Il consistera à étudier l'organisation et la composition des discours dans l'espace public. Au-delà, c'est à travers l'étude des représentations de l'immigré présentes dans diverses argumentations que nous souhaitons voir comment le lexique élabore ces représentations.

Après une première loi en 2003, Nicolas Sarkozy a présenté un projet de loi dès mars 2007, en pleine crise du CPE. Pourquoi légiférer deux fois au cours d'un même mandat sur la question de l'immigration ? Le ministre de l'Intérieur et de l'aménagement du territoire présente ce projet comme un complément à la loi de 2003. Il décrit son objectif en une formule : « Nous ne voulons plus d'une immigration subie, nous voulons une immigration choisie, voilà le principe fondateur de la nouvelle politique de l'immigration que je préconise14(*) ». Dès lors un débat va s'instaurer dans l'espace public autour de cette question sur lequel viendront influer un certain nombre d'évènements périphériques. C'est à partir de cette période de discussion démocratique que nous allons analyser les prises de position. Comment s'est organisé le débat autour du projet de loi relatif à l'immigration et à l'intégration dans l'espace public ? En quoi le débat parlementaire a entraîné une onde discursive dans l'espace public ? En quoi l'échéance présidentielle a-t-elle intensifié le débat d'idée ? Comment des éléments périphériques à la loi CESEDA ont instauré ou influencé ce débat ?

Notre analyse s'appuiera principalement sur la discussion parlementaire à l'Assemblée nationale et sur les nombreux discours qui l'ont entouré. Il conviendra d'examiner le lexique employé en tant qu'il construit les représentations. L'analyse de notre corpus sera l'occasion de mettre en exergue les représentations de l'immigré en France à cette période. Quels éléments lexicaux ont conduit à construire une représentation négative de l'immigré ? L'absence d'une opposition franche par les partis de gauche sur les représentations de l'immigré participe-t-elle de la lepénisation des esprits ?

Enfin, nous nous interrogerons sur le thème de l'identité, et sur son lien avec l'immigration. Cela nous permettra, à l'éclairage du débat de 2006, de comprendre l'apparition d'un nouveau ministère en 2007. Comment la question de l'identité nationale s'est-elle retrouvée au coeur des discussions ? Et au-delà, à l'égard de l'imaginaire mobilisé dans ces discours, peut-on entrevoir dans ce projet de loi les premiers fondements d'une construction idéologique néo-nationaliste ?

Nous faisons l'hypothèse que l'échéance présidentielle a joué un rôle majeur sur le traitement du thème de l'immigration pour la droite comme pour la gauche. De plus, les discours des associations seraient davantage adressés aux partis de gauche plutôt qu'au gouvernement de Villepin. En outre, la conjoncture politique et les revendications sociales (CPE, Non à l'Europe) ont conduit à ce que le thème de l'immigration du travail prenne le devant sur d'autres éléments clés de cette loi. Cela a eu pour effet d'évacuer le pathos qui caractérise habituellement les discours autour des questions du mariage et du droit d'asile.

Nous postulons par ailleurs qu'au sein de ce débat public, de l'existence du projet de loi au débat en assemblée en passant par la formulation de la loi, les représentations de l'immigré reposent sur un ensemble d'éléments non positifs. Nous supposons que les représentations de l'immigré, procédant d'un stéréotype, relèvent d'un imaginaire historiquement construit et sont inconsciemment partagées par la majorité des acteurs de l'espace public.

Enfin, nous pensons que le débat à partir des représentations de l'immigré, avec la question attenante de l'intégration, procède d'un effet de miroir sur les représentations de l'identité nationale. De plus, ces discours participent d'une construction idéologique reformulant une identité collective en crise par le renforcement d'un nouveau nationalisme.

