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La vente illicite des médicaments au marché parallèle de "Keur Serigne bi"


par El Hadji Malick Sy Camara
Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) - Maitrise 2006
Dans la categorie: Arts, Philosophie et Sociologie > Sociologie
   
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2.4. Les causes de la persistance de «Keur Serigne bi»

Appréhender les causes de la persistance de ÇKeur Serigne biÈ revient à saisir les différents enjeux qui tournent autour du commerce illicite du médicament et la logique des différents acteurs.

Les implications politico-religieuses

Pour certains, l'explication de la persistance de Ç Keur Serigne biÈ réside dans son appartenance religieuse qui lui confère protect ion et assurance. Il y a des gens, au sommet de l'Etat qui sont impliqués dans le trafic et qui l'entretiennent, c'est pourquoi Ç Keur Serigne biÈ demeure intouchable. Ils se demandent pourquoi une structure comme Ç Keur Sergine biÈ vend illégalement des médicaments au vu et su de tout le monde, à l'intérieur méme de Dakar, dans la capitale alors que la loi ne lui donne pas le droit. Ils pensent qu'il y a des complices qui sont dans l'Etat ou bien, c'est à cause de son appartenance religieuse qu'on n'ose pas l'attaquer.

Pour le Directeur de cabinet du Ministre de la Santé et de la Prévention Médicale (MSPM), la personne qui vend des médicaments au niveau de ' Keur Serigne bi È neprend aucune mesure de sécurité. Beaucoup de gens croient à tort ou à raison que 'Keur Serigne bi È appartient au marabout de Touba. Malheureusement, c'est à tort. Le marabout n'à rien avoir avec ' Keur Serigne bi È. Pour lui, les vendeurs de ÇKeur Serigne biÈ sont obnubilés par l'appât du gain car l'appât du gain est tentant. Le discours des pharmaciens sur les causes de la persistance du marché parallèle de ÇKeur Serigne bi È est ainsi véhiculé:

P. A : Ils ont des soutiens. Les gens n'osent pas dire qu'ils les soutiennent mais en bas les gens les soutiennent. La communauté mouride estpuissante. Peut être que lui-même(le chef de l'Etat), il est mouride mais l'Etat doit prendre ses responsabilités vis-à-vis de la vente illicite des médicaments.

P. D : La persistance, elle est là. ' Keur Serigne bi È, c'est quel Serigne ? Ce n'est un pas un Serigne tidjane mais, ce n'est pas un Serigne layenne c'est quel Serigne ? Mouride. Il y en a même quelques uns qui font la pratique. a, j'ai la preuve. Quelqu'un est venu me proposer

un marché, jÕai refuse ; billahi ! Au nom de mon boulot, il était mouride, trés bien mouride avec lÕaccoutrement et tout. Je le connais personnellement. Il mÕa dit : jÕavais pensé à toi, je lui ai répondu que je nÕentre pas dans cette affaire.

P. E affirme que la seule explication plausible est celle religieuse qui lui confère une sorte dÕassurance.

A la lumiere de l'appréciation des pharmaciens, il semble que le pouvoir religieux et particulierement mouride, est tres déterminant dans l'explication de la persistance de la vente illicite des médicaments. La confrérie mouride se révele etre la principale protectrice

de cette pratique pour beaucoup de pharmaciens. Un racoleur soutient : nous savons que cette pratique est illégaleÉ Celui qui travaille ici nÕa pas le droit dÕavoir peur parce que cÕest le marabout (Serigne Saliou) qui nous protége. Si ce commerce se pratiquait ailleurs, tu nÕaurais pas lÕopportunité dÕen faire un sujet de mémoire.

Un pharmacien affirme : à Touba, il y a 4 ans ou 5ans, les pharmaciens de Thiés, de Diourbel et de Touba sont allés auprés de Serigne Saliou. Ils lÕont expliqué tout le probléme du début à la fin. Il dit(le marabout) si cÕestça, attendez, je vais donner un ndigueul 89 pour que les gens ferment tout ce qui nÕest pas pharmacie à Touba, dans la matinee. Ë 15 heures, ils (vendeurs de medicaments illicites) ont forme une delegation, ils ont demandé une audience. Ils disent au marabout : si vous nous sommez de fermer, on nÕaura pas de quoi donner nos femmes et nos enfants. Et, comme le marabout est trés sensible aux enfants, il dit : si cÕest ca, ce nÕest pas bon, donc rouvrez !

Nous conviendrons ainsi avec THEVENOT et BOLTANSKI que le pouvoir religieux dispose d'une certaine légitimité qui lui permette de «légaliser»ou de ou de «condamner»bien qu' : interdire et autoriser relevent des prérogatives de l'Etat. Cette posture de l'autorité religieuse repose sur ce que THEVENOT et BOLTANSKI appellent : la justification de lÕopinion basée sur la reconnaissance des autres. Cette justification entraine alors, une convention. La convention selon THEVENOT et BOLTANSKI c'est : un systéme dÕattentes réciproques et de compétences, conçu comme allant de soi et pour allez de soi90.

