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Rôle des langues dans la construction de l'identité des immigrés italiens et de leurs descendants


par Sylvie ROBERT
Université Stendhal Grenoble 3 - Master 1 Français Langue Etrangère 2009
Dans la categorie: Arts, Philosophie et Sociologie > Littérature
   
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III. La langue maternelle, un signe distinctif à effacer ou un héritage
à transmettre à ses descendants ?

III.1- Le rejet de ses origines et la non-transmission de la langue.

A- Causes : volonté d'oublier un passé douloureux / idéalisation du pays d'accueil Au début du XXème siècle, les campagnes italiennes étaient surpeuplées : jusqu'en 1950, il n'y avait pas de travail pour tous. Les conditions de vie étaient très difficiles. Cependant, Pierre Milza insiste sur le fait que

"Ce ne sont pas toujours les plus démunis qui ont pris le chemin de l'exil (...) ce sont bien souvent les plus entreprenants, les mieux armés pour remplir la mission plus ou moins explicitement confiée au migrant par le clan, qui sont partis."83

Toutefois, la souffrance du déracinement, de la solitude, les difficultés rencontrées dans le pays d'accueil, ont souvent amené les immigrés à dénigrer leur pays d'origine, qu'ils décrivent comme un pays "où on mourait de faim" et à idéaliser le pays d'accueil, pays nourricier, symbole de modernité et de liberté.

De nombreux immigrés ont ainsi essayé d'oublier leur pays, peut-être pour se protéger émotionnellement. Le fait de valoriser le pays d'accueil les aidait sans doute à ne pas regretter leur choix.

L'image négative de leur pays natal était aussi - surtout - celle que leur renvoyaient les Français, en temps de crise. François Cavanna se souvient des attaques qui fusaient dans la cour de récréation :

"Dans votre pays de paumés, on crève de faim, alors vous êtes bien contents de venir bouffer le pain des Français"84.

L'hostilité ne cessant de croître au moment de la seconde guerre mondiale, les immigrés désireux de s'intégrer ont voulu prouver leur fidélité à la France en combattant à ses côtés et en demandant la naturalisation, symbole de la rupture avec leur pays d'origine.

83 Pierre MILZA, Op.cit p.567.

84 François CAVANNA, Op.cit p.43.

B- Conséquences : une intégration qui va parfois jusqu'à l'assimilation

Pour obtenir la naturalisation, les immigrés devaient prouver qu'ils s'étaient bien intégrés dans la société française.

Une enquête sur les immigrés a été réalisée par l'INED en 1951. Ce sont principalement des instituteurs qui ont été chargés de l'effectuer. Ronald Hubscher montre comment, considérant que les immigrés devaient se fondre dans le creuset français, ils ont cherché à

"débusquer toute trace d'italianité (...) le fichu ou la mantille des femmes, le chapeau en feutre noir des hommes désignent l'étranger. La couleur vive des robes des immigrantes est qualifiée de criarde et manifestement ne correspond pas au goût français de la mesure. L'intérieur des maisons est scruté avec attention : le tableau d'un paysage cisalpin ou un calendrier italien accrochés au mur sont considérés comme des lieux d'une mémoire qui n'est pas effacée."85

La maîtrise du français, indispensable pour obtenir la naturalisation, ne leur suffisait pas, ils relevaient la moindre erreur de prononciation et toute trace d'accent italien. Ainsi il ressort de quelques dossiers ces commentaires :

"Il parle le français à peu près correctement avec une légère déformation de certains sons"86

"Peut-on l'assimiler à un vrai et loyal Français ? Non : il a encore quelque chose d'italien dans son allure et sa prononciation."87

Ronald Hubscher dénonce la falsification des résultats de cette enquête. En effet, seuls les jugements positifs sur la France ont été retenus tandis que les problèmes évoqués par les immigrés ont été minimisés. En revanche, tout commentaire négatif sur l'Italie a été soigneusement rapporté.

On comprend alors que les Italiens qui ont rejeté leur pays, y ont été fortement encouragés par les représentants de l'État français et par l'opinion publique.

Étant donné la facilité avec laquelle les Français ont associé tous les Italiens à Mussolini, puis la rancoeur provoquée par l'alliance de l'Italie avec l'Allemagne, il était important pour les Italiens qui comptaient s'établir définitivement en France, de prouver leur attachement à la France et de ne pas "se faire remarquer ", autrement dit de s'assimiler pour devenir transparents.