Nous répondrons à ces questions par une double méthodologie. Comme nous venons de l'indiquer, les objectifs de notre problématique sont différents, les méthodes le seront aussi. Les sciences de l'information et de la communication nous offrent une multiplicité d'approches, et nous profiterons de cette hétérogénéité pour utiliser les outils les mieux adaptés à nos préoccupations. Ainsi, notre travail se situera au carrefour de la sémiotique, de l'analyse politique, de l'histoire et de la statistique. Pour répondre à des questions ciblées concernant les débats à l'Assemblée nationale, pour repérer rapidement des éléments de langage essentiels, notre méthode consistera en une analyse lexicométrique des discours effectuée à l'aide du logiciel Lexico 3.45 développé par André Salem de l'Université la Sorbonne Nouvelle - Paris III. Nous n'appliquerons pas cette méthode à l'ensemble notre analyse dans la mesure où elle présente des limites quant à son efficacité, c'est pourquoi nous la mobiliserons à titre complémentaire. Cette méthode quantitative, loin de faire l'unanimité est entièrement basée sur la notion de fréquence. Le discours est segmenté dans sa plus petite unité, la forme graphique. Afin de pouvoir effectuer des comparaisons, il est nécessaire de traiter tous les textes avec une méthode de dépouillement strictement identique. Nous avons opté pour les normes mises en place par Dominique Labbé en 199015(*). En outre, le logiciel Lexico 3.45 nous permettra de disposer des fonctions de calcul des spécificités du vocabulaire16(*) et des segments répétés17(*).

Mais si de nombreuses études ont démontré que les termes lourds de sens étaient aussi les plus répétés18(*), nous considérons que notre problématique nécessite une ouverture vers des outils issus de l'analyse du discours pour renforcer les mises en relation dans le traitement de la question de l'immigration. Par ailleurs, nous procéderons à moindre échelle à une analyse iconographique pour envisager l'ensemble des représentations de l'immigré, y compris dans leur dimension esthétique.

Enfin, il convient de souligner que nous ne cèderons pas à l'isomorphisme entre lexique et parti politique. Cela apparaîtrait réducteur et nous préférerons utiliser des notions de relation. Nous nous plaçons dans la ligne de Jean-Baptiste Marcellesi selon lequel cet isomorphisme conduirait à prêter au locuteur une naïveté linguistique et politique dans la mesure où il serait incapable de tenir des discours différents19(*). Le vocabulaire ne peut pas être considéré comme une étiquette fixée à un groupe politique car cela imposerait une rigidité qui ne correspond pas à une réalité de chassés-croisés lexicaux. Nous pourrons nous placer au-delà de cet isomorphisme en procédant à l'étude de l'univers lexical. Les mots ne seront pas séparés de leur environnement lexical adjacent.

Le choix du corpus20(*)

La majeure partie de notre corpus est composée des discussions à l'Assemblée nationale autour du projet de loi relatif à l'immigration et à l'intégration. Ce débat est particulièrement dense. Comme l'exprimait Thierry Mariani, député UMP élu dans la quatrième circonscription du Vaucluse et rapporteur de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l'administration générale de la République :

« Au cours de ces trois mois, le débat parlementaire a été particulièrement riche et intense. On pourrait bien sûr le mesurer quantitativement : deux semaines de débat dans chaque assemblée, plus de 54 heures de discussion à l'Assemblée nationale et plus de 50 heures au Sénat, 189 amendements adoptés dans notre assemblée et 117 dans la seconde chambre ».

Nous avons pris en compte l'intégralité du débat à l'Assemblée nationale. A ce propos, nous tenons à souligner que les prises de paroles lors de cette discussion parlementaire se sont distribuées entre de rares orateurs. Seulement treize députés et ministres sont intervenus plus d'une dizaine de fois pour soutenir des amendements ou pour des rappels au règlement21(*).

Afin de compléter les discours d'assemblée, nous avons aussi sélectionné le texte du projet de loi, les interventions sur les plateaux de télévision de Nicolas Sarkozy ainsi que le rapport du sénateur François-Noël Buffet : « Immigration clandestine, une réalité inacceptable, une réponse ferme, juste et humaine ».

Dans un deuxième temps, notre corpus se compose d'un ensemble de discours, de communiqués et de lettres émanant d'entités instituées dans l'espace public comme le champ de l'économie sociale. De nombreux acteurs se sont engagés dans le débat autour du projet de loi relatif à l'immigration. Dans un souci d'exhaustivité, nous avons pris en considération des discours des Eglises, des discours associatifs (Ligue des droits de l'Homme, CIMADE, collectif Uni(e)s contre une immigration jetable...), des discours syndicaux, et des discours de partis politiques (FN, PS, PC...)