Par ailleurs, l'attitude des pouvoirs publics qui restent « regardant È face au commerce

89 Un ordre provenant du khalife en général des mourides dont l'application constitue un impératif pour tout fidele (mouride).

90THEVENOT et BOLTANSKI, op.cit. p.213.

illicite du médicament est aussi sous-tendue par des enjeux inavoués justifiant aussi la posture de l'Etat. Certains pharmaciens sont convaincus que l'Etat ne veut pas éradiquer ce phénomène car s'il le voulait, il le ferait sans problème soutiennent-ils. Ils pensent que c'est l'appartenance confrérique de Ç Keur Serigne biÈ qui explique sa persistance dans le commerce illégal de médicaments.

Un pharmacien nous confie que Chaque année on a des activités là-dessus. On a fait des propositions à l'Etat, en 2002 ou en 2003, le président de la République nous avait dit qu'il allait régler ce problème parce c'est un problème crucial et croissant mais jusqu'à présent rien n'est fait. Mais, le problème, il est facile à résoudre, il ne dépend que d'une volontépolitique. Si aujourd'hui l'Etat se lève pour régler ce problème, il le règle.

Par ailleurs, les vendeurs n'hésitent pas à tirer sur la fibre religieuse pour infléchir des positions ou décisions politiques. Il faut noter le fait que les vendeurs de ÇKeur Serigne biÈ soient d'obédience mouride pourrait être une des principales causes de la persistance du marché parallèle. Les rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux au Sénégal reposent sur les échanges de services car la place de l'Islam dans la société Sénégalaise définit, ses caractéristiques propres, voire sa spécificité dégagée, son importance en tant que politique, mieux en tant que système global de référence reconnue, et le champ politique, qui

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nous l'avons dit, a tendance recouper le champ religieux une fois balisé . En effet, le politique et le religieux ont toujours entretenu des rapports bien avant que le Sénégal n'accède à la souveraineté internationale. L'Administration coloniale francaise qui, fort de la légitimité sociale du pouvoir religieux qui bénéficient de la jouvence et de l'assurance d'une bonne partie de la population, ne manquait pas de le solliciter à chaque que le besoin se faisait sentir. Cette alliance constamment renouvelée depuis, entre l'élite d'abord sous

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tutelle coloniale et ensuite au pouvoir et les che fs de confréries ne s'est jamais rompue . Dés lors, face à ces légitimités et zones d'incertitudes (synonyme de pouvoir selon CROZIER) dont dispose chaque autorité (politique et religieuse), la recherche de compromis ou de convention pour parler comme THEVENOT et BOLTANSKI se pose et

91 MAGASSOUBA M., op.cit, p. 80.

92 MAGASSOUBA M., op.cit., p.55.

s'impose. Même s'ils ne sont pas toujours engagés dans la scene politique, les chefs religieux ou confrériques ne manquent pas de se prononcer souvent sur les questions affairant au jeu politique. L'enjeu du pouvoir religieux est aussi de taille pour les politiques sénégalais qui les courtisent souvent pour bénéficier de leur soutien moral et spirituel mais surtout électoral. Selon Momar Comba DIOP et Mamadou DIOUF, le soutien maraboutique au gouvernement ne peut être efficace qu'à la condition que la direction de la confrérie contrTMle bien ses membres, ce qui seul est payant dans la mesure oil cela permet de mobiliser les fideles dans le sens voulu par l'Etat. En le faisant, elle utilise son pouvoir au

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mieux pour négocier sa pa rticipation à l'organisation des élections . Nous conviendrons avec CROZIER et FREIBERG que le développement de relations de pouvoirs paralleles est la conséquence de l'impossibilité de délimiter totalement toute zone d'incertitude et qu'autour de celles qui subsistent, des relations de pouvoirs vont se développer et avec elles, des phénomenes de dépendance et de conflits94. L'histoire politique sénégalaise nous montre quoique les rapports du politique et du religieux aient été parfois conflictuels, leur cohabitation dialogique semble occulter certains moments de frictions. De cette convention, chacun trouve son compte. C'est donc un échange de services qui fait de chaque acteur un « prestataire- bénéficiaire ». Les marabouts apparaissent alors comme des « courtiers indispensables »95. Cette posture de coutiers est confirmée par Serigne Modou Bousso DIENG Président du collectif des jeunes marabouts, lorsque Karim Wade rendait visite Serigne Saliou à Touba. Il déclare en ces termes : Karim Wade n'est pas un mourideÉ.c'est Abdoulaye Wade lui-même qui avait dit à Tivaouane qu'il est mouride, mais son fils est tidjaneÉcomprenez bien que la venue de Karim à Touba est électoraliste et rien d'autre96. Ainsi, certains hommes politiques, à certaines occasions (« Magal » ou « Gamou ») pour gagner plus de sympathie, attestent leur « talibité» voire leur « tidjanité » ou « mouridité97 »

93 M. C. DIOP et M. DIOUF, 1990, Le Sénégal sous Abdou Diouf, Paris, Karthala, p.322.

94 CROZIER et FRIEDBERG, op.cit. p.202.

95COULON CH., op.cit., p. 191.