85 Ronald HUBSCHER, Op.cit. p.195.

86 GIRARD et STOETZEL, Français et immigrés. L'attitude française. L'adaptation des Italiens et des Polonais, Paris, INED, «Travaux et documents» Dossier n°17, cité par Ronald Hubscher, Op cit. p.196.

87 Ibidem, dossier n°74.

Marie-Claude Blanc-Chaléard souligne néanmoins que seule une minorité a choisi de s'assimiler, selon elle "la réalité est plutôt celle d'une majorité silencieuse qui cultive dans son espace privé ses traditions identitaires entre deux cultures"88.

C'est en effet ce qui ressort de la comparaison des réponses données par les représentants de la 1 ère et de la 3ème génération quant au maintien des habitudes italiennes. Seuls 7 % des primo-migrants disent avoir renoncé à leurs coutumes, à leur mode de vie. C'est exactement le même chiffre que l'on obtient en interrogeant les petits-enfants.

C- La naturalisation, construction d'une nouvelle identité ou utopie ? ? Pourquoi vouloir devenir Français ?

Pour les primo-migrants, la naturalisation était souvent la dernière étape du parcours vers une intégration réussie.

Le fait de devenir français simplifiait les démarches pour trouver du travail et assurait un avenir à la famille : en effet, la menace des expulsions planait toujours au-dessus de la tête des immigrés (il y a eu de nombreuses expulsions au moment de la première guerre mondiale, puis dans les années 20 lorsque Mussolini accède au pouvoir, mais aussi dans les années 34-35, période de crise économique).

Pour obtenir la nationalité française, il fallait résider en France depuis de nombreuses années, prouver son attachement à la France, maîtriser la langue et ne pas avoir d'idées politiques contraires au gouvernement :

88 Marie-Claude BLANC-CHALÉARD, Les Italiens en France depuis 1945, p. 22.

"Nous on est toujours restés Italiens parce qu'on était de gauche ! Et la naturalisation française, on l'a jamais eue parce que politiquement...Eh ! Mon père il l'a demandée deux fois(...) il faisait la demande et elle était refusée, refusée politiquement. À ce temps-là, quand t'étais de gauche, on te la donnait pas"

Les délais étaient parfois très longs, mais peu avant la seconde guerre mondiale, de nombreux immigrés ont été naturalisés pour être appelés au front :

"Nous on a eu le droit de vote en 1939 ; mon père l'avait demandée en 1930 [la naturalisation] et il l'a obtenue seulement en 1939.89

La volonté de devenir français peut également résulter des discriminations subies en France et/ou dans leur propre pays. L'image négative que les autres leur renvoient d'eux-mêmes les amène à se dévaloriser. Certains ne supportant plus de se sentir apatrides, ont voulu devenir Français pour se construire une nouvelle identité.

Les enfants sont également au coeur de leurs préoccupations, surtout lorsqu'ils ont souffert en étant rejetés, méprisés. Ils souhaitent protéger leurs enfants, faciliter leur intégration :

"La majorité des Italiens, ils votent ici, pour faire étudier leurs enfants, ils ont fait la naturalisation, ils sont devenus français. Mon fils il est français, parce que le fils d'un Italien qui est né ici il doit choisir : ou faire le service militaire en Italie ou le faire ici"90.

C'est rarement un sentiment patriotique envers la terre d'accueil qui amène les enfants d'immigrés nés en Italie à choisir la nationalité française. La plupart du temps ce sont des raisons matérielles qui motivent leur demande : il est plus facile pour un Français de s'insérer sur le marché du travail ou de créer une entreprise. Pour les garçons, c'est souvent pour éviter le service militaire (obligatoire en Italie jusqu'en 2005).

? Peut-on changer d'identité en changeant de nationalité ?

Cette question renvoie à celle que nous nous sommes posée précédemment, à savoir : peut-on changer d'identité en changeant de langue ?

Il nous semble évident que la naturalisation comme l'adoption du français ne peuvent changer l'identité d'une personne. Notre identité se construit peu à peu, tout au long de notre vie. Elle se modifie avec le temps et selon les expériences que nous vivons.

89 Antonio CANOVI, «La communauté italienne d'Argenteuil. Identité et mémoires en question» in Les Italiens en France depuis 1945, Op.cit.p.248.

90 Ibidem

Le fait que les primo-migrants aient voulu être sur un plan d'égalité avec Français ne signifie pas pour autant qu'ils voulaient effacer leurs origines italiennes, en s'assimilant complètement à la société française. Ils ont été obligés de "jouer le jeu", d'effacer leurs spécificités pour sembler Français, puisque telles étaient les conditions pour obtenir la naturalisation. Giovanna Campani et Maurizio Catani expliquent que "l'invisibilité doit rtre étudiée comme une stratégie" et soulignent que

"la capacité de se cacher, de se dissimuler n'implique pas forcément l'intériorisation des traits culturels de la nation de résidence, mais seulement la connaissance de ses catégories culturelles".91

Mais la plupart d'entre eux sont restés dans leur coeur calabrais, siciliens, toscans... .plus rarement italiens.

