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théâtre et théâtralité dans les Enfants du paradis

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par Fabienne DESEEZ
Université Nanterre PAris X - Maîtrise d'arts du spectacle mention études théâtrales 2002
  

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Jean-Gaspard Baptiste Deburau : Le théâtre du geste.

Afin de mieux comprendre qui est Jean-Gaspard Baptiste Deburau, je me suis essentiellement basée sur les écrits de Tristan Rémy. Dans son ouvrage sur le célèbre mime, Tristan Rémy suit la vie de l'artiste pas à pas avec un grand souci d'authenticité, contrairement à Jules Janin, qui a vécu à la même époque et qui n'a pas le recul nécessaire que donne le temps pour faire preuve d'une réelle objectivité. Il nous restitue méticuleusement l'histoire du mime sans lui faire de concession. Jean-Louis Barrault en écrit la préface.

M. Tristan Rémy, aujourd'hui, avec une érudition qui force l'admiration, réussit avec son Jean Gaspard Deburau, à faire apparaître devant nous le véritable Deburau de l'histoire. Celui-là sent l'authenticité.

Extrait de la préface de Jean-Louis Barrault.

Le père de Jean-Gaspard Deburau, Philippe Deburau, français d'origine, naît à Amiens en 1761. Il débute sa carrière dans l'armée. En 1794, il combat pour l'Autriche, alors en guerre contre la France. Il est affecté au 11ème régiment d'infanterie autrichienne. C'est sans doute pour cette raison, que de retour en France, il prétendra être originaire de Bohême. Il rejoint l'armée de Condé en 1799. En 1802, il est montreur de marionnettes. En 1814, il s'installe

officiellement à Paris, non loin du boulevard du Temple. Deburau mène une vie de saltimbanque. Il est danseur de corde. Avec sa petite famille, il présente des numéros tels que La Pyramide d'Egypte ou La Grande Marche Militaire. Il est intéressant de constater que dans le film de Carné, Deburau père, pendant sa parade, est accompagné par des musiciens habillés en hussards polonais, peut-être un clin d'oeil à son passé en Europe de l'Est.

La troupe Deburau se forge bientôt une solide réputation, meilleurs danseurs de corde serait que les Chiarigni, Lalanne et Saqui. En 1816, M. Bertrand, directeur des Funambules les embauche.

Voici la troupe dans l'ordre : Deburau père, Nievmensek, dit Franz le fils ainé, Etienne, le fils cadet, Jean-Gaspard Baptiste, Melle Dorothée, fille ainée et Melle Catherine, fille cadette.

Jean-Gaspard Baptiste n'est pas présenté comme un des fils de Deburau, pourquoi ?

Dans le film de Carné, sur l'estrade, devant la façade des Funambules, Anselme Deburau, le père de Baptiste, se présente comme un acteur prestigieux. Il n'a aucune considération pour son fils dont il dit qu'il n'est pas le sien. Il parle de lui avec mépris et ne prononce pratiquement jamais son prénom. Il exprime violemment son rejet pour ce fils

illégitime, indigne de lui. Il le frappe d'un grand coup de batte sur son chapeau sous les rires du public.

Le Cassandre (interprété par Anselme Deburau ) : ... la honte de la famille... Le désespoir d'un père illustre... Mais quand je dis mon fils... fort heureusement j'exagère...

Il est intéressant de voir le revirement total du père, lorsque Baptiste commence à être connu. En bon aboyeur, ce n'est plus lui qu'il présente, mais son fils dont il est fier. Le père qui écrasait le fils de sa prestance, se range derrière lui, de la même façon.

Anselme :... L'incomparable Baptiste mon propre fils, dont son père peut être fier...

Dans la biographie de Tristan Rémy, nous apprenons que Jean- Gaspard Baptiste, né en 1796, a passé son enfance à l'étranger, ne parle pas bien le français. Doit-on voir cela comme un signe de prédestination de l'artiste à la pantomime ? Ce qui est sûr, c'est qu'il n'est ni sauteur, ni acrobate, contrairement à la troupe Deburau. Il ne peut alors occuper que des emplois de figurant, d'où l'image que nous avons de lui, sur l'estrade de la parade. Etre solitaire, comme statufié, un personnage égaré qui, cependant, parvient

à nous émouvoir par l'expression de souffrance qu'affecte son visage blanchi.

Extrait du scénario de Prévert. début de la 1ère époque : Le boulevard du Crime.

... tout seul, à l'écart,... immobile comme un mannequin de cire,... silencieux, craintif,..., dépaysé, sans défense, lunaire et visiblement « ailleurs »

Selon Tristan Rémy, la naissance de Pierrot Deburau se fait en deux temps. Baptiste doit remplacer l'acteur Blanchard, dit La Corniche, parce que celui-ci approchait de trop près la nièce du directeur M. Bertrand. Le personnage de la Corniche a un chapeau de laine, Il ressemblerait à celui du personnage de Carné et Prévert qu'interprète Baptiste pendant la parade.