Enfin, il nous semblait essentiel prêter attention au discours médiatique, sans lequel notre propos sur ce débat aurait été amputé de ce corps central dans la construction de l'espace public. Notre choix s'est porté sur un quarantaine d'articles émanant de trois quotidiens nationaux parus entre février et juillet 2006. Tout d'abord le journal Le Monde, qui a largement couvert cet évènement et qui présente la spécificité de disposer d'une journaliste spécialisée dans la question migratoire. Ensuite, le journal L'Humanité qui, de part sa proximité avec le PCF, présente un point de vue très engagé. Enfin, le quotidien Libération dont la politique a consisté à donner la parole aux acteurs du débat à travers des tribunes.

Dans un premier chapitre, nous présenterons l'instauration du débat dans l'espace public et nous développerons l'importance du concept d'inter-évènementialité en l'appliquant d'une manière détaillée. Le chapitre suivant sera consacré à une analyse des représentations de l'immigré. Enfin, nous discuterons dans un troisième chapitre des liens entre l'identité nationale et le débat public sur l'immigration. Nous ouvrirons une discussion sur les éléments de construction idéologique et nous observerons à travers le prisme de l'immigration quels sont les éléments qui définissent la nation et l'identité française à l'heure de la mondialisation.

* 1 Dictionnaire encyclopédique Hachette 1994.

* 2 Dictionnaire encyclopédique Le Robert 2007.

* 3 NOIRIEL, Gérard, Atlas de l'immigration en France : exclusion, intégration..., 2002.

* 4 CÉSAR, Christine, « Familles antillaises de milieu populaire, un rapport spécifique à l'école de la métropole ? », dans Cossée, Claire, et al., Faire figure d'étranger, Regards croisés sur la production de l'altérité, 2004, page 59.

* 5 GROUX Dominique, PORCHER Louis, L'altérité, 2003, page 107.

* 6 BONNAFOUS, Simone, L'immigration prise aux mots, Préface de Gérard Noiriel, 1991, p 19.

* 7 CORDEIRO, Albano, « Les immigrés de sont pas tous des étrangers », Hommes et migrations, mai 1992.

* 8 INSEE, Les immigrés en France, édition 2005, 2005.

* 9 COLLECTIF, L'Etranger, colloque « Les rendez-vous de l'Histoire », 2003.

* 10 NOIRIEL Gérard, Atlas de l'immigration en France : exclusion, intégration..., 2002, p 6.

* 11 WEIL, Patrick, La République et sa diversité : immigration, intégration, discrimination, 2005.

* 12 DEWITTE, Philippe, Deux siècles d'immigration en France, 2003.

* 13 BONNAFOUS, Simone, L'immigration prise aux mots, Préface de Gérard Noiriel, 1991.

* 14 Déclaration de Nicolas Sarkozy le 5 février 2006.

* 15 LABBE, Dominique, Normes de saisie et de dépouillement des textes politiques, Cahiers du CERAT, Avril 1990.

* 16 Un calcul de probabilité permet de mesurer si des termes sont ou ne sont pas caractéristiques d'un discours.

* 17 Groupes de formes composés de 2 à 5 occurrences présents fréquemment dans le texte.

* 18 GROUPE SAINT CLOUD, La parole syndicale, Étude du vocabulaire confédéral des centrales ouvrières françaises, 1982 ; et PROST, Antoine, Vocabulaire des proclamations électorales de 1881, 1885 et 1889, 1974.

* 19 MARCELLESI Jean-Baptiste, Le Congrès de Tours : (décembre 1920), étude sociolinguistique, 1971.

* 20 Le détail du corpus est disponible en annexe n°1.

* 21 Dans la mesure où nous nommerons les ministres et députés par leur nom tout au long de notre travail, un document placé en annexe n°2 apporte quelques éléments d'informations utiles pour permettre une meilleure approche de leurs interventions.

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