Girard et Stoetzel insistent sur le fait que92 " l'acquisition de la nationalité française exprime un changement dans une situation juridique. Elle ne modifie en rien les sentiments profonds, elle ne fait pas disparaître les différences entre immigrés et Français s'il en existe.

Il est vrai que certains immigrés se sont si bien intégrés à la société française que rien dans leur mode de vie, dans leur façon de parler et de penser ne laisse transparaître leur origine étrangère. Mais ce n'est pas parce qu'elle est invisible que la différence n'existe pas. Elle réside peut-être tout simplement dans la mémoire : des souvenirs lointains de leur enfance : des paysages, des couleurs, des parfums différents, le souvenir d'êtres chers laissés au pays... et du départ, de l'éprouvant voyage vers un pays inconnu, de la solitude et des privations, de la nostalgie... Même s'ils ont essayé de refouler les souvenirs les plus douloureux, est-il possible qu'ils aient tout oublié ? Et qu'en est-il des souvenirs heureux ? Cette mémoire n'est pas celle des Français qui n'ont jamais vécu ailleurs qu'en France. Grâce à la naturalisation, les immigrés deviennent Français "sur les papiers", mais il ne s'agit pas d'une seconde naissance. Girard et Stoetzel ont défini très précisément ce sentiment de différence qui habite les immigrés :

"Porteur d'un passé vécu sous un autre ciel, l'immigrant en garde un souvenir, qu'actualise dans toutes ses démarches ce qu'il voit, comparé à ce qu'il avait d'abord vu. Au point de vue professionnel, il peut s'habituer aux modes de culture ou de travail français, il reste en lui quelque chose de ses impressions du premier jour, quand il n'était qu'un étranger qui regarde et observe (...) ses habitudes de vie se modifient au contact du milieu, mais il en

91 Giovanna CAMPANI & Maurizio CATANI, «Les réseaux associatifs en France et les jeunes» in Persée, revue européenne de migrations internationales, décembre 1985, vol.1, p. 143-160.

92 GIRARD & STOETZEL, Op. Cit. p.291

persiste toujours quelque chose : dans ses préférences alimentaires, dans sa manière de célébrer les fêtes par exemple. Il écoute toujours les nouvelles de son pays avec une attention inconnue aux Français. (...) Il a beau appartenir à la mr me religion, le c ur ne participe pas aux cérémonies françaises. Les évènements internationaux, les crises économiques lui rappellent qu'il n'est pas semblable en tout à ceux qui l'entourent."93

Ils ressentent d'autant plus cette différence qu'ils l'observent en se comparant à leurs propres enfants. En effet, ceux-ci nés en France n'ont aucun souvenir qui les lie à l'Italie, si ce n'est peut-être des souvenirs de vacances. Le français est leur langue maternelle, leurs références culturelles sont françaises, bien qu'ils ne renient pas pour autant leurs origines italiennes. La plupart des représentants de la 2ème génération se définissent Français et Italiens.94

Certains ont pu rejeter leurs origines pendant une période de leur vie, puis avoir une sorte de "déclic" qui leur fait prendre conscience du lien qui les unit à l'Italie :

"Qu'il le veuille ou non, le souvenir du petit garçon qu'il avait été, se trouvait inscrit dans ce paysage, dans chaque pierre, dans l'air qu'il respirait et qui le contaminait à nouveau. Une part importante de lui provenait de là, belle, insouciante, innocente et pure. Rien ni personne ne pourrait la lui arracher. Qu'il le veuille ou non il appartenait à cette terre.

Plus jamais il ne dénigrerait ses origines et il en parlerait avec fierté mais pas par nationalisme, sentiment qui lui était totalement étranger, uniquement parce qu'il savait, enfin, que ce qu'il était devenu il le devait à ses racines. Les rabaisser signifiait se discréditer et se nier lui-même".95

93 GIRARD & STOETZEL, Op. Cit. p. 88-89

94 Cf. Annexe 10, Interviews, Les Français, Guy GIRARD.

95Salvatore M AGGIORE, Logotomie, paroles d'immigré, troisième partie, [en ligne] httpi/ulysse51 .overblog.com/article-29278458.html.

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