A la suite d'une dispute entre Madame Saqui et M. Bertrand, Chiarigni, qui interprétait Pierrot aux Funambules, décide de retourner dans la troupe de Madame Saqui et quitte Les Funambules. C'est Baptiste qui reprend son rôle. Dans le film, on voit une violente bagarre éclater sur scène, en plein spectacle, opposant les Barrigni et les Deburau. Scarpia Barrigni annonce son départ au directeur. Il va rejoindre madame Saqui. Baptiste modifie le costume de Pierrot qu'interprétait Chiarigni/Barrigni. Son serre tête

blanc, qui devient noir, contraste avec sa face blafarde. Ainsi naît l'homme en blanc.

Il a plusieurs enfants dont un fils, Charles, qui naît en 1829. Dans le film, nous ne voyons qu'un enfant. Celui qu'il a eu avec Nathalie, personnage inventé par Prévert. Il s'agit probablement de Charles. On peut l'imaginer comme celui qui prendra sa suite, puisque le petit garçon, dont le prénom n'est jamais prononcé dans le film, s'appelle : Le petit Baptiste. Comme si le scénariste voulait nous faire comprendre, que le fils de Baptiste n'existera que dans l'ombre de son père. Comme si le prénom de Baptiste était devenu le prénom de son personnage, au même titre que Pierrot. L'individu disparaît derrière l'universalité du personnage qu'il a incarné. Le personnage se transmettant de père en fils, L'artiste disparaît derrière le personnage culte. Baptiste est mort, vive Baptiste ! Sacha Guitry, fasciné par la contamination du théâtre sur la vie de l'acteur, écrit, en 1918, une pièce qui porte le nom du mime. Le père vieillissant doit céder sa place à son fils. Dans leur habits de Pierrot, le père et le fils ne font qu'un. Pour le public, venu nombreux, c'est Pierrot qu'il applaudit. En 1846, Jean-Gaspard Deburau meurt, accidentellement. Charles, par sa ressemblance avec son père, le remplace. Il fait revivre son père aux yeux du public qui retrouve en lui

Baptiste. C'est Charles qui joue, et c'est Baptiste que le public applaudit.

Dans le film de Marcel Carné, Baptiste écrit une pantomime : Le Palais des Mirages ou L'Amoureux de la Lune dans la première époque du film. En 1842, Cot d'Ordan, l'administrateur des Funambules, écrit pour Deburau une pantomime d'un genre nouveau, Le marchand d'habits qui marquera le sommet de la gloire du mime. Cette pantomime est reprise dans le film dans la deuxième époque.

Loin d'être une comédie, cette pantomime macabre, située entre Don Juan et Hamlet, raconte l'histoire de Pierrot, chassé par son maître parce qu'il est tombé amoureux d'une duchesse. Pour faire la cour à sa belle, il tue un marchand d'habits afin de se procurer des vêtements décents. Au moment de conduire la duchesse à l'autel, le spectre du marchand d'habits apparaît, saisit Pierrot, le tue et l'entraîne dans un gouffre.

L'Amoureux de la Lune, pantomime écrite par Baptiste, est le seul moment du film où Frédérick Lemaître, Baptiste et Garance sont réunis alors qu'ils sont tous trois au début de leur carrière. Après L'Amoureux de la lune ou Le Palais des Mirages, Garance ne joue plus. Frédérick Lemaître quitte les Funambules pour Le Grand Théâtre, très vraisemblablement L'Ambigu-Comique. On peut se demander pourquoi Prévert et

Carné ont donné une appellation fictive à L'Ambigu-Comique alors qu'ils ont laissé le nom réel aux Funambules. Par ailleurs, le théâtre de Mme Saqui est mentionné. On a vu que les Funambules étaient sujets à de violentes divisions entre artistes. L'hypothèse possible est que les Deburau furent des danseurs de corde, de même que Madame Saqui. L'autre nom pour danseur de corde est Funambule. Batiste représente l'image de Pierrot dans la lune, qui voyage la nuit, parmi les petites gens de la rue. Cette vision de Pierrot que véhicule Deburau, ne pouvait que séduire le poète et le réalisateur.

Dans le film, Frédérick Lemaître et Baptiste prennent un verre ensemble au comptoir d'une gargote. Le contraste entre les deux acteurs est saisissant. Frédérick a des ambitions de grands hommes. Baptiste se complaît à s'assimiler aux gens du peuple.

Frédérick Lemaître monopolise la conversation, tandis que Baptiste reste muet. Il définit son travail de comédien, lui confie son ambition de devenir un homme aussi grand au théâtre que les grands hommes de l'histoire.

Frédérick Lemaître :... tous les grands de ce monde... ils ont joué leur rôle et maintenant c'est mon tour.

Baptiste répond d'un sourire, comme si la seule expression de
son visage suffisait à exprimer les mots qu'il ne dit pas.

Frédérick les traduit en donnant une définition de son travail de mime et en en faisant l'éloge. Frédérick est l'homme du théâtre du verbe. Les mots suffisent à son bonheur. Sans eux, il éprouve un sentiment de grande frustration. Il a besoin des mots pour exprimer les grands hommes. Baptiste est l'homme du théâtre du geste. Il s'exprime uniquement avec son corps. Il raconte son histoire sans rien dire.

Baptiste : Pourtant, ce sont de pauvres gens, mais moi, je suis comme eux.

Il n'y a rien d'étonnant à ce que Jacques Prévert ait décidé de débaptiser L'Ambigu-Comique pour le Grand Théâtre, le seul théâtre digne du grand Frédérick Lemaître.

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