96WALF GRAND -PLACE, le 03 Aofrt 2007.

97 Par« tidjanité » et « mouridité » nous voulons dire : fidélité manifestée par rapport aux confréries tidjane et mouride.

aux chefs confrériques. Le président Wade qui à tenu-dessein, dès son accession au pouvoir, à afficher sa couleur confrérique en est pour quelque chose. Cette attitude vise l'électorat mourideÉ. Ce recours constant aux religieux a fait des émules chez les autres: Batilly, Tanor et landing, entre se découvrent subitement des amitiés maraboutiques 98

autres, . Ainsi,

la persistance de ÇKeur Serigne biÈ dans le commerce illégal du médicament est également sous- tendue par le des rapports de clientélisme entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Dès lors le rapport entre le politique et le religieux dans la société sénégalaise n'est pas sans influence sur la posture de l'Etat par rapport aux mesures de lutte contre la vente illicite des médicaments. Nous conviendrons avec Didier FASSIN que le politique est dans tout et qu'il faut saisir le politique dans les événements les plus insignifiants ou les faits les plus quotidiens99.


· Les enjeux socioéconomiques

A coté de l'explication la plus répandue qui consiste à analyser la persistance de ÇKeur Serigne biÈ à partir des logiques qui animent les rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux, d'autres facteurs participent également à la compréhension.

L'adaptabilité financière des médicaments qui y sont vendus entra»ne la ruée de nombre de populations. Par ailleurs, le fait que certaines catégories socioprofessionnelles telles que les infirmiers, les délégués médicaux, des pharmaciens mais surtout des forces de maintien de l'ordre public (policiers et gendarmes) soient impliquées dans le commerce illicite des médicaments concourt considérablement à la persistance deÇ Keur Serigne bi È. La multiplicité des acteurs qui y trouvent leur compte et qui participent à son fonctionnement lui accorde une reconnaissance implicite aussi bien de la part des vendeurs que de certaines populations. JÕai toute sorte de clients: des policie rs, des avocats, des infirmiers, affirme un vendeur. D'autres pensent que la persistance de ÇKeur Serigne biÈ serait relative à l'incapacité de l'Etat à trouver du travail pour les personnes qui s'y activent car éradiquer ce marché parallèle revient aussi à trouver des mesures de reconversion des vendeurs de

98 Babacar Gueye dans Nouvelle Horizon, n°410, 20-26 février 2004, p.16.

99 FASSIN. D, Les enjeux politiques de la sante, op.cit. p.9.

médicaments illicites. A.M, pharmacien soutient: si on pousse la réflexion, elle est économique également, on va se dire que cette posture de l'Etat est économiquement explicable. Si l 'Etat ne parvient pas à trouver du travail à une bonne frange de la population, il ne sera prêt à l'interdire È. Ceci est corroboré par la riposte des vendeurs qui occupaient irrégulièrement certaines places publiques (que les médias et pouvoirs publics appellent par inadvertance marchands ambulants) à Dakar après une tentative de leur décampement par

l'Etat. Une partie de la presse n'a pas hésité à parler de ÇreculadeÈ de la part de l'Etat quirevient sur sa décision en affirmant que les mesures ne seront effectives qu'après la fête de Tabaski. Ainsi, cette attitude de l'Etat occulte des enjeux sous-jacents.

Toutefois, il faut signaler que certaines populations y viennent non pas parce qu'elles n'ont pas de moyens financiers suffisants mais parce qu'elles y trouvent des médicaments qui n'existent pas dans le circuit officiel d'approvisionnement. Ces médicaments supposés Ç efficacesÈ sont généralement acquis par les vendeurs de ÇKeur Serigne biÈ par

l'intermédiaire de voyageurs dans la sous régions ou d'émigrés des pays d'Europe. Ce
médicament tu ne trouveras jamais dans une pharmacie, ça vient de Guinée- Bissau et les

clients l'apprécient bien, nous confie un vendeur . La quantité importante de médicaments retrouvés dans le circuit parallèle d'approvisionnement pousse les pharmaci ens à s'intriguer de ses conséquences sur la profession pharmaceutique